Skip to main content

Full text of "Annual report of the commissioners of the District of Columbia"

See other formats




Google 





This is a digital copy of a book that was preserved for generations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world’s books discoverable online. 


It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose legal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that’s often difficult to discover. 


Marks, notations and other marginalia present in the original volume will appear in this file - a reminder of this book’s long journey from the 
publisher to a library and finally to you. 


Usage guidelines 


Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work 1s expensive, so in order to keep providing this resource, we have taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 


We also ask that you: 


+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use these files for 
personal, non-commercial purposes. 


+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google’s system: If you are conducting research on machine 
translation, optical character recognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for these purposes and may be able to help. 


+ Maintain attribution The Google “watermark” you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 


+ Keep it legal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book ts still in copyright varies from country to country, and we can’t offer guidance on whether any specific use of 
any specific book is allowed. Please do not assume that a book’s appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 


About Google Book Search 


Google’s mission is to organize the world’s information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world’s books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 


atthtto://books.google.com/ 


il 


i 


iy) vii Ne Oana tinl 
it Wa lit Te ! 
i “lb Hike 


“ESL er tee 
; i aw i ( r uy i . 
. "hs i.’ \ v¢@ 
4 6 we t - i) ie 
; et vat ‘OL Wu / u 
: : : y 
t Pu ul a : : 1 | i 


Nie 
(, a Y "it Ane 


7 | ie i ‘Ae ‘t 


yi i ri 


i 


hy Wa \ ah | nh 








Per 247 de, le2 





Digitized by Google 


Digitized by Google 


LE 


CORRESPONDANT 





PARIS, — IMP. SIMON RACOS ET COMP., AVE v Enrenta, 4. 


a 





CORRESPONDANT 


RECUEIL PERIODIQUE 


RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE 
— SCIENCES — 
LITTERATURE — BEAUX-ARTS 


TOME QUARANTE-TROISIEME z 


DE LA COLLECTION. 


HBOUVELLE SERIE — TOME SEPTIEME 





CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-EDITEUR 


29, RUE DE 'TOURNON, 29. 


1858 


a am 


LE 


CORRESPONDANT 


DE LA CIVILISATION AU SEIZIEME SIECLE 


ET DES DERNIERS OUVRAGES DE M. MICHELET*. 


Hi n’est permis a personne, il ne le serait pas surtout 4 des Francais et 
4 des chrétiens, de méconnaitre les bienfaits de la grande révolution 
historique qui a honoré la littérature des premiéres années de notre sié- 
cle. Pour apprécier just ement les écrivains éminents qui en donnérent le 
signal ou qui l’accomplirent (les Chateaubriand, les Guizot, les Barante 
et les Thierry), il faut se rappeler dans quel état l’4ge précédent, qui se 
donnait volontiers 4 lui-méme le nom de siécle des Iumiéres, nous avait 
laissé Vhistoire ou ce qui s‘intitulait de ce nom. Il y avait un certain 
nombre d’axiomes consacrés dont nul n’aurait osé se départir : c étaient 
des phrases toutes faites et comme sacramentelles par lesquelles tout 
apprenti historien devait jurer avant méme de tailler sa plume. Ce 
codex de formules historiques était & peu prés ainsi composé : 

Depuis Ja chute de l’empire romain jusqu’a la prise de Constanti- 
nople par les Turcs, pendant plus de mille années consécutives, |’Eu- 
rope avait été couverte de ténébres : c’était l'age de la barbarie; c était 
une longue nuit de onze siécles que nulle étoile n‘avait éclairée, dont 
aucune aurore boréale n’était venue interrompre la profondeur. 


! Renaissance, Réformes, Guerres de religion, la Ligue et Henri IV, Henrt IV 
et Richelieu. 


wm. SéR. 7. WM. (XLII DE La conLecT.) 25 saxwien 1858, 1° xiv. 4 


2 DU MOUVENENT DE LA GIYILISATION 


Pendant cette sombre série d'années, tous.les pouvoirs publics s'é- . 
taient entendus pour opprimer. Vintelligence humaine et éteindre. les 
derniers vestiges de civilisation qui subsistaient encore. Ss. 

Les criminels au premier chef,.dans cette ceuvre d’asservissement, , 
c’élait avant tout l’Eglise catholique, et, dans |’Eglise, la papauté: . 
Grégoire VII, Innocent III, saint Bernard et saint Dominique, c’étaient.. 
Ja les tyrans de l’esprit des peuples qui n’avaient méme pas dédaigné, 
en cas de rébellion, de s'en faire eux-mémes les bourreaux. . 

Loin derriére ces grands coupables, plus excusables, sans doute, a 
mais complices, au moins par leur faiblesse, venaient a la file tous. 
les rois, tous les empereurs, tous les magistrats.de tous les pays de - 
Europe. A peine quelques hommages élaient-ils rendus au génie de-- 
Charlemagne, et quelques regrets exprimés en passant sur les boraes. 
étroites ob la dévotion avait enfermé |’heureuse nature de saint 
Louis. 

A partir du seiziéme siécle et de l’époque connue sous Je nom de | 
Renaissance, |’esprit humain, se réveillant & l’aspect des monuments - 
exhumés de l’antiquité, avait donné quelques faibles signes de vie; - 
mais aussitét les guerres de religion, l’intolérance et l’inquisition étaient . 
venues noyer dans le sang ces germes 4 peine éclos. Ce n’était qu’a- 
vec Louis XIV, enfin, que la poésie et |’éloquence avaient retrouvé la: 
force et la voix; mais il avait fallu plus de cent années encore pour que 
la philosophie, suivant leurs traces, parvint 4 faire sentir ses heureux 
effets aux sociétés régénérées. 

Tel était l’ensemble des doctrines, le symbole historique qui régnait 
encore il y a peu d’années, et dont plus d’un vétéran de notre généra- 
tion peul se souvenir. On pourrait le résumer en deux mots dang cette 
maxime favorite de Voltaire : « La raison n'est que d’hier. » 


I 


Le premier coup qui vint ébranler un édifice si bien assis ne partit 
point d’un historien, mais d'un: poéte. Enfermée dans une orniére 
qu elle n’osait francbir, la science y cheminait de sa lente allure. I.'i- 
magination donna un coup d’aile, et, du premier vol, s’éleva vers un 
air plus libre. Ce fut le Génie du Christianisme qui, parmi toutes ses 
hardiesses, osa soupconner que les nations chrétiennes se calomniaient 
peut-étre elles-mémes, et qu'il ne serait pas impossible qu’elles eus- 
sent eu quelque génie poétique avant le Tasse et Malherbe, quelque. 
inspiration d’arliste avant Saint-Pierre et le Louvre, et que, méme 
avant le grand roi et ses historiographes, leurs annales offrirent quel- 
que intérét. Mais que de ménagements encore! que de tempéraments. 
et de prudence! Le christianisme de M. de Chateaubriand était déja par 
lui-méme fort étendu d’eau et tout parfumé de roses; mais, quand il 


AU SRIZIRME SIFCLE. 3 


s‘agissait de toucher & la religion du moyen Age, c’est alors que, pour 
ne pas offenser lessens délicats du lecteur, il lui fallait appeter en aide 
toutes les ressources d’un style enchantenr. Aussi’ l’effet, quoique 
réel, fut-l frivole encore et borné. La mode créa pour un instant 
un moyen 4ge de boudoir, un moyen age poudré, fardé, d’a péu 
prés ‘aussi bon aloi que les pastorales ot s’était complne la société 
décrépite de l’ancien régime. A la place des bergéres de Trianon 
ou des sauvages de Marmontel, il y eut des damoiselles, des 
tronbadours et des croisés; des Mathilde et des Dunois chantant 
de niaises romances ou répétant la'prose affadie de madame Coltin. 
Mass l’bistoire proprement dite, la grave ‘érudition, continua 4 dé- 
tourner les yeux avec dédain et 4 confondre dans ane commune ma- 
lédiction les papes, les moines, les nobles et les rois. Pour mieux se 
préserver de tonte faiblesse & leur égard, elle s'interdit soigneusement 
de rien hire qui émanat d’eux; et c’est ainsi qu'on vit, par exemple, 
l’héritier le plus fidéle des traditions du dix-huitiéme siécle, |’honnéte 
Dammou, maitre tin instant, par la conquéte, de toutes les richesses 
historiques du Vatican, en faire sortir, au bout de deux ans de travaux, 
dewx petits volumes sur la puissance temporelle des Sdaverains Pon- 
tifes, od lon n’apprend assurément qu'une seule chose: c’est avec 
quel scrupule, au milieu de toutes les tentations de la curiosité, il avait 
su sabstenir de toute autre lecture que de celle de Essai sur les 
mocurs. 

Le temps et les esprits marchaient cependant, et le dix-neuvieme 
siécle, cet enfant venu au jour parmi les ruines et au bruit des clai- 
rons, grandissait et commencail 4 marcher sans lisiéres; la génération 
qui lai cédait la place avait été ardente, crédule et décue: il naquit, 
lui, douteur et curieux. De bonne heure, il trouva matiére & contenter 
ces deux dispositions : république, empire et monarchie, révolutions 
et conquéles, toute I’histoire du monde en raccourci passa devant 
ses yeux en moins de vingt ans. fl vit plus d’une fois tous les événe- 
ments changer de face et les hommes changer d’uniforme. Vivant ainsi 
dans les coulisses, it comprit mieux méme les drames auxquels il n‘a- 
vait pas assisté. L’habitude des révolutions lui donna |’intelligence de 
lhistoire : moins confiant, d’ailleurs, dans l'avenir, il fut moins sévére 
pour le passé; il vengea ses aieux des dédains de ses péres. 

Ce qu’il y eut de curieux et de vraiment mériloire dans ce retour 
d'opinion, c’est que tout y fut pleinement désintéressé et que rien 
ne correspondit oi 4 aucun esprit de parti ni & aucun calcul de si- 
tnation politique. Le gout de la verité, le sentiment de la justice seuls, 
y concoururent. Bier plus, les prophétes de la réaction historique — 
parlérent souvent contre eux-mémes, contre leurs passions ou leurs 
idées, ou tout au moins contre ce que ces idées et ces passions pot- 


$ DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


vaient avoir de jaloux -et d’exclusif. Quand le mouvement de réaction 
se déclara-tout a fait, ee fut dans les premiéres années de la Restau- 
ration, au plus fort: de la tutte engagée par les idées libérales contre 
la vieille monarchie rétablie; qui s'appuyait assez maladroitement sur 
influence du clergé. Ghose étrange! ce ne fut point dans les rangs 
des défenseurs du: tréne et de’ l’autel que commenga la réhabilita- 
tion sérieuse du passé. L'illustre’ dynastie qui régnait alors, quoique 
trés-justement fiére d'une gloire de douze siécles, avait pourtant pris 
Vhabitude de ne remonter gaére dans ses‘souvenirs au dela d'une cer- 
taine date, qui était pour elle comme le moment oi le soleil de la 
royauté avait passé au méridien. Vive Henri IV! était son cri de guerre, 
Versailles sa patrie. Elle connaissait mal ses aieux du moyen age et 
en parlait peu; le panache blanc lui était plus familier que |’ oriflamme. 
Le clergé,- de son cété, cet aimable clergé d’alors, avec sa doetrine 
tempérée, son langage de bonne compagnie et ses grands airs de 
cour, était plus embarrassé que flatté des souvenirs de la domination 
religieuse du moyen 4ge. De belles églises 4 litalienne, avec leurs 
démes et leurs colonnes doriques luisant au soleil, lui plaisaient 
mieux que des cathédrales. gothiques. Bossuet et Fénelon formaient 
presque a eux seuls le bagage solide, mais incomplet, de toute érudi- 
tion eccléstastique. La seience du treiziéme siécle avait une odeur de 
bouquin poudreux qui repoussait les plus hardis défenseurs de la reli- 
gion, et l’on sait avec quel dédain M. de Bonald Jui-méme parlait encore 
de la philosophie scholastique qu’1l n’avait pas lue. 

La justice a l’égard du moyen Age partit du camp opposé. Ce fut 
un démocrate centralisateur de Vécole de 4789 qui, secouant la 
poussiére des chroniques et levant les dalles des cimetiéres, fit passer 
jJusqu’a nous quelque souffle de V'inspiration patriotique qui avait animé 
les libertés communales de |l’ancienne France. Ce fut un professeur 
protestant, racontant & une jeunesse libérale le progrés de la civilisa- 
tion en Europe, qui ne craignit pas de lui représenter la nacelle de 
Eglise flottant seule, pendant des siéeles, sur Je déluge de |’inonda- 
tion barbare, el rendit méme & la papauté une justice imparfaite, mais 
inattendue. La premiére fois que !a grande mémoire de Grégoire VII 
fut défendue contre les anathémes des philosophes et relevée des ar- 
réts des parlements, ce fut dans des lectures & huis clos d’une histoire 
encore inédite faites entre deux lecons critiques sur la littérature du 
_ dix-huitiéme siécle. Entia ce fut ua philosophe de I’école de Descartes 
qui, tout en popularisant parmi nous les idées d’outre-Rhin, restitua a 
la scholastique une place dans l'histoire de |’esprit humain et illumina 
d’un vif éclat les figures de saint Anselme ‘et de saint Thomas. 

Une révolution qui rompait avec les traditions séculaires du tréne 
aurait di, ce semble, arréter ce mouvement : tout au contraire, elle 


AU SEIZIEMWE SIECLE. 


l’accéléra. Plus on crut le passé mort et bien mort, plus on fat d'liu- 
meur & élre jaste envers {ui, comme on'l’est aisément envers ceux: qui 
ne sont plus: Débarrassée du fantéme toujours inqniétant de lancien 
régime, la France-ne fit plus difficulté d’étre équitable pour des sou- 
venirs dont elle‘ne redoutait pins méme l'ombre. Aussi, au lendemain 
de ja révolution de Juillet, la mode du moyen dge, au moins sous le 
rapport poétique, devint de la furenr. Depuis les défenseurs bourgeois 
de fa monarchie nouvelle jusqu’a ses démocrates adversaires, dans les 
rangs mémes de l’ardente démocratie d'alors, on parla, on s’habilla h 
la fagon du moyen age. Des jeunes gens de cette époque, hommes trés- 
murs aujourd'hui, et, qui sail? peut-étre préfets ou conseillers d’Etat, 
mais alors bons républicains, peuvent se rappeler le temps o0, avant 
d'aller siéger dans un club, ils avaient som d’équarrir leurs cheveux sur 
‘leurs oreilles pour ressSembler & des écoliers d’Abailard et de Guillaume 
dé Champeaux. Du gouvernement d’an roi citoyen, qui n’avait plus 
‘méme de fleurs de lis sur son écusson, on obtint ce que n’avait pas 
imaginé le roi {rés-chrétien : une commission de monuments histori- 
ques animée de quelques sentiments de justice pour les chefs-d’ceuvre 
de l'art gothique et de quelque pitié pour les débris qui en subsis- 
talent encore.. Le thédtre, comme toujours, se mit a l’umisson de la 
fantaisie publique, et l'on n’eut plus que des drames 4 grand spectacle 
avec créneaux, tourelles et armuiries. Ce ne fut qu’assez tard, 4 la 
voix d’un jeune homme, que le clergé comprit enfin l'intérét que pou- 
vait présenter, pour la cause de la foi, la justification poétique et poli- 
tique d’une époque ot |’Eglise avait régné sur le monde. Mais, quand 
M. de Montalembert adressait.4 M. Victor Hugo ses lettres célébres 
sur le Vandalisme moderne, il reconnaissait par la méme que la poésie 
était sur ce point plus facile a éveiller que la pidté, et que Notre-Dame 
de Paris avait un peu frayé la voie 4 introduction de Sainte Elisabeth 
de Hongrie. Que l'appel ait été alors promptement entendu, qu'il ait 
retenti dans tous les cceurs touchés de la foi catholique, qui sen éton- 
nerait en se souvenant combien l’accent en était vif et pénétrant, 
combien la chaleur d’une conviction naive et hardie venail préter de 
force et d'éclat aux traits de la plus brillante imagination ? Peut-étre le 
but fat-il méme, non pas attemt, mais dépassé. Aprés avoir trop ou- 
blié le moyen age, peut-€ire | en vint-on & trop lexalicr et a (rop con- 
fondre une époque du régne de l’Eglise avec I’ Eglise méme, qni est de 
tous les temps. Que M. de Montalembert lui-méme ne se soit pas tou- 
jours suffisamment effrayé de ce péril, c’est ce que mon amitié ne 
m’empéche pas de penser encore, et ce que la stenne me permettra 
bien de lui dire. 

Quoi qu’il en soit, au {ravers et peul-étre A la favenr d’exagérations 
diverses, un systéme historique s'accréditait dans les esprits, incertain 








6 DU MOUVEMENT DE.LA CIVILISATION 


encore et: imparfait sor bien des points, mais intiniment plus conforme 
ala vraisemblance-que celui qu'il remplacait et ples consolant poer la 
dignué humaine. On commencait 4 considérer le moyen age, ‘non plus 
comme fa prison o& avait. gémi la société moderne, mais comme le 
berceau de cette société méme : berceau longtemps placé sur les ftots, 
comme celui de Moise, longtemps assiégé par les serpents, comme 
celui de la Fable, mais auprés: duquel V'Egtise avait veillé comme une 
mére et la royauté comme un tuteur. Par suite, la renaissance intellec- 
tuelle du seiziéme sidcle, la révolution sociale de notre age, n’étarent 
plus envisagées comme des revendications soudaines et tardives de 
droits longtemps méconnus, mais comme. les crises oragenses dun 
développement dont le christianisme avait été l'origme et devait de- 
meurer le protecteur. La société moderne cessait de se considérer 
comme un esclave affranchi, singuliére vanité dont elle s'était piquée 
jusque-la. A la place de cette origine servile, dont |’empreinte est 
toujours si difficile & effacer, elle prenait au contraire l’attitude du fils 
d’une généreuse famille, illustrée par la tradition de la gloire ou enni- 
chie par ’hérédité du travail, pouvant regarder sans rougir les portraits 
de ses pares, adorer leur Dieu et s'asseoir 4 leur foyer. 

Aa nombre des promotears les plus puissants de la réaction dent 
nous parlons, il fallait compter un écrivain d’un talent nerveux et sac- 
cadé, qui avait de l’érudition, de l’éloquence, de l’intelligence des faits, 
de la passion dans le style et de la couleur : tout cela 2 ses heures, sans 
suite, sans ordre, sans que le talent de la veille répondit jamais de celui 
du lendemain, sans gu’une page garantit jamais ja saivante. Ii avait 
entrepris, sous le nom d'Histoire de France, une sorte de promenade 
cahoteuse & travers nos annales, ot 11 s’avancait par saillies et par en- 
jambées. Six volames de ce govt avaient déja paru, et le tableau du 
moyen 4ge tout entier était tracé. It en restait dans l’esprit du lecteur 
une impression confuse, mais, par sa confusion méme, pent-étre assez 
ressemblante 4 |’original : l'impression d'une grande lutte entre le bien 
et le mal: d’on puissant, d’un sanglant effort de la jastice et de la vé- 
rité contre les princapes déchainés dela barbarie. Dans cette: lutte, 
VEglise avait son rdéle, et, bien que dépouillé d’aurdole, son portrait 
était reconnaissable. Sans doute, le langage, d'une familiarité dépiacée. 

n’était pas toujours convenable, et le fils touchait sa mére malade' 
d'une main parfoig assez trrévérencieuse. Mais la tendresse de VEgtise 
pour les peuples enfants et souffrants du treiziéme siécle, cette maternité 
inépuisable gui I’associait & leurs jeux comme 4 leurs pleurs, la beauté 
symbolique de ses monuments, tous ces torrents de grace qui surabon- 


3 Comparaison appliquée par M. Michelet a phbgline dans sl ‘prckbs des Mé- 
moires de Luther, tome Il, p. 15. 


ios ¢, AQ SEIZIRME- SIRCLE. 7 


dérems din: siecles: durant sur eeux de la corruption débordée, inspi- 
raient au lecteur une émotion qui ne permeltait pas de douter de celle 
. du peintre. La royauté non. plus-n’avait pas 4 se plaindre de sa part; et 
ses efforts pour conquérir l'unité et la paix sur les ruines de la di- 
versité féodale étaient décrits avee soin et applaudis avec une complai- 
sence qui était générale alors. L-autear méme ne paraissait jamais se 
demender si les progrés de |’administration royale ne s'‘étaient pas 
souvent accomplis aux dépens de la dignité des administrés. Bref, le 
passé tout entier dlait jugé avec émotion, enpstcaue et bienveil- 
. lance. | 

Neus en étions la quand Je cheval qui nous emmenait si bon train a 
fait tout d'un coup un écart, puis un temps d’arrét brusque, au risque 
de desseller son cavalier, et enfin s'est mis 4 enfiler du méme galop ir- 
régulier la route directement contraire-4 celle qu'il avait suivie jusque- 
Ja. Sous les titres divers de Renaissance, de Réforme, de Guerres de 
religion, etc., esi-ce son Histoire de France que-M. Michelet continue? 
Mais comment appeler continuation de nouveaux ouvrages qui contre- 
disent &.peu prés textuellement Jes anciens? Ce changement de déno- 
mination est-il une maniére d'avertir son lecteur qu’avant de passer 
outre 3] lai faut passer |’éponge sur ses souvenirs et oublier tout ce 
qu'on vient de lui apprendre? Si tel a été le but de M. Michelet, il faut 
ie louer de son scrupale, tout en convenant qu ‘il n’y eat jamais de 
précaution plus nécessaire. 

Comment peimdre en effet la surprise qu ‘éprouverait, s'il n’était 
mis sur ses gardes, le lecteur qui, tout plein encore des belles pages 
de M. Michelet sur l'art gothique, — se rappelant s’étre assis avec 
la3 sur les bords du grand fleuve poétique du moyen dye’, avoir admiré 
avec lui.dans saint Thomas |’ Aristote du Christianisme *, s'étre arrété 
avi ep admiration devant le colossal monument de la Somme, devant 
ce fier génie assis sur le iranchant du rasoir entre deux abimes ‘, avoir 
écouté avec émotion le culte, ce dialogue tendre entre Dieu, I'Eglise 
et le peuple, et senti circuler la séve et lu vie dans la pierre des Ca- 
éhédrales *, ouvrirait aujourd’ hui Vintroduction du volame intitulé la 
Renaissance? La, en effet, dés les premiéres pages, 1 Ini faudrait ap- 
prendre que le moyen 4ge fut un élat bizarre et monstrucna qui-n'a 
dargument en sa faveur que son extréme durée‘, qui était méme fini 
demnais le eerenierne side, el qui n’a a Pas cessé. depuis un ad jour de 


1 Histoire de pectin vol. M, p. ht. 
2 [bid., p. 629. 
3 Ibid. 
*Ibid., p. 652. 
: § Jbid., p. 660. FG ‘ Le 
© Renaissance. Introduction, p. 4. 





8 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


mourir, qui n’exista scientifiquement que par ses ennemis', les Arabes 
et les Juifs: le reste étant pire que le néant; dont la poésie n'est qu'une 
pensée maigre, élouffée sous des rimes accumulégs *; que la philosophie 
aristolélicienne du moyen 4ge (celle de saint Thomas, si je ne me 
trompe) fut un systéme hybride, trois fois bdtard et trois fois faux, un 
mulet qui n'engendra point®; et que, quant a l’'architeclure gothique, si 
elle a produit quelques édifices grandioses, elle n’est encore gu’un 
pénible appareil d'étais et de contre-forts*. De pareilles, de si soudaines 
contradictions, un passage aussi subit du blanc au noir, auraient de 
quoi troubler l’esprit d’un auditeur un peu candide, et Méphistophéles, 
dans la tragédie de Goethe, ne s’y prend pas aulrement pour renverser 
la cervelle de I’étudiant qu’il veut berner. M. Michelet a donc bien fait 
de nous prévenir au moins par un changement de titre du changement 
d’idées qui s’était opéré chez lui; mais, puisqu’il avait cet égard pour 
nous, n’aurait-il pas aussi pu pousser la franchise Jusqu’’ nous exposer 
les motifs de sa conversion? Quelle lumiére s'est faite dans son esprit, 
ou quelle découverte a-t-il exhumée dans nos archives, quel fait nou- 
veau a-t-il appris, ou quel coup de la grace I'a frappé pour que ce 
qu'il adorait hier, il le brale aujourd’hui, et pour qu'il nous donne 
le spectacle d'un des meilleurs éléves de M. Guizot ct de M. Thierry, 
qui ne craignait pas de les appeler ses maitres, allant rechercher 
dans son écart, pour les exhumer, les redites les plus usées de Vol- 
taire et de l’'abbé Raynal? 

A défaut de révélations positives, nous aurions bien quelques con- 
jectures a former sur la cause d'une si singuliére transformation. 
Entre le sixiéme volume de | ‘Histoire de France et le premier volume 
de la nouvelle série qui est sous nos yeux, 11s’est bien passé, en effet, 
quelques événements, trés-indifférents 4 histoire, il est vrai, mais qui 
touchent soit la personne, soit les opinions de M. Michelet. Il est 
arrivé, par exemple, qu'une querelle s’est engagée, il y a tantét 
quinze ans, au sujet de l’organisation de l’enseignement public entre 
l'Université et des hommes religieux qui interprétaient la Constitution 
d’alors 4 leur maniére. A la suite de cette querelle qui fut fort vive, 
deux professeurs du collége de France, irrités, trouvérent bon de trans- 
former une chaire d’instruction en une tribune pour combattre les 
envahissements du clergé. Il est arrivé que le gouvernement (le gou- 
vernement qui régnait alors, sentend), n’ayant trouvé le procédé con- 
forme ni 4 la polilesse ni au droit, fit cesser |‘enseignement de ces 
(leux professeurs; et que M. Michelet, qui était l'un deux, jugea cette 


' Renaissance. Introducticn, p. 8. 
2 Jbid., p. 45. 
* Ibid., p. 38. 
* Ibid., p. 15. 


AU SEIZIEME SIECLE. Q 


mesure attentatoire 4 fa liberté de la pensée, laquelle consiste évidem- 
ment & user du monopole d’une chaire officielle pour y insulter ses 
adversaires. It est arrivé ensuite qu’h son tour le gouvernement a 
été renversé, et qu'une république, établie avec l'approhation de 
M. Michelet, n’a pas répondu 4 ses espérances. A la suite de cette 
république enfin, une réaction assez forte s'est opérée contre tous les 
principes de la société moderne, et cette société a été prise d'un dé- 
couragement d’elle méme dont certains publicistes rétrogrades se sont 
trop hatés de triompher. Par une conséquence qui n'est pas tout d fait 
logique, Ihistoire, le passé, le moyen Age, qui ne peuvent mais de 
tous ces événements contemporains, en ont pourtant porté la peine 
dans l’esprit de M. Michelet, et c’est sur eux qu’il se venge des échecs 
de la République et du dépit que lui causent Jes amplifications de la 
presse réactionnaire. 

Quoi qu’il en soit, nous voici replacés par son fait en face de Ihis- 
toire entendue comme on la concevait au dix-huitiéme siécle et comme 
nous pensions que les progrés de la science et de VPéquilé générale 
novus préservaient de la revoir. Nous allons apprendre avec lui & con- 
sidérer de nouveau les annales de notre patrie et de l’Europe moderne, 
comme divisée en deux périodes tranchées, nullement liées, parfai- 
tement étrangéres, directement hostiles l'une 4 l'autre, l’une de bar- 
barie, et l'autre de civilisation ; l'une ot le monde fut opprimé par la 
religion et l'autre ov i! fut émancipé par la philosophie : le seiziéme 
siécle et la Renaissance marquant la ligne qui les sépare l'une de 
l'autre. C’est l’ancien systéme historique ressuscité, disons-nous : pour 
les idées, da moins, car, pour la forme, rien n’est plus différent que 
Vhistoire écrite 4 la maniére de M. Michelet et celle que rédigeaient, 
il ya cinquante ans, les écrivains presque oubliés dont il évoque au- 
jourd’hat les theories. 

L’histoire du dix-huitime siécle, celle dont Voltaire a laissé des 
modéles d’un art achevé, et dont d’honnétes compilateurs, tels que 
Gaillard ou Anquetil nous fournissent |’échantillon le plus ordinaire, 
élail comme une belle dame un peu délicate. Elle avait ses bienséan- 
ces A garder, non sans quelque pruderie. Ce n’était pas sa gloire, 
comme les héroines de Corneille, c’était sa gravilé qui lui tenait au 
ceeur. La gravité de Phistoire, c’était le mot consacré qui ne lui per- 
mettait ni peinture vraie, ni détail familier, ni anecdote intime. Elle 
était trop bien élevée pour admetire aucun homme en sa présence 
autrement que sa toilette faite et en habit de cour. Nulle vie dans les 
mouvements des personnages, nul cceur sous leur poitrine ; de pales 
portraits & la fin ou au commencement de leurs biographies, semés de 
quelques antithéses de rhétoriques bien équilibrées ; quelques paral- 
léles avec les héros de Rome ou d’Athénes, 2 la maniére de Plutarque, 


40 DU MOUVEMENT: DE LA CIVILISATION 


quelques réflexions philosophiques, pour tout terminer, acquittaient la 
dette de l’écrivain envers la vérité humaine et la couleur locale. 
L’histoire de M. Michelet, c'est son mérite comme son tort, ne 
eonmait ni ces scrupules ms'ces entraves. De nos temps modernes et 
populaires, elle a pris le dédain de l’étiquette et les habitudes de rue. 
Elle s’avarce le pemg sur la hanche et le verbe haut. Elle ne craint ni 
le mot propre, ni méme le gros mot, ni l’aneedote domestique, ‘ni 
méme la chronique graveleuse. Elle entre dans fe cabinet de ses per- 
sopnages, et, pour étre plus sére de les trouver en déshabillé, elle 
passe volontiers jusque dans leur alcéve. Je n’ose dire & quel mo- 
ment de leur existence elle fait commeneer leur biographie : qu'il 
suffise de savoir que c’est généralement avant Jeur naissance '. Rien 
de plus minutieux aussi que les descriptions qu’elle en fait. Leur 
nature physique, le moindre signe de leur visage, Yair da corps, le 
tour de la taille, tout est peint, et méme exploité dans le dernier 
détail : chaque trait est censé représenter au vif une qualité morale. 
Ce procédé tout matérialiste est quelquefois saisissant de vérité, quel- 
quefois singuliérement arbitraire et bizarre. Tour & tour il nous faut 
voir passer le roi Charles VII, jeune homme faible, relevé naguére de 
maladie, la téte grosse et visiblement crédule *; \e cardinal d’Amboise, 
avec la forle-encolure des paysans normands : sur cette large face et ces 
gros sourcils baissés, vous jureries que cest un parvenu® (ce qui par 
parenthése est le contraire du vrai, pwisque le cardinal d’Amboise 
était noble de naissance); puis Maximilien d’Autriche avee une grande 
figure osseuse... un nes monumental... le front pauvre comme l'dpre 
rocher du Tyrol... Il eut des jambes de cerf et la cervelle aussi: Toute 
sa vie ful une course, un hallali perpétuel*. (Notez qu'il s est trouvé un 
critique pour trouver cette phrase admirable.) Charles-Qaint, le con- 
quérant qui ne cessa de parcourir |’Europe, apparait arméd de toutes pié- 
ces, sauf la téteamaigrie, usée, celle d'un scribe qui vécut dans son écri- 
toire! Mais de tous les traits du visage, c’est le nez surtout quia la 
prédilection de M. Michelet. On ne saurait croire tout ce que te hez 
reaferme de valeur historique. Comparez seulement le nez de Louise 
de Savoie, la mére de Francois I, avec celui de Marguerite de Navarre, 
sa fille: le premier, yrand, gros nex, sensuel et charnu...' nez de 
bonne heure nourri, sanguin comme sont les natures fortes et basses *; 
le second, nes charmant, fin, amaigri, qui est bien de cet esprit abstrait 


‘ Voir Guarres da religion, p. 41, 44, 76, 141. Keforme, p. 278. 
* Renaissance, p. 4. 

3 Ibid., p. 105. 

* Ibid., p. 145. 

5 Réforme, p. 167. 


‘AU SEIZIEME. SIECLE. Al 


que Rabelais évequait du ciel pour le faire descendre sur sox livre’. 

Mais ne négligez pas d’y opposer aussi, pour aveir la collection com- 
pléte,.celui de Diane de Poitiers, nez tin, qui tombe avec décision et 
dune autorité royale* : sans oublier celui de saint Ignace de Loyola, 
fort bossu du haut, large et aplati par le bas*. L’effet de la nature phy- 
sique sur M, Michelet est si puissant, qu'il détermine presque entiére- 
mant son jugement sur la valeur morale des hommes, et, quand 11 dit 
de l’infortunée Stuart, montant a |I’échafaud, qu’elle n’était plus belle, 
quoi qa’on ail prétendu, et qu'elle avait pris perraque, il semble qu’il 
ait d'un seul mot justifié Elisabeth et séché Jes larmes de la postérité. 

Un autre pomt par lequel M. Michelet différe entigremeat de l'ancien 
systéme historique dont il reproduit \’esprit, c'est per son dédain pour 
toule espéce de régles de composition. La composition, au contraire, 
Ja disposition des parties, c’était la préoccupation favorite de l'ancienne 
école d’historiens. Elle avait inventé, pour s’assurer ce mérite, une 
classilication a peu prés uniforme. Le récit marchait d’abord, puis & sa 
suile une série de dissertations séparées avec leurs titres tous faits, 
comme les chapitres de matiére d’un catalogue de libraire : religion, 
arts, finances, lettres, meeurs, c’étaient autant de troirs du méme ca- 
sier. La clarté gagnait peut-étre a cette division, mais la réalité pé- 
rissait. On avait oublié en effet que disséquer et peindre ne sont pas 
absolument la méme chose. On se promenait dans Phistoire d’alors 
comme dans un cabinet d’anatomie comparée. Chaque animal était 
classé suivant son espéce, chaque nerf, chaque muscle, surmonté d'une 
étiquette; mais ces squelettes ne savaient vous dire ni quel sang avait 
coulé dans leurs veines ni de quelles couleurs le soleil avait fait 
briller leur plumage. 

Les compositions historiques.de M. Michelet ne péchent point par 
ce défaut de vie. L’animation n’y manque pas, on pourrait dire qu elle 
y déborde, Ce que M. Michelet comprend méme et rend le mieux, c est 
commens tout se tient dans les sociétés comme dans les 4mes, com- 
ment toutes es facultés se prétent appui et agissent lune sur l'autre, 
et comment de ces forces diverses en opposition ou en concours se 
forme une résuitante qui est la vie. Nul ne sait mieux trouver dans les 
monuments, dans les arts, dans la littérature d'une époque, le secret 
des passions qui ont décidé de ses destinées. Mais ce qui manque, 
c'est précisément Vombre d'une composition quelconque. Les faits, 
les idées, viennent, non avec le froid enchainement de I'analyse, 
mais avec le désordre d'un réve. On dirait que personne ne les con- 
duit; ils entrent quand ils veulent et sortent quand il leur plait. Ja- 


‘ Réforme, p. 163. 
* Guerres de religion, p. 56. 
> Réforme, p. 573. 


42 DU SOUVEMENT DE LA CIVILIS: TION 


mais la volonté n’a gi compléltement Jaché les rénes: 4 |imagination. 
Singuliére chose. qu’une histoire qu’ la lettre on ne comprendrait pas, 
si on ne Ja connaissait pas déja, et ou la moitié des faits sont sous- 
entendus! C’est un voyage de plaisir : quand la-campagne plait a 
M. Michelet, il y fait séjoar : il saute 4 pied joint sur ce qui l’ennuie 
et ’incommode. Dix pages sont employées 2 décrire la demeure de 
Diane de Poitiers ou la figure d’Anne de Boleyn; vous chercheriez en 
vain un mot sur les négociations qui ont mis Charles-Quint sur le 
tréne du monde, et sur les conditions de la paix de Cateau-Cambrésis. 
Méme pour une histoire ordinaire, celte maniére de faire est trop 
facile; et, sans pédanterie, c’est trop: s’épargner ce qu’on regardait 
autrefois comme le comble de l'art, la peine des transitions. Mais, dans 
une histoire 4 systéme, dans ce qu’on peut appeler une histoire de 
parti, puisqu’elle a pour but de servir de preuve 3 un ordre d’idées,, 
et de faire faire un pas @ un ordre d’opinion, en vérité, la commodité 
d’un tel procédé passe la permission et va jusqu’a porter atteinte a 
la sincérité de |’écrivain. Il est par trop aisé par cetle voie de prendre 
tout ce qui sert uoe théorie, l'héroisme de ses amis, les crimes de 
ses adversaires, et de laisser tout ce qui géne, les faiblesses qui com- 
promettent ou les hommages qu'il faut rendre aux vertus des gens 
qu’on n’aime pas. Cette facilité de prendre et de Jaisser 4 son gré est 
le grand écueil des généralités historiques. Quiconque a entrepris 
d’écrire I'histoire, 4 la fois avec un dévouement a une grande cause et 
un siacére désir d’équité, sait combien il est difficile de ne pas se 
laisser entrainer A mettre ainsi toule la lumiére sur les faits mémes 
qui ont déterminé les convictions dont on est plein. Demeurer juste 
appréciateur sans étre spectateur indifférent de ce qu’on raconte, 
savoir tenir la balance, sans que la main tremble, quand le coeur bat 
pourtant de cette passion généreuse qui est nécessaire pour donner 
au récit toute sa moralité, comme toute sa couleur, c’est la le véri- 
table probléme et comme la quadrature du cercle de l'histoire. Hoe 
opus, hic labor est. Je ne sais qu'une maniére d’en sortir, c'est d’étre 
complet. Dites tout : et ensuite vous penserez, vous sentirez, vous 
conclurez comme vous voudrez. N’omettez aucun fait de la cause, 
puis soyez, st vous voulez, plutét encore avocat que juge. Le lecteur | 
prendra méme votre conviction en bonne part et pourra se laisser 
gagner a sa chaleur communicative. Mais l’intégrité des faits est sa 
garantie, et, dés qu’elle lui manque, sa défiance est éveillée. M. Mi- 
chelet ne parait pas s'étre avisé de cette recette unique, mais infailli- 
ble, pour rester impartial tout en ayant son parti pris. Mais peut-étre 
qu’il me dira que l’impartialité n'est pas précisémént la qualité qu'il 
se pique ni de pratiquer pour lui-méme ni d’inspirer 4 ses au- 
diteurs. 


AU SEIZIEME SIECLE. 15 


Le seul trait de ressemblance par lequel M. Michelet se rapproclic 
des écrivains dont il s‘est fait le continualeur posthume, c’est par le 
sans-géne, la briéveté, disons mieux, l’absence totale des citations ori- 
ginales. Lhistoire du dix-huitiéme siécle citait peu : c’était un prin- 
cipe : les chroniques, les originaux, qu’était-ce autre chose, a ses 
yeux, que matériaux informes et pédantesques? Le public était trop 
heareux que l’historien lui en épargnat la fastidieuse lecture. A vrai 
dire, il se I’épargnait d’ordinaire aussi & lui-méme; et, au lendemain 
méme du jour ot les Mabillon et les Baluze avaient creasé dans Jes 
mines souterraines de )'érudition ces prodigieuses galeries ot l'oeil 
s’éblouit comme les pas s’égarent, l'histoire, n’ayant garde d’y mettre 
le pied, vivait encore d’un petit nombre de faits et de documents cités 
et extraits de troisitme et de quatriéme main. Ces pices de monnate 
usées 4 force d’avoir passé de poche en poche, avec leur efligie tout 
effacée, suffisaient 2 sa circulation. De !& l'absence de toute couleur ori- 
ginale : la liqueur, depuis longtemps éventée, avait perdu toute sa 
saveor. Telle n’est point la cause assurément du singulier silence 
que M. Michelet garde sur les sources ov i} a puisé. Il n’y a point chez 
Ini disette, mais plutét pléthore de lecture, et les faits qu’il rapporte 
n'ont pas l’inconvénient d’étre trop connus; il en est méme de si 
inattendus et de si bizarres, qu’on reste confondu de surprise en les 
rencontrant. Mais c’est alors surtout qu’on regarde machinalement 
au bas de la page pour chercher soit une cilation qui vous rassure, 
soit uD renvol qui vous guide. Tant de grands maitres, dont les mo- 
ments étaient précieax, ont eu pour nous cette complaisance, et sc 
sont donné cette peine! Puis |’exactitude des citations est un point 
qu'un lecteur poli n’aime pas & mettre en doute, et c’est justement 
pour cela qu’il est de la délicatesse d’un écrivain d’aller au-devant 
des soupcons qu'on est embarrassé de lui exprimer. On aimerail a 
savoir par exemple sur quels documents nouveaux M. Michelet s'est 
appoyé pour introduire l’inceste dans la demeure des rois de France, 
et souiller de soupgons injurieux la touchante affection de Francois J* 
et de sa sceur. Il nous semblait que le savant éditeur des Lettres de 
Marguerite de Navarre, dont le nom pourtant n'est pas suspect de 
royalisme, M. Génin, avait vengé de cette injure gratuite l’honneur 
de la premiére des familles francaises. Je serais flatté, je l’avoue, 
de pouvoir lire dans l’original les paroles parricides que M. Michelet 
met dans la bouche de Henri If & !a mort de son pére *. J’éprouve- 
rais un vrai plaisir de curiosité & tenir entre les mains la minute de 
la lettre de Catherine de Médicis écrivant 4 Elisabeth aprés la Saint- 
Barthélemy : « Que si elle n’est pas contente de ce qu'on a tué quel- 


 Réforme, p. 483. 








44° DU MOUVEMENT DE LA’ CIVILISATION 


a ques protestants, on lui permet d’dgorger tous les catholiques ’. 
Toute Médicis: et toute Florentine que l'on soit, on he dit puére de 
ces choses-la, et ceux mémes qui ont lé courage de les penser ont 
généralement la prudence de ne pas les ‘écrirc. Qui ne voudrait con- 
naitre les motifs de-la confiance avec laquelle M. Michelet affirme 
que, quand Henri: de Navarre, au lit de mort de Henri IIf, se vit 
pressé: par les-‘seigneurs catholiques d’abjurer sa foi ou de renoncer au 
tréne, il pdtit, et ne fit point, & coup str, te discours hautain et hardi 
que lui préte d' Aubignd?  Jusqu’a preave du contraire, nous éonti-— 
nuerons 2 penser que cette saillie dune éloquence jaillissante est au- 
tant au-dessus des rodomontades ampoulées du narrateur qui la rap- 
porte, qu’un grand homme comme Henn IV est différent d'un fanfaron 
éloquent comme’ d’Aubigné. Celui qui aurait Su imifer cet accent si 
vrai dé Ja nature et du génie serait, 4 notre sens, l¢ premier des poéles 
dramatiques. Ce qui augmente Je désir de contréler un péu toutes 
ces affirmations, c'est qué M.: Michelet donne lui-ménie parfois la 
preuve d’un esprit susceptible des plus singuliéres illusions. Il croit 
lire dans tes textes ce que les textes ne portent pas. Venant a parler, 
par exemple, des Constitutions des jésuites, ne fonde-t-il pas un 
chapitre, disons mieux, une déclamation tout entiére sur un contre- 
sens fameux qo’éviterait un éléve: de troisiéme, et qui avait été déja 
plus d’une fois relevé et moqué par la presse: quotidienne*? Peut-étre 
aussi a-t-il pensé que, ‘quand on‘a affaire avec des jésuites, on est 
dispensé de la justice et de la vérité. 

Ces défants divers, ces lacunes mamenses, qui ne sont point des ac- 
cidents, mais des habitudes chez M. Michelet, rendraient toute critique 
détaillée de ses ceuvres impossible. Prendre M. Michelet par les détails 
serail une entreprise infinie et pourtant mesquine : aux dépens d’une 
imagination qui ne se refuse rien, rien n’est si aisé que de faire rire. 


1 La Ligue et Henrt IV, p. 6. 

?Ce contre-sens, déja plusieurs fois réfuté, est celui-ci : les Constitutions des jé- 
suites portent: « Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligatio- 
nem ad peccatum mortale vel veniale inducere nisi superior in nomine Jesu Christi, 
vel in virtute obedientix juberet.» La traduction toute simple et conforme au 
latin est celle-ct: «Nous avons décidé dans le Seigneur qu’aucune constitution 
n‘oblige (ceux qui y sont soumis) sous peine de péché moriel ou méme véniel, a 
moins que le supérieur n'ait commandé au nom de JésusChrist et en vertu de 
l'obéissance. » M. Michelet traduit sans hésiter (Réforme, p. 431): « Nulle ragle 
ne peut imposer le péché mortel, a moins que le supérieur ne l’ordonne »« Donc, 
ajoute-t-il, s'il l'ordonne, il faut pécher, péeher mortellement. Cela est neuf, 
hardi, fécond.» Malheureusement cela n'est pas neuf, car le contre sens a déja été 
vingt fois commis et vingt fois relevé; il n’y a de hardi que cette maniére de 
traduire et de fécond que la conséquence qu’en tire limagination de M. Mi- 
chelet. 


,AU SEIZIEME SIEELE.. .: . 45, 


Mais on méconnaitrait ainsi de vrais mérites, et. en méme. temps on 
n'irait point & la source de ses erreurs. C'est 14 au contraire, e’est droit — 
4 cette source que, nous avons, dans ces quelques pages, la prétention 
de marcher. Ce n’est pomt contre tel ou tel incident du -réecit, e’est - 
contre le systéme historiqne tout entier, dans son ensemble d'abord, - 
puis dans ses conséquences, que je me sens pressé de réclamer ; et, . 
ce qui me met la plume en main, ce n’est point ane conviction re- 
ligieuse, nécessairement mélée pourtant & toute grande appréciation - 
historique (comment ne pas rencontrer dans l'histoire le christia- 
nisme et |’Eglise?), mais. dont ‘il ne me serait pas difficile de faire 
abstraction pour ui moment; c’est la justice quon doit méme aux 
Morts et au passé. Disons mieux : ce ne sont ni le passé ni les morts 
qui sont icl en question, c’est nous-mémes, c'est l’honneur de lage 
of nous vivons. Dégu dans beaucoup de ses entreprises, notre age a 
trouvé dans la pratique habile et éloquente de l’histoire la consola- : 
tion de bien des échees, peut-étre le vrai titre de gloire qu'appréciera 
la postérité. Ses grands monuments de littérature sont de grands 
travaux historiques; ses grands écrivains sont tous de grands histo- 
riens : c'est le plus beau flearon de sa couronne littéraire. C'est de 
cette prérogative qu'on veut Je dépouiller aujourd’hui en tirant de 
loubh une vieille machine poudreuse, une histoire 4 systéme et & 
parti pris, destinée, non a faire revivre les images des générations 
éteintes, mais A servir les intéréts et Jes passions fugitives des géné- 
rations contemporaines. Défendons le dix-neuviéme siéele contre la 
moins heureuse des restaurations du dix-huiti¢me; défendoos M. Mi- 
chelet d’hier contre M. Michelet d’aujourd’hui; défendons Vhistoire 
contre le pamphlet. 


I 


La clef de voite de ce systéme historique, comme. nous l’avons dit, 
c'est cette idée générale que la destinée des sociétés modernes se par- 
tage en deux phases tranchées, l'une de barbarie, l’autre de civilisation 
renaissante, et que Je seiziéme siécle marque ce brusque passage de 
l'ombre a la lumiére. A notre sens, poor avoir été souvent répétée, 
cette sentence n’en est pas mieux fondée, et, pour n’étre plus nenve, — 
n’en est pas devenue plus vraie. La civilisation moderne forme & 
nos yeux un tout qui se développe par une suite de progrés in- 
termitlents, mais toujours sensibles, depuis la derniére invasion bar- 
hare, jusqu’a l’entrée méme de notre 4ge. L’origine premmére comme 
le lien constant de cette série de progrés divers, c’est Vinftuence 
du christianisme, source véritable de la civilisation dont nous avons 


16 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


hérité et joui, et qui s’associe & tous ses développements. Nuls pro- 
gres vérilables que ceux qui émanent de lui, nuls progrés durables 
que ceux qui ont recu de lui leur sanction et leur complément. C'est 
lui qui a fait luire sur le chaos du moyen Age quelques rayons d’or- 
dre et de paix; c’est lui plus tard qui a sauvé le mouvement de la 
Renaissance de ces dangereuses aberrations; c’est lui en un mot 
qui, dans le long drame 4 péripétie de Vhistoire moderne, fait toute 
Vunité d’intérét et d'action : s'il parait un moment s’éclipser de la 
scéne, c'est pour yrentrer avec plus d’éclat l’instant d’aprés, et dis- 
poser en maitre du sort de tous les personnages. Jamais ce rédle sou- 
verain n’a mieux apparu que dans |’ensemble de cette grande révolution 
du seiziéme siécle dont M. Michelet, sous le nom de Renaissance, 
nous raconte les premiers débuts. 

Ii faut s’entendre d’abord sur ce que fut réellement ce qu’on est 
convenu d’appeler la Renaissance. Devons-nous croire, comme M. Mi- 
chelet, que la Renaissance fut un sigoal d’insurrection donné contre 
lout l’ordre d’idées et d’institutions du moyen age, pris en masse et 
sans distinction? Devons-nous penser, comme il le dit, en termes ex- 
prés, 4 plusieurs reprises, que les hommes de la Renaissance, succé- 
dant a ceux du moyen age, trouvérent le néant devant eux, et en tiré- 
rent l’existence par un appel créateur, qui en ferait plas que des 
demi-dieux? J’avoue qu’en général je crois trés-peu 4 ces change- 
ments & vue, et que le vieil adage, Nil in natura per saltum, me parait 
chaque jour conlirmé par |'étude et par l’expérience. Dans ce cas, en 
particulier, la Renaissance nous parait si peu l’antipode du moyen age, 
qu’’a le bien prendre elle n’est, au contraire, que la prédominance 
définitive d’une des deux forces diverses qui se trouvaient, au moyen 
age, tantét en équilibre, tantét en lutte, mais toujours en présence. 

‘Rien ne serait plus difficile 4 donner, et par conséquent plus arbi- 
traire, qu’une formule quelconque, et surtout une formule bréve, éten- 
due 4 une époque comme celle du moyen 4ge, qui a duré plus de mille 
ans, embrassé plus de cinquante générations et tant de fois changé de 
face. Ce qui convient au moyen Age du neuviéme siécle convient-il au 
moyen 4ge du treiziéme ? Parlerons-nous de Hugues Capet comme de 
saint Louis, et, de Grégoire VII aux papes d’Avignon, ne ferons-nous 
point de différence? En matiére si complexe, il y a un préjugé raison- 
nable & élever contre toute idée trop simple. Que s’il fallait pourtant 
porter un de ces jugements généraux, toujours incomplets, et partant 
faux par quelque cété, voici, sans vouloir 1'i imposer & personne, celui 
qui nous satisferait. Le moyen age m’a toujours paru un état social 
résultant du mélange des moeurs barbares et des traditions de Rome, 
juxtaposées, cimentées et fondues par l'influence prépondérante du 
christianisme et de l’Eglise. Les ruines de Rome d’un cété, les épaves 





AU SEIZIEME SIECLE. 47 
de l’inondation germaine de l'autre, et I’Eglise assise au milieu : 
voila, & mes yeux, tout le moyen Age. Tels sont les éléments chimi- 
ques dont fut formé ce cristal irrégulier, parfois brillant, souvent 
abrapte. Quelque époque, quelque pays que vous observiez, dans cette 
longue période, vous trouverez toujours, ce me semble, ces deux ac- 
tions qui se touchent, parfois se beurtent, et |’Eglise qui intervient, 
pour les maintenir en équilibre. Seulement, suivant les temps et les 
sideles, cet équilibre s’établit 4 des conditions différentes. La propor- 
tion, les atomes de la combinaison, si on ose ainsi parler, s‘allérent. 
Descend-on vers le Midi, par exemple, od la main de Rome avait 
creusé les routes, édifié les cités, formé, pétri de sa puissante 
élreinte, pendant une possession séculaire, les intelligences, les 
meeurs et les Ames: c'est Rome qui domive la Germanie. Le moyen 
Age italien, gouverné par ses municipes, instruit a I’école des Insti- 
tutes et des Codes, priant dans des basiliques, est romain pour les 
trois quarts. Marche-t-on vers le Nord, au contraire, ow les armes ro- 
maines ont pénétré tard et bau des camps plutét que des villes, c'est 
le spectacle opposé : l'invasion germaine a repris rapidement posses- 
sien d'un sol récemment défriché. La tradition romaine s’efface devant 
les lois salique ou gombette. Ce sont des composés divers des mémes 
substances, mais le creuset de leur fusion s’allume toujours au foyer 
brilant de la religion chrétienne. 

L’Eglise réconcilie et fait vivre en paix ces deux influences, ces 
deux traditions longtemps hostiles et toujours contraires. Est-ce a dire 
pourtant qu'elle ne favorise aucune des deux? Au risque de soulever 
des contradictions passionnées, je persiste toujours & penser que tout 
ce qui venait de Rome antique eut, dans ce partage, la prédilection, 
non pas aveugle, mais discréte et raisonnée de |’Eglise. Rome, prédite 
par les prophétes, avait préparé les voies a Jésus-Christ, et tout le sang 
des martyrs n’avait point eflacé le sceau de cette prédestination divine. 
Dans le nauftage de l'Empire, toutes les richesses du grand navire en 
perdition avaient éé recues 4 bord de la nacelle de Pierre. Les Eglises 
avaient recueilli les monuments de !'art antique; les évéques, défen- 
seurs des cités, étaient par la méme constitués 4 la garde de ce qui 
restait de l’'ancien régime municipal de Rome, et leur étole, bien que 
parfois recouverte de |’armure féodale, ne cessa jamais de rappeler la 
toge du sénateur. Les canons avaient consacré la plus saine partie des 
lois civiles; les circonscriptions eccléstastiques étaient calquées sur les 
provinces impériales; la hiérarchie, dans sa partie disciplinaire, sui- 
vant les traditions de la Notice de l Empire, apprit aux Barbares les 
premiéres notions d'un gouvernement régulier. Ll iglise, en tout genre, 
était I'héritigre de Rome, héritiére, assurément, sous bénéfice d’in- 
ventaire, ayant épuré la succession de tout bien mal acquis, répud ié 

Jauvign 1858. 2 








48 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


tout un passif de corruption et de pourriture; mais, en définitive, ce 
qui restait de Rome, e’était !’Eglise qui Pavait sauvé, et il n’en ‘serait 
rien demeuré sans elle. Aussi, dans les écoles que I'Eglise seule di- 
rigeait, dans les lettres qu'elle inspirait de plus loin, quel respect, 
quel culte, souvent quelle superstition pour l'antiquité! On la con- 
naissait mal : a peine si on savait la lire : le latin d’Auguste ne ressem- 
blait point au latin parlé dans Jes classes ou dans les chaires; le moin- 
dre mot grec arrétait tout court le déchiffrement d’un manuscrit. Mais 
ce demi-jour qui couvrait les souvenirs de |’antiquité ne faisait qu’a- 
jouter une teinte religieuse au respect qu’on lui portait. Il régnait au- 
tour d’elle uo brouillard qui grandissait son image en la palissant. 
L’histoire romaine, vivante dans les traditions populaires et sur les 
inscriptions des ruines, plutét qu’apprise dans les livres, avait je ne 
sais quel air de légende qui donnait souvent & ses héros une place 
entre le ciel et la terre. Virgile était pour tout clerc, se mélant 
d’aligner des vers, tout aussi bien que pour le Dante, le mattre, l'hon- 
neur, la lumiére, et, s'il ne franchissait pas la porte du Paradis, il en 
gardait du moins le seuil. Aristote mal compris, souvent travesti par le 
déguisement arabe, sous lequel seul il avait pu échapper 4 Vinjare 
du temps, n’en régnait pas moins en souverain sur l’encyclopédie du 
savoir d’alors; et tout chroniqueur, écrivant des annales au fond d'un 
couvent, avait deux préoccupations qui marchment de pair dans son 
esprit: faire remonter son Eglise jusqu’a la mission d’un apdtre, et 
Vorigine de sa tribu jusqu’a I’émigration du siége de Troie. Il fallait 
que saint Paul edt évangélisé toutes les églises de Gaule, et que Fran- 
cus, fils de Priam, fat le prédécesseur de Clovis. 

Si telle était la faveur qu obtenaient de I’Eglise et de tout ce qui dé- 
pendail d’elle les souvenirs de \’antique civilisation, ce n'était pas de 
la bienveillance seulement, c’était de Ja passion qu’ils luspiraient d 
Vautre grand pouvoir public qui présida, au milieu de phases bien di- 
verses, aux destinées du moyen Age, la royauté. L’empire romain, avec 
ses grandes armées, ses lois sages, tout ce bel ordre appuyé sur !’au- 
toritéabsolue du maitre et !’obéissance passive des sujets, plut toujours 
instinctivement, et, sion ose se servir d'une expression aussi familiére, 
tourna littéralement Ja téte 4 (ous les rois illustres du moyen age. Ce 
fut l’idéal qu’on leur disputa souvent, mais qu’ils ne perdirent jamais 
de vue. Il n’en est pas un qui n’ait voulu régner & la mode de Rome. 
Rien n’est si curieux, et presque si plaisant dans l'histoire, que de voir 
cette royauté barbare, arrivée toute chevelue du fond de ses foréts, 
entrer la hache a !a main dans les demeuresimpériales, et }h, soudain 
éblouie de I’éclat des lumiéres, respirant Je parfum des roses, en- 
ivrée des vins d’Aquitaine ou de Gréce, prendre la pourpre, ceindre le 
diadéme et jouer sérieusement 4 ]’empire. L’empire absorba ainsi, en 





AU SEIZIEME SIECLE. 49 


les dissolvant dans ses délices , les Alaric, les Astolphe, les Théodoric, 
trois Ou quatre couches successivement versées de royaulé ger- 
Inaine. 


Grecia capta ferum victorem cepit.... 


La derniére, la plusrade, celle qui venait desretraites les plus reculées 
d’Arminius, arrivant sur les ruines consommeées et déja dispersées du 
vieil empire, n’en essaya pas moins de le ressusciter. Charlemagne 
sauta le pas et se fit hardiment appeler César. Aprés lui, assurément, 
le manteau impérial se déchire de nouveau. Mais, de trés-bonne heure, 
auprés du tréne amoindri des fils de Capet, ne voyez-vous pas ces 
hommes vétus en bourgeois, avec d’honnétes figures d’artisans enri- 
chis, qui sont occupés & le recoudre? Ce sont les légistes et les juris- 
consultes qui environnent déja le bon saint Louis, et qu:* ont dominer 
ses successeurs. Que font-ils? Eux aussi ils ressuscitent l'empire ro- 
main ; ils vont chercher dans les recueils byzantins les attributions 
dictatoriales de la souveraineté définie par Ulpien et Tribonien, et 
l’offrent en hommage au seigneur suzerain de I’Ile-de-France. Moins 
délicate que |’Eglise, la royaulé prit de Rome &4 peu prés tout ce qu'on 
lui laissa prendre ; avec d'excellentes traditions de régularité et de 
justice, elle s'appropria aussi, sans hésiter, toutes les facilités du pou- 
voir absolu. 

Contre ces influences combinées qui relevaient de sa ruine la 
tradition antique, la Germanie résista assurément et les moyens de 
défense ne lui manquaient pas. Elle avait la force d’abord, une force 
victorieuse : les gros bataillons, les épaisses armures. Mais, comme 
la force matérielle n’a jamais rien fait de solide en ce monde, elle 
avait aussi une valeur morale qui la préserva longtemps. C’était un 
fier sentiment d’indépendance, !’habitude de chaque homme de comp- 
ter sur lui-méme et de se faire compter par autrui, le droit comme 
le courage de ne relever que de Dieu et de son épée. Ces vertus, 
pleines de séve, surent longtemps se faire respeeter des rois et se faire 
apprécier de I'Eglise. Tout en embrassant avidement cette foi chré- 
tienne, qui avait affranchi l’esclave et la femme, elles brisérent souvent 
dans leur essor le cadre trop étroit de l’administration romaine; 
elles refusérent obstinément de tendre les mains aux chaines d'une 
régularité trop souvent servile et mécanique. De ces luttes d’élé- 
ments divers, toujours aux prises, sortirent les grandes guerres, les 
agitations habituelles du moyen age. Par moments pourtant, un équi- 
libre instable put étre établi, et alors ce furent les beaux jours du 
moyen Age, les jours d’Innocent III et de saint Louis; jours ra- 
pides et rarement sereins, mais éclairés d'une lumiére poétique, 


20 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


dont le reflet semble enflammer encore les vitreaux de nos cathé- 
drales. . : ; 

Poussé cependant, favorisé par toutes les puissances habiles et 
sages, enseigné dans les écoles, comme dans les chaires, préché 
souvent dans les églises, inscrit dans les lois, appelant 4 son aide les 
cours, les universités et les parlements, s’emparant peu’ peu des 
imaginations et des meeurs, servi par toutes les circonstances, aussi 
- bien par les victoires des Arabes que par les croisades des chrétiens, 
par liavasion des Francs 4 Censtantinople comme par lexi! des 
Byzantins en Occiklent, |’élément latm devait finir par prévaloir. 
Chassé par |'amollissement des meeurs militaires comme par l’adou- 
eissement des relations privées, déraciné par la culture des iatelli- 
gences, enlacé d’abord, puis désarmé par les charmes de la civilisa- 
lion, élément germain perdit 4 chaque siécle du terrain, et un joer 
vint of il céda & peu prés complétement la place. Il y eut un jour 
ou es souvenirs de l'antiquité romaine prirent définitivement le 
dessus, et ce jour fut celui que da postérité a baptisé du nom de Re- 
maissance. 

Bien loin donc que ce fit un événement brusque, inattendu, que 
rien n’eit préparé et qui wamehat sur tout ce qui l’avait précédé, 
ec’était au contraire le couronnement naturel d'une série d’efforts et 
le terme d'un mouvement depuis longtemps imprimé. Il n’y a 
pas un souverain ni un écrivain distingué du moyen Age qui, en 
poassant devant lui, pour ainsi dire, sans trop savoir oi il allait, n’ait 
préparé l'état des esprits qui fit la Renaissance. Cela est vrai du 
Dante glorifiant |'Enéide comme de saint Thomas expliquant les Caté- 
gories. M. Michelet le sent si bten, malgré ses préventions, que, pour 
se dérober a cette évideace, il lai faut recourir aun tour de force, 
qui est le premier, mais qui ne sera pas le seul ni le plus remar- 
quable du geare. Voeci la théorte qu'il établit gravement dans son 
Introdaction : « Dés Je début du treiziéme siécle (le siécle de saint 
Louis, remarqaer-le bren! ), fe moyen ge est mort et fini’. » Il n’y a 
phis dans ses rangs que stagnation et stérilité. Tous.les grands hommes 
qui figurent daas en coin qgeckconque de |'Europe, depuis cette 
époque jusqa’a l'entrée da seiziéme siécle, n'appartiennent pas au 
moyen 4ge. Ce sont des précursears incompris de la Renaissance. Ce 
sont des génies élrangers & leur génération et qui la devancent. Cette 
qsalité de précurseur est attrebuée successivement, non-seulement a 
Roger Bacon (te seul peat-étre peur qui elle ne soil pas ridicule, puis- 
que évidemment ses pressentiments scientifiques dépassaient son 
4ge), mais au Dante,.a Jeanne d'Arc, 4 Pétrarque, 4 Giotto, et enfin 


4 Renaissance. Introduction, p. 5.: 


AU SEIZIEME SIECLE. a4 


& Varchitecte du déme de Florenee. Avec ce merveilleux moyen de 
se tirer d’embarras, on confisque & son profit toutes les réputations 
qui génent son systéme. J’entrerai volontiers, pour ma part, dans la 
pensée de M. Michelet, seulement avee quelque addition : ce qu'il dit 
des maitres, je demande & le dire aussi des disciples. Sil veut bien 
m’accorder que les Italiens qui récitaient les vers de la Divine Comédie, 
ou qui poussaient le cri d’admiration devant les fresques de Giotto (Ora 
Giotto ha il grido), ou qui priatent sous les voites de Santa Maria del 
Fiore; que les Francais qui s'illustrérent 4 la suite de la vierge d’Orléans, 
étaient aussi entrainés dans un mouvement qui les poussait dans la 
voie ov ils devaient rencontrer la Renaissance, je n’aurais trop rien 3 
lui contester : seulement, cela ferait un bien grand nombre de précur- 
seurs, et je ne sais ce que deviendrait & ce compte, non-seulement 
hostilité prétendue, mais méme la différence réelle des deux Ages. 

ll faut pourtant convenir que cette différence exista, et qu’a ce mo- 
ment solennel oi les souvenirs de la Germanie s’effacérent devant 
ceux de Rome ravivés un tressaillement parcourut toute la société 
chrétienne. Je n’imagine pas ce qui pourrait m’empécher de le re- 
connaltre, et méme d’y applaudir. M. Michelet s’est-il figuré que, sans 
étre hostile au christianisme, on ne pourrait saluer, avec une admi- 
ration sincére, l'aurore des temps nouveaux? A-t-il cru que Rous 
prendrions au sérieux l’hostilité qu'il veut établir entre le mouvement 
général de la Renaissance et l'influence du christianisme? Quelques 
déclamations de sa part, quelques excentricités de mauvais. gout, 
venues d’un autre cété, suffisent-elles pour nous empécher de re- 
connaitre dans le grand développement que prit alors la civilisation 
moderne le produit de l'éducation méme que I’Eglise lui avait donnée, 
et de retrouver dans |’explosion brillante bien qu’orageuse de son 
adolescence la trace des lecons que son enfance avait recues ? 

Je sais bien qu’on a souvent dit que, devant cette résurrection inat- 
tendue des images antiques, ce ne furent pas seulement les insti- 
tations complexes du moyen ge, ce fut l’influence chrétienne elle- 
méme qui palit et qui s’effaca. Chose étrange! ce sont des chrétiens 
surtout qui ont tenu & faire cet aveu. L’art de la Renaissance en par- 
ticulier, qui exerca alors une si grande action par les imaginations 
sur les moeurs, a été accusé, sans distinction, d'avoir ressuscilé, 
non-seulement les modéles, mais méme les dieux de l’antiquité, et, 
sous ce prétexte, on a relégué dans le paganisme tous les trésors de 
l'art du seiziéme siécle et envoyé les Vierges de Raphael dans la com- 
pagnie des Vénus de Praxitéle. Les ennemis du christianisme ne se 
sont pas fait faute de ramasser sur leur route toutes ces richesses 
dédaignées, dont des chrétiens , plus dégodtés que bien des papes, 
ne voulaient plus, et M. Michelet n’a garde de manquer & cette tac- 








22 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


tique si fréquemment employée de nos jours et toujours avec succés. 
J’avouerai que, malgré les noms estimables qui le recommandent, ce 
jugement, sous une apparente profondeur, m’a toujours paru & la fois 
excessif et superficiel. Sans contester |’enthousiasme exagéré et I’es- 
péce d’idolatrie méme que beaucoup d’artistes du seiziéme siécle 
éprouvérent pour les souvenirs de I'antiquité, ni les facheux écarts 
quien furent la suite, je ne saurais méconnaitre dans leurs ouvrages, 
surtout chez les premiers maitres, l’empreinte fortement marquée, 
Vune longue école du christianisme. Ce qui est chrétien chez eux, 
ce ne sont pas seulement les sujets de leurs tableaux et de leurs 
statues (ce ne serait rien : |’étiquette d’une ceuvre est indifférente); 
c'est le fond méme de leur nature et comme la moelle de leurs os, 
c'est un état moral tout nouveau qui peut survivre momentanément 
4 la foi, mais dont le christianisme est la source premiére. Il y aurail 
a appliquer ici cette critique intelligente par laquelle M. de Chateau- 
briand, analysant les chefs-d’ceuvre de notre théatre classique, a 
démélé te christianisme Jatent des héros de Racine et de Corneille, 
et reconnu les soupirs de la pénjtente chrétienne dans les angoisses 
de Phédre coupable. Seulement, dans les grands modéles de l'art du 
seiziéme siécle, pris avant ses excés et sa décadence, le départ serait 
encore plus facile a faire; car ici la pensée, l’Ame, pour ainsi dire, 
est chrétienne : l’antiquité n’est appelée qu’a lui donner sa forme 
et son vétement extérieur. Non, |’antiquité n'a rien & voir dans ces 
types de virginilé maternelle ou d’enfance divine, incessamment re- 
produits par la main savante de Léonard ou le pinceau déji muri de 
Raphaél: comme dans I'étable de Bethiéem, celte étrangére n’est 
admise qu’a leur offrir ses parfums et ses ornements. Celui qui ne 
sentirait pas battre un coeur chrétien sous le marbre animé de Michel- 
Ange ne serait jamats descendu dans ces profondeurs de l'dme ov 
Evangile a, pour la premiére fois, porté la lumiére. La beauté 
antique, idéale ou sensuelle, exquise ou voluptueuse, n’a jamais connu 
cette riche peinture et cetle délicate expression de tous les senti- 
ments moraux. Enfermée dans une dignité froide, quand elle n'est 
pas plongée dans l’ivresse des sens, elle descend rarement, sans 
s'avilir, sur le thédtre animé ces passions humaines. Il a manqué 2 
l’art de l'antiquité le méme mystére qui manquait & sa philosophie : 
elle a quelquefois abstraitement pu réver Dieu, elle ne |’a jamais vu 
vivre et exister dans Il’homme. C’est ce mélange de V'idéal et du 
réel, de ’humain et du divin, de la forme et de J'esprit, qui fait le 
caractére éminent et vraiment chrétien des grands artistes de la Re- 
naissance. 

Telle est, du reste, la grandeur de l’intelligence humaine : elle ne 
peut tarir elle-méme sa propre fécondité; elle croit imiter, elle 


AU SEIZIEME SIECLE. 3 


invente ; elle marque a son coin la monnaie qu'elle emprunte; son 
originalité rebelle réagit contre le } joug qu’elle veut subir. Je ne sais 
si les artistes du seiziéme siécle eurent souvent une autre pensée que 
celle de copier l’antiquité; mais il est certain qu’en alliant leurs 
habitudes chrétiennes avec les formes antiques ils en firent sortir, 

malgré qu "ils en eussent, un des mélanges les plus originaux qui 
aient jamais paru. M. Michelet décrit, au début de son récit, d'une 
fagon trés-animée, les premiéres impressions causées par les chefs- 
d’ceuvre et les habitudes polices des villes italiennes sur les hommes 
d’armes francais venus & la suite de Charles VIII. Ces pages sont 
charmantes : on y respire comme les émanations parfumées d'une ci- 
vilisation nouvelle ; ce sont les délices mémes que tout voyageur 
éprouve lorsque, sur les penchants du Simplon et du Saint-Gothard, 
au détour d’un bois, au coude de la route, tout d’un coup une brise 
chaude vient lui apporter les premiéres senteurs du printemps et du 
midi. Mais, en faisant remonter trés-justementa cette premiére expé- 
dition les origines de la Renaissance dans notre France, comment 
n’a-t-il pas vu qu'il lui donnait précisément pour terre natale le cen- 
tre du christianisme? Dés lors que devient l’hostilité absolue entre 
le christianisme et la Renaissance? Et, en supposant méme que 
ces fleurs brillantes fussent greffées par la main des hommes, 
comment croire qu’elles n’aient rien tiré de la fécondité du sol qui 
les portait? 

Mais ot l'on peut voir que l'étude de I’antiquité & elle seule ne rend 
que trés-imparfaitement compte du grand développement de I'esprit 
humain qui illustra l’époque de la Renaissance, c’est en passant du 
théatre brillant des arts au champ beaucoup plus étendu encore des 
découvertes scientifiques de la méme date. La tout est nouveau : I’an- 
liquité n’avait rien dit, rien soupconné, rien prévu : on ne trouvait 
rien dans les parchemins venus de Byzance. Maitresse absolue d’une 
moitié du monde, Rome avait parfaitement ignoré l’autre, et trés- 
mal étudié le sol méme qui lui obéissait. Elle n’avait jamais pu 
bannir ni les chiméres de ses théories ni la crédulité de ses obser- 
vations. Elle n’avait jamais cessé de regarder le ciel par les yeux 
des prétres de la Chaldée, et ses flottes toutes-puissantes prenaient au 
sérieux, comme la Jimite du monde, la barriére des colonnes d’Her- 
cule. Ce ne fut donc point l'étude de |l’antiquilé, ce fut quelque 
autre école, quelque vie nouvelle, aspirée pendant des siécles d’ap- 
parente stagnation , qui donna a l’esprit moderne assez de force pour 
que du premier coup, eo moins de trente années, il ait et découvert 
un nouveau monde et suivi les mouvements de toutes les sphéres 
célestes, rangé, en un mot, sous sa loi et la moitié de la terre et 
la totalité du ciel. 


% DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


Il y adeux noms, en effet, que M. Michelet lui-méme cite toujours 
avec raison quand il veut faire sentir & son lecteur l’impulsion qui 
partit alors de la science pour se communiquer & toute la société; ce 
sont ceux de Copernic et de Colomb; il a raison de tout résumer' en 
eux et raison aussi de ne les séparer jamais. Tout se concentre, en 
vérité, sur ces deux souvenirs qu’une secréte fraternité rassemble. 
Colomb décrivant, par la quille de son esquif, sur des flots mystérieux, 
la sphéricité de la terre, Copernic suivant avec son compas los- 
cillation circulaire des astres qui fendent l’espace; ce sont deux ju- 
meaux de méme race travaillant & la méme ceuvre. L’un et |’autre 
sont des mathématiciens qui arrachent par une formule son secret } 
univers; l'un et l'autre sont des navigateurs qui s’embarquent sur 
linconnu et sur l'infini. tl est vrai, le vaisseau qui porte Copernic, 
c'est la terre, et toute ile ot il aborde est un monde. Mais l’égalité 
se rélablit parce qu’ou l'un ne fait que penser, l’autre agit, et qu'aux 
yeux de la conscience Ia moindre étincelle de courage vaut mieax 
que la plus grande somme de génie. Quoi qu’il en soit devant ces 
deux regards, lhorizon s’anime, se peuple et s’étend; le pavilion 
du ciel a déroulé tous ses plis. Alors aussi dans l’intérieur méme de 
homme de nouvelles constellations parurent; des sources jaillirent 
plus abondantes que les fleuves du nouveau monde et portant comme 
eux des arbres géants sur leurs rives. 

Mais, si M. Michelet a parfaitement raison de voir dans ces deux 
grands hommes les vrais initiateurs de la science moderne, je ne sais 
en revanche ow il a pris le droit de les considérer en méme temps 
comme une sorte de révolutionnaires excommuniés par l’Eglise, et 
concourant & détruire sans distinction tous les pouvoirs qui avaient 
présidé pendant longtemps & la direction de V'intelligence. Compter 
parmi les précurseurs ou les associés de la Réforme le pieux Génois 
qui levait les yeux au ciel aussi souvent pour y prier Jésus-Christ et 
la sainte Vierge que pour lire dans les astres, qui ne sépara jamais 
sa croix de sa boussole, qui fit de chacun de ses voyages de dé- 
couverte une mission et un pélerinage, c'est en vérité abuser du 
procédé d’assimilation. II n’est pas permis davantage de confondre dans 
les mémes rangs le savant qui, en présence de la Réforme triom- 
phante, dédia encore en mourant tout son systéme au ponlife de Rome. 
Il nest pas permis aussi de préter méme & Rome des hostilités qu'elle 
n'a jamais eues. Quoi que fasse M. Michelet, 4 quelque torture qa’il 
mette les fails, il ne découvrira pas qu’a ce début de fa Renaissance 
le mouvement de la science ait été, en aucune maniére, entravé par 
I’Eglise; et il lui faudra de désespoir s’écrier : Le pis, c’est que Rome 
affaiblissait Je mouvement en l’adoptant. « Rome, dit-il quelque 
part, exploitait la Renaissance. Rome s’était mise ‘’ la mode; Léon X 


AU SEIZIEME SIECLE. 25 


se montrait d’aceord avec Erasme. La liberté et la philosophie étaient 
amorties par leurs ennemis natarels. €’ était la vaccine de la liberté. » 
— Peu content de cette heureuse comparaison qui fait de la liberté 
ane sorte de lépre mortelle, M. Miehelet ajoute avee son bon gofit 
habituel : « C’était une marchandise nouvelle de la grande boutique‘. » 
Passons sur l'aménité et contentons-nous de I’aveu. 

Est-ce & dire que tout ce mouvement put s’accomplir cependant 
sans froisser quelque routine, quelque préjugé d'école; que l’ensei- 
gnement scolastique des universités ne fit pas quelque résistance 4 se 
préter & toat ce développement inattendu qui ne rentrait pas dans 
ses eadres arrétés? Quel est le tuteur qui ne s’effraye pas un peu 
quand son éléve tout & coup grandi s’échappe de sa direction? S’il en 
eit été autrement, ce serait le premier changement de ce monde qui 
se fit opéré sans murmure et sans déchirement. Mais de ce que des 
ubiversités réclamatent et de ce qu'il y avait des moines dans ces uni- 
versités, de ce que des docteurs en robes et en bonnets carrés ne se 
montraient pas trés-pressés d’embrancher tant de routes nouvelles, 
sur Jes fameux trivium et quadrivium, snit-il de la que dans ces luttes 
de colléges le christianisme ou I'Eglise catholique furent sérieusement 
en cause? Parce que les philosophes de la Renaissance étaient éblouis 
par ce charme de Platon qui avait autrefois séduit les Origéne, les 
Clément, les Augustin, tandis que les héritiers des scolastiques res- 
taient avec saint Thomas d’Aquin sous le drapeau d’Aristote , pense- 
t-on sérieusement que les foudres de |’Eglise étaient prétes & in- 
tervenir en faveur des Catégories eontre les Idées? N’y a-t-il d’ailleurs 
qu’au seiziéme siécle qu’on ait vu la routine et |’envie siéger dans 
les corps enseignants? Colomb, venant demander un vaisseau 4 la ca- 
tholique Isabelle pour lui conquérir un monde, éprouva, j’en conviens, 
quelques difficultés & se faire comprendre; mais le cardinal-ministre 
finit par lui donner raison. Il ne me semble pas que, de nos jours, 
Falton avec Vinvention de Ja vapeur ait eu un aussi bon accueil de 
la part da conquérant qui se glorifiait pourtant du nom de membre 
de l'Institut. La scolastique tant accusée était lenseignement offi- 
ciel d’alors, elle avait cing siécles de monopole. Or M. Michelet sait 
que perdre le monopole de l’enseignement, quand on en a joui, est 
une chose fort désagréable, et que la tentation d’appeler 4 son aide, 
pour le garder, le bras séculier est & peu prés irrésistible. Ce dont il 
fant demander compte 2 la scolastique, par conséquent, ce nest pas 
de la résistance aveugle qu'elle put opposer 4 un mouvement qui la 
détruisait : c’est de l'emploi qu’elle avait fait trois siécles durant de 
son pouvoir, pendant que l’intelligence humaine encore incapable et 


{ Réforme, p. 109, 110. 


26 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


mineure, était remise entre ses mains. Or, & voir dans quel état elle 
l'avait prise et dans quel état elle I’a laissé, de quelles ténébres elle 
l'avait fait sortir et devant quelle lumiére elle-méme palit, il ne semble 
pas qu’elle ait trop & rougir de sa gestion. Je souhaite sincérement 
a d’estimables enseignements officiels de ma connaissance, s'ils du- 
rent aussi longtemps, de faire d’aussi bons éleves. 

A dire vrai, ce qui manqua au mouvement social et scientifique de 
la Renaissance, ce ne fut pas de trouver dans |’Eglise un appui et une. 
faveur qui nelui farent point refusés, ce fut au contraire de rencontrer 
parmi les chefs de la religion un génie suffisant pour le contenir et 
le régler. Tout ce qui est fort, en effet, a besoin de régle. Tout ce qui 
est impétueux s’égare s'il est sans frein. La régle est la condition de la 
fécondité comme de la durée, et, s'il y eut jamais un essor qui dut étre 
dominé par une forte autorité morale, ce fut celui de cette jeunesse 
ravivée du monde, de cet age d'enthousiasme et de passion qu’on ap- 
pelle la Renaissance. Tout avait alors sa grace et son prix, mais tout 
aussi eut son péril. Le culte de la beauté antique était merveilleux pour 
enrichir l’art et élever le godt; mais 11 exposait les sens 4 d'irrilantes 
convoitises. Les conquétes de la science avaient le danger de toutes les 
canquétes. Elles donnaient au conquérant le vertige de l’ambition et 
du pouvoir. Parce que la science avait franchi des bornes jusque-la 
réputées inaccessibles, elle pouvait aisément croire qu'il n’y avait plus 

rien d’infranchissable. Celui quia pu faire des cboses qu'il n’imaginait 
pas 8 imagine ensuite volontiers qu'il peut tout faire. Quand le domaine 
de homme s’est étendu, il se prend aisément a douter qu'il y ait un 
domaine réservé pour Dieu, et les mystéres pénétrés de la nature font 
souvent mettre en question les mystéres impénétrables de la foi. Pour 
préserver la Renaissance d'un tel écueil, il edt suffi d'un grand homme, 
d'un seul, mais qui sit rappeler du fond du sanctuaire les vieilles choses 
de Ja foi, avec accent et sur le mode d’une langue nouvelle. Quel 
qu'il fit — ce grand homme,— que ce fat un amant dela beauté, mais 
un amant délicat, qui eat apercu la sainteté au dela de Vidéal, et la 
révélalion au-dessus des réves, qui sat, comme lcs saint Basile et les 
Fénelon, chérir & la fois et juger l’antiquité; que ce fat un génie d'or- 
ganisatlion, pouvant recueillir et classer toutes les découvertes, et dres- 
ser la somme nouvelle de la science agrandie; mieux encore, un de ces 
souverains comme le tréne pontifical en a porté seul, sachant faire & 
temps et avec courage toutes les réfurmes nécessaires, et faisant servir 
l'autorilé & trancher pour ainsi dire dans le vif d'elle-méme;—quel qu'il 
fit, sa voix aurait suffi pour donner le ton tout ce cheeur déja confus. 
mais encore harmonieux. Mais cetle voix ne s‘éleva pas. Dieu, qui a 
garanti la vérité a son Eylise, ne lui a jamais promis le génie, qu al dur 
a pourtant si souvent donné. Il n’y eut point, au début du seiziéme sié- 


AU SEIZIEME SIECLE. 27 


cle, d’hommes de génie dans |’Eglise. A leur place on eut des papes et 
des cardinaux aimables, souriant & tous les efforts, parfois méme 4 
tous les ébats de la pensée humaine, plus occupés de lui complaire que 
de la conduire; qui préféraient la prose de Cicéron a celle de saint Paul, 
et laissaient Raphaél, 4 deux pas de Saint-Pierre, orner d'une volup- 
tueuse élégance les plafonds de la Farnesine. Parfois le scandale méme 
se joignit & la faiblesse : et, quand les conquérants du nouveau monde, 
suivant ja tradition du moyen age, vinrent demander au vicaire de 
Jésus-Christ de faire le partage de leurs découvertes, on sait que ce ne 
fat-pas Grégoire VI qui recut l’hommage d’un hémisphére conquis 4 
la foi par la science. . 

Ce fut un grand malheur assurément pour |’Eglise qu'il ne se soit 
pas élevé de son sein un génie assez énergique pour tenir les rénes 
de l’intelligence humaine, au moment ot les forces de ce cheval géné- 
reux étaient doublées et ov s’ouvrait devant lui l‘horizon d’un champ 
sans bornes. Mais la civilisation et l'histoire du monde y perdirent en- 
core bien davantage. Le mouvement st légitime & son début de la Re- 
naissance, comine toute impulsion qui n’est pas suffisamment gou- 
vernée, ne tarda pas 4 s égarer. Privé d’une direction salutaire qui lui 
apprit & choisir parmi les inspirations de I'antiquité, l'art, d’abord 
enrichi et agrandi, se corrompit bientét et s'effémina. Faute d’une 
raison assez forte pour la contenir, la science s'enivra d’elle-méme : 
elle devint téméraire et!impie. Puis bientét, comme il arrive, des esprits 
le désordre passa dans les faits; d’obscurs et sanglants combats terni- 
rent I'éclat des premiers jours. Le soleil, levé dans toute la gloire 
d’un ciel pur, se coucha dans un nuage de sang. Le siécle de Léon X 
finit par la Saint-Barthélemy. 


If) 


A la Renaissance succéde la Réforme. C’est la suite des faits, c'est 
aussi l’ordre des publications de M. Michelet. Mais ce n’est pas une 
succession matérielle seulement, c’est un rapport de conséquence lo- 
gique qu'il établit entre la Réforme et la Renaissance. En cela aussi il 
ne fait que suivre une tradition trés-anciennement répandue. Assimiler 
complétement ces deux révolutions I’une & I'autre, pour les exalter 
ensuite ou les maudire en commun, c’est une habitude trés-générale 
et dont trop d’écrivains catholiques ont donné |'exemple, pour que 
nous reprochions & M. Michelet de s’y étre conformé. Il y a du vrai, 
d’ailleurs, et du faux dans cette maniére de voir. Il y a du faux, car 
sur bien des points la Réforme est exactement le contre-pied de la Re- 
naissance, el, si l’on ne tenait compte que de la physionomie exté- 


28 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


rreure des faits, on rappellerait que ce fut pour payer la construction 
de Saint-Pierre (qu’on pourrait nommer le temple de la Renaits- 
sance) que l'argent de l’Allemagne fut demandé par Tetzel et refusé 
par Luther. Il ya du faux surtout parce que les deux événements n'ont 
aucune proportion l’un avec l'aatre. Une révolution morale comme la 
Réforme a ses racines A de bien autres profondeurs dans le sol qu'une 
simple modification superficielle de l’art, des lettres, des mceurs ou de 
la forme extérieure de la société. Apprécier la Réforme au point de vue 
historique, c’est n’en voir que je moindre cété : il faudrait, pour s’en 
faire une idée compléte, descendre dans les plus secrets abimes de 
’4me avec le scalpel du moraliste et le flambeau de la théologie. Ce 
n’est point un peu de vent & la surface, c’est le tressaillement méme du 
fond des mers qui souléve de pareils flots. I y adu vrai pourtant aussi 
dans l’opinion commune, parce que deux faits contemporains, méme 
lorsqu'ils n’émanent point de la méme source, ont toujours pourtant 
entre eux quelque relation, se contrarient ou s’aideut réciproquement. 
Ce serail un jugement plus que léger d’affirmer que la Renaissance fut 
la cause efficace qui produisit la Réforme; mais il n'est point dérai- 
sonnable de dire que ce fut l’occasion gui ev détermina |'explosion. 

La Réforme est donc liée assez naturellement & la Renaissance : 
chose singuliére! elle y tient de deux maniéres trés-différentes, et 
comme par deux bouts opposés. Elle profita & la fois des excés de la 
Renaissance et du scandale causé par ces excés mémes; et des senti- 
ments que la Renaissance exaltait et de ceux qu'elle froissait; elle 
lexagéra et réagit contre elle; et, chose encore plus singuliére! ¢ est 
par la réaction qu'elle commenea. 

Qu’étaient-ce, en effet, que ces abus de I’Eglise si généreusement 
confessés par Bossuet au début du livre des Variations et qui servirent, 
de l’aveu de ce grand docteur, aux premiéres tentatives de la Réforme, 
de prétexte et d’origine? On ne peut dire assurément que ces abus 
n’eussent pas lieu avant le temps de la Renaissance, puisqu’ils avaient 
déja donné matiére aux représentations éloquentes de saint Bernard 
‘et de Gerson, et aux (entatives infractueuses des conciles de Bale et de 
Constance. C’était, au contraire, le reste de la corruption qu’entrajnait 
4 sa suite, comme toute prospérité temporelle, la puissance, si utile 
dailleurs, reconnue a PEglise par le droit politique du moyen Age; c’é- 
‘tait donc Ia, il en faut bien convenir, le plus triste legs du moyen age. 
C’était pendant ces annécs de domination que la richesse, le luxe, le gott 
des plaisirs, ces fruits naturels du pouvoir, sans atteindre jamais le sanc- 
tuaire, étaient venus altérer sur la facade extériecare du temple la pu- 
reté primitive du type chrétien. Mais, si la Renaissance ne produisit pas 
ces abus, ilest certain qu’elle les rendit plus choquants et plus visibles. 
“Hl est certain, par exemple, que, lorsqu’a des habitudes sensuelles de- 


AU SEIZIEME SIECLE. 29 


puis longtemps déplorées vint se joindre, chez beaucoup de chefs mé- 
mes de |’iglise, le goat un peu trop vif des souvenirs de Y’antiquité; tous 
ces ornements étrangers et parasites parurent prendre ure teinte de pa- 
ganisme qui offensa beaucoup d'ames chrétiennes. Plas d’un évéque et 
d'un cardinal avait sans doute, bien avant la Renaissance, beaucoup plus 
de revenus qu'il n’en distribuait aux pauvres ou qu’il n’en fallait pour 
relever la dignité du sacerdoce : mais, quand les demeures, déja trop 
splendides de ces successeurs des apdtres, recurent des statues paien- 
nes sorties de la terre, & qui leur grace seule tenait lieu de vétement, 
ou se couvrirent d’emblémes mythologiques, le contraste avec la pri- 
Witive Eglise devint assez saillant pour susciter bien des scrapules 
sincéres ou préter 4 des déclamations chagrines. Devant les visages 
amaigris de ces vierges et de ces saints du moyen age, chez qui l'ame 
tout entiére a passé dans le regard, et dont les formes étranges ne 
paraissent animées que d’une vie surnaturelle, on retrouvait toujours 
ce culte en esprit et en vérité que l'Evangile a institué. Mais, quand 
les disciples de Raphaél, exagérant les tendances de leur maitre, evrent 
peint des madones qui ressemblaient, par ]’éclat du teint et la richesse 
des formes, 4 de belles paysannes de |'Ombrie, et qui ne se distan- 
guaient que par une auréole d'une Diane et d'une Junon, alors |’accu- 
sation d’idolatrie put étre prononcée, sinon avec plus de justice, au 
moins avec plus d’apparence. C’est contre lintroduction de ces coutu- 
mes paiennes dans les monuments du culte ou dans les maisons de 
ses mioistres que s’élevérent, avec les éclats d’un scandale affecté ou 
sincére, de nouveaux Tertulliens, de nouveaux Montans, reprochant & 
I'Eglise romaine, comme au second siécle de notre ére, le relachement 
de ses régies et la prefusion de son indulgence. Puis, la réaction pas- 
sant de la disctpline au dogme et des actions aux idées, comme la 
Renaissance en tout genre avait exalté les forces et la confiance de 
homme comme sesexcés avaient accru chez lui la présomption de! ’in- 
telligence et flatté les penchants de la nature, des censeurs outrés se je- 
terent dans l'extrémité opposée, et les premiers écrits de Luther pro- 
clamérent l’impuissance absolue de la nature & faire le bien, et de la 
raison & connaitre le vrai. 

Telle fut l’entrée de Ja Réforme sur la scéne. En présence de la cour 
de Léon X, illuminée des pompes de la Renaissance, ce fut un appel 
violent & la nudité de la primitive Eglise. Ce fut un défi jeté a la raison 
humaine, glorifiée par des conquétes inattendues ; ce fut un réveil 4pre 
et oulré du sentiment chrétien un instant affaibli. Mais, une fois le 
signal de la révolte donné contre I'autorité de I'iiglise, qu'on accusail 
de n'étre ni assez vigilante ni assez sévére, un tout autre ordre d’in- 
surgés accourut pour se ranger sous le méme drapeau. Ce furent ceux, 
au coniraire, que celteméme autorité de |’Eglise, quoique si doucement, 





30 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


parfois si mollement exercée, génait encore dans leur impatience de 
liberté et de plaisir; ce furent les savants, qui, non contents de par- 
courir le domaine de la nature, voulaient encore s’aventurer dans 
le domaine réservé de Dieu et dela foi; ce furent les artistes, qui 
avaient emprunté & I'antiquité, moins la délicatesse du goft que la 
passion des plaisirs sensuels; ce furent aussi les souverains, qui, peu 
contents de l’accroissement de pouvoir quils avaient acquis sur les 
yuines du moyen 4ge, voulaient se débarrasser, dans ta puissance 
spirituelfe de l'Eglise, d'une limite qui les génait. Savants téméraires, 
philosophes libres penseurs, prmees ambitiewx, tous ces enfants per- 
dus de la Renaissance vinrent se ranger dans le camp de la Réforme, 
et prirent, tout avides de liberté et de jouissance, place & cété des 
théologiens qui niaient le libre arbitre, et qui se répandaient en ia- 
vectives contre la corruption des meeurs ecclésiastiques. 

La Réforme opéra donc, dés le premier jour, une sorte de coalition 
entre ceux que scandalisait la Renaissance et ceux qu’elle avait enivrés, 
entre ceux qui reprochaient a PEglise de l’avoir trop complaisamment 
tolérée et ceux qui s’impatientaient qu’on lui imposat encore quel- 
ques bornes; entre ceux qui trouvaient qu’on laissait oblitérer le chris- 
lianisme par un paganisme idolatre et ceux qui pensaient, sans 
le dire, que, si peu que l'on gardat encore du christianisme, c’élait 
déja trop pour la raison. De la, dés le premier jour, céte & céte, au 
sein des mémes communions réformées, deux tendances trés-oppo- 
sées, l'une qui tend & outrer la rigueur chrétienne, et l’autre qui lend 
4 s’en affranchir : ici, des confessions de foi qui exagérent jusqu’a l’ab- 
surde les dogmes fondamentaux du christianisme, qui transforment le 
dogme dela grace, par exemple, en un véritable fatalisme, et 4 des dis- 
sertations discrétes qui mettent la révélation entiére en question; d'une 
part, le concours de la liberté humaine dans |’ceuvre du salut absolu- 
ment retranché; de l'autre la Rédemption elle-méme révoquée en 
doute avec la Trinité; & la fois le culte littéral des Ecritures, et une exé- 
gése audacieuse qui discute l'anthenticilé des textes saints. Entre ces 
deux ordres de protestants, distincts dés le premier jour, et plus éloignés 
dans leur croyance les uns des autres que chacun d’eux ne lest de la foi 
catholique, il n'y a guére qu un point de contact, la résistance & un en- 
nemi commun; mais cette communauté d'inimitiés, sinon de croyan- 
ces, a suffipour former et maintenir la coalition & travers les 4ges. 
Quoi qu’il en soit, les origines, bien que souvent confondues, se distin- 
guent toujours : les deux traditions se cétoient sans se méler; ce 
sont done deux races qui, bien que souvent croisées,conservent chacune 
un type personnel. Dans toute l'histoire du protestantisme, dans |’in- 
térieur de toutes les sociétés protestantes, vous trouverez toujours l'une 
auprés de l'autre, parfois enrdlées sous la méme régle, fréquentant 


AU SEIZIEME SIECLK. of 


la méme église, mais profondément divisées; une réforme puritaine, 
qui professe la morale du christianisme avec une sombre rigueur 
el tire de ses dogmes des conséquences d'une logique fausse, et une 
réforme plus libérale, mais aussi plasrelachée —je dirais volontiers plus 
libertines (si ce mot avait aujourd’hui la méme acception qu’on lui don- 
nait aa dix-septiéme siécle), qui altére et énerve la foi par des explica- 
tions et des doutes rationnels. Il y a le protestantisme de Calvin et celui 
de Servet; le protestantisme de Bayle et celui des puritains d'Ecosse ; 
de nos jours, le piétisme de M. Stahl et le rationalisme de M. Strauss; 
en Amérique, les unitaires et les descendants des colons de la Virginie. 
Remontez ces deux cougants : on les voit jaillir tous deux de la terre 
au méme moment, et l’on pewt affirmer que celm qui n'a pas toujours 
cette distinction en mémoire ne comprendra rien au développement 
ni aux révolutions intérieures du protestantisme. 

Entre ces deux physionomies si différentes, pour ne pas dire si 
opposees de la Réforme, ce n'est poirt ici le lieu de faire une compa- 
raison, el il ne m’appartiendrait pas de donner la préférence. Des con- 
victions trés-décidées, dont l’ expression n’a pas besoin d’étre blessante 
pour étre nette, nous séparent de l'une et de I’autre; et, & vrai dire, 
une et l'autre nous blessent, et & des points opposés, mais tous deux 
sensibles, de la conscience. La Réforme, sous celle de ses faces qui 
sourit aux penseurs rationalistes, inquiéte en nous le chrétien ; mais 
la Réforme calviniste, qui anéantit complétement la liberté humaine 
sous l’étreinte du péché, qui enferme la nature dans un dilemme entre 
le mal et la grace, offense le moraliste et le philosophe. Au bout d’une 
de ces pentes, nous voyons l’incrédulité; mais la fatalité pure, la 
prédestination au mal, cette odieuse doctrine qui fait de Dieu un tyran, 
hous apparait derriére !’autre. Nous ne fuyons l'abime que pour heur- 
ter contre le fantéme. Laissant de cété pourtant les appréciations de 
doctrines, s’il ne fallait exprimer que des prédilections personnelles, 
assurément nous n’épronverions pas le méme embarras. Nos préfé- 
rences trés-décidées seraient pour ceux qui exagérent les dogmes 
principaux du christianisme contre ceux qui les dissolvent en les 
alténuant ; pour la Réforme qui est encore chrétienne, et méme ultra- 
chrétienne (si on ose se servir de cette expression trés-impropre), 
contre celle qui a cessé de |’étre. C’est dans les rangs de cette réforme 
chrétienne que Ihistorien rencontre, en effet, non des savants caute- 
leux, insinuant ce qi’ils n’osent pas dire, et changeant de langage ou de 
parti avec la force, mais des soldats qui surent au moins mourir pour 
leur cause.C'est dans ces rangs que 8’ épanouissent et croissent tous les 
jours, dans la candeur dinvincibles préventions, des 4mes attachées 4 
Dieu et & Jésus-Christ, enfants de I'i-glise, arrachés de son sein avant 
de l'avoir connue, mais que leur mére n’a point oubliées; de saintes 





32 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


femmes, qui suivent, bien que de loin et sans appul, la trace des filles 
de saint Vincent de Paal, et qui font admirer au foyer domestique des 
_ Verlus que, nous autres catholiques imparfaits, nous ferions souvent 
mieux d’égaler que de dénigrer. C'est la aussi que la divinité de Jésus- 
Christ, l'authenticité de,l’Ecriture, ont trouvé dans les Abbadie, les 
Lardner et les Chalmers, d’ érudits apologistes. Enfin, bien que les 
doctrines de Lather et de Calvin, prises dans leur rigueur, soijent 
destructives de toute raison et de toute liberté, leurs sectateurs 
ont pourtant su faire ce que la philosophie pure n’a jamais pu fonder, 
des sociétés politiques raisonnables et libres: tant il est vrai que, s'il 
fallait décidément opter entre trop accorder a la nature ou trop espé- 
rer de la grace, le plus shir, méme au point de vue du progrés humain, 
serait de pencher du cété de Dieu plutét que du cété de ‘homme. Et 
puis, cela dit, nous remercions sincérement les admirables décrets 
du Concile de ‘Trente, répétant les antiques décisions de l'Eglise, de 
nous avoir sauvé de l’allernative. 

Je ne pense pas que M. Michelet, mis comme nous en demeure de 
dire sa pensée sur les deux tendances du protestantisme, portat ses 
préférences du méme cété. Mais il s'est épargné l’embarras du choix, 
en ne faisant jamais explicitement, dans toute l’histoire du seizidme 
siécle, la distinction qui éclate pourtant, méme 4 chacune de ses pages, 
en ne cessant jamais de confondre, par exemple, des hbres peoseurs 
comme Paracelse ou Servet, avec des croyants fanatiques comme Knox 
et Duplessis-Mornay. Cette confusion ne semble pas résulter chez lui 
d’une faute de discernement : c’est rarement la sagacité historique qui 
lui manque. S’il n'a pas vu, c’est habituellement qu’il ne lui convenait 
pas de voir. Or, dans le cas présent, rien n’aurait dérangé son systéme 
comme de reconnaitre dans la Réforme autre chose que le développe- 
meat naturel, l’éclosion, pour ainsi dire, de tous les principes de la 
Renaissance. La Réforme n'est point & ses yeux, comme aux ndires, 
un écart violemment sprvenu dans le progrés légitime du monde: 
c'est, au contraire, une des étapes, une des haltes de ce progrés. C’est 
le fruit de la Renaissance et la préparation de la Révolution francaise. 
Les trois événements forment comme les trois actes d’un méme drame, 
dont le dénouement se fait encore attendre; et l’intérét du drame, ce 
n’est pas tant le développement de la civilisation que la destruction 
du christianisme, deux faits inséparables aux yeux de M. Michelet. 
Tous les héros de la Réforme doivent donc é(re les héritiers des artistes 
et des savants de la Renaissance et les précurseurs des révolutionnaires 
de 95. L’idée que ce pourrait étre souvent tout le contraire, que, 
parmi les réformés, le plus grand nombre et les plus illustres étaient 
en violente réaction contre les tendances de leur dge, et que, bien 
loin d'avoir rompu avec le christianisme, ils cherchaient & se faire 





AU SEIZIEME SIECLE. 33 


plus chrétiens que |'Eglise,—bien loin de vouloir préparer leg voies & 
des adorateurs de la raison pure, ils contestaient 4 la raison-méme les 
droits que la scolastique lui altribuait, — cette idée porterait le dés- - 
ordre dans toutes les batteries de siége de M. Michelet. Cela ne doit 
point étre, et par conséquent cela ne sera pas. Les faits doivent se 
passer comme M. Michelet les a concus et les trouve commodes ; et, 
s’ils ont Insolence de ne pas obéir sur-le-champ, c’est a I’historien 
d’y mettre ordre par un de ces tours de force qui lui sont familiers. 

Les efforts de M. Michelet pour transformer ainsi tous les héros 
de la Réforme en artistes ou en savants émancipés et en révolution- 
naires anlicipés sont trop curieux et trop variés pour que, au risque 
méme de prolonger un peu ces réflexions, nous renoncions au plaisir 
de nous en donner le spectacle. Quelques échantillons suffiront. 
Mais, pour bien apprécier le mérite de l'ouvrier, il faut mesurer la 
grandeur de ja difficulté vaincue. 

Un des points par exemple sur lesquels il pouvait sembler le plus 
malaisé de faire accorder la Renaissance et la Réforme, c’est sur le réle 
et le goat des arts. La Renaissance, je l’ai dit, et toutle monde le sait, 
était le triomphe et l'apothéose de l'art. Elle avait mis l'art partout, 2 
cété et parfois au-dessus de la religion. Elle avait surtout aimé 4 les 
marier l'une avec l'autre. Eglises chargées de sculpture, monuments 
grecs métamorphosés en églises, tels étaient partout les ccuvres et les 
jeux de la Renaissance. Il semblait que toute I'lalie efit été convide 
par elle 4 ce banquet de Paul Véronése, ot les douces figures du Christ 
et de sa Mere se délachent dans une lumiére adoucie au milieu de ° 
’éclat des couleurs. C’est dans cette féte resplendissante que la Ré- 
forme (ld Réforme puritaine, s entend,) fit invasion, le sourcil froncé, 
la fronde & la main, chassant les artistes comme les vendeurs du 
temple. Les églises qu'elle ne démolit pas, elle les dépouille; contre jes 
murailles blanchies elle appuie sa chaire de bois. Comment faire, aprés 
avoir exalté les arts avec la Renaissance, pour les déprécier avec la Ré- 
forme? Comment s’y prendre pour que les iconoclastes de |’ Allemagne 
soient les alliés des peintres d’Italie, M. Michelet ne s’embarrasse pas 


pour si peu. 


Sepe, premente Deo, fert Deus alter opem. 


La peinture faisant défaut, nous appellerons la musique a notre aide. 
Les premiers réformés ont chanté des psaumes, sur quels rhythmes 
sévéres, mais monotones, et dans quels vers souvent plus durs que la 
prose, les plaisanteries du temps en font foi. N'importe, il n’en faut pas 
davantage pour que M. Michelet attribue & la Réforme l'invention de la 
musique, de toute la musique, entendez bien, populaire et savante, pro- 

Jaxvren 1858. 3 





34 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


fane et religieuse *. Il n’y avait pas eu de chants pour le peuple avant 
la Réforme, témoin cet hymne de Paques qui semble le cri d’allégresse 
des disciples autour du tombeau. Il n’y a point eu de musique, méme 
pour les savants, en dehors d’elle, témoin les ceuvres de Mozart et de 
Palestrina. Aprés quoi il ne nous restera plus qu’’ souscrire a cet 
autre axiome de M. Michelet, & savoir que la Réforme fut par excellence 
le.culte de la joie, assertion qui aurait scandalisé, j‘en ai peur, l’armée 
de Cromwell, et qui fera passer un moment de surprise a tous ceux 
qui ont appris & connaitre les Puritains dans Walter Scott. 

De ce défilé heureusement traversé nous passons a un autre. Indif- 
férents, quoique mélés & la politique du jour, les réformés croyants du 
seiziéme siécle qui avaient besoin d’appui pour lutter contre l’au- 
torité qu’ils voulaient renverser, et qui ne se faisaient pas comme les 
premiers chrétiens scrupule de recourir aux armes, s’alli¢rent dans 
chaque pays avec ceux qui voulurent bien prendre leur cause. Habi- 
tuellement ce fut, comme en Angleterre et dans beaucoup des Etats 
d’Allemagne, avec le pouvoir royal, qui trouvait en eux des auxiliaires 
pour se débarrasser de la-concurrence des juridictions ecclésiastiques, 
pour avancer son ceuvre de centralisation et sa marche vers le 
pouvoir absolu. Mais, en France, le pouvoir royal n’ayant pas voulu 
rompre avec I’Eglise, ce furent ses ennemis au contraire qui furent 
dévoués & la Rélorme. Le protestantisme recruta des alliés dans les 
débris de la féodalité expirante : 11 compta un instant dans son camp 
la plus haute noblesse de France. Les premiéres guerres de religion 
ont un caractére féodal qui n’a point échappé aux historiens des 
temps modernes, et qui a attiré de leur part & la Réforme les 
plus sévéres qualifications. Ce vernis aristocratique de la Réforme 
- francaise fait le désespoic de M. Michelet. Tout ce qu'il intagine, tout 
ce qu'il met en ceuvre pour l’atiénuer, ne se peut concevoir. Il faut le 
voir expliquer avec détail comment dans les premiéres victimes de la 
Réforme il n’y avait d’abord que deux nobles; que si plus tard il fallut 
recourir a la noblesse, c'est qu’on ne put faire autrement, vu que les. 
nobles seuls savaient porter I’épée. Il faut l’entendre plsider avec élo- 
quence les circonstances alténuantes du crime de noblesse en faveur de 
Guillaume d'’Orange et de l’amiral de Coligny : « Nobles épées, s’écrie- 
« t-il, vous méritez d’étre du peuple. L’historien doit faire pour vous 
« ce quon faisait 4 Génes quand la noblesse était excluse des charges 
a et qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d’étre dégradé 
« de Ja noblesse et montait au rang des plébéiens*. » Cette dégrada- 
tion accomplie (je serais curieux de voir comment les Chatillon, les 


* Réforme, p. 495, 495. 
* Jowd., p. 155. 


AU SEIZIEME SIECLE. 35 


Rohan et les la Rochefoucauld s’en seraient aceommodés), il n’est 
petit gentilhomme bardé de fer, montrant son casque derriére des cré- 
neaux, qui ne devienne un des héros de la démocratie fature. Coligny 
surtout, le favori de M. Michelet, est transformé en prédécesseur de 
ses autres types de prédilection, Jes hommes de la Révolution ‘. Sans 
dire ici ni bien ni mal de la démocratie et de Coligny, qui ont 
tous deux leurs défauts et leurs qualHés, on peut affirmer que la méta- 
morphose de l'une des derniéres fignres' un peu imposanutes de la no- 
blesse féodale en serviteur de la démocratie est un des plus étran- 
ges travestissements dont l’esprit de’ parti ait jamais affublé ses 
héros. io es 

Mais od la difficulté devient extréme et ob j'adresse de M. Michelet 
se surpasse elle-méme, e est quand les deux tendances opposées du 
protestantisme, celle qui part de la Renaissance et celle qui s’en éloi- 
gne, triomphantes en commun sur un point quelconque de |’Europe, 
et délivrées de la crainte qui les tenait ordinairement unies, se divi- 
sent, se prennent de querelle, $:attaquent, voire méme, ce qui n'est 
pas sans exemple, se conduisent l'une |’autre au supplice. Jugez alors 
de Pembarras de l’historien, qui veut ignorer leur différence. C'est 
Calvin surtout qui cause cette peine & M. Michelet. Luther était beau- 
coup moins génant, car le patriarche de la Réformie, dans l’exubérance 
de sa fouguease nature, trouvait moyen de concilier les caractéres les 
plus différents. N y a deux hommes dans Lather qui correspondent 
aux deux traditions et comme aux deux écoles de la Réforme. Il y ale 
moine inquiet; maudissant les désordres de la cour de Rome, et se 
rongeant l’esprit sur te grabat de sa cellule pour un probléme de théo- 
logie ; le proscrit de la Wartbourg traduisant la Bible du fond de sa 
Patmos du Nord, le docteur systématique du serf arbitre. Voila pour 
la Réforme ‘croyante et méme fanatique. Mais il y a aussi l'homme de 
meeurs joyeuses, le bon convive, qui chante le verre & la main, le 
plaisant auteur des Propos de table, le camarade d’UIric de Hutten. 
Voila pour Je cété moins sévére de la Réforme. Mais ces contradictions 
heureuses ne se rencontrent point dans |'ame de fer de Calvin. Celui-ci 
est un homme tout d'une piéce. Pas un des sourires de la Renaissance 
n’a déridé ce profil anguleux; pas une des émotions de cet 4ge na 
fait battre ce cceur altier. Calvin est avec Knox la plus sombre expres- 
sion de cet ascétisme qui se complait dans la contemplation exclusive 
de la sombre partie des dogmes chréliens. Qu’est-ce que M. Michelet 
peut faire de Calvin? Que faire du prédicateur de la corruption origi- 
nelle sans mélange et de la prédestination divine sans pitié, quand 
on a proclamé soi-méme avec enthousiasme, en compagnie de Rabe- 


‘ Réforme, p, 417. 








ov DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


lais, et contre les docteurs du moyen. 4ge, que la nature humaine est 
bonne, et que le salut de..’homme est,en lui'? Que faire de Calvin 
chassant les libertins, et surtout bralant Servet, quand oa se donne 
pour un apétre de la liberté de conscience? Car.c’est bien ce Servet, 
grand naturaliste en méme temps qu’arien déclard; qua avail pressenti 
la circulation da sang et combattu fa divinité de Jésus-Christ ; c’est 
bien celui-la qui a lair d'un précurseur de la philosophie da. dix-hui- 
tiéme siécle. Ici encore M. Michelet a des ressources pour se tirer de 
peine. Nous gémirons un peu avec lui.sur cette ombre mystique qui reste 
dans le nouvel .ensetgnement *. Nous plaindrons la Réforme -d'aveir fait 
cet effort pour se candenir ef. se resserrer... d' avoir mis sur s@ spurce. 
bralante la Bible comme un, sceau*. Mais nous ajouteroas portant guq 
lesprit dur de Calvin, son Dieu. qui d’avance sauve ou damue dyus un 
arbitratre si terrible, fut éminemment utile. pour lancer le mouvement... 
Que la prédestination. de Calvin fut en pratique: une machine @ faire 
des martyrs... Qujil fallai. faire de Genéve un sambre pays ott se. for- 
yeraient les dlus de la mort... un Gapitole.qui edt pow premiére pierre 
une téte coupée et sanglantc*.., Que le monde. serait netombé au- grand 
filet des pécheurs dhommes. sans cette ‘contraction.supréme de la Re: 
forme sur le.roc de Genéve par l’dpre génie de Galvin®: Aprés, quoi, 
le tour: étant fait, nous pourrons nous' cones avec ogee : Nim- 
norte, il fut des. nblres ° J. ; 

Voila comment s’opére.en histoire entte transformation . de sub- 
stances gna les alchimistes cherchaient vainemert au fond de leur 
creuset; voila comment tout paul se ramenex & un absolu. révclution- 
naire, ot. se confondent ct s‘embrassent, comme M. Michelet. s’en 
vante, Luther, Calvin et Rabelais. -Il faudrait avoir lesprit bien: indo- 
cile pour ne pas se readre 2 celle philosophia.de l'histoire et pour ne 
pas demeurer convainou que l’auto-da-fé de, Gendve fit. nécassaire 
pour préparer.dans le monde la liberté de.la congeience et. de. la 
pensée. 

, Nous toachons ici-au. point. sensible ela . Vidée: eentrale de, toute 
cette longue amplification. Ce déguisement. des grands réformatenrs en 
apdtres anlieipés du dixzhaitiepe siécle na .pas d’autre. but ep effet 
que de leur donuer- exalusivement, dans toutes jes, lulles. du seizjame 
le réle de victimes de Ja libexté .religiguge, em, résarvant. axclusive- 
ment aussi aux dofenseucs de la ey catholique je.rdje de,seg. op- 


say! " Poa ab ter baboon Ue 
: Réforme, p- 308. 
* Ibid., Préf., p. 16. | = a 
3.La Ligué et Henri IV, pao ee Ce es 
« Guerres de religion) p. 105, 406,107. °° 
5 Réforme, Préf., p. 45. 
6 Ibid., p. 104. 


i 
Ter, Fo og Fy San tosh se beeen Eqpeath. ce sr 2 


AU SEIZIEME SIECLE. 


presseurs. Il faut faire des grandes guerres du seiziéme siécle le débat 
de l’intolérance et de la liberté religieuse. Le théme sera démontré si 
on représente les .réformés comme des philosophes de profession, 
venant demander pour eux-mémes et pour le genre humain le droit de 
penser librement. Mais, si au lieu de cette prétention & laquelle ils n'ont 
jamais songé, au lien de cette profession gu’ils n'ont jamais faite, 
les réformés, ou da moins la partie active et militante de la Réforme, 
étaient les champions d’une religion nouvelle, tout aussi positive, tout 
aussi impérieuse, et dans ses principes d'éléclion restreinte cent fois 
plus intolérante que I'Eglise catholique, s'il s'est agi pour eux, non 
d’établir la liberté de la conscience devant la loi civile, mais de s’em- 
parer de cette loi pour commander 4 la conscience & leur tour, si la 
querelle en un mot n'a pas été une querelle de liberté, mats une que- 
relle dedomination, alors toute l’argumentation tombe; les meartres, 
les massacres, dont M. Michelet tient (d’un cété du moins) une note 
si exacte, n’en demeureat pas moins exécrables, mais la liberté de 
conscience demeure désintéressée dans le débat. 

Voila ce que 'M. Michelet voudrait éviter, et voila pourtant bon gré, 
mal gré, ce qa’il faudra qu’il subisse. Non, 1! n’y eut port, au début du 
seizieme siécle, de représentant attitré de la liberté de conscience, et 
cela par une raison trés-simple, c’est que le mot ne présentait & per- 
sonne alors une idée, je ne dis pas acceptable, mais intelligible. A la 
sortie du moyen 4ge, aprés dix siécles écoulés od la religion avait été 
la base unique de toule la société politique, le spectacle de deux cultes 
en présence, avec des droits égaux dans un méme Etat, était une 
singularité politique & laquelle aucune imagination n’était encore 
accoutumée. Dans la diversilé des lois, des coutumes, des langues, le 
moyen 4ge n’avait connu qu'une seule unité, celle de la religion. D’un 
hout de !’Europe & I’autre, g’avait été le lien des populations divisées. 
Nous mettons, nons, l'unité partout: dans les lois, dans les constitu- 
tions, dans les poids, dans les mesures, dans les costumes; chaque so- 
ciété tend d I’égalité des classes; chaque Etat tend 4 l’unité du pouvoir, 
et le monde enter 4 l'uniformité des mceurs. En revanche, nous sup- 
portons, et quelques-uns méme préférent la mulltiplicilé des religions. 
Le moyen Age avait des goats ou des nécessilds tout autres; il était 
hérissé de coutumes, de franchises, de priviléges; il avait cent maniéres 
différentes de gouverner les hommes, mais il n’en avait qu'une d’ado- 
rer Dieu. La Réforme n’avait en rien secoué cette longue habitude. Sa 
prétention, nullement philosophique, était tout simplement de rempla- 
cer une Kglise par une autre. Que dis-je? Elle ne se donnait méme point 
comme une Eglise nouvelle : elle était la vieille Eglise, purgée seule- 
ment de ses abus, au nombre desquels elle n‘avait garde de compter 
le recours au bras séculier. Je mettrais volontiers M. Michelet au défi 


38 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


de citer un seul Etat ou le protestantisme vainqueur ait proclamé ou 
pratiqué par principe la liberté de conscience. 

Dés lors une telle expression, pronoucée dans l’histoire du seiziéme 
siécle, est le plus graye des anachronismes. li n’y eut, 4 bien parler, au 
début de ce qu’on a justement appelé les guerres de religion, ni persé- 
cuteur ni victime ; il y eut des ennemis; il y eut une antique institu- 
tion investie d'un possessoire immémorial et bienfaisant, el un nouveau- 
venu dirigeant contre elle un pétitvire trés-agressif. Chacun songeant 
A détruire l'autre, personne ne youlait doaner a son voisin une liberté 
qu’il ne pouvait employer & autre chose qu’a conspirer. La ot le pro- 
tesiantisme dominait, les catholiques étaient coasidérés comme une 
secte, vaincue, révant une restauration; la od |’Eglise avait gardé son 
empire, les protestants se présentaient comme des révolutionnaires qui 
voulaient bouleverser |’Etat. Les uns et les autres pensaient que, s ils ne 
dominaient aujourd'hui, ils seraient. opprimés demain. Un protestant 
était toujours pour un catholique uo homme qui voulait |’empécher 
d’aller & la messe; un catholique était pour un protestant un homme 
qui voulait l'y mener de force, et, de la meilleure foi du monde, cha- 
cun, en interdisant le culte de son voisin, croyait défendre par précau- 
tion ou venger par représailles le sien propre. 

C’est la ce qu’il faudrait dire si l'on avait, en racontant le passé, le 
moindre amour de la vérité, et, en jugeant les hommes, le moindre 
désir d’étre juste. M. Michelet s'étend, par exemple, avec une indigna- 
tion qu'il réussit trés-souvent a nous faire partager, sur les supplices 
d’une odieuse cruaulé ordoonés par Francois I‘ contre les premiers 
sectateurs de la Réforme, et que la sévérilé d'un parlement trés-catho- 
lique et trés-gallican Jui arrachas puis le tableau de la sensible et char- 
manle Marguerite d’Angouléme, la compagne de |’enfance, et ensuite de 
la caplivilé royale, citée elle-méme devant un tribunal d'inquisition pour 
y répondre des secrets d’un coeur aimant et des chiméres d'une poéli- 
que imagination, lui fournit des accents trés-pathétiques. Mais il nous 
reste pourtant une euriosilé & satisfuire, et, si nous pouvions obtenir de . 
Sa science un seul instant, une seule lueur d'équité, il serait plus que 
personne en élal d’y répondre. Nous voudrions savoir, sans exagéra- 
tion, mais dans quelque détail, ce qui serait arrivé en France si Fran- 
¢gois I*, cédant aux tendances passagéres de son. aimable sceur ou tenté 
par exemple d'un puissant voisin, avait & cel instant critique embrassé 
le protestantisme. La supposition.n’a rien d’impossible. I] était moins 
engagé de parole que Henri VIII, et n’avait pas comme lui composé de 
traités degmatiques contre Luther. Dans ua moment de pénurie, entre 
une défaite a réparer et un palais & construire, au lien de mettre en 
vente les charges de magistrature, la fantaisie aurait pu lui prendre de 
mettre Ja main sur les biens ecclésiastiques. Lui aussi, d’ailleurs, était 


AU SEiIZIEME SIECLE. 59 


tristement marié; il avait méme épousé sa cousine, et pouvait avoir 
Vidée de demander une dissolution de mariage qu’on lui aurait assu- 
rément refasé. Alors, au liea d’épuiser sa vie dans des désordres qui 
Yabrégérent, il aurait pu, lui awsei, préférer épouser beaucoup de 
femmes & courir beaucoup de maitresses. 

Donc, dés le lendemain du jour ov eette résolution aurait été arrétée 
en conseil entre un souverain impérreux, des valets ministres et des 
évéques courtisans, le rai aurait fait savoir & la France qu’en vertu de 
sa pleine puissance et souveraine autorité la religion des Francais était 
changée. Je me trompe, il aurait annoncé tout simplement qu’en qua- 
lité d’évéqae du dehors, d’héritier ou ayant droit de Constantin, il 
‘avait mis fin aux usarpations de ta cour de Rome; en d'autres terines, 
qu'il devenait, lui, et lui seal, distributear-absolu de toutes les digni- 
tés de I’Eglise, et surtout seigneur suzerain de tous ses: biens: Il n’y a 
pas d’exemple que la Réforme ait refusé cette servitude & ses protec- 
teurs. Tous les conseillers d’Etat, d’épée ou d’Egtise, tous les parle- 
ments assis sur des fleurs de lis, auraient re¢u ordre de promulguer la 
volonté royale, et ceux qui auraient résistd, un lit de jastice, snivi 
dune prompte destitution des récalcitrants, les y aurait contraints. Le 
moins qu’on ett fait contre les catholiques persévérants edt été de lear 
interdire provisoirement les emplois publics. Puis tes officiers royaux 
se seraient répandus dans tbute la France pour livrer les églises et 
tous lés monaments du culte aax ministres de la religion réformée. 
Alors, au fond de provinces reculées, ob nul souffle de Youragan du 
jour n’avail encore agité les Ames, dans les landes de Bretagne ou dans 
les gorges des Alpes. des paysans, qui, la veille, allaient mourir aa 
nom de Dieu et du foi, auraient vu arriver, le mousqueton chargé, les 
hommes d’armes de Sa Majesté. Par mandat royal, on eft abattu sous 
leurs yeux l’autel ot, tout enfant, chacun d’eux avait recw le pain de vie. 
A coups de pierres, on-aurait brisé sur le portique le pteax bas-relief 
sculpté par la maii de quelque maitre-ouvner, autrefois la gloire du 
village. On edt déchiré les images'de la Vierge, ot tant de fois le sol- 
dat rentré dans ses foyers avait vu sa mére et sa fiancée suspendre 
Phommage d’une piété reconnaissante. On edt brisé la croix sur le 
tombeau de leurs péres; puis un ministre én robe noire, monte sur ses 
débris, aurait'appris @ l'assistance que cette région, qui se croyait la 
veille protégée par les vertus de quelque saint martyr, n’était depuis 
mille ans qu'une terre de corruption; Re tant de générations bien- 
heureuses qui dormaient avec le signe dé la foi n’avaient été que de 
damnables idolatres, et qu’il ne restait méme pas A leurs enfants la 
ressource de prier pour leurs Ames. Que'si, devant cette insulte lan- 
cée aux vertus et 4 la foi paternelles, quelqu’'un des rudes auditeurs, 
saisi d’indignation, avait couru prendre ses vieilles armes ou aiguiser 


40 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


le hoyau de sa charrue, 4 Il’instant tous les catboliques auraient été 
considérés comme des rebelles et des fauteurs de guerre civile dignes 
_ de proscription. La messe ett été interdite sous peine de mort, et tout 
habitant sommé de venir recevoir quatre fois par an, de la main de soa 
ministre, la communion sous les deux espéces. Ce qui .n’edt point 
empéché la duchesse d’Etampes d'étre couronnée a Notre-Dame et tous 
les prélats bien appris de prendre femme en gardent. leurs bénéfices. 

Si le moindre trait de ce tableau est chargé, je prie M. Michelet de 
l’effacer. Mais il sait lui-méme que c’est la pure, l’exacte vérité; qu'il 
n’y a la nulle conjecture, mais une simple transposition de noms, et 
qu'il n’y a nulle difticulté a se figurer qu’on edt pu jouer sur les bords 
de la Seine la tragi-comédie représentée sur les bords de la Tamise-. 
Que dis-je? il n'est pas méme besoin, pour assister & de tels specta- 
cles, de sortir de France et de passer la Manche. II suffit de consulter 
les souvenirs d’un petit Etat aujourd'hui francais et catholique, le 
royaume de Béarn, la patrie de Jeanne d'Albret. La fut rédigé, now 
point & la cour d’un tyran jmpudique, mais sous les yeux.d’une femme 
de bien, la femme forte de I'Ecriture, ou tout au moins d’une matrone 
romaine, aussi vertueuse que vaillagte, avec le concours de ministres 
_ calvinistes & ce compétents et pour ce rassemblés, un petit code de ty- 
ranoie religieuse qui est un chef-d'ceuyre et un joyau en ce genre. 
Philippe II, plus habile dans la pratique, n’a sien laissé en théorie 
d’aussi complétement et d’aussi sysiématiquement oppressear que: les 
Institutions du Béarn. Ji n'y a pas Je plus petit, jour pour.le plus léger 
soupir de liberté de conscience. M. Michelet Je sait sans doute, el ne 
nous contredira, pas. , ; 

I] aura peut-étre aussi une autre raison pour ye pas s inserire en 
faux contre des faits aussi certains : c’est que jele soupgonne dene pas 
blamer assez sévérement, ni dans le passé ni dang le présent, |'op- 
pression syslématique de ses enngmis par.ses amis. J'ai lieu de croire 
(sans en étre sir, jen convieng,) que,celie oppression lui parait faire 
partie intégrante de la liberté de conscience elle-méme, et je ne suis 
pas sir que ce ne soit pas Ja. ses yeux Je profit le. plus net de cette 
liberté. Quelqueg phrases de sinistre, auguxe. nous suggérent cette 
conjecture’, que je suig prét,,du. reste, & netirer devant le moindre 
désaveu, A son défaut, je, pourrajs citer aussi de tristes paroles * 
échappées a celul, qu’il namme,son grand ami®, son égal en talent, et 


ate at ‘', bee et gtd ‘ . Ut bpe ug! 

* Renaissance, p, 74. Voir ge fait dq la république de Hollande et de la 
France de 93, pour ne s‘étre pas prété au pharisaisme perfide qui tue la liberté 
pour Vhonneur téTa liberté. °° 

: or l'Introduction de M. Edgard Quinet aux ceuvres de Marnix de Sainte-Al- 
gonde. 

> Réeforme, p. 38). 


AU SEIZIEME SIECLE. Al 


son frére en foi politique, dont le nom est associé au sien par loutes les 
voix de la renommée’: paroles de persécution et de haine, dont 
I'éeho a retenti doutoureusement dans tous les cteurs non-seulement 
chrétiens, mais généreux. Je ne le ferai pas: je respecte le malheur, 
méme dans ses égarements, et je 1 irai point, par une odieuse rigueur, 
préter sérieusement un corps 20x noires visions qui assi¢gent le chevet 
de Vexvté. Mais on me trouvera peut-étre quelque modération 4 con- 
clare tout simplement que, quand des libéraux de notre dge entendent 
ainei fa liberté de la conscience, ifs feraient' mieux de prendre le ton 
moins ‘haul avec les ligueurs da seizitine siecle. 


‘TV 


Arnivons enfin, il en est temps, avec M. Miehelet lui-méme au 
terme de cette longue revue. Voyageant de compagnie avec lui, mais 
non précrsément de concert, il n’est pas étonnant gue nous ne nous 
trouvions pas plus d’aceord’’ Ia fin qu’au commencement. Plus nous 
marchons, au contrarre, plos notre dissentiment s’accroit. Au début 
du seiziéme siécle, nous saluons, comme lui, bien qu’avec une joie 
plas inguiéte et moins bruyante, les premiers développements d'une 
civilisation nouvelle. An mortnent o& ce sié¢le se termine pour faire 
place & un age nouveau qur sera fe grand age de la France, notre joie, 
un instant troublée pur tant de scénes de deuils, va se ranimer en se 
mélant d'un orgueil! patriotique; mals nous serons seuls ¢elté fois 2 
nous réjouir, car, a partir de ce moment, M. Michelet ne trouve plus 
que des paroles de tristesse et de déconragement. Ce singulicr senti- 
ment, qui remplw:ses deux dermiers volumes, prend naissance juste 
a l’époque ot le fea ¢es guerres religieuses s’apaise, et ott, a la voix 
d’abord peu écoulée de qnelynes sages, une politique d’humanilé et 
de tolérance. commence a’ prévaloir en France sur fes conseils du 
fanatisme a oo Vee Sey oe | 

Il faut le dire, en effet, & l'honneur de l'espéce humaine, du sein’ 
de cette France du seiziéme sitcle, malgré la force de ses habitudes — 
et de ses préjugés, il sé forma, lentément, il est vrai, un groupe 
d’hommes qui surent y échapper. It ‘se tronva des liommes qui sarent 
se faire des devoirs et des besoins nonveaux qu’avait créés dans Te 
monde |’existence d’un schisme religieux, et du respect dd & la-con- 
science humaine, une idée plos libérale qué celle ‘des amis de M. Mi- 
chelet. Ces hommes, portés par te sol de France, et sorus du sein du 
catholicisme, sans abjurer la foi de leurs peres, sans cesser de te- 
gretter celle unité religieuse qui avait été si longtemps le nerf et la 
gloire de l'Europe chrétienne, comprirent qu'une fois rompue la vio- 





42 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


lence était un mauvais moyen de la rétablir, et que la religion du 
Christ n’avait pas, pour se maintenir, un besoin impérieux de la force 
qui ne l’avait point aidée & se répandre. Ils comprirent que d’honnétes 
gens, gui pour n’étre plus du méme culte ne cessaient pas d’étre du 
méme pays, pouvaient encore vivre en paix sous empire de la méme 
joi politique, en mettant en commun ce qui les unissait toujours, le 
respect de Dieu, de la justice, de l'honnear et le dévouement & la pa- 
trie. Cette idée nouvelle dans le monde, d'abord exprimée timidement, 
et sans écho, par une dispensation providentielle, se popularisa grace 
4 Vexcés méme des massacres et des crimes qu’avait enfantés !’ein- 
portement de Vidée contraire. Ce fut une plante qui germa dans le 
sol détrempé par le sang de ja Saint-Barthélemy. M. Michelet Je 
constate lui-méme avec surprise: ce ful lé lendemain de ce jour 
fatal, devant ces rues jonchées de cadavres et dans cette boue de 
chair humaine, qu'il prit tout d'un coup 4 la France, comme une 
nausée d'mtolérance '. Ii constate aussi avec quelle rapidité l’idée a 
peine concue se répandit par tout le pays, et fa tolérance légale au 
sein du catholicisme maintenu devint la croyance et le désir popu- 
laire des bons Francais. La France, bien observée, dit-il, est politique 
ou tiers parti. {1a raison : fa lolérance fat avant tout une idée fran- 
¢aise. L'avoir inventée, l’avoir défendue, l’avoir fait prévaloir, ce fut 
le réle et la gloire de la France da seiziéme siécle. Les derniéres 
lignes de M. Michelet nous l’auratent démontré, quand méme noes 
ne l'aurions ‘pas depuis longtemps pensé. Grace & lui, nous voyons 
avec clarté, dans Jes vingt derniéres années de ce siécle, chacun des 
grands pays qui avaient figuré dans les lnttes religieuses, prendre son 
assiéte particuliére; chacun des combattants qui ont tenu l’aréne a - 
gravé sur son écusson un nouvel embléme. L'Angleterre, avec Etisa- 
beth, devient la patrie du protestantisme officiel, 4 la fois dominateur 
et asservi. En Espagne, un misanthrope couronné imprime 2 la vieille 
foi des Pélages un caractére atrabilaire et jaloux, et substitue le génie 
de son inquisition 4 celui de |'Eglise. La France recoit d’un grand 
homme le drapeau du catholicisme en méme temps que celui de la 
tolérance. | | 
Sans doute, il y a dans le progrés de ce systéme nouveau des temps 
d’arrét, des intermittences, d’inévitables (Atonnements. Les premiers 
essais qu'on en fait sont tour & tour timides ou excessifs. L’ Hospital, 
donfle génte patriotique le congoit le premier, ne distingue pas suffi- 
samment la tolérance eivile, qui est la charité dans la loi, d’une tolé- 
rance dogmatiyue, qui serait la confusion dans la foi. D’autres croient 
que, ponr faire vivre en paix des protestants et des cathotiques, il faut 


‘ La Ligue et Henri IV, p. 4. 


AU SEJZIEME SIECLE. 4S 


leur faire & chacun un Etat particulier et créer de petites républiques 
au sein d’un royaume. Celui-ci veut confondre les deux religions, 
celui-la veut diviser I’Etat 2 leur image. Que d’incidents, d’ail- 
leurs, que de passions & la traverse! Quelle complication améne, 
quelle recrudescence de méfiances et.de craintes réciproques inspire 
un prétendant protestant, fils d’une mére fanatique, plaeé sur les 
marches du tréne! Il n’importe : l’opinion nationale se fait jour 4 tra- 
vers jes incertitudes qui la fourvoient et les passions qui |'égarent 
elle-méme. Un instant étourdie, le lendemain elle se reprend et se 
rasseoit : en dépil des cris des factions, sa voix gronde sourdement 
et finit par domiver. La politique francaise se dégage peu a peu, se 
nomme, compte ses. partisans, inscrit ses bulletins de victoire, jusqu’au 
jour ou elle salue enfin son héros dans Henri IV, et sa charte dans 
I’édit de Nantes. 

Vous pensez peut-étre que M. Michelet, Francais et libéral, applau- 
dira avec enthousiasme au triomphe de la liberté par la France. Vous 
pensez gu’aprés ce douloureux récit, ob il n’a rien ménagé a l’imagi- 
nation ni au cceur, ow il ne vous a épargné la peinture ni des suppli- 
ces ni des massacres, il éprouvera quelque consolation & laisser reposer 
dans Ja paix un regard fatigué de |’éclat du sang et des armes. Vous 
vous imaginez gue les auteurs de cette politique de paix seront salués 
par lui avec quelque reconnaissance patriotiqne. Détrompez-vous ; | 
la fatigue que vous cprouvez, M. Michelet ne la partage pas; il est, lu, 
inépuisable de combats. Quand la fareur des champions s’arréte, 
quand |a France, saignée 4 blanc, essaye de fermer un peu ses bles- 
sures, c’est alors que |’écrivain, jusque-la plein d’entrain et de verve, 
s'arréle, se décourage et laisse en quelque sorte tomber sa plume 
avec un mouvement de tristesse. La politique qui apaise Ja Franec 
lui parait le symptéme de la décadence du siécle et de l’abaissement 
des caractéres. C'est pour lui un Dieu blafard a masque bléme. Il regrette 
le fanatisme religieux qui s’éteint. Tant que les hommes se déchiraient, 
il les excitait de la voix, il levait ses bras comme Moise sur la monta- 
gne. Quand ils s’arrétent et s embrassent, M. Michelet détourne d’eux 
ses regards avec une dédaigneuse pitié. Des protestants qui consen- 
tent a vivre en paix avec des catholiques ne sont, & ses yeux, que des 
descendants imparfaits des premiers réformateurs el des serviteurs 
infidéles de la mission qu’ils ont regue. 

Rien n’égale le mépris de M. Michelet pour tous les auteurs ou les _. 
champions de la politique de tolérance. Les parlements, qui eurent 
lhonneur des’y associer les premiers, n’obtiennent pas de lui un regard 
de considération. Le chancelier de l'Hospital n’est qu'uo homme que le 
malheur et l'exil avaient fort aplati, et qui traine tristement sa barbe 
blanche derriére Catherine de Médicis. Mais c’est le chef de la maison 


44 DU MOUVEMENT DE LA CIVI!-ISATION 


de Bourbon surtout qui expie cruellement sous ses mains le double 
tort d'étre né roi et de s'‘étre fait catholique. Jamais grand homme ne 
subit plus grotesque travestissement. Ce héros qui, du fond des Apres 
montagnes du Réarn od il naquit josqu’a I'étroite rue de Paris ot il 
expira, sous le harnais comme svus le dais royal, sur le lit de camp 
ou 11 dormait tout armé comme sur le chevet qu'il partageait avec la 
fille des Médicis, n’eut jamais qu’un réve et qu'une passion, la paix 
de la France et |’équilibre de l'Europe, est un homme faible et chan- 
geant', qui n’eut ni patience ni haleine*. Cet amant guerrier dont 
les faiblesses, que l’inflexible morale réprouve, étaient pourtant em- 
preintes d'une gréce qui charme encore la postérité, avait l’étoffe 
d’un amant ridicule*. Ce converti qui, de trés-bonne heure favora- 
ble et jusqu’au dernier jour fidéle & !a foi catholique, refusa pourtant 
obstinément 4 ses grands vassaux une abjuration qu ils exigeaient en 
tenant la couronne de France d'une main et de l'autre le couteau sur 
sa gorge, écrit au Pape des lettres uniques en bassesse‘. Ce maitre qui 
tint le coeur de la France entre ses maius, qui remplissait tellement 
lout un royaume de sa personne, que chacun se crut perdu qnand il 
mourul et que ses meilleurs serviteurs allérent senfermer dans la 
Bastille pour chercher un abri derriére des canons, est peint sérieu- 
sement comme un ridicule vieillard de comédie que des valets gou- 
vernent et d qui ils font prendre une femme de leurs mains pour 
assurer leur ascendant. Cette bienveillance famili¢re que le génie seul 
peut se permettrc, parce qu'il n’a pas besoin d'‘étre vu de loin et mis 
ep perspective pour élre admiré, est qualifiée de défaut absolu de te- 
nue *. Tout ce fidéle portrait, qui doit rectifier la longue méprise de la 
postérité, est résumé en trois traits que j'aurais volontiers cités si 
j’étais sir de n‘avoir point de lectrices *. Le réegne n'est pas mieux traité 
que le roi. M. Michelet croit étre généreux en disant que la France ne 
tomba pas alors aussi bas que les satires de l'époque pourraient le faire 
croire. Du reste, mort morale, nullité, impuissance, abaissement, sta- 
gnalion, stérilité, tels soat les redoublements pleins de grace que 
M. Michelet emploie pour caractériser la France pacitiée par Henri lV. 
Me sera-t-il permis de consigner ici le souvenir un peu burlesque que 
celle tristesse inattendue de M. Michelet m’a remis en mémoire? Si 
le trait est trivial, qu’on me le pardonne; quoi qu’on fasse, quand on 


‘ Henri lV, p. 189. 

* La Ligue et Henri IY, p. 332. 
5 [bid., p. 406. 

“Ibid , p. 441, 

’ Henri LY, p. 182. 

© La Ligue et Henri lV, p. 335. 


AU SEJZIEME SIECLE. 455 


a lu six volumes de cette maniére leste de traiter l'histoire, on est 
gagné par la contagion. Je me rappelle avoir vu, dans mon enfance, 
au moment ow cessaient les troubles civils qui avaient suivi la révo- 
lution de 1830), une caricature qui représentait un héros des barricades, 
secouant la poussiére de ses pieds contre la ville pacitiée, en s'é- 
criant : Que ce Paris est triste sans émeutes! M. Michelet, si mal 3 
l’aise dans le Paris dé Henri IV, m’a fait souvenir malgré moi de cet 
ouvrier-la. 

Il y aurait beaucoup & dire assurément sur celte prétendue stérilité 
du régne et de la politique tolérante de Henri IV, et, si nous avions a 
la discuter ici, ce ne serait pas nous qui nous chargerions de continuer 
ce débat. Nous aimerions beaucoup mieux céder la parole 4 l’historien 
grave dont la voix s'est fait entendre. si récemment, qui ne parait 
pas avoir pressenti la découverte de M. Michelet, et gui a si bien 
montré a la France qu’en chérissant Ja mémoire de ce grand homme 
elle avait plus raison qu'elle ne croyait. C’est dans Vouvrage de 
M. Poirson que M. Michelet pourra voir combien, du vivant méme et 
sous les yeux de Henri IV, la politique qu'il adopta produisit de ri- 
chesses non-seulement materielles, mais morales, quels trésors elle 
enfanta, non-seulement de prospérité, mais d'intelligence. Mais ce 
serait mal juger ectle mémorable époque que tle la borner 4 ses ré- 
sultals immédiats. Ce serait demander compte de la fécondité du chéne 
le lendemain du jour ot le gland fut mis en terre. Laissez marir le 
gerne, vous verrez quel ombrage il vous réserve. Les (ruils de la po- 
litique de Henri IV, ce ne sont pas seulement Jes bonnes institutions 
qu’il fonda, les esprits d’élite qui prirent naissance et qui s’lustrérent 
sous son régne. Ce ne sont pas seulement I'économie de Sully, lagri- 
culture d’Olivier de Serres et la poésie de Malherbe : c’est l’esprit, 
c'est le mouvement tont entier du siéce qu'il inaugura et. qui marcha 
de son impulsion. Le régne de Henri IV ouvre le dix-septiéme siécle : 
le «dlix-sepiieme siécle a vécu, grandi, brillé, par l’inspiration large et 

généreuse que lui avait communiqué la politique tolérante de Henri IV. 
Soe caraelére particuligrement original, cette foi sévere lout ensemble 
et raisonuée, qui ne craint ni la discussion ni la lumiére, qui.s'appuie 
sur "intelligence convaincue sang l'asservir, qui éclaire le dogme par 
le raisonnement et conttent le raisonnement par le dogme, c'est le fruit 
de l'épreuve a laquelle la sage politique de I’édit de Nantes condamna 
pendant cinquante ans les défenseurs du catholicisme francais. Foreés 
chaque jour de répondre aux attaques d'une secte ennemig, de lui.dis- 
puter pied & pied le terrain des Ames, de la suivre-sur sel de.) érudi- 
dion et de la logique, de se tenir en éveil el en sentinelte:sur tous les 
postes avanccs de la foi, cette rude gymnastique pane chee eux une 
wirilité morale dont la séve s‘est communiquée & fa litlérature, aux 


46 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


arts, au développement intellectuel tout entier de cette grande épo- 
que. Une foi d’abord laborieusement conquise, puis solidement éta- 
blie, sur un roc fortifié de toutes parts, c’est la qualité dominante 
du dix-septiéme siécle, dont l’empreinte se retrouve dans toutes 
ses ceuvres. Celoi qui en représente le mieux l’ensemble aux yeux de 
la postérité, l'homme qui peut étre appelé le dix-septidme siécle in- 
carné, avec ses grandeurs et quelques-unes méme de ses faiblesses, 
Bossuet, quelques dons qu'il efit recus de Dieu, ne serait pas le Bossuet 
que nous copnaissons si sa jeunesse n’avait rencontré les Panl Ferry 
4 Metz et les Jurieu 4 Charenton. En tout pays, en tout age, il edt été 
orateur et chrétien; mais il n’edt point lancé sur les puériles difficultés 
de l’erreur ce dédain qui le terrassa s'il ne les avait vues d’abord avant 
de les avoir méprisées'. 

L’originalité et I’éclat du dix-septitme siécle sont done nés préci- 
sément de cette sage transaction qui termina les agitations du seizieme- 
et qui fait tant de chagrin & M. Michelet. Mais, pour reprendre la 
chose d’un peu plus haut encore et revenir aprés ce long circuit & 
notre point de départ, le dix-septiéme siécle Jui-méme, qu’est-il dans 
la suite des Ages? Au risque de retomber ici encore dans ces formules 
toujours: imparfaites, méme lorsqu’elles sont justes parce qu’elles sont 
bréves, j’oserais dire que le dix-septiéme siécle n’est’autre chose que 
la Renaissance revenue 2 son berceau sans avoir rien perdu de ce 
qu’elle avait gagné sur la route : la Renaissance régularisée et chré- 
lienne. Ce sont tous ces progrés de l’esprit humain et de !a société 
dont la Renaissance avait donné le signal, mais dont la course em- 
portée s’élait dévoyée par le désordre de la Réforme, qui viennent 
paisiblement {’un aprés l'autre, sans rien sacrifierde leur développe- 
ment légitime, s’asseoir 4 l’ombre de I’Eglise et s’assujettir & sa régle. 
Le dix-septiéme siécle, c’est le seiziéme calmé, rangé, converti, abri- 
tant toutes les conquétes de sa jeunesse sous I’égide de la foi de ses 
péres. Je prie que, pour s’en convaincre, on veuille bien suivre dans une 
rapide revue toutes les voies ouvertes par les hommes de génie de la 
Renaissance? Quelle est celle od les contemporains et les compa- 
triotes de Bossuet ne s’avanceront pas d’un pas tout aussi hardi, quoi- 
que plus régié et plus ferme? Quelle source de progrés est tarie? Quel 
foyer de lumiére est éteint? Est-ce la science dont!’ héritage est délaissé 
et le mouvement suspenda? Est-ce que les Descarte, les Pascal, les Fer- 
mat, sont d’indignes successeurs des Paracelse ou des Copernic? La 
tradition de l'art a-t-elle péri sous le pinceau de Poussin et de Le- 
sueur? L’érudition rougit-elle d’avoir & nommer Mabillon, Mont- 


‘ Oraison funébre d’Anne de Gonzague. 


AU SEIZIEME SIECLE, : 47 


faucon, Baloze, au lieu d’Etienne, de Juste Lipse et’ de Casaubon? Le 
doute méthodique de Descartes, qui tend par un chemin si rapide & 
la plus haute aftirmation des vérités morales, fait-il moins d'honneur 
a la hardiesse de |’iatelligence humaine que le scepticisme discret 
d'Erasme ou la paresseuse incertitude ot Montaigne se. laisse bercer ? 
Quel est le talent nouveau, quelle est méme la passion généreuse des 
hommes de la Renaissance, dont leurs successeurs se soient laissés 
dépouiller? Est-ce l’usage savant des langues modernes? Est-ce la 
fine intelligence des lettres antiques? Cet idiome national que Calvin 
avait forgé dans sa retraile par la puissance d’une Apre logique, il 
semble que |'auteur des Variations soit venu le lui dérober pour lui 
en enfoncer dans Je sein la lame tranchante ; et en méme temps les 
cheears d'Esther font résonner la voix de la muse grecque sur la lyre 
de David. Le dix-septiéme siécle n’a done rien laissé perdre ni des 
forces ni des richesses qu’on lui a léguées; mais tout ce mouve- 
ment confus s’est éclairci et coordonné. Une pure clarté, celle de 
la foi, plane sur tout : aprés bien des détours, des écarts et des souf- 
frances, c’est encore au pied de la croix que la civilisation du monde 
vient, dans une brillante étape, prendre un instant haleine, avant 
de continuer sa marche que rien n’arréte. 

Tel est, en effet, le cours prédestiné des choses humaines : c’est le 
christianisme qui a fait la société moderne; c’est I'Eglise qui, dés le 
premier jour, !’a gouverné; c "est de 14 que tout son mouvement émane. 
Si, & des critiques époques, la précipitation méme de la course sem- 
ble la détourner de sa ligne primitive, ua peu plus loin, un peu plus 
tard, dés qu'elle se ralentit, elle rentre dans sa voie. Les j jours de 
grandeur et de soudains progrés sont, il est vrai, avec la faible na- 
ture humaine, des jours de péril et trop souvent denivrement. Elles 
sont rares, pour les sociétés comme pour les hommes, ces jeunesses 
privilégiées dont la pureté ne connait point le houillonnement de 
l’adolescence. Mais la foi ne condamne ni les socictés mi les hom- 
mes 4 languir dans une ¢éternelle enfance pour ignorer 4 jamais les 
séductions d’un age plus mir. S'ils s‘égarent, elle les atlend : di- 
sons mieux, sans sortir méme de son repos, elle les rejoint et les 
devance. Elle s‘éléve paisiblement & l’horizon comme !'astre qui éclaire 
"hamanité dans la nuit de son pélerinage; parfois un pli de terrain 
vient la cacher, et des ignorants s’écrient sottement alors quis l’ont 
dépassée : au premier détour de la route, ils se retrouvent inondés 
des flots de sa lumiére. Quand on la perd de vue, cette lumiére, c’est 
en avant, et non en arriére, qu'il la faut chercher. Ce n’est point en 
redescendant la pente du progres, c'est au contraire en montant sur 
une cime plus haute. On peut dire de la civilisation et de la foi ce 


48 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION 


que Bacon a dit de la philosophie et de Dieu : Si un peu de civilisation 
en éldigne, ui peu plus de civilisation y raméne. 

‘- -@ Le monde, disait-on naguere avec éloquence, est le navire de 
' Dieu :la Providence conduit le vaisseau : le navire va ob Dieu vent et 
en marchant il rend gldire 4 Dien. Cenx qui savent.se tenir & une cer- 
taine hauteur sur la rive admijrent le mouvement majestueux et pro- 
gressif... Quand ‘on a l’eeil sain et vigoureux, dil saint Chrysostome, 
on découvre les epicaceurs du beau qui planent au-dessus de ce gpi 
parait désordonné '. 

Ces nobles arales retentissaient l'autre jour sur la plage méme de 
la Rochelle, théAtre des grands faits d’armes de la Réforme et qui vit 
tant de fois le pavillon d’Elisabeth flotter sur les murs de la ville 
blanche. Mieux que les métaphores heurtées de M. Michelet, elles 
‘peignent le déroulement de ce progrés immense qui commence avec 
la Renaissance, se précipite et bouillonne’ contre les écueils de la 
‘Réforme, puis vient s’épanouir dans le religieux éclat du dix-sep- 
lidme siéele. f’est bien 1a, en effet, ce majestueux mouvement qu il 
eonvient de contempler de fa rive, en se tenant & une certaine hau- 
tenr, si l'on veut, comme l’orateur de Byzance, apercevoir les splen- 
deurs du beau, planant au-dessus du désordre. Et cependant cest a 
notre Age aussi que ces conseils étaient adiessés, et c'est notre age 
surtout qui doit les recueillir. A nous, en effet, comme aux hom- 
mes «du seiziéme siécle, il a élé réservé de vivre dans un de ces mo- 
ments de crise ot les vieux fondements des sociélés s ébranlent, et 
ou des plages inconnues se déroulent devant l’activité et l’intelligence 
de homme. Ages d’espérance et d’emportements, d’enthousiasme et 
de déceptions, oii la liberié tour 4 tour s‘enivre et se dégoiite d’elle- 
méme! Sous nos yeux comme sous ceux de nos péres, le premier usage 
qa’a fait cette liberté humaine des forces nouvelles qu’elle avait con- 
qusses a été de secouer le joug salutaire qui Ja contenait. D'une se- 
conde Renaissance qui rafraichissait par un souffle plus puissant en- 
gere toutes les sources dela pensée est sorti un schisme nouveau qui 
a ébranlé & une plus grandé profondeur les racines de la vérité reli- 
gieuse. Cette fois encore, les générations ont pu croire qu’elles de- 
vaient choisir entre leurs croyances et leurs conquétes, entre la civili- 
sation dévoyée et la foi méconnue. L’épreuve est parcille ; ma contiance 
est que le résultat sera le méme. Aprés pen de temps et un peu de 
bruit, aprés s’étre cabrée contre le irein, puis heurtée contre les pierres 
da chemin, la civilisation, calmée sans étre enchainée, reviendra pren- 
dre sa place sous la main de I'Eglise, et, cette fois encore, le fleuve, 


‘ Discours de Mgr l’évéque de la Rochelle pour I’ inauguration du chemin de 
fer de cette ville, le 6 septembre 1857. 


AU SEIZIEME SIECLE. 49 


pour rentrer dans son lit, n'aura nul besoin de reculer vers sa source. 
Ce jour n’est pas venu, sans doute : plus d'une fois, nous avons 
cru en'saluer l’aurore, et de cette terre toute humide de sang et toute 
imbue d’erreurs un brouillard #’est élevé, qui en a couvert |’éclat. 
fl n’importe! s'il n’est pas venu, il viendra : : je ne porte pas dans 
mon cceur de conviction plus profonde; je croirais blasphémer d’en 
douter un seul instant. Quand j’entends parfois des chrétiens sincéres 
maudire tout le mouvement de |’humanité depuis trois siécles écoulés, 
un frisson me saisit; je regarde autour de moi la matiére domptée, 
les flots obéissants, la vapeur enchainée, l'espace anéanli, et je me 
demande d’oud viendrait a l’homme tant de puissance s’il ne la tenait 
pas de la bienveillance divine. Notre Dieu, le Dieu de la Genése, dont 
le Verbe a créé la lumiére, le Dieu de l'Evangile, dont le sang a 
purifié le monde, est-il donc devenu pareil & un Saturne intbécile pour 
s'étre laissé dérober le feu du ciel par quelque Titan sorti d'un 
laboratoire? Non, la civilisation moderne est divine, par consé- 
quent, chrétienne dans sa substance, et la Providence, quand elle 
Visite laterre, n’a pas cessé de sappeler Jésus-Christ. Mais, si la foi 
qui nie le progrés me scandalise, le progrés qui insulte la foi me 
cause un mélange de pilié et d’épouvante. Enfants de la société mo- 
derne, dévoués & ses principes, associés 4 ses espérances, mais té- 
moins de ses faiblesses, pouvons-nous nous dissimuler qu’elle n'a point 
encore su trouver son assiette, et que, sielle est placée sur de fortes 
bases, elle s’y agile toujours convulsivement? Ne sentons-nous pas 
qu’elle ne peut jouir en sécurité un seul jour des biens qu'elle promet 
ou quelle posséde, et qu'il en est un, le plus cher aux dmes géné- 
reuses, qu'elle cherche toujours, trouve quelquefois et ne sait pas 
garder? Ce qui lui manque, c’est précisement ce lest de la foi que 
ses pilotes inconsidérés ont jeté, dés le premier jour, par-dessus 
le bord. C’est pour elle, c’est pour elle surtout, qu'une réconci- 
liation est nécessaire. C’est pour elle qu’il y faut tendre sans relache; 
toute une vie est bien employée 4 avancer cette heure dle quelques mi- 
nutes. Ceux qui s’y consacrent, 4 travers les exagéralions des partis et 
le dédain des sages du monde, ont véritablement la conscience de 
travailler pour les ages futurs. Ils peuvent se répéter a eux-mémes celle 
parole, gravée sur la tombe d'un homme de bien, qui, lui aussi, par 
Vordre d’un pontife généreux, voulut proclamer lalliance de \a reli- 
gion et du progrés, et qui périt 4 la peine, dans cette noble tache : 
Causam optimam tuendam assumpsi, miserebitur Deus’. Et, quand 


‘ Rpitaphe du tombeau de M. Rossi a Rome. 
Jaxvien 1858. 4 





50 DU MOUVEMENT DE LA CIVILISATION AU SEIZIEME SIECLE. 


enfin cette grande paix sera conclue, quand la civilisation purifiée 
aura recu la bénédiction qui l’attend, tous ceux qui auront pré- 
paré ou seulement pressenti cet avenir garderont quelque place 


dans la reconnaispagce des cpepes hennstesy | | | 


Abert DE Baocue. 


eh THE ee ay hoof HW iseis fiubvd- Shy he wee ys ta 


_-ETUDES AMERECAINES 


LES ETATS DE LA PLATA’ 


IV 
Révouution pe 18410. 


Il nous a fallu suivre tout le chemin que nous avons parcouru pour 
arriver au point of commence notre drame. Il est inutile de s’arréter 
au caractére, ala cause et au but de la révolution de Vindépendance. 
Dans toute |’Amérique, ce furent les mémes mobiles, ayant la méme 
origine : le mouvement des idées européennes. L’ Amérique agissait 
ainsi, parce qu’ainsi agissaient les autres peu ples. Les livres, les 
événements, tout portait l’Amérique du Sud & suivre Vimpulsion 
que l’Amérique du Nord avait donnée a la France ainsi que ses 
propres écrivains; l'impulsion que la France et ses livres avaient 
donnée 4 |'Espagne. Mais ce qu'il importe de faire observer , c’est que 
la révolution, si ce n’est dans son symbole extérieur, n’avait d’intérét 
et n‘étail intelligible que pour les villes argentines, tandis qu'elle était 
élrangére et sans prestige pour les campagnes. Dans les villes, il y 
avait un esprit municipal, un droit, des lois et des tribunaux, points 
de contact, traits d’union entre les Européens et les Argentins; il y 
avait une base d' organisation, incomplete et arriérée si l’on veut; mais 
c'est précisément parce que cette base élait incompléte que la révolu- 
tion fut accueillie avec enthousiasme. Pour les campagnes, la révolu- 
tion était un probleme; il n’était agréable de se soustraire a l’autorité 
royale qu’autant qu’on se soustrayait 4 l'autorité. La campagne pasto- 
rale ne pouvait considérer la question sous un autre aspect. La liberté, 
la responsabilité du pouvoir, toutes les questions que la révolution se 
proposait de résoudre, étaient étrangéres 4 sa maniére d’étre, a ses 
besoins. Mais la révolution lui était utile en ce sens qu'elle allait donner 
un emploi a l’excés de forces vitales que nous avons signalé, et qu’elle 


' Voir le Correspondant du 25 octobre 1857. 





52 LES: TATS DE LA-PLATS. 


allait eréer an nouveau eentre de réunion, beaweoup: plus grand que 
celui auquel se rendaient chaque jour les habmants de la pampa. 

Ces forces physiques’ si développées, ces constitutions spastiates, 
ces dispositions belliqueuses gaspillées ea coups de poignard, cette 
oisiveté romaine & laquelle il ne manquait qu’un champ de mars, eelte 
anfipathie pour l’autorité avec laquelle le gaucho vivait en lutte conti- 
nuelle, tout enfin trouvait une issue et pouvait se mootrer au grand 
jour et se développer. 

Buenos-Ayres donna le premier signal de Viasurrection, et toutes 
les villes de l'intérieur répondirent avec empressement -2 son appel. 
Les campagnes suivirent l'impulsion. On commenca par former ’ 
Buenos-Ayres des armées plus ou moins disciplinées pour marcher sur 
le haut Pérou ef sur Montevideo, ot se trouvatent rassemblées les-16- 
gions espagnoles, commandées par le général Vigodet. Le général 
Rondeau mit le siége devant Montevideo. Artigas, célébre caudillo, 
concourait & l’altaque avec quelques milliers de gauchos. Artigas avait 
élé up contrebandier redoutable jusqu’en 1804, epoque 4 laquelle les 
autorilés parvinrent & le gagner et a le faire servir en qualilé de com- 
mandant de campagne. Si le lecteur n’a pas oublié le baqueano et.les 
qualités particuliéres du candidat aux fonctions de commandant de 
campagne, i! comprendra facilement les instincts d’ Artigas. Un jour ce 
chef se sépara du général Rondeau et lui fit la guerre. Nous ne voulons 
pas examiner quelles furent les causes de ceile rupture, nous ne 
voulons noo plus lui donner aucun des noms consacrés dans le langage 
de la politique, parce qu'aucua ne lui convient. Lorsqu'ua peuple se 
met en révolution, il est naturel qu’aprés le triomphe le parti victo- 
rieux se subdivise en modérés ‘et en exaliés, les uns voulant pousser la 
révolulion jusqu’a ses derniéres conséquences, les autres voulant la 
contenir dans certaines limites. Il est aussi dans le caractére des révo- 
lutions que le parti d’abord vaincu vienne & se réorganiser, grace a la 
division des vainqueurs. Mais, loreque dans une révoluuen une des 
forces appelées 4 la soutenit se sépare immédiatement, forme une 
troisiéme enlité, se moptre indifféremment hostile aux dens awires, 
celle force ast hétérogene ; la société qui la renferme n’a pas jusqu’a- 
lors coonu son existence, et la révolution a’a servi oe la faire pa- 
raitre. 

Tel était élément que le eélabre Arligas mettait en ouvre.; élément 
aveugle, mais plein da vie, d’instincts fostiles A la civilisation et a 
toute organisation réguliére, hostiles &la monarchie comme 4 la répu- 
blique, parce que l'une ct l’aulre vevaient de la cité, avec les appareils 
de ordre et la consécration de l’autorité. Les villes, inéme les mvins 
révolutionnaires, ne dédaignérent pas de recourir 4 ce nouvel élément. 

l.e mouvement des campagnes pastorales fut si franc dans ses pre- 


LES’ STATS DE LA PLATA. 53 


mitres: manifestations, si conforme & -Pesprit' des gauchos, que l'on 
est aujeurd ‘hot confonde dela naivelé des partis qui se Vassimibrent. 
La foree sur taquelle s appayait Ardgas daus 1 Entre Rios était laméme 
qui soutenast Lopez Santa Fé, Ibarra 4 Santiago, Fa¢undo dans les 
plaines. L’individualisme était son essence, le cheval son instrament 
exclasif, et immense pampa-formait son thddtre. Les hordes de Bé- 
deuins de l’Algérie doonent pne idée exacte de ‘la montonera; ce sont 
les mémes caractéres, les mémes tendances et la méme stratégie 
mdiseiplinée; ce.sont les mémes masses dé cavaliers errants dans le 
désert, offrant le.combat‘aux armées réguliéres si elles ‘se sentent en 
forces supérieures; se dissipant dans-toutes les directions si leurs en- 
nemis les égalent en nombre, pear se réunir de nouveau, tomber & 
limproviste sar ceux qui dorment, leur enlever leurs chevaux ou tuer 
les éctaireurs et jes trainards. 

A Pavénemem de la république, la montonera laissa pereer ce ca- 
ractére brutal et féroce que l’estanciero de Buenos-Ayres convertit en- 
suite en systéme légal. Rosas n‘a rien inventé; i! s'est contenté de 
copier ses prédécesseurs et de les résumer tous. La montonera d’Ar- 
tigas coussit ses ennemis dans des sacs de cuir et les abandonnait 
ainsi au milieu des campagnes; Rosas fit de méme, et il ordonna 
Yexéeution par Je poignard pour donner & l’exécuteur des plaisirs 
horribles et ) 1a mort des formes épouvantables. On ne peut expliquer 
cel élat de choses qu'en examinant attentivement lorganisation de la 
société dont il procéde. Artigas, banqueano et contrebandier, faisant 
ka guerre a la société, commandant par transaction, est, sauf de lé- 
géres variantes, le type exact du commandant de eampagne. Comme 
toutes les guerres civiles dans lesquelles de profondes dissemblances 
d’édueation et de croyances divisent les partis. la guerre intérieure de 
ja république Argentine a été longue, acharaée ; elle a été, en premier 
lieu, fa guerre des cités initiées 4 la civilisation contre les Espagnols, 
pour donner plus de développement 4 cette civilisation; en second 
lieu, elle a été une guerre de caudillus contre tuute espéce de pouvoir 
civil et de civilisation. Les cités ont triomphé des Espagnols, et les 
campagnes ont triomphé des cités. Tel est le mot de I'énigme de cette 
révolution, dont ic premier coup de feu a été tiré en 1810, et dont le 
dernier ne s’est pas encore fait entendre. 

La vie de Facundo Quiroga nous fournira l’occasion de montrer les 
faits dans tout leur jour. Mais 11 convient de remarquer en passant 
qu’avec le triomphe des caudillos toutes les formes européennes ont 
disparu complétement en certains endroits, et vont disparaissant peu 
4 peu partout ailleurs. Buenos-Ayres renfermait tant d’éléments de 
conservation, qu'elle a tini par modérer les instincts sanguinaires de 
Rosas. Le poste élevé qu'occupait ce gaucho, ses relations avec les 


34 LES BTWTS DE ‘LA' PLATA. ° 


gouvernements européens, la nécessité dats ldqwolle #'s' eet trou¢ee 
respeeler les vtrangers,; toutia contribud h contenit ses injusti¢es - cd- 
peadant, ‘s2;Buenos-Ayres peat étre repardée' comme Pane des cites: 
les pins opulentes:de:!’Aménque, ele nen ‘eat ‘pas pagbiaundeiaia da 
plus barbare et la plus dégradée. Peat, SARC EIS 

Quatre auttes vialles Sania Fé, Santiago’ del Caters, 1 San bie’ et la 
Rioja; sé sont affatssées souk lu-yougde chefs dévouds a Rosas: Santa Fé; 
sitoée‘aw confleewt du-Pardnai, ot d'un autre fleave'navigable; est un 
des points les: plus faverisés de }'Amértque!-et cepéendant elle v’a plus 
aujourd'hui 2,000 dmes:de population ; Santis, chef-lidu, et seule - 
ville dé sa provinte, compte  peine 4,500 ‘habitants. * - eae 

‘Afinde- rendre plus sensiblés les progrés dela :déeadence; nous pren- *: 
drons pour exempld;'ta Rioja‘et Sad Juan; lune anéantie deja , Taatie’ 
s'achemimant vers la harbarie sang s'en dpercevoir. La Rioja n'a yamais 
été une cité: de premier-ordre ;' mais, ‘s'ils la ‘comparatent & son état 
actuel, ses anciens: habitauts ebx: iiémes ne'la recoimallraient pag Alu 
commencement de la révolition, cette villeeontenait en grand noinbre 
de personnages qui se seat distinguds dans les atmes, dans le harredu,"’ 
a la tribone, e¢ dans la chaire-sacrée, tels- que: les Castro Barvos, lex 
Gartia, tés Davilas, les Ocampos et ‘tant -d’adtres, énfirients par leur’ 
science. et leurs vertud. ‘Pour: qu’ahe seule prévinee ‘ait pu predaire’ 
dane un temps limité tant dillustratvons, Ha fallu que les hemiéres y 
fussent trés-répandues. S'il en diatt‘ainst, qael aceroissemeht de con- 
naissances, de. richesses:el: de populatiun ne devrait-on' pas constater 
aujourd hui? eee 

Voyons donc quet est le bilan do'la Rioja. Les'réponses que {'on va 
lire sont ore qu mone ont ele faites par-ua témein des'plis recom - 
mandabies.: 1. - «: poe op oee ott bbs 

‘sy Quel est las: chiles sappronimaati ‘dela’ pophtationabtretle ae 
cette-capitdle?:' .. +: -; pth ede cai 8 ta dete 

— It est 2 pain de 4; 50 des. ‘Quinae ponimes 3 peinve am oes 
age mer | ', pi, te at, tha DE Ree, Ses SE ie : 

+ Consbien seareaveitil de citdyerts noses? scat ee 


in De sid Muit. oo ee -e%eueaise I 
ian-Combien d'avecats?. -.!.: Le Bb mr ty 
— Aucun. 

— Combien de médecins? 
— Aucun. 

— Combien de juges ? 
— Aucun. 

— Combien d’écoles? 

— Aucune. 


— Combien d’églises ? 


LES BRATS DR Lk PLATA. ’ So 


+ Sie dont CiMqiRRTBIDEA rT cite ete rere 

Les fais, on.Je voit; ont-ane: éloqguence bigs triate. L’histaire seule: : 
des canquétes des mahométane sur la Gnéce offre des exent ples d'une 
si rapide.destruction.. Bt calaise passe au: dix-neuvidme sidcle } et dest. 7 
Yceuvre d'une vingtaine d’annés ! wee Uh tg ie OP fap tat oly 

.Le. méme. sort a, été rdsérvé > Santa Fé, &.San Leis, x. Santiego:del- 
Estero. Depuis dix ans, it n'y a: plus &-San duis qu'un seul. prétre, et |! 
pas ure école. San Juan.a éabappd:a la: destruclion, mais-etle est: des - 
venue .barhare., Capitale d'une province exelusivement'agritele; pro-': 
léghe pendant plusieurs aumées contre'les envahissements den -gauchos - 
par sa position topographiqne, : par la concentration de ses: habitants, 

par. las lamiéres d'un grand. nombre d'entra.ensx, et pan'le commerce 

auquel elle seilivrait avec activité, cetle-ville a-é¥é: subjuguée 4. son tour 
par Jes lieutenants de Quiroga et de Rosas. Sa population n’a pay .dé-: - 
cru, nqus.l¢ reconmaissons; mais 1. faut reeannaiize aussi que la nuil. 
de, Vintelligenee s'est faite autour. delle. Les :ponésla:ses eolléges. et. 
de ses tribanaux ont :416.fernéas, et ce grand foyer.de.morale, of-une © 
solide. jastruction se distribualt.chaque jour’ plus de: 600 élaves, n'a: 
plus:qu'unemisérable école, asile d'ignorance, ‘contenant a peine 60'en- : 
fants; On y compte au plus,isur 40,000.Ames, dix citoyerts dont les : 
connaissances s'élendéent au dela deja lecture et de: l:éeriture ; un seul - 
médercin ; pas un-avocat pour défeadre Ia.cause. de-l’opprimé::pas un: 
magistrat. intégpe ; toutes bes, fonctions judiciaires y sont remplies par : 
des hemmes grossiers p'ayant aucaine.notion: de droit, qui d-ailleurs . 
n’existe plus. Soebroto 

Telle: est |'bisteire.des cités.atgentines! Toates: onda retendiquer 
leur. civilisatign. Le niveau de ja barbarie;a. pasaé sur elles toutes, - 
Aujourd’hui qu'il ne leur reste plus ni lumiéres ni institutions): que 
vout-elles: devanir? Liignotance et: ta panvrelé; sa compagad presque 
toujours fidéle, sont la, comme des oiseaux de prote, altendant. leur 
dernier: soupit; Buenos-Ayres petit: cegageer prom plement ce qu'elle a 
perdu, parce que la civilisation européenne a poussé dans son semades 
racines lellement profendes, qu alte duit. surtivre ea dépit des penstcu- 
tions. Mais, dans les provinces, la civilisation est sans appui,-ctiileux 
siécles ne sufiiront pas pour ramener les villes au:point doi. elles. sont 
descendues. ny 

V ett 70) Se Oe 


EXFANCE ET JEUNESSE DE Qutnoeay “leu: 


Un vaste désert sans eau, auquel on a donné le,n0m de Travesia 
(traversée), s'étend entre les villes de San Luis et de San Juan. L’as- 
pect de ces lieux est généralement triste et désolé. Le vovageur qut 


56 LES, ETATS DE _LA PLATA. 


vient de |’Orient ne franchit. pas la derniére citerne. sans remplin.ses 
outres.. Dans. cetle eonirée ge passa un jour |'élnange scéne que neus 
alloay.raconter. A la,suite d'un combat A coups de poignard, combats. - 
si fréquents dans la pampa,.un gaucho s'était vo foreé de quitter pré- - 
cipitamment San Luis et de gagner la solitude’ pied, le. hagnais.sus - 
l'épaule, afin d’échapper a Ja justice. Deux de ses amiga. devaient le 
rejoindre. dés qu ils auraient valé des chevaux pour tous les trois,-La . 
faim et la soif n’élaient-pas les seuls maux qui l'attendisseat. Da tigre . 
cebado' parcourait. le désert , ef déja huit ou dix personnes étaient - 
tombées sous sa.dent meurtriére. 

Lo rsque.notre fugitif eut. parcouru six lieues environ, iLgrutentendre . 
au lola des..rugissements ; ses fibres tressaillirent. +- Le cri du tigre 
est aigre, prolongé, ascendant; -et, lors méme.qu’il n’y a pas heude . 
craindre, il, imprime aux nerfs une secousse, .comme.si la chair s'agi-- 
tail a la pensée de Ja mort. — Bientét Ja voix sanguinaye se fit.ep-. 
tendre de nouveau. Nul doute, le tigre était sur les traces,du. gauche. 
Celui-ci n’apercoit pour tout refuge qu’un Ssréle caroubier. Jl faut hater 
le pas ; a.chaqye instant les rugissements se suecédent plas fréquents 
et plus forts. Jetant sur le sentier le barnais dont 1! était ponteur, notre 
homme court vers l'arbre. Malgré la faiblesse-du.trone, il parvieat a 
grimper. jusqu'a la cime et s'y maintient, quoique. dans une copunuelle 
oscillation, & moilié caché par le fepillage. De la i} observe - le tigre 
marche & pas prdécipiléy, flaire lea sol et rugit de plus ea plus, dl dé- 
passe le point ob. Je gaucho avait quitlé le chemin et perd sa trace ; 
il entre en fureur, tourne sur lui-méme;; il a vu le harnais, |’a mis en 
piéces d'un coup de griffe, en a fait voler les débris dans l’air; puis 11 
cherche de nouveau, léve ja téte, apergeit sa vielime, doat le ponds 
agile le caroubier, comme le roseau quand le picaflore va se. percher 
sur.son fragile panache. Le.tigre se tait, bendil,.et en un clin d’cil 
ses dvormes paties sont appyyées & uo métre du sol, sar le tronc dé-. 
licat anquel elles impriment ua nouveau ees qu se commu- 
nigue ay-gaucho mal assuré. , 

La héte sauvage, tente un assaut, impuissant, rade autour. deVarbre, 
en. measure la hauteur; enfin, rugissaat de celére,. elle se couche et 
frappe sans interruption la, terre:'de sa quene, les yeux fixés.sur sa 
proie, la gueule béante eg desséchée. 

Cet horrible deame durait déja depnis deux longues heures - la posi- 
tion pénible du cgeunhe et.la. fascination effrayamte exercée sur lui 


' On donne le nom de cebado au tigre qui, ayant une fois gotité du sang de 
l'homme, se livre, de préférence a toute autre chasse, a celle de la chair hu- 
maine. Le tigre cebado est vivément traqué dans les ‘Pampas par le juge de 
campagne et par les gauchos‘les plus habiles 4 la course, et rarement il échappe 
& la sentence de mort prononcée contre lui. 


LES ETATS ‘DE LA' PLATA. 57 


avarent affaibli ses ferces 2 le moment approchait ott gon corps exténué 
allait tomber aux pieds da ‘monstre, lorsqu’un bruit lointain, produit 
pat ‘le galep de plusieurs chevaux,; fui rendil l’espoir du satat. En effet, 
ses amis ont reconnu la piste da tigre, ils aceourent; les débris du 
haenais lear révélent lelieu- de la scéne, ils y volent, développent leurs 
lazzos, les Janceat sur le tipre, que ta fureur rend aveugle, et la béte : 
fauve , maintenant caplive , ne pent échapper aux coups de poignari 
multipkés que ini porte, pour venger sa longue agonie, celui qui al- 
lait étee sa victime. « Je sus alors ce que c’était que la peur, » disait 
un jour le général.D. Juan Facundo Quiroga & ub groupe @officiers 
auxquels il venait de raconter ¢e drame, dont: il était le héros. 

Lui aessi fat surnommeé le Tigre des ptaines, et certes ce nom Jui 
conyenait. La phrénologie et l'anatomie comparée ont démontré les: 
relations qui existent entre les formes extérieures et-les dispositions 
morales ; entre la physionomie de homme et celle de ‘quelques ani- 
maux, auxgaels il ressemble par le caraclére. Facundo était d'une’ 
petite taille et trapu ; it avait les épaules larges, le cou trés-court, la 
téte ahondamment fournie de cheveux noirs et-crépus. Les pommettes: 
assez proéminentes de son visage accusaient ane volonté ferme et 
lenace. Ses yeux noirs, pleins de feu et ombragés de sourcils épais, 
causaient une involontaire sensation de terreur & ceux sor Jesquels il 
lear arrivait parfois de se tixer. Mais, soit habuude, soit calcut, rare- 
nent Facando regardait en face. Du reste, sa physionomie était régu- 
liére, et le bran pate.de sa peau s'altiait heureusement a la barbe 
épaisse qui l'encadrait. 

Quiroga: jovissait d'tine organisation privilégiée , et possédait les 
qualités naturelles qui firent de !’étudiant de Brienne le mafire de la 
France, et un vice-roi d’Egypte du Mameluck obscur qui se battait 
centre les Frangais aux Pyramides. La société dans laquelle surgissent 
ces caractéres leur‘donne fa maniére de se produire : les uns, sublimes, 
classiques.,, qu'on nous permette cette expression, marchent'd-la téte 
de ’humanité civilisée; les autres, pervers et terribles, font sa honte. 
_ Quiroga était originaire de San Juan. Son pére, homme d’ane hum- 
ble condition, s’était fixé dans tes plaines de ta Rioja, oit it avait acquis 
une honorable aisanee dans I'éléve du -bétail. En: 1799, il envoya Fa- 
cundo dans sa patrie pour y recevoir qaelque instruction. Lorsqu’un 
homme parvient a occuper la resommee du ‘bruit de ses hauts faits, 
la curiosité va jusqu’a rechercher la vie insignifiante de l'enfant pour 
la rattacher 4 la biographie du héros; et souvent, au milieu des fables 
inventées par l’adulation, se trouvent déja en germe les traits saiflants 
du personnage historique. On cite aujourd'hui sur Facundo diverses 
anecdotes qui le peignent tout entier. Chez les hétes auxquels son pcre 
Vavait confié, jamais on ne parvint 4 lui faire preadre-place a la table 








58 LES ETATS DE-LA PLATA. 


commune ;,2 I'geole, i Gtaat, altier, politawe. i auennnaeaas de - 
mélait aux, autres enfants, si.ice. niegs..pour: lea fragper ou pour les "i 
pousser 3 des actes,qe. rébellian...Le magiater, lee: de juiter avec ce ca: |! 
raclére indomptable, se, munit d'aa mastinet. dlune:fores inusitée, et, 
le moutrant aux enfants effraxés, leur dit:s.«, C'est /Racundd qui Téa 
trennera! » Facugdo avait ooze ans ; ik entend la menaee-et fa met A 
Vépreuve dés le lendemain. n'a point apptis sa leon ; il :prie te-mat- 
tre de la lui faise réciter luieméme; « le: répétiteur.-esl, dit-il, mali! 
disposé & son gard. » Le pédagogue y consent. Facundd fit une’ 
faute, en fait deux, puis (rois, puis quatres alors le magister@ recours * 
au marlivet. Facundo, qui a taut caleulé,-lni donne ab soufflet: et le‘: 
jette par terre; puis il gagae la rue & la faveur «hu fematte,' et va se 
cacher dans une vigne, dou l'on. ne parvient &.le faice sortir-que trots ' 
jours apres. N’es{-ce. pas }a déja.te. eae ae plus tard ne la so- | 
ciélé (out entiére? 

Lorsgu'il arrive a Ja pnberté, g0n. earactta devient de ples en sie 
impérieux, de plus en plus sombre; la.passion:du.jen be domine irre: / 
sistiblement dés |'age de quinze. ans. ‘Gelte passion Je rend insuppor+'. 
table & tous ; elle-arme son bras et lai fait verset ecm’ Dae 
de sang, qui se changera bientét en Aorrent.: ; 

Lorsqu’il parvient & Vadolescence , le fil: de .sa. vie se-perd en um: 
labyrinthe inextricable d'allées et de venues ..Caché parvois, i} est tou- 
jours poursuivi; il jove: travaalle comme ‘manceuyre ; domine tout ce 
qui lentoure et. distridue- force coups :de. poighatd.: A ‘San'Jwan , on 
fait voir aujourd hui, dans.la maison de campagne des Gedo}, ded murs’ 
en torchis élevés par lui: on en woit aegst & la Riojx-et 2 Fiambala; 
Facuado en mopirait Ini-méme d'autres &:Mendéza et daris tes envi-- 
rons de Byenos-Ayres,. Qualles sont.jes causes quifontdescendre & la 
condition de jeurnalier cet hamme.né de. parents aisés? Le: ‘mancenvre 
gagne-t-i] double, at Faqundo se hate-v-il d’amasseri «: 

Voie! ce que nous avons receeilli.de' plas précis:du- sojet de cette 
vie obscure et. errante,..Vers |'angée £808, Ra¢uado se rendit au Chili | 
avec un convo. de grains pour le, compte de. sa faanile sal four tes 
charrettes.eh Jes charretiors, qui éhaient, (its; ebclaves de: la- maison pa- 
ternelle, Il menait squvent 4, Sagi duae.et a: dlendoza des bestiaax qui 
avaiem lopjours |A, mdme seri., car le jou sajl-an lee une passion dé- 
vorante,.Leg pertas, slIncegshyes ayant faligué son. pére, Fseundo rom- 
pit toute relation. aveg.,|wi.-Ah,sa, rotira a. Mendaza: et travailla pendant 
un an, comme.péah, dems bb miison dunedante; se sigralant' par son 
exactitude et par }'influence qual exergtit sur ses compaghons. Lorsque 
ceux-ci voulaient passer la journée au cabaret, ils s entendaient avec 
lui; celdi-ci en informait la dame, et.lui promettait que tous se ren- 
draient le lendemain au travail, ce qui avait toujours lieu. © 


LES STATS DE‘LA PLATA. 59. 
Apras umie-année-d/anddbedv assidu; ‘Quirded Gemania' gon salatre, ’ 
quis élavait:.a 2O piastres ; il monta 2 chéval sins savorr‘od ilallait. 
Il vit.des gons qai:jowaient dats und pulpéria; desceidit; et; alldngeant’ 
la main-au-dessus-du tuillador (batiqniet’), Il'placy ses 70 piastres ‘sur 
un valet, lds :perdit; rerhonta' sar'éoh codrsier ef Sen ‘fit ’d Idventtire. 
Peu.do temps:aprés; ui juge qui venait'a passer |'arréta pour lui de- 
mandar: $a..carte de siteté: ‘Faeuddo feignit' dé chercher,’ puis il dten- 
dit le-juge:sur le sol; aprés: l’avoir frappé' d'un coup ‘de porgnard. Se | 
vengeail-H desa perte eéconte ? Avait-il: l'intention d’assonvir sa haine 
de gaache-malo contre |’autorité civile et de reliausser par ine nouvelle 
pravesse Iidolat de sa-‘naissunte renomméde? I]-voulait sans doute lon ' 
et autre. Ces vengeances'sont fréquentes datis sa vie. A San Juan, | 
étaat général, id ft admidistrerh an‘colorel deux cents coups de fouet, - 
parce que celai-ci.l’avait, disail-il, gagné en trichant; if {if également 
donner deux cents coups de fouet & un jeune homme qui s’étail per-" 
mis one: plasdantérie alora qu'il n'stait pas, hwi, en train de plaisanter. 
A Mendoza ,-.il fit appliquer-te méihe chatiment 4 une paurre femme, 
qui s’était permis dé lui souhaiter ‘le bonjout; - 
Ea mai 4840, Facaado s’enréla; 3 Buenos-Ayres | dans le régiment 
d’Arribehos, commandé par le général Ocampo, son ‘compatriote: Il 
n’est pas dowteux qa’avec la trembe d’esprit dont i dthit doug, qu’avec 
ses instincts de degtrdctidn et de ‘catnage, ‘Facando, ioratisé par la 
discipline et grandi-par la sublimitédu bat, ne fet revenu un jour du 
Pérou, de! Chiti ‘ouide-la Bolivie avec ‘te’ titre de‘ général argentin, 
comme tas d'autres gauchos qui-commencérent leur cdrriére dans Tes 
rangs les plus humbles de l'armée: Mais:son ame rebelle née pouvait 
supporter ni-lejoug nilés lenteurs de Vavancement. Facunifo se sentait’ 
appelé & parvenird’un seul-bend, b'se-crdér ‘seul, en Gépit dé'la's6- 
ciété civilisée, tine carriére‘’ ‘sa' facon,''en' associant {a' bravoure ad 
crime, le gouvernement & la désorgafiisation: Pfs ‘tard il fut Yecruté 
pour l'armée des Andes et enrélé: dans les grenadiers'4 cheval. Mais 
la désertion ne larda pas 2 bissey’ un vide dans leurs'yangs.'" "7 '" 
Ea quitiant Buerres-Ayreb, Quiroga ‘se! ditige vers ‘I'intdrleur' avec 
trois de see compagnons. La‘Torce' armeée'se ret hy sa‘ poursuite ; Pa- 
cundo lui tient téte et livre une'véritable bataille, qurréste in Moment 
indécise :-aprés avoir tué quatre ew'cing soldats, il cotilintfe sa‘ Youte, 
souvrant un nouveau passage % travers d‘autres détachémeals jusqu’d’ 
San Luis. Il devait un jour parcourir ce'méme cllertitr a¥ec des forces 
plus grandes , disperser des armées au lieu de- détachements, et s’a- 
vancer jusqu’a la fameuse citadelle de Tucuman, pour effacer les der- 
niéres traces de l’ordre civil. 
Facundo reparait dans les Llanos. Sa mére s étant refusée & lai don- 
ner une somme d'argent qu'il lai demandait, i! profita du moment ot 


60) LES ETATS DE LA ‘PLAT. 


sa lamille faisait la sieste pour mettre le feu & son ‘habitation. Son pére 
s’adressa au gouverneur de la Rioja pour qu'il mit un terme a ecs ex- 
cés ; Facundo donna un ‘souffiet ’& son pére en lui disant:: « Vous avez 
demaudé mon arrestation ; tenez, faites-mot arréter maintenant. » Sar 
ce, il monta & cheval et partit au galop. 

L'année suivante, Quiroga’ revient @ la maison paternelle : il se 
jette aux pieds de son vienx pete; tous déux confondent leurs san- 
glots, et la paix se cimente un moment entre les reproches de Pun et 
les protestations de l’autre. Mais Facundo n’a rien changé & ses habi- 
tudes désordonnées : 11 se signale aux jeux et aux courses par de nou- 
velles violences, par des distributions de coups de poignard ; il se rend 
tellement intolérable & tous, gue sa position devient peu sire. Une 
grande pensée alors s’empare de son esprit : le déserteur du régiment 
des Arribefios prend la résolution d’aller joindre la montonera de Ra- 
mirez, débris de celle d’Ariigas. La célébrité criminelle de cette bande 
et sa haine pour les villes sont parvenues jusqu'aux Llanos et tienment 
les autorités dans I’épouvante; Facundo part pour s’associer aux fli- 
bustiers de la pampa. Ses compatriotes alarmés instruisent le gouver- 
neur de San Luis du projet infernal qui le guide : Dupuis le fait arréter 
et jeter en prison. Toutefois cette prison devait étre le premier éche- 
lon de la fortune de Facundo. C’ était en 1818 : San Martin avait dirigé 
sur San Luis un grand nombre d’officiers espagnols faits prisonniers 
aa Chili. Un jour, soit qu’ils y fassent poussés par les vexations ou par 
Ja souffrance, soit qu’ils prévissent la possibilité de rejoindre les ar- 
mées de la métropole, les captifs se soulevérent, ouvrirent les portes 
des cachots od étaient renfermés les coupables. Facundo était du nom- 
bre de ces derniers; lorsqu’il se vit libre, il s'arma de ses fers, fendit 
le crane de celui qui l'en avait délivré, fondit 4 travers le groupe des 
mutins et laissa derriére lai une longue allée semée de cadavres; on 
parla de quatorze victimes. Ce n'est peut-éire la qu'un réve de l’ima- 
gination du peuple, qui se plait a grossir les faits pour grandir les types 
de son adiniration ; mais Facundo acceptait cette version comme un 
titre de gloire. Ce qu’il y a de certain, c'est qu'il se mit & la téte de 
plusieurs détenas et soldats, et qu’il parvint a étouffer le souléve- 
ment et se réconcilier avec le pouvoir. Son nom retentit de toutes 
parts, purifié, aux yeux de ses compatriotes, des taches qui le souil- 
laient. 

Facundo revint a la Rioja muni d'une lettre témoignant de sa con- 
duite , et il montre fidrement aux gauchos subjugués par son audace 
les nouveaux titres qui justifient la terreur que son nom inspire déja. 

Ici se termine la vie privée de Quiroga. Nous avons omis une longue 
série d’anecdotes qui ne peignent que sa mauvaise éducation el ses 
instincts féroces ; nous nous sommes borné 4 rapporter celles qui ex- 


LES ETATS DE 1.\-PLATA. GA 


pliquent le caractére de fa lutte et qui forment le type des caudillos. 
Mais, avant de passer outre, il nous reste encore qualques traits & es- 
quisser, Une personne-qui nous a fourni heaucoup des fails que nous 
avons racontés nous (lit en parlant de la jeunesse de Quiroga, son 
ami d’enfance : 

« Jamais Facundo ne fit usage de liqueurs. 

« Il ne déroba jamais, méme dans les besoins les plus pressants, 

« Non-seulement il aimait a combatire, mais il payait pour trouver 
des adversaires. 

« Jamais il ne s'est confessé ; il _m’a avoué lui-méme qu'il ne 
croyait A rien. 

« Il était trés-dissimulé; i} laissait entendre qu’il avait des présages, 
el il aimait 4 se faire passer pour devin. 

« I} se plaisait 4 répandre la crainte et la terreur. » 

Toute la vie publique de Quiroga nous semble résumée dans ces 
quelques mots. Tel est le caractére de l'homme de Ja nature dans les 
eampagnes pastorales de la république Argentine. Facundo est un 
type de la barbarie primitive : sachevelure noire, longue, abondante et 
erépue , tombait en anneaux sur son front comme les serpents de la 
léte de Méduse ; sa voix élait rauque parfois et son regard terrible. 
Facundo ne connut de frein d’aucun genre. Un: jour, emporté par la 
colére, il tuait un jeune homme dans une dispute de jeu; un autre 
jour il arrachait les oreilles de sa maitresse parce que. celle-ci lui de- 
mandait trente piastres pour la célébration d’un mariage anquel il 
avait consenti; le lendemain il souiflettait 4 Tucuman une charmante 
jeune fille qu'il n’avait pu séduire ; un autre jour encore il fendait la 
téte de son fils Juan d'un coup de hache, parce qu’)! n’avait pu le faire 
taire. Dans tous ses actes tl se montrait semblable & Ja béte fauve. 
Ne sachant se faire aimer, il voulait étre redouté. Incapable de faire 
mouvoir les ressorts du gouvernement civil, il se servit de la terreur 
comme d'un expédient. 

Cependant Quiroga se prévalait d'une grande sagacité et d'une ca- 
pacité d’observation peu communes, et il moptrait parfois une teinte 
de sagesse salomonienne. On se rappelle que le roi des Juifs ordonna 
un jour de partager en deux un enfant dispute, afin de découvrir la 
vraie mére. Le peuple argentin a conservé le souvenir d’un fait ana- 
logue de la vie de Quiroga. 

Un vol avait été commis dans une compagnie, at.tous les moyens 
employés pour en connaitre l’auteur étaient restés infrugtueux. Le gé- 
néral fait former les rangs, et distribuer autant de petites baguettes 
d'égale dimension qu'il y avait de soldats; puis, d'une voix assurée : 

« Le coupable, dit-il, est celui dont la baguette sera (rouvée demain 
matin plus grande que celle de ses camarades, » 


ete ted 


62 LES éTaTs DE) LA PENBA. 
Le lendemaia,: ja tnoupe. est.rassembide; Quirega proce a I exa- 


mep,, La baguette, &.up.: soldat, est: plus courte. que.celte des: autres. 


ak Misérable.t- seri: le-chefidinne.veixiterrible, vest toi'qui es Ye 
cael 6 2 ya perrab pe bl te Pe ceed ete 


, Gélait lyren effet. ; son. trouble lo larseait assex' voir. Terpédient 
ost simple : le.crédale, cece que ba: hagueme ne potssit, 
Payait.yn pen conpée,.., ee ee tee. be 


Un aptye jour, quelques, partion de Léquigement, Wun made 
été dérohées, et l'on, s\¢lait. liveé. 3 denaines retherobes. Feeando: fait 
ragsembler Ja.troupe, qui,défile. devant jui-> ila-lee bras cromds, le 


regard; ixe, scrulatear. ed. terrible: e’est la statue de. Jupiler:tonnant. 
dis Blanes, tonta coup SUX, ee ree = bres: hea dit dan 


ton- bref; |... a oe 
6 Ob est réquipemant?. ot 
_, 7 TA, Seignenr, répood le: saldat en. i goant am ye a 
.. — Quatre tireurs! » séerie.alors Quiroga. - : 
Un autre jour, i} mtercompt un gaucho répondant 2 une aceasa- 
tion. en ee 
«Ce fripon ment}. g'éerie-til ; allona, cént coups de fouet !.. 
| Lorsque le conpable se fut dloigné., Quiroga dit ; ane perisre qui 
.élait présente : 
~ « Sachez que, lorsqu’un gaucho fait, en saiaae ides marques avec 
son pied, c’est upe preuve qu'il ment. » 
Le coupable avaua qu’il avait, en effet , dérobé une paire de- boents. 
Des jugements de ce genre se trouvent par centaines dans la vie de 
Facundo. Ils dénotent une intelligence supérieure ; aussi n’ont-ils pas 
peu servi A lui faire une réputation mystérieuse parmi les grossiers 


habitants de la pampa, gui en étaient venus a lui attribuer une pnis- 
sance surnaturelle. 


VJ 
La Rios. 
Le Commandant de campagne. 


La province de la Rioja est située au nord de celle de San Juan, dont 
elle est séparée par le désert. Les rameaux de la chaine des Andes di- 
visent la partie occidentale en lignes paralléles et forment des vallées 
ou l'on rencontre diverses bourgades, entre autres los Pueblos et le 
Chilecito (petit Chili), ainsi nommé par des Chiliens qu’attira la répu- 
talion des mines fécondes de Famatina. Du cété de l’orient s’étend 
une plaine sablonneuse desséchée par les rayons ardents du soleil ; 2 
son extrémilé seplentrionale, au pied d’une montagne couverte jus- 





RES E RATS DE: LA PLATA. 63 


qua $2.¢16:d' pee: ndgéiatibin paiseatte, gitdd squetette de la Rioja, 

Nile solitaire, sans fawhoongs dt fiétrie-comote Jérasatem an piéd du 
mont des, Oliviers. Aw, sudset a grande distanes s‘élévent Tos ‘Colora- 
dos, colline d’argile pétrifiée, dont les découpures réguliéres prénnent 
Jes, formes les plus iltoresques et-‘les' plus fantastiqnes : tantdt on 
Grou. VOIR, Bae eAuraiile: —polia : avec des ‘bastions avancés; ‘tantét des 
tours et des chateaux forts en runes. Enfin, au saé-t8€: au'tilied de 
Wastes, Opser ay sontles,Ldanos (plaings),, pays inégal, en dépit de son 
‘Rom, o96ib loxvrianiie; qui nourbit jadis:des milliers-de troupeaux: 

Laspect dé la Rioja est semblahle 2: celui:de la Palestine: Comme 
fans la Judée,: e’eat.an-étrange assemblage de monts désolés et de 
\Fertes. ggilines;; ¢'ebt Ja méme terse rougeatre; d'une stérilité déses- 
pérante ou d'une fécondité merveilleuse; ce sont les mémes produits, 
les mémes orangers, les mémes vignes, ‘Tes: mhéines figuiers aux fruils 
exquis, croxssant sun tes:bords d’ua autre Jourdain étreit et fangeux. 
Et ce qui rappelle surtout leg'souvenirs bibliqaes, c'est la physio- 
nomie palriarcale.des paysans: de‘ la Rioja. Tous, 4'la maniére des 
peuples de | Orient, portent une longue barbe qu! descend souvent 
jusque sur lear poitrime :ils ont l'air-tmste, taciturne, grave et rusé de 

. VArabe ; comme lui.ils chevauchent montés sur un ane, et ils se cou- 
vrent parfois de peaux de chévres, comme |’ermite d'Engaddi. fl est 

. des localités ot |l’ow vit exelustvement de lentilles et de miel sauvage: 
saint Jean, dans le désert, se neurrissait de lentilles. L’habitant des 
Lianas est le seul 4 ignorer qu'il est l'étre le plus malheureux de la 
ferre; el, grace a son ignorance, si la faim ne vient pas Vimportuner, 
il vit heureux. 

Nous devons ajouter, pour fondre les souvenirs ‘du moyen Age avec 
les couleurs de |’Qrient, que la Rioja a é(é pendant plus d'un siécle le 
thédtre de la lutte de deux familles illustres, de méme que les fiefs 
italiens ou figurent les Ursins, les Colonna et les Médicis. Les querelles 
des Ocampos et des Davilas forment toute l’histoire de la Rioja civili- 
sée. Ces deux familles antiques, riches et titrées, se disputent long- 
temps le pouvoir et partagent la population en factions, comme les 
Guelfes et les Gibelins. 

La politique de Buenos-Ayres s’appliqua souvent a calmer ces haines 
héréditaires. Le traité de Lantaro porta les deux familles & marier un 
Ocampo avee une demoiselle Doria y Davila. Tous savent qu'il en était 
ainsi parfois en Italie. Ici Roméo et Juliette furent plus heureux. 

Vers la fin de 18417, le gouvernement de Buenos-Ayres, pour détruire 
les fiefs de ces maisons, envoya un gouverneur élranger a la province, 
Je senor Barnachea , qui ne tarda pas & tomber sous V'influence du 
parti des Davila. Ceux-ci avaient pour appui D. Prudencio Quiroga, 
colon des Llanos, que le peuple aimait beaucoup, ct qui fulappelé a la 


64 LES ETATS DE LA PLATA. 


ville en qualité de receveur et. d’alcade. Ilest & remarquer qu’avec le 
pére de Facundo la campagne pastorale pénétre comme élément poli- 
tique, quoique d'une maniére noble et, \égiime,:au sein. — ci- 
vils. Aussi.la seéne ne tarda- ‘elle pag a changer... 

Apres | ’événement de, San Luis, Facundo,se présente dans leg Llanos 
rev du presii fe de. aon eet xp Les, factions, qui divisent la 

Rioja ne tardent pas a - salliciter: son, concours. Les Qcanapoa;, qui.par- 
viengent au gouy ernemept en 4820, Jui donnent, le. titre de, majer des 
milices, avec le. pouvoir d commandant, de, campagne. Ici. dane.com- 
mence la vie pu blique, deka acunda, L’élément,barbare de Ja, province, 
Cette troisiéme entilé qui apparait avec Artigas au siége de, Mauteydeo, 
va se montrer a la Rioja. C’est on moment. critique: dang. histoire sles 
peuples pasteurs de Ja républigue Argentine ,: il est pour esx (aus, un 
jour od le pouvoir qui chancelle, ponssg soyt parle: ‘bgsoin: d'an!segours 
exlérieur, soit par la crainte que lui Inspire. UR. hemme - qudacieux, 
choisit cet homme pour commandant de campagne. C’est.le,chewal des 
Grecs, que les Troyens s ‘empresserentd’ introdmre dans la, cite, ., 

Sur ces entrefaites avait lieu. a S; an, Juan.le-somlévement da 1%. régi- 
ment des Andes, de retour du Chili, Epangisge Aldao at Gorre, mar- 
chent vers Je Nord afin de joindre Giemes,; caudillo de, Salta. La, gené- 
ral Ocampo, gouverneur de la; Rioja, youlant, leur COMper le passage. 
convoque toules les forces de la province et se prépare a livrer .ba- 
taille. Facundg se. présente, 2, la, \éte deg habitants.des Llanos. Les 
deux. partis en viennent aux mains, eliquelques, minwtes.pujfisent au 
Bas régiment pour, prouver que | a rébellion ne Jui Anal rien, fait, perdre 
de son ancienne bravoure.,,. seam ic 

Corro et Aldao ; S ‘avancent ‘sur. la ville. ‘Les ‘vainens.cherchens » se 
rassembler en prenant ‘la direction des LJanos, oi} ils, pquvaiens.aiten- 
dre des secours de San Juan et de Mendoza. Cependant Facundo quitte 
le point de réunion , tombe j sur,Varrigre-garde des vainquears, teles 
trainards ou les fait prisonpiers, | Hest le, seul qui, soit doug ,d’ane. vue 
particulidre, le seul qui agisse de son propre maonzement. Il, ses! senti 
appelé an combat, et yr n "attend pas, quion ly, pousse,. Il, ya plus; i 
parle avec ‘dédaip du genéral et du gouvernement; il annonces qu'il 
est prét a agir désormajs: 2 sa guise. On.  agsure, qua les principaux 
chefs de l’ armée pressalent Ocampo de. le; faire arréten, juger, et fasil- 
ler. Sile général le.se rendit point ace.conseil, ce fut peut-éiee moins 
par modéralion que parce. qu, "il avait compris que Quiroga était. déji 
plutét un allié redoutable gu'un subordonné...,. 

Un arrangement ¢ eut lieu entre le gouyernesput, et Aldao. u fut con- 
venu que celui-ci se retirerajt vers, San, Luis. on itinécaire fut fixé it 
travers les Llanos, et des ressources fiirent mises a.sa disposition jus- 
qu’a sa sortie du territoire de la Rioja. Fagundo, chargé d’exécater 


LES WATS DELA PLATA. 65 
eette‘partie des eonventions, accompagna le chef rebelle dans les Lla- 
N08, 

Mais Quiroga a deja la ‘conscience de sa force. Ila pu, en tournant 
le dos & la cité, iui dire -: © ville! c’en est fait de toi! Informé de 
ce8: dispositions hostile Aldao lui offté cent hommes de ligne pour 
s'emparer de la Ridja, a ta condition ‘qu'il lui servira plus tard d’auxi- 
liaire. Quivaga accepfe avec empressement ; il retourne sur ses pas, 
fait avréter les autorités et leur envoie des confesseurs, avec l’ordre de 
se préparer 4 la mort. Quel est son but én opérant cette révolution? 
It n’en a aucun : il s'est senti des forces, a étenda le bras et renversé 
la cité: voila tout. 

Les principaux de la Rioja, parmi leagdels se trouvait le docteur 
Gabriel Ocampo, ancien ‘mimistre, recoururent 2 la protection de 
Lorca, l'un des chefs'des troupes mises par Aldao & la disposition de 
Quiroga. Le brave officier accepta cette mission et la remplit avec zéle. 
Facundo, ‘dont l'élévation n’était pas encore bien assurée, consentit a 
deur accorder !a vie. Sentant alors le besoin d’augmenter Ie nombre 
de ses soldats, i] gagne Araya, compagnon d’armes de Lorca, et, d’ac- 
cord tous deux, ils tombent sur le reste des forces d’Aldao, et le com- 
mandant de campagne de la Rioja devient ainsi chef de 400 hommes 
de ligne, des rangs desquels sortirent dans la suite les officiers de ses 
-armées: | | 

Facundo se soavint que D. Nicolas Davila était expatrié 4 Tucuman. 
le fit vemir pour lui confier le fardeau du gouvernement, ne gardant 
pour lui que le pouvoir dictatorial dont il joutssait dans les Llanos. 
La transition était si brusque, qu’ elle ne pouvait s’opérer d'un seul coup; 
Fesprit de la cité était ‘encore trop fort pour étre remplacé facilement 
par celai de la campagne; un docteur en droit valait encore mieux 
pour gouverner qu'un péon quelconque. Tout cela a changé depuis. 

Davila aceepta la part qui lui fat faite. Les haciendas et les proprié- 
és de sa famifle étaient sitaées dans les environs de Chilecito : la se 
troavait naturellement concentrée la force morale qui devait étayer son 
pouvoir. Il y établit an hétel des Monnaies et y transporta sa résidence, 
afin de se soustraire le plus possible 4 !’influence des Llanos et 4 la 
domination de Quiroga. 11 passa bientét d’une mesure purement dé- 
fensive & une attitude plus décidée. Mettant 4 profit absence du com- 
mandant de campagne, qui parcourait la province de San Juan, ils’en- 
tendit avec le capilaine Araya, pour 's'emparer de sa personne 4 son 
retour. Facundo, informé de ces dispositions, revint secrétement dans 
les Llanos et fit assassiner Araya. Le gouvernement lui enjoignit de se 
présenter pour se justifier de ce crime : vain simulacre de pouvoir ! il 
n’y avait plus qu’a en appeler aux armes. 


Facundo envoya de son cété 4 la Chambre des représentants une 
Janvien 4858. 5 





66 LES ETATS DE LA PLATA. 

requéle par laquelle il exigeait la déposition du gouverneur. L’assem- 
blée avait plusieurs fois, et toujours en vain, sollicité le retour de ce- 
lui-ci et le rétablissement de |’hétel des Monnaies 4 Ia Rioja. Irritée 
contre Davila, elle consentit 4 la demande du redoutable gaucho. 

Davila avait rassembié un grand nombre de soldats ; if était abon- 
damment pourvu d’armes, et tous ses partisans élaient disposés a ten- 
ter un supréme effort pour sauver le pays du joug du caudillo. 

Le bruit des funestes événements qui se préparaient parvint jusqu’a 
San Juan et 3 Mendoza. Les gouverneurs de ces provinces envoyérent 
une personne pour tenter un arrangement ; Corbolan , depuis ordon- 
nance de Rosas, se présenta de leur part au camp de Quiroga, qui ac- 
cepta.sa médiation. Il se rendit ensuite au sau rival, oti on lui fit un 
accueil non moins favorable. |! revint trouver Facundo pour régler les 
conditions définitives du traité; mais, sans tenir comple de sa pro- 
. messe, le gaucho s’avanca sur l’ennemi, dont les forces, attaquées & 
Vimproviste, fprent facilement mises en déroute. Davila, ralliant quel- 
ques-uns des siens, retourna vaillamment sur Quiroga et lui fit une 
blessure a Ja cuisse. Lui-méme recut une balle au poignet, et il ne 
tarda pas 2 expirer sous Tes coups. Nous devons noter en passant un 
trait caractéristique de l’esprit du gaucho : un soldat se plait 4 montrer 
ses cicatrices; le gaucho les dissimule lorsque la blessure a été faite 
par une arme blanche, parce qu’on les regarde dans la pampa comme 
une preuve de son peu d’adresse, Fidéle & ces idées d’honneur, Fa- 
cundo se garda de parler jamais du coup d’épée que Davila lui avait 
porté avant de mourir. Il est un autre fait que nous ne devons point 
omettre, parce qu’il est 2 l’honneur de Quiroga : en entrant triompbant 
4 la Rioja, Facundo fit cesser le carillon des cloches, et, aprés avoir 
adressé ses compliments de condoléance 4 la veuve de Davila, il fit 
faire au vaincu de pompeuses fynérailles. | | 

Ici finit histoire des Ocampo et des Davila, nous pourrions méme 
dire celle de la Rioja. C’est toujours un moment grave et solennel pour 
les peuples que celui ob une main vigoureuse s’empare de leurs desti- 
nées : d’ordinaire, les institutions s’affermissent ou cédent la place a 
d’autres nouvelles, plus fécondes en résultats, ou plus en rapport avec 
les idées du jour; mais il n’en est point ainsi lorsque domine une 
force étrangére & la civilisation; quand Attila s’empare de Rome, 
quand Tamerlan parcourt I’Asie, il ne reste que des décombres; et 
e’est en vain que la main de la philosophie irait les remuer pour y 
chercher les plantes vigoureuses qui naquirent de l’engrais nutritif du 
genre humain. Facundo, génie barbare, s’empare de son pays : les 
traditions gouvernementales disparaissent; les formes se dégradent ; 
les lois ne sont plus qu’un vain jouet, et rien n’est substitué , rien ne 
s’établit au milieu dela destruction. La paresse et l’incurie sont le bien 


LES ETATS DE LA PLATA. 67 


supréme du gaucho. Si la Rioja edit en des statues, comme elle avait 
des docteurs, ces statues eussent servi & altacher les chevaux. 

Facundo désirait modifier les bases sur lesquelles reposait l'impét 
public : il eut recoyrs aux moyens ‘emploient toujours les gou- 
vernements ineptes : Je monopole, la violence et la spoliation. A 
cette époque les dimes étaient adjugées annuellement, au prix de 
10,000 piastres, terme moyen ; Facundo parait dans la salle des adju- 
dications ; sa présence impose aux concurrents. « Je donne, dit-il, 
2,000 piastres et une en plus au-dessus de l’offre la plus forte. » L’of- 
ficier ministériel répéte trojs fois, et personne ne parle. Les assistants 
s’étaient enfuis un & un en lisant dans le regard sinistre du héros que 
sa mise devait étre la derniére. 

_L’année suivante, Facundo se contenta d’envoyer 4 la salle d’ adju- 
dication un billet ainsi.congu : « Je donne 2,000 piastres et une en 
sus de la plus forte enchére. » Depuis, la cérémonie de l'adjudication 
fut simplement supprimée. | 

Peu sen fallait que la dime ne rendit cent pour un. Das. la seconde 
année Facundo ne voulut plus recevoir celle des troupeaux. Tous les 
propr iétaires durent marquer sa part en son nom et la garder j jusqu’a 

ce qu’il lui plat de Ja réclamer. Les portées augmentaient; les nou- 
veaux dixiémes s’accroissaient, et, dix ans aprés, la, moitié des bes-. 
liaux des estancias de la province appartenait au commandant général. 

A la Rioja, depuis un temps immémorial, les animaux non marqués 
a un certain Age appartenaient de droit au fisc, qui en tirait un profit 
assez important : Facundo se les fit adjuger comme dédommagement 
des dépenses que lui avait occasionnées inyasion de Ia ville. 

Bientét possesseur d’un revenu annuel de 6,000 jeunes beeufs, Qui- 
roga envoie des pourvoyeurs sur les principaux marchés, 4 San Juan, 
a Mendoza, a Tucuman, partout oii ses armes se présentent, et malheur 
a qui oserait lui faire concurrence! 1] apprend & Tucuman qu'un in- 
dividu, contrevenant a ses ordres , tuait des bestiaux dans sa maison. 
Ne croyant devoir confier & personne !’enqueéte relative & ce délit, il va 
lui-méme sur les lieux, frapped coups redoublés: les habitants n’osent 
ouvrir ; il enfonce la porte d'un coup de pied, et voit un boeuf mort 
que le, maitre de la maison dépouillait , et celui-ci tombant & son tour 
frappé de mort 2 sa vue. 

Nous ne nous arrétons point 4 plaisir, & ces détails. Que de pages 
nous omettons ! que d’iniquités nous passons sous silence ! Mais nous 
écrivons l'histoire d’yn gouvernement barbare, et nous devons en faire 
connaitre les ressorts. 

Méhémet-Ali, maitre. de, Egypte par les mémes moyens que Fa- 
cundo, se livre ; une rapacité encore sans exemple, méme en Turquie : 
il é&tablit le monopole sur la plus vaste échelle et l'exploite & son profit; 


68 LES ETATS DE LA PLATA. 


mais Méhémet-Ali sort d'une nation barbare, et il s’éléve jusqu’a dé- 
siret la civilisation eatopéénne ; ‘il I'indéule' au peuple qu’it opprime. 
Facundo ,' au contraire; repdusse et détrait tous les thodes de civilisa- 
tion. Quiroga, qai n¢ pouverne’ point, 'pafce que’ gouverner est ‘tra- 
vailler pour autrai, s'didndoridé ‘aux ‘tistincts ‘d‘ahd avdti¢e sans me- 
suré. L’égoisme est te fond de 'presqut'totttes fey gratidés fipures poli- 
tiqttes'': Pacondd'hé songedit!qu"s cdncdstrer'sotis $4 tain tout ce qui 
était dissémité daiis'ta société ‘incelte gti Tetitourait’: fortune , pot- 
voir, il prend tout ; ‘tout’ ce’ ‘qu Tl! ne ‘peut aeqtérif’, nranidtes | Instrac- 
tion, tout ce qui est respectable, il'le’ pourswit aved achdrterient. Son 
aversion pour {ts personnes distidgudesdevient chaque’ four plus ma- 
nifeste : le gouverneur de la Rioja, nommé par lui, Blanco, homme 
assez vulgaire d'ailleuts, se Voit fored de'renoncer'y son poste! x force 
de vexations. La cité téut entidré est en’ butte # des procédés ‘analo- 
ued. Un soir, ‘la générale bat duns da Rioja: he'peuple;'ad signal d’a- 
" Jarme, descend dans ta rae tout armé. 'L’ennemi'est-il donc aux por- 
tes de’ Ia ville? ‘non ; ‘Quiroga 4 vodla’ se Mivertir! 0] fait former les 
rangs sur la‘ plaee’ pubtiqte, renvore' la poptidce' et ne retient que I’é- 
lite des ciloyens. ‘It leur commande des niarcliés et dds cortre-marches 
durant toute la nuit; c’est un edperal ‘instritctedr gii'formé des re- 
crues ¢t qui lance sa baguette de commandant’ la léte ‘dé cedx qui 
s’alignent mal. Il ne les congédie qu'aved lé jour, et la pafear de leurs 
visages, l'altération de leurs traits, acctisent tes f#tigues de ‘ces ridicules 
exercices. ‘ roabe ry odes Te 0 oe re ‘ 
‘ A’Buenos-Ayres; lhabiteté politique de-Rosas’a étigé ces procédés 
en systéme ; elle les:a raffinés' et lettr-& fart produire des'effets mer- 
veilleux. Depuis 1835 jusqu’en 1840," presque tous Ies' habitants de 
cette cité ont passé par les geéles. Pourquoi? qu’avaient-ils fait? C’é- 
tait une maniére de les discipliner. Rosas disait un jour & Quiroga 
qu’il n’était pas possible d’asseoir la‘république , faute de mceurs. Qui- 
roga assouplissait la ville; Rosas acheva l’oeuvre, et, dés 1844, il pou- 
vail montrer au monde un peuple qui n’avait plus de pensée, de voix 
et d’enthousiasme que pour sa personne. 

Mais revenons 4 la Rioja. is 

L’Angleterre était en proie & une fiévre d’entreprises transatlanti- 
ques. Des compagnies puissantes'se proposaient d’exploiter les mines 
du Mexique et du'Pérou. Rivadavia, qui résidait:alors 4 Londres, les 
engagea 4 porter leurs capitaux dans la-république Argentine. Les mi- 
nes de Famatina étaient assez riches ‘pour -tenter les spéculateurs. On 
s’entendit avec Baenos-Ayres : une société se forma ; Facundo prit un 
grand nombre d’actions et les paya, sans bourse délier, ‘avec le collége 
des Jésuites, qu'il s’était fait adjuger en maniére de solde. 

A tous ces moyens de fortune Qairoga en joignit un autre, qui en 


LES Etats DE LA PLATA. 69 


ruina beaucaup el qui pour, Ini, fut, des, plas, eflicaces :, il recourut au 
jeu. Son esprit. acul, mais incapable d‘embrasser upe grande sphére 
d ‘idées, ayait, d'ailleurg hespin dese livrer.d. cette occupation factice, 
o8 Ja pgssion gst, contipugilament excitée, contrarige, flattée, Jour: 
mentée,, Or, fignrez-voms.aa.que.c’esh quiup, saillados (banquier) qui a 
poar enjeu le. pouyoir, eta wie..de, ses.pariners. Facundo jouait, avec 
des fonds. illimités. dJamais il re .soulfrit,.qu’on, enleyat.de la.table Var- 
gent qui s'y trouvait.; il n’était pas, possible. de,cesser de. jouer sans 
qu’il le permit; il jonait pendant. quarapte heures qonsécutives et plus, 
ly la terrenr popr.apxiliaine, Tel.ast, le sertet. de son constant_bon- 
euy. , trooo, ab og Pte eg Sethe boos 
Ala Rioja,, personne, ne,cacenait d'argent de Ini; shy si qnelquiup,en 
possédait,, il était. augsitg).inyitd.& faire. la partie du caudilla, ¢ est-a- 
dire & Je \ui livrer,. La. plupart des commercanis ont fait faillite , leurs 
fonds étant, aliés ,semplin, jes caisses du. général. Cependant Facundo 
montra .parfow quelque modération, Up.jour qu'up.jeune homme ye- 
bait de Ini, gagnen.4,000 piasires, jl..voulut.sian. teqir,la. Le jenne 
homme, voit .un_piége dans, $a setrane et: coil. sa we en, danger, Il le 
prie de continger ; Racnndo répéte qu'il, ne: janera.pas davantage, Son 
partoer, abasourdi, jnsiste. de, nouveau ; Fagundo condescend a sa de- 
mande, regagne les 4,000 piastres qu:il avait perdups, et, Wyi fait ap- 
pliqner deyx cepts, coups de, baton pour la punir deaardménité... 
Jusqu'ici Quiroga ressemble aux autres commandants de campagne. - 
Mais il ya parcogrir, une nouvelle, voie, Nous, le guiveans,sur je \héatre 
des évdnements;,il mons spflira.d’y jeter un-regard rapide pour a 
cier les conséquences dela cineca de Vordre.cral. 


"9 Pr on .} if 1 ’ 


rm ram | <f ae VII « ery 1b *,, “8 ° t ‘ 
l, ‘ ' soget gk | _ SOCJARILITR (4825), cfer . ' 


a ee a ‘ i. # 

Facando est désormais |’ arbitre souverain. de la Rioja. Il n’y a plus 
de voix que la sienne,.d'intérét quale, sien. |.a Ripja.est.ane machine 
de guerre qu'il fera mauvyoir,a.son gre, Cependant 11 n’a jusqu’ici rien 
entrepris de nouxeau ; il.a fait ce quont aqcompli le docteur Francia, 
Ibarra, Lopez, Bustes,. o¢ qu’avaientessayé Gilemes et Araos dans le 
bord, la. deatruction de tout droit a.leur profit exclusif. Mais uz monde 
d'idées,.d'intéréts ppposés, s’agitait bors de la Rioja, et le bruit loin- 
tain des discussions dela presae et deg partis arrivait au fond des Lla- 
nos jusqu’a la résidence de Quiroga, D'un autre c6l6, Facundo n’avait 
pa s’élever sang, faire entendre 4 distance-le bruit causé par la chute de 
l’édifice social et sans attirer les regards des provinces voisines. Ri- 


70 LES ETATS DE LA PLATA. 


vadavia l’engagea 4 contribuer & I’établissement de la république ; 
Bustaz et Lopez le poussérent a s’y opposer ; le gouvernement de San 
Juan se flattait de le compter au nombre de ses amis ; on le sollicitait 
de tous:les points de se prononcer en faveur de tel ou de tel parti. A 
cette époque, la république Argentine offrait un tableau animé. Toutes 
les. passions s’entre-choquaient : ici, c’était un caudillo qui ne voulait 
avoir aucun rapport avec le. reste du pays; 1a, une population qui te- 
nail.a sortir de Visolement; plus loin, on transportait l'Europe en 
Amérique ; ailleurs, on détestait jusqu’au nom de la civilisation : en 
certains lieux on.rébabilitait |’ inquisition, en d'autres on proclamait la 
liberté de. conscience; ceux-ci criaient fédération , ceux-la gouverne- 
ment central, et chaque faction était mue. par des intéréts puissants. 
Ii fagt que nous éclaireissions ce.chaos, pour montrer le réle que joua 
Facundo et |’ceuvre qu'il aecomplit.. Pour tracer le.portrait du com- 
mandant de campagne, nous ayons. di d’abord esquisser le sol argen- 
tin, les meeurs.et.le.caractére particulier de ses habitants. Maintenant, 
avamt de faire voir Quiroga sortant de sa province, proclamant un 
principe et le faisant pénétrer pariout a la pointe de sa lance, nous de- 
vons esquisser auasi-le tableau des idées qui s’agitaient dans les villes. 
Deux-cilés, dans chacune desquelles prédominaient des tendances op- 
posées, Buenos-Ayres et Cordova, nous serviront de modéles. 

Cordova était l'une des villes Jes plus pi(toresques du nouveau conui- 
nent. Située dans un vallon formé par des terrains élevés auxquels on 
afdonné le nem de los Altos, elle s’est vue forcée de se replier sur 
elle-méme, de rétrécir et de grouper sur un méme point ses réguliers 
édifices de briques. Le ciel y.est trés-pur, I’hiver sec, I'été bralant et 
orageux. A.Vorient, Cordova posséde une promenade aux formes ca- 
pricieuses, offrant un aspect délicieux : c’est un étang encadré dans 
de larges allées ombragées par des saules séculaires. Chaque cété, 
denviron 400 pieds d’étendue, est fermé par une grille en fer de 
16 pieds de haut. Cette promenade est une prison enchantée, ot l'on 
tourne sans cesse autour d’ua charmant kiosque de style grec, immo- 
bile au centre d'un lac artificiel. Sur la place principale est la magni- 
fique cathédrale gothique, surmontée d’une énorme coupole découpée 
d’arabesques,. l’unique modéle qu’il y ait, si nous ne nous trompons, 
de l’architecture du moyen 4ge dans |’Amérique du Sud. A quatre cents 
pas de la se treuvent l’église et le couvent de la compagnie de Jésus, 
l'un des principaux établissements de cet ordre. Un peu plus loin est 
la célébre Université fondée en 1643, dans les cloitres sombres de la- 
quelle ont passé Jeur jeunesse buit générations de casuistes et de 
docteurs. L’esprit de Cordova, jusqu’en 1829, est monacal et scolas- 
tique. Aussi, en 1810, la révolution ne trouva-t-elle aucun écho dans 
cette ville. Cordova fut l’asile des Espagnols maltraités partout ail 


LES ETATS DE LA PLATA. "1 


leurs : les fils de la Péninsule ibérique étaient ‘la chez eux. Quelle 
bréche la révolte pouvait-elle faire, quelle: prise pouvaient avoir les 
idées de Rousseau, de Mably, de Raynal et de Voltaire dans la pampa, 
chez un peuple élevé par les Jésuites et isolé par la natare? 

Cordova fournit 4 Liniers des armées pour aller combattre Buenos- 
Ayres. A son tour, Buenos-Ayres, victorieuse, expédia a Cordova quel- 
ques-uns des membres de sa junte et des troupes pour y décapiter la 
métropole: Cordova, indignée, versa d’abondantes larmes et éleva un 
monument aux premiers royalistes quit tombérent sous le couteau des 
Robespierre argentins. '' 

Eno 1820,"une armée s’insurgea; son chef, Cordovan d'origine, aban- 
donna le drapeau des patriotes et s‘établit pacifiqaement a Cordova, 
heareuse-de lui ouvrir seg portes. Bustos J eréa wn gouvernement es- 
pagnol , qui parvint a'se maintenir jusqa’en 1825 , époque b mae 
les insurgés finirent par triompher de'la mére patrie. 

Arrivons maintenant 4 Baenos-Ayres. 

Pendant longtemps cette ville lutte contre {es indighnes: ‘qui la font 
disparaitre de la surface du globe; elle renait de ses reines, drspa- 
rait de nouveau, puis s¢ reléve encore; et, en 1620, elle'‘occupe dans 
les domaines espagnols une place assez importante pour que le gou- 
vernement la sépare du Paraguay et l’érige en capitainerie générale : 
en 1777, it fallut recomposer la géographie Soinieruuye: des colo- 
nies pour en faire la capitale d’une vice-royaute. | 

En 1806, ceil spéculateur de l’Angleterre, parcouraut la‘carte de 
rAmérique centrale, n’y voit que Buenos-Ayres; son flenve et son ave- 
nir. Dés 4840 les révolationnaires pullutent dans Buenos-Ayres. Quel 
mouvement s’est-il done opéré sor la rive occidentale du Rio de la 
Plata? L’Espagne n’était portée ni au commerce ni & la navigatien; la 
Plata lui importait peu. Mais, avec le temps, ce fleuve avait déposé 
dans le port des richesses qui appelaient l’attention de |’Europe; et 
l'activité des transactions avait inoculé a Buenos-Ayres les idées du 
vieux monde, avec les livres et les nouvelles que lui apportaient de 
toutes parts les navires qui fréquentaient ses lointains parages. La ré- 
sistance héroique que Buenos-Ayres opposa & V’attaque des Anglais en 
1806 accéléra le mouvement. C’est un enfant qui triomphe d’un 
géant ; elle s’enorgueillit , se prend pour un héros et s aventure dans 
de plus grandes ‘entreprises. Convaincue désormais qu'elle peut se 
suffire & elle-méme, elle entreprend fa révolution avec une audace 
sans exemple et la propage partout : le Contrat social vole de main en 
main; Mably et Raynal sont les oracles de la presse; Robespierre et 
la Convention sont ses modéles. Elle se croit appelée 4 continuer |'Eu- 
rope, et, si elle ne se proclame pas franchement francaise ou nord- 
américaine , elle nie son origine espagnole et prétend n’avoir été re- 


72 LES ETATS DE LA PLATA. 


cueillie par les rois de Castille qu’aprés étre parvenue 2 la puberté. La 
révolte éclate; des armées s'improvisent , puis viennent les alterna- 
tives de triomphes et de revers. Mais, au milieu de tout ce mouve- 
ment, Buenos-Ayres a manifesté la force dont elle est douée, et dix ans: 
lui suffisent pour se dépouiller complétement de son caractaére primitif 
et devenir européenne. ; es 3 

En 1820 elle cherche & s'organiser suivant les idées dont elle est 
imbue, Ce mouvement contiaue jusqu’a l’avénement de Rivadavia. 
Rodriguez et Las Heras avaient jeté les premiéres.bases des gouverne- 
ments libres : Loi d’ouhli,, sécurité individuelle, respect la propriété, 
responsabilité, équilibre des. pouvoirs , éducation publique , tout cela 
se constiluait et se ¢imentait.pacitiquement. Rivadavia vient d’Europe,. 
il fait tout 4 européenne, ou plutds il veut faire mieux encore : il pré- 
tend réaliser ce que-n’a pn a France répuhlicaine, ea que -repousse 
Varistocratie anglaise, ce qua l'Rurope-despotique méprise. Ce n’était 
point une illusion particuliére. a. Rivadavia, c’était une aspiration com- 
mune & toys, les habitants de Buenos-Ayres. 

Mais que pouvait-il arriver ? La foi politique que l'Europe avait in- 
culquée & cette ville était remplie d’erreurs, de théories absurdes et de 
mauvais principes; et,ses gouvernants: étaient-ils tenus d’en savoir 
plus que Jes philosophes de l'Europe |. La Franee s’était soulevée sous 
Vinfluence des paradoxes du Conérat social, Buenos-Ayres fit de méme; 
Voltaire avajt discrédité le christianisme, le.christianisme fut discré— 
dité & Buenos-Ayres ; Montesquieu distingua trois pouvoirs, trois pou- 
voirs furent formés 3 Buenos-Ayres; Benjamin Constant et Bentham 
anoulérent le pouvoir exécutif, Buenes-Ayres les imita; Say et Smith 
préchaient la liberté du commeree, Buenos-Ayres -cria:: Vive la h- 
berté du commerce! Elle croyait et confessait tout ce que les sa- 
vants de l’Europe croyaient et confessaient. 

Ce ne fut qu’aprés Ja révolution francaise de 1830 que les sciences. 
sociales prirent une nouvelle direetion et que Jes illusions commen-- 
cérent & tomber. A partir de cette époque, . arrivent de l'Europe des 
livres qui démontrent que Voltaire n’avait pas grand jugement, que 
Rousseau était yn sopbiste, que Mably: et |Raynal étaient des anar— 
chistes, qu'il n'y a ni trois pouvoirs ni contrat social possibles. Depuis 
lors, nous apprenons quelque chose cencernant les races, les ten- 
dances, les coutumes.nationales, les. antécédents historiques. Toe-- 
queville révéle pour la premiére fois le secret de l’'Amérique du Nord ; 
Sismondi découvre le vide des constitutions; Thierry, Michelet ‘ et: 


‘ 


* [faut distinguer dans M. Michelet deux écrivains, deux époques, deux ma- 
nieres; autant la premiére est grande et lumineuse, autant la seconde est fausse- 
et triste; Pune éclaire histoire; l’autre l’obseurcit en la travestissant. A. H.. 


LES ETATS DE LA PLATA. 1% 


Gaot, lesprit de l'histoire; la révolution de 1830, tout ce que ren- 
ferme de déceptions le‘ constttationalisme de‘‘Benjamin Constant. De 
quoi done accuse-t-on'Rivadavia ét Buenos-Ayrés 7 De n’avoir pas plus 
de science que'les sages de'l’ Eutope qui les égaraierit.’ © 

Favorisée jusque-ta par ‘la fortuie, Buéends-Ayrés vdtilut se donner 
une constitation de son choix; elle le voulut énergiquement, sans 
compter avec led obstacles. ‘Rivadavia, en: qiil 's’incarndit ‘vel esprit, 
contimua i’qeavre de tas Heras’: 11:fit venir Ges ‘savants; des publicistes, 
des eolons et-des vaiaseaux ; il ctéa'te‘erédit bilional, en appela & 
toutes les grandes théories sociales de l’époque,'& l'Europe enfin, pour 
la transvaser dans ’Amévique et réaliser en dix ‘ans uné ceuvre qui 
efit auparavant nécessité le travail de plustéurs'sitcles. Ce plan était-il 
chimérique? Cependant ‘Jes: créations admilhistratives de ‘Rivadavia 
subsistent encore ; 4°l'éxeeption de ‘celles qne'la 'barbarie dé Rosas 
trouva génantes pour's¢s’attentats. a liberté des cultes n’a pas été 
restreinte ;:ta pepulation ‘européenne s'est répandue das les estan- 
cias ; la banque nationale ‘est ‘une tustitutiot si'profondément enra- 
cinée, qu’elle a sauvé‘la société de fa misread laquellé'Yett' conduite 
le tyran. aa See ce oe A 

Quelque fantastique'et:si improvisé que’ fat ce systtme ‘prandiose, 

il était du moins-supportable, car Riva@avia h’4 jatnais' versé une goutte 
de sang. II n’a jamais porté atteinte 4 la propriétéde personne; et c'est 
volontairement qu'il descendit du faste de la présidence a I'humble et 
noble pauvreté de }’exil: ‘Rosas, qui l’a tant calémnié, Rosas se noierait 
dans le lac de sang qu'il a crétsé; tes 90' millions de ‘piastres dévorés 
par lai en dix ans se seraient convertis’, dan$‘les maitis de Rivadavia, 
en canaux, en cités. Que ses ennemis lui laissent donc’ la ‘gloire d’a- 
voir représenté la civilisation européenne dans ses aspirations les plus 
pures, eux gui ont mis la leur & étaler la barbatie amétidaine dans ses 
formes les plus repoussantes, tes plus ‘odieuses.-° | 

Ce n’est point I’éloge de Rivadavia et des siens que nous tracgons, 
c'est leur apothéose; car tous'sont morts pour la république Argentine. 
ll y a longtemps que l’anciew parti unitaire a succombé, comme celut 
de la Gironde. Toutefois, malgré ses illusions et ses fautes, il y avait 
en lui tant de noblesse, que la génération actuelle lui doit les honneurs 
fanébres. [l existe eneore wm assez grand nombre de ses membres, 
mais non plus comme parti; ce sont les invalides de la Plata, débris 
vénérables, mais sans avenir. 

Ces unitaires forment un type a part : 

L’unitaire modéle marche droit, la téte haute; il est impassible, 
comme !’homme vertueux d'Horace ; il parle avec emphase et termine 
sa phrase par un geste dédaigneux et d’un air concluant ; il a des idées 
fixes, invariables ; & la veille d’une bataille, i! est tout entier & la dis- 


ets 


74 LES ETATS DE LA PLATA. 


cussion d'un réglement ou d'une formule légale ; les formules légales 
sont le culte extérieur qu’il rend & Ja constitution et aux garanties in- 
dividuelles, ses seules idoles. Sa religion est l'avenir de la République, 
dont l'image indéfinissable, mais grandiose, lui apparait & toute heure 
couverte du manteau des gloires antiques et ne lui permet pas de 
s’occuper du présent. L’ame de chaque unitaire décapité par Rosas a 
da abandonner son corps sans songer au bourreau. Il est impossible 
de s’imaginer une école plus raisonneuse, plus déductiye, plus entre- 
prenante, ef qui ait en méme temps manqué de plus de sens pratique. 
Arrive la nouvelle du triomphe de ses ennemis : tous la répétent ; les 
documents officiels la confirment, ainsi que le retour des vaincus, dont 
les blessures attestent la lutte; I’unitaire n’y croit pas, et il s'appuie 
sur des arguments si concluants, qu’il finit par vous faire douter de ce 
que vous avez sous les yeux. Il a une foi tellement vive dans la supé- 
riorité de sa cause; il lui consacre sa vie avec tant d’abnégation et de 
constance, que ni l'exil, ni la pauvreté, ni le temps, ne sauraient re- 
froidir son ardeur. On le distingue aussi 4 ses maniéres courtoises, & 
son air cérémonieux et solennel.' Hi n’a point de rivaux dans les jours 
de galas, et, quoique accablé par l’age, il s¢ montre encore plus gai, 
plus sémillant, plus aimable avec les dames, que neé le sont ses fils. 

Les formes ont disparu avec: le mouvement démocratique, et cepen- 
dant il eat été difficile de donner une idée de I’élégance et du rafline- 
ment de la société de Baenos-Ayres avant 4828: Tous les Européens 
qui a visitaient croyaient se trouver en: Europe, dans les salons de 
Paris : rien n’y' manquait, pas'méme la pétulance cranigalnes qui 66 
faisait remarquer alors dans le dandy argentin: 

Nous nous sommes arrété 4 ces détails pour caracténser Vépoque 
ou il était question de constituer Ja république. Cordova, espagnole 
par son éducation religieuse et littéraire, emmemie des innovations 
révolutionnaires, et Buenos-Ayres, oi tout était nouveauté; mouvement 
et révolution , Cordova et Buenos-Ayees sont.les deux cdtés saillants 
des partis qui divisaient toutes les villes, dans: lesquelles élaient en 
guerre les éléments. que lon retrouve parmi tous es peuples. civilisés. 

A ces éléments d’antagonisme vennit se joindre le relachement de 
tout lien national produit par ta révolution de l’indépendance. Ferdi- 
nand VII une fois renversé du tréne, l’autorité cesse d’exister; | Es- 
pagne se réunit en juntes pravinciales qui refusent d’obéir a ceux qui 
gouvernent au nom du roi. Cette nouvelle arrive en Amérique, et 
Y Amérique se sépare de |’Espagne. A la fin de la lutte, quatre Etats, 
la Bolivie, le Paraguay, la Bande-Orientale et Ja république Argentine, 
surgissent de la vice-royauté de Buenos-Ayres : cest la fédération de 
la vice-royauté. La république Argentine se divise en provinces, non 
en se conformant aux anciennes intendances, mais par villes : c’est la 


LES ETATS DE LA PLATA. 75 


fédération des cités. Voila donc une autre pomme de discorde ; aussi 
les partis, aprés s étre donné les noms de royalistes et de patriotes, de 
congressistes et d’exécutivistes, de rétrogrades et de libéraux, finis- 
sent-ils par s appeler fédéralistes et unitaires. 

Mais la république Argentine est constituée géographiquement de 
telle facon, qu'elle doit rester unitaire, quot qu’on fasse. Sa superficie 
plane, ses fleuves aboutissant & un port unique, la rendent fatalement 
une et indivisible. Rivadavia, qui connaissait parfaitement les besoins 
du pays, lui conseillait de former une constitution commune 2 toutes 
ses provinces, et de faire de Buenos-Ayres un port national. Aguero, 
son écho dans le congrés, disait aux habitants de cette ville , avec 
son accent magistral et unitaire : 


« Donnons volontairement aux peuples ce qu’ils exigeront plus tard 
de nous les armes 4 Ja main. » 

Le pronostic se réalisa 4 un met prés. Les provinces ne réclamérent 
pas le port de Buenos-Ayres les armes 4 Ja main, mais 2 l'aide de la 
barbarie qu’elles lui envoyérent avec Facundo et Rosas. Toutefois Bue- 
nos-Ayres garda la barbarie avec son port, qui ne servit point aux pro- 
vinces, mais 4 Rosas seul. 


Nous avons dii exposer tous ces précédents avant de continuer la 
vie de Quiroga, car Facundo était l'antagoniste de Rivadavia. Tout le 
reste n'était qu’intermédiaire et transitoire. Le parti fédéral des cités 
se rattachait au parti barbare des campagres. La république était 
sollicitée par deux forces unitaires , l'une qui, émanant de Buenos- 
Ayres, s'appuyait sur les libéraux de |’intérieur ; l'autre qui, répandue 
dans les campagnes, s'appuyait sur les caudillos déja maitres des vil- 
les : la premiére civilisée, constitutionnelle, européenne; la seconde 
barbare , arbitraire,. américaine. 

Ces deux forces étaient parvenues & leur plus haut point de déve- 
loppement : un seul mot suffisat pour engager la lutte. Cependant la 
force barbare était disséminée dans toute ‘la: république divisée en 
provinces, en cacicats ; il failait une main puissante pour la fondre en 
un tout homogéne. Quiroga s offrit por la esata de.cette grande 
ceuvre. 

Le gaucho argentin est éminemment scivinia: ‘Baenos-Ayres, 
Santa Fé, Cordova, los Llanos, ont chacun leur caudillo, qui n’a d’as- 
pirations que pour sa terre natale ; les autres provinces sont & ses 
yeux des ennemies ou des étrangéres. Aprés s’étre rendu maitre de 
Santa Fé, Lopez ne s’occupe pas de ce quise passe autour de lui, & 
moins qu’on ne |’y force : mais les cauddios ne pouvaient pas faire 
que les provinces ne se touchassent point de toutes parts ; ils ne pou- 
vaient empécher qu’elles finissent par s’unir; l’intérét commun le 


16 LES ETATS DE LA PLATA. 


leur commandait , et de 1& cette unité qu’ils avaient combattue avec 
tant d’acharnement. 

Nous avons git que les courses et, les voyages de Quiroga avaient été 
le point de départ de son ambition. En effet, Facundo, quoique gau- 
cho, n’a point d’attachement pour telle,on elle. province :, iJ est rio- 
janais, mais il a été éleyé & San Juan,;, il a vécu a Mendoza ;.il a habité 
Buenos-Ayres. Il connait toute la répyblique, soy regard. embrasse. un 
vaste horizon. Majtre de la Rioja, il, aspire & se. montyer,revétu dy 
pouvoir dans le pays om il a,appris %.lire, dans la. yille ob i a congtrait 
des murs, dans celle oa, i], a. été déleny ef ov ij.a Sau wne-actian dé, 
clat. Si les événements Je, poussent A sortir de sa. province, rien ne l'ar- 
rétera. Bien différent d’Ibarra, et de Lopez,.qui naimept.qu’a ee dé- 
fendre sur leur propre, territaire, .i] aflaquera yolontiers le. lerritoire 
voisin et sen emparera,. Les, petites cayses produisent sonvent. de 
grands effets .: Vunité barbare va, se copsommer parce qu’un gaucho 
malo a erré de province en province, canatrusant des 2 snus et distri 
buant des coups de coufeau. 


wtata fg? He Ae gn fad ari »? 


nt ! oo gael a ys ae pete, Ef ft or Jo: «ie 


Wag. cae: eae 
' en .,, | ESSats. ... a 

Telle était, en 1823, la physionomie politique de la république Ar- 
gentine lorsque le gouvernement de Buenos-Ayres invita les provinces 
a se réunir én congrés pour se donnér une forme de gouvernement 
général. Cette ouvertate fat accueillie partout avec faveur, soit que 
chaque caudillo pens&t s établir chef légitime de sa province, soit qu'il 
ne fat plus possible de se refuser 4 1’accomplissement d’un veeu si rai- 
sonnable. Quiroga lui-méme l’accueillit avec enthousiasme. 

A cette €poque, la République se préparait 41a guerre du Brésil*. On 
avait donné l’ordre 4 chaque province de former un régiment pour 
Varmée expéditionnaire. Le colonel Madrid fut envoyé 4 Tucuman pour 
y réunir les recrues qu’il devait commander. Les autorités locales se 
montrant trop lentes & gon gré, il s’empara du pouvoir, afin de remplir 
plus promptement sa mission. Cet acte subversif, eommis par un dé- 
légué de Buenos- “Ayres contre un gouvernement provincial , fit croire 
que cette ville nourrissait des idées d’envahissement. Voulant dissiper 
ces soupcons, Rivadavia chargea Facundo de se rendre a Tucuman et 
de rétablir les autorités provinciales. Madrid s’ empressa de donner des 
explications ; il protesta de son dévouement , mais il était déja trop 


* Cette guerre avait pour objet de disputer au Brésil la Bande-Orientale, dont 
il s’était emparé deux ans auparavant. 


LES ETATS DE LA PLATA. 17 


tard; Facundo était en marche, et il fallait se préparer au combat. 
Madrid pouvait disposer de troupes en passage a Salta; il se contenta 
de prendre cinquante fusils et autant de sabres, ce qui devait, croyait-il, 
lai saffire’pour ‘anéantir la petite armée de Quiroga. i 

Le colonel Madrid‘ est un des typés particuliers au sol argentin. Il 
commenca dés Page de'quatorze ‘ans a fairé'la guerre aux Espagnols, 
et les' prodiges de sa valeur ‘romanesque dépassent, pour ainsi dire, les 
limites du possible: f'4 pris’ part’ ¢ent quarante combats; dans tous 
son épée a été ébréchde et temté de sang”: l’odeur de la poudre et le 
hennissement ‘des ' chevaux: le'transportent ;' et; dit la bataille étre 
perdue, i! sabre toat-ce qui se présenté devant lui, cavaliers et fantas- 
sins. ‘Officier et' poéte, c'est un Tyttéé' qui anime le soldat par ses 
chants guerriers': c'est ‘le chuntear dont nous avons tracé le portrait ; 
cest le gaacho civilisé,‘se dévouant a la Iiberté. Malheureusement ce 
nest point un ‘gériétal dans toute !’acception du mot. L’intrépidité 
lemporte en:lui sur toutes les qualités du’ commandant. Ainsi, & Tucu- 
man, quoiqu’il le puisse, if'e réanit pas de forces suffisantes; il en- 
gage la lutte avec une poignée d’hommes. Fatundo était’’ la téte de 
deux cents fantassins et d’une nombreuse cavalerie ; Madrid n’a sous 
ses ordres que cinquante fantassins et quelques escadrons de milices. 
It marche au combat, met en fuite Ia cavalerie de Fagundo et Facundo 
lui-méme. L’infanterie de celui-ci reste en cofonne serrée : Madrid or- 
donne une charge et n’est point obéi. Il avance seul : son cheval s’a- 
bat, if le reléve, frappe, blesse, tue tous ceux qu'il peut atteindre, 
jusqu’a ce que cheval et cavalier tombent criblés de balles et de coups 
de baionnettes. La victoire n'est plus douteuse : Madrid est par terre ; 
des coups multipliés le percent de part en part. Facundo retrouve 
enfin son drapeau, qu’if avait perdu; il est vainqueur, et Madrid n’est 
plus : son équipement, son épée, son cheval, tout est la, excepté son 
cadavre, que l’on ne peut reconnaitre au milieu des nombreuses vic- 
times qui gisent sur le sol. en ae 

Madrid, couvert de onze blessures, s’était trainé jusqu’’ un buisson 
ou son domestique le’ rencontra en proie au délire et criant au bruit 
des pas qui s’approchaient : « Je ne me rendg pas ! » Le colonel Ma- 
drid ne s’était jamais rendu. 

Telle fut Vissue de la fameuse action de Tela, premier essai de 
Quiroga hors des limites de sa province. Facundo a vaincu le brave 
des braves, et il conserve son épée comme trophée de sa victoire. S’ar- 
rétera-t-il la? Le gaucho malo a déployé 4 Tela un drapeau gai n’est 
poimt argentin, un drapeau de son invention : cest une étoffe noire 
avec une téle de mort et des os en croix. L’étendard du général des 
Llanos offre |’aspect de Ja destruction... 

Mais bientét le rouge succédera au noir; tout deviendra rouge dans 


18 LES ETATS DE LA PLATA. 


la République ? le drapeau de l'armée, le vétement du soldat et la 
cocarde que tout citoyen devra porter, sous peine de mort; les mai- 
sons de Buenos-Ayres seront peintes en rouge ; les rideaux, Jes tapis 
et jusqu’a la vaisselle, tout sera rouge: voici venir Ja terreur, le sang 
etlabarbarie. || 

Les habitants de Buenos-Ayres ne durent pas se contenter de la co- 
carde ; il leur fut imposé de se décorer de rubans rouges, en témoi- 
gnage de leurs sympathies pour Rosas. Si par hasard quelqu’un oublie 
son ruban en changeant de vétement, la police viendra en aide & sa 
mémoire. Elle échelonnera des masorqueros dans les rues et surtout 
aux portes des églises, au sortir des offices ; ses agents distribueront 
sans pitié des coups de nerf de boeuf 4 ceux qui auront négligé la cou- 
leur du tyran. Siun homme porte le ruban noué négligemment, des 
coups de nerf: c’est un unitaire. Le porte-t-il petit, des coups de 
nerfs : c’est encore un unitaire. S’abstient-il de le porter, on l’égorge 
comme contumace. 

Bientét il ne suffira plus de se décorer du ruban rouge; il faudra se 
montrer en public avec le portrait de Rosas sur le coeur, comme 
marque d'un amour ardent, avet cet exergue : « Menrent les sauvages 

et immondes onitaires! » 

Croit-on que cette ceuvre d’avilissement, que cet attentat 4 la dignité 
personnelle d’un peuple s'arréte 1a? Non : ce peuple n’est pas encore 
assez discipliné. Un matin paraitra au coin d’unerue de Buenos-Ayres un 
homme peint, en papier, avec un ruban flottant d’un demi-métre. Dés 
que quelqu’un Vapercevra, il retournera sur ses pas, effrayé, répan- 

dant partout l'alarme : on entrera dans la premiére boutique, et !’on 
~ en sortira avec un ruban flottant d’un demi-métre. Dix minutes aprés, 
toute la ville sera dans les rues, décorée de son immense ruban. C’est 
ainsi que l’on parviendra 2 ne former qu’une seule opinion. Comme 
la peste, la terreur est un: fléau. Rosas travailla durant dix ans 2 !'i- 
noculer, et personna ne parvint & s’y soustraire. 

Mais reprenons le fil des événements. Facundo entra triomphant a 
Tucuman et revint & la Rioja quelques jours aprés, sans commettre 
aucun acte notable de violence, mais ernemi, sans qu’on sit pourquoi, 
du président qui lui avait confié la mission de déposer Madrid. Il se 
prononca contre Rivadavia comme il s ‘était prononcé contre Aldao. Il 
sentait le besom de détruire. 

Vers cette époque, une importante question vint compliquer les 
affaires. Le gouvernement de Buenos-Ayres proposa la liberté des cul- 
tes, et la partie la plus éclairée du clergé approuva et soutint la loi. 
Cependant cette question ne fut pas accueillie dans les provinces, 
comme elle l’avait été a Buenos-Ayres. Cordova et San Juan s 'indigné- 
rent; un soulévement.eut lieu dans cette derni¢re cité. Il yenait d’étre 


LES ETATS DE LA PLATA. ‘99 


comprimé, lorsqu’on apprit que Facundo était aux portes de la ville, 
avec un drapeau noir orné d’une croix sanglante entoarée de ces mots: 
« La Religion ou ta mort !'» 

Les notables allérent & sa rencontre et formérent Ja haie sur son 
passage. Facundo s’avanca sans les regarder; ils le suivirent 4 distance, 
troublés et confus, jusqu’a Ja basse-cour d’une estancia que le général 
pasteur avait choisie pour demeure, et qu'il préférait aux édifices bril- 
lamment ornés de San Juan. Une négresse qui l’avait servi pendant 
son enfance se présenla pour voir son Facundo. Quiroga la fit asseoir, 
sentretint affectueusement avec elle, laissant debout les prétres et les 
autorités, sans leur adresser la parole ni daigner les congédier. Ceux- 
ci durent douter de la sincérité du secours qui leur arrivait. 


Comment compter d’ailleurs sur un homme qui n'a jamais eu ni foi 
pi respect pour le clergé? Quiroga était lié d’amitié avec Guttierez, 
ex-gouverneur de Catamarca. Un jour qu "il a vu aux eourses.de la 
Rioja, entouré de gauchos empressés auprés de lui, jl le fait arréter et 
lui donne une heure pour se préparer & Ja mort. Guttierez avait su 
gagner J’affection de tous ; les curés Errera et Colina, le R. P. Provin- - 
cial Tarrina, le P. Cernadas et les prieurs des couvents de Saint- 
Francois et de Saint-Dominique vont solliciter Quiroga d’accorder au 
moins au condamné le temps de faire son testamenf‘et sa confession. 

a Je m’apergois, répondit-il, que don Guttierez a ici de nombreux 
amis. Voyons! une ordonnance ! qu’elle emméne ces hommes en pri- 
son, et qu’ils meurent 4 la place de Guttierez! » 


Ils furent emmenés en effet. Deux d'entre eux poussent des sanglots 
et parviennent a s'échapper; les autres furent mis en chapelle. Facundo 
s'amusa beaucoup de leur frayeur et les fit mettre en liberté. Cette 
maniére d'agir 4 l’égard de prétres vénérables est fréquente de sa 
part. A Cordova, il fait <out son possible pour s’emparer du R. docteur 
Barros; & Mendoza, il. fait arréter un ecelésiastique, le condamne a 
mort et le. fait conduire jusqu’au lieu du supplice; il en agit de méme 
a Atiles ayec le curé d’Atguia , et 4 Tucuman, avec le prieur d'un mo- 
hastére. Il est vrai qu'il n’en fusille aucun, ce crime était réservé 
a Rosas ; mais il les-humilie et les outrage. 

Quiroga ne 5 était donc pas rendo a San Juan au nom de Ja religion, 
mais pour mortifier les habitants et pour leur imposer des taxes comme 
dédommagement de dépenses qu’il n’avait pas faites. 

Une seconde expédition contre Tucuman completa les débuts de 
l'émir des pasteurs: Les blessures du général Madrid s'étaient cicatri- 
sées, et la province de Tucuman Venait de le nommer gouverneur, 
lorsque Facundo crut devoir |’attaquer de nouveau. Ses armes farent 
encore victoriewses. Cette fois Quiroga s’empara des troupeaux des 








80 LES STATS DE LA PLATA. 


vaincus .et lear jmposa de. fortes. lecpianeaitttt H augmente. sas 
ressources en essayant ses forces. 

Tels sont les. moyens employés par Quiroga pour fasionner la Répa- 
blique ; mais Vheure de l’alliance des populations, pastorales, n'est pas 
encore venue. La constitution yotée, par le congrés.est .repoussée par- 
tout ot les caudillos ont de l'inflyence. A. Santiago del Estero, l’en- 
voyé de ce méme congrés se présente en costume de cérémonie ;, on 
le recoit-en maaaches de chemises et avec,la chjripa‘, Rivadayia, re- 
buté par les obstacles, abdique le pouvoir en se fondant sur l’opposi- 
tion de la volonté des peuples. « Mais, ajonte-t-i] en donnant sa dé- 
mission, le vandalisme va vous dévorer, » 

Rivadavia avait pour mission 3 inaugurer un gouvernement gousti- 
tutionnel, et il ignorait que, Jorsqu’il s’agit de la civilisation et de la 
liberté, un gouvernement a, devant Dien et devant les générations, 
des devoirs impérieux & remplir. Il n’a pas compris qu'il n’y a ni dé- 
vouement n) courage 4 abandonner pour trente ans une nation a la 
dévastation et au poignard du premier-venu qui se présentera pour 
légorger. Les peuples nouveaux sont des enfants qui ne ae 
rien; il faut que les hommes supérieurs leur servent de peres.. Le 
vandalisme..a dévoré la. République ; mais.c’est une gloire bien triste 
que celle de l'avoir prophétisé. N’edt-il pas été plus glorienx de s’op- 
poser 2 ses envahissements? 


IX 


GUERRE SOCIALE. 


La présidence est tombée sous les railleries et les sifflets de ses ad- 
versaires. Dorrego, l"habile chef de opposition a Buenos-Ayres, est 
lié avec les gouvernements de l’intérieur, qui l’ont soutenu dans la 
campagne parlementaire ou il vient de triompher. A l’extérieur, la vic- 
toire semble avoir divorcé avec la République; partout le besoin de la 
paix se fail sentir. Les caudillos avaient affaibli l’armée en refusant de 
fournir les contingents nécessaires. Une apparente tranquillité régne 
un instant; mais bientét on entend des bruits étranges : la presse ar- 
gentine brille d’éclairs ‘sinistres ; la menace est au fond des articles 
que se lancent journellement le gouvernement et!’ opposition. Dorrego 
s’apercoit que le vide commence 4 se faire autour de lui; il avait pro- 
mis aux populations de favoriser leurs intéréts et aux caudillos la per- 
pétuité du commandement; il fallait qu’il remplit ses engagements 


‘ La chiripa est une espéce de teinture de taine-ou de soie dont le gaucho se 
sert pour mettre son tabac et son argent et pour suspendre son poignard. 


LES ETATS DE LA PLATA. 81 


maintenant qu'il était parvenu au pouvoir : il se contenta de donner 
annuellement 4,000 piastres a Lopez, 18,000 & Quiroga, etc., sans 
tenir compte de ses autres engagements. N’aurait-il pas dd prévoir que 
les provinces viendraient un jour’ punir Buenos-Ayres de leur avoir 
refusé une part-d'iafluence, et que le mépris prodigué & leur barbarie 
ne tarderait pas & les amener jusque dans les rues-de cette cité ? 

Les décrets de l’artorité ne tardent pas & rencontrer une' barriére 
imsurmentabié dans les bourgs: circonvoisins. Les colonels Suarez et 
Necoehea, envoyés ‘au Monte pour y lever leurs régiments, en revien- 
nent sans soldats. Déja Rosas, commandant de campagne, régnait en 
maitre absolu. Dorrego s’était servi de Jui comme d’un levier pour 
renverser Rivadavia ; Rivadavin étaht tonrbé, te levier n'en continua 
pas moins son ceuvre de bouleversement. Dorrego et Rosas sont en 
présence : ils se regardent, s’observent et se menacent. « Que ce co- 
quin de’ gaucho continue de s’agiter, et je le ferai fusiller au moment 
ou il s’y attendra le moins! » disait souvent ‘Dorrego. Ainsi disaient 
aussi les Ocampos lorsqu’ ils - seatdient menacés par la main robuste 
de Quiroga. 

Toutefois, se voyant sans appui‘dans Vintérienr et comprenant com- 
bien faible est celui que’ lui préte Vélément fédéral de la cité, Dor- 
rego cherche 4 gagner les unitaires quill a vaincus. Mais les parts 
n’ont ni charité ni prévision. Les unitaires le raillent et se disent : 
« Il chancelle; laissons-le tomber. » Ils ne comprenaient pas que le 
monstre n’ était pas plus redoutable pour Dorrego que pour les institu- 
tions civiles dont ils étaient eux-mémes la plus haute expression. 

Te] était l’état des choses lorsque la premiére division de |'armée 
commandée par Lavalle revint du Brésil. Dorrego connaissait l’esprit 
hostile des vétérans de l’indépendance. Ceux-ci étaient couverts de 
blessures : ifs avaient blanchi dans lés camps sans parvenir aux em- 
plois; a peine deux ou trois d’entre eux étaient-ils arrivés au grade de 
général, tandis qu’a lintérieur de la République de nombreux cau- 
dillos, sans avoir jamais franchi les frontiéres, étaient devenus de gau- 
chos malos commandants de campagne, généraux et enfin souverains 
absolus. I] n’est pas besoin de chercher un autre motif a la haine im- 
placable qui fermentait dans le coeur de ces vétérans. 

Le 1% décembre, les troupes de ligne débarquérent et se formérent 
en bataille sur la place de Ia Victoire. Dorrego s’était haté de gagner la 
pampa. Les unitaires remplirent les rues de la ville en faisant retentir 
lair de leurs vivats et de leurs cris de triomphe. Quelques jours aprés, 
sept cents cuirassiers, commandés par quatorze ofliciers généraux, 
marchérent 4 la rencontre de quelques milliers de gauchos réunis par 
le président et par Rosas. La lutte s’engagea dans les champs de 
Navarro, qui furent jonchés de cadavres. Le lendemain, le président 

Jaxvien 1858. 6 


82 LES ETATS DE LA PLATA. 


était amené prisonnier au quartier général. Une heure plus tard il tom- 
bait percé de balles, et, celui qui avait ordonné, sa-mort ee a 
la ville en ces termes : 

« Je fais savoir au gouvernement que le colonel D. Manuel Dorrego 
vient d’étre, fusillé par mon oe en. tate, des. ips de ‘ma divi- 
sion. 

« L impartiale histoire | jugera, ‘monsiear le Ministre, iM. Dorrego 
a di mourir, tsi, en je sagrifiaatiau xepos.d;um-peuple qn’il a wou- 
blé, jai pu étre entraing. par yn autre sentiment que'celui: du bien 
public. fe eeseetis fo igi gs ee eh eo 

« Que les habitants de Buerios-Ayres veuillent bien se persuades que 
la mort du colonel Dorrego . est Je plus ar sacrifice que . Je — 
faire dans leur intérét. ;. 4. 

_ «AM, le ministre, salut avec une panfaite considétation. 
in ee ee, OF.” je we Joan! Lawalie, pov 


Lorsque le mal existe, dit Louis Blane, i¢’est qu'il.est dans les tho- 
ses ; et c'est la seulement qu’il faut.allar te chercher. Si un homme le 
représente, on le renouvelle en faisant disparaitre. sa persenmificateon. 
César agsassiné repait plus. terrible dans Octave, » Cet avis: a été ex- 
primé par mille autres ; c'est un enseignement de |’histoare., Lavaile 
ignorait qu’en {nant le carps on ne te:pas l’dme, et. que les. person- 
Wages politiques empryntent Jeur caraclére aux intéréts du parui qu’its 
représentent. Si Lavalle edt fusillé Bosas au. lieu de Dorrego, il ent 
peut-élre épargné au monde un scandale éponwantable,. 3 I'humanité 
an opprobre, a la République beaucoup de: saug et de larmes ; mais la 
campagne n’eit pas poyir cela manqué de représeatants, et l'on niedt 
fait que changer le cadre de l'histoire. 

Au reste, la mort de Dorrego était la conséquence des idées do- 
minantes 4 cette époque, et l’intrépide soldat qui en assuma la res- 
ponsabilité devant le tribunal de l’avenir ne fit que réaliser le voeu 
hautement exprimé des citoyens. En fusillant Dorrego, comme it se 
proposait de fusiller Bustoz, Lopez, Facundo et les autres caudillos, .il 
répondait & une exigence de son époque. La guerre civile couvait de- 
puis longtemps dans Ja République: Rivadavia l’avait vue venir. Fa- 
cundo, le plus jeune etle plus entreprenant des chefs. de la camapagne, 
avait déja promené ses hordes sur le tlanc des Andes, et.il ne s’était 
enfermé que malgré lui dans sa taniére. A Buenos-Ayres, le travail de 
Rosas était, achevé et prét & paraitre:: c’était oauvre de dix années 
combinée autour de l’atre du gaucho, dans la pulperia, & cété du chan- 
teur. Dorrego était de trop pour tous : pour les unitaires qui le mépri- 
saient, pour les caudillos qui ne l’aimaient point, et enfin pour Rosas, 
qui était las d’attendre et impatient de s’élever & l’ombre des partis 


LES STATS DE LA ‘PLATA. 83 


de la cité. Lavalle trancha lé neeud gordien dé Ia situation ; en faisant 
URE saignée, it prévint: le caneer lent’ de la stagmation ; en mettant le 
feu a la méche, il fit panies la mine preparge par la main des unitaires 
et des féddrauk.{' 5°} 

Res lord-on: vole aux cenes: de toutes parts ; ‘tes chasques se crdi- 
sent"; le bruit confus des chevaux retentit dans la pampa, et le canon 
montre sa beuch noilcie 4 Yentrée des villes. 

Rosas, vainew par Lavalle, tui demande la permission dé se retirer 
au Brésil. Celatci se yefase » toute transaction; ‘mais ta victoire est 
infidele, et Lavalle lui-méme ne tarde pas a Se voir forcé de s'expa- 
irier.. *- 

-- Le vieux général Paz. vient ae paraitre sur un autre point. Il marche 
sur Cordova & la téte de 800 vétérans. Enfant légitime de la cité et de 
la civilisation ,: Pdz est uv artidewr habilé, et jrartant ‘savant et mathé- 
maticien. Une. bataille est un probléme qu’il résoudra par équation, 
jusqu’a vous donner !'inconnu, qui est la victoire. 

- Mais on -entend ‘les’ hurlements yanvages des ‘baindes de''la sierra 
voisme-: Facohdo ‘brole den venir aux mains avec’ un‘ générat man- 
chot, get wepeut manier un¢ lance ‘ni ‘déerire des cercles sur lé sable. 
Ha vauicu Madnd; que pourra eontre lui le vieux ‘général Paz? Fa- 
condo presse: ses phépuratife : Félix Aldao aceourt 4 sdn dide avec uh 
régiment diserpliné, et to célébre gaucho fond enfin sur Cordova, sitivi 
par 4,000: hommes: pleins d’aadace:' Paz s'était éloigné apres’ sa vic- 
toire. Cent jehnes votontutres, 1rente artisans transformeés en artilfeurs, 
et-quelques-soldats en-retraite ou infirmes essayont de défendre leurs 
foyers. Ils se retranchent-dahs des fossés creusés ¥ la hate et protégés 
par quatre pideds de cation. Quiroga, dprés plusietirs assauts inutiles, 
finit par s’emparer de la ville. Informé de'¢e'qm vendit de se passer, 
le vieux général ravient surses pas. Facuddo, loin de l’attendre, laisse 
dans ‘Cordova son itifanterieet son aftillerie, qu'il dédaigne, et rtarche 
& ga rencontre. Saicavalerie etait, il est vrai, deux fois*plus nombreuse 
que Yarmmée ennemié. La rencontre a lieu’ ala Tablada; la‘lutte est 
achamée. Facendo exécute des charges formidables, mais’sans succes : 
les masses qu'il: commande sont 2 chaque instant forvées de céder ; 
elles seviennent% la chatge et sont ‘repoussées de nouveau. C'est en 
vain que la:terrible ‘lance da ar samaie séme la mort; c’est en vam que 
lea chevanx se cabreht-en présence des baidnnettes et devant la bouche 
béante des canons. On difatt les vagdes d’une'mer en fureur qui vien- 
nent se briser ‘contre le roc : le roc est parfois ensevéli-dans le tout- 
billion; mats: bieté repataissent ses crétes noires et immobiles, se 


‘ Le ch angus Pst un mot indien, désignant un courier. Cq couxrier, chargé 
d'une’ missidn particalitre, doit la remplir, codte que codte. Leg baqueangs sont 
généralement choisis pour remplir cet emploi. 


84 LES ETATS DE LA PLATA. 


riant de la rage de I’ élément irrité. Quiroga essuie des pertes nom- 
breuses : il lui reste & peine 260 hommes de troupes réguliéres ; ses 
hordes se sont rompues eb dispersées; il vole & la ville, et, le lende- 
main au lever du jour, il était, comme le tigre, & l’affit avec ses canons 
et son infanterie. Paz ne se fit pas attendre et le combat ne fut pas 
long. Cependant 1,500 cadavres témoignérent de la résolution des 
vaincus et de la bravoure des vainqueurs. 


x 
GUERRE SOCIALE. 


Facundo avait tout perdua la Tablada : armes, chefs, soldats et r& 
putation, tout, excepté le courage et la fureur. Il se retire vers la Rioja. 
Moral, gouverneur de cette province, craignant sa colére,.s’enfuift & 
son approche. Mais il n’était pas le seul sur qui dat s‘appesantir le 
bras irrité du, gaucho. Quiroga vaincu avait plus que jamais besoin: 
d’argent et de soldats ; il répandit partout Ja terrear pour remplir ses 
coffres et ses cadres. L’épouvante supplée a l’activité administrative, 
4 lenthousiasme, 2 Vhabileté, 4 tout enfin. La terreur appauvrit les 
hommes et les dégrade : elle enléve en un jour ce qu'un état n’edt pu 
donner qu’en dix aos; mais qu’importe au caudillo argentina! 

Un décret de Facundo enjoint aux habitants de la ville. de la Rioja 
d’émigrer dans les Llanos, sous peine de mort. Cet ordre est exécuté 
a la lettre. L’ennemi implacable de la cité craint de n’avoir pas assez 
de temps pour la tuer en détail, et il lui donne le coup de grace. 
Quelle est la cause de cette. inutile émigration ? Cest la peur, car les 
terorristes ont aussi leurs moments de terreur. Les unitaires s’étaient 
emparés du gouvernement 4 Mendoza ety levaient une armée : Quiroga 
se voyait menacé tout a Ja fois du.cété du nord et.de orient. Il 
fit rassembler ses troupeaux prés de la Cordilliére, tandis que Villa- * 
fane marchait sur Mendoza pour soutenir les Aldaos, et que-lu-méme 
réunissait ses recrues 4 Aliles. La, il emploie tous les moyens pour or- 
ganiser une armée et reconquérir sa réputation perdue 4 la Tablada. Il 
fait d’abord arréter deux unitaires, le jeune Castro y Calvo et Alejandro 
Carril. Ce dernier est l'enfant gaté de la maison aristocratique des 
Carril, le frére de l’ex-ministre de Rivadavia. Aussi parle-t-il & la Riva- 
davia avec un ton altier et des gestes superbes. Facundo lui demande 
& quel prix il met sa vie : 

— A 25,000 piastres, répond.il. 

— Et vous, dit Quiroga 4 l'autre prisonnier, combien donnez-vous 
pour la votre? ? 


LES ETATS DE LA PLATA. 85 


— Mais je suis commercant, répondit Castro y Calvo; je n’en puis 
donner que 4,000, c'est tout ce que je posséde. 

Ces deux malheureux jeunes gens font demander & San Juan 30,000 
piastres. En attendant !’arrivée de cette somme, Facundo installe Cas- 
tro et Carril sous un caroubier et Jes emploie & fabriquer des cartou- 
ches. 

Mais leurs rancons étaient loin de pouvoir lui suffire. Facundo a re- 
cours & un autre expédient : il fait diriger sur Atiles ceux des habi- 
tants de San Juan qui remplissaient les geédles. Les femmes et les 
méres comprennent ce que cette mesure contient de menaces, et Jes 
anes et les autres s’empressent de réunir les sommes nécessaires pour 
soustraire leurs époux et leurs fils aux griffes du tigre. 

Mais la ville de San Juan renferme encore des unitaires dont les 
richesses doivent accroitre ses ressources. Quiroga y transporte son 

quartier général, et, dés son arrivée, il fait appliquer six cents coups 
de fouel & un ciloyen notable par son influence, par ses talents et par 
sa fortune ; il le fait ensuite placer devant la bouche d’un canon, qui 
lance ses membres pantelants aux quatre coins de la place : lui-méme 
assiste au supplice avec la plus grande sollicitude, bien différent en 
cela de Rosas, qui, du fond de son cabinet, ou en prenant son mate‘, 
envoyait 4 la masorca les ordres que celle-ci devait exécuter, pour at- 
tribuer plus tard 2 l’enthousiasme fédéral ses atrocités sans nombre. 
Ne croyant pas suffisante l’odieuse mesure a laquelle il venait de re- 
courir, Facundo ordonne qu’on lui améne un pauvre vieillard accusé, a 
tort ‘ou 4 raison, d’avoir servi de baqueano 4 quelques fugitifs, et le 
fait fusiller a Pinstant méme, sans lui permettre de proférer une pa- 
role. : 

L’opinion publique ayant été ainsi préparée, il n’est point de sacri- 
fices auxquels on ne soit prét & se soumettre pour la défense de la fé- 
dération : les contributions sont levées sans difficulté; les armes sor- 
tent de dessous terre ; Facundo achéte des armes & tous ceux qui lui 
en apportent. . 

Les Aldaos ayant triomphé de V’incapacité des unitaires, Quiroga se 
rendit 4 Mendoza. Ici Ja terreur était inutile ; les massacres qui avaient 
eu lieu dans cette ville l’'avaient glacée comme un cadavre. Facundo 
sentait cependant le besoin d’y affermir |’épouvante : quelques jeunes 
gens, originaires de San Juan, furent mis en arrestation. Comme on 
voulait savoir de l’un d’eux combien de fusils i! pourrait fournir dans 
Yespace de quatre jours, celui-ci sollicita le temps nécessaire pour en- 
voyer demander de argent a sa famille. Quiroga, renouvelant la ques- 


‘ Le mate est une infusion de I‘herbe du Paraguay; cest le thé des Indiens. 


86 LES BYA?S DE LA’PLATA. 

tion, exigea une réponse ‘catégorique; le jeune' homme garda le si- 
lence. Quelques minutes aprés, on enterrait son cadavre; et'six de ses 
concitoyens ne tardaient pas a'le suivre dans la tombe.!! 

. Une demande analogue-t‘la précédente fat adresséé atix prisotitiers 
mendociens. Les répomses furent ples: ou mors satisfaisantes,: et les 
chétinaests plus. ou: moins barbares.' Cependant lame -de Facundo 
n’était pas entiérement fermée a tout bon.sentiment, Parmi les per- 
sonnes arrétées se trouvaient leigénéral. Alvarado, homme grave et 
d’un caragtére élend, Quiroga: le fait amener. en. gai peseenne G! 

— Asseyez-vous, général, la ditetl.. os - 

—1 Gombien de jours vous faut-il pour me fourai, 6, ‘000 piastres, 
prix de votre rangon.? ... ee eae 

— Aucun, sefior; je n’ ai ‘point dargent. 

— Eh! mais vous avez des amis qui ne vous laisseront pas fyeiller? 

— Je n’en ai pas, sefior; je n’étais.qu’un simple passant dans cette 
province, lorsque le vofe général me forga . me —— du poids du 
gouvernement. | nA 

— Oi voulez-vous yous retirer ? 

— Od Votre Excellence m ‘ordonnera d ‘aller. 

— Dites-moi, oi vous voulez vous rendre. _ ness oe 

— Je le répate, oi: i} vous plaira. | a 

—‘Voulez-vous aller & San Juan? | ~~ oo 

— Volontiers, sefior. 

— Combien d'argent vous faut- il? 

— Merci, sefior, je n’en ai pas besoin. 

Facundo, se dirigeant alors vers un sectétaire, ouvre deux tiroirs 
remplis d’or et dit & son interlocuteur, en s’éloignant : ' 

~~ -Prenez, général, ce.qui vous est nécesbaire. - 

—- Merei, sefior, je n'ai besuin de nen. 

Une heure aprés cette entrevue, la voitere du wéiteen Alvhvado était 
4 la perte-de sa maison, ¢hargée des hardes du proscrit: Le général 
Villafatie, qui avait récu la mission de't’a atcotnpagner’ jusqu’’ San Juan, 
lui remit &-sen'arvivée cent onces’ dor de la part’ de Quiroga, et le 
pria:de jes acvepter. 

Voici deux’ attres traits qui protivent que Qui iroga était capable de 
sentiments degéntrosité." 

Un ‘jour; a San Juan, on amena dévant lui’un Francais nommeé Bar- 
reau, qui avait écrit contre lai tout ca qu'un: Frantais pouvait écrire. 
Facundo lui demande s’il est l’autear des artictés qui l’ont blessé sa 
profondément. La réponse ayant été affirmative : 

—— Qu’espére2z-vous maintenant ? lui dit Quiroga. 

— La mort, général ! 

— Prenez ces onces, reprit Facundo, et que Je diable vous emporte! 


) 


LES BFATS DE La PLATA. 87 


Un autre jour, a Tuenman, Quirega était étenda sur le comptoir 
d’une pulperia. 

— Ot est le ‘général? lui demande un Andalous qui seu un n peu 
grisé pour se donner quelque aplomb en l’abordant. : 

—~ Jl est a, dans Vintérieur, répond-il. Que ba} scaled sun? 

-— Je Viehs payer une contribution qu'il m’ a Imposée, on Pee: 
Rien ne lai codte, a eat animal. 

— Ami, connaisséz-vous le général ?: 

— Je ne le.conngis pas et n’ai pds envie de le connaitre, le eoguin! 

— Entrez, nous allons prendre un verre de rhum. 

Ce dialégue continudit depuis quelques instants, lorsqu’uii aide de 
camp se présenta, et, § com a lun des interlocutents, lui dit : 

— Mon général ! 

— Mon général !,. . répete P Andalous tupéhit ; quoi! vous étes le 

général'!...'Hélas, mon général! poursuit-il en se jetant 9 genoux, 
je suis un pauvre diable, un pulpero.... Votre Seigneurie me ruine.. 
mais l’argent est prét... Oh! ne vous fachez pas! 
_ Facundo se met 3 rire, Je reléve, le, rassure et Juj rend. sa contribu- 
tion. Il se contente de retenir 200 piastreg 2 titre d’emprunt. I} les lui 
rendit plus tard avec une ponctualité vraiment exemplaire. 

Deux années aprés, un mendiant paralytique, le rencontrant dans une 
rue de Buenos-Ayres, lui criait : « Bonjour, mon général ; je suis |’ An- 
dalous de Tucuman, aujourd’hui a ». Facuado. lui donna six 
onces d'or. ’ 

Ces faits prouvent qu’il y a des étincelles de verlu dans les caractéres 
méme les plus odiepx. . 

Mais reprenons le fil des. éxénements. Aprds:; avoir: si solennelle- 
ment inauguré la terreur & Mendoza, Faqundo se retire au Retamo, 
ol les Aldaog viennent,d'imposer aux unilaires une contnbution de 
100,000 piastres, La se dregge la table de jeu qui suit parlout Quiroga; 
c’est le rendez-vous de tous Jes joueurs effrénés ; on y. passe la nuit a la 
lueur opaque des torches ; V’or ycircule 4 flots, et en quinze jours Fa- 
cundo gagne les 100,000 piastres de la contribution, sans compter les 
sommes considérables mises an.jeu pat ses amis. les fédéraux. Cette 
histoire des fameuses parties de Retamo, ot |’on perdit jusqu’a 
130,000 piastres en une seule nuit, est celle de toute la vie de Quiroga. 

Une année s'était écoulée en préparatifs de guerre. Eofin, en 1830, 
une nouvelle et formidable armée, compasée de divisions recrutées 2- 
la Rioja, a San Juan, & Mendozaet & San Luis, s’avance sur Cordova. 

Désirant éviter effusion du sang, quoique sir d’ajouter A sa cou- 
ronne un nouveau laurier, le général Paz envoie a la rencontre de Qui 
roga le major Paunero, officier d’une grande prudence, d'une énergi- 


$8 LES ETATS DE LA PLATA. 


et d'une sagacité sans égales, pour lui proposer non seulement la paix, 
mais méme une alliance. 

On croit que Quiroga était disposé a une transaction; mais des 
agents envoyés de Buenos-Ayres comme médialeurs, au lieu de rem- 
plir leur mandat, ne songérent gy’a réveiller l'orgyeil de Facundo, 
qui se voyait & la tde d'une, armée -hbeaquaoup plus nombreuse et 
mieux disciplinée que la premiére : les conseils perfides de ces agents 
le portérent 4 repousser les propositions pacifiques du modeste gé- 
néral Paz. ; en wes @ Sed fe Bie Re 

Quiroga avait fait cette fois des combinaisons ayant l’appatence d’un 
plan de campagne. Grace & des intelligences ménagées dans la sierra 
de Cordova, il avait soulevé les populations pastorales. Le général Vil- 
lafaite accourait du cété du nord avec une division, tandis que Fa- 
cundo s'approchait du cé6té du midi. Néanmoins Paz n’eut pas. besoin 
de grands efforts d’esprit pour pénétrer les desseins de |'ennemi et pour 
les déjouer. Pendant une nuit'|’armée disparut des alentours de Cordova 
sans que personne pit dire au juste ce qu'elle était devenue ; chacun 
Vavait rencontrée dans des directions différentes et & la méme heure. 
Sil’on a jamais employé dansle nouveau monde un plan ayant quelque 
rapport avec la savante stratégie de Napoléon en Italie, ce fut dans 
cette campagne , ob Paz fit parcourir la Sierra par quarante pelotons. 

La montonera, abasourdie, enveloppée de toutes parts, fut prise dans 
le filet qui lui avait été tendu, et dont les mailles se mouvaient au gré 
du général. Cette merveilleuse campagne ne dura que quinze jours, 
quoique l’armée opérét sur un front de cent lieues. Une rencontre eut 
lieu dans les champs d’Oncativo : nous ne nous arrélerons point aux 
détails de ce combat mémorable, dans lequel le général Paz ne perdit 
que douze hommes. Une simple manceuvre avait suffi pour mettre en 
déroute l’intrépide Quiroga et les hordes nombreuses qu’il avait réa- 
nies au prix de tant d’horreurs et de tant de Jarmes. 


Hovurnon. 


LE P. GRATRY 


LAVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE 





De ta Connatane = Tame, sei: Charny, pretre de prone ‘de Vhumnotie 
me "Conveption " 


oS 4 io, Ol MO gia ve ee ft 


Les plus fidéles amis de la raison, de ses progrés et de ses gran- 
deurs, ne cachent plus maintenant leur profoade et douloureuse in- 
quiétude = « L’esprit humain, s’écrient-ils, court aujourd’ hui parmi 
« nous bien des risques d’abaissement, et comme la société il a besoin: 

a d’étre relevé et sauvé*, » A cet étonnant eri d’ alarme, poussé sous 
les voles méme de l'Institut dé France, une voix ‘venue du cloitre a 
répandu: all faut que les chrétiens rendent courage 4 l’esprithumain*.» . 
Paroles d’espérance et de salut au sein de Ja défaillance universelle ! 
La philosophie s’était soulevée contre la religion; maintenant qu "elle 
asuccombé dans son orgueil, maintenant. qu’exténuée de ses égare- 
ments elle semble s’affaisser et languir, l'heure est venue pour la 
religion de lui tendre la main, de la relever en la purifiant et de la 
bea ‘librement soumise, vers les régions. de’ la lumiére et de 

vie. 

Déja, du sein du rationalisme, plus dune aspiration, insuftisante et 
sincére, éloquente et découragée tout ensemble, s'est élevée vers la 
foi. Plus d’un penseur s’occupe des doctrines révélées, les interroge 
et les commente, sans les attaquer ni s'y soumettre. On croirait voir 
des voyageurs qui, ayant entrepris de gravir par leurs seules forces les 
rudes sentiers de la vérité, s’arrétent épuisés sur la pente de la mon- 
lagne, et de ld jettent un regard wcertain et curieux sur le sommet 
qu’ils ne peuvent atteindre. Il appartient sans doute & ceux qui habi- 


§ 2 vol. in-8°, Paris, Douniol et Lecoffre. 

* Discours de M. Guizot, en réponse au discours de réception de M. le comte 
de Montalembert a l'Académie francaise. 

* Le ptre Gratry, Connaissance de Dieu. Introduction. 


90 _ LE P. GRATRY 


tent en paix cet-immuable sommet, ot I’homme touche.’ Dien, d’é- 
tendre au-loia leurs regards, d’embrasser d'en haut Je vaste borizon 
des intelligences et d’indyquer la route &.quiconque aspire & monter'. 
Ii faut a l’aveniz-que les philosophes deviennent chrétiens ; 1I importe 
dés ce moment que jes chrétiens sorent philosophes. 

Le seront-ils.? Se renecontrera-t-il encore parmi nous des hommes 

pour repreadre et continuer cette tradition illustre et féconde qui va 
de saant Clément et saint Augustia jusqu’a Bosguet: et Fénelon? En- 
fants de l’Eglise, échappés 4 tant d’orages , accepterons-nons cette 
grande tache .de:régénérer une fois de ,plus.et de vivitier Jesprit bu- 
main? Ou bien la. torpeur et le découragement de ceux qui n’ont pas nos 
espérances noas envelopperont-ils.ayssi nous-mémes, et les lumiéres 
de notre foi.demeureront-elles en notre sein stériles et sans rayons? 
Grande et redoutable question id’ bw dépénd tott-l’avenir! Jamais plus 
belie wuvre ne put. provoquer. ua. ardent et yictorieux élan; jamais 
responsabilité plus lourde ne dut faire maitre une anxiété plus pro- 
fonde. Pourqvoi ‘ne Je:.confesserions:nous. pas? .Si nous étiens 
assurés que notre génération. catholique saura se dévouer et soffire au 
généroux labeur.gui lw parait réservé, nous SuMpOrtesOns sans peine 
le-temps puésent et sps.tnistesses,... 0.5! -. 
' Ausaiavee quelle.consolation, avec quelle reconnaissance ne devons- 
nous. pas accueillir les, symptémes rassuraats, leg salataires exem- 
ples? It convient sans daute au. clergé de: France de travaaller.a notre 
léte a la restauration iatellectuelle ;, et en effet, pour ne pas sortir du 
domaine de 4a philosophie.pare, voila. que.ja Compagnie de Jésus en- 
fante encore des atblétes pour défendre contre tous les excés les droits 
dela raison humaine’; da haut.de la Sorbonne les yérités rationnelles 
sont éelaircies et:proclamées je vestibule de'la foi*, et pOrabire re- 
naissamt donne un hidnitier 4 Matebranche. : 

Nous avons nommé le R. P. Gratry. On sait assez quelle grande ceuvre 
if poursuit, . cone a cette heure*; en' ce Bidcle 81 utoond en critiques, 


ales wy ‘ to ot > Ibo ot ' 


‘ Baint Thomas d’Aquin fait & Ja scienvo ‘saerée,‘dans ses rapports avec les 
autres sciences, l'application de ce texte des Proverbes : Misit ancillas suas vocare 
ad arcem. Et il ajoute : « Hee scientia accipere potest aliquid a philosophicis disci- 
plinis, non quod ex necessitate eis indigest, sad ad majorem manifestationem 
eorum quz in hac scientia traduntur.» (Summa theologica, 1°, 1° Qu., a art. 5.) 

* De la. valeur de la raison humaine, par le P..Chasial S.J. 

* Philosophis et Religion, par M. l'abbé Maret, doyen de la Faculté de théo- 
logie de Paris. 

4 Qu’il nous soit permis, pour suppléer 4 4 l'insuffisance de cette étude, de rap- 
peler les remarquables appréciations, dont la Connaissance de Dieu, du P. Gratry, 
a été l'objet dans ce recueil méme de la part de M. Foisset, les belles pages de 
philosophie religieuse que sa Logique a inspirées 4 M. H. Mercier de Lacombe, et, 
enfin, 'hommage que M. Lenormant a rendu 4 sa Connaissance de Came. Les lec- 


ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 91 


si sténle en doctrine; le monde religieux et le monde lettré ont prété 
l’oreille avec admiration aux zecents sortis de sa retraite, et ils ont en- 
tenda philosopher d’abord'sur Dieu et 1es moyens dele connattre, ensuite 
sur notre entendemeént et ses lois, enfin sur l’Ante humaine ou plutét 
homme tout entier. Eo ce inbnient,:’ Ja théodieée,: 4 la logique, 2 la 
conttaissancé de I'iane, il'se prépare 4 faire suceéder la morale; et ainsi 
W fai sera donné; fortune rare en’ tous les temps parmi tes-penseurs, 
d’einbradser dans VexposRion puivie de'sa- cdi le cane entier de 
"horizon phitosophique. - ae 

Mais'ce n’est' pas senlement pat I’étendue: ae son entreptise que se 
distingué le P. Gratry ;:c’est sartout par la langeur de 'sa méthode et 
la: varidté-de 'ses-ressourees. Esprit’ géométrique, hardi; lamiaeux et 
sebtit; coser mystique ét tendre, ardent et simple, it-ne sépare pas le 
sentiment de la ponsée, Ja chaleur dela lwmiére, et, aspirant également 
a la ¥érité Supréme et au'supréme amonr,; il marcke vers Dieu avec 
toates les ferees de ‘l’anie umies ‘et tassembiées. Et dans le sein de 
Dieu’, ‘que cherche-t-it, qu’aspire-tit-2'-contempier? Avant tout sans 
doate Tharmonie de laraison et déld'révélation, ces dewx' manrfesta- 
tons inégales da Verbe ‘divin, nrais aussi: Fharmonie'de towtes les 
connaissances humaines, lI’harmonie-dw-monde ‘des esprits et du 
monde des corps; ‘idées -et figures qui'se correspondent, miroiré et 
vestipes de Phwvisible et universel soleil; I’harmomie de ia-scieace de 
Diew et de'la science de l'homme; ‘de ‘la' science de l'homme -et de la 
science de-ta natare, voila Vidéat que ‘poursuit te nouvel oratorien. 

Persuadé qu'en philosophie: cdmme-partout it n'est: pas bon que 
homme soit seul, isolé deses arcéttes et-de ses‘contemporaias, il se 
péndtre'des enseignements de la Sagesse'anciehne en Inéme temps 
que des découvertes de-la science moderne, il s'en nourrit, et, comme 
une flamme vive et pure, i] transforme ¢n 8a propre substanee ees les 
aliments .qu’il regoit du dehors’. : 

Ouvrez sa Connaissance de Dieu, vous J entendrez jes: pores et i 
maitres de la philosophie profane et sacrée dans un écho qui efface 
lears neoea et compose de lears grandes role: ul: peligienx con- 


’ r 4 jt 


teurs du Seisponllace n’ont pas oubties won phus la défense de sa: aoa, qu’a 
publiée le P. Gratry lui-méme. 

* Le P. Gratry nous pardonnera de lui appliquer une comparaison tirée d‘un 
livre qu’il recommande et qu'il aime : « Un esprit supérieur, dit Maine de Biran, 
« un génie vif et animé, convertit en sa propre substance tout ce qu'il reqoit da 
« dehors, ef plus il s'alimente ainsi, plus il est vif comme un feu allumé qu 
« fransforme tout en lui. Au contraire, les esprits bas et communs sont trans- 
« formés dans les choses, et la quantité d'impressions, d’idées regues, les absorbe, 
« comme un petit feu est étouffé par une trop grande quantité de matiéres com- 
« bustibles. » (Maine de Biran; sa vie et ses pensées, p. 318.) 








92 LE P. GRATRY 


cert. I! rallie toutes les puissances de la philosophie a la vérité chré- 
tienne. 

Dans sa Logique, il tire des profondeurs de la géométrie \’instru- 
ment Je plus puissant et le plus merveilleyx du progrés des sciences , 
le calcul infinitésimal ; il le présente comme le type:et Vapplication 
spéciale du procédé universel, mais trop méconna, par lequel l’esprit 
humain supprime les limites terrestres, s'élaace et peut monter de 
toutes parts du réel a Vidéal, du fini jusgu’a Vinfini. It rallie, les:‘ma- 
thématiques & la philogophie chrétienne. 

Mais c’est enfin dans sa Connaissance de I’ dme que le P. Gratry se 
déploie tout enver; c'est la qu’éclate la hardiesse des rapprochements 
les plus imprévus entre les études les plus diverses, et que se montre 
sans voiles la physionomie originale du dernier venu parmi les grands 
penseurs catholiques. 

On I’a dit il y a longtemps: l'homme, en sadouble sabstance, est le 
résumé du monde, le lien des choses visibles avec les choses invisi- 
bles. La science de |"homme doit donc étre non pas le terme, mais le 
point de rencontre de toutes Jes sciences. Kt en effet le P. Gratry con- 
le corps, Pimage de l’Ame qui le pénatre et l’anime; il eherche « Vad- 
mirable rejaillissement de .Pimage de Dieu, » non plus seulement sur 
la face de l'homme, comme I’avait vu Bossuet ', midis a travers toute 
la merveilleuse structure du corps humain. La physiologie et ses ob- 
servations les plus nouvelles se trouvent rapprochées de la théologie et 
de ses enseignements élernels. 

Mais cette ame, triple et une, inspirée de Dieu, servie par des or- 
ganes, n'est pas seule au monde. Comment communique-t-elle avec le 
dehors? Comment se développe-t-elle au sein de l’humanité? Par la 
parole. Le P. Gratry voit dans le langage tout & la fois l’instrament qui 
forme el le signe qui exprime la pensée , Je moule et |’empreinte de 
l’intelligence. Il cherehe donc dans la diversité des langues la trace 
visible de la diversité des ames et il demande & une science née d’hier 
la linguistique comparée, ses conclusions les plus générales. 

Pourquoi cependant les 4mes, toutes semblables par nature, sont- 
elles non-seulement diverses entre elles, mais inégales dans leurs dé- 
veloppements, contraires dans leurs tendances? C’est que lame n'est 
pas une création achevée et finie, c'est un germe indéfiniment gran- 
dissant. L’Ame doit vivre de trois vies: la vie du corps, sa vie propre, 
la vie de Dieu. Ici la voix du P. Gratry se méle et se confond un instant 
avec une autre voix qui semble aujourd’hui méme sortir du tombeau 


1 Elévations sur les mystéres, 10° Elévation. 


ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 95 


pour rendre & la vérité le plus signifieatf et le plus inattendu des lé- 
moignages. 

Un hommegqu’on 2punommer le premiér métaphysicien de son temps 
et méme le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis 
Malebranehe', un homme qui, durant trente années, a regardé con- 
stammest.au dedans de lui-méme, Maine de Biran, éloigné pourtant & 
ses débuts de ja tradition chrétienne, plongé dans )’épaisse nuit du 
dix-huitiéme siétle, a pu, d’efforts en efforts, de progrés en progrés, 
reconnaitre enfin par sa propre expérience que la vie de Fame en Dieu 
tombe sous |’observation intérieure aussi réellement que la vie de 
lame dans.le corps, et, demeuré philosophe jusqu’a son dernier jour, 
ila indiqué cette vie surnaturelle que les deux autres préparent comme 
le terme: de ia. yraie science: ‘psychologique. Ce supréme testament 
intellectuel d'un sincére et persévérant investigateur est demeuré long- 
temps scellé, neais, puisqu’il s’ouvre enfin 4 Pheure méme ov parle le 
P. Gratry; qui ne Verrait dans ce rapprochement comme une harmonie 
providentielle*? En effet, ce que le philosophe pressent et désire, le 
prétre le sait et le poses; ce que le philosophe souhaite, le prétre 
Vaccomplit. - 

Crest aa prétre gu’il appartient de montrer, par le témoignage du 
sens intime et par le spectacle du monde, comment les Ames croissent 
et s’élévent en se tournant vers leur auteur et leur modéle, et com- 
ment elles se mutient et se dégradent, d’abord en s'isolant en elles- 
mémes, puis en 8 abimant dans la chair. 

Toutefois cette vie del’4me en Dieu, qui transforme {Ame et le corps 
avec l’ame, se prépare, mais ne se eonsomme point ici-bas. Il faut dé- 
méler & travers Ja vie présente les semences, tantdt étoufftes, tantét 
fécondées,.de la viea vemr. Le P. Gratry, selon sa constante méthode, 
cherche ces semences, non-seulement dans la substance spirituelle, 
mais jusqu’a travers la matiére. Il va méme au dela de l'homme, il 
contemple sa demeure ; il va plus bein que sa demeure passagére; '1l 
considére les asires qui voguent 4 travers l’immensilé des cieux 
comme les matériaux épars de la cité future promise aux eréatures 
immortelles, et, pour en entrevoir de loin le plan mystérieux et ma- 
gnifique, il dérobe & l’astronomie ses plus hardies conjectures. 

La vie présente doit done aboutir'4 la vie éternelle. Mats de Pune & 
l'autre quelle est Ja voie, quel est le passage? Cette voie, ce passage, 
c’est le sacrifice, c'est la mort: le sacrifice qui détache 'dme de ses 


* C’est le jugement de M. Cousin sur Maine de Biran. 

* Maine de Biran, sa vie et ses pensées. Journal intime publié par M. Ernest 
Naville. Voyez aussi les passages encore inédits, cités par le P. Gratry dans sa 
préface de la Connaissance de V'Ame. 


94 LE P. GRATRY 


limites terrestres, la mort qu: l’emporte au dela de‘la terre-; le-sacri- 
fice velontaire qui prépare la mort, la‘mort qui comsomme le sacrifice 
en terminant Fépretve.: En face d’ane telle perspective, ‘Ja sorenre pa- 
lit, mais la‘ foi se ranime, et le mélancolique sentiment'des jours qui 
8 ‘enfuient, de l'dge qui décline, expire au sein du renoncemem tvan- 
gélique;.a travers les piéux élane de l'esptrance céleste. : 

Voila donc le dernier livre du P. Gratry, ou platét voil’d les grands 
problémés que ce litre aborde; car’ ‘pouvons-nous prétendre ici, ‘par 
une amalyse dérolorée, faire connaitre un tel oavrage, ouvrage longue- 
mem médité, écrit d’inspiratiod et qui semble 'jatttit comme tout d'un 
jet d'une ‘source abondante et profonde? Aussi ne saurait-on le hire 
sans entrainement. -Fussiez-vous méme étranger.aux questions que 
traite le P. Gratry; comprissiez-vous mal la langue qu'il parle, vous se- 
rez ‘séduit eneore et comnie gagné par ae de $a. voix e le mOUe 
vement de sa parole. 

Sous sa plumé, la science perd ta ecideur et Vobseurité de ses 'for- 
mules pour devenir le vétement transparent de la plas pure podsie ; les 
analogiés tirées d'une étude approfondie de la nature prétent de nen- 
ves et vives couleurs 4'la peinture la plus délicate des choses de Pame, 
et cette harmonie de:tant de connaissances diverses que je philesophe 
poursait 2 travers ses ingémieuses théories, ’éerivain la réalise avec 
un- rare bonheur dans le. brillant tissu. de son style original. .Ii faut ap- 
prendfe & son école comment ta langue scientifique peut enrichir, sans 
la déformer, la langue de tous, je veux dire cette langue deés letttes-et 
de |’éloquence que tous entendent, mais que si peu savent parler. 

' La Cennaissance de l'dme sera donc lue; mais, hélas! sera-t-elle en- 
tendue, et qui-pourra la juger ? Ce livre est & la fois savant et mystique; 
or, aajourd’hui, les savants sont ratement mystiques, et les mystiques 
ne sont pas toujours savants. 

. Aa Fond, :d’ailleurs, ih faut l’avouer; de telles études sont destinées 
4 étciter les esprits plutét encore qu’a Jes satisfaire, a faire penser plus 
qa’a convamere. Et n’est-ce pas la le caractére des meilleurs travaux 
de notre tenrps? Ii est des époques d’ordre et de calme, il en est d’au- 
tres pleines d'inquiéiude et d’attente. Le siécle de Descartes * et de Bos- 
suet 's’était dtablt dans la vémté, il savait se reposer dans la certitude 


‘ Puisque le grand nom de Descartes revient ici, comme cela est inévitable 
quand on parle de philosophie chrétienne, qu'il nous soit permis de signaler les 
excellents articles publiés dans l’Ami de la Religion de ce mois sous le titre 
"Descartes et Findex; par M. labbé Sissory. lls mériteraient d'ttre reproduits en 
entier. Nous ne comprenone pas quel avantage trouvent certams catholiques a 
bien établir que Descartas doit dre. effacé de la, généalogie des philosophes ehré- 
tiens, et nous remercions M. l'ahbé Sisspp d'avoir si complétement revendiqué 
et si parfaitement défendu ce grand esprit, 4 'exemple et a l'aide des travaux 
de M. l'abbé Emery et du P. Rosaven. (Note de la Rédaction.) 


ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 95 


et jouir de-la contemplation de I’guidenee. La :solidité.des. principes, 
la male vigueur du raisonnement, Vautorité de.la doctrine, la mesure 
et la précision du langage, faisaient alers.le prix.des ouvrages de:phi- 
losophie. Notre géaésation, au. contraire, erre; & Iravers des harizons 
mélés de jour et.:d’ombne,.et, quand: elle .ne.s endort. pas. dans Vindif- 
férence, elle semble plus ardenta encone.2 chercher que. contente de 
connaitre, plus avide.de nomveautés que de.croyance. - 

Avec la fermeté -de.sa foi, Je P.. Gratty sattache & la vérité ; mais, 
selon le godt de son temps ou le tour propre de son esprit, il envisage 
la face voilée plutét.qua les.cétés clairs dela vérité, il la poursuit a travers 
ses développementsindéfinis plus yolontiers qu’1l.nel’établit sur ses bases 
immuables. De:la de nobles dlans, de. belles intuitions, des. coneep- 
tions fécondeg ;.mais de 1k parfois-auwssi. des obsourités ou. des lacunes, 
plus da lueurs que de clartés, .et, moins de.démonstrations, pias 
peut-étre que de vastes conjectures. 

D'aillears, il y-a towjours quelque danger .2 chercher ie Pampers 
trop intimes entre des: vériés immuables,telles que: sont les.dogines 
de la foi ou.les priacipes mémes de !a:raison, et les donudes toujours 
incomplétes et: par: conséquent changeantes des seiences naturelles. 
Souvent, plus de telles alliances sont intimes, plus elles: soat fragties, 
et les théories philosophiques qui.s'y appuient sans réserve courent 
risque de'perdre en solidité.ce qu’ elles gagnent en étendue. Sans doute 
tout ne chanye pas dans I’étade de la: nature, sans doute il est d'tmpé- 
_ Fissables découvertes, et il importe de rapprecher ces vériiés irnévo> 
cablement acquises des vérités d'wn autre -ordre, ne fit-ce que pour 
montrer l’unité dé l’esprit humain, I’harmonie de leeuvre divine. Mais 
entre les résultats provisoires et les conquétes définitives de la science, 
combien le disceraement est difficile} Le P. Gratry a-t-1l toujours eu le 
faire? L’avenir surtout devra nous l’apprendre. Dés-d: présent, pou- 
vons-nous regretter qu’ il ait affronté les périls que nous signalons? Non, 
assurément ; car a celte hardiesse nous devons des pages admirables 
qui ouvrent du moins a la science dé hautes et nouvelles perspectives. 

Lui-méme, au reste, ne se flatte pas. d’avoir établi tout ce qu’ll 
avance. Ila voulu parler, non avec la réserve et Yautorité d'un maitre 
qui impose un enseignement A ses disciples, mais avec la liberté d'une 
4me qui s’épanche loin des hommes et prés de Dieu. Dés lors il a tout 
dit, ses pressentiments et ses certitades, ce qu il connait et ce qu'il 
devine, ce qu'il saisit et ce qu’il attend, et, quand #1 nous livre avec 
simplicité ses théories les plus. hardies, tout ce qu'il demande qu’on 
lui accorde, c'est que, « un jour l'esprit humain, aidé de Dieu, cher- 
« chera dans ce sens et trouvera.» Pieux et noble exemple de désin- 
téressement de toute pensée propre et d’invincible confiance au pro- 
grés de la vérité | 


96 4. ALP. GRATRY , 


Ne jugeons donc pas ce livre comme une muyre purement abstraite 
et didactique. Sachons le comprendre et le godter. Il est l’expression 
réelle, il est lé feuit vivant de,toute une yie de priére et d’étude. Et ce 
fruit est une semence, ou plutdét il contient une multitude de semences 
qui se disperseront & travers les Ames pour mirir en silence, germe- 
ront tét ou tard, et, développées et grandies, s’épanouiront un jour. 

A nos yeux, le P. Gratry annonce de loin et prépare l'avenir. 

Que des philosophes contestent quelques-unes de ses théories philoso- 
phiques, nous n’entreprendrons pas ici cette critique rigoureuse et 
détaillée que J'auteur appelle et sollicite lui-méme avec une cordiale et 
touchante sincérité. Mais la tendance générale de ses travaux, la di- 
rection de ses. recherches, !’étendue de ses espérances, voila ce qui 
nous frappe, nous émeut et nous fait entrevoir comme une vie nou- 
velle pour |’esprit humain, s’il se laisse pénétrer de toutes parts do 
souffle de la foi. 
_ Que peut aujourd’bui la religion pour sauver les intelligences? Quels 
sont leurs périls et quelles sont leurs ressources? De quelles intirmités 
ont-elles besoin d’étre guéries? A quelles grandeurs doivent-¢elles étre 
élevées ? Essayons, & lasuite du P. Gratry, d’en indiquer quelquec = hh 


Tl 


Jamais le champ ouvert & l'esprit humain. ne fut plus vaste qu’en 
nos jours; mais jamais non plus fut-il si divisé? . 

Les uns se plongent dans la contemplation du monde physique mer- 
veilleusement agrandie par leurs recherches, et ils ne pensent que 
corps, selon l’énergique expression de Bossuet '. 

D’autres tournent tous leurs regards vers les sociétés humaines et 
leurs vicissitudes ; ils suivent le cours désormais mieux exploré des 
ages, et, ne voulant rien voir au dela, ils s'imaginent que tout change 
et passe avec les siécles. Ils enferment leur intelligence dans les 
bornes du temps, comme les premiers dans les limites de ]’espace. 

Beaucoup ne croient qu'aux phénoménes seasibles ; un petit nombre 
s’en tient aux seules idéesde raison. Plus d’un chrétien méme, & son 
tour, sil n’était retenu par Ja souveraine et pacificatrice autorité de 
l'Eglise, plus d'un chrétien youdrait se murer dans sa foi et rejetterait 
loin de lui toute lumiére humaine. Ainsi tous sont exclusifs; de toutes 
parts nos connaissances s'étendent; mais elles s isolent, et demeurent 
entre elles divisées et sans lien. 

Nulle vérité commune a tous les esprits ; nulle doctrine générale et 
dominante. Les hommes spéciaux ne pensent et ne croient qu’a leur 


‘ Connaissance de Dict et de soi-méme, chap. v. 


- 


ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 97 


spéciafité, et ceux qui n'ont pas de spécialité le plus souvent ne pen- 
sent et ne croient 4 rien. Et c’est pourquoi |’on a pu se plaindre parmi 
sous de « l'indifférence en matiére raisonnable ‘. Voila notre situation 
mtellectuefle ! | 

‘Est-ce donc fa que devait aboutir ce vaste et rapide mouvement de 
la raison moderne dont on aime encore aujourd’hui a faire remonter 
la premiére impulsion jusqn’a Bacon et Descartes? Mais ces deux 
grands hommes, qui embrassaient dans J'unité de leur génie toute la 
variété des connaissances humaines, se sont accordés pour prescrire 
de « ne point étudier les sciences 4 part et indépendamment les unes 
« des autres » et « féviter entre elles toute solution de continuité*. » 

Cependant, s’it fallait croire les optimistes, cette division des scien- 
ces serait l’inévitable conséquence de leur développement, et, & sup- 
poser que ce soit un mal, ce serait un mal nécessaire. Les sciences 
en effet ne sont-elles pas les produits de la réflexion humaine? Et 
qu’est-ce que la réflexion, sinon la-concentration de l’esprit tout entier 
sur un point unique? La réflexion isole ce qu'elle approfondit , ‘elle 
morcelle en méme temps qu'elle creuse. Tout savant, tout penseur, est 
condamné d'avance 4 ne pas embrasser en ses investigations la totalité 
des choses. I] est dans la nature de tout esprit borné de demeurer in- 
complet, et, amesure que le cercledes connaissances humaines s'agran- 
dit, les points de vue propres 4 chaque esprit doivent diverger davan- 
tage. Si vaste que soit le coup d’ceil du génie, plus loin encore s'étend 
Vhorizon de la vérité. 

Cela est vrai; Dieu a voulu que le progrés méme des sciences nous 
fit mieax sentir les limites toujours trop é(roites de notre esprit propre 
et sa faiblesse quand il s'isole. Grande lecon que nous devions méditer 
etcomprendre! Mais pourquoi les esprits s‘isolent-ils? Pourquoi se 
renferment-ils en eux-mémes? Pourquoi ne se communiquent-ils pas 
entre eux leurs lumiéres? La est le mal qu’il faut expliquer et, s’il se 
peut, guérir. | 

Et d'ailleurs, non-seulement les esprits appliqués 4 des objets divers 
sisolent les uns des autres, mais mutuellement ils se repoussent. Au 
nom de la matiére on nie |’esprit; au nom de l’expérience on nie la 
raison ; au nom de la raison on nie la foi; au nom de tout ce qui passe 


‘ Le P. Gratry, Connaissance de Dieu. Introduction. 

2 Il faut éviter entre Jes sciences toute solution de continuité. (Bacon, par 
M. de Rémusat, p. 211.) De ce texte de Bacon, M. de Rémusat rapproche avec 
grande raison le texte suivant de Descartes : Distinguant les sciences entre elles 
par les objets dont elles s’occupent, les hommes croient qu'il faut les étudier a 
part, et indépendamment l'une de J'autre. Or cest la une grande erreur; toutes 
ensemble ne sont rien autre chose que J'intelligence humaine qui reste une, et 
toujours la méme, quelle que soit la variété des objets auxquels elle s‘applique. 
(Régles pour la direction de Cesprit. Edit. Bouillet, t. XI, p. 20!.) 

Jaxvien 1858. 7 


98 me LE P. GRATAY © .” 


on nie lout ce qui est immuable: Par lenrs affirmations les écoles dif- 
ferent, par lears négations elles sé contredisent. Et c'est ict la grande 
source ‘de l’erreur. En effet, -le vrai, c'est ce qui est ; le faux, ciest ce 
qui n’est pas. Voir ce qui est, voila Ja science; ne pas voir:ce qui est, 
voila ignorance; mais nler ce qui est et qu'on ne voil pas, voile J'er- 
reur'. L’erreur me ¢ommence qu’avec la négation, esprit borné :ne 
devient faux qu'en devenant exchasif.. 6-6-0 vs, a 

«Qu’est-ce done qai porte. 2-l’exelusion , 4. la négation cat: esprit 
borné? Saisirons-nous enfin la cause du mal dont nous sommes les 
témoins et les vietimes ? L’ attribuerons-nous encere & la aature méme 
de notre intelligence ? Que I'ignorance soit naturelle & une intelligence 
finie, rien de plus concevable;; mais l’erreur! Dire qu'une datelligence 
quelconque- est par sa nature méme condamnée fatalement 2 l’erreur, 
c’est prononcer un non-sens-etun blasphéme. Il doit y.avoinun déré- 
glement moral a |’ origine de tout égaremens intellectuel;. ef,.em-effet, 
ne sembte-t-il pas que ignorance: ne dégénére en erreur que: quand 
a Vignorance s’ajoute l’orgueil? N’est-ce pas ‘’orgueil quit veut avoir 
teut vu, el qui, non content d’affirmer ce que réellement il a vu, nie 
résoliment ee qu'il n’a point regardé? N’est-ce pas} orguell qui.s'ima- 
gine que l’horizon finit ob expire son-regard? Alors entre.les hommes 
de science la différence du pomt de vue se transforme en contradiction, 
elle se traduit en dispute. L'idolatrie dn mot, de ce mot qui hait tout 
ce qui n’est pas lui, qui tend & anéantir tout ce qui ne sort pas de lai, 
qui aspire 4 se faire le centre et le sommet de toutes choses; voila 
done, en définilive, vorki-la racine de toutes les dissensians hamaines. 

Tel est le mal et tel est son principe. Quel en est Hantadote? Ah! 
l'antidote de l'orguetl, c’est ’humilité; l'antidele de }’égoisme, o’est la 
charité; I’humilité qui, selon la-définition de saint Thomas, conuient 
et refréne jes élans désordonnés de !'dame aspirant 4 s’élever sans 
mesure‘; la charité qui consisie-2 aimer les autres comme nons-méme 
el par conséquent leurs pensées comme nos pensées, leurs découvertes 
comme nos découvertes, et, par-dessus les autres et nous-méme, 
Dieu, vérité absolue, totale, infinie. 

Conclusion sans doute étonnante! Le cours sen} de nos déductions 
philosophiques nous ameéne a invoquer |’humilité, la .charité comme 
des vertus nécessaires 2 la science. Mais nous savons aussi, et l’expé- 
rience des siécles n’apprend-elle pas a tous, que ce sont des vertus que: 


‘ Sur ce point tous les vrais philosophes sont d’accord; et Bossuet a dit, avec 
son autorité et sa clarté ordinaire : « Tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se 
trompe, c'est qu'on n’entend pas ; et le faux, qui nest rien en soi, n’est ni en- 
tendu ni intelligible. Le vrai, c'est ce qui est. Le faux, c'est ce qui n’est pas. On 
peut bien ne pas entendre ce qui est, mais jamais on ne peut entendre ce qui 
n'est pas. » (Connatssance de Dieu et de soi-méme, chap. 1°.) 


ET VAVENIR DE: LA‘ PRALOSOPINE CHRETIENNE. 99 


la sciehce ne downe pas? .d quis les.demanderons-nous, sinoa b Jésus- 
Christ. ot 2 sen Hetise? Pour que de tels fruits viennent & naitre en 
waé4me, it faut que lattouchement divin ta féconde. Ow donc seter- 
minerom les dissensions des: sages ?: Ou se dénowera Padultére al- 
fiance que Vesprit de-l’homme a formée. entre la-lumidre. et les. ténd- 
bres?'Le monde le cherehe etle demande; les chrétiens peuvent répons 
dre: dans le sein de celui qui est. venu sur la terre apporter la paix 
auz hommes de bonne volorté et-promettre la vision du vrai: sans 
mesure et sant fin ‘4-4 pureté:de Vamour. : . 

Il serait intéressant de comparer -2' ce point de. vue la science pros 
fane et la‘science chrélienne, les sages et les saints. Sans doute |’éten- 
dwe des conceptions dépend de |’étendue du génie. Mais les exclusions 
systématiques, les négations égoistes, les erreurs enfin, doivent s'ef- 
facer, & mesure que croit-dans |’ame l'amour désintéreseé de la vérité. 
pour disparaitre complétement dans on monde meilleur, o& subsistera 
eet unique amour. Le Sauveur est venu dans le monde, som: pour 
briser et détruire, mais pour compléter et perfectionner toutes cheses ': 
il ne voulail pas dleindre la méche encore fumente, mais au contraire 
evranimer la flamme’. A son exemple, 1! faudrait montrer nos docteurs 
et nos péres cprowant toutes les doctrines et retenant ce qui est bon dans 
chacune poar exclure seulement Je mal et lerreur’. Quelque part 
qu’uls rencontrent uo fragment, un germe de vérité, 11 faudrait Girevoir 
avec quel respect ils le recueillent, avec quelle ardeur ils le vivifient. 

Saint Awgostin s'est servi de Platon pour s’élever jusqu’a Jésus- 
Christ. Quand il s'est livré sans réserve au maitre divin, méprisera-t-it 
son maitre de la terre? Non; placé plus haut, il saura mieux le com- 
prendre, et, tandis que, entre les mains de disciples dégénérés, la doc- 
trine académique s’amoindrit, chaneelle et se réduita rien, ce sera lui, 
le disciple de ' Evangile, qui la rétablira dans sa pleine grandeur. Il se 
lappropriera en -l’éclairant d'une lumiére nouvelle, et, en face des 
' écoles profanes qui doutent de la raison, qui désespérent de la vérilé, 
il pourra. se-féliciter ¢’avoir surmonté ce désespoir et de pouvoir ca 
coller ses lévres aux mamelles «le la philosophie’. 

Plus tard ja tace du monde est bouleversée et la nuit semble un 
instant descendre sur l’esprit humain. Mais, au temps ot les cathé- 
drales sortent de terre, apercevez-vous, au fond d'un cloitre encore 
paarre et nu, cet humble moine qui médite et qui prie? A force «le 


_* «Linum fumigans non extinguet. » (Matth., xm, 20.)- 
9 « Non veni solvere, sed adimplere. » (Matth., v, 17.) 
~ * « Omniaautem probate: quod bonum est tenete. Ab omni specie mala abs— 
tipete vos. (S. Paul, I ad Thess., v, 24, 22.) 
* Voyez les Confessions, liv. vu, cap. 1x, et liv. VIII, cap. 1, les trois livres 
contre les académiciens et la lettre I, 4 Hermogénien. 


100 LE P. GRATRY 
regarder d'un cet! profond son 4me limpide et pure, il y a vu vivantes 
et lumineuses toutes les idées éternelles par ot Dieu se manifested 
la raison. Tl asaisi la présence de I’Etre parfait au dedans de lui-ménie 
par I'élan de son génie comme par l'attrait de son coeur. C'est encore 
Platon que saint Anselme fait revivre, et sans Ie connaitre. Que dis-je? 
il.va plus loin que Platon, il devance Descartes et Leihnitz ; its’éléveh 
des hauteurs qui ne seront pas dépassées '. Et cependant il cherche 
eneore. Devenu primat d’Angleterre, il pleure la liberté de ses spécu- 
lations savantes non moins amérement que Ihumilité de son austére 
retraite, et jusque sur son lit de mort, sur le point de voir la vérilé 
face a face, il donne encore un regret 4 la derniére recherche méta- 
ptysique gu’il laisse inachevée *. | oo 
Autant saint Anselme est élevé, autant saint Thomas est éfendu. 
armi les profanes, il a, lui, choisi pour maifre Aristote, ct len en- 
ferme toute la substance dans la trame serrée de ses déductions. Mais, 
gn méme temps, il s'inspire de saint Augustin, et par saint Augustin 
il posséde Platon, Platou agrandi. Voila donc rapprochées ‘les dews 


aes? 


au moyen dge*, ra ine eae nae 

Voila les saints, quand ily ant du génie, Voila les patrons qué PE - 

glise donne 4 la philosophie. Oe ee ee) oa 
Et, si nous allions plus loin, si nous parvenions jusqu'au dernier des 
grands siécles religieux, quel magnifique accord, quel universel épa- 
nouissement de l’esprit chrétien ‘ne contemplerions-nous pas encore? 
Ce siécle, comme on!'a dit ici méme, « s’ouvre par des saints, 11 se 
‘a ferme par ‘des-hormes de géale.:1a saumelé a envali jes baimeurs 
‘ede la'société, etle se répand 2+’ entour| comee\'ambroisie de la poésie 
‘-edntiqae Gul; retombont du. ciel.bur laterre, .p.faisail pattra une majs- 
‘4! gon de fleurs. Li moisson de fleurs ,: aprés. saint Vineent ale Payl, 

rae Monologum ; Profogium: go Re SAE on Sees) ie ana 
‘ ‘SNous' ne pouvoris parler de sdint’ Anselme ‘sus noes souvenir dvec: quelle 
dlogqaente et sym pathique. émotion M: te Montaleabert a: sagpnté, dang, se yecueil 
jue, Ses Lyttas pour Ja liberté de l'Eglise. On sail que, depuis, M, de Ré1 ysat, 
sans parlager la foi du saint, a rendu au caractére el au génie de hotline un 
..; boliet -graodi hommege.Le,-P...Gratry nons.a donnée. portrait du religieux, phi- 


lo-opha en quelques pages dq sa cinquiame ¢dition.de la Connajssance de Diew. 
> «Summa theologica, ad gentes, etc. » ies 


ET L’AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 10! 


« Je cagdinal de Bérulle, la mére Agnés, madame Accarie, M. Olier , 
« ce sont les hommes de génie. » Et, comme la religion est: déemeurdé 
le fond de toutes les pensées, il régne entre ces grands esprits malgré 
quelques dissonances facilement ramenées, il régne ‘une harmonie 
souveraine; «.c’est un choeur de voix, » a pu dire avec vérité le 
P. Gratry. 

Que faut-i1 done pour que les csprits des hommes s'‘accordént en- 
semble? Il faut qu’ils s’unissent & leur commun auteur? 

N’en avons-nous pas sous les yeux un significatif et consolant 
indice? A quoi tend en effet le P. Gratry? A la communication de 
toutes les intelligences, au rapprochement de toutes les vérités, & l'u- 
nanimite de toutes les certitudes. On peut douter qu’il ait toujours 
atieint ce qu'il cherche, on peut contester quelques résultats de ses 
efforts, mais on ne peut nier l'effort méme et la tendance. Eh bien, 
c'eal cet effort méme et cette tendance, en face des divisions et des 
contradictions de notre époque, qu’il nous importe de constater aul- 
jourd’hui Oui, tandis que nos sciences sont « comme des régions di - 
« verses séparées par de grandes distances et de grands obstacles entre 
« lesquels l'homme communique 4 peine, » tandis que bientdt peut- 
étre « J’unité intellectuelle de l’esprit parmi les hommes paraitra 
« moindre que l’unité physique du globe; » un homme pourtant a 
parlé de «la science comparée;» il a voulu la préparer, etc’estau fond 
. d'uncloitre, au pied de J'autel, que cet homme s’est rencontré, et d’une 
Ame chréuenne et sacerdotale seule a pu s’échapper cet admirable 
voeu qui résume tous nos besoins: « Quand saura-t-on donc la puis- 
a sance de la charité intellectuelle, de la communion des esprits'. » 
Voila le fait, voila le symptéme que nous livrons en toute simplicité & 
quiconque s’intéresse encore 4 l'avenir de la raison humaine. 


Ill 


Ainsi, la premiére infirmité de la science est une infirmité morale, 
et le premier reméde que lui apporte le christianisme est un reméde 
moral; il dilate les Ames en les échauffant par l'amour. Mais le chris- 
tianisme éclaire en méme temps qu’il échauffe. Il supplée a linsuffi- 
sance del’esprit, comme il guérit ’égoisme du coeur, et c’est par la 
qu'il achéve d’accorder entre elles toutes les connaissances humaines. 

Accueillez en effet toutes ces connaissances, n’en excluez aucune, 
affirmez tout ce que la raison seule est capable d'affirmer ; vous aurez 


‘ On nous pardonnera d’avoir reproduit cette ingénieuse et brillante image. 
empruntée & M. H. Mercier de Lacombe. (Correspondant, 25 juin 1855.) 





102 Ce Ep GRATRY TS 


fait beaucoup sans doute, vous posséderer & edté tes anes ded autres 
des vérités trés-diverses: mais vous n'auréz pas saisi le Hen qui les ras- 
semble. Hi n’y aura plus hostilité, it n’y aura pas encore alliance. Par 
cxemple, en pensant 4 Dieu, vous croirez invinciblement & son infine 
bonté; puis, en regardant:le monde et Vous-méme, vous reconsaitres 
elairement !’empire dumal ae sein de ’hamanité. Mais, entre ces déux 
principes également incontestablés : la souveraine bonté de Diew, la 
matice innde de l'homme, quel rapport établir? Vous le chercheres 
tainement. Pour que la raison rencontre enfin |'harmonite des percep- 
tions multiples qu’elle porté en son sein, il faut qu'elle sorte: ‘d’elle- 
méme et s'élance jusqu’a Ja foi. 

Tel est donc le double service que la religion rend & la alone ew 
élargrssant les cceurs, élle abat les barriéres qui séparent‘les:systémes; 
en élevant Ices esprits, elle forme le lien qai unit les vérités. "Me per- 
mettra-t-on sur ce dernier point une coniparaicon qui-rendra mieux've 
que } entrevois? : 

‘Un voyageur visitait un joar les vastés ruinés: d'une église du moyen 
age, et son ceil s’égarait 4 pourswivre 4 travers lescieux les arceaux’ 
mutilés sous lesquels tant de générations avaient abrité leurs priéres ; 
sa pensée cherchait & reconstruire la noble basitiqne en sa vivante 
unité. ‘Vain effort! La votte était brisée partont. Quelques ‘assises 
éparses sur le sol marquaient seulement ta place qu’efte avait couverte. 
Mais,’ éntre les débris indestractibles, des constructions modernes s‘é-. 
taient élevées, éphéméres, et ne permettaient plus méme:d’embrasser: 
d'ud regard I’étendde ‘de la nef antique. A travers ces obstacles, quand’ 
le voyageur eut' achevé cependant de Ja parcourir et-de lz meserer én- 
fin‘tout entiére, il's’étomid : ces colonnes séparéds par des-tntervatles: 
immenses, il se demianda, saisi d’effroi, quetle ogive assez aiidaciensd 
avait pu les rapprocher et les rejomdre en son arc sublime. La légende 
vint alors & son secours : A une hauteur inaccessible 4 l'homme, lui 
fut-il dit, une mam cétleste avait posé la clef de la voute qui se perden 
dans les cieus. 

Eh bien, cette cathédrale me parait l'image fidéle de fa vérité dans 
rhomme. Dans notre élat présent, les idées de Ja raison sont le fonde- 
ment de I"édifice intelec(ucl ; les dogmes de 1a révélation, la clef de’ 
votte. Des assises indestructibles se dressent debout dans notre enten- 
dement, isolées 4 travers de vastes espaces ; voila la vérité naturelle. 
La vérité surnatdrelle vient alors, les surmonte et les couronne. Pro-— 
portions merveilleuses et subtimes ! Le champ de Vintelligence est trop 
étendu, trop vaste est'l’intervalle qui sépare les idées de raison, pour: 
que Parc qui les unit puisse se former sans se pordre dans les ciear. 
L égifiee commend sur 14 terre se*termine au sein-de Dieu. Enlaves 
ceite vobte sacrét da mrystire : dics aystémes arbitraives s‘dléventenire 


ET L’AVENIR DE LA. PHALOSOPHIE CHRETIENNE. 403 


fe cbté droit eijle cdté ganche de la raison,,]) unité de l’entendement est 
morcelée par ces constructions d’un jour et les. vérilés fondamentales, 
colennes arrétées dans leur essor,, restent salitaires au milieu desruimes. 

En d’autres termes, les diflicultés, ou, pour parler le langage de la 
métaphysique contemporaine, Jes .antingmies philosqphigues se résol- 
vepasians les dogmens révdlés, La -raisan du satiqnaliste est arrétée brus- 
wiemeont par des. obstacles logiques qui la blessent et }’offensent; la 
reson du-chrétien monte plus haut pour expirer seulement au sein 
ies sayaléres divias qui la:surpessent, elle plonge et se perd en des 
profondeurs infinies. 

Qu’on parcoure successivement les grands problémes philosophi- 
ques; a chacun deux on trouvera, nous je croyons, yne solution révé- 
ge. Nous ne saurions entreprendre ici ce travail daus loule son éep- 
due; indiquons seulement quelques exemples, cherchons quelques 
jami¢res sur la nature de |’ homme et sursa desunée. 

Nous l’avons déja demandé : Comment concilier la malice innée de 
lhemme el sa misaxe: ici-bag avec Vindinie perfection de Dieu? Com- 
meni expliquer la contradiction méme de notre propre nature: l’idée 
du. bien qui Ja domiae, je peachant.au mal.qui l’entraine ?. Pour échap- 
pena.celtecontradiclion, les uns ont divinisg l'homme et ses penchants, 
ils ont dit :. Tout-ce gue l'homme, veut est bon; Jes aulres ont maudit 
Dien, et nous avems enlendu celle. inerqyable pargle : Dien,, c'est le 
mal! Aimsi.J’oma pié le mal, on a niéla-yen. Le bien et le mal sub- 
setent eependantef se. disputent l'homme ef le mande. Qu’est-ce donc, 
qu’esé-ce qui résoudra eette effrayanig. ésigme ?. Qu’est-ce. qui fera la 
partdu bien ef la, parida mal, la pact de |'homme et la part Je Dieu ? Le 
dogme innompréhensibla, mais aécessaire de fa chute originelle; la dé- 
chéance librement.encourve par. notre premier pére et solidairement 
Uensmise asa pestaridé. Neo avons-nous pag fail latriste expérience? 
Tonte .docasine morale qui-a’admet pag-cefle déechéance. hérédutaira 
énetveet corrompt les Amas..Toute dociring sociale qui n’gp fient pas 
compte creuse un abime sous Jes pas des nations. 

, Mais. notre nature déchue doit-elle se.relever? Et comment ? Inter- 
rogez, en dehors.du christianisme les tgaditions unanimes des peuples : 
ils-attendent une intervention personnelle et. visible de la Divinité; ils 
aiment & se représenter |’étne qa’ils adorent sous une forme bamaine, | 
sous des apparences'sensibles. On creuse Je passé, on va de'l’Europe & 
l'Asze, de la Gréce & Inde: gest pour trouver plus profondément en- 
ragince cele croyance universella a.la communication, el, si j’9se,. 
ainsi parler, au mélange de Dieu avec homme. Et,.d/ autre pari, con- 
sukteg la_-raiseniet la philosophie, ne vous représentent-elles pas Dien. 
comme essentiellement invisible et infiniment distinct de l'homme? 
Comment donc. ici concilier ensemble, les pressentiments de lhuma- 


104 a + TA PL GRATBY: | Oe. 


mité et les lumiéres de la raison, tes: \Embignages ‘de: I’histowe ‘et les 
enseignements de la philosopkic ? Parte mystére de I’Inearnation qui 
nous moutre pleinement réunies, sads dive:-ducunement confondtes, 
les dex natures, divine et homaine: Un ‘Dieu igumobile et solitaire au 
fond de son éternité, ow bien des divinités toutes téerresires; ot Phomme 
se retrouve jusque dans ses vices ; vail la sagesse;:'voila tes religions 
profanes. Mais eofin |'Homare-Dieu garait, vrai Dieu el vrai hoiime. 
Toutes les duulaurs humaines, toutes les:perfections divines, éclatent 
ensemble dans sa vie, et le monde racheté-reconnat sow tmodéle et 
son Seigneur. Se a ee ee Big a _ 
_ En régénérant notre nature, |'Homme-Diea sous apprend 4 ‘la con- 
naitre. On sait déja-quelles lumiéres nous donne sur notre Ame et méme 
Sur aotre. corps le mystére de la. Triaité -divise qui-a'marqué'de son 
empreinte notre étre tout entier. Mais que dire de l’union nvémé de 
V’ame et du corps? Cette union est-elle essenticNe ou’ passagere? D'bne 
part, le corps se dissout, l’Ame est istmortellé. Et eependant;' d’autre 
part, ame humaine est:disposée powr animer un-corps, et lx personne 
humaine est incomplete si les dewsx-substances-se'séparent : Voila deat 
vérités :. dans Vimpeissanee. de tes accorder: ensemble, les systémes 
les ont exclues tour a tour. Les uns; voyamt-tes opérations de l'ame 
lides aux fonctiena de l'erganiame, ont- cdnfonde -l'esprit ‘avec fa ‘that 
Uiére, el ils ont cra que:Vaemme toatientier périssait avec le corps: 
Les.amires, séparant aieux les: deux substanees,! ont-eonsidéré la prét 
sence de l’ame dans le corps commie uni chhtiment, teut au: nroins uh 
accident transitoire, et ils ont cru que la vraie vie, la vie 2 venir de 
homme devait étre toute spirituelle. Eh bien, des deux cétés on 
mutile notre nature. Od la retroyverons-nous, ob nous apparaitra- 
t-elle en son intégrité? Dans le dogrhe de la Résurrection. Oui, |’ame 
est immortelle ; oui, l’4me humaine est destinée a un corps, et, si le 
corps en est violemment séparé par la-mbrty test poarcla rejeindre 
dans ’immoralité;.telle-est notre feat. Voila done la matiove'appélée 
ay Nond thng' idl d's Sa Oe ca ie wlohe Mua Ai “i 94 
| Nous partons ici d apres le Catéchisne du Concile de Trenie i, aprés avoir 
expliqud Ie'dogme dé 1a Résurrertion, dt Pavdit confirme par la traduction, tant 
de..VAdcion qua.du Nouveau Testament; i passe! aux’: notify ‘rationndls: de 
Vadmettra, et Jesirésyume-ainsic ie) | endo shat etetd ial Po oka a 
« Rationes preterea, que ab ecclesiasticis scriptoribus afferuntur, satis asliease 
rem probandam accomodate videri possynt ;. +r. Ac primp, quidem, cam 
anime inmmortales sint, et tanqnam pars hominis ad humana corpora, nature 
Flopsnsionemn habeant, ens b éorporibiis Méjunctas perpetiid nhatiére, contra Ha 
tram ienistimandum est.)s~.Quenidm: vero! quod-nbturedd veieetul He! ¥i6le2 
tum est diuturnui esse non potest, consentaneug), dena }¥idkiur, jusicaln ; bowel 
ribus jungantur :.ex. quo etjam sequitur Wt caRROKRP AesuATaRhiO GybTA shslAUO 
quidem argumentandi genere Sa vator noster, us $ vid etur, mh adver 45 Hie 
cis disputdns, ex animubtish imiidetalithté obinolinn fesiebelisne cotton i? 
(trucéh. ud paydéhes,) plird Wp ar@iddepoitivae col) gullyib itl be ehh. CUD 


ET L’AVENIR DE LA. PINLOSOPHIE CHRETIENNE. 105 
a lsomeoatalité; le carps de: lthomute- participe & Vimmortaliié de 
(Homme-Diew, i’'univers partieipe:a l'emmortalté de l'homme, et le sa- 
vant qui.recheree. Jes. lois de-la nature, l'artiste qui en contemple fa 
heauié, peuvent compler sur.le mondea venir, pour voir ordre par- 
fait, régeer. sans. obstacles et sans:voiles, et tout idéal apparaitre réalisé. 
Pept-€ire méme .la science.avec:ses spéeutations, Partavec sa poéstc, 
n'onl-ils pas de mission plus hante iti-bas‘que de retléter de loin ct 
doffrir & nos yeux savis comme une ombre inachevéedu radieux séjoite 
dont le monde présent est..la:figure et téhauche. Mais il faut ici nous 
laire et laisser au P. Gratry ses ingénieuses recherches sur le lieu de 
Vimmortalild, recherches trep.détailiées sans doutc et trop hardies pour 
o’élge pas conjeckurales;. mais.jamais ples sédusantes conjectures fu- 
rent-ailes,. Fendnes:ep ua plas peas langage * 3 De telles ‘pages se lisent 
et neg.se résument. pas. 

. Barnans-nous ict a. celle siuabs. générale: ot certaine : la doctrine 
chrétyenpe. camble les lacunes de. notre entendement, ou, comme |’a 
dit en propres termes Maive.de Beran, la religion rdsout les problémes 
gre la pinlosephie pose. Les mystéres révélés,.toin d'étre on amas 
de lénébres, soat.au contraire on foyer. infini:de Jamiére, lumiére de 
Digu méme que nos regards ébleuis ne-‘pewvent fixer face 4 face, mais 
doyt les,rayons, répamdus de. sphére ea. sphérd, illumenent et’ vivitient 
tomt.ce.quisis pdéuéirent. Offrir:successiverent 2 cette clarté célesté 
loner les régiouside la pemsde, tele do dire \‘courre:de ceux qui post 
sedeni 4, 1a fois le saienee : gina’ et . scene hunizine: 


» 9 ° 
tp obpbe te fe dhe fe ts ; 


kr A ee A Past) Doages i ae Be ge } | 
ODER Steg oe tn te 4s an eto WW a Ns * . 
MP bate deppe fda ee a ee ate ee 
aa A te ed 8 be Gane ge Mes REP ea aes cages ; na ht des 
“if QHSTROMS: Of sonaluons. - ‘a Pipa tngeh aig ee OMe ae POD 
yiglkoor..anx Hosmsies qui peasent, si, renfevmés ‘et leur ' propre 


sens, ils mutilent la vérité, s’ils la déchirent en laybeaux! Tous les 
sytémes, sont erronés dés qu’ils deviennent exclusifs. Toutes les 
selences sank jmpasfaites.. tant gu’elles .demeurent ‘divisées: it fant 
tendre a | harmonie ee eer La est la vie, te est le progres, ia 
ex Havenir.: - 

Or cette nanieais iitellectuelle, c’est 2 la . foi chrétienne qu ‘il ap- 
partient deta, réaliser, Elle la prépare par l'anion.des: ames; elle ta 
CORSPMME par. unité. des: coe Les stiences humaines ont done 
besem delafoschrétionne. . A a 

“Mais, pour que la for vienne ad secouie, les ‘sciences, il est néces- 
site’ que’ ‘és sciences acceptent.. son empire. Comment, |’ agcaplaroni, 
elles? Dans la hiérarchie des sciences, remestsil .une-qui- puisse ¢t qui 


106 LEP. GRATRY 


doive:faire au nom de toutes cet:acte d’hommage 2 la vérité révélée? 
Oui, sans doute. puisqu’il en ‘est une qui représente la raison, non 
dans queiqu’une de ses applications secdndaires, mais dans ses prin- 
cipes fendamemawx, a-savoir ja -philosophbie. Nos autres connaissances 
peuvent rendre & la religion un témoignage ‘partiel et sduvent invo- 
lontaire; a la philosophie apparttent ld démarehe décisive et supréme. 
Les sciences physiques parlent' au nom de ja nature et peyvent, 
comme elle, confesser Dien en quelque ‘sorte, ‘sans ‘en avoir eon- 
science. La philosophie parle au-nom méme de l’esprit humain qui ne- 
saurait youer & son auteur qu’une: fidélité formelle et libre. Hi fut 
que l’esprit humain s’incline et plie devant l’esprit divin manifesté par 
la révélation; voila le grand devoir de la: philosophie, voila Facte 
capable de tout sauver, acte moral encore plus-qu’intellectuel et d’ ol 
dépend néanmoins toute la destinée des intelligences. 

Suivez en effet & ce point de vue, suivez a travers les siécles le 
cours de l'esprit humain, et, pour BOIEEYOn: Vavenir,. consultez les 
signes du ‘temps. : 

‘Durant le moyen dge, la raison grandit 4 lombre de la foi, I'Eglise 
fait l'éducation intellectuelle des. peuples modernes, la philosophie - 
existe, mais Sonoune cae leon. Epoque de. sabordination 
et de formation ! 

Au seiziéme siécle, la iki qui aspire a | indépendance, prétend 
interpréter les dogmes proposés a&-Ja foi: Elle. ne nie pas-l’ordre sur- 
naturel, mais elle veut ’envahir, et, ne discernant plus sés.vraies hi- 
mites; elle méle et trouble tout. Epoque d’ambition et de confusion ! 

Au dix-septiéme siecle le chaos se débrouille. Toute la philosophie, 
toute la théologie, reposent sur la: distinction de deux lumiéres natn- 
relle et surnaturelle. La raison et:Ja foi se développent parallélemens, 
sans se combattre et sans se confondre. Epoque d’ardre et de respect |. 

Au dix-huitieme siécle, la séparation se change en ttastiité. La 
raason.égarée el ‘corrompue -se- ening: eontre ta foi. Epoque e eee 
tion etdedesiruction! =... ge GE ee 

Le dix-neuvidme siécle a.déja lesuidis moutié daiwa course, et qui 
peut dire encore od ‘il va? Mass, s'il est impossible de ‘pénétrer sen 
aveair, peul-étre n’est-il pas difficile de déméler-sa vocation: ©. + ° 

Nos désastres mémes sufliraient a nous instruire. L’homme, en 
effet, qui, dans les régions de la vérite, - ‘peut nearcher indéfiniment:‘de 
peogrés en progrés, ne- semble -pas. pouvoir également s' ‘avancer sans 
fin dans ’erreur. Au terme dela négation il y a te néant, au terme'de 
Verreur l'absurde, o& Y esprit ne peut vivre..A-ce terme, dit-on, la phi+ 
losophie est arrivée de nos jours en Allemagne. Aprés avoir nié ta foi, 
la Taisen-en éstvenue jusqu'h: se-nier elle-méme' et-conclure'sayam- 
ment, méthediquement au-néant et ) Vabsurde.: Kt; comme eet anéan~ 


ET L7AVENIR DE LA RBILOSOPRIE CHRETIENNE 407 


lissement explicite répogme 2 nos intelligences francaises, comme 
dies n'ont: pas reea la force funeste-de se’ mouvoir et de respirer; 
méme wn instant; dans le vide,:1! y a 2 leur usage: une autre sorte 
d’anéantissement; ‘lanéantissement implicite que nous avons déja 
nommé Vindifférehce en matiére raisonnable.:La philosophie: avait 
prétenda 4 la souveraineté exclusive; ‘par un juste chdtiment elle-a 
perda jusqu’a son autoritd légitime. Ga ‘donc -voit-on' maintenant un 
maitre et des disciples; et combien compte-t-on d’espnits qui songrnt 
ase donner une doctrine philosophique? ve 

Aussi beaucoup de: gens sen vont-ils répétant :‘La philosophie est 
morte, c'est bien fait, tant mieux. Ils ne voient donc pas que, quand’ 
la philosophie est morte, |’esprit humain est découronné? + a 

Sachons mieux sentir nds maux et travaillons a ‘les.guérir..Non, la 
philosophie n’est pas'morte et ne doit pas mozurir; elle sommeille, 
elle-se ranimera. Le développement de l’errenr-appelle le développe- 
ment: de ‘la vérité; c’est ta lo1-de ce combat immortel da bien et du 
mal qui s’agrandil en se prolongeant et que rien ne peut terminer 
sur'la terre. Si done fe pén! de-notre époque, c’est la ruine; non pas 
de tel ou tel systéme, mais de ja raison méme tsolée et divisée, quelle 
est sa vocation intellectuelle, sinon le libre retour vers.la for de ta 
raison tout entiére, la protection de la raison par la foi et leur ae- 
cord plus intime et plus vaste que jamais? La foi fut au moyen age le 
point de départ et le berceau de la raison, elle en doit ue le bat et le 
port a -notre époque. 

Vienne done le moment ot Ja philosophie sirpseune: et surtout la 
plitosophie francaise s’urientera vers ce but et vers ce part. Qu’elle 
ne s‘arréte pas en route, qu'elle ne se conlente pas d’étre seulement 
spwitualiste, quelle redevienne enfin plemement chrétienne. Alors 
élevée, élargie, vivilide par le souffle religieux, elle reprendra sa 
puissance. Elle ne deseendra plus au rang d’étude purement spéeiale, 
elle ne sera plus relégaée parmi les branches mortes, ou tout av 
moins superflues de Ja liltérature. Elle reparaitra ce qu'elle doit étre 
le principe actif et vivant, le centre commun des mtelligences. Assez 
et trop longtemps. la philosophie.a considéré homme comme s'il 
était renfermé en lui-méme: et sans communication avec le dehors; 
il faut enfin qu’elle.le-contemple en face de la nature, au sein de 
lbamanité. Voila dans. quel sens eile peut aujourd hui se développer 
et grandir. Synthase confuse de‘tontes les connaissances & leur portant 
de'départ, elle-tendra & créer au terme leur synthése rationnelle, 
ele: sera leur point de rencontre et lene frien, elle fondera 7 science 
comparée. a 

Alors se: formerait ‘entre tous: les ordres de la pensée celle har- 
monie idéale, ce concert sublime, réve des beaux génies,'tendance 





168 LE P. GRATRY ET L'AVENIR DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE. 


spontancée des grands siécles, ambition supréme de l’esprit humain. 
Alors Dieu apparaitrait plus visible dans la magnifique unité de son 
ceuvre, on verrait toutes les routes du génie de l'homme monter jus- 
qua son auteur, et la parole prophétique, prononcée au début de notre 
age par yn intrépide chrétien, serait accomplie : Nous touchonss a la 
plus gratide jles: sbchuce rdligieuseg! . 

« Nous touchons & la plus grande des époques cei, écrivait 
il y a quarante ans M. de Maistre, ou tout homme est tenu d’apporter, 
s'il en a la force, une pierre & |!’ édifice auguste dont les plans sont visi- 
blement arrétés. Comme au temps ot les populations tout entiéres, 
ou les générations successives, travaillaient de concert 4 batir leurs 
cathédrales, maintenant les petits et les grands, les forts et les faibles, 
les vieux et les jeunes, sont appelés a devenir ensemble les ouvriers 
du temple intellectuel. Chaque esprit, chaque science, doit aujourd’hui 
la dime 4 la religion. La médiocrité des talents ne doit effrayer per- 
sonne. L’indigent qui oe seme dans son étroit jardin que la menthe, 
Caneth et le cumin‘, peut élever avec confiance la premiére tige vers 
le ciel, sir d’étre agréé autant que l’homme opulent, qui, du milieu 
de ses vastes campagnes, verse & flots dans les parvis du temple la 
putasance du froment et le sang de la vigne*. 


Vicomte pe Meacx. 


{ Math., xxm, 23. 
* Ps. civ, 16, Isaie, in, 4, Du Pape, préface. 


ee ree i 


t 


LA LEGENDE-CELTIQUE . . 


HERVE 


a 


.- ’ ; ie xeacwacd 
aeathonprtmmntiell pret: , = 


A LA MEMOIRE DE M. AUGUSTIN THIERKY 
' 4 

- Je me promenais un jour 4 la campagne, un livre fa main. C’était 
dans un canton de ce pays of la Fontaine dit que le destin udresse 
les gens quand il veut qu'on enrage. Le destin ne m’avait pourtant 
point envoyé la pour me faire enrager : je trouvais au contraire dans 
les sites charmants qui s’offraient de toutes parts & ma vue, et dans la 
population originale qui m’entourait, mille raisons de ne. point parta- 
ger le sentiment du morose coateur de-fables. Un paysan m’acrosta 
de cette fagon 4 la fots familiére et respectueuse ordinaire 4 ceux du 
pays, et, indiquant du doigt mon livre: 

« Crest la Vie des Saints, me dit-il, que vous lisez 1a? » 

Un peu surpris de l’apostrophe que ne motivait d’ailleurs nullement 
ma lecture, je demeurai silencieux, réfléchissant & cette opinion des 
paysans bretons selon lesquels la Vie des Saints est la lecture habi- 
tuelle de quiconque sait lire; et, comme mon interlocuteur réitérait sa 
demande: 

« Mais oui, lui répondis-je pour entrer dans ses idées, il est quel- 
quefois question des saints dans ce livre. 

— Et quel est celui dont vous lisiez la vie? » continua-t-il obstiné- 
ment. 

Je lui citai au hasard le nom d’un saint quelconque, et je crus avoir 
contenté sa curiosité, mais je n’avais pas satisfait sa foi. 

« Eta quoi est-il bon? » me demanda-t-il. 

Pour le coup, je restai court. Que répondre en eflet &4 un homme 
qui jugeait les saints par leur utilité pratique?. Je pms un faux 
fuyant : « Et votre patron lui-méme, repris-je, quelle maladie guérit-1l ? 





4410 LA LEGENDE CELTIQUE. 


—- Oh! un grand nowbre, me dit-4, et-aussi bien celle des hommes. 
que celle des bétes. Quoiqu’'ll n’ait été durant sa vie qu'un pauvre 
chanteur aveugie, Ha une belle place dans Je paradis, je vous ausute. 
Le jour od i! entra au ciel, le ciel fut tout Wluming. » 

- Etil se mit 4 me ebanter,-en Vaecom pagaant de commentaires, la 
légende'du ‘patron ide sa paroisse. - ; 

Je la connaissais déja par des documents lating et francais publiés;. 
mais je fus bien aise de la recueillir retrempée a la source vive de fai 
trailition populaire. C’est a l’aide de cette derniére source et de la tra-. 
dition écrate que j'ai reconstitué le récit qu’on va lire. Il offre, si je ne 
me trompe, ube page assez intéressaote de l'histoire de la civilisation 
chrétienne en Armorique, au sixiénse siécle; ainsi l'avait jagé le grand: 
historien, mon maitre et mon ami, a la mémoire duquel je le dédie. 
La vérité morale y brille & travers la légende comme une lumiére 4. 
travers un voile '. 


C était l'usage des rois franks d'avoir 2 leur cour an grand nombre 
de poétes et de musieiens; ils les faisaicnt souvent venir des pays 
étrangers, el prenaient un plaisir mélé d’orgueil barbare a les enten- 
dre chanter en Jeur honneur des vers qu'ils ne comprengient pas tou- 
jours. On voyait autour d’eux des Itahiens, des Grecs méme, et jus- 
qu’a des Bretuns qui, unissaot leurs voix discordaptes.4-celles des 
chanteurs de race germamigue, flatiaient. & qui mieux mieux Jes 
oreilles peu difficiles des princes mérovingiens., Agcueilli dans leur 
palais, aprés avoir été chassé de son pays par les Lombards, J'italien 
Fortunat nous a conservé le souvenir de ces. concerts étranges od, la 
lyre & la main, il faisait sq partie tandis que « le Barbave; dit-il,-jouait 
de la harpe, le- Gree de !’instrument d’Homére et le Breton.de la Tote 
celtique. » 

La rote avait le méme destin que la lyre; ele cherchait en Gaule.un 
asile contre les envahisseurs de lite de Sire lagan. dont on pouvait dire 
avec aulant de vérilé que le poéte italien des conquéramts de son 
pays: qu’ils ne faisaient aucune différence entre le cri de Il’oie .et 


-4 La rédaction la plus ancienne de cette légende, écrite six cents ans aprés la 
mort de saint Hervé, qu’on place au 22 juin de l’anné 568, existe 4 la Biblio— 
théeque impériale, dans le portefeuille des Blancs-Manteaux, n° 38, p. 851: les 
deux plus modernes sont, l'une du P. Albert le Grand, qui a pris pour modéle 
Jacques de Voragine; l'autre de Dom Lobineau qui est tombé dans l’excés con- 
traire. 


HERWE. - iit 
le chant: Surergne: 128 rows. anengene iene se ‘Paquaient d' avoir plus 
de godt. .. 


Parmi les Bretons réfugiés prés d'eux; et qui contineaient a jouer 
en Gaule a peu prés leméme rdle:que dans les demoures de leurs chefs 
nationaux, i y: avait up jeune ‘homme qu'on appetlait Hyvarnion. Ce 
nom, qui témoignait de la droiture de son jugement, lai avait été donad 
dans son pays 4 l’oceasion que voici: Il était a l’école o& on-ne |'appe- 
lait que le petit: savant, et il avait: pour maitre un des sages. de ta 
nation bretonne, a la fois moine et barde, nommé Kadek, maintenant 
connu en Armorique sous l'appellation de saint Cado, Ge successeur 
des derniers rhéteurs latins d’Albion enseignait aux jeunes inselaires 
de la fin du cinquiéme siécle la grammaire, la rhétorique, la philo- 
sophie, ia poésie et la musique, mélant, 4 ce qu’il-parait, les méthodes 
denseignement transmises par |’antiquité classique aux traditions 
des anciens druides. Or le maitre disputait un jour a la maniére de’ 
ces derniers avec son petit écolier, et Je sujet de la dispute était 
celui-ci: « Quelles sont les dix-huit plus belles vertus morales? » 
Kadok en indiqua dix-huit, mais il omit a dessein les principales, vou- 
lant laisser & son éléve le plaisir de les trouver lui-méme. 

« Pour moi, dit I'écolier, je crois qu'il posséde Jes dix-huit vertus 
par exee!lence, 

« Celui gui est fort dans les tribulations et dans les épreuves ; 

« Doux au milieu de la souffrance ; 

« Energaque dans |’exécution ; 

a Modeste dans la gloire et la prospérité ; 

« Humble dans sa conduite; 

« Persévérant dans ses bonnes résolutions ; 

.« Opinidtre dans le travail et les difficultés ; 

«A vide:de s‘instruire ; 

« Généreux en paroles, en eflets, en pensdes ; ; 

« Conciliateur dans les querelles ; 

a Gracieax dans ses maniéres et affable dans sa maison ; 

« En bonne intelligence avec ses voisins ; 

« Chaste de corps comme d’esprit; 

a Equitable ea paroles et en actions ; 

« Régié dans ses moeurs ; 

« Mais, par-dessus tout, charitable envers les pauvres et les affligés. 

— A toi le prix! s’écria Kadok, tu as mieux parle que moi. 

— Non pas, repartit le petit savant, non pas; j’at voulu l’emporter 
sur toi, et toi, tu as ia preuve d humilité, tu es donc le plus sage, et 
c'est 4 toi la palme'. 


1 Myvyrian archatology of Wales, v. 11, p. 4. 


442 LA LEGENDE CELTICUE. 


Ce jugement dquitable porta bonheur au jeane écolier. Il lui valut le 
beau-nom sous lequel on le désigna depuis, et sous lequel nous Je pré- 
sentent les légendes armoricaines. 

Une fois passé sur'te continent, Hyvarnion ne fat plas qu’un sow- 
venir vague dans les souvenirs des insulaires. Ses compatriotes ne 
surent plus grand'chose de son histoire; on pourrait méme croire 
guils Vavaient oubliée si un poéte cambrién ne Tui avait consacré 
trois vers rappelant les paroles memorables des grands hommes de sa 
nation: 

« As-to emtendu, dit-il, ce que chantait le petit savant assis & table 
avec les bardes? 

« L’homme au coeur pur a le front joyeux. » 

La table dont il est ici question est celle du roi frank Childebert. 
Hyvarnion sy assit pendant quatre années, probablement de l'an 513 
i Van 547. Aa milieu des débauches et des scandales de cette cour 
barbare, il parut calme et serein du conscience et de visage, et, comme 
}’enfant. dans la fourndise, il chanta. Ses chants et ses vers le rendirent 
agréable au roi, dit un hagiographe qui prétend charitablement que le 
barde « mérila encore plus |’estime du roi par ses vertus que par ses 
talents.» Quoi qu'il en soit de |’estime de l’assassin des fils de Clodo- 
mir pour les vertus de son poéte de cour, Childebert se montra aussi 
généreux envers |ui que l’étaient tes chefs insulaires envers leurs 
bardes domestiques. Mais ni les étoffes précieuses, ni lor, ni la cer- 
voise, ces trois dons les plus chers aux bardes, ne purent fixer & la 
cour de Paris le jeune homme aux yeux duquel la pureté de l’esprit 
et du corps, la régle des mceurs, la justice, étaient les plus belles 
vertus. 

Sous prétexte de retourner dans son pays, ou une victoire éclatante 
et décisive d’Arthur sur les Saxons ramenait la sécurité, il demanda 
au rot la permission de le quitter. I] partit comblé de présents, por- 
leur méme, assure-t-on, d'une lettre pour le Kon-Mor ou grand chef qui 
gouvernait l’Armorique au nom de Childebert, par laquelle le roi or- 
donnait de mettre un navire au service du barde breton. 

Hyvarnion était depuis trois jours a la cour de !’officier frank, et le 
navire qui devait le reconduire dans |’ile de Bretagne s’apprétait a 
mettre 4 la voile quand trois songes, suite d'une rencontre qu'il avait 
faite probablement dés son arrivée en Armorique, l’empéchérent de 
sembarquer. Une jeune fille du pays, aussi remarquable par sa beauté 
que par son talent pour la poésie et la musique, se montra & lui pen- 
dant son sommeil : assise au bord d’une fontaine, elle chantait d’une 
voix si douce, que son cceur en fut pénétré. Un peu troublé a son 
réveil, il chassa ce dangereux et trop charmant souvenir, mais la 
nuit suivante la méme jeune fille, plus belle encore, si c’est possible, 


\: 10: HERRE, ‘ 4113 
et chantant encore mieux:que a .veille, Jui apparut une. seconde fois. 
« Alors, ditun auteur, il craignit sérieusement qu’il o’y edt la-quelque 
« astuce et malice de l’esprit de fornication, » et, la nuit venue, il pria 
le Seigneur de le délivrer de ce songe si. ne venait pas de lui: ¢ SI au 
contraire,c/est yous qui me l’envoyez, ditnil, faites-moi connatire clai- 
rement ce que vous voulez que je fasse. » 

. Et il se mit au lit. Maig voila qu’a peine endormi jl.eut un troj- 
siéme songe. Il vit entrer dans ga chambre. un jeune homme environné 
de lumiére qui lui parla ainsi: « Ne craignez pas de prendre pow 
femme celle que vous.avez vue assise.qu bord de la fontaine, et que 
vous y reverrez encore. Comme vous, elle est chaste et pare, e 
Dieu bénira votre amour.», ....,.. ae . 

_Liolfcjer frank, a qui, le -barde. raconta:son réye voulut sans déute 
ttre.agréable.au recommendé du. roi, el se ebargea de réaliser la pyé- 
diction, II proposa, dogc au jeune homme une partie de chasse ow il 
devait, disait-il, lui faire. rencontrer certain liévre merveilleux appelé 
le liéure d'argent, mais dans le deasein secret de lui ménager ane en- 
-‘Arevue avec la jeune fille du songe. Son espoir ‘ne fut pas trompé. 
Comme ils entraient dags Ja forét o& gitaitle prétendu lidvre d'argent, 
ils entendirent ane voix qui chantait au loin. Le jeune homme tres- 
saillit, et retint son cheval par la bride: « J’entends, dit-il, chanter Ja 
VOIX que j entendis la nuit derniére. » 

Sans lui répondre, l’officier royal.se dirigea vers le point de la forét 
dou pariait la voix, et, suivant un sentier qui serpentait le long d'un 
ruisseau, ils arrivérent @ une source prés de laquelle une jeune fille 
s oceupait 8 cueillir des simples. 

« La jeune fille était prés de la fontaine, dit un poéte; sa robe était 
blanche et rose son visage. 

« 8i blanche sa robe, si rose son visage, qu'elle semblait une fleur 
d’églanine sortant de la neige. 

« Etelle ne faisait que chanter: Quoiqae je ne sois, hélas! qu’une 
pauvre itis du bord de l’eau, c’est moi qu'on nomme la Petite Reine. 

« Le seigneur comte dit 4 la jeune fille en s’approchant: — Je te 
salue, petite Reine de la Fontaine. Comme tu chantes gaiement et 
comme tu es blanche! 

« Comme tu es blanche et comme tu chantes gaiement! quelles 
fleurs cueilles-tu donc lx? : 

« — Je ne suis pas blanche, je ne chante pas gaiement, ce ne sont 
pas dés fleurs que je cueille; 

« Ce ne sont pas des fleurs que je cueille, mais dewx ou trois espéces 
de plantes salutaires : | ? 

« Lune est bonne pour les gens tristes; pour les aveugles l’autre 

Jssvier 4853. 8 


114, LA LEGENDE CELTIQUE. 


est bonne; el, st if puis trouver la troisiéme, celle-la guérit de Fe, 
mort. 
xi — Patite , reine je ven supplie, danne- -moi Ja premiére de ces 
plantes. 

«— Sauf, voire grace, Seigneur, je ne la donnerai qu’ celui que 
j’épouserai, 

« — Tu l’as donnée! donne-la donc, s’écria I officier royal; ta.’ as 
donnée & ce jeune homme qui est justement venu ici pour te de- 
mander en’ mariage. » 

Et la petite Reine de la Fontaine donna au barde, en gage de sa 
foi, la plante qui produit la gaieté'. 

‘Sil‘on en croit la légende, c est méme dans cetle bonne pensée que 
Rivanone, comme elle !’appelle, serait allée 4 la fontaine, car elle avait 
fait un réve, elle aussi, Ja nuit précédente, un réve tout semblable 
4 celui du barde: elle l'avoua elle méme ; et, quand elle ne |'edt pas 
avoué, on le devinerailt: « Ceux qui aiment n’ont-ils pas des songes? » 
An, qui amant, ipsi sibi somnia fingunt? Voyant donc la une preuave 
certaine de la volonté du ciel, le comte frank fit venir le frére de Ri- 
vanone, chef armoricain dans le manoir duquel la jeune fille vivair 
depuis la mort de son péreet de sa mére, et, aprés lui avoir raconté 
ce qui s élail passé, it lui demanda sa sceur en mariage pour le fa-. 
vori du roi. 

Ainsi fut conelue ¢ette union si bien assortie, et les noces furent cé-- 
lébrées b la cour méme du comte frank. 

La tradition les a décrites d’une maniére presque épique. Les petits 
comme les grands, les pauvres aussi bien que les riches, fureat con- 
viés 4 la féte; gens d’église et gens de guerre, gens de justice comme 
gens de rien, y arrivérent de tous cétés. Ni le vin ni l’hydromel, versés 
par tonneaux, ne manquérent aux convives. Deux cents porcs furent im- 
molés et deux cents taureaux gras, deux cents génisses et cent che- 
vreuils, deux cents buffles, cent noirs, cent blancs, et leurs peaux 
partagées entre les invités. Cent robes de laines blanches furent dow- 
nées aux prétres, cent colliers d'or aux guerriers vaillants, des man- 
teaux bleus sans nombre aux dames. Les pauvres eurent aussi leur 
part ; il y eut pour eux cent habits neufs ; on ne pouvait moins bien les. 
traiter au mariage d’un poéte qui placait les devoirs envers eux a la 
téte des plus belles vertus. Mais, afin de l’honorer dignement. lui- 
méme, afin de féter comme il convenait |’union de la muse armori- 
caine avec le génie des bardes insulaires, cent musiciens ne parurent 
pas de trop, cent musiciens qui du haut de leurs siéges jouérent dans 


‘ Le texte breton de la légende en vers de saint Hervé paraftra dans la cin 
quitme édition du Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretague. 


' HERVE. | 145 
la cour da comte pendatit’ qainze jours’ Pour achever' cette description 
par un trait destiné & mettre le comble & la gloire des deux époux, on’ 
assure'que fe réi’ ies’ bardes' «du sixiéme siecle, que le dernier des 
druides, que le fameux Merzin enfin célébra le mariage. eae 

Quoi qu'il en soit d‘an hotineur’ qu’ane autie traditiod populaire 
parait revendiquer avec plus de raison pour les héros d'une autre 
légende da méme siécte, la noce une fois finie, ta nouvelle‘ mariée, 
accompagnée par une stite nombreuse, fut reconduite avec'son époux 
au manoir de son frére; et, si les coutumes armoricaines de'nos jours 
existaient déja 4 cette époque, les ménétriers de la noce firent entén- 
dre sur son passage un air tendre et mélancolique,’ nommé lair du 
soir de la féte, qui améne toujours des larmes ap bord de la paupiére 
de la ‘nouvelle mariée: : : — 

« Que Dieu console lé cceur inconsolé, le cceur de la jeune fille dans 
cetle premiére nuit des noces! ‘» : 

On rapporte que Rivanone répandit aussi quelques larmes 4 travers 
sa joie. Ne disait-elle pas pour jamais adieu 4 ses douces et naives 
crosances de jeune fille qui s’envolaient? a sa chére fontaine au bord 
de laquelle les fées, ses compagnes, dansaient la nuit en robes blan- 
ches, avec des fleurs dans les cheveux, en l’honneur de la nouvelle 
lane ? 4 ces danses gracieuses qu’elle menait peut-étre elle-méme et 4 
ses chansons dans les bois? & ses plantes salutaires moins brillantes, 
mais plus utiles et plus durables que les flears? & !’herbe qui produit 
onion des cceurs et donne la joie, quand, trempée dans l'eau des fon- 
laines par une vierge, elle a été secoude sur le front de "homme qu’elle 
veut prendre pour époux ? & Vherbe d'or qui répand la lumiére et qui, 
en ouvrant les yenx du corps et de l’espril. ouvre V’intelligence aux 
choses de l’avenir? enfin ne devait-elle pas renoncer 4 chercher la 
plante appelée l’herbe de la mort, qu’on edt mieux nommeée Vherbe de 
la vie, parce qu’on ne mourait pas quand une fois on I’avait trouvée? 

Mais non! « Que Dien console le coeur inconsolé, le coeur de fa 
jeune fille, la premiére nuit de ses noces! » La source de la fontaine 
ne cessera pas de couler; les apparitions charmantes ne déserteront 
pas ses bords; on y verra toujours la nuit glisser une ombre lumineuse 
dont la lune ne sera plus qu’une imparfaite image. l’ombre de cette 
vierge immaculée que les Druides semblent avoir prophétisée en Ini 
élevant un autel sous le nom de la Vierye mére, et les blanches fées 
d’Armorique, moins blanches et moins pures qu'elle, s’inclimant devant 
lear patronne, chanteront : Ave, Maria! 

Aucune plante aussi ne se flétrira, ni la verveine qui donne la joie; 
car c'est du pied de la croix de Jésus-Christ qu'elle poussera désormais; 
c'est a lui qu’clle devra sa vertu, et elle s’appellera Il’herbe dela croiz; 
ni le sélage qui donne la lumiére, car c’est 2 !’auréole des saints qu'il 


j 


416 LA LEGENDE GELTIOUE. 


empruntera ses rayons, et, pout le découvrir; il faudra étre un saint ; 
ni surtout I'herbe de la vie, car il l'a découverte, il‘ l'a léguée-a ses 
disciples, celui quia dit: « Je suis la vie. Quiconque- roll en moi ne 
meurt pas. » 

Et, pas plus que la source vive qui nourrit les fetes des prés ne 
tarira l’inspiration qui entretient les produits de l’esprit : lesprit:- ne 
sera point étouffé, il sera purifié ; et,un moment courbée sous les re- 
grets, comme une rose sous la plaie, la muse druidique transformée 
se relévera chrétienne. 

Rivanone aussi se releva : « Dieu avait consolé le coeur inconsela- 
ble, le coeur de la jeune fille, la premiére nuit dé ses noces. » 


it 


Dieu console a sa maniére : Il bénit de méme. Trois ans aprés leur 
mariage, Rivanone et Hyvarnion bercaient un enfant qui pleuralt et 
qu ils s’efforcaient d’endormir par leurs chansons. Or cet enfant était 
aveugle; et, en mémoire de leur chagrin, ils l'avaient nommé Huervé, 
ou Hervé, c’est-a-dire amer on amertume. 

Mais, si sa mére n’essaya pas sur ses yeux la vertu mieux appréciée 
de Vherbe qui devait guérir les aveugles, si elle demanda 4 sa foi de 
chrétienne des remédes plus srs pour éclairer son fils, elle retrouva 
du moins, au pied de la croix, I'herbe qui adoucit |’amertume, et sdn 
mari lui-méme se rappela sans doute ce qu'il disait dans son enfance, 
que V’une des plus belles vertus est la force dans les épreuves et tes 
tribulations. 

Deux ans aprés, cette force était encore plus nécessaire autour du 
berceau de l’aveugle ; une senle main le bercait, une seule voix y chan- 
lait : l'autre voix chantail dans le ciel. Le pére avait deja trouvé la vraie 
plante qui donne la vie. 

Avec la mort, la misére entra dans la maison du barde, misére d’au- 
(ant plus cruelle, qu’on n’y avait jamais connu que la prospérité. C'est 
toujours ainsi qu’elle entre chez ceux qui vivent de la poésie. Heureu- 
sement la Providence est une voisine plus charitable que la fourmi de 
la fable. Elle ne manqua pas 4 la veuve du barde ami‘des pauvres et 
des affligés. Ce ne fut ni du palais du comte Frank, indifférent désor- 
mais au malheur d’une famille que son maitre avait oubliée, ni du 
manoir du frére de Rivanone, qu’elle ne charmait plus de ses chants, 
que lui vint l’assistance. Elle tui vint de ce berceau mouillé de plears 
ot dormait un panvre orphetin. C’est toujours d@’un berceau que Dieu 
fait sortir le salut. 





/HEBVE. 117 


« Un jour l'orphelan disait a sa. mére malade, en Ja serrant dans ses 
petits bras : « Ma chére petite mére, si vous m’aimez, vous me lais- 
serez aller a Véglise; 

« Car voila que j'ai sept ans accomplis, et a Véglise j je ne suis pas 
eacore allé. 

.« — Hélas! mon cher enfant, je ne puis vous ‘y conduire, quand je 
suis sur mon lit malade; __ . 

« Quand je suis malade d'une inaladie qui dure depuis si longtemps, 
que je serai forcée d’aller demander |’aumdne. | 

« — Demander |’auméne, ma mére, vous n’irez point; j’irai pour 
vous, si vous le permettez. 

« Jirai avec quelqu’'un qui me conduira, et en marchant je chan- 
teral; 

« Je chanterai vos beaux cantiques, et les coeurs seront attendris. » 

« Et il partit afin de chercher 4 manger pour sa mére, qui ne pouvait 
pas marcher. 

« Or il edt été dur, le coeur qui n’edt point été ému sur le chemin 
de l’Eglise, quel qu’il fat, 

« En voyant le petit aveugle de sept ans sans autre guide que son 
ehien blanc. 

« En l’entendant chanter, grelottant, battu par le vent et par la pluie, 
sans chaussures 4 ses petits pieds, et ses dents claquant par le froid.» 

C’était la féte de tous les Saints, comme Je remarque la légende ; la 

féte des Morts la suit, et se prolonge durant la seconde nuit de ce mois 
que les Bretons ont nommeé le mois noir. Aprés avoir fété les Bienheu- 
reux, chacun vient prier dans le cimetiére sur la tombe de ses parents, 
remplir d’eau bénite le creux de leur pierre, ou, selon les localilés, y 
faire des libations de lait. On dit que cette nuit les Ames du Purgatoire 
‘volent dans l’air aussi pressées que les herbes dans la prairie, qu’elles 
tourbillonnent avec les feuilles que le vent roule dans les campagnes, 
et que leurs voix se.mélent aux soupirs de la nature en deuil. Or, vers 
minuil, ces voix confuses deviennent de plus en plus distinctes, et, a 
la porte de chaque chaumiére, on entend ce cantique lugubre : 

« Au nom du Pére, du Fils et du Saint-Esprit, salut en vous, gens 
de cette maison, nous venons vous demander des priéres. 

« Bonnes gens, ne soyez pas surpris Si nous sommes venus 4 votre 
porte ; c’est Jésus qui nous envoie pour vous éveiller si vous dormez. 

« Sil est encore de la me dans le monde, au nom de Dieu, secou- 
rez-nous. 

a Fréres, ‘parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous ; au nom de 
Dieu, priez, priez; car les enfants ne prient pas. Ceux que nous avons 
nourris nous ont depuis longtemps oubliés ; ceux que nous avons aimés 
nous ont sans pitié délaissés. » 





“448 LA LEGRYNE.CELTIQUE. 


_ .Pawvrea Ames, en-peine, elles ausel, .errantes comme.ceHedes madrts, 
ides.bandes.de chanteurs.mendianta,s en.vont par. ies bess et lea grees, 
_ag son dés.glas fundbres, prétant ainsi Jours voix aux. cea de 
Jautre monde...: eee eee ee ee ee Maybe 4 Fa 
. L’orphelin avengle, qui du lit de sa mére soalade vanail a’ aller Ses: 
nouiller. gur la couche de sen pere mori, commenca:dang leur compa- 
-gnie son apprentissage.de- chanteur, ct.s'tl fallait croire, comme oa.le 
prétend, que le Ghant das das, tal qu'il. nous: est patvenu, fal.compasé 
‘par un pieus. chanieuy aveugia, sous Finspixation: de son ipére.:qu ‘il 
anyait délived de pine eh a serail Hervé, et mapesont elias 
nian. , i oe eee Oe ee af a Dog ae 
_.L'jmaprassion, ae de saint,. enfant produiait aur les hommes de son 
temps.a plus de.fondament; elle a laissé des traces dans |'inmaginason 


populajre, qua l'aitraduite en pécata fawehents : bn teen 
« Le soir des Morts, bien avant dans Ja nuit, penn revenait :Vers 
‘saimere, apres 62 fquendes. 1 tv a igite argh 


« Etil était bien fatigué,, st: faugué, qu it ne caareil tenir: ~ §@S 
pieds, tamtila.rquig tail ghissanie sous a: pluie glacée; L 
oy $i fatigué.qu’H temba sur la bouche, et sa:banche vomit da: sang, 
a sang avec des dents brisées. » both owe 

-Or.les dealg brisées del'yafant ne doneerent pas saissance 4. des 
piviaes furieux, covame eelles-du dragan de la Ralile; elles se ohag- 
erent en diamants qui. brillérent av lpin- dans-.la nuit. 

Tel est le:langage.de la tadatiun; .pauvail-elle mieux peindae. des 
“ghaets arrachés parja dowleur.au fils d’'Hyvarnion, ces chants dune 
muse chrétieape qui éclairaiont des tduébres aon moles Spaeere que 
celles de la nuit des Morts? HE ge A cate fy lea | 

..Mais.ceg téndbres\ne' devaigns pas, se. diasiper.. instantanément; la 
résistance opposée au christianisme par 1eq rostesidu paganiame arang— 
FACAAW TN e8h, pas. moins nellement Andiqueée. dans: les: souvenirs kratli- 
Aioanels que laction et llinduenoe du petit chanteunehrétien.: 1: -: 

Comme. il pasaait par-le-carrafqur dan village dent les habitants ont 
conservé jusqu’a ce jour l’injurieux sobriquet de.paganis, clest-ardire 
paiens, il tomha au milieu d’une ronde de petits paysans, lesquels, 
interrompant leur danse, se mirent & le poursuivre de huées et & lui 
jeter de la boue en criant : « Oi tds-tu, aveugle, aveugle! ou vas-tu, 
braillard d'aveugle ? » 

11-1: JO, ¥als hore. de ce canon, puisguil-saifamt, répandit, Harvés mais 
iMaudite,- sit Ja,, raga, dont vous; SOrHez..> Ey, ea, edfel les, pais m0- 
gpeurs, frappes davatheme,.s¢, remirent a, danger, evgls, dansenmt, 
Ait-om, jusqwa, la fin, dy, monda sang, saiseposer jampis.et.aane jameis 
Brandy, iapennh nem blab Wes.aces.génien qaine quiadonsien ten Asmo- 
ricains, et dont les paygans.brpians craignant, encore Ja pulssanne.. 


 HBAVE, - 419 


- ba-natare elleméme; cette grande divinité celtique, ‘se mit de parti 
ae Génies contre Hervé. Tandis que:la more du-saint, an )envoyant 
préeber | ‘Evangile, pouvait dire avee:l’Egtise: « Qu'ils sont beaux, les 
pieds de celui qu’on voit venir du haut des montagnes; » la’ terre -de 
-gramt ow il marehait, refasant de le porter, déchirait ses pieds Aus, 
«et personne, ‘dit la complainte;. personne w’essuyart Je sang de sus 
blessures, que son chien blanc avec sa langue; eelui-la aul lavait- les 
‘pieds ‘du saint: et les réchauffait de ‘son haleine. » . 

Or, camme 11 avait maudit les esprits mogueurs, le saint : maudit 
aussi le-sol de. pierre qui voulait arré4er.sa marehe, et il-le- rendit plus 
dur que le fer ; puis, sortant, selon sa promesse, d’ un canton dotit'fes 
rochers étaient dels, assure la Iégende, que « fér ni a¢ier n'y a jarnais 
pa mordre , » c'ést-a-dive dont les habitants étaient'des barbares ‘ob- 
stinés et ancomng ve ib -revnet Lise a la sainte. qui r ovum ot Tha 
-spirait.: ' outa: 

« Ma mere, voila on ou Sut ans que je-eours. co pays, el jen's 
tien pu gagner sur des eosurs durs et cruels. ‘ 

a Je voudrais étre:en.un hieu solitaire: ot: jé-n iealiale que 
ehantor ; oi je n’entendrais, chaque jour, ma mere; ique les lodanges 
de Dieu. 

‘« — Mon fits, voas voulez.étre dlere pour prene pittte lhe’ tard. 
Dieu soit loué ! It me sera doux de vous entendre dire ta‘tiesse.' : 

«— Ce n’est pas, ina mére, pour tre prétre; Hélat de prétre est an 
‘grand fardeau, et it effraye man faible esprit : outre ta charge-de mon 
“Ame, j'werats celle des auttes ames; j'aime mieux yivre au fond des 
bois toma ma vie ‘avec tes ‘moines, et ene inatrant ee eux 4 servr 
et pour le faire servir. » 

.Rivamone se rendit aa veeax de son’ Als: i baie qu’dlle lui abibiai 
peur retraite -étail habité par un de'ses onoles.: Hervé .l’ala trouver, 
dandis qu’ elle-méine allait demander asite & quelques: pieuses fies qui 
vivaient en communaald dans.un autre endroit solitaire, ‘n’ayant de 
rappert avéc le monde que par ‘les nate et les: jafirwses mie elles 
-élaient la providence: : i. a a ie 


.” TT an “tl. at : y 7 "at rou f t , f Toaws ’ ate a es 


oe, ! ' ' . F ‘ 
ee oe fu. y ad t te t i t ' ‘ at the g 


West eo + te ae = ine ape 09 he an ch > apes ts _ 

civt$Une’ aréianne ballade 'bretotine sepneachia's un shapteden pardorant 
“Ses edinpagnes d’Armorique avant’ f'aube du jour, en: ‘compagitie’ d'un 
driew udir.' Je ne:sais quelle voix chrétientie l'apustrophe: -& Ob aRéz- 

gous, si-matin, dvet votre chiew Heir? 4 ‘Je viens: defaite és‘ ¥e- 
“ehefches’ pour trouver: Veuf rouge, Vosuf rotige Lodged aah de mer, 
au bord ditrivage; dung le‘erenx du rocher.» 


429 LA LEGENDE CELTIQUE. 


‘Recherches vaines! Cet ceuf, symbole sacré pour les anciens prétres 
Gaulois et pour d’autres culles paiens, avait été -derasé avec le ser- 
pent des Druides : Je jour allait paraitre et faire foir le magicien, les 
téndbres et le chien noir. Quand Hervé, au contraire, guidé ‘par son 
chien blanc, se mit en route pour Permitage de son oncle, les der- 
ni¢res ombres de la nuit avaient disparu : c’était Paurore, et # devait 
trouver & Vécole chrétienne de plus précieux talismans que Voeaf du 
serpent druidique. 

« Saint Hervé, allant & l’école, le soleil entowrait:son front d’un 
cercle de lumiéres; des colombes chantaient sur sa route, et son chien 
blane jappait de joie. 

« Arrivé a la porte de Vermitage, le chien jappa de plus en’ plus 
fort, si bien que l’ermite, l’entendant, sortit pour recevoir fe fils de‘ sa 
niéce. 

« — Que Dieu bénisse |’orphelin qui vient de bon coeur 2 mon école, 
qui vient me trouver pour étre fait clerc; 6 ton earaat, que ta che- 
velure soit bénie!! » 

-Le grand oncle d’Hervé se nommait Gurfoed; comme tant daatres 
solitaires, il élevait les enfants d’Armorique. Parmi les grammairiens 
qu'il leur faisait apprendre par cosur, les écrivains eeclésiastiques 
indiquent Martianus Capella, l’'auteur des Noces de Mercure et de la 
Philologie, dont ils font un moine, et parmi les objets de l’ enseigne- 
ment, ils indiquent tout spécialement la poéste et Je chant : la nvust- 
que tenait une place assez grande dans les écoles et les gotits de cet 
4ge pour qu'un synode, assemblé 4 Vannes au milieu du sixtéme sié- 

_ Cle, crit devoir appeler sur ce point l'attention des évéques armori- 
cains, et rédigeat un article sur la nécessitéjd’adopter, pour toute la 
province, l’uniformité du chant. En !’introduisant dans les cérémo- 
nies chrétiennes, et en lui donnant place dans Je cheeur méme: du 
temple, VEghise avait montré d’ailleurs l’estime qu’elle avait: pour 
cet art. Hervé s’y perfectionna de plus en plus; il y devint méme telle- 
ment habile, observent les hagiographes; « qu'il emportait le prix sur 
tous ses condisciples. » 

Aprés sept ans d’étude, passés loin de sa mére, il voulut la revoir 
et puiser dans ses conseils une, nouvelle force et de nouvelles lu- 
miéres. Selon Jes uns, Gurfoed le conduisit prés d’elle; selon Ia 
légende populaire, elle vint elle-méme trouver son saad 

Et elle disait en approchant : 

« Je vois:une procession de moines qui s’avanee, et  fentends la 
voix de mon fils; il y en aurait mille chantaet que je: distinguerars 

celle d’Hervé; je vois mon fils habillé de gris avec une corde de ‘crin 
pour ceinture : « Dieu-soit avec vous, mon fils,'le clere ! » 


i ' 


1 Mme Mgende bretomno de saint Hervé.) - °C ie ARE Roe BEEN 


HERVE! 12 


« — Dieu soit aveu vous, ma mitre’ bien-aimée ! Diew est bon! la 
mére est fidéle &-son fils. Venir de si loin pour me voir npene vous’ ne 
pouvez plus matcher | 

« — Puisque je suis venue pour vous voir, mon fils, que se de- 
mandez-vous ? 

«— Je ne vous pane rien, tra mére, que la permission de rester 
ich, de rester ici: pour prier Dieu jour et ‘nuit, afin que nous nous 
voyions dans le paradis. 

« — Au paradis ow aux environs nous fous eer mon fils, avec 
aide de Dieu. Quaad jy ‘monterai, vous serez prévenu; Yous enten- 
drez chanter les anges. » 

« En effet, edntinue la Kgende francaise, le soir ot elle décéda et 
le lendémain, fat vue par tous les: voisins une belle’ échelfe brillante 
au-dessus de son oratoire, laquelle touchait d’un bout au ciel et par 
tcelle descendaient et montaient les anges, ‘chantant des motets et can- 
tiques trés-mélodieux. » 

La pieuse femme-poéte, qui avait donné & Péglise un saint tel 
qw Hervé, méritait bien que les anges de Dieu chantassent pour lui 
fare fétea son heure dernwre. : 

Hervé, conduit par Garfoed, arriva assez & temps prés | da lit de ga 
mére mourante, sinon pour la voir (il ne devait la voir qu’au ciel), du 
moins pour recevoir sa bénédiction, et méler ses cantiques 4 ceux des 
piewses compagnes de Rivanone, véritables chceurs angéliques. 


IV 
\ 


Aprés la-mert de sa mére, Hervé regagna l’ermitage de son oncle; 
tiais Garfoed, voulant vivre d’ane vie encore plus retirée, lui abandonna 
sa demetre et s'enfonga dans la forét. Aidé par quelques homines pieux 
qui, pour prier et travailler sous‘sa direction, avaient bati leurs caba- 
nes autour de la sienne, le saint continua de tenir I’école de son pré- 
uécesseur. Cette école prospéra; et chaque soir on en voyait sortir une 
foule d’enfants venus chaque matin de tous les manoirs comme de 
toutes les cliauinitres dalentour, fodle aussi bruyante, ‘dit dn poéte, 
qu'un essaim d’abeilles sortant du creux d’un cliéne. Le maftre, étant 
aveugle, ne pouvait pas leur enseigner lears tetires; mais il lear ap- 
prenait-des cantiques, des maximes‘en‘vers, des aphorismes religieux 
et moraux, sans oublier ces préceptes de pure civilité si néeessatres 4 
des étres prossters; et; en exercant leut mémoire, # formait leur intelli- 
gence et leur cesur;-il polissait lewrs meeurs sauvages; #l':s’efforenit 
enfin d’en faire des hommes en ceurbant leur. nature mobile sous le 





490 LA LEGENDE CELTIQUE. 


frein de la:discipline. Les legons de la sagesse ne revétent:pas Wau- 
tre forme aux temps héroiques; ta poésie et la musique, insépargbles 
‘alors::une de l’aatre, ont toujours été regardées parlesanciens comme 
-névéssdires & caltiver,.non-seulement pour Vagrément qu elles: pre- 
curent, mais poar l'atilité, . l’iastraction, la civilisation des :massds. 
Hervé, en les prenant pour base de son enseignement; suivail, sans 
&en: douter, les couseis d’Aristote. On dit. qu’ Orphée civilisait aingi 
les peuples par ses chants. Ceux d’Hésiode nous sont parvenss,: el news 
offreat de précieux exemples de cette podsie didactique, la prémiére 
ehez tous les peuples. Mais, s'il nous reste quelques. poémes. de samt 
Hervé, ils sont en bien petit nombre; la plupart ont été compesés plutéht 
diaprés.son esprit et ses régles que par lui-méme. On tei fait honneur 
deteois aphorismes auiquels on donne son nem; quit de mouis portent 
bien l’empreinte de la poésie enseignante des moines : ils roulent 
aur trois des vertus que ces religieux (achatent principalement @in- 
eulyuer & leurs disciples ignorants, paresseux et mdépendants, comme 
‘ous ies barbares, savoir : l'amhoar de |’instruction, l'amour du Aravad 
et:'amour de la régte, éléments qai font la force des sociétds civilisées. 
a Mieux vaat instruire le peu enfant que Jui-amasser des: Fi- 
Ghesses.»: 2s = Et + 3 
‘ Saint Cado, le: maitre: du pared d'Hervé, disait de: méme' en a’ attres 
‘termes: : « Pas de richesse sans 1’études » et il ajoutait :.« Pas de force 
‘sans la-seience, pas.de sagesse sans la seience, pas d'indépendance 
isans‘la. science, pas de liberté, pas de beautdé, pas-de noblesse, pas 
de victoire sans la science, pas d’homme sans la’ sciewcs; » et, don 
‘nant a fa science son véritable fondement,, il termiait AifSi SOM asad 
~quente énumeération : Me rho e 
1 Pas de seletice sans Dieu. an rath 
- be second axiome préé a saint Hervé est colui-ei:s r Lv eer 
est | Dapesspine dans sa pe. amasse _ asst sur la téte de ‘sa 
‘Meillesse.» ee | 
Les mariniers: bretons ont retenu 7 eroisidme maxime dont saint 
‘Hervé passe poer-Vauteur : « Les paroles d’Hervé:‘sont des: -pa- 
‘Toles ‘sagés, disent- ils : Qui désobéit au gouvernail-ebéra a |:dewer:> 
J'ai, aussi vu: lui attvibuer une chanson morale. Wés+répandue en ‘Bye- 
tagne; oH y a: peal-dwe quetqucs couplets de i, thais €N: LOWS Cas 
‘bien rajednies da langage etdestyla ti » boas 
a Approchez; mes petits enfants, venez ieakieaea ehansen néu- 
velle que j'ai composée exprés pour oe nee bios "votre dare 
eda reteniremigrement. °  . : 
« Quand vous vous éveillez dans stsa hai ares voireie coeur ‘ial 
Bleu, faites le-sigho “de la broix, et dites avec foi, espérance etaméur, 
Wika Dités -Mon Diea, ja: vows: doune “mon ckeur, MOD icotps et-nON 


' HEQVE.. 1% 


dime, faalesqne 7¢ Seis: ub. oe homme ou ae j@ Riwure avant: 
|; Ce Cd Oe oe 2 

..@ Quand -wous.'voyez voler un corbeau, pensez que le damon: est 
aussi-nobr, qusai méchast; quand vous voyez une pelate colombe blan- 
ebe, pensez que volre-ange est-aussidoux, aussi blanc. 

« Pensez. qae Dieu -vous: regarde coamme le soleil du haut du ciel:; 
pensez que Dieu Yous fait: deavir comme le soleil les roses penveee 
des: montagnes: Rs. oa 

-:e; sdir, avaal.de vous mettre au lit, récitez vos pribces: n'y 
BERAQuez PRS, afin qu'un: ee blane vienne du er pose vous - garder 
jusqu’a faqrore.: " 

. @ Voila, chers ‘petiis, le vrai moyen de vivre en bors chrétiens, 
metier, donc: mon: chee: ‘an pralaqee, et vous ménerer une sainte 
WRUM retest y hi. tire 

Be‘ Aelles Jecons,. ab. se. .trouvent efiectivement quelques-unes das 
pratiques qui font ’' homme fort, c’est+a-tline le chrétien s et il y a:tant 
de fraickeur.et:de grace;.ol le: soled-et les fleurs, les oiseaux et.tes 
anges, toutes: les plus. riantds images, soné réuais a dessein, caps- 
vaieat. et .charmaient.oes jeunes barbares. Je ne: m’étonne plus si la 
légende nous assure qu’ Hervé apprivoisait les béles sauvages; st -elle 
noes. aoonte. commebnt.uo jour :il forga un Jarron de renard .x lui 
sapposter,.¢ sana lui.cauger.aucun: doramage, ».sa poule qu'il lui avait 
enlevée, et.une autre fois:un, brigand de loup qui avait mangé son 
ame, d-auitea disent; son .chieu, 41a servir et b le suivre comme:on 
barbet.Ce barbe: de. nouvelle. espace. se voit dans une foule de bas-re- 
liefs senu. en laisse parle saink, et, comme-ailleurs les méres mena- 
cent leurs enfants du loup, les méres bretonnes font. peur 4 leurs 
marmots du barbet d'Hervé. On représeniait ainsi Orphée survi -par 
des tigres dompiés; et.un autre: barde, a demi pasen, que nous avons 
wl préeédamhment.aceompagns..diun chien noir, se. peint -ui-médme 
quelque part, courant les bois avec un loup qu’il appelle son cher 
eemaradd, Ta, lupe, enre..comes. Les poétes des temps prinuiifs pas- 
sajent pour. étre-entitinien. perpétuelle avec la nature, et pour avoir 
reconquis: le. pouvoig, perdu depuis lai sortie de I'Eden, de.se faire 
bdir pan tous, les -apimana. On Jugeait Hervé.dowd de la. méme puis- 
ener, mais la,podsde-dt ke chant niétaieat que la ferme que le.chré- 
tien donnait 4 ses charmes. Sa yraie. magie élaitila priére. Vaica celle 
a chantais quand di était en butte:a.ka ruse.ou ala ee ani- 
haus, 08 dea hommes. 0D ee Ce ne “phe a 

« O Dieu ! daignez me préserver eembachess oppression; de. mal; 
fu; nenard, dirlowp, dindémowme yi: oe cues pune be ud > 

1 Patspiis que les hesames.et bes vee sanvages, 43 nature ne denait 
iFésister 2yJe.forca: dessa: prides Traubké dans sa:detrae ef sestout 


494 LA LEGENDE CELTIQUE. 


dans son homilité par a vénératign un’ peu bruyante des chefs armo- 
ricains qui lui amenaient leurs fils, i! s’enfonca dans la forét, comme 
avait fait Gurfoed, cherchant V’ermitage et les conseils de son pre- 
mier maitre; mais Pherbe et les fougéres avaient effacé le sentier qui 
y conduisait, et toutes les recherches d’Hervé avaient été inutites, 
quand il arriva dans une éclaircie de ja forét ot un rocher couvert 
de mousse était posé sur quatre pierres : les runes d’une cabane 
et d’un oratoire od des blaireaux avaient fait leurs terriers se voyaient 
alentour; des ronces, des buissons de houx et d’épines encombraient 
le terrain. Devant ces ruines, le saint, frappé d’un secret pressenti- 
ment, se prosterna les bras en croix, et cria trois fois: « Au nom 
de Dieu, rodher, fendez-vous; aa nom de Dieu, terre, ouvre-toi, si 
vous me cachez ma lumiére! » Son oraison n’était pas termrnée, que 
la terre trembla, les rochers se fendirent , et par cette fente sortit 
une odeur suave qui fui révéla la sépulture de celui qu'il cherchait. 

Tel est le récit populaire; mais, s'il veat montrer la puissance de 
saint Hervé sur la nature, il montre encore plus son humilité. E¥fe 
s'exhale de la légende comme s’exhalaient les parfums du tombeau de 
celui qu'il cherchait comme sa lumiere. ; 

Je me souviens d’une chanson ou une espéce de druidesse assure 
qu'elle sait un chant qui fait de méme trembler la terre; aprés un ef- 
froyable étalage de science magique, elle finit par dire qu'avec sa lu- 
miére, c'est ainsi qu'elle appelle son maitre, elle est capable de faire 
tourner le monde 4 rebours. Ici, c'est l’orgueil paien qui se vante ; 
mais une voix du ciel se fait entendre : « Si ce monde est & vous, 
autre appartient & Dieu! » Et la sorciére est terrassée. Hervé, au 
contraire, qui est humble et qui prie, Hervé, qui ‘parle, non pas en 
son nom, mais au nom de Dieu, est exaucé et exaltéd. C’est la mise 
en action du mot de VEvangile : « Les petits seront élevés. » 

En avancant en age, le saint continua de réaliser cette parole. Nous 
l’avons vu jusqu’a ce moment aussi glorifié sous ses haillons de chan- 
teur vagabond que sous sa pauvre robe d’instituteur des petits bar- 
bares; nous allons le voir agriculteur, puis architecte, mais toujours 
d’autant plus fort, qu’il voudra paraitre plus faible aux yeux des 
hommes, toujours d’autant plus grand, qu'il voudra rester plus petit. 

- Les'lumiéres qu’Hervé était allé demander & son ancien maitre, il 
les recut de son évéque, homme saint et savant venu de Vile de Bre- 
tagne au pays de Léon. L’évéque, le jugeant digne d’étre fait prétre. 
voulut lui conférer le caractére ecclésiastique; mais l’ermite, qui, dés 
sun enfance, s’estimait indigne de cette grande charge, persista dans 
ses sentiments d’humilité, et il ne consentit qu’a étre promt aux der- 
niers ordres, 4 ceux qu’on appelle les ordres mineurs. On peut croire 
que son évéque l’engagea & fixer définitivement.sa demeure quelque 


HERVE. ~ ’ 123 


part avec ses disciples, et a donner aux Armoricaing,|’exemple de la 
vie sédentaire, du travail manuel, de la culture des terresgit de la con: 
struction, toutes choses qui sont les bases de toute société, et que les 
barbares aiment peu; car il se mit aussilét a la recherche d’un lieu of 
il pat établir une petite colonie. 


V 


A peu prés un demi-siécle auparavant, un autre barde, aveugle 
aussi et les cheveux blanehis par l’age, allaiten Armorique de canton 
ep canton, assis sur un petit cheval des montagnes qu’un enfant menait 
par la bride. Il cherchait, comme. Hervé, un champ & cultiver et dans 
lequel il pit batir. Sachant quelles herbes produit la bonne terre et 
quelles herbes donne la mauvaise, il demandait de temps en temps 
som guide : 

— Vois-tu verdir le tréfle? 

Et toujours l’enfant répondait : 

— Je ne vois que la digitale fleurir. 

Car, a cette époque, |’ Armorique était une contrée sauvage. 

— Alors, alloos plus Join, reprenait le vieillard. 

Et le petit cheval poursuivait sa route. Enfin l'enfant s’écria : 

— Mon pére, je vois ftleurir le tréfle. 

Et il s'arréta. Le vieillard descendit, et, s asseyant sur une pierre, 
au soleil, i] se mit & chanter les travaux des champs et leur culture 
pour les différentes saisons. Ce barde agriculteur était revéltu d’un ca- 
raciére vénéré chez les anciens Bretons. On le regardait comme un pi- 
lier de l’existence sociale; mais son coeur, ouvert au culte de la nature, 
était fermé h l'amour de |’ humanité. Avec un de ses confréres, il ett dit 
volontiers : « Je ne laboure pas la terre sans y verser du sang. » I] avait 
soif du sang des prétres chrétiens et des moines, et il |’ett offert avec 
joie en sacrifice a la terre. Aux plus sages lecons d’agriculture, il mé- 
lait des prédictions féroces : « Les hommes du Christ seront traqués; 
ils seront hués comme des bétes fauves; ils mourront tous par bandes 
et par bataillons sur la montagne. La roue du moulin moudra menu : 
le gang des moines servira d'eau. » 

Or 2 peine soixante ans s‘étaient écoulés, et ces mémes moines, 
que le barde maudissait comme usurpateurs de Ja harpe celtique et 
comme ravisseurs des enfants des Bretons, s'avancaieal paisiblement 
A travers les ruines d'une religion dont il fut le dernier ministre, préts 
a verser aussi du sang, mais le leur; préts a opérer des prodiges, mais 
@intelligence et d'amour. Leur chef n’était pas a cheval; il était d 


4 


498: | LA LEGENDE' CELTIQUE. 


pied, et pieds nos (il alait toujours deschaiw, Wit sow bistorien), et, 
aprés avoir longtemps marché, il parla ainsi ses disciples:' =| + « 

— Sus, mes fréres, 71 m’ennuie d’étre toujours:courant et vagabon- 
dant de la sorte; prions Diew qu’! nous veuille révéler en grels lieu: 
nous pourrons nous habituer pour le servir tout te ‘reste.de' hos jours.’ 

lis se mirent tous en pricre, et voilh qu'une voix fat ouie disant : 
« Va toujours droit vers }’Orient, et ot je te dirai par trors fois de te 
reposer, Ja tu thabitueras. » Its commencérent done a cheminer droit: 
vers l’Orient, et, quand ils furent biea loi, ayant trouvé un champ 
remplide grands biés verts, tls s’assirent & l’ombre des blés. Or, 
comme ils se reposaient ainsi, une vorx se fit entendre qui leur dit 
trois fois: « Faites ict votre demeure. » Pleins de reconnaissance, ils 
sagenouillérent pour remercier Dieu, et, étant altérds du chaud et:da 
chemin, le saint, par ses priéres, leur obtint une fraiche fontaine. 

Mais la concession du terrain n’était pas aussi facile & obtenir de 
propriétaire avare, que le légendaire francais appelle charitablement 
«un honnéte personnage. » Hervé ne lui en demandait cependant 
qu'un petit coin pour y édifier un petit monastere. 

— Quais! ouais! dit le maitre; mais mon bié est encore tout vert, 
et, par ainsi, ce que vous en couperez & cette heure sera perdu. 

— Non, non, dit saint Hervé, il n’en sera pas ainsi, car autant de 
blé que je couperai maintenant, autant vous en rendrat-je de sec et 
mir au temps de la moisson. 

A cela il s‘accorda, et tous commencérent & arracher du bié, lequet 
ils hérent par faisceaux et gerbes et les mirent & part; et Dieu les fa- 
vorisa tellement, qu’au temps de la moisson, ces gerbes, qui avaient 
é(é cueillies toutes vertes, non-seulement devinrent mares, mais s’en- 
flérent et multipliérent tellement, que d'une on en fit deux. Ce que 
voyant le maitre du champ, il remercia Dieu, qui lui avait envoyé ces 
saints hommes, et donna toulle champ au saint’. 

Ainsi l’intelligence et le travail des moines faisaient rendre a la terre 
le double de ce qu’on y récoltait d’urdinaire, et, vaincus par de tels 
miracles, les barbares, qui, d’ailleurs, n’y perdaient rien, donnaient 
de grand cceur ce qu on Jeur demandait. 

Le bon religieux & qui j'ai emprunté Ja traduction du récit qui pré- 
céde assure méme que le propriétaire alla jusqu’a promettre a Hervé 
de lui batir une belle église 4 ses frais et dépens. Ce nouveau miracle 
n’eut cependant lieu qu’a demi, car nous voyons Hervé, ane fois le 
terrain concédé, se mettre avec ses disciples en devoir de se procurer 
le bois nécessaire a la construction de son église et de son couvent. [I 
entreprit une quéte & cette fin, non-seulement dans le pays de Léon, 


1 Albert le Grand. 


HERVE. ‘ 497 
mais jusque dans les montagnes d'Arez et en Cornouaille, visitant les: 


manoirs des chefs et les plus riches monastéres. 

Partout, dit-on, il fut bien regu, grace aux bienfaits qu'il ré- 
pandait sur son passage. et tous les nobles auxquels il s’adreses 
firent abattre pour lui, dans leurs foréts, autant de chénes qu’il en dé 
sira. Il est cependant probable, malgré lassertion des légendaires, 
qu’il en trouva plus d'un peu disposé & aider 4 la construction d@’une 
église chrétienne, et que tous ceux qu'il visita ne se montrérent pas 
urés-erm pressés & couper des arbres, encore si vénérés en Armorique 
au siécle suivant, qu’un concile, tenu & Nantes vers l’an 658, atteste 
qu'on n’osait en arracher ni une branche ni un rejeton. La légende 
elle-méme laisse entrevoir quelles pierres d’achoppement le saint ar- 
chitecte trouva dans son chemin; elles devaient déclirer ses pieds 
presque aussi cruellement que celles dont nous I’avons vu punir la 
dureté pendant sa vie de chanteur populaire. C’est d’abord un chef in- 
civil qui passe prés de lui avec une grande suite d’hommes, de chiens 
ei de chevaux, sans le saluer ni méme le regarder; puis c’est un autre 
qui ne croit pas 2 ses miracles et le dit tout haut en plein souper de- 
vant une grande compagnie et en face du saint. Au méme banquet, 
landis qu’ Hervé chante sur la harpe, au commencement du repas, pour 
bénir les mets, des adversaires d'une nouvelle espéce, des grenouilles, 
se mettent.a chanter aussi, pour le narguer, & chanter leurs vépres, 
comme s'exprime un poéte breton, et provoquent les rires des con- 
vives. A un autre banquet, un échanson, qui est un démon déguisé, un 
de ceux qui excitent aux crapules, aux gourmandises, a l’ivresse et aux 
noises, aux discordes ct aux querelles, veut le faire tuer, lui ayant servi, 
ainsi qu’aux autres convives, un breuvage par l’effet duquel ils de- 
vaient tous s’entre-égorger. 

L’esprit du mal suit le saint architecte jusqu’au milieu d’un monas- 
lére dans l'intention de le tromper plus sdrement. Prenant la figure 
d'un moine, i! lui fait des offres de service pour la construction de son 
église. 

— Quel est ton nom! lui demanda Hervé. 

— Je suis maitre charpentier, seigneur. 

— Ton nom? te dis-je, reprend le saint. 

— Seigneur, je suis macon, serrurier, capable de tous les métiers. 

— Ton nom? Pour la troisiéme fois, je t'adjure de dire ton nom, au 
nom du Dieu vivant. 

— Hu-Kan! Hu-Kan! Hu-Kan! s’éerie le démon. 

Et il se précipite, la téte en avant, du haut d’un rocher dans la 
mer. 

Les superstilions druidiques s’évanouissaient ainsi devant Hervé, 
aprés lui avoir résisté un moment et l’avoir voulu tromper sous diffé- 


128 LA LEGENDE CELTIQUE. 


rents déguisements. Cet Hu-Kan, c’est-a-dire Hu-le-Génie, n’est autre 
que le dieu Hu-Kadarn des traditions cambriennes. Le démon qui 
provoque aux débauches de la table et &]’ivresse est la divinité cel- 
tique correspondante aux Liber ou Bacchus des Romains. Il n’est 
pas jusqu’a ces grenouilles chantant leurs vépres qui ne soient un 
souvenir du paganisme armoricain. « Le saint les fit taire aussi court 
que si on leur edt coupé la gorge, » dit un hagiographe, ajoutant 
a qu'il ne laissa la voix qu’a une seule, qui continua depuis toujours a 
criailler. » 

Or, par une espéce de prodige de la tradition, un chant populaire, 
intitulé les Vépres des grenouilles, est venu jusqu’a nous, etil est l’ceuvre 
des bardes paiens d’Armorique, représentés dans les récits populaires 
sous la figure grotesque de ces bestioles coassantes; 1] offre un résumé 
des doctrines druidiques du quatriéme siécle, et il a paru si nécessaire 
de le détruire aux premiers missionnaires chrétiens, qu’ils en ont fait 
une contre-partie latine et chrétienne, comme ils ont élevé des croix 
en face des menhirs paiens. Un de ces missionnaires, saint Gildas, 
opposait de méme & Ja musique paienne de son temps, qu'il quali- 
fiait de coassement, la douce ef suave musique des enfants du 
Christ; et son disciple, Taliésin, Je grand poéte baptisé du sixiéme 
siécle, faisait taire, dans un banquet, comme le fait ici saint Hervé, 
d’infimes descendants des prétres du dieu Bel qui avaient voulu le 
narguer. | 

La voix de la musique chréuienne allait se faire entendre sous les 
voites de I’église pour la construction de laquelle Hervé avait entre- 
pris tant de voyages. Douze colonnes de bois poli se dressérent pour 
en soutenir la charpente basse et cintrée; trois larges pierres en for- 
mérent |’autel; la source avec laquelle il désaltéra ses disciples devait 
fournir l'eau nécessaire au sacrifice; les blés semés par eux, le pain 3 
consacrer, et les vignes de quelque monastére plus riche et plus ex- 
posé au soleil, le vin eucharistique; car c’était un ancien et touchant 
usage que ceux qui avaient des vignobles donnassent du vin a ceux 
qui n’en avaient pas, et qu’en échange les possesseurs d’abeilles four- 
nissent de cire ceux qui en manquaient. Hervé, selon ses biographes, 
surveillait lui-méme les ouvriers, ou plutét excitait les travailleurs par 
ses paroles et les soutenait par ses chants. Comme cet autre poéte de 
lantiquité, i] batit avec ses chansons, non une ville pour les hommes, 
mais une maison pour Dieu. 


VI 


Les Péres d’un concile armoricain du cinquiéme siécle terminent 
leurs canons par ces nobles paroles : « Que Dieu, mes fréres, vous con- 





HERVE. 129 


‘serve votre couronne. » Une derniére fleur semblait manquer a celle - 
d'Hervé. Il allait ’'obtenir. Le pauvre minoré deschauz, le poéte des 
misérables, le maitresd’école des petits enfants, l’agriculteur vagabond 
et l’architecte mendiant, devait devenir l’égal, que dis-je? le correc- 
teur des évéques et des rois. 

En ce temps-la régnait en Bretagne un kon-mor, qui s’était rendu 
abominable aux hommes du pays par sa tyrannie et ses cruautés. Ne 
pouvant plus le supporter, ils allérent en grand nombre, de toutes 
Jes parties de l’Armorique, auprés de leur évéque, le bienheureux 
Samson; et, comme il les voyait debout 4 sa porte, la téte baissée et 
en silence, il leur demanda : 

— Qu’est-il donc arrivé dans le pays? 

Alors le plus respectable d’entre eux : 

— Les hommes de ce pays sont dans une grande désolation, Sei- 
gneur. 

— Et pourquoi donc? dit Samson. 

— Nous avions un bien bon chef de notre race et né sur notre terre, 
‘qui nous gouvernait par droit légitime, et voila qu’il est venu sur nous 
ua kon-mor étranger, homme violent et ennemi de la justice, et il s'est 
emparé da pouvoir; il nous tient courbés sous la plus odieuse oppres- 
sion; il a tué notre chef national et a déshonoré la veuve, notre reine. 
dl aurait tué leur fils, si le pauvre enfant n’edt pris la fuite et cherché 
up refuge en France. | 

L’évéque, ému de pitié sur Je sort de ce peuple, promit aux députés 
de les secourir, et, tout en cherchant quel moyen il aurait de rétablir 
leur chef légitime, il résolut de frapper d’abord J’usurpateur par l’arme 
terrible de excommunication. 

Ii envoya donc des lettres & chacun des évéques armoricains pour 
jes engager 4 se réunir & lui, afin d’aviser ensemble au moyen d’ef- 
frayer le tyran. Le lieu de réunion était une haute montagne vénérée _ 
par le peuple et les bardes, nommée le Run-bré, située au cceur 
méme du pays gouverné par le kon-mor. Quoiqu’il n’edt da s’y 
trouver que des prélats, Hervé y fut mandé, et méme la vénérable 
-assemblée ne voulut pas entrer en délibération avant son arrivée, 
malgré les réclamations d’un des membres de la réunion, moins 
-humble et moins patient que Jes autres. Ce courtisan évéque, comme 
l’appelle la légende, trouvant qu’Hervé se faisait bien attendre : « Faut-il 
que des gens comme nous, s’écria-t-i], demeurent ici indéfiniment, 
a cause d’un méchant moine aveugle? » En ce moment, le saint 
arrivait. Ses pieds nus, sa misérable robe d’ermite faite de la peau 
d'une chévre, au milieu des gens et des chevaux richement parés 
du prélat de cour, amena peut-étre sur les lévres de plusieurs un 
Sourire d'orgueilleux dédain. Entendant les paroles injurieuses dont 

Janvier 1858, 9 


20 LA LEGENDE CELTIQUE. 


il était V’objet, le saint ne s’irrita nullement pour cela, mais dit 
doucement 4 l’évéque: « Mon frére, pourquoi me reprochez-vous 
ma cécité? Dieu ne peut-il pas vous rendre aveugle aussi bien que 
moi? Ne savez-vous pas bien qu’il nous a faits comme il lui a plu, 
et que nous le devons remercier de ce qu'il nous a donné l’étre tel 
que nous l’avons? » Les autres évéques, continue la légende, tancérent 
fort ce personnage, lequel ne tarda guére & sentir la pesante main de 
Dieu, car incontinent il tomba 4 terre, le visage tout couvert de sang, 
et perdit la vue; mais Je bon saint, voulant rendre au superbe mo- 
queur le bien pour le mal, se mit 4 prier Dieu pour le malheureux, 
puis, lui ayant frotté les yeux avec du sel et de l'eau, il lui rendit la 
vue; il lui rendit aussi l’entendement, selon la remarque d'un autre 
hagiographe, l’entendement, cette lumiére de son 4me, obscurcie par 
l’orgueil, plus piécieuse encore et non moins difficile & recouvrer 
que la lumiére corporelle. Ensuite on procéda aux cérémonies de ]’ex- 
communication contre je grand chef des Armoricains. 

Debout sur un rocher, au sommet de la montagne, un cierge allumé 
a la main, et entouré des neuf évéques d’Armorique, chacun tenant 
un cierge bénit, le saint prononca, au nom de tous, selon les 
formules du temps, ces paroles terribles contre le tyran étranger : 
« Nous, en vertu de l’autorité que nous tenons du Seigneur, au nom 
de Dieu le Pére, de son Fils et du Saint-Esprit, déclarons le grand 
chef des Armoricains excommunié, banni du seuil de la sainte Eglise 
de Dieu, et séparé de la société des chrétiens; que, s'il ne vient au plus 
vite résipiseence, nous |’accablons sous le poids d’une malédiction 
éternelle, et nous le condamnons par un anathéme irrévocable. Qu’il 
soit en butte & la colére du souverain juge, qu’il soit déchu de l'héri- 
tage de Dieu et de ses élus, que dans ce monde il soit retranché de la 
communion des chrétiens, et que dans l'autre il n’ait point de part 
au royaume de Dieu et des saints; mais qu’uni au démon et & ses 
suppéts, i] demeure voué aux flammes vengeresses et qu'il soit en 
proie, dés ce monde, aux tortures de l’enfer. Maudit soit-11 dans sa 
maison, maudit dans ses champs, maudit dans la nourriture de son 
ventre... maudites soient toutes les choses qu’il posséde, depuis son 
chien qui hurlera & son aspect, jusqu’a son coq, qui l’insultera par ses 
chants. Qu’il partage le sort de Dathan et d’Abiron, que l’enfer en- 
gloutit tout vivants; le sort d’Ananias et de Saphira, qui mentirent aux 
Apétres du Seigneur et furent frappés d'une mort instantanée; le sort 
de Pilate et de Judas, traitres 4 Dieu; qu'il n’ait d’autre sépulture 
que celle des anes, et que ces cierges qui s’éteignent soient l'image 
des ténébres auxquelles son 4me est condamnée. Amen’. 


t Cette formulé d'excommunication du VI° siécle a été découverte et récemment 


HERVE. 43% 


Les évéques répétérent trois fois : Amen, et le président du synode, 
ayant éteint sous son pied le flambeau qu’il tenait 4 la main, tous les 
prélats en firent autant. Mais ce flambeau mourant, image de la lu- 
miére éteinte du grand chef, ne se ralluma pas aussi facilement que 
celle du prélat superbe. Une fois la téte du tyran sous le pied nu du 
moine mendiant, la tyrannie était déshonorée et I"humanité vengée. 

Hervé ne parait pas avoir survécu bien longtemps au grand acte 
de justice nationale et religieuse o& on lui donne la plus grande part; 
il en vit toutefois le résultat, et put saluer l’aurore d’un beau régne 
qu’assura sans effusion de sang, disent les historiens, la mort de 
'usurpateur. 

Une autre aurore allait se lever pour le saint. 

On raconte qu’étant enfermé dans I’église qu’il avait batie, jednant 
et priant depuis trois jours, séparé de ses disciples et de ses écoliers, 
le ciel s’ouvrit au-dessus de sa téte, et comme le ciel ses yeux s’ou- 
vrirent pour contempler la cour céleste. Ravi en extase, il se mit & 
chanter un cantique breton, qui aurait élé mis en écrit plus tard, et 
aurait recu sa forme moderne du dernier apétre des Armoricains, 
Michel Le Nobletz : 

a Je vois le ciel ouvert, le ciel, ma palrie! je voudrais m’envoler 
comme une petite colombe blanche! 

« Les portes du Paradis sont ouvertes pour me recevoir; les saints 
et les saintes s’avancent au-devant de mot. 

« Je vois, en vérité, je vois Dieu le Pére et son Fils béni, et |’Es- 
prit-Saint. 

a Qu’elle est belle, la Vierge sainte, avec les douze étoiles qui for- 
ment sa couronne ! 

« Je yois, chacun une harpe & la main, les anges et les archanges, 
chantant les louanges de Dieu. 

« Que de vierges de tout ge, que de saints de toute condition, que 
de femmes, que de veuves couronnées par Dieu! : 

« Je vois, rayonnant de gloire et de beauté, mon pére et ma mére, 
je vois mes fréres, les hommes de mon pays. 

« Des choeurs de petits anges portés sur leurs petites ailes, si gen- 
tils et si roses, voltigent autour de leurs tétes, comme un essaim 
d’abeilles harmonieuses et embaumeées dans un champ de fleurs. 

« O bonheur sans pareil! plus je vous contemple et plus je vous 
désire ! » 

Le ciel ne se referma qu’une fois le cantique achevé, comme s’il 
eit pris plaisir aux chants du fils prédestiné d’Hyvarnion et de Riva- 
Done, qui |’écoutaient en souriant et |’appelaient & eux. 


traduite par M. Alfred Ramé, dans un article des Mélanges d'histoire et d’archéo- 
logie bretonnes, publication bien recommandable. 





152 LA LEGENDE CELTIQUE. i 


; VII 


On conservait avant la Révolution, dans le trésor de la cathédrale 
de Nantes, une chasse d'argent enrichie de pierreries, présent d’un 
ancien chef breton. Dans les grandes causes judiciaires, elle était 
portée processionnellement devant les juges pour recevoir les ser- 
ments solennels que |’on prétait ailleurs sur le livre des Evangiles. 
Un roi de France et un duc de Bretagne, aprés de longues guerres, 
unirent sur cette chasse leurs mains réconciliées en se jurant de vivre 
en paix. 

A la méme époque se voyait, au fond de la basse Bretagne, dans la 
sacristie d'une petite église de campagne, un berceau de chéne sans 
rien de remarquable que sa vétusté. Les habitants de la paroisse le 
vénéraient cependant 4 l’égal de la chasse d’argent, les chanteurs 
Mendiants surtout avaient pour lui un culte particulier. Ils aimaient 
4 y faire toucher leurs grossiers instruments de musique, leurs co- 
quilles de pélerins, leur chapelet, leur baton de voyage, tout ce 
qu’ils avaient de plus précieux. Agenouillés devant ce berceau, ils 
le baisaient avec respect, et, arrivés tristes, ils repartaient joyeux. 

Or la chasse d’argent contenait, enveloppées dans la pourpre et la 
soie, les reliques de saint Hervé. Le berceau de chéne était celui-la 
méme ow ]’endormirent de leurs chansons le barde et la femme poéte 
que Dieu lui donna pour pére et pour mére. 

Aujourd’hui le reliquaire ducal n’existe plus. Le métal trois fois 
consacré par la sainteté, la justice et Ja royauté, a été volé et fondu 
4 l’époque de triste mémoire ob ces trois choses, foulées au pied, 
valurent moins qu’un morceau d'argent. Mais le berceau de bois de 
humble patron des chanteurs de Bretagne, ce pauvre berceau ver- 
moulu, si conforme & sa destinée sur la terre, existe toujours, et plus 
d’un mendiant, apres y avoir collé respectueusement ses lévres, comme 
autrefois, s’en va chantant d’une voix plus pure et d’un cceur consolé. 


Hersart DE LA VILLEMARQUE. 


LA FORET-NOIRE’ 


De plusieurs villages de la Forét-Noire , dont les géographes les 
plus minutieux ne connaissent peut-étre pas méme les noms, il est 
sorti des peintres, des sculpteurs, qui se sont fait par leurs ceuvres 
une noble réputation. Dans un de ces villages, a Donaueschingen, ja} 
trouvé un jeune homme vivant d’une vie modeste dans le silence de 
son atelier et qui nous parlait avec une touchante expression de res- 
pect de nos grands artistes, d’Ingres et de Scheffer, dont il avait été le 
disciple. Dans un autre de ces villages, situé au pied de Feldberg, est 
né Winterhalter. 

Gaiement j'ai commencé cette excursion et gaiement je la continue 
au sein d’une population qui dés le premier jour m’a intéressé, & tra- 
vers des coteaux et des ravins qui a chaque instant m’offrent un 
nouveau point de vuel; tantét on chemine au bord d'un ruisseau, 
le long d’une prairie si fraiche et si verte, qu’on voudrait y rester; la, 
les tilleuls séculaires répandent, en été, sur les pas du voyageur, les 
parfums de leurs fleurs odoriférantes; 12, comme le vaste ombu de 
la Plata, le chéne abrite, pendant les grandes chaleurs, le troupeau 
assoupi sous ses Iégers rameaux. La, comme dans la vallée de Lods, 
' s’élévent, sur plusieurs lignes paralléles, les plantations de cerisiers, 
une des richesses de la Forét-Noire. La, sur la pente d'une colline, en 
face d'un divin paysage, uo des heureux enfants du canton, enrichi 
par son travail, par son négoce en différents pays, est venu construire 
sa demeure et se réjouit de s’étre créé ce dernier gite sur le sol que 
nulle contrée étrangére n’a pu Jui faire oublier. Puis voila que de cette 
rante enceinte, qu'un classique ne manquerait pas de comparer 4 la 
valiée de Tempé, on remonte sur un de ces plateaux ow il n’y a plus 
ni bois ni trace de culture. Le paysage est triste comme un paysage 
d'Islande; de quelque cété que |’on tourne ses regards, on ne voit 
aucune habitation, et l'on se croirait dans un désert. Mais, 4 l'une des 
extrémités de l’horizon, se dessine la pointe d’uae humble chapelle, 


‘ Voir le Correspondant du 25 décembre 4857. 


4134 LA FORET-NOIRE. 


qui indique que prés de Ja, dans les replis du terrain, sont cachées, 
comme des nids d’alouettes dans les sillons, les maisons d’une pa- ° 
roisse, et au bord du chemin s’éléve un autre signe de communanté 
religieuse, une croix ou un oratoire. Ces ex-voto de quelque Ame pieuse, 
ces rustiques monuments, sont une des prérogatives, un des bienfaits 
du catholicisme, et je dirais méme un des ornements du paysage dans 
les pays catholiques, si je ne craignais d’abaisser par une considéra- 
tion profane une idée surhumaine. Ils décorent les flancs du roc aride, 
ils animent la solitude silencieuse. Sur le sol étranger; ces croix sem- 
blent tendre les bras & celui qui n’a sur ce sol ni parents ni amis. Ces 
images de vierges réveillent un sentiment d’espoir dans le coeur de 
celui qui souffre. Que de fois le voyageur fatigué s'est arrété sur les 
marches d’un de ces oratoires, et ya pris, par l’eflicacité d’un pieux 
recueillement, une nouvelle force! Que de fois une pauvre mére af- 
fligée s'est agenouillée 1a et a prié, pleuré, et s’est relevée consulée! 

« Il y a, dit un écrivam populaire de Ja Forét-Noire, ane puis- 
sance profonde dans la manifestation du catholicisme. Partout ot tu 
voyages, partout od tu t’arrétes, Jes temples sont ouverts a ta foi, a 
tes espérances, 2 ton Dieu, partout la communauté s incline avec les 
mémes signes de dévotion, contemple les mémes images, prononce 
les mémes paroles, partout tu te trouves au milieu des fréres et des 
fils du Saint-Pére invisible de Rome. » 

(2 et la aussi, dans la Forét-Noire, & la pointe des montagnes, @ la 
cime d'un roc escarpé, apparaissent des tours démantelées, des mu- 
railles en ruines, derniers débris d’anciens chateaux qui jadis domi- 
naient ce pays. Les ch4teaux sont renversés, les fiers seigneurs qui 
asservissaient les villages 4 leur pouvoir et quelquefois les appauvris- 
saient par leurs exactions ou les révoltaient par leurs cruautés, sont 
morts. Il en est dont la race est complétement détruite. i en est d’au- 
tres dont les descendants occupent un rang modeste dans l’armée 
ou l’administration du duché de Bade, et n’aspirent qu’a obtenir, de 
degré en degré, un légitime avancement par la régularité de leurs ser- 
vices. Au pied de ces manoirs féodaux s’éléve 4 présent le chalet 
solitaire du paysan, qui, pour utiliser dans toute son étendue le terrain 
qu’il occupe, doit accomplir tour & tour une tache de laboureur, de 
peintre et de bacheron. Ces chalets sont constraits d'une facon toute 
primitive; la base en pierre, le reste en bois, un toit trés-allongé, sous 
lequel s’étend une galerie comme dans les chalets suisses. La plus 
grande partie du batiment est réservée aux bestiaux et aux approvi- 
sionnements de bois et de fourrage. La famille réside dans une salle 
oi s éléve un large poéle entouré de bancs, comme les isbas russes. 
Le plafond de cette salle est noirci par la famée des torches de bois, 
qui, dans Jes veillées d hiver, remplacent le bec de gaz et la lamp 


n 


LA FORET-NOIRE. 435 


Carcel. Les fenétres, petites et basses, sont toujours constamment 
-fermées. Un de leurs carreaux seulement s’en détache, glisse sur 
une coulisse, s'ouvre comme un Was ist das. C'est par la que de 
temps a autre l’air frais pénétre dans l’intérieur de cetle habitation. 
C'est par la que, selon |’expression vulgaire, le pére de famille ou l'un 
de ses enfants met la téte 4 la fenétre. Les habitants de ces maisons 
isolées ont conservé plus fidélement que ceux des villages le costume, 
Jes meeurs domestiques et les pratiques religieuses de |’ancien temps 

Les femmes y tissent et y fagonnent, comme autrefois, les vélements 
de la famille, et une cloche suspendue au-dessus de la porte linte 
réguliérement l’angelus, appelle matin et soir la petite communauté d 
la priére. On se tromperait, du reste, si l’on jugeait de la fortune de 
ces gens de la Forét-Noire, par leur chéuf mobilier et leur salle en- 
fumée. Il est tel paysan qui passe la toute sa vie sans s’accorder up 
objet de luxe, sans se permetire une fantaisie, et qui posséde un do 
maine considérable, dont il dispose d’une facon absolue, c’est-a-dire 
qu’en vertu d'un usage qui a survécu au régime de la féodalité il peut 
le donner 2 son fils ainé ou 4 son fils cadet, en accordant selon sou 

bon vouloir une indemnité pécuniaire & ses autres enfants. Il est vrat 
que le gouvernement du duché de Bade ne fail que tolérer cet usage. 
et que, si les enfants demandent 4 la justice un partage plus équitable 
de leur patrimoine, la loi Je leur accorde. Mais on dit que ces récla. 
mations contre la décision paternelle ne portent point bonheur, et il 
est rare que les tribunaux en alent une a juger. 

Par lear construction rustique, par leur position au fond d'une 
vallée ou au penchant d'une colline, quelques-uns de ces chalets ont 
an aspect si pittoresque, qu’un paysagiste ne pourrait rien inventer de 
mieux pour compléter un de ses tableaux. 

Mais la supréme beauté naturelle de la contrée que je ne me lasse 
point de parcourir, c’est cette étendue de foréls qui lui a donné son 
‘nom et qui occupe plus de la moitié de sa surface, forét de chénes, de 
hétres et surtout de sapins. Avec quel plaisir je les revois, ces sapins 
élancés et superbes, comme ceux dontj’ai contemplé dés mon enfance 
la sublime majesté! Dans le cours d’une existence un peu nomade, 
partout oi j'ai retrouvé leur déme imposant, j'ai éprouvé la méme 
motion. Au bord des fleuves du Nord, il m’a semblé qu’ils m/atten- 
daient comme une image de la patrie lointaine. I] m’a semblé parfois 
qu'il y avait entre eux et moi je ne sais quel lien mystérieux, quelle 
aftinité indélinissable, peut-étre une dryade invisible, qui par un mes- 
sage porté sur Jes ailes du vent, me recommandait a.ses sceurs de 
Suéde, de Norvége, de Russie et du Canada. Mais, sans éprouver le 
charme d'un de ces souvenirs de jeunesse, qui ne les admirerait, ces 
beaux bois qui, par une des graces de la Providence, s'élévent si haat 


456 LA FORET-NOIRE. 


dans les plus apres régions et gardent leur verdure dans les plus froids 
hivers? Par comparaison avec l'Amérique, tout est petit dans notre 
vieille et orgueilleuse Europe, fleuves et montagnes, plaines et chutes. 
d'eau. Qu’est-ce que notre chéuf Mont-Blanc comparé aux cimes des 
Andes ? Qu’est-ce que le cours du Rhin ou du Danube comparé 4 celui 
du Mississipi? Nos cascades les plus renommées n’apparaitraient que 
comme de pauvres fables jets d’eau 4 cété des cataractes du Niagara; 
le Rio de la Plata, !’Orénoque ou le Marahino absorberait dans son: 
embouchure, sans qu’il y pardt, nos plus belles rividres. Le golfe du 
Mexique, qui ne fait pas grand bruit dans le monde, a I'étendue d’une 
mer, d’une mer presque aussi vaste que la Méditerranée, gui a va 
s’accomplir les destinées des Phéniciens, des Juifs, des Grecs, des Car- 
thaginois, des Romains, et dont histoire occupe toutes les écoles et 
toutes les académies, depuis qu’il y a des écoles et des académies. 

Mais, si l’on en excepte le Canada, on ne verra dans |’Amérique da 
Nord et dans l’Amérique du Sud rien de pareil au sapin; le sycomore 
n’est pas si grand, le palmier n’est pas si droit. Les foréts vierges, avee 
leurs entrelacements de lianes et leurs plantes touffues, ne produisent 
pas la méme impression que les foréts profondes de sapins. Sur leur 
sol s’étend une mousse fraiche, molle, veloutée, ou de longues bandes- 
d’une petite herbe verte a trois feuilles, qu’on appelle en Franche- 
Comité le pain des oiseaux. De ce (apis plus net et plus brillant que 
ceux qui parent les plus magnifiques salons, s’élévent, comme des pi- 
fiers de marbres, comme des monolithes tels que Egypte n’en a ja- 
mais faits, les tiges arrondies des sapins, avec leur écorce grise et 
leurs neuds brisés, qui y font, de distance en distance, comme un 
cercle de clous dor. A leurs cimes aériennes, les pointes lancéolées de 
leurs rameaux forment un réseau dentelé, & travers lequel la lumiére 
scintille comme une parure de diamant. La, quand tout se tait, on 
éprouve au sein de ces bois une émotion pareille & celle qui saisit le 
coeur dans |’enceinte d’un édifice religieux. Ces arbres ressemblent 
aux colonnes effilées d'une cathédrale gothique; les rayons du soleil y 
brillent comme & travers des vitrages de couleur, la résine y répand. 
une odeur d’encens, et, lorsque le vent souffle dans ces profondenrs, 
on croirait entendre le gémissement des grandes orgues. 

Il y a dans la forét de Levier, entre Salins et Pontarlier, des sapins 
de cent quarante pieds de hauteur, et de trois & quatre pieds de dia- 
métre. Ceux de la Forét-Noire n’ont pas la méme grandeur, mais il en 
est qui s’élévent jusqu’a cent vingt pieds. 

Ces bois sont la principale richesse de cette province badoise, et 
jadis les possesseurs inexpérimentés de cette fortune en ont usé comme: 
des enfants prodigues. Les Hollandais, en habiles négociants, venaient 
ici chercher des bois de construction, et les paysans, par l’appat des flo- 


LA FORET-NOIRE. 137 


rins, tanllaient & droite et & gauche étourdiment a travers la forét. Plus 
tard, ona reconnau les funestes résultats de cette imprévoyance. Le prix 
des bois s'est accru, et plus il s’accroit, plus on prend & t&che de les 
ménager. Maintenant, par suite de ces sages réflexions, il ne se fait la. 
que des coupes réguliéres, pour les besoins des habitants du pays et 
pour les pays étrangers. Ce travail occupe au moins pendant plusieurs 
mois de l'année une grande partie de la population de la Forét-Noire, 
des bacherons et des charbonniers, des fabricants de résine et de po- 
tasse, des menuisiers et des ébénistes, des ateliers de charpenterie, de 
scierie, et des mariniers qui font flotter sur les riviéres les bois que 
Yon exporte au loin et que l’on appelle encore, en mémoire de ceux 
qui les premiers sont venus le chercher, le bois hollandais (Hollan- 
disches Hols). 

Aussi les gens de la Forét-Noire aiment ces bois, auxquels ils doi- 
vent en grande partie le bien-étre matériel. Ils n’en font point l'objet 
d’un culte mystérieux, comme les anciens druides; ils ne leur offrent 
point de sacrifices, comme jadis les Slaves de la Poméramie; ils ne 
les interrogent point, ainsi que les Grecs, comme des oracles; ils les 
ailment comme on aime ce qui est beau, grand, utile, et, par une idée 
touchante, ils y ensevelissent leurs morts. Prés de plusieurs villages, 
sur la lisiére du bois, la communauté chrétienne établit son cimetiére; 
. elle l’entoure d’un mur, elle y plante une croix, elle y creuse des tom- 
bes. Le bicheron qui a passé sa vie dans les foréts se complait 
peut-étre dans |’idée de reposer apres sa mort sous leurs verts ra- 
meaux. Celui qui s’'y rend chaque jour avec sa hache et sa charrette 
ne peut manquer, en passant, de songer & ceux qui dorment 18 prés 
de lui, tandis qn’1l continue son labeur, et de s’agenouiller sur la fosse 
de ceux qu'il aaimés. — _ 

Dans ces mémes foréts, on célébre aussi plus d’une féte joyeuse. 
J’ai vu 12, par une belle matinée, défiler tout un cortége nuptial, et je 
me suis fait raconter les préliminaires du mariage. Ils ressemblent & 
ceux de la Bretagne. Voici, me disait un honnéte paysan quae j’inter- 
rogeais, voici comment s’est décidé le mariage qui vous occupe. A 
deux lieues d'ici, est un laboureur nommé Fahrmann, qui a un fils, 
un fort et grand garcon appellé Clément. Aux fétes patronales et 
aux jours de foire, Clément a vu Gretle, la fille d’un des bons proprié- 
taires de notre village; il sait qu’elle est sage et laborieuse, et qu'elle 
aura un jour up assez joli petit bien; il a résolu de l’épouser, et ses pa- 
rents l’ont approuvé. Il s’agit alors d’obtenir l’assentiment du vieux 
Thiel, le pére de Gretle. Chez vous, & ce que j’ai entendu dire, pareille 
chose se traite directement et promptement. Mais ici nous employons, 
depuis un temps immémorial, d'autres procédés. Clément contie ses 
projets & deux hommes expérimentés, quise chargent de plaider sa 





438 LA FORET-NOIRE. 


cause. Ces deux plénipotentiaires se rendent & la demeure de Thiel, 
frappent & la porte. Le vieillard, qui s'attend & cette visite, ouvre son 
Was ist das et leur demande ce qu’ils veulent. Les messagers se gar- 
dent bien de lui dire de prime abord le motif de leur démarche. lis 
répondent qu’ils ont entendu parler d'un de ses chevaux, qui, a ce 
gu’il parail, est superbe, et qu’en passant par hasard dans le village ils 
s’étaient proposé de voir ce magnifique animal. Le vieillard descend, 
les conduit dans son écurie; ils regardent attentivement le cheval, les 
beeufs, les vaches, font un pompueux éloge de ce bétail, et, pour les 
remercier de leur courtoisie, Thiel les invite & entrer dans sa maison 
et a prendre un verre de kirsch. Gretle apporte du pain, des verres, 
salue les étrangers sans la moindre apparence d’émotion, quoiqu "elle 
sache bien aussi quelle est leur mission. 

Les trois hommes s’asseyent & table, allument leur pipe et se mettent 
a parler de toute espéce de choses, des nouvelles du canton, de la 
gréle qui est tombée il y a quelques jours, de Ja foudre qui a éclaté sur 
la cloche; pas le moindre mot qui se rapporte & une idée matrimoniale. 
La conversation se prolonge ainsi tant qu’il reste une goutte de vin 
ou de kirsch dans le flacon. Thiel attend que les messagers abordent 
la grande question; et ceux-ci, jaloux de conserver la dignité de leurs 
mandataires, ne veulent pas hasarder une proposition décisive sans 
s’étre d’'abord & peu prds assurés qu’ils n’essuieront pas un refus. 
Enfin, on en vient & parler du produit des bestiaux, du prix des bois, 
de la valeur des récoltes. Alors Thiel dit tout ce qu’il a vendu au mar- 
ché, et tout ce qui lui reste encore dans son étable et dans sa grange. 
Ensuite, comme s'il se plaisait tout simplement & montrer a des 
étrangers |’étendue de son domaine, il va chercher un rouleau de pa- 
pier sur lequel sont enregistrés ses champs et ses paturages. C'est 1a, 
enfin, le signe de bon vouloir désiré par les avocats de Clément. Le 
plus 4gé des deux, aprés avoir contemplé et admiré la feuille du ca- 
dastre que le vieillard vient de lui présenter, s’écrie : Ali! voila de 
belles et bonnes terres, mais j’en connais d'autres prés d'ici qui ae 
valent pas moins, ce sont eelles du pére de Clément. Qu’en dites-vous? 
ajoute-t-il en frappant sur la table, comme s'il concevait une idée 
subite, si ces terres étaient jointes les unes aux autres, cela ne ferait-il 
pas un beau bien ? 

— Eh! eh! reprend Thiel en souriant et en rallumant sa pipe, on 
pourrait y songer. 

Puis alors i] remarque que la bouteille est vide, appelle Gretle pour 
qvelle en rapporte une autre. 

Gretle revient, et le messager lui dit : J’ai oublié de vous saluer de 
la part de Clément. C’est un brave garcon, Clément, voulez-vous boire 
a sa santé avec moi? 


LA FORET-NOIRE. 139 


Si Ja jeune fille prend le verre qui lui est offert et le porte & ses ld- 
vres, le mariage est résolu, et le dimanche suivant les deux fiancés 
doivent diner ensembie. 

Quelques jours avant la noce, un char attelé de quatre chevaux, 
parés d’un harnais neuf, s’arréte a la porte de Thiel. C’est le char de 
Clément qui vient chercher le trousseau de Gretle. Les domestiques de 
la maison et les amis de Gretle y placent, en grande pompe, un large 
lit surmonté d’un baldaquin, des coffres dont on a soin d’ouvrir les 
eouvercles, pour faire voir aux curieux tout le linge qu’ ils renferment, 
des ustensiles de ménage, une quenouille chargée de lin et ornée de 
robans, et un balai de rameaux blancs, indice de la propreté qui doit 
étre entretenue dans la maison. 

Le jour de la consécration nuptiale, dés le matin, les amies de 
Gretle se réunissent autour d’elle pour l’aider dans sa toilette. Elles 
lui nattent les cheveux avec des tresses de coton rouge, elles lui en- 
veloppent le col et la poitrine dans une gaze de soie, elles lui nouvent a 
la ceinture un tablier en sole noire et un jupon qui tombe & larges 
plis sur des souliers & hauts talons. Enfin, elles Jui mettent sur la téte 
une couronne ornée de paillettes et de grains de verre de différentes 
couleurs. 

Puis, enfin, on se rend a l’église, et alors la fiancée, si heureuse 
qu'elle soit, doit un peu pleurer, car on dit que le mariage qui n’a 
point le premier jour cette consécration de larmes sera un malheureux 
mariage. En Finlande, les jeunes fiancés doivent se soumettre au 
méme usage; mais je n'ai point retrouvé ici ces élégies naives, ces 
strophes touchantes, que l'on adresse en Finlande aux mariés. La 
lointaine région du Nord est plus poétique que la Forét-Noire. 

Aprés la cérémonie religieuse, Gretle est montée sur le char & qua- 
tre ehevaux, conduit par un postillon et précédé d'un courrier. Der- 
nére elle est un autre char ov s’assoit Clément, tenant 2 la main une 
bourse rouge pleine de petites piéces de monnaies, qu'il distribue aux 
passants. Au sop des coups de fusil, des violons et des clarinettes, 
ce cortége se dirige vers la maison des jeunes époux. La est préparé 
un grand banquet, auquel sont conviés tous Jes parents et les amis ; 
1a, on danse jusqu’au milieu de la nuit. Puis, le lendemam, on va se 
promener dans les bois. 

C’est 2 cette promenade que j’assistais avec curiosité. Mais ici il 
fant que je me décide & faire une triste, une pénible révélation, qui 
m’a plus d’une fois préoccupé dés le commencement de mon excur- 
sion, que je voudrais pouvoir supprimer de ce‘récit, et & laquelle 
pourtant l'amour de la vérité, l'un des devoirs du voyageur, me con- 
damne. Cette révélation, la voici : les femmes et les filles de la Forét- 
Noire sont laides! Le grand mot est enfin laché. Elles sont laides, 





440 LA FORET-NOIRE. 


réellement laides. Hebel, l’aimable poéte, a chanté dans ses idylles, 
Richter a dessiné, Auerbach a décrit les seules jolies figures qu’ils 
aient connues ou révées dans ce pays; et celles-la, je n’ai pas eu le 
bonheur de les rencontrer.-Je n’ai vu que de gros traits irréguliers, 
bouffis, halés, sans expression. La Jaideur naturelle dont ces fem- 
mes sont affligées s’aceroit encore par la fagon dont elles s’habillent : 
des robes dont Ja taille Jeur monte jusqu’au milieu du dos, de telle 
sorte qu’elle les fait toutes paraitre bossues, des mouchoirs épais qui 
leur enveloppent le col jusqu’aux oreilles, et des coiffures ! Quelles 
coiffures | Des chapeaux en paille de toute forme, mais tous également 
disgracieux ; les uns blanchis & la chaux et surchargés de grosses 
houppes noires en Jaine; d’autres, qui sont rounds comme des chapeaux 
d’hommes, peints en jaune, roides et durs comme s’ils étaient forgés 
avec des lames de téle, et bordés de deux ailes plissées sur les cétés, 
comme pour faire des rigoles 4 la pluie. Non, jamais, en aucun pays, 
je ne vis rien de si lourd, et, pour tout dire, de si hideux. L’artiste le 
plus intrépide se déciderait avec peine & prendre ses crayons, pour 
faire une exquisse de ces grotesques accoutrements, et je ne sache pas 
, un poéte dont la pensée idéale ne s’affaisse en face de ces grossiéres 
rusticités. Il faut croire que ces femmes, qui ont si peu le sentiment 
des graces extérieures, onten revanche, par une compensation provi- 
dentielle, les meilleures qualités de coeur, car elles sont estimées et 
‘ aimées, et la chronique scandaleuse n’a que bien rarement quelques 
lignes furtives a glaner dans la vie domestique des vertueux habitants 
de la Forét-Noire. 

Les hommes , avec leurs chapeaux a larges bords, leur longue 
redingote qui leur tombe sur les talons, leur long gilet, orné d’une 
double ligne de boutons de métal, et leurs culottes en peau, ne sont 
guére plus agréables a voir. Mais quelles braves gens, intelligents, hos- 
pitaliers, et d’une politesse parfaite envers I'étranger. Un grand nom- 
bre d’entre eux, par les relations que leur erée leur industrie, par 
leurs voyages en différentes contrées, ont acquis des connaissances 
qu on est surpris de trouver parmi de simples paysans. Dans une au- 
berge de village, j’ai trouvé cing journaux littéraires d’ Allemagne, et 
un piano avec quelques-unes des meilleures partitions de Meyerbeer. 
Dans une autre, une jolie bibliothéque, ou était la traduction des ceuvres 
de Shakespeare par Schlegel; la Description de l'univers, de Mayer; 
P Histoire des révolutions de ' Europe, par Koch, les derniers romans de 
Gerstacker et de Hacklander. J’ai appris que cette collection apparte- 
nait & une association de paysans qui, ici, comme en Norvége, se co- 
tisent pour acheter des livres, se choisissent un bibliothécaire, et vont 
tour a tour lui remettre fidélement les ouvrages qu'ils ont Jus et en 
reprendre d'autres. 


LA FORET-NOIRE. 441 


Nl y a des écrivains qui s'amusent encore & composer de superbes 
dissertations sur l’ignorance et la misére des populations catholiques. 
Voila pourtant un pays 4 peu prés entiérement catholique, trés-instruit 
et trés-prospére, qui s'est eréé de lui-méme plusieurs grandes indus- 
tries, qui plaira & tous ceux qui Je visiteront, par ses vertus primitives 
et son développement intellectuel. On y circule en pleine liberté, 
avec la certitude d’y trouver partout des gens complaisants et sensibles. 
On y fait des emplettes sans crainte d’étre dupé par un avide marchand, 
et le long des routes on ne rencontre point de pauvres. Cependant la 
mendicité n’est point interdite par une corporation de riches munici- 
paux, que Je murmure d'une voix plaintive troublerait dans la jouis- 
sance de leur fortune et |’on ne retranche point aux pauvres les 
derniers biens que Dieu leur laisse : la jumiére du ciel et la hberté. 
On ne les enferme point dans des workhouses, pour les chatier de 
leur crime honteux, de leur crime de pauvreté. 

La population de la Forét-Noire est-presque en entier disséminée 
dans des villages, des hameaux et des maisons éparses. Son unique 
cité un peu considérable est Fribourg. Aprés celte capitale, on ne 
trouve plus que de loin en Jom quelques bourgades (Marktfleck) ou 
quelques petites villes de 1,000 & 2,000 4mes, telles que Stiblingen 
et Bonndorf, qui furent autrefois des chefs-heux de comtés, Neustadt 
et Schoenwald, agrandies par leurs fabriques de chapeaux de paille et 
Vhorlogerie. 

Une de ces villes mérite une mention particuliére. C’est Donaues- 
chingen. Elle est batie sur un terrain plat, & une hauteur de plus de 
2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. L’irrégularité de ses 
constructions lui donne, au premier aspect, !’apparence d’un gros 
bourg plutét que d’une ville. Mais il y a dans ses rues et ses mai- 
sons une propreté et une élégance, qui bientét révélent son caractére 
nobiliaire. En effet, ce n’est pas une .cilé marchande, une cité bour- 
geoise, mais une cité aristocratique, la résidence du prince de Furs- 
temberg, !’un des plus riches princes médiatisés. Le berceau de cette 
famille est 4 quelques lieues de la, dans la petite ville de Furstemberg. 
Aen juger par cette possession, sa fortune premiére devait étre fort 
modeste; mais d'4ge en 4ge, par des alliances matrimoniales comme 
VYarchiduché d’Autriche : Felix Austria! par des héritages, par divers 
contrats, les Furstemberg en sont venus & acquérir la plupart des an- 
ciennes seigneuries de la Forét-Noire, & étendre leurs domaines dans 
toute cette province, depuis la vallée de la Kinzig, jusqu’au lac de 
Constance. De plus, ils ont acquis de vastes terres en Bohéme. On 
évalue les revenus de ces diverses propriétés 4 1,200,000 fr., ce qui 
représente une des fortunes territoriales les plus notables de l'Europe. 

Le prince actuel est un homme distingué, généreux, trés-respecté 





442 LA FORET-NOIRE. 


et trés-aimé de ceux qui, depuis I’acte de médiatisation, ne sont plus 
que ses tenanciers, mais qu'il se plait ’ considérer encore comme ses 
sujets. Ila, dans son ancienne capitale de Donaueschingen, un vaste 
chateau qu'il occupe une partie de l'année, & la grande joie des ha- 
bitants de la ville, et en face de ce chateau un parc des plus vastes, 
des plus beaux, des mieux entretenus, ot tout le monde circule libre- 
ment. 

Mais ce qui me délerminait surtout & m’arréter 4 Donaueschingen, 
ce n’était point le plaisir de parcourir ce parc aux frais ombrages, ni 
celui de visiter la maison princiére avec ses galeries de tableaux, ses 
serres et ses jardins. C’était, je le confesse, une petite curiosité parti- 
culiére de voyageur, le désir de; voir la source du fleuve sur lequel je 
m’embarquaisil y a quelques années, dont j’ai suivi le cours majestueux 
depuis Linz jusqu’a la mer Noire. 

Cette source est au pied du chateau, enfermée dans un bassin, en- 
tourée d’une balustrade en fer, a hauteur d’appui. De ses fenétres, le 
prince plonge ses regards sur cette eau limpide, qui de la va prendre 
un si rapide et si large accroissement, qui va devenir, entre tous les 
chemins qui marchent, comme dit Pascal, un des plus grands chemins 
du monde, un chemin ouvert & tant de peuplades différentes, marqué 
de tant de signes glorieux ou de tant de traits sanglants depuis les 
Romuains et les Daces, jusqu’aux Turcs et aux valeureux soldats de 
Sobieski. 

Ii faut dire qu’a Donaueschingen se rejoignent deux riviéres, la 
Brege qui descend des environs de Furtwangen, et la Brigach, qui 
sort de la colline de Saint-Georges. Ces deux riviéres doivent étre con- 
sidérées comme les éléments essentiels du Danube, ainsi que le con- 
stale ce dicton populaire : 


Brigach und Brege 
Bringen die Donau zu weg!. 


Mais, pour maintenir I’honneur de la source premiére, nous devons 
dire qu’elle reste constamment ala méme hauteur, tandis que dans 
les jours de chaleurs ses deux rustiques rivales baissent peu & peu, 
et quelquefois se désséchent comme le Mancanarez, ou le torrent de 
Cédron. 

De Donaueschingen, une belle route conduit & !'ancienne cité de 
Willingen, qui a successivement été soumise a la maison de Zaehrin- 
gen, acelle de Furstemberg, au royaume de Wartemberg et qui depuis 
4806 appartient au duché de Bade. Elle a eu une certaine réputation 
de force belliqueuse, dont on ne se douterait gnére aujourd'hui en 


‘ La Rrigach et la Brege mettentle Danube en marche. 


LA PORET-NOIRE. 143 


voyant ses fragiles remparts. Mais le fait est que, pendant la guerre de 
lasuccession d’Espagne, elle fut assiégée par le maréchal de Tallard, 
et se défendit si vaillamment, qu’elle l’obligea & se retirer. Le fait est 
qu'elle conserve encore sur ses fortifications la statue colossale en 
pierre d'un de ses anciens soldats, nommé Romeias, qui, comme un 
autre Samson, enleva un jour la porte de la ville de Rothweil, avec 
laquelle les gens de Willingen étaient en guerre. La ville catholique, 
comme presque toutes les villes de la Forét-Noire, renfermait jadis, 
dans son enceinte, six couvents et une commanderie de Malte . 

De ces couvents, on a fait des écoles et des hépitaux. De ces an- 
ciennes dotations, il en reste une que je ne puis omettre de signaler. 
Elle est employée 4 donner chaque été une féte aux enfants. Je re- 
grette de n’avoir pas vu cette féte traditionnelle, mais j’espére bien 
qu'elle ne ressemble point a ces grotesques cérémonies que notre pre- 
miére république organisait pour les enfants, pour ]’dge mar et la 
vieillesse, dans le vertige de ses combinaisons, dans ses folles parodies 
de l’antiquité. 

A deux lieues de /& est une bourgade qui porte le nom catholique 
de Saint-Georges, qui a été fondée par des prétres catholiques, qui, au 
onziéme siécle, grandissait autour d'un noble cloitre de bénddictins et 
qui est devenue protestante. Cette bourgade, qui apparlenait aux ducs 
de Zaehring, tomba au pouvoir des princes de Wurtemberg, et a |’é- 
poque de la réformatiou, comme les fermes bénédictins refusaient 
d'accepter le dogme de Luther, le duc Ulrich les chassa du village 
qu ils avaient illustré par leur savoir, éditié par leurs vertas, et fit 
raser leur couvent. 

Je dois dire que cette communauté protestante est trés-industrieuse. 
Elle a des fabriques d'horlogerie qui répandent au loin des quantités 
de pendules et de boftes & musique; mais elle reste isolée au milieu 
dun centre de populations catholiques qui conservent fidélement les 
coutumes religieuses de leurs aieux. Le jour ow j'ai passé Ja, le chemin 
était rempli d’une foule de pélerins, hommes et femmes, qui se ren- 
daient & la ee de Triberg, les femmes récitant & haute voix le 
chapelet et les hommes murmurant avec elle la méme priére. 

La chapelle de Tribeg est vénérée dans toute la Forét-Noire. Une 
légende rapporte que des soldats autrichiens, qui, en 1692, campaient 
prés de cette ville, entendirent résonner sor la lisiére d'une forét, 
des vibrations mélodieuses , dont ils ne purent s’expliquer la cause, 
car ils n’apercevaient pas le moindre musicien. Frappés de ce phéno- 
méne, ils se mirent & chercher de cété et d’autre, et finirent par décou- 
vrir, prés d’une petite source tombant des cavités d’un roe, une sta- 
tuette en bois de Ja*Vierge, posée dans le creux d’un vieux sapin. 
Ils la prirent avec respect, lui firent une chasse en plomb et lui érigé- 





444 LA FORET-NOIRE. 


rent un petit oratoire. Mais bientét la nouvelle de cette. découverte 
attira une quantité de fidéles qui tous apportaient leurs offrandes,a’ la 
Vierge des bois. Avec ces offrandes on batit une égtise gi: la sajnte 
image fut placée en grande pompe au:haut d'un autel de marbre, La 
des princes se sont fait un honneur de déposer le tribut de leur piéte ; 
la, des miracles éclatants se sont, accomplis. Depuis prés de deux 
siécles, aux fétes de la Vierge, de tous les cétés des légions de pélerins 
viennent se prosterner la. Quelle foule j'ai vue au 8 septembre en ce 
lieu yénéré : bourgeois et paysans, gens de toutes conditions et de 
tout age, se pressant & la porte de I'église, s’agenouillant en masses 
serrées dans la nef trop étroile, faisant leurs dévotions, puis, aprés 
une premiére messe, attendant au dehors, sous les rameaux de sapins, 
que la cloche leur annongat un autre office. En les voyant la, rangés 
en silence, dans la satisfaction de leur foi, avec leur calme et pieuse 
physionomie, je me rappelais ces mots du livre de I’ Internelle consola- 
tion : « Bounes simples gens qui ne pensent & nul mal sont bien heu- 
reux, car ils ont toujours paix du coeur. » 

Si on ne fait poimt 4 Triberg un pélerinage religieux, on pourrait 
bien, sans crainte de regretter le temps qu’on y emploiera, entre- 
prendre du cété de ce méme Triberg un pélerinage poétique. Quelle 
charmante petite ville! Et quel ravissant chemin que celui par lequel 
on y arrive! 

En quittant le village de Saint-Georges, on traverse d'abord un ter- 
rain plat et aride, égayé seulement par les méandres de la Brigach. 
Puis bientét on entre dans de hautes foréts de sapins, on descend par 
une pente rapide dans la vallée de Nussbach, une vallée de plus de 
deux lieues de longueur, étroite, profonde, tortneuse, serpentant 
comme un ruban vert entre deux chaines de montagnes, qui de dis- 
tance en distance, par un brusque contour, se resserrent dans ce frais 
bassin, de telle sorte qu'on n’entrevoit plus devant soi aucune issue ; 
puis s’entr’ouvrent et déroulent aux regards une autre enceinte gi- 
gantesque, un autre amphithéatre de rocs, de bois, au milieu desquels 
s’étendent de vertes clairiéres et des paturages couronnés par un 
chalet rustique. 

Dans le fond de la vallée, creusé comme un abime, voltige, bondit, 
écume, le plus brillant, le plus léger, le plus alerte, le plus joyeux des 
ruisseaux. Les montagnes de la Forét-Noire renferment tant de sources 
d'eau, qu’elles les répandent de tous cétés. Prés du village de Blom- 
berg est la ligne de séparation des flots, dont les uns vont au nord et 
les autres & l’orient. Mais parfois, des flancs du méme roc, du méme 
réservoir aquatique, jaillit un flot impétueux, qui se divise en deux ra- 
meaux et s’en va par deux routes opposées, comme deux fréres qui au 
sortir de la maison paternelle doivent avoir deux destinées différentes. 


LA FORET-NOIRE. 145 


Le Nussbach, qui se déroule comme un fil d’argent au pied de la route 
oi nous cheminons avec tant de charme, est peut-étre le frére d’un 
aventureux ruisseau qui vase jeter dans le Danube, visiter |’ Autriche, 
la Hongrie, la Serbie et s’épancher dans la mer d’Orient. Plus modeste 
ou plus attaché au sol allemand, le Nussbach a «d'autres idées de voyage. 
Il se dirige vers le Rhin, et, a le voir sautiller de roc en roc, on dirait 
qu'il est trés-pressé d’y arriver. Mais 1] n’atteindra pas sitét son but, 
l’agile et scintillant Nussbach. D’abord, les sinuosités des montagnes 
qat l’étreignent a droite et a gauche I’obligent & faire de longs dé- 
tours; puis implacable industrie de l'homme I’attend & de certains 
endroits et le condamne & tourner la roue d’une scierie ou d’un mou- 
lin ; puts, enfin, il est évident que ce gentil Nussbach a I’humeur ca- 
pricieuse, folaire et babillarde de la jeunesse. Car tantét je le vais 
qui court comme un poulain effarouché, et tantét il s’arréte tout & 
coup et se berce indolemment dans son lit, comme s’il ne songeait 
qu’a se dorloter au soleil; puis, parfois, il me semble aussi qu’il s’a- 
muse 4 causer avec les enfants de meunier gui viennent jouer sur ses 
bords, avec la bergeronnette qui l’effleure de son aile. Ce qu'il leur dit, 
je voudrais bien le savoir. Je pense qu'il leur raconte les plus jolis 
épisodes de sun voyage. Je voudrais bien savoir aussi ce que dit la 
bergeronnette. Que ne puis-je, comme Sigurd . hamecter mes lévres 
du sang du dragon pour comprendre le langage des oiseaux! 

Ce brillant ruisseau, cette vaste prairie qu'il sillonne, ces rocs sau- 
vages qui le dominent, ces grandes foréts qui y répandent leur ombre 
mystérieuse, forment l'un des tableaux les plus variés, les plus saisis- 
sants qu’il soit possible d’imaginer. Si je n’ai pas, au gré des Fribour- 
ceois, sulfisamment admiré le Heellenthal, en revanche, j'ai eu, plus 
que je ne puis le dire, les yeux et la pensée ravis par la vallée de Nuss- 
bach. 

A travers les interstices de cette vallée, s'éléve Ja ville de Triber 
(Dreiberg), dont le nom n’indique qu'un de ses trois atiributs. Trois 
grandes routes s'y rejoignent, l’une qui va vers le Rhin, l'autre vers la 
Suisse, la (roisiéme vers Furtwangen; trois rnisseanx sy réunissent en 
un méme ruisseau qu'on appelle le Gutach; trois montagnes, arron- 
dies comme un arc, |’embrassent dans Jeur vaste circonférence; du fond 
de cette enceinte de montagnes, une cascade de six cents pieils de 
hauteur y chante été et hiver son chant sauvage. A voir, aux pieds de 
ces cimes merveilleuses, les maisons réguliéres de Triberg s‘ailon- 
seant en deux lignes paralléles, on diratt qu’elles sont descendues des 
carriéres de pierres voisines, aux sons d'une lyre magique, d’une Ivre 
d’Amphyon, qui lene donnait leur forme symétrique. Le terrai: qui 
environne cette ville n’est pas prepice aux travaux agricoles. Sur les 
pentes de ces cé!eaux on ne voit que quelques faibles aces de cul- 

Javvrrn 1838. _ 10 


446 La: FORLI-NOIAD. 


ture. et quelyucs gituragesy Eile wiexiste qee par son connnertée et 
sow indamirid! Sor-seidéuble' angie dd misisens, of ne voll que des 
enseigads d-hétels et 'd-aubergas, d'stelers: d hoviogenes et: te fatrt- 
ques de chapeaux de pailles, des boutiques et des mugasifs:' G’eat un 
bazar et um caravanedraibi dame de débett-dds told. C’ ene} etre ‘des ‘sta- 
Gens. principales. de ju reate de. Khelil & Sebatforse, cf an enmtrepdt de 
densécs. ouropéenness: De plasy elle a par-an ult foley atreqndites:- se 
rendent.de: Leutes parts! marchands de cévdales; of; rharehdtis te bes 
dian, fexitliersetpropriéipires; ety poab toged, éborp ar tent cé monde, 
i} fasts bom monnbre:de: Wirthschaften et de benesories! Datie ta jours 
née, ¢’est chose ‘ebrieute de-voir le.motivenieht eomittict'de cette 
achive cité, les hotlegers aasis! prés d'une larpe fenéire | eetiet décou- 
Pant ue ropage, down-la esclamt une caises'de pendaie ow émraitent 
un cadran; les famestes'civds lant! de cblé at diaatre avee' levies tresses 
ae peille & la main; tea chatseties. enontant ow descendent la grande 
ue; ea paysans vec.lenss varidtés de costuntes.traditionnets, tirant 
une vache: pas ile diosl-dn langant:aa gabop; sous: les feat dW’ ama- 
teur, unde leurs, sobhetes: chetadx.dt bes: ntarchends! et lee miitrées 
d’ hétels La¢s- ollaurdsi. ren | eee ee ee i 

Mais le.soir, quand Iiheare de rapes est vehue, qiané Fatelier et fa 
boutiqae sont feeds, quand:iieate: cette popubtion artisans, dé 
‘spéculaleurs et de: mancuvres, est rentrér: dazis ‘nes defiérents gites, 
quelle quidtude et: quelies doaces, wélancoliques prometiades, j'ai fai- 
tes 2 celle haune Nochurne sus lapente des: montages } De fortes: parts. 
Vombee noire des bois; au sein de celte ombre mystériease. quelques 
fagades de la. vile, éclairées par un rayon de la lane, se dessinent dans 
les ténébres comme des. démés.de marhre; de toates parts, un profoud 
silence, et, dans cé silence. fa voix plaintive de la cascade pleurant 
‘<lans la solitude comme une ame perdue, comme I’alma perdida, ce 
poélique oweaw de l'Amérique da Sud, et le ruissedu d’une sdurce 
voiside lombant en petites peries sonoses dius ww lit pierrcux, ét les 
rameaux. d'arbres frissonnant au‘ souffle d'ane légére brise. Ob! lx 
magie du soir et de la retvaitedans les grandes ceuvres de la création ! 
‘Oh! les moatagnes! les: chéres montagnes |! 


My heart.isin: the: highlands. 


En allant de Treberg. vers: Offerrboury,, om entre dans le Nederwas- 
‘Serthal, une. vallée comme celle: di Nussbach, aussi profonde, aussi 
étrolle, parsemée de laborieuses svieries et de rants clialets, bordée 
«le chaque cété pandes masses de rochers piltoresques, ombragée. par 
les arbres centenaipes, uu panorama d'une grace et d'une grandeur 
nndescriptibles , un exchantement perpeluel. A Fextrémité de‘ cette 


LA FORET-ROIRE. 447 


vallée s’éléve une colline surmentée d’un vieux chateau d'un aspect 
pittoresque comme ceux du Rhin. C'est le chateau de Hornberg, qui 

jadis, avec toutes ses dépendances, surertennt au: riche noire de 
Saint-Georges. moo Vee fttee foe ti | 

Ici commence le Gutachthal. Las deps ichaines de: inplagnen qui 
létreignent pen a peu s’écartent ude del’autre, s'abarssent graduel- 
lement, seffacent & l’horizon et découveent.aux regards une valiée 
chargée de fruiis.et de moissons,.gui-se rejomt & la vallée de la Kinzig, 
plus belle encore et plus fconde.. Sur ua espace de quatre lieues, quel 
contraste! Toutes les zones diverses de i végétation, Aays les phéno- 
menes de plusiegrs latitudes lointaings. La-bas,,dernjdre poi, la na- 
ture sombre et austere, les terraips.arjdes,qu. les maigres champs de 
seigie d'une contrée septentripnale,, et ici les sillans fertiles, Jes arbres 
et la température des régions .du-Sad. D’abord aux noirs sapins guc- 
cédent les hétres et les chéges, puis: les, chataigniers el les péchers,,et 
les grappes: des .vignes, et les tiges,de majs. Ciel clair, almosphére 
pure, jardins tleuris. .Quel lélicienx pays! Je ‘Wo'arréle. .dans Ja Jolie 
petite ville de Hausach , dans celle de.Haslach. de guis lenté de m’arré- 
ter a chaque village, A chacupe, de ces ciantes, habitations qni,m/appa- 
raissent comme de si dquces retraites auynilieu de leur vert.enclos. 
Le chemin de fer d’ Offenbourg me semble.tsap pres. 

Il faut pourtant que j’arrive qn. lerme de cet heyreux. voyage, et le 
soir je rentrais.en France, et la premiére parole qui. frappe mon oreille 
a mon retour dans ma chére patrie est celle d'up.gendarme qui me 
Wemande mon passe-pert. 


X. -Mansier. 


are | e ghia { ic iq! thi re fie vd 1% Ty, othe. f. ’: ’ 
Tn ee ee TT OY QD setts ye Elbe Poteet gd et 


} of fe osuaragy |b. oobiage opudebisfeoe tees vegtengee va 


. - DUNIVERS HSE P bE bROVOCATEUE ot ‘it wi. 


Jj t { I: ts: ryt 1") qerd, f H he ee a) rlege, etal te rt 
ets ono cab gg foade ote a ge Paes ; cae eee ee - on 
4 
4 yee “fy! ‘ byt WV ? j ! eer - i qt t ge yes 4 a ried ‘ 


Pipe. og la Wea hh ae hy rd Pere Sere ae a shoe Pe lta: my, 


- Torsque Vécote: de l' Univers '‘attaque les opinions qu'elle ‘re jainlegs 
pas ow qi’ellé ne partuge plus; torsqu'dlle résiste ‘aux -vives' protesta- 
tions qu’ellé: excile, elle exerce) avec' plds ob moins de.bonye foi. de 

convenanee et de! suacds, un ‘droit 'que personne ne: lui conteste:!: - 

' Mais,’ dans' les*numétes ‘des 19, 2T: et 23: décembre, le-rédactetr 
en chet'.de ce journal; -attaquagt en'fhee M: de Montatembont, n’a pas 
craint de prendre le'public 4 tétnoin'd'une mgratitude réveltante: ct 
d’un scandate gratuit. Il ose mtarchander au plus célébre' et au plus 
dévoné des catholiquesfrangais: uh reste-de patids an plus france: au 
plus valetreux;' an' pins 'persdvérant des hommes, il offre des lecons 
de sincérité, de courape et de: vonstance: « On Ka altaqué, ». dit-il. 
«: pat des lettres: confidentielles. » Cing cents lettres écrites h eing 
cents -athis hé justifient'pas et wégdlent pas quiize edlonnes d'thvec- 
tives ‘lancées, devant: des ‘miiliers‘dé leeteurs, 4 1a sous ” ae 
serviteur laique-de liliglise:’ ‘notre époque. » | 1 

Au surplus, edtte-ex plosion :d'ingratitude-a .eu du moins un effet 
salutaire ; elle:a'vdlu a'M, de‘ Montatembert les: (dmoignages les plus 
divers ‘tt ‘es iplus chateureux-de reconnaissance-et de respect. 

M. de Montalembert n’a pas. répondu a | Laévers Ori comprend qu'il 
n’ail pas songé un seul instant a. destendre dansiure tell drénes; on 
le’ lokera unadimenvent de avoir dédaigné..' :, a 

'- Mais les eathOhques;} qu'il! a tant! gerbis, i trots tous quand on 
Vattaque? PES “ee MG ae : 

“Se tdiront-ils par une pour peas des représailles de [Univers ou 
par un'scrupale politique? ' - ot | 

‘Les divisions de ha politique ne dipensen pas: du devoir de rester 
lidéle & {a reconnaissance et & l’amitid. 

Pour moi, nallerhent mélé aux lattes qui ont fllusiré M. de Monta- 
lembert, elranger aox actes do sa vie politique, je n'ai conserve d'un 
pussé que je n’at'pas partageé: aucun. tile pour moi-méme, aucune ani- 
mosilé envers autrul. Mais je n'ai pas perdu la mémoire. Si la génc- 
ration 2 laqbelle j’appartiens a peu fait encore. du moins elle a beat- 
coup recu. Fen appelle a tous teux de mes covtenorains qui profes: 


. L'UNIVERS EST-IL, PROVOCATEUR OU PROVOQUE ? 149 
sent de coeur la foi catholique, & ceux surtout qui, entrés comme moi 
dans les fonctions publiques, servent lovalement le gouvernement, 
et ont senti leur dévouement redoubler, au lendemain de I’attentat 
exécrable auquel il yien art er, A |’Age ot Dieu daignait sea 
ver 2 nbiild ‘aoe alabe | add i nals Jacihd. datons 
eu l’immense bonheur d'etre entrainés vers le bien et le vrai par des 
intelligences ardentes et génércuses; avec |’amour de la religion, nous 
avons di l'amour de notre temps au P. Lacordaire, l'amour de la 
science et du travail 4 Frédéric Ozanam, et & M. de Montalembert I’a- 
mour de la liberté et de.Ja justice. ‘Quelles que goiegt nos,apipions 
ou nds situations, n’oublions jamais.ces bienfgits, ef ces hianfaiteurs |, 

Je comprends que .M: de Méntalembert ait des adversaires el que; 
l'on discute:ses epintions:ou ses actes ; mais je-.njadahels pas, Si -ces, 
adversaires sont cathohiqués, qu’fls puissdnt atlaquer sing. mesure‘sa 
personne et son caractére'; J n’admeis pas que ce qu is arent & luv re-. 
procher's'’éléve jamais:4 la hantenr de:cé qu’ils lui doivent. «  , 

Avec quel mépris -ld général en chef de I'Univers, feremont carapé, 
a la téte de ses quatre ou cing collaboraleurs, parle de ce sergent dun. 
petit peloton de reléguds ! Sil veut citer tout -haut les noms, il ‘s'aper- 
cevra que ce: peloton est exactement composé de: tous ceux, excepté 
lui seul, qui étaient groupés, if y a quidze ans, autour de M. de Mon- 
talembert pour défendre sur tous les terrains l'autorué et la liberté de 
’Eglise. Il constatera, en méme témps, que ce peloton, dispersé par 
les événements, s'est reformé on par ses fautes ou' par ses coups. Relé- 
qués! dit-il. Qui a prononcé cet arrét de relégation? Lui-méme. 

La Belyique, excellent recueil catholique, publiait dans une de ses 
dernicres livraisons une lettre adressée, en 1850, & un professeur. 
de l'Université de Louvain par Frédéric Ozanam, qui venait de dis- 
puter & I’Univers la mémoire de Ballanche. 

« I] m’était arrivé quelque part, écrit-il, de recommander la méthode 
« des écrivains qui, avec Pascal, Chateaubriand et Ballanche, avaient 
« voulu rendre le christianisme souverainement aimable avant de le 
« démontrer souverainement vrai. Cette opinion et ces exemples ont 
« irrité certaines gens, dont le systéme est au contraire de fouler aux 
« pieds la raison humaine, de décourager les esprils en leur rendant Ja 
« foi inabordable, en !a hérissant de théses paradoxales et contestées. 
« Comme ils mettent leur zéle 4 resserrer toujours davantage le cercle 
« de l'orthodoxie, 4 excommunicr tout ce qui n’est point de leur sen- 
« liment,..... ils devaient naturellement se scandaliser du nom de 
« Ballanche. 

« C'est alors, monsieur, que vous étes arrivé & mon aide, et votre 
« savapl travail est venu montrer qu’a Louvain, comme & Paris, tous 
« les esprits ne sont pas résolus 4 se mettre sous la férule spirituelle 








150 LUNIVERS Esti’ proVacATEUR OU Provooce 7 

« dé cetis’ petite’écote ‘quit pkétend tégerter | Wi piaudre backline 
« Déja elle a pris 2 partie  abbé Maret, l'abbé facordaird, archevaqiie 
¢ de' Paris pour peu qu’elle'continue'sey extctasions, ellé aura proavé 
& son isoletient-et dessé dd Comprémettré PBglise qu’elfe prétand: te 
a présentér dt qu’elie décdmstddre cau ept ve t ae ees 
 Bepais ves' paroles, ies exclusidns ont: contineé, et Ozanany mort 
4 16'relégué aver M. Maret, avec M . Lacordaine. Relégué, M.- dé. Fale 
loux | Refégué, M. Lenormant! Relégué, M. Foisset! Relégud, M. .Ni- 
colas! Relégué, ‘M. de Broglie + Relégués, Mgt Dapanloup, M. de Melun, 
le péve Gratry, le pére de Valroger, M. de Corceiles, M..de Champagny; 
tous tes écrivainis da Correspondimt! Il ne manquait plus qnet exécu- 
tion avec grand apparat de M. de Montalemibert. .. Vn 

L’Univers a aussi des amis qui écrivent des lettres. Of if'y a dans 
une-de:ces letires adresaéey par ua.des correspoadants, de I’ Univers 
au Bien public de Gand une phrase qui résume la querelle d’une facan 
yéritablement inatiendyg :. wy) i a at 
1 & Il davenait urgent,.dit-cette, ledtre, d'entrer A fond dans la discys- 
¢ sion,; M..de Montalembert a pravoqu¢ trop directement, ses, ancjeas 
« amis restés fidéles aux principes qu'il défendit gitrefois.,.. » 
Or, nous Je deynandons catégoriquement ; 


4 


A quel principe, défendy aytrefa}s en commun pour la cause catho- 


lique, I Dnivers est-il resté lidéle ? A quel principe M. de Montalembert 
a-(-il, renoneé? Avon Felise, toutes Jes publications mémorables dj 
Comité pour lg libertéreligig¢hse | En est-il, une seule que, Univers ose- 
rait encore publier, signer,. profeaser sans dares or? ae 
En face de,ceg variatidhgpatentes, subies d’abord en silence, Ul s est 
élevé.une pramiare protestation: M, de Morilalemhert, en 1852, a, pu- 
blig les, Teds catholiques, Pyis, 3 la fin de 4 855, le Corresnondant 
s'est reqonstilué pour couserver, yn org3ne a |’ancienne opinion des 
catholiqnes, A peine, un pacifique, prospectus, on il p’était ni pommé 
ni désigné,. availa. annongé ;ce dessejp, que. Univers faigait, feu gur 
ce marceaw de, papier ef nous placait_¢n naisgant dans \opligation 
é riposter. . 24... 1 | 


n'a gu’pne fois par. mois la, parole... ...,,.. 


Quoi! vons désertez f. ah proleste, el vous vous écriez : On me pro- 


Est-il permis dé changer & ce point la vérité des faits et le sens des 
mots? Quia varié? c’est vous; qui a provoqué? c’est vous. 
_ Mais I'Univers p’est pas embarrassé pour répondre. Voici comment 
il s'y prend d’ordinaire : 





LUNIVERS EST-IL PROVOCATEUR OU PRUVOQUE ? HY | 


Bossuet parle quelque part, aprés saint Grégoire. de certaines gens 
qui regsemblent a des hérigaons.. iy 1 

_« Lorsque vous dtes.dlargné, dit-il, de cet animal, el a “iLne eraint 
« pas. di Atre pris,.xous! voyez, $a. Aéte, ses, pieds eat, son. CORPS; quand 
« vous approchez pour le prendre, yousiae:trouveziplus qh ume magse 
« rande qui pique de.tous cétds, et celud que. vousidécouvejez de loin 
«tgutientier, vous'fe pardez tquti/a coup aushitd que.vous.te,tenez 
« ene vos thains..... Cat homme que vous oneyies sibien counainca, 
« Gtamt dingy retednehé. et. bnveloppe: en lolméme,me woud présente 
« plus: que des.piquants; 11 s"arms & son tour coatre vous, et vous ne 
e powvez. plus-lq tougher sans ‘yoe volre maia \soit..ensanglantée, je 
a veux dire sans Na yotne -honweur: spit ‘blessé par mille sanglanis 
« reprochesi:. ie DE ale! Mee Laie. “Pak GE fs MERA Ge SR ed 

Cette: cou vivelsoh convient bien la maniére de ¢aisonner -de 
PUnwverp: | oe on ont 7 TO CY PY 


On lui parle religion et il ere poitqné On lui répete i Vous 
cotipromiettez la Vérité, §)'s’écrie* Je ne ‘suis pas’ partisan de'la ‘fusion. 
ll imprime que ses ‘adversiires catholiques sont’ plas: ‘daligéteux gue 
les gens « qui hurlent la’ Marseillaise, la pique &' ta matin et le bonnet 
« phrygien sur la téte. » Il ajoute'que « nos fautées: sot ‘plas funestes 
a yue les crimes des byivands. w “I déclare que « le libéralismei d'une 
partie es eltholiues’ retarile seul én Europe le triom he det Eglise': » 
On ‘autre’ jour, Tl alfirme ‘que nous ‘serons fiers des éloges des pro- 
testants, — ou bien que nous desitons ponr la presse une each suu- 
rage ®. Puis il s’indigne de la moindre allusion. ©"! ee 

‘On notime son rédacteur, its écrie $ «Vous mé diftamée. »Onnele 
nemme pas, ilse plamt: « Vius’ me dénoncez. » On qualifie la conduite 
et la doctrine de toute l’écolé, itréplique +: « Osez imprimer ce que vous 
penséz dé nos personnes. » On géinitde ce qu'il Mit détester I’Egtise. 11 
sexclamé :'«’ Rién‘n’est plus ‘doux que d'étre ‘hai avec fa vérité. » Mais 
vous braved [histoird et Id‘boti sens: « L’Eglise vit'de ces impraden- 
ces!-» L’Egtisé, toujours I'Eglise' Comme ine devote qui appelle ses 
contrariétés des insultes & Ja paroisse, I'Univers a sans cesse ala bou- 
che cé hom saint’ et’ révéré, ‘et confond avec la causé de Dieu celle 
de sa rédattion. ‘Puis il ajoute, en levant les’ mains au ciel : « Voyez 
comme ces divisions réjouissent nos eAnemis! '» Ils se réjouiratent 
hien davantage sl Vous parliez sans coutradicteut je langage impru- 
dent et excessif qui peut le mieuk Seconder le progrés de pees) calom- 
nies et accélér er le succés de leurs espérances. mere S32 


yg 


‘ yop! ' , 
‘ Univers du 6 mai et du 22 décembre .1 857. 
* Univers du 7 et du 10 janvier 1858. 





152 L'UNIVERS EST-Il., ae ae QU, BROVOQUE ? 


a 33 

Sortons de tons ces‘équivdquds :# »# +33 

Non, non, il ne s'agit nt de vos personnes ni des notres ; il ne s’agit 
ni de lorléanisme, ni du gouvernement parlementaire, 01 de la politi- 
que, ni de la fusion. Ii s agit de savoir si vous défendez I'Eglise de ma- 
niére a la faire hair ou aimer; si vous né¢ sortez pas, en altaquant 


les vivants ou les madris, 1 toutes Ié8 borires iniposées a des chrétiens 
par la charité et la justice? Enfin, il s'agit de savoir si, oyi, on, ngn, 
vous les restds nulelos. comnie le Biew public ose le dire, aux, pyn- 
CIPES QPE VOI'S REFENDIEZ AUTREFOIS, westadive a ces principes de liberté 
religieuse, qui Sont, en Piémont,'en Belgique, en Suéde, en Angle-. 
terre, eti Wollande, en Russie, en Amérique, la sauvegarde des, cay 
tholiques, en’France, la foi de leur pays, en Espagne, en Italie, ev 
Autriche, leur honneur, et en tous lieux fe seul mayen pour, ep 
d’ohénit’ tout entitre la bienfaisanie Jiberté de I Eglise?. oe de anak 

‘Si Vous'aviéz conservé ces doctrines, notre cayse sérail, comme 
autréfois, la méme. Mais,’ si vous les avez. comme il est trop cerlau,. 
quittées, moquées, désavoudes, ne parlez pas des changements d'au- 
trai, ‘tichez de justitier les votres, et ne prétendez pas qu'on vous 
provoque lorsqu’’ vos nouveaux symboles chacun des anciers (é- 
fenseurs' de I'Eglise, pour dégager son honneur, répond & son tour, 
avec whe vivacilé trop concevable, ces simples mots : « Je proteste 
et je persiste. » | 


Auecstin Cocutn. 24 


MELA mpeesthonere pe 


Pose ity | eaten! at Ub eliGatnd + oe cued ot pa fF 
poste ter cobbeday cunt fe | troirramrrn ret u  te bat tte Fogg 
UE ane Ro eee ee ae 1 Pens ed if oot - sEole ter +t { 
, ae 
ae i! wv CENTAT I DU 44, JANVIBR 


‘Tl abt pas ;ilans i mission i une “Reene th eliregistrer lé eine: 
ments ‘qhotidiens; cépendanih des ‘coeurs “chrétiens ne peuvent laisse: 
passet tin forfait aussi’ ‘dbominabfe que, Vattentat du. 44 janvier sans 
expriinet Vhorreur qu'il Yeur | inspire et eur, reconnai agce envers 
Dieu “quit ' ‘a empéché Paffréuy’: SUCCES, a un ‘crime, dont, NHeureusement 
aucune nhaln friincaisé nest sduillée. 5 

Daris"'la ‘lettre que, nous’ ‘adresse notre correspondant de Tariy 
et qu'on lira plus'bas, on remarquera Je bruit qui avait couru d'ane 
conspiration mazzihienne en Italie. Ce ‘bruit coincide avec les arres- 
lations opérées eg Espagne, et, dit-on, en Russie, avec les. réunions, 
démigogiqies de Londres .: enfin avéc lexécrable forfait gyi vient 
dépouvanter ta'Francd:, Mois, si ‘Todieux complot quia éclaté a Parijs 
a eu ‘des ramili¢ations partogt, “hafons-nons de. le’ constater, il a sou- 
lev parfogt wine énergique" réprobation. Puisse Vanathéme général 
dont ils sont l'objet décourager enfin Jes fanatiqaes ennemis le Por- 
dre, en leur montrant leur isolement et I’inanité des projets guwils 
fondent sur’ {’assassinat { 


Le secrétaire de la rédaction: P. Dounsme. 


LETTRE DE TURIN 


On nous écrit de Turin: 


Les affaires marchent ici avec une lenteur dont il nest pas aisé de deviner 
nilesprit ni la fin. La vérification des pouvoirs, qui en Belgique n’avait 
pris que deux séances, a déja absorbé 4 Turin presqu’un mois entier, sans 
que l'on puisse encore déterminer le jour qui verra clore cette fastidieuse 
upération. Néanmoins, au milieu de ce dédale de discussions, l'on peut entre- 
voir lesprit qui anime la nouvelle majorité. Elle s'est prononcée dans deux 
volations importantes dans les séances du 31 décembre et du 9 courant: 
dans l'une et l'autre, c'est l'irritation contre le clergé qui a éclaté; on pou- 
vait du reste s'y attendre d’aprés l'accueil que l'ancienne majorité et les 
ultra-libéraux avaient fait aux conservateurs, élus en nombre beaucoup plus 
considérable qu’on ne l’attendait. Les journaux de ce parti avaient fait un 
grand tapage de ce qu'ils appelaient le résulltat des menées du clergé; ilx 
voulaient une revanche, ils viennent de la prendre. 

Dans Ja séance du 34 décembre, M. Cadorna propose et la chambre adopte 


ADA .  MELANGES. 


un ordre du jour qui ordonne de procéder 3 une enqucte generale sur lx 
conduite du clergé lors des dernidres électjons. Cet ordre d du jour portait 
que l'emploi, par, "les prétres, deg moyens spiritugls sur la conscience des 
électeurs constityait une pression mor ale, et que Cette pression rendail 
nujles les ¢lections qui en auraient été le résultat. Ainsi, parce que (ce qui’ 
est fort contestable d ailleurs) dans eing ou six colléges des ecclésiastiques 
auraient commis quelque imprudence, voila tout le corps du clergé déclaré: 
solidaire du fait de quelques-uns de, ses membres; le voila mis au’ ban de 
opinion publique, accuse, d’avoir corrompu, le systéma électoral, tandis 
que. pew de temps auparavant gn l'avait aecusé d’ éyre hostile 4 ce méme sys~ 
téme." Mais ce.quil y a eu de remarquable, c'est que la majorite, qui se 
montrait si chatouillepse i i lendroit des élections des conservateurs, dont un 
grand nombre ont été soumises a Venqutte, a été Irés- coulantg dans cer- 
taines élections des hammes de son parti, ou les menées de |’intrigue avaient 
joué un role incontestable. Certes, on aurait pa, désirer plus de moderation 
et plus d'impartia}ité soit dans ses votes, soit dans les diseussions qui fes ont 
precedes. 

. Mais, quand on considére cet ordre du jour. on est frappé de deux 
choses : d'abord de Vimpossibilité de l'exécuter, ensuite de sa portée en 
droit. En effet, comment s'y. prendra-j-on pour procéder une enquéte 
qui doit e:nbrasser la presque totalile des colléges électoraux en terre ferme 
et dans I'ile. de Sardaigne? Quelles bases adoptera-t;0n ? ‘quelles données ser- 
viront de régle? Qui ne voit que les proportions colossales qu'une telle 
mesure devra prendre la frapperont d’impossibilité; et alors cet ordre du 
jour-Cadorna restera comme une lettre morte, comme une menace et comne 
un témoignage d'injuste défianee contre le olergeé. 

Mais. il y a plus: si 'om médite altentivyemens sur les deux parties de cet 
ordre du jour, on lui trouve une porlée qui est restée inapercue: en effet, la 
premiére partie, en qualifiant de pression morale Vemploi des moyens 
propres au ministére ecclésiastique, a renchéri sur la fameuse Joi appelee 
‘modification au Code pénal, par laquelle l'ancienne majorité, en 1854. 9 
biillonné Ie clergé dans l’exercice du ministére pastoral, et frappé de 
graves pénalités des imputations trés-élastiques dans la main de ses ennemis. 
D'antre part, cet ordre du jour donne une plus large extension aux 
causes de nullité sanctionnées par Ja Joidlectorale. Sous quelque aspect qu'on 
Ir envisage, on l'apercoit gros de tracasseries de tout genre. Nous verrons si 
sa Mise & exéeution justifiera ces tristes pressantiments. 

Cette premiére votation en appelait une autre, comme son complément 
naturel; il fallait prononcer sur la validité des électiqns de cing chanoines; 
aprés une discussion théorique et pratique, mais toujours trés-vive, li 
chambre a décidé, samedi dernier, que I'élection des chanomes’ titulaires 
est radicalement frappée de nullité par la loi clectorale, pour ces trois 
motifs : que les chapitres, des cathédrales ont charge d‘ame, qu’ils sont as- 
treints 4 la loi canonique de la résidence, et qu’ils ont une juridjction, sur- 
tout sede vacante. Telles sont les raisons sur lesquelles on s'est appuy« 
pour prononcer la nullité; tous les efforts de la droite et du centre 
droit ont échoué devant la force du nombre; la gauche a triompheé; elle a 


MEL ANGRE’ 155 
reussi “a amoindrii’ le groupe ‘des députis dbaselvateurs ‘de cing de ses 
membres Iés plug distingués. Mais ee qu’ 'y & de frdppate dans te résultat 
Je ce serutin, c'est qué la chambre s'est déjagéd ‘alle-méme, et qu'elle & 
abdiqué ses antécédents. Les cing législatutes qué Se sont suteddé ‘depuis 
la promulgation du ‘stafuto ont compté des chatioines dens ta chambre; cans 
que jamais lon ait mis en’ doutp la validité de leur éléction; il" ' falta bn 
venir 4 la sixiéme pour qu'un scrupule constitutionnel sbit very déséitter ‘les 
yeux. Serait-ce parce que jusqu’ict ces députés charioities étaient de‘ la yxt- 
che? If est de fait que MM. les chanoines Asproni, Turcott#, ¢tc:, ap- 
parienant 4 ce odté de la chambre, ont topjotirs vo leur étection’validée sang 
ombre de difficulté, bien que le premier edt meme 1a charge dé péniten- 
cier, et que la nouvelle majorité sest effrayée de voir la droite renfotcée 
de cing chanoines, tandis qu'elle perdait M. Aspromi resté sit fe' car- 
reau dans la derniére Tutte électordte,’ et évihed; au troistérie ‘collége de 
Gines, par le conservateut M.'Parodi. : ss io 

Le résultat des premiers scratins a fortement préoccupé l'opinion pu- 
blique, il a produit une serexcitgtion dans les esprits, qui ne manquera pas 
de se signaler dans les élections partieuliéres qui atirdat Het incessanittent 
pour remoplir les vides faits par les anndlations ét pat les options; et, comme 
ces vides sont plas nombreux dans les tangs dés conservateurs, on peut xssti- 
rer dés 4 présemt que la latte sera vive etchaude et qu'il est'dilfielle que ce 
parti perde du tetrain. M. le corite de Revel, évineé au séptieme eollége de 
Turin par M. Brofferio, est le candidat que les consérvateurs ‘préseatent at 
collége de Fonan, par suite du décés de M. lematquis Massiming, frappé d’a- 
poplexie dansl'intervalle de son éleetion a son admission dans la chambre; il 
y a tout liew d'espérer que M. de Rével lenyportera; d’autant plas ‘que, 
dit-on, M. dé Cavour a déclaré qu'il He s‘oppésait pas A cette-étection dé son 
ancien adversaire sur le terrain des questions financiéres. St 6e bruit est 
vrai, il fait honneur 4M. de Cayour, qui montrerait, en'ce cas, wutant de tact 
que de générosiié politique. : : an 

Bien que le ministére paraisse se renfermer dans une politique expeetante, 
et qu'il réserve la manifestation de’ sa pensée intime pour fe moment ov la 
chambre sera définitivement eonstitude, il re peut ermpécher de percer les 
symptémes de tiraillement, de’ scission, qui l'agitent. C’est un fait désormais 
que les ministres influents ont vessé d'etre d'actord Sur les questtons prineipa- 
les de politique internationale, ils ont de'la peine a ‘te dissimhuter, Ainsi, der- 
niérement, M. Ratazzi, répondant a des interpéllations de M. Brofferio, de la 
gauche, qui lui offrait ses services et son appii a condition que fe ministére 
matcherait résolment dans les’ voles du progres, ce ministre, qui était en ce 
moment seal &la chambre, acceptases offrés en déclarantque te ptogramme mi- 
pistériel, qui serait développé aprésla constitution dela chambre, serait tel ,qu’ ik 
ne pourrait étre désavoué par la gauche. Etait-ce un engagement pour un 
autre connubio avec la gauche pure, ou bien und simple défaite? Les journaux 
ont interprété dans le premier sens. Ped dé jours aprés, M. de Cavour, & 
son tour provoqué a s'expliquer, déclara foriellement qu’il n’entendait rien 
changer a Ia politiqué suivie jusqu’a ce jour, et qu'il ne ferait pas un pas 

dé plits eff avalit. Dé sdrtd qite, Yandis que M. Ratazzi promet d’avanerr, 


126 MELANGES. 
M. de Cavour declare qu’ll restéra_stationnaiye dans sa, politique, qu'il a 
uppelde, dans le discdurs de la couronne, dy ndm de, trrémovihle. Depuis 
lors, Yes btuits'de remaniement minist¢riel gnt, pris plus de cgnsistance; les 
ambftions’ se mettent déjd en’ mouvement', ek 7 

Le comité du contentieua diplomatique, dont je vous parlais dans ma der- 
niére’ lettre, ’s‘occupe trés-activement des attributions qui |yi ont été don- 
nées.’ La premiére affaire, passablement épineuse, sur laquelle il a été con- 
sulté, cest'fa prise du Cagliari, déclaré par les tribunaux de Naples de 
bonne” prise. Cet épisode du mouvement moezzipien du 29 juin dernier 
pouvait amener de graves complications; mais, Je cabinet dq Londres. se re¢ 
tranchant dans une espéce de neutralité, nos ministres sont forcés de baisser 
le diapason de \curs prétentions. Un des membres principaux du camit 
s'est rendu derniérement 4 Génes pour puiser sur place les renseignements 
propres 4 éclairer la décision du comité. Il parait que tout finira par un 
memorandum, lequel aura le sort de tous les memorandum pass¢s, présents 
et futurs. | 

Malgré le bruit qui a circulé derniérement de la découverte d'une nouvelle 
conspiration mazzinienne 4 Ascoli eta Ancone, la situation politique de I'Italie 
centrale continue d‘étre aucalme. Le Saint-Pére a fait l’sccueil le plus distingué 
4 Mer Sola, nouvel évéque de Nice; aprés sa consécration dans I'église des 
Douze-Apétres, le Saint-Pére l'a mandé auprés de lui et luia fait cadeau d'un 
magnifique Pontifical, richement relié et enrichi de pierres précieuses. Ce pré- 
lat s’ctantrendua Rome sur l"appel spécial du Pape, on croit pouvoir augurer 
que la prudence, la sagesse de ce nouvel évéque, aussi distingué par sa science 
(jue par son dévouement au Saint-Siége et son attachement a son pays, au- 
ront réussi & éloigner les obstacles qui jusqu’ici ont empéché la reprise des 
négociations. Cet espoir se confirme par les témoignages d’estime et de bien- 
veillance que le Pape lui a donnés. Quant 4 l’acceptation de la démission de 
Mer Artico de son siége d'Asti, elle ne parait pas avoir eu lieu encore, a 
cause de quelques incidents survenus; non pas qué la déniission ne soit 
admise en principe, mais on voudrait y rattacher certaines conditions, qui 
sont aujourd'hui l'objet de négociations dont le résultat ne saurait se faire 
attendre, malgré les sourdes menées et les intrigues de certains faiseurs mal- 
encontreux. 
. Quelques journaux ont parlé d'une lettre autographe que le roi Victor- 
Emmantel Il aurait écrite au Saint-Pére, pour se plaindre de linfluence 
que quelques membres du clergé auraient exercée sur les derniéres élec- 
lions; d'autres journaux ont démenti cette nouvelle. La lumiére se fera 
bientét, et le résultat de l’enquéte générale ou des enquétes particuliéres 
sur les cing ou six élections des députés de la droite rectifieront d’injustes 
imputations que la mauvaise presse s'est plu 4 déverser sur le clergé tout 
entier. 

Les esprits sérieux 4 Turin sont préoccupés d'une polémique assez ar- 
dente qui s'est élevée sur le terrain de la science, entre M. Mamiani, nommé 
récemment professeur a la chaire de philosophie de Uhtstotre, et un des 


* Cette lellre, comme on le voit, était écrite avant la retraite de M. Ratazzi qui est venue 
en confirmer les prévisions, (Nole de la Rédaction.) 


MELANGES. 437 


jeunes membres de la faculté de théolo ie de l'université de Turin, tres- 
distingué per ‘ses talents et par sa ‘Science. M. Mamiani, qui a jaué un si grand 
role a Rome a'Tég oqne’ de Ta revolution ¢ et de la Tuite du u Saint-Pére 3 a Gaiite, 
sest réfugié ‘depuis’ Tors dans ‘nos Etats. “Susi a présent il avait végu. assez 
tranquille a Genes; depuis queltib temps il s’est jete. dans les agitations de 
la vie potitiqué’ chez tous; ’ ayant obtenu | sa ‘naturafisation, ila étf élu der- 
nidrement députe ét siége a gauche; bien plus, le ministre de I’ instruction 
publique tui a donnd li''chaire, ‘récemment créée de philosophie de ene, 

Or c’est cet enseignemént qui a donné origine a cette controverse. M. Ma- 
miani, 'sortant des voles tracées pat | les grands maitres, saint Augustin, Saint 
Thomas, saint' Anseline’ et Bossuet, exagérant hors dé mesure les forces 
morales de I"homme, nie ha continuité de’ action de Ja Providence. Une 
pareille thése, induie jusqu'ici parmi nous et contredite | par les. auteurs les 
plus marquants miéme en Allemagne, devait soulever une vive opposition. 

Le jeune doctéur'a relevd Id gant, et, dans'une scrie d'articles dans le 
journal !’Armonia et dans d'autres Teuilles, il s'est montré 4 la hauteur 
de la tache qu'il s'est donnée, et digne de lptter avec le philosophe. de 
Pesaro. Cette‘ lecon devrait servir 4 cette classe d’émigrés qui se. posent 
comme nos maitres.’ Comnie si Puniversité de Turin n’eit pas, atteint, un 
haut degré de renommée avant que ces sept ou huit émigrés fussent ye- 
Dus en occuper les chairés principales. Ricn ne, blesse davantage le patric- 
tisme que loutrecuidance des elrangers. M. Mamiani est mis en demeure 
de répondre aux erreurs doit il’ est accusé; nous attendons la réponse. , 

Pour extrait : 


ae JP. Doruatne. 


’ 
t 


TES DEBRIS vE (HGLISE UNE EN POLOGNE 


Nous recevons d'une personne caaiis respectable en position 
d’étre parfaitement bien informée, et dont Vémotion s explique par 
les souffrances mémes qu'elle retrace, «les. détails d¢éplarables sur une 
des questions les mieux faites pour jougher. tous ceux qui s’intéressent 
aux destinées de Ja religion et de ja, query dans I’Eugope orientale. 


Plusieurs journaux allemands, belges et francais, ont appelé I’ attention, de 
leurs lecteurs sur fes dangers qui menacent le dernier diocése grec-uni en 
Pologne, le diocése de Chelm. Réellement, la position de cette partie du trou- 
peau de Jésus-Christ est trés-malheureuse, etil est grand temps que le monde 
catholique commence a s’y intéresser, au moins par ses priéres. 

On se rappelle l'allocution du pape repos XVi, en date du 22 juillet 
4842, sur les maux dont la religion catholique avait été affligée en Russie 
sous ‘le régne de l'empereur Nicolas. En méme temps que cette allocu- 
tion, furent publiés des documents de la plus hante importance comme 


158 MELANGES. 


piéces justificatives. ‘On se rappelle aussi ‘ie tableau navrant de ‘la _persécu- 
tion qu’'a tracé le pare Theiner, dans un ‘livre allemand, traduit en fran- 
gais sous le titre -: Vicissitudes de U Eglise catholique des deux rites en Po- 
logne et on Russie, et publié en 1845, avec une préface de M. le comte de 
Montalombert. A cette 6poque, -c ‘egt-d-dire dans ‘tes.années qui précéderent 
immédiatement |’allocution, le gouvernement russe:était parvenu a gagner 
de hautclergé de 'glise rathénienne dans les-provinces autrefois polonaises, 
et avait contraint-trois: millions de-fidéles du rite-uni a embrasser le schisnye 
ou plutét a plier sous la pression. Geux qui ne vquiurent pas céder, et en 
premier lieu les-prétres, ‘furent oruetlement persécutés. On chassa ‘les moines 
Basiliens de:leurs couvents, et, comme ces religieux montraient -une con- 
stance inébranlable, ils furent déportés dans'!intérieur de Yempire, placés 
dans les couvents schismatiques comme gens de service, et un peu plus tard 
aléclarés, par le synode. schismatique de- Saint-Pétersbourg, déchus de la 
prétrise et de tout privilége eeclésiastique. Depuis vingt ans ces véritables 
confesseurs de la foi ont souffert avec un courage admirable; depuis vingt 
ans ils n'ont ni offert ‘le saint sacrifice dela messe ni pu sapprocher de 
Voucharistie. tl y adecela quinze mois, ona permis:a ceuxd’ entre cux qui 
ont survécu de rentrer dans leurs provinces respectives, mais ‘ils n’ont.ni ta 
faculté de- reprendre leur caractére saeyé ni'la permission d’aller rejoindre 
-leurs-fréres du diocdése de Chelm. Pauvres-vieillards cassés par lage et la 
souffrance, ils sont toujours dans une position exceptionnelle, et rien ne 
vient adoucir l'amertume de leurs derniers jours. 

De cette église unie, -jadis si florissante, alors qu’elle relevait de la Po- 
logne (il y a de,eala un siécle, la hiérarchie ruthénienne-unie se composait 
d’un meétropolitain, d’un archevéque et de sept évéques), il ne reste plus 
aujourd'hui que deux diocéses, situés dans la Gallicie, maintenant province 
autrichienne, et un seul diocése, celui de Chelm, faisant partie du reyaume 
de Pologne actuel. Quant a ce dernier, s'il n’a pas partagé le sort des autres 
diocéses ruings, par Je schisme-russe, :ilile,doit.a la pide gt ay.caractére éleveé 
de son dernier évéque.:-Mgr Szumborski, mort en 1854, sut résister a toutes 
les menaces comme a toutes les séductions. 

Le diocése de Chelm s‘étend sur la lisiére de sla frontiére du royaume de 
‘Pologne actuel et de la Russie, dans les anciens palatinats de Lublin, de 
Podlachie . et d'Augustow (aujourd-hai gouvernement de Lublin et d'Au- 
gustow); il compte environ deux. cent quatre-vingt mille fidéles. L'évaque et 
le Ghapifre jrésidgnt.’ a Ghelm, a quinze lieues 4.peu prés.de .Lublin; égale- 
ment a Chelm se trouve un séminaire diocésain. J.’ordre des Basiliens pos- 
séde cing couvents dans toute I’étendue du diocése. Les prétres séculiers, 
chanoines et eurés, se marient, mais l’évéque ne peut pas-étre un homme 
marié, Aetue|lement et depuis: la-mort de’Mgr Szumborski, il n’y a pas a 
Chelm d'évéque titulaire; il-n’y-a qu'un administrateur, et c'est Mgr Ferasz- 
kiewiez, évéque in partibus. 

Le sehisme, qui ne-reeule jamais etyui na actuellement qu'un but. im- 
meédiat, la ruine- totale de !’Kglise unie, le schisme, disons-nous, représente 


par le synode de Saint-Pétersbourg, a trameé cette ruine de longue main «t 
voici comment : 


MELANGES. (39 


D‘abord oni ést parvent & feriner Ya maison des Basiliens a Rome, ensuite 
ov leur a défendn de recevoir des novices dans léurs couvents‘de Pologne. 
Vouds a une Idnte extinction, ils ne‘ comptent plus aujoorfhui qu'une 
dizaine de prétres pour les ‘cing convents qui lear restent. Nous ajouterons 
qu'ils n'ont plus de provincial, et que leur dernier provincial a 40 quitter 
je pays (il sé trotive 4 Rome depitls plusieurs années). 

Les affaifes ecclésiastiqaes des #¢tevs-utlis ge traitaient ‘autrefois au’ minis- 
tére de l'ins{ruction publique ‘et des cultes (aujourd'hui directién de Iinté - 
rieur et des cultes), conjdintement avde Tes affaires de Tfigiise latine. A 
préseitt it va darts la direction de Tintdriear une section séparée pour fes 
grecs-unis, et leurs affaires se traitent entiérément en dehors de toute in- 
fluence catholique. (© 6 6 US el 7s 

Lors de Ia conclusiun ‘da dertier céntordat avec Rome, fa Russie est par- 
senve a faire mettre de cété la question'des Grecs-unis. 

La nouvelle orgunisation des Ecoles primaires grecqués-uniés met ces tcoles 
sous l’influence directe de l‘administration qui envoie aux instituteurs des 
Ifwres russes schistnatiques comme livres de classe. 

Ce sont la des faits de la plas haute gravité; mais ce n'est pias ‘tout en- 
eore : 

L'action do gouvernement se porte spécfalement aujourd hui sur fe clergé 
sécalier. On cherche a gagner les wns, i intimider les autres, 4 mettre tout 
le monde dans l’impossibilité de résister. L’évéque admimistrateur se défend 
comme il peut. Eh bien. i] y aa ses cités'le chanoine Jean Pociej, homme 
ambitieax, qui vourrait jouer ‘le réle de Siemanko, et qui pése sur le dio- 
eése de tout le poids de ta favéur offictelle hautement proclamée. Ce cha- 
noine Pociej est l'autear du fivre : Jésus-Christ Réedempteur et les chrétiens 
primitifs, ainst que leurs eglises, publié en 1852, a Varsovie; livre qui vient 
d'étre mis 4 Vindex par ddcret du 10 décembre 1857. Le livre en question, 
réfuté avec ‘une grande autoritée par le pére Pierre Semenenko, dans la Kepue 
de Posen (lrvraison du mois de décembre 1853), renferme des propositions 
schismatiques. Le chanomne Pociej est marié, ce qui !empécherait de devenir 
évéque ; quoi qu'il en soit, il a imaginé un plan hardi pour mettre l'éducation 
Aes Grecs-unis, principalement le séiinaire diocésain, aux mains des schis- 
matiques. Il s'y est pris de longue main. Ilya de cela cing ans, le gouver- 
nement fit savoir a l’évéque admmistrateur que dorénavant ceux d entre les 
séminaristes qui momtreraient plus d’aptitude pour les sciences seraient en- 
voyés aux frais du Trésor public a l’Académie ecclésiastique (schismatique) de 
Hoseon; et, tout d'abord, on fit partir pour Moscou fe fils du chanoine Po- 
ciej et un certain Szeletmetko. En 1855, on désigna quatre autres jeunes 
gens; Mais ceux-ci, voyant qu'il y allatt de leur foi, refusérent d'abord, et 
puts se dérdbérent par la fuite sux conséquences de leur refus. Trois d’entre 
eux se trouvent 4 ome. Pour ce qui est des deax premiers, ils sont retour- 
nes 8 Chelm depuis plus d'un an, et ibs viennent, contre le gré de l’évéque, 
qui n'a cédé quaprés une résistance prolongée, d'étre nommeés professeurs 
du sémingire. D’un autre cité, au mois d’aodt dernier, l'évéque recut, de la 
part de M. Machanow, directeur général de linterieur et des cultes, le plus 
actif et le plus acharné d’entre les fonctionnaires russes de Pologne, le projet 


460 MELANGES. 


d'une nouvelle organisation du séminaire; organisation toute militaire, pour 
ainsi dire, et qui mettrait cet établissement sous Ja dépendance exclusive du. 
gouvernement. L’évéque, suuffrant alors, fut atterré, et i! manqua en mourir. 
S'étant retabli, il a refusé sa signature, et il la refuse. Sil l’accordait, c’en se- 
rait fait du diocése. Les choses étant en I'état ot elles sont, il ne reste au gou- 
vernement d’autre parti que la violence, et nous ne croyons pas qu’on veuille 
y recourir, surtout aujourd’bui. Un autre projet du chanvine Pociej a trait a 
la fondation d'un pensionnat de jeunes personnes pour les fiiles des prétres 
grecs-unis; de cette maniére on aurait aussi les femmes. 

Nous avons présente les faits dans toute leur désolante simplicité. Le Janger 
est pressant, le schisme avance. Chaque jour il gagne du terrain, et ses progrés, 
calculés mathématiquement, démontrent un systéme inexorable. Quand un 
jour seront publiés les détails des nouvelles persécutions et des nouveaux 
empiétements, on verra que les documents actuels sont pour ainsi dire la 
suite logique des documents publiés autrefois par ordre de Sa Sainteté le 
pape Grégoire XVI. 

On a beaucoup parlé autrefois de |l’ambition politique de la Russie, on 
parle beaucoup actuellement des tendances progressistes et des idées pacifi- 
ques du nouvel empereur; mais les questions religieuses, on les a toujours 
laissées de cOté; on ne s'y intéresse pas. Quand un colporteur de Bibles est 
mis en prison, quand on arréte dans quelque pays catholique la propag zande 
protestante, Ics protestants ct les libéraux s’émeuvent, ils crient a l’intolé- 
rance et a Ja persécution. Ici le monde voit la persécution veritable, lintolé- 
rance la plus acharnée, et pas une voix libérale ne s‘éléve. Mais laissons 1 les 
protestants, et voyons les catholiques. Ces derniers font-ils pour leurs fréres 
perséculés tout ce qu'ils devraient faire? Cherchent-ils 4 adoucir, cherchent- 
ils seulement 4 connaitre les maux dont souffrent ces derniers? Hélas! nous 
sommes loin des temps of la persécution et le martyre paraissaient aux 
hommes la chose le plus sublime, ot le récit des souffrances endurées pour 
la foi se répandait comme un courant électrique d'un bout du monde catho- 
lique 4 l’autre, of I’exemple donné servait 4 raviver la foi des masses. L’E- 
glise veille, Rome dispute au schisme ce lambeau d'un corps autrefois 
illustre. Quelques voix généreuses protestent au nom du catholicisme et de 
la civilisation; cependant limmense majorité se détourne indifférente. St 
encore on savait sympathiser avec les victimes de la persécution, leur mon- 
trer cette eslime ct cette confianve qui soutiennent et cncouragent! Mais 
non, il se trouve des voix pour crier : Tout est fini la; laissez s'effondrer 
la maison lézardée, venez 4 nous; nous en batirons une nouvelle avec de 
nouveaux materiaux et sur un plan meilleur ! 

Ict nous voulons parler de ceux qui, préoccupés uniquement de la conver- 
sion de la Russie au catholicisme, ceuvre qui, & part quelques individualites 
brillantes, n'est pas sérieusement commencce, ¢cartent l'attention do I'Kglise 
polonaise. I] n'y a pas trés-longtemps de cela, nous avons trouvé dans le 
Journal de Bruxelles une lettre dont |’auteur déclare que tout est fini pour 
les Grees-unis. Il ajoute : « Que vos abonnés veuillent prier pour la Russie. 

« St Punion n’entre point dans les desseins de la Providence, il faudra on 
« miracle continuel de Dicu pour que ce qui reste de I’ Eglise latine en Russie 


MELANGES. 164 
«ne disparaisse pas comme I’Eglise ruthéne-unie. » Jusqu'ici il était d'usage 
dans l’Eglise de prier pour ceux qui souffraient ou qui étaient en danger ; ici 
cest tout le contraire, on voue lestement les victimes 4 leur malheureux 
sort et on se tourne vers |’inconnu et le problématique. 

Nous espérons que |’opinion catholique finira par s’émouvoir, et qu'elle 
élavera la voix, d'un cété pour demander a la Russie si ce sont la les gages 
de paix et d'amélioration qu'elle compte donner; de |’autre pour calmer les 
impatients qui voudraient abandonner cette forteresse du catholicisme qui 
s'appelle la Pologne pour courir 4 des conquétes dont la Providence jusqu’a 
présent garde le secret. 


Pour extrait, le secrétaire de la rédaction : 


P. Dounaire. 


Jaxvien 1858. 41 


BIBLIOGRAPHIE 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 


ANGLETERRE. 


Rome, its ruler and its institutions, by Joan-Fraxcis Macume, M. P. London. Longman, 4857. 
Rome, son souverain ef ses institutions, par J.-F. Macomz, membre du Parlement. 
Londres. Longman, 1857. 


Un livre catholique, publié par un des premiers éditeurs protestants de 
Londres, voila déja de quoi étonner un lecteur habitué aux préventions bri- 
tanniques contre tout ce qui concerne le catholicisme; on est tenté d'abord 
de se poser ces deux questions : Cet ouvrage est-il bien fidéle 4 la doctrine 
religieuse qu'il semble représenter? ou bien cet écrit renferme-t-il tant de 
meérites intrinséques, que I’éditeur anglais y ait vu l’objet d’une spéculation 
lucrative? Bien entendu, la lecture du livre lui-méme peut seule fournir Ja 
réponse a ces deux questions. . 

Pour moi, la derniére hypothése était la seule admissible avant que 
jJ'eusse ouvert la publication de M. Maguire. Je connaissais la position res- 
pectée qu'il occupe au parlement comme l'un des membres les plus ho- 
norables de la députation irlandaise; je savais le zéle éclairé qu’il avait dé- 
ployé dans ses fonctions de maire de la ville de Cork; je n’ignorais pas enfin 
que ses lettres de Rome au Cork examiner sur l'ensemble de |’administra- 
tion papale avaient fait une grande sensation en Angleterre. Je ne pouvais 
donc m’étonner ni de les voir reparaitre avec plus de développements dans 
ce volume, ni de la bonne volonté du libraire Longman en faveur d'un 
papiste. 

Eh bien, je commence par déclarer que mon attente a été dépassée; 
méme aprés le travail si intéressant de M. de Corcelles dans ce recueil, la 
Rome de M. Maguire m‘a encore beaucoup appris sur cette administration 
pontificale si calomniée, et que deux grandes puissances n’ont pas craint 
d’exhorter 4 des réformes, tandis que la Grande-Bretagne surtout aurait 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 163 


beaucoup 4 lui emprunter, comme nous [le verrons. Cependant lavantage 
rée] de ce dernier pays, c'est que son immense publicité et ses habitudes de 
libre discussion permettent toujours a la vérité de se faire jour a la longue. 
On a beau entasser des sophismes, la presse quotidienne a beau flatter Jes 
préventions nationales, 4 une heure donnée il se présente invariablement 
quelque contradicteur obstiné qui, 4 force de recherches patientes ou de 
faits péniblement amassés, finit par lemporter et par opposer une digue vic- 
torieuse du torrent de opinion. Je tiens précisément M. Maguire pour un 
de ces champions de la vérité quand méme, que ne font reculer ni les fou- 
dres du Times, ni Jes sarcasmes intéressés de lord Palmerston, qui calomnie le 
pape pour soutenir et étendre sa popularité. Fatigué d’entendre répéter tant 
d’accusations mensongeres, le député irlandais se rendit 4 Rome pour exami- 
ner, sur les lieux mémes, I’état des choses, sans parti pris d’avance, égale- 
ment prét 4 louer ou 4 condamner, selon que l'occasion I'exigerait. C’est 
donc une sorte d'enquéte parlementaire qu’il établit avec cette minutieuse 
exactitude si commune dans les enquétes anglaises et ot Ja passion n’a 
point de part. Il va sans dire toutefois que cette exactitude n’empéche 
nullement l’auteur de louer hautement ce qui lui parait le mériter - 
ici le ceur du catholique dévoué et l’intelligence éclairée de l’administra- 
teur habile se trouvent d'accord; et, 4 notre sens, ils ont bien fait de mar- 
cher ensemble vers le but qu'ils se proposaient: Ja connaissance de Ja 
véniré. « Tout ce que j'ai voulu, dit M. Maguire dans sa préface, c'est 
d’écarter de l’esprit de plus d'un lecteur honnéte et bien intentionné ce 
voile épais que l'ignorance et les préjugés ont jeté sur cette vérité: tout ce 
que j'ai voulu encore, c'est de mettre les hommes consciencieux 4 méme de 
cowprendre Je caractére, d'apprécier les vertus du meilleur des hommes, 
du plus bienfaisant des souverains, du plus illustre des papes. » Que ce but 
ait été atteint, personne n’en doutera apres avoir parcouru ce livre, quia 
déja eu les honneurs d'une traduction italienne, et qui, nous lespérons 
bien, ne tardera pas 4 se répandre, par le méme moyen, en France, ov il 
ferait non moins de bien qu’en Angleterre. Il importe aux catholiques de 
pouvoir opposer aux adversaires découverts ou déguisés du Saint-Siége des 
chiffres et des faits incontestables. Or 1] est difficile d’en rencontrer en plus 
grand nombre et de les mieux constater que dans |’écrit dont nous allons 
donner une analyse. C'est précisément pour cette raison que nous nous per- 
mettrons d’adresser une seule observation 4 M. Maguire : Pourquoi, dans ses 
piéces justificatives, n’a-t-il pas inséré l’original du rapport si remarquable 
adressé par M. le comte de Rayneval au gouvernement francais sur |’admi- 
nistration du pontife romain? Nous ne doutons pas que M. le ministre des 
affaires étrangéres ne lui eft accordé de le reproduire. C’est du reste 4 
Vexpression de ce regret que se borne notre critique. 

L’ouvrage de M. Maguire se divise en deux parties bien distinctes : la bio- 
graphie de Pie IX et l’examen des institutions romaines. La premiére étant 
plus connue, nous n’en extrairons que des détails ignorés jusqu’ici ; quant 
aux institutions, nous n’insisterons que sur un point, sur I’état de l’in- 
struction primaire dans les Etats pontificaux. Ce sera pour nous une occa- 
sion naturelle de les opposer 4 |'Angleterre sous ce point de vue important. 


4164 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


Les progrés de l'industrie et les institutions charitables réclameraient égale- 
ment notre attention; malheureusement l’espace dont nous disposons nous 
défend d’aborder ce sujet. 

« Les traits de Pie IX, dit M. Maguire dans son introduction, ont été si 
souvent reproduits par la peinture et la sculpture, qu’ils sont familiers 4 la 
plupart des personnes; ils se distinguent surtout par une rare expression de 
douceur et de bienveillance. Je n'ai jamais rencontré une figure plus propre 
a inspirer Ja confiance et |’affection. On dirait qu'un sourire de cette bouche 
si tendre, qu'un seul rayon de ces yeux si doux et d’un bleu si profond, 
suffiraient pour faire tomber a genoux des hommes faits absolument comme 
de petits enfants. Cependant, bien qu'il soit tout l’opposé de ces austéres et 
fiers pontifes, tels qu'une imagination protestante se représente les Hildebrand: 
ou les Jules I, je ne puis me figurer non plus un maintien plus digne, plus 
noble’que celui du Saint-Pére au moment ou, assis au milieu des cardi- 
naux, il entonne les vépres d'une voix harmonieuse et sonore, ou se léve pour 
donuer la bénédiction apostolique. J'ai vu ailleurs beaucoup de prétres 
pieux dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales; nulle part je n’ai con- 
templé une figure exprimant mieux une piété profonde, ou s illuminant a 
un si haut degré de cet éclat céleste qui manifeste l’action de l’esprit inte- 
rieur : on aurait dit qu'il tombait sur elle une lumiére d’en haut. Le coeur, 
esprit, l'dme, semblent également absorbés, et ils le sont effectivement, par 
les cérémonies auxquelles le pape assiste; on ne peut saisir une seconde de 
distraction dans sa dévotion. Il communique avec son Dieu aussi librement, 
au milieu de la foule et des milliers d'yeux fixés sur lui, que s'il était dans 
le silence de son oratoire, pour demander la force nécessaire aux difficultés 
de sa haute, mais périlleuse position. En écrivant ces lignes, je rends, non 
le résultat d'une seule impression passagére, mais de mes observations sou- 
vent répétées, qui toutes ont contribué 4 fortifier en moi ce sentiment. La 
personne la plus prévenue serait forcée de reconnaitre dans le Saint-Pére 
une piété sincére; mais l’étranger, accoutumé a regarder d'un air méfiant ce 
qui touche au catholicisme, se console de cette admiration involontaire que 
lui inspire le Pape, en lui attribuant un penchant #la bigoterie, comme 
prétre, au despotisme comme souverain. Des catholiques méme, oubliant les 
événements qui donnérent un si puissant intérét aux premiéres années de 
ce pontificat, tombent parfois dans d’étranges erreurs concernant son carac- 
tére et ses antécédents en tant que monarque temporel. L’étude de cette vie: 
et deses événements devra donc nécessairement trouver une place dans un 
écrit destiné 4 combattre des préventions injustes. » 

M. Maguire suit lillustre pontife, depuis sa naissance en 1792, jusqu’au 
moment de son élévation sur le siége de saint Pierre en 1846. Nous profite- 
rons de ce rapide résumé pour relever une erreur qui s'est glissée dans la 
plupart des publications écrites sur les premiéres années de Pie IX. Les 
tristes événements de 1840, qui montrérent Napoléon I* sous un jour si dé- 
favorable dans ses rapports avec le Pape, avaient forcé le jeune Mastai 4 
quitter Rome. Deux ans plus tard, sa naissance distinguée le fit appeler 
pour falre partie de la garde d'honneur réunie a Milan dans l'attente de 
lempereur. Mais une maladie chronique, a laquelle le futur pontife étai 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 465 


alors sujet, lui valut une exemption, qui s’accordait d'ailleurs avec ses 
vooux secrets. Ii n’en a pas fallu davantage pour donner lieu au bruit si gé- 
néralement répandu que le comte Mastai s’était présenté 4 Pie VII, dans 
Yintention d’embrasser la vie militaire et d’entrer dans Jes gardes nobles. 
En réalité, il n'y songea jamais, ses pensées se tournant déja vers |’état 
ecclésiastique. 

La maladie dont nous venons de parler semblait cependant un obstacle invin- 
ciblea ses désirs, c’était I’épilepsie. Le jeune Mastai, poussé par une inspiration 
secréte, persista néanmoins et obtint du Saint-Pére des dispenses spéciales. 
lui en fallut de nouvelles et toutes particuliéres pour recevoir le sacerdoce; 
on n’y mit qu'une condition, c’est qu'il serait aidé d'un autre ecclésiasti- 
que chaque fois qu'il dirait la messe. Enhardi par tant de condescendance, 
Te jeune lévite espéra méme étre affranchi de (cette précaution, parce que 
les accés de sa maladie diminuaient d’intensité et de fréquence. Pie VII l’ac- 
cueillit avec sa mansuétude habituelle, et, le prenant affectueusement par 
Ja main : « Eh bien, soit, lui dit-il, nous vous accorderons jusqu’a cette 
Javeur, dans Ja conviction que vous ne serez plus sujet 4 votre maladie. » 
Et cette prévision du noble vieillard se réalisa; depuis la fin de 1848 jusqu’a 
ve jour, Pie IX en a été complétement délivré. 

On sait comment, quelques années plus tard, l'abbé Mastai dut accom- 
pagner un légat apostolique au Chili, récemment affranchi de Ja domination 
espagnole. Il cheminait nn jour sur la route de Santiago quand il s‘arréta 
avec ses compagnons dans une misérable auberge, éloignée de toute autre 
habitation. Dans ce réduit se trouvait un officter anglais, dévoré par la 
fiévre, privé de secours et portant tristement ses regards vers la patrie ab- 
sente. On fit connaitre sa situation aux ecclésiastiques italiens; l'un d’eux 
convint de rester pour le soigner, et il accomplit ce pieux devoir avec la 
tendresse d'une mére ou d'une sceur. A force de soins et de dévouement, il 
eut le bonheur de voir I'étranger rendu a la vie. Est-il besoin d’ajou- 
ter que ce prétre italien était Pie IX, le méme qui vient d’envoyer sa sous- 
cription 4 la commission de secours pour Jes orphelins de !’Inde? 

Le zéle que le cardinal Mastai déploya dans ses fonctions épiscopales, soit 
a Spoleéte, soit a Imola, a été suffisamment mis en relief pour que je sois 
dispensé de m’y arréter. Mais il n'est pas inutile de dire que ce zéle se 
déploya avec une ardeur toute juvénile, ou mieux, tout évangélique, en 
faveur de J’instructiun primaire : asiles, orphelinats, écoles industrielles, 
écoles paroissiales, se multipliaient comme par enchautement sous sa main. 
Dans l’intérét de ces chéres fondations, il n’épargnait ni ses efforts ni son 
patrimoine. Tel nous trouvons Mastai A cette époque, tel aussi il va se pré- 
senter a nous! quand il aura ceint la tiare et quand des outrages sanglants 
auraient di, co semble, refroidir la chaleur de son dévouement a Ja cause 
de l'éducation populaire. 

Mais ce méme évéque si doux et si charitable savait également montrer, 
au besoin, un indomptable courage. M. Maguire en rapporte un exemple 
Trappant. « Un soir, au mois de février 1846, durant les fétes du carnaval, 
le cardinal s’était rendu, suivant son habitude, a la cathédrale pour y 
adorer le Saint-Sacrement. II s’était agenouillé depuis quelques instants, 


466 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


quand soudain le sacristain se précipita vers lui ens'écriant : « Au nom du 
ciel, hitez-vous de venir, car on commet un meurtre dans la sacristie! » Le 
cardinal se léve sur-le-champ, accourt vers le lieu de Ja scéne et y trouve un 
jeune homme étendu sur un hane, le flanc percé d’nn coup de baionnette. 
Il avaitd peine eu le temps de chercher un asile dans l’édifice sacré. Le prélat 
donnait ses soins au blessé lorsque les trois assassins reviennent pour ache— 
ver leur wuvre de sang. Mastai, sans se laisser effrayer par la vue de leurs 
armes ni par leurs regards farouches, marche droit a eux, leur présente sa. 
croix pectorale, leur reproche hardiment leur crime et leur ordonne de se 
retirer. Ses paroles énergiques, jointes a son air inspiré, les frappérent a 
leur tour d’effroi; ils lui obéirent en silence et presque malgré eux-mémes. 

M. de Corcelles s'est chargé de mettre en lumiére, avec l'autorité de son 
nom et de sa haute position, les efforts éclairés de Pie 1X pour introduire 
dans l’administration les réformes compatibles avec une sage liberté et le 
gouvernement de l|’Eglise. Nous n’avons donc pas a revenir sur ce sujet avec 
notre auteur. Mais il est bon du moins de constater que le temoignage de 
M. Maguire vient confirmer et fortifier singuliérement les affirmations de 
deux ambassadeurs francais, non moins que celles d'un écrivain distingué 
de la Revue des Deux-Mondes. Voila donc quatre auteurs, partant d'un 
point de vue fort différent, qui aboutissent néanmoins au méme résultat. On 
avouera que cette unanimité a bien de quoi frapper un Jecteur impartial. 
Comment se fait-il done que le pontife ait été la victime de tant de fausses 
accusations et abreuvé de tant d’outrages? Le livre du député anglais ren- 
ferme une piéce émanée du célébre Mazzini qui jettera quelque jour sur ce 
fait. C’est une instruction adressée de Paris, en 1848, a ses amis d'Italie, 
dans laquelle il érige en théorie scientifique l’art de préparer les révo- 
lutions. 

« Dans les grands pays, c'est par le peuple que nous devons marcher vers 
la régénération; dans jes vétres c’est par les princes. Il faut absolument les 
avoir de notre cété, et c'est chose facile. Le Pape adoptera les idées de ré- 
forme par principe et par nécessité; le roi de Piémont par l’espoir d’obtenir 
la couronne d'Italie; le grand duc de Toscane, a la fois par goftt et par sen- 
timent d'irritation; le roi de Naples par force, et les petits princes auront a 
penser 4 bien d'autres choses outre la réforme. Le peuple encore asservi ne 
peut que chanter ses besoins. Profitez de la moindre concession pour as- 
sembler les masses, ne fiit-ce que pour témoigner de la reconnaissance. Les 
fétes, les chants, les assemblées et de nombreuses relations établies parmi 
les gens de toutes les opinions, suffisent pour faire jaillir les idées, pour 
donner au peuple le sentiment de sa force, pour le rendre exigeant. L'Italie 
est encore ce qu’était la France avant la révolution; il Jui faut son Mirabeau, 
son Lafayette et les autres. Il est possible qu'un grand seigneur soit arrété 
par ses intéréts matériels, mais on peut le prendre par sa vanité. Laissez-lui 
donc la premiére place tant qu’il marchera avec vous. Il y en a bien peu qui 
voudront aller jusqu’au bout. L'essentiel, c'est que le but de la grande révo- 
lution leur reste inconnu : ne leur laissons jamais connattre que le premier 
pas vers elle. En Italie, le clergé est riche de l’argent et de la foi du peuple. 
Hi faut le ménager dans ces deux intéréts, et autant que possible vous servir 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 167 


de son influence. Si vous pouviez créer un Savonarole dans chaque capitale, 
nous marcherions 4 pas de géants. Le clergé n’est nullement I’ennemi des 
institutions libérales. Cherchez donc a le rallier 4 vous pour ce premier but, 
qu’on doit considérer comme un vestibule indispensable au temple de |'é- 
galité. Sans vestibule le temple reste fermé. N’attaquez pas le clergé ni 
sous le rapport de la fortune ni sous celui de l'orthodoxie. Promettez-lui Ia 
liberté, et vous le verrez marcher avec vous... En Italie, le peuple est encore 
a créer; mais il est prét a déchirer |’enveloppe ou il est renfermé. Parlez 
souvent, parlez beaucoup, parlez partout de sa misére et de ses besoins. Le 
peuple ne comprend pas; mais la partie active de la société se laisse péné- 
trer de sentiments de compassion pour le peuple et tét ou tard se met a 
agir. Les discussions savantes ne sont ni nécessaires ni opportunes. Il y a 
certains mots régénérateurs qui renferment tout et qu'il faut répéter sou- 
vent au peuple. La liberté, les droits de Phomme, le progrés, voild ce que 
celai-ci comprendra, surtout si on oppose ces mots 4 ceux de despotisme, de 
priviléges, de tyrannie, de servitude, etc. Le difficile, c’est, non de com- 
vaincre le peuple, mais de Je réunir. Le jour ov il s'assemblera sera le com- 
mencement d'une ére nouvelle. Il y a deux mille ans un grand philosophe, 
le Christ, précha la fraternité que le monde cherche encore. Acceptez donc 
tous les appuis qui vous seront offerts. Quiconque fera un seul pas avec vous 
doit vous appartenir jusqu'au moment ou il vous quittera. Un roi accorde- 
t-il une loi libérale? Applaudissez-y et demandez celle qui en est la consé- 
quence. Un ministre se montre-t-il favorable au progrés? Présentez-le comme 
un modéle. Un seigneur boude-t-il ses priviléges ? Mettez-vous sous sa direc- 
tion; s'il s’arréte en chemin, vous avez le temps de le laisser: il restera 
isolé et sans force contre vous; car vous aurez mille moyens de dépopulari- 
ser ceux qui seront hostiles 4 vos projets. Tout mécontentement personnel, 
toute déception, toute ambition trompée, peuvent servir la cause du progrés, 
si on leur donne une nouvelle direction... L’armée est le plus grand ennemi 
du socialisme : il faut la paralyser en faisant |'éducation morale du peuple. 
Quand une fois l’opinion publique se sera emparée de l’idée que |’armée, 

créée pour défendre le pays, ne doit en aucun cas se méler de la politique 
mtérieure, et doit constamment respecter le peuple, vous pourrez marcher 
sans elle, ou méme contre elle, sans aucun danger... Le clergé ne posséde 
que la moitié de la doctrine sociale; i] veut comme nous la fraternité, qu'il 
appelle la charité. Mais sa hidrarchie et ses habitudes en font un instrument 
du pouvoir, c’est--dire du despotisme, Prenons ce qu'il y a de bon et re- 
tranchons le mauvais. Tachez de faire pénétrer |’égalité dans |’ Eglise, et tout 
ira bien. Le pouvoir clérical est personnifié dans les jésuites : ce nom odieux 
est déja une puissance pour tes socialistes; servez-vous-en... Associez-vous! 
associez-vous! Tout est dans cette parole. Les sociétés secrétes donnent une 
force irrésistible au parti qui peut s'appuyer sur elles. Ne craignez pas de les 
voir se diviser, tant mieux. Chacune d’elles va au méme but par des chemins 
divers. Le secret sera souvent violé, tant mieux encore : le secret est néoes- 
saire pour donner de la sécurité aux membres, mais il faut aussi une cer- 
taine transparence pour animer le zéle des retardataires. Quand un grand 
nombre d’associés, recevant le mot d’ordre pour répandre une idée et en 


168 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


saisir l’opinion publique, pourront concerter un mouvement, ils trouverout 
le vieil édifice percé de part en part, et 11 tombera comme par miracle sous 
je dernier souffle du progrés. Alors ils seront eux-mémes étonnés de voir 
fuir devant la seule force de l'opinion rois, seigneurs, riches et prétres, 
tous ceux enfin qui formaient la carcasse du vieil édifice social. Courage 
donc et persévérance! » 

Le lecteur avouera que ce passage porte avec lui son enseignement, surtout 
lorsque la trangparence du voile dont parle Mazzini disparait compiétement 
a l'aide des réglements arrétés par un autre chef socialiste, Cantalupo de 
Naples et dont voici quelques articles : : 

4. La société est formée dans le but, désormais indispensable, de détruire 
tous les gouvernements de la presqu’'ile italique, et de constituer un Etat 
unique sous la forme républicaine... 30. Les membres qui ne voudront pas 
obéir aux ordres de la société secréte, et ceux qui dévoileront ses mystéres, 
seront poignardés sans rémission. 34. Le tribunal secret prononcera la sen- 
tence et désignera un ou deux membres pour |’exécuter sur-le-champ. 
32. L’associé qui refuserait d’exécuter la sentence sera tenu pour parjure 
et mis 4 mort immédiatement. 33. Si la victime réussit a s’échapper, elle 
sera poursuivie incessamment de place en place; et le coupable sera frappé 
par une main invisible, fit-il sur le sein de sa mére ou dans le tabernacle 
du Christ... 54. Tout tribunal aura le pouvoir, non-seulement de juger des 
adeptes criminels, mais de faire périr chaque personne qu’il dévouera 4 la 
mort. 

Quiconque voudra voir avec quelle fidélité les révolutionnaires italiens 
suivirent ces instructions de leurs chefs n’aura qu’a lire dans l’ouvrage 
de M. Maguire les récits des événements 4 Rome de 1847 a 1849. Ces am- 
nistiés qui avaient juré devant Dieu et sur la téte de leurs enfants de ré- 
pandre la derniére goutte de leur sang pour défendre le noble pontife 
auquel ils devaient leur retour dans la patrie profitérent de la joie et des 
fétes populaires pour rendre le peuple exigeant et le tourner contre leur 
bienfaiteur. Triste exemple de l'ingratitude humaine qui se retrouve néan- 
moins a chaque page de I’histoire des révolutions! Qui croirait cependant, 
4 voir la haine de ces énerguménes contre Pie IX, que ses jours se passaient 
4 sécher les larmes du pauvie, a recueillir les orphelins, 4 soigner de ses 
propres mains les malades! On le voyait avec étonnement et bonheur par- 
courir les rues de Rome a pied, simplement vétu, suivi a peine de quelques 
serviteurs dévoués, voulant tout voir, tout surveiller par lui-méme. Le cha- 
grin n’avait pas encore ridé ses traits ni éteint le doux éclat de son regard; 
et, en traversant sa capitale, il voyait ses sujets se précipiter sur ses pas, 
baiser les bords de sa robe, se prosterner avec une véritable ivresse 
pour recevoir sa bénédiction. Que de fois sa pensée dut se porter alors 
sur l’entrée triomphante du Maitre divin 4 Jérusalem et que suivirent de si 
prés les angoisses du Calvaire! Les petits enfants couraient surtout avec em- 
pressement au-devant du Saint-Pére pour lui faire connaitre leurs veeux 
toujours exaucés. On raconte a ce sujet mille traits charmants, parmi les- 
quels je n’en choisis qu'un ou deux. Le pape revenait un jour a pied du 
couvent des Visitandines ot il avait dit la messe. En sortant de I'église, il 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 469 


est abordé par un enfant qui lui dit: « Es-tu le pape? — Oui, mon petit 
ami, répond le Saint-Pére; que me veux-tu? — Je n'ai pas de pére — Eh 
bien, je ten servirai. » Et, en disant ces mots, il embrassa le bambino. Cette 
promesse fut tenue fidélement; aprés s’étre assuré que l'enfant ne |’avait 
point trompé, Pie IX le fit élever 4 ses frais dans un établissement sor. Une 
autre fois, un enfant tout en larmes essaye de se frayer un chemin 4 tra- 
vers la garde suisse, afin de présenter une pétition au pontife. Celui-ci, en- 
tendant du bruit, en demande Ja cause et se fait remettre la supplique. Elle 
était concue en ces termes: « Trés-Saint-Pére, ma mére est Agée et infirme; 
je suis trop jeune pour soutenir son existence et la mienne; notre propriétaire, 
qui est un méchant homme, nous chassera demain, si nous ne lui payons les 
quatre scudis que nous lui devons. Daignez-nous les préter; je vous les rem- 
bourserai quand je serai plus grand. »—« Comment t’appelles-tu et quel age 
as-tu? demanda le pape. — Je m’appelle Paul ‘et j'ai dix ans.— Quel est le 
métier de ton pére? — Voila dix ans qu'il nous attend au paradis. — Mais 
ta mére alors, que fait-elle? — Elle brode et prie du matin au soir. » Pie IX, 
aprés avoir pris l’adresse de }’enfant, Jui dit de revenir le Jendemain pour 
chercher l’argent. Dans l‘intervalle, il fit prendre des informations qui se 
trouvérent conformes aux dires du petit solliciteur. Celui-ci ne manqua pas, 
on le pense bien, au rendez-vous et recut des mains du pontife dix scudis. 
« Mais, s’écria Paul, je ne vous en ai pas demande dix; » et il voulut rendre 
lexcédant. « Garde-les, mon cher enfant, reprit le Saint-Pére, et dis a ta 
mére que désormais je veillerai sur elle. » 

Deux traits d’un autre genre nous serviront de transition aux écoles pri- 
maires, qui ont toujours occupé dans la vie de Pie IX une place importante, 
sinon peut-étre la premiére. Un jour donc, au mois de mars 1847, on vit 
s'arréter devant une école deux prétres arrivés la en voiture de louage. Ils 
demandérent la permission de visiter l’établissement ; les maitres, un peu 
mécontents d’étre dérangés dans leurs travaux, ne purent s empécher de dire: 
« Certainement le Saint-Pére n‘aimerait pas 4 voir des étrangers pénétrer 
dans I'école, sans en avoir !’autorisation. — Vous vous trompez, » re- 
prit le pape en ouvrant son manteau; puis, tl visita minutieusement les 
classes, s‘enquérant de tout, interrogeant les éléves et distribuant des ré- 
com penses aux plus méritants. Une autre fois, Pie IX, voulant juger par lut- 
méme des résultats des écoles d’aduites tenues le soir, se jette dans un 
fiacre, en compagnie d'un seul chambellan, et surprend éléves et maitres, 
par cette brusque visite, ou il recueillit des informations précieuses sur 
Yorganisation de ces institutions utiles. 

La question de l’instruction primaire est assurément une de celles qui doi- 
vent occuper au plus haut degré l’attention de l'homme d’Etat. Aussi n’est-il 
pas un seul Etat européen de premier ordre of elle nait donné lieu 
4 des mesures et 4 des réformes radicales. L'Autriche y applique en ce mo- 
ment tous ses soins; la Confédération germanique n’a pas cru devoir se 
contenter de l'état de choses que Ini avait légué 1848; l’Angleterre travaille 
depuis plus de dix ans sur ce terrain avec son énergie habituelle; enfin cha- 
cun connait en France les résultats de la loi de 1850. Il n'est nullement 
étonnant que M. Maguire ait cherché 4 s‘éclairer sur la condition des écoles 





‘470 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


romaines, en y apportant une scrupuleuse exactitude. Il y était conduit 
méme par le désir de les comparer avec ce qui se passe dans sa propre 
patrie; voyons donc le résultat de cette comparaison. Ce sera remplir en 
méme temps une lacune qui ne rentrait pas dans Je cadre que s’était imposé 
M. de Corcelles. : 

C'est une calomnie déja vieille contre I’ Eglise catholique, dit notre auteur, 
qu’elle décourage l’instruction et cherche a retenir |’esprit humains dans les 
ténébres. Dans les pays protestants surtout cette accusation est devenue pro- 
verbiale. Or, s'il en est ainsi, les Etats de l’Egtise doivent étre le centre de ces 
ténébres et n’avoir que des écoles trés-rares ou destinées seulement 4 former 
des ecclésiastiques. En réalité, c'est le contraire qui est le vrai: quelle valeur 
pouvons-nous dés lors attacher a cette accusation? Supposons que Londres, 
Liverpool et Manchester soient remplies d’écoles de toute espéce, répondant 
aux divers besoins de la population ; supposons encore que ces écoles soient 
ouvertes gratuitement aux enfants des classes indigentes, qui ne pourraient 
s'en prendre qu’a eux-mémes s'ils manquaient de l'instruction nécessaire : 
que dirait-on alors? Ghacun s extasierait a l’envi sur Ja haute civilisation de 
ces grands centres d’industrie, proclamant leurs droits 4 l’admiration et 
au respect du monde entier. Pourquoi ne pas accorder le méme tribut de 
reconnaissance a Rome, si Ja réalité y répond a ce portrait de fantaisie pour 
les villes anglaises que nous venons de nommer? Voyons ce qu'il en est. 

On peut établir comme point de départ que Ja gratuité est la base fonda- 
mentale des écoles romaines, celles of l'on paye une rétribution scolaire 
formant l'exception & la régle. Cet état de choses parait remonter 4 la fin du 
seizidéme siécle pour la capitale du monde chrétien, bien que le principe de 
instruction gratuite fit parfaitement connu et appliqué au moyen Age. En 
1597, saint Joseph Calasanzio ouvrit 4 Rome la premiére école gratuite pour 
les pauvres trastéverins. Jusque-la l’instruction primaire se trouvait entre 
les mains des instituteurs régionnaires ou de district, payés en partie par 
I'Etat, et en partie par une rétribution hebdomadaire des éléves. Ces institu- 
teurs opposérent d’abord une vive résistance aux efforts charitables du saint: 
aussi lui fallut-il une énergie et une sainteté peu communes pour vainere tes 
obstacles qu’on multipliait sous ses pas. A ses yeux, l’ignorance était la 
souree Ja plus féconde de la misére et du vice. Il s’imposa donc la tache de 
tarir autant que possible cette source impure, et il y réussit en grande 
partie. Sa mort n’interrompit point Je succés de ses travaux qui ont été con-— 
tinués jusqu’a nos jours par d'autres bienfaiteurs de l’instruction primaire. 
C'est grace a cet héritage de charité que la gratuité est devenue un trait sail- 
lant de l’éducation populaire dans les Etats romains. 

Léon XII placa les écoles élémentaires sous la juridiction et le contréle du 
cardinal-vicaire , en méme temps que les écoles régionnaires ou privées fu- 
rent soumises a un systéme d’inspection vigilante. Ces derniéres ne peuvent 
recevoir plus de sotxante éléves; au dela de ce nombre, les maitres sont tenus 
de se faire assister par un sous-maitre ; parce que, dit-on, un seul instituteur 
ne peut diriger avec efficacité plus de soixante écoliers. C’est une régle pleine 
de sagesse que plus d’un pays en Europe ferait bien, ce semble, d'adopter. Le 
cours d'instruction n’est pas absolument uniforme dans les établissements 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 474 


d'‘instruction ; mais on s'efforce de l'approprier a l’Age, a la condition et aux 
futurs besoins des ¢léves. En général cependant il consiste dans |’étude de 
la lecture, do l’écriture et du calcul, auxquels on joint l’italien, le francais, 
la grammaire latine, la géographie, l'histoire sainte et quelques éléments 
d'histoire profane. {1 va sans dire que, méme dans les écoles laiques, l'étude 
de la religion occupe une place importante. Non-seulement les enfants sont 
conduits tous les matins 4 la messe; mais certains moments de la journée 
sont consacrés 4 des exercices pieux. Les punitions corporelles, d'un usage 
si fréquent dans les écoles anglaises, sont a peu prés inusitées dans celles de 
Rome. Les ipstituteurs sont soumis 4 un examen sévére pour l'obtention du 
brevet. La commission d’examen exerce aussi un droit de surveillance sur 
les écoles. En cas de maladie, l’instituteur en titre est remplacé par un sup- 
pléant que paye I’Etat; celui-ci pourvoit encore chaque année a la distri- 
bution des récompenses. Le systéme des écoles gratuites a naturellement con- 
tribué a diminuer le nombre des établissements particuliers; cependant la 
moyenne en est encore de cinquante écoles, dirigées par quatre-vingts maitres 
pour une population juvénile de deux mille écoliers. 

Calasanzio avait établi, pour perpétuer son couvre, une congrégation reli- 
gieuse connue sous le nom de Fréres des écoles pies. Cet ordre a donné 
naissance a la plupart des établissements d'instruction primaire qu'on ren- 
contre 4 Rome, sans en excepter les écoles industrielles. Cependant, a cdté de 
ces religieux dévoués a l'éducation du peuple, on rencontre encore les 
fréres Scolopi, les Somaschi, les péres de la Doctrine cbrétienne et les fréres 
Ignorantins, qui tous sont 4 la téte d'établissements florissants. M. Maguire 
appelle ces derniers ¢ les Chevaliers de l’ordre intellectuel, » et proclame en 
termes chaleureux leurs succés dans la capitale du monde chrétien. Le 
bienheureux de la Salle y avait envoyé deux de ses disciples dés l'année 
1702. Grace au patronage éclairé de Léon XII et de Pie IX, ils y ont grande- 
ment étendu le cercle de leurs travaux; ils ont aujourd’hui & Rome cing 
maisons, dont chacune renferme environ cinq cents éléves; auxquelles il 
faut ajouter une école qu’ils ont récemment fondée pour les enfants des 
soldats frangais. , 

Il serait facile de multiplier ces exemples et de montrer des écoles atta- 
chées 4 un grand nombre de monastéres, sans compter celles que soutient 
chaque église paroissiale sous la surveillance immédiate du curé. Mais il est 
temps de passer 4 des établissements d'un autre genre, qui ont également 
pour but |’éducation du peuple. 

Les écoles du soir s’accroissent chaque jour. Elles ont 4 Rome un carac- 
tére qui mérite la plus sérieuse attention de la part des hommes voués aux 
intéréts de l’enseignement. La plupart d’entre elles doivent leur origine a la 
charité privée et sont d'une utilité incontestable. Elles sont destinées exclu- 
sivement aux artisans que les nécessités de la vie et du labeur incessant pri- 
veraient d'instruction. C'est mame, assure-t-on, une condition sine qua nor 
d’admission; ce qui a l’avantage de procurer une grande homogénéité dans 
l'enseignement deces écoles. Elles sont au nombre de treize, sous la direction 
de deux ordres différents. Chacune d'elles contient quatre classes, ot se dis- 
tribuent environ cent vingt éléves, ce qui donne un total de seize cents per- 








472 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


sonnes fréquentant ces établissements. Elles se soutiepnent par les souscrip- 
tions volontaires, par les fonds qu’accorde la commission des secours, et 
enfin par des revenus ecclésiastiqyes que le pape actuel Jeur a temporaire- 
ment attribués. Celui-ci attache méme une si grande importance a ces insti- 
tutions, qu'il a voulu en devenir le bienfaiteur spécial! Chaque année il leur 
envoie cent vingt scudis pris sur sa cassette particuliére, exemple qui a été 
suivi par beaucoup ‘de cardinaux et de nobles romains. 

« L’enseignement donné dans ces écoles, dit notre auteur, comprend la 
lecture, l’écriture et l'arithmétique: on y joint le dessin et la géométrie 
pratique, dans leurs applications aux arts d’ornementation et a l'industrie. 
Un enfant ne peut y étre admis avant |'age de huit ans; mais il lui est per- 
mis d’y rester jusqu'au moment de son établissement. Quant aux résultats, 
ces écoles rivalisent avec celles dont la France et la Belgique s’enorgueillis- 
sent a juste titre; sous un rapport elles leur sont infiniment supérieures, je 
veux dire pour I'instruction religieuse et morale. Dans les autres pays, on y 
songe a peine : ici, au contraire, on la met au premier rang. Diverses asso- 
ciations sen chargent et déploient dans cette tache un zéle admirable, non- 
seulement afin d’instruire lécolier adulte dans sa religion, mais aussi pour 
le porter a pratiquer ce qu'on lui apprend. » 

La premiére de ces écoles si utiles fut fondée en 1849 par un pauvre ar- 
tisan, nommeé Giacomo Casoglio, sculpteur sur bois. Il commenca par réunir 
quelques jeunes vagabonds qu'il voyait jouer chaque jour sur les bords du 
Tibre. De bonnes paroles et de petits présents faits 4 propos les portérent a 
Je suivre chez lui. La, il leur apprit le peu qu’il savait lui-méme, en ayant 
soin d’y ajouter des conseils religieux. Bientét de pieux ecclésiastiques se 
joignirent a lui; ‘humble artisan trouva de nombreux imitateurs, qui le 
surpassérent en instruction et en crédit, mais non en charité chrétienne. 

Il ne suffit pas de dire que Pie IX prend un vif intérét 4 cette euvre si pré- 
cieuse ; il en est plutét l’ame et la vie. [l s'informe sans cesse de leur accrois- 
sement et de leur situation; fidéle 4 ses habitudes, il s’est rendu souvent a 
l'improviste dans ces écoles, vers la tombée de la nuit, pour s’enquérir mi- 
nutieusement de leur direction et de leurs résultats, pour en examiner les 
éjéves, auxquels il ne manque jamais de laisser des marques de sa satis- 
faction. 

Pour achever de caractériser ces établissements, je dois dire que les mat- 
tres ont grand soin de ne jamais laisser errer leurs éléves dans les rues de la 
ville ausortir des classes. On les accompagne toujours jusque dans le voisi- 
nage de leurs demeures. Il serait difficile, je crois, de pousser plus loin la 
vigilance et la sollicitude. Les récompenses elles-mémes ont un caractére 
d’utilité pratique pour les éléves : en un mot, on n’‘oublie rien pour les 
former a une vie de religion, d'honneur et d’industrie. 

I] m’est impossible de suivre M. Maguire dans toutes ses courses a travers 
Rome, méme sur cet unique terrain de l’instruction primaire. Il y a la une 
certaine institution industrielle de Tata Giovanni et un Conservatorio delle 
Arti, qui fourniraient plus d'une page intéressante; mais je suis forcé 
d’abréger. Que serait-ce si nous accompagnions l’auteur dans son examen des 
institutions charitables? Présentons au moins ses conclusions en ce qui con- 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 413 


cerne l'éducation du peuple : elles lui ont fourni un rapprochement que le 
lecteur sera bien aise de connaitre. 

« D'aprés Je cardinal Morichini, il y avait en 1844, 4 Rome, 27 institu- 
tions et 387 écoles ou institutions pour les enfants, appartenant aux classes 
inférieures. Sur ce nombre on en comptait 180 destinées 4 la premiére en- 
fance; et, sur le chiffre restant, 94 étaient consacrées aux garcons, 113 aux 
filles. Le nombre total des écoliers dans les établissements élémentaires 
s‘élevait alors 4 14,157. Dans ce total figurent 3,790 enfants en bas Age; 
5,544 garcons d'un age plus avancé et 4,823 filles. Les écoles gratuites 
recevaient 7,579 éléves des deux sexes; les écoles payantes, 2,788: Parmt 
les 387 écoles dont parle le prélat, 26 appartenaient 4 des ordres religieux 
d’hommes, 23 4 des congrégations de femmes. Toutes.les autres étaient 
dirigées par des laiques. Ajoutons encore que 2,213 enfants recevaient une 
éducation élémentaire dans des établissements spéciaux et des hdépitaux. 

« Les chiffres donnés ici excluent les éléves des universités et des colléges. 
Si on les y comprenait cependant, on arriverait @ voir que, si l‘on compare & 
la population totale de Rome celle qui a regu de | instruction, celle-ci était déje 
en 4842 dans le rapport d’un @ hutt. Mais depuis lors, comme je |'ai prouvé, 
les écoles se sont multipliées avec le nombre des écoliers. Par exemple, 
pour parler seulement des écoles du soir et des fréres de Ja Doctrine chré- 
‘ienne, l'accroissement en a été trés-grand depuis l'époque ou écrivait Mori- 
chini. En outre le Pape lui-méme en a fondé un nombre considérable pour 
les deux sexes; et il fait les plus grands efforts, soit par des dons en argent, 
soit par d'autres encouragements, pour établir de nouvelles écoles dans Jes 
Etats pontificaux. Il rappelle aussi sans cesse 4 son clergé un devoir que 
celui-ci accomplit avec zéle, celui d’exhorter Jes parents 4 envoyer leurs 
enfants a l’école, et de profiter ainsi du puissant instrument de civilisation 
qu'on met 4 la portée des plus humbles, des plus indigents. On peut donc 
affirmer, en toute équité, que, si un seul enfant romain grandit dans ligno- 
rance et sams recevoir une saine éducation morale, la faute en est aux pa- 
rents, non 4 Pie 1X-ni aux institutions qui font tant dhonneur a la ville 
éternelle. En définitive, si au temps de Morichini Ja proportion était d’un 
a huit, elle doit approcher aujourd’hui d'un a six; et je ne crois pas qu’sau- 
cun Etat puisse espérer de dépasser cette limite. » 

On peut maintenant se faire une idée des informations précieuses que 
repferme le livre de M. Maguire, et pourquoi nous désirerions le voir entre 
les mains de ceux qui s‘occupent sérieusement des affaires de Rome. Le sujet 
que nous avons choisi pour le faire connaitre était une excellente pierre 
de touche, précisément comme ayant donné lieu a une foule d’accusations 
banales. On a vu avec quelle froide raison, quelle précision pratique il est 
traité par l’auteur. Pour compléter autant que possible ces renseignements, 
ila eu soin de mettre en regard de ce tableau celui que tracent les inspec- 
teurs des écoles anglaises dans leurs rapports annuels. Certes, ce n'est pas 
hous qui voudrions révoquer en doute les efforts louables qu’ont faits nos 
voisins depuis dix ans pour mettre I’éducation populaire au niveau des be- 
soins; mais il n’en est pas moins vrai cependant que les résultats moraux 
et intellectuels sont loin de répondre 4 ce zéle ardent. Les instituteurs in- 





474 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


struits ne manquent pas, les écoles bien aérées, bien chaudes, parfaitement 
installées manquent encore moins : ce qui fait défaut, ce sont... les écoliers. 
Partout la fabrique enléve les enfants 4 |’école; les parents sont ou indiffé- 
rents ou hostiles 4 l’instruction primaire, et les protecteurs dévouds a cette 
belle cause en sont venus & se demander s’ils ne proposeront point au parle- 
ment une loi qui forcerait les parents, sous peine d'amende, 4 faire profiter 
leurs familles des bienfaits qu'on leur offre si généreusement! En méme 
temps, les juges les plus compétents regarderaient comme un idéa! auquel 
ils désespérent d’arriver| la proportion d’un sur neuf entre la population 
instruite et celle qui végéte dans Iignorance. En vérité, on est bien fondé a 
taxer I’Eglise romaine de favoriser les ténébres de l’esprit humain et la su- 
perstition | 

Il y a dans le livre deM. Maguire ane partie que nous voudrions pouvoir 
transcrire en entier : c’est le récit des améliorations industrielles et agricoles 
réalisées par le souverain pontife; c'est encore ce rapport st satisfaisant, si 
précis que M. le comte de Rayneval adressait de Rome, le 14 mai 1856, a 
M. le ministre des affaires étrangéres sur l’ensemble de I'administration ponti- 
ficale. Jamais peut-étre on n’a fait mieux ressortir les défauts du caractére ita- 
lien, si dispusé 4 condamner dans ses gouvernants les résultats de sa propre 
inertie et de son manque d initiative. En le lisant méme dans une traduc- 
tion anglaise, ce rapport nous a souvent rappelé ces fameuses relastoni des 
envoyés vénitiens, qui sont devenus pour la postérité une des sources his- 
toriques les plus authentiques et les plus écoutées. Encore une fois, quel . 
dommage que le gouvernement impérial n'ait pas cru devoir publier un 
document si bien fait pour imposer silence aux détracteurs du Saint-Siége 
et si digne d’un pouvoir qui s'est donné la belle mission de le défendre! 

En résumé, M. Maguire a rendu un vrai service a la cause catholique en 
publiant le résultat de ses recherches 4 Rome; et nous ne pouvons que ré- 
péter, en terminant ce compte rendu incomplet, le veeu de voir paraitre 
une traduction francaise d'un ouvrage od tout le monde trouverait tant de 
renseignements impartiaux et véridiques. Du reste, il nous serait impossible 
de mieux caractériser les mérites de cette publication qu’en citant le passage 
suivant de la lettre qu’a adressée 4 l’auteur Mgr Mac-Hale, archevéque de 
Tuam, si connu parses luttes avec le gouvernement anglais et par |'influence 
prépondérante qu'il exerce sur une portion considérable du clergé et de la 
population irlandaise. On se souvient sans doute de |’interrogatoire subi par 
ce prélat devant une commission de la chambre des Communes, que nous 
avons cité dans notre dernier volume, p. 544, et l'on verra avec quelle sa- 
gesse ce prélat, journellement désigné comme ultramontain par toute la 
presse anglaise, précise |l’attitude politique et religieuse qui convient aux 
défenseurs laiques du Saint-Siége. 


« Dans mon humble opinion, c’est surtout par l’appréciation et la descrip- 
tion des institutions de Rome que votre Jivre mérite d’attirer l’attention 
sérieuse de tout homme d’Etat chrétien. La Rome ancienne et la moderne, 
la Rome fabuleuse et la Rome historique, ses obclisques, ses aqueducs, 
ses ares de triomphe, ss temples et ses fontaines, ont été décrits, com- 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 4715 


mentés, expliqués. Il y a méme eu, sur ces divers sujets, un tel flot de pu- 
blications, que, comme pour les ceuvres de l’imagination, la moisson Jittéraire 
d’une saison a été complétement recouverte par la suivante. Il vous a été ré- 
servé, 4 vous, Monsieur, la tache plus importante et plus agréable 4 la fois 
de faire connaitre 4 des lecteurs étrangers toutes ces institutions de bienfai- 
sance dont Rome est dotée plus que tout autre pays du monde. Par la méme 
vous montrez dans son veritable é¢lat les heureux fruits de la charité catho- 
lique. Les habitants de Rome connaissent parfaitement ses écoles, ses collé- 
ges, ses universités, ses asiles et ses hdpitaux; mais il n’en est pas de méme 
de notre pays, qui se glorifie tellement de sa civilisation matérielle, qu'il 
méprise la félicité supérieure des peuples chez lesquels il y a moins de luxe, 
mais plus d’élévation morale. Cette partie de votre ouvrage me parait avoir 
été traitée avec non moins d’habileté que d’équité. J’ai été surtout frappé du 
tact parfait avec lequel un auteur nourri des maximes du gouvernement 
constitutionnel a réussi néanmoins a saisir le génie d’une autre forme de 
gouvernement, sans renoncer au sien; comment encore il a su montrer 
avec une haute impartialité les avantages sociaux, moraux et intellectuels 
que le peuple soumis a ce gouvernement étranger en recueille. N’est-ce 
pas la, aprés tout, Ja meilleure preuve d'une bonne administration ? Il serait 
assurément fort 4 désirer que nos touristes a grands sentiments, qui sont 
poussés, chaque hiver, sous les cieux plus doux de I'Italie, y apportassent 
un peu de cette austére justice dont vous avez donné |'exemple, quand ils es- 
sayent de nous tracer une esquisse du gouvernement pontifical tel qu’il se pré- 
sente dans la candition de ses sujets. I] ne serait pas moins désirable que les 
admirateurs enthousiastes des gouvernements absolus s’abstinssent d’appliquer 
Jeurs théories politiques 4 des pays soumis 4 des maximes, 4 des usages et 
des traditions tout 4 fait autres. Exposé aux attaques de ces ultras de diffé- 
rentes sortes et également extrémes dans leurs opinions, le gouvernement 
romain a subi de graves attcintes; et il est difficile de dire s'il n’a pas autant 
a se plaindre de ces fanatiques criant toujours le Saint-Siége! le Saint- 
Siége! et s’efforgant d'introduire dans les pays étrangers ses maximes, ses 
traditions municipales et jusqu’aux abus que le Pape s’efforcait de réformer, 
qu’il n’a souffert de ces fanatiques du gouvernement constitutionnel qui ne 
peuvent en tolérer aucun autre. Grace 4 Dieu cependant, les intéréts spiri- 
tuels du Saint-Siége ne sont pas dirigés par des intéréts de parti; grace a 
Dieu, ce siége est indestructible, et l'on peut répéter a satiétée ces cris sans 
que la folie ou le fanatisme des uns et des autres en compromette ]'inébran- 
lable solidité. Toutes les formes de gouvernement ont leurs avantages et leurs 
inconvenients. Comme leurs principes fondamentaux sont différents, ]'in- 
fluence de ces principes doit se faire sentir dans tous les détails; et il est 
impossible de confondre ces détails sans renverser en méme temps les prin- 
cipes sur lesquels ils reposent. I] faut nous défier également et des censeurs 
aveugles et des partisans passionnés. La’maxime de saint Ambroise n'est pas 
moins sage dans le domaine politique que dans celui de la religion : « A 
Rome, faites comme a Rome. » Se conformer aux lois et aux institutions du 
pays ow I’on vit est un devoir pour le chrétien : aussi les censeurs du gouver- 
nement pontifical comme ceux du gouvernement constitution nel devraient se 


@ 





476 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


rappeler qu’en cherchant 4 confondre les principes fondamentaux de l'un et 
de l'autre, ils excitent, non au maintien, mais 4 la destruction de tous les 
deux. 

« Encore une fois, Monsieur, je vous remercie des renseignements que 
vous m’avez fournis par votre excellent livre; puisse-t-il se répandre et 
obtenir la popularité qu'il mérite! » 


C. F. Aupiey. 


BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE 


DES VOIES DE RECOURS, par M. Faancors Lenonmanr. — Paris, chez Durand, rue des 
Grés, 5. 1857. 


M. Francois Lenormant vient de publier, sous la forme modeste d’une 
thése de licence en droit, un excellent Traité sur les voies de recours au triple 
point de vue philosopbique, historique et juridique. 

C'est la vieille et c'est la bonne méthode de rechercher tout d’abord la 
philosophie d'une institution, de rechercher la loi de la loi elle-méme. La 
pratique sans la théorie tourne a Ja routine aveugle, et alors, comme le re- 
marquait M. Royer-Collard avec une ironie un peu hautaine, on arrive a la 
prétention superbe de n’étre pas obligé de savoir ce qu'on dit quand on parle, 
et ce qu’on fait quand on agit. Etudier donc l’esprit de nos lois humaines, 
méditer quelle raison cachée, quelle économie secréte, quelle émanation 
lointaine de I'éternelle justice les soutient et les gouverne, les rapprocher 
sans cesse de leur divin exemplaire tout en les accommodant toujours aux 
besoins changeants des sociétés, c'est le devoir, c’est la dignité du juriscon- 
sulte comme du législateur. La science du droit n’est vraiment féconde 
qu’a ce prix ; témoins tous ce$ esprits dont elle a poussé l’essor dans tous les 
mondes de la pensée, Domat comme Leibnitz, Montesquieu comme le comle 
de Maistre, Portalis comme M. de Serres! Par intervalles on sent ces nobles 
traditions baisser, et l'on craint de les voir disparaitre devant je ne sais 
quelle sorte de philosophie qui enseigne a adorer toutes les formes d‘institu- 
tions possibles comme elles sont, parce qu’elles sont, et tant qu’elles sont. Et 
cependant de généreux démentis persistent contre ces abatements, et les 
éléves de la faculté de Paris, des rangs desquels sort M. Francois Lenormant, 
aiment a se rappeler l’enseignement si élevé et si grave de M. de Valroger 
sur l'histoire du droit en France, et ces lecons ingénicuses ou M. Oudot, s'il 
ne donne pas toujours la conviction, provoque toujours la réflexion. 

Quelle est donc la philosophie de l’appel? C’est le proverbe vulgaire, que 
deux témoignages valent mieux qu’un. La bonne femme macédonienne en 
appelait de Philippe ivre & Philippe 4 jeun. Le plaideur évincé en appelle du 
juge mal informé au juge mieux informé. 

Ce n’est pas sans surprise que nous entendons quelques jurisconsultes se 
prononcer contre lappel, sous le prétexte que la réformation des jugements 


RIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE. 177 


rend sans consistance la vérité Iégale et diminue |’autorité du juge devant 
le peuple. Croient-ils par hasard que le tribunal, devenant souverain dans 
ses arréts, paraitra infaillibledu méme coup? Le magistrat le plus con- 
vaincu ne répond pas Jui-méme de la justice de ses décisions, il ne répond 
que de I’équité de sa conscience, et |'institution de l'appel se trouve étre 
tout ensemble un grand aveu de |’infirmité des jugements de l'homme, et 
un grand effort pour laisser le moins de chance possible a cette infirmité. 

L'utilité d'un double degré de juridiction reconnue, pourquoi ne pas re- 
venir devant le mémejuge?t Admirons encore la prévoyance du législateur : le 
premier juge serait circonvenu par ses souvenirs, par ses préventions, par 
son amour-propre peut-ttre, il rougirait de se dédire; mieux vaut un nou- 
veau juge, qui, sans étre engagé, sera éclairé par les travaux de son de- 
vancier. C’est une condition de bon ordre pour les sociétés, que les garanties 
des citoyens ne dépendent pas de |‘humeur des hommes et soient toutes 
dans des institutions. 

C'est I’Eglise, comme Je prouve M. Francois Lenormant avec une éru- 
dition choisie, c’est l’Eglise catholique qui a propagé et porté 4 sa perfection 
la plus haute Vinstitution de l'appel. Les canons du premier concile de 
Nicée, du concile d’Antioche, du concile de Chalcédoine, du second concile 
de Carthage, contiennent les régles les plus précises 4 cet égard. 

Chose singuliére! cette méme institution, ces deux recours Jaissés a 
l'accusé que |’Eglise couvre de tant de sollicitude, nous les voyons contre- 
dits, repoussés, supprimés par les théoriciens révolutionnaires. La minorité 
violente de |’Assemblée constituante voulait tout réduire 4 un degré uni- 
que de juridiction comme U}pien J’avait voulu sous les Césars; les membres 
de la Convention, sefaisant juges dans le plus grand procés du monde aprés 
- celui de I'Homme-Dieu, rendaient leur justice sans appel comme le cadi la 
rend dans les pays musulmans : ici, comme sur tant d'autres points, la 
démocratie extréme et le despotisme pur, Ja barbarie corrompue et la bar- 
harie ignorante, aboutissent aux mémes conclusions. 

Accord tout naturel pour quiconque a sondé un peu la psychologie de ces 
politiques ! La souveraineté populaire et J’autocratie d'un seul ignorent éga- 
lement l'homme; celle-ci voyant en lui une chose méprisable et vile, celle-1a 
un étre infaillible; celle-ci Je ravalant sans mesure, celle-la |’exaltant sans 
limites ; et, comme tout leur parait simple dans la nature humaine, il leur 
faut dans la pratique des institutions simples qui se raménent en définitive 
4 une tyrannie affreuse. L’Eglise catholique ne va pas a ces extrémitds; 
qu’est-ce que l’homme devant elle? une créature qui n'est ni tout bien ni 
tout mal, une créature partagée entre l’excellence de sa vocation et l’horreur 
de sa déchéance, une créature mélangée, composée, tempéreée. Et voila pour- 
quoi elle veut pour lui des institutions faites 4 son image, des institutions 
qui, marquant leur part & ses miséres comme & ses grandeurs, le contien- 
nent et le soutiennent tout ensemble! 

Comme ec’est I’Eglise catholique quia mis |’appel dans les mours de la 
société moderne, hatons-nous de dire que c'est la royauté qui l’a mis dans 
les lois. Ici encore nous retrouvons M. Frangois Lenormant rendant le plus 
bel hommage a ces rois de France que M. Mignet appelait naguéres avec tant 

Jasvigrn 1858. 12 


— ss = 


178 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 


de vérité les organisateurs nationaux, les conquérants pacifiques de notre 
patrie. Entre tous ces rois, deux surtout s'élévent, deux qui semblent les 
grands justiciers de la monarchie trés-chrétienne, saint Louis et Louis XIV! 
Saint Louis abolit sans retour le combat judiciaire dans les tribunaux du do- 
maine royal, il l’abolit pour les cours des bsrons en cas de faux jugements, 
cest-d-dire en cas de jugements qui, faussement ou méchamment rendus 
par les barons, seront déférés au roi ou au suzerain; et sur les débris de 
ces violences il fonde l’appel avec sa procédure réguliére. Louis XJ¥, dans 
son adinirable ordonnance d’avril 4667, diminue les délais de l’appel. qui 


- avaient été jusque-la de trente ans, les réduit a trois ans et six. mois dans 


certains cas, et 4 dix ans dans d'autres, abroge les propositions d’erreur, et 
détermine limitativement pour la premiére fois les ouvertures de requéte 
civile. Machiavel, visitant la France longtemps aprés saint Louis et longtemps 
avant Louis XIV, parlait ainsi de notre administration de la justice : « Les 
« royaumes ont encore besoin de se renouveler et de ramener les lois a 
« leurs principes. Et on peut voir quel excellent effet cela produit dans le 
« royaume de France, qui est, de. tows: les empites; le micux erdonné et 
« celui od empire des lois est le mieux établi. Ces jois, ce sont les parle- 
«:Ments qui les maintiennent, et particuliérement celui de Paris. I] les re- 
« nouvelle toutes les fois qu'il fait une exéeutien. contre un prince de 
«ce royaume, ou que ses sentences:condamnent le roi dans sa propre 
« cause. » 

Le Consulat acheva de régler l’institution de l’appel, il la fit ce que nous 
la voyons aujourd'hui; il appliqua toutes les réformes demandées dans ces 
eahiers des bailliages ot notre vieille France pariait de ses besoins et de ses 
droits avee une sagacité, une fierté, un sens politique qu'on chercherait vai- 
nement aujourd hai dans notre pauvre pays exténué par tant de révolutions. 
C’est ainsi ‘que les grands travaux de la royauté survivaient a sa chute; 
toute cachée derriére un nuage, elle animait encore le réveil et présidait 
aux reconstructions fécondes de la société nouvelle. 

M. Francois Lenormant termine son intéressant travail par un veeu, il 
demande que Ja juridictton administrative soit rendue indépendante comme 
la juridiction civile, qu’elle soit confiée 4 une magistrature qui juge et qui 
n’administre pas. Questions délicates que M. le duc de Broglie agitait, il y 
a trente ans, avec une grande hauteur de vues, et qui ne sont pas résolues 
encore ! Les adversaires du systéme actuel disent: « L’Ktat ne peut étre a Ja 
« fois juge et partie. » Les partisans de ce systéme répondent. « Juger, c'est 
« administrer; et soumettre les actes de l’administration au contréle d'un 
« tribunal qui ne sera pas elle-méme, c’est placer le pouvoir exécutif sous 
«la dépendance du pouvoir judiciaire, c’est arriver par un chemin dé- 
« tourné 4 la confusion des pouvoirs. » Devant ces difficultés, devant cette 
double nécessité de respecter les. droits des particuliers et de me pas affai- 
blir l’action de I’Etat, ne serait-ce pas tout concilier que.de donner aux 
conseils géndraux la nomination des membres des conseils de préfecture, et 
que de rendre ainsi Ja justice administrative indépendante a sa source? 

Ces quelques pages peuvent donner une idée de |'importance des matiéres 
traitées dans l'ouvrage de M. Francois Lenormant. Ce qu’elles ne sauraient 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


dire, c'est le rare mélange de savoir et de talent, d’éidvation morale et d’élé- 
gance littéraire qui s'y fait remarquer. On jouit de signaler les facultés pré- 
cieuses du jeune auteur, on ed jouit pour tout ce qu’elles promettent et pour 
tout ce qu’elles rappellent. Le service passionné de la vérité et de la science, 

ce n’est pas seulement pour M. Francois Lenormant |'essor d'un riche et 
généreux esprit, c’est encore une tradition d’honneur domestique et comme 
une des formes de la piété filiale. 


H. Mercier ve Lacomse. 


LINDE ANGLAISE AVANT ET APRES L’'INSURRECTION DE 1857, par M. le comte de 
Wanraen. Paris, LL. Hachette. 


L'Inde anglaise avant et aprés l'insurrection de 1857, telle est la forme 
nouvelle sous laquelle M. le comte de Warren publie en ce moment Ja troi- 
siéme édition d'un ouvrage qui parut pour la premiére fois en 1844, sous le 
titre de l' Inde anglatse. 

Le long séjour de |’auteur au milieu du pays qu’il décrit, la situation qu'il 
occupa dans les rangs de |’armée anglo-indienne, donnent 4 son jugement 
calme et ferme 4 la fois une autorité qui ne saurait manquer d’appeler et de 
fixer lI’ attention publique. 

A son premier travail, remanié en vue de cette nouvelle édition, M. de 
Warren a joint une troisiéme partie, spécialement consacrée a l'étude de |’in- 
sufrection, considérée dans ses causes, ses développements, sa durée et ses 
conséquences probables ; jes questions suivantes, posées par ]’auteur, indi- 
quent la division de son iptéressant appendice : 

4° Quelles sont les causes de l’insurrection actuelle? -Y a-t-il eu perversité 
de Ja part des Indiens ou injustice et maladresse de la part du gouvernement 
anglais? Est-ce la faute du gouvernement métropolitain ou de la Compagnie ° 
du gouverneur général ou des joneuounane subalternes? du systéme.entier 
ou de certaines coteries ? 

2° Quelle a été jusqu’a présent la nee de cette insurrection ? Quels ont 
été ses progrés et ses défaites? 

3° Quelles sont ses ressources comparées a celles de I’ Angleterre? Jusqu‘ou 
s‘étendra-t-elle et combien peut-elle durer? 

4° Et enfin comment finira-t-elle et quelles en seront les conséquences? 

Voila des questions nettement posées et prises dans le vif du sujet : les ré- 
ponses de M. de Warren ne sont ni moins nettes ni moins catégoriques: 
elles n’ont rien de Ja banalité de ces amplifications faites de loin par des 

gens qui écrivent pour ne pas se. taire et parlent de choses qu'ils igno- 
rent ; elles échappent a la fausse sensibilité 4 laquelle il est si aisé de se 
jaisser entrainer, et s'inspirent du viril bon sens dont Ja nation anglaise fait 


180 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


preuve en sondant résoldGment ta plate au moment ou elle vient de recevoir 
Ja blessure. 

Le récit de M. de Warren porte l’empreinte du contact de |’auteur avec les 
personnes qu il met en scéne, avec Jes événements qu'il raconte, avec les par- 
tis qui se sont formés au milieu de la colonie anglaise des Indes, et qui se 
reuvoient, avec plus ou moins de justive, la responsabilité des événements qui 
ont déja fait couler tant de larmes et de sang. 

Quand i] recherche les causes de l’insurrection actuelle, M. de Warren 
n’hésite pas a déclarer que, dans cette catastrophe, tout le monde est coupa- 
ble. Sans doute il a raison, les fautes qu'il reproche aux différents partis ne 
le prouvent que trop; mais nous regrettons qu’il se soit arrété aux causes 
immeédiates, au lieu de fouiller les profondeurs d'une situation pleine de pé- 
rils et dans laquelle les nations chrétiennes, engagées dans la difficile en- 
treprise de s'assimiler des peuples étrangers aux lumiéres et aux meeurs de 
I'Evangile, auraient 4 puiser les enseignements les plus utiles. 

L’annexion du royaume d’Aoude et les cartouches enduites de graisse de 
boeuf, telles ont été, d’aprés M. de Warren, les causes déterminantes de la 
prise d’'armes; la mesure du mécontentement était comble depuis longtemps, 
la premiére cause venue devait la faire déborder. 

Il faut lire dans «I'Inde anglaise » le récit des scénes qui éclatérent a Bar- 
rackpour d’abord et plus tard a Mirat, quand le gouvernement voulut obliger 
les cipayes a faire usage de ces trop fameuses cartouches, que les malheureux 
idolatres ne croyaient pas pouvoir toucher sans souiller leur conscience. 

La tentative ayant échoué 4 Barrackpour, on voulut la renouveler a Mirat, 
ou se trouvait une division considérable de troupes européennes, sur laquelle 
on comptait sans doute pour vaincre la résistance des ctpayes. Les sol- 
dats du 5° régiment de cavalerie du Bengale, sur lesquels on tenta l’expé- 
rience, refusérent d'obéir ; leur insubordination fut punie d'une condamna- 
tion 4 dix années de travaux forcés, et, quand ces soldats, au numbre de 85, 
parmi Jesquels plusieurs avaient été décorés pour leur bonne condutte, furent 
ameneés sur le champ de maneeuvres, les fers aux pieds et aux mains, on les 
entendit demander grace en protestant de Jeur innocence au nom de leur 
religion, qui, disaient-ils, ne leur permettait pas de faire ce qu'on exigeait 
d’eux. 

Les prisonniers de Mirat défilérent donc enchainés devant leurs camarades, 
sans que leur cri de grace eft été entendu, sans que J'intervention de plu- 
sieurs officiers européens ait pu obtenir le moindre adoucissement en leur 
faveur. 

Le lendemain, les trois régiments indigénes cantonnés 4 Mirat sortirent 
a la fois de leurs quartiers, et, se précipitant vers la prison, massacrérent 
ls Européens assez malheureux pour se trouver sur leur chemin. En un 
instant, les prisonniers furent délivrés, on brisa leurs fers, on Jes mit 
cheval, et des milliers de voix leur criérent : « A Delhi, 4 Delhi! » 

L’insurrection avait commence; elle allait s‘étendre et sc propager au 
milieu de flots de sang, en fournissant a l’armée royale l'occasion de déployer 
un courage, un héroisme, une persévérance que le‘monde admire depuis 
huit mois et qui ne se sont jamais démentis un seul instant. 





BIBLIOGRAPIHE FRANCAISE. 131 


Dés les premiers jours de la lutte, la cause des Indiens fut souillée par 
des crimes abominables. M. de Warren dit, a la décharge des cipayes, qu'on 
me saurait leur attribuer les premiers massacres de femmes et denfants com- 
mis 4 Mirat et 4 Delhi par des assassins échappés des prisons; il affirme qt 
les soldats étaient, dans lorigine, complétement étrangers a ces horreurs ct 
ne s'y livrérent que plus tard, exaspérés par des représailles injustes. 

Sans doute, parmi les soldats indigénes, quelques-uns ont pu donner des 
preuves de dévouement et de reconnaissance 4 des officiers anglais qui les 
avaient traités avec douceur, ainsi que les témoignages rapportés par M. de 
Warren en font foi; mais il n’en reste pas moins avéré que la rébellion des 
cipayes a presque partout commencé par le lache assassinat des officiers qui 
les commandaient. Que conclure de ce fait monstrueux en lui-méme? Faut-il, 
applaudissant aux cris de vengeance poussés par une portion de la presse 
anglaise, demander que les atrocités commises par les paiens de I'Inde soient 
imitées ou dépassées par les chrétiens de l'Europe ; ou, faisant un retour sur 
le passé, se detcander une bonne fois pour toutes dans quel but on a pris 
possession des Indes, ce qu'on a fait des Indiens depuis que l'on régne sur 
eux, et si l’on ne subit pas aujourd'hui les conséquences inévitables d'une 
politique dont l'unique fin a été lexploitation de I'Inde par les mains indien- 
bes, au profit de |’Angleterre? 

L’héroisme de l'armée royale remettra sans doute l’Angleterre en posses- 
sion des immenses contrées sur lesquelles elle a peu 4 peu étendu sa domi- 
nation ; ct, 4 l'exception du royaume d‘Aoude, ov |’tnsurrection pourra se 
prolonger un peu plus longtemps, les renforts partis de l'Angleterre ne tar- 
deront sans doute pas 4 triompher des masses tenus en échec depuis six mois 
per les quelques braves commandeés par |’intrépide Havelock, mort, selon les 
bulletins officiels, d’épuisement, d’anxiété et de fatigues, plutét encore que 
de ses nombreuses blessures. 

« Dans le royaume d'Aoude, dit M. de Warren, ou tout homme est soldat, 
ou tout habitant, depuis le noble jusqu’au plus pauvre paysan, tient a sa na- 
tionalité et 4 son prince, 14 on luttera plus longtemps; mais ce nest pas 
moins une lutte sans espoir. Les Anglais feront au besoin un désert de ce 
pays; ce sera l’affaire de quelques mois, de deux campagnes tout au plus; et 
puis le silence se fera dans I'Inde entiére. » 

« Mais aprés® se demande M. de Warren; est-ce a dire que |'immense per- 
turbation 4 laquelle nous venons d'assister ne laissera derriére elle aucune 
eonséquence dans l'avenir? Nous sommes bien loin de le dire. Elle laissera 
d’abord les ruines faites, moins par elle-méme que par la vengeance an- 
glaise, et puis des haines impérissables qui seront le premier germe d'un 
sentiment public, le premier ciment d'une nationalité commune; nationalité 
qui n’existait point encore, mais qui commencera 4 se former du jour ou il 
n'y aura plus dans |’Inde de nations Gistinctes, od toutes seront courbées sous 
le méme joug impitoyable. Chaque Etat subsidiaire ou protégé qui disparai- 
tra formera une pierre dans la construction du nouvel édifice; mais, avant 
qu'il soit assez grand pour écraser les Anglais, il faudra des années, peut- 
étre un siécle, peut-étre plus encore. — Et quelques concessions, un gou- 
vernement plus humain et plas sage, un peu de justice et de loyauté, pour- 


182 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


raient retarder indéfiniment la crise supréme et faire cesser dés aujourd’ hui 
l’insurrection comme par enchantement. » 

_M. de Warren ne partage nullement l’opinion de ceux qui croient a }a sup- 
pression de la Compagnie. Elle ne sera pas tuée, dit-il, parce qu’elle n'a pas 
de substance; elle restera ce qu'elle est, un mythe trop utile et trop com- 
mode pour que le gouvernement anglais veuille ou puisse s’en passer. Et en 
effet, depuis sa transformation en 1853, la Compagnie n'est pas autre chose 
qu'un bureau colonial exécutant les ordres du ministére; on pourra donc 
supprimer le nom; mais, pour fa chose, il est certain qu'elle est depuis long- 
temps complétement fondue dans le gouvernement lui-méme. 

M. de Warren n'attache donc qu'une trés-médiocre importance a la pro- 
longation ou 4 la suppression de la trés-honorable Compagnie; mais ce qui 
lui parait d’une plus grave importance, c'est la question de savoir s'il y aura 
encore une armée de cipayes et comment elle sera composée. Si d’une part 
les Anglais ne peuvent se ‘dispenser d’avoir aux Indes une armée indigéne, 
de l'autre, il serait bien difficile qu'ils se fiassent désormais aux Hindous et 
se reposassent sur leur fideélité et leur loyauté. Heureusement un nouvel élé- 
ment vient d’entrer dans la composition de l'armée, ce sont les enfants issus 
du mélange des conquérants avec les filles de Inde et qu’on nomme 4 cause 
de cela Eurasiens (Europe-Asie). Deux bataillons, exclusivement composés de 
ces mndtis, viennent d’étre levés au Bengale et on attend les meilleurs résul- 
tats de cette expérience. 

« Ce corps sera rapidement augmenteé, dit M. de Warren, et l'exemple du 
Bengale ne tardera pas & étre suivi par les deux autres présidences. On aura 
ainsi une troupe d‘élite d'une bravoure 4 toute épreuve, qui remplacera 
avantageusement, sous le soleil de I'Inde, les troupes anglaises insuffisantes. 
Car on ne peut plus aujourd'hui se faire aucune illusion : tout le monde 
convient que le nombre des troupes européennes dans |'[nde a ‘besoin d’étre 
considérablement augmenté, peut-étre méme au dela des ressources de |’An- 
gleterre, si on s‘obstinait a ne vouloir que des Européens pur sang. » 

Pour apprécier le mérite de cette combinaison nouvelle, nous manquons 
absolument d’informations sur I‘élément qui doit en faire fa base. Les Eura- 
siens sont braves, dit M. de Warren, et plus robustes que les Indiens pur sang; 
mais seront-ils plus fidéles? Par quels liens sont-ils attachés a ’Angleterre ? 
quelle est leur situation morale dans la colonie, comment sont-ils élevés, 
quelle religion professent-ils? 

M. de Chateaubriand disait, un jour, en parlant des orientaux, « qu'il ne 
fallait armer que ceux que |’on avait baptisés; » cette maxime, bien digne de 
fixer la plus sdrieuse attention des hommes d'Etat, parait les préoccuper 
assez peu. Et cependant serait-il permis de demander par quel procédé ils 
comptent arracher les peuples orientayx aux coutumes barbares dont les 
excés épouvantent l’humanite, si ce n'est en les initiant aux vérites immor- 
telles dont la connaissance a formé nos meurs et sert de base & uotre ordre 
social? en admettant méme qu'il soit possible de faconner les Indiens a la 
pratique des arts et de l'industrie, 4 quoi aboutirait ce progrés matériel, si 
ce n'est a fournir pour J’attaque, 4 ces cruels adversaires, des forces égales 
a celles qui servent encore a les contenir. 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 185 


I! y a deux choses que !'on chercherait vainement d'une extrémité de la 
terre a l'autre, deux choses qui: n'existent pas: c’est une société non chré- 
tienne ov la civilisation soit en progrés, et une société chrétienne au sein 
de laquelle Ja civilisation soit menacée par des chrétiens fidéles. Toutes les 
déclamations humanitaires et soi-disant philosophiques n'y peuvent rien; 
l'évidence est 14, elle parle plus haut que les systémes; Ja bonne foi com- 
prend son langage et s'incline devant son irrésistible autorité. Que conclure 
de cette lecon de l’expérience universelle, si ce n'est que le premier soin 
d'un gouvernement chrétien, en établissant des rapports avec un peuple 
étranger aux lumiéres de I’Evangile, doit étre de les lui enseigner, sous 
peine d’avoir tét ou tard a soutenir contre ce peuple une guerre d’extermi- 
nation. 

La tache dtait plus ardue aux Indes que partout ailleurs, en raison des 
castes qui séparent profondément les éléments de cette innombrable popu- 
lation; mais, toutes formidables qu’elles fussent, ces difficultés étaient-elles 
insurmontables? Les travaux de saint Frangois Xavier, de ses compagnons 
et de ses successeurs, Jes succés qu'ils obtinrent 4 une époque ot I'Inde 
n’était pas soumise, comme aujourd'hui, 4 la domination d’une puissance 
chrétienne, offraient 4 M. de Warren une source d’étude qui aurait admira- 
blement complété son beau travail. Espérons qu'une quatriéme édition lui 
fournira prochainement l'occasion de combler cette lacune, et le public alors 
nous saura gré de |'avoir signalé. 

En somme, M. de Warren ne croit pas Ja situation des Anglais aux Indes 
scrieusement compromise; il pense qu’avec un systéme de modération et de 
justice bien compris, bien appliqué, tout pourrait étre facilement réparéd, et 
il termine en engageant la presse britannique 4 faire tréve a ses fureurs ven- 
geresses pour guider }’opinion du pays vers un but plus noble et plus utile 
que le massacre et l’extermination des Indiens. ; 

Le livre de M. de Warren n'est pas dé ceux dont une analyse rapide puisse 
donner une suffisante idée; il est rempli de renseignements sur la géogra- 
phie, la statistique, I’histoire, |’administration, l’armée, les mceurs, ren- 
seignements qu'il faut étudier avec soin, et qui font de cet ouvrage un guide 
indispensable entre les mains de quiconque veut suivre les péripéties émou- 
vantes du grand drame indien. 

Les opinions et les jugements de !’auteur pourront soulever des contro- 
verses. Nous aurions bien pour notre compte quelques objections a Jui pré- 
senter, quelques réserves a faire, soit sur le mérite exagéré de certains 
personnages politiques de la Grande-Bretagne, soit sur la part trop restreinte 
faite a l’influence musulmane dans la conflagration indienne; mais ce sont 
la des critiques de détail qui ne sauraient disputer au livre de M. de Warren 
la place importante qui lui appartient, au premier rang des publications 
destinées 4 faire connaitre I'Inde, ses habitants et |’administration anglaise. 


J. pe Berrov. 








18% BIBLIOGRAPIIIE FRANCAISE. 


DISCOURS PRONONCE A LA BENEDICTION DE L’EGLISE NOTRE-DAME DE GENEVE, 
par M. l’abbé Measutop. — Paris, Gaume fréres et Douniol. 


Oserai-je dire que la France connait mal Genéve? Rien de plus singulier, 
rien de plus vrai. Comment connaitre une ville sans savoir ce qu'elle a ét6? 
Tout le monde a vu Genéve; qui sest donné la peine d’étudier son histoire? 
On sait en gros que Genéve a été catholique et qu’elle a cessé de I'étre au 
temps de Calvin. Que sait-on de plus? Pas grand'chose. 

Et pourtant, Ihistoire compte peu de révolutions plus curieuses que 
celle-la. 

Au quinziéme siécle, le Léman était un lac savoisien, le pays de Gex et le 
pays de Vaud, comme le Chablais et le Genevois, obéissaient 4 Monsieur de Sa- 
voie; 4 Genéve méme, la puissance du Duc-Vidame était grande. Faut-il s’en 
étonner? Les populations des deux rives du lac n’étaient-elles pas un méme 
peuple, ayant une méme origine gauloise et parlant la méme langue depuis 
des siécles? 

Les désastres qui emportérent Ja maison de Bourgogne eurent leur contre- 
coup sur le Léman; Ja maison de Savoie expia, par la perte du pays de 
Vaud, son alliance avec Charles le Téméraire. Mais ce fut la Réforme qui 
acheva de rompre le lien qui unissait les populations riveraines. Berne, ac- 
quise a la révolution religieuse, pesa de tout son poids sur Genéve ct l'en- 
traina : grace a cet appui, le parti de Ja Commune se trouva plus fort que 
celui du Prince-Evéque, et la révolution fut confirmée: ot trouver contre 
un souverain ecelésiastique un meilleur drapeau que la Réforme? 

Ce mouvement toutefois était moins religieux que politique. Il appartenait 
a Calvin d’en changer profondément le caractére. 

Batie dans une situation admirable, aux confins de deux grands pays, 
Genéve arrétait naturellement dans ses murs les religionnaires fugitifs de 
la France et de I'Italie. Conquise aux idées nouvelles par des prédicateurs 
étrangers, elle fit une large part aux nouveaux-venus, qui bientét parlérent 
en maitres. L’abolition de la messe avait fait émigrer un bon nombre d’ha- 
bitants; des réfugiés avaient pris leur place. Calvin, l'un deux, se fit le 
théologien, puis bientét le législateur et le censeur de Genéve. Les anciens 
habitants résistérent : en s’émancipant de |’autorité épiscopale, ils n’avaient 
pas entendu renoncer aux meeurs faciles de leur pays ni a Ja jovialité tra- 
ditionnelle de la Savoie. Un instant méme ils furent les plus forts, et Calvin 
fut banni. Mais le flot des réfugiés continuait de monter et de grossir; trois 
ans aprés l’exil de leur chef, ils obtinrent son rappel, et les Libertins, a 
leur tour, durent quitter la place. 

C'est ainsi que Genéve renouvelée cessa d'étre savoisienne pour devenir 
la ville de Calvin. Aprés I expulsion successive des catholiques et des Liber- 
tins, les anciens habitants avaient comme disparu; les huit dixiémes de la 
population se composaient de réfugiés. Esprit formaliste et absolu, Calvin 
pétrit et moula pour ainsi dire 4 son effigie cette nationalité artificielle. Elle 
data de lui, de Jui seul, et garda fidélement son empreinte. Ajoutons qu'elle 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE, 185 


eut ses jours de prospeéritée et d’illustration. Elle eut son patriotisme, dont 
le fond était l’aversion et l’exclusion de la messe. 

L’homme s’agite, mais Dieu le méne. La Providence avait ses desseins. 
Deux siécles et demi passérent ainsi. Tout 4 coup Gendve se donne a la 
Révolution francaise, et, chose singuliére ! cette révolution faite homme dans 
la personne de Napoléon rétablit Ja messe dans la Rome de Calvin. 

Ce n’est pas tout. Napoléon tombé, Genéve devient un canton suisse; mais 
Yacte du congrés de Vienne qui constitue le nouvel Etat lui impose Ja tolé- 
rance du catholicisme. Trente ans s’écoulent; une revolution nouvelle donne 
Genéve aux Radicaux, et les Radicaux font sauter les ouvrages élevés de main 
d’homme qui en faisaient une ville forte, la citadelle du protestantisme, 
une cité artificielle, exclusive et murée. Et tout aussitét la force des choses 
reprend son cours; le bassin du Léman recoit ses affluents naturels, ses af- 
fluents savoisiens et francais; Genéve redevient ce que Dieu |’avait faite. 

Notre-Dame de Genéve répond précisément aux exigences morales de 
cette situation si nouvelle. Certes, i) est légitime decraindre que le lien mo- 
ral ne manque au faisceau, et qu'il n'y ait 1a qu'une juxtaposition confuse 
d’éléments hétérogénes dans une ville cosmopolite. Tous les hommes de 
bien, quelle que soit leur communion, doivent donc souhaiter que Ja Reli- 
gion s’empare des nouveaux habitants pour faire germer dans leurs 4mes la 
force morale déposée en eux dans leurs jeunes années et pour préparer a 
Genéve des citoyens vraiment dignes d’un pays chrétien. Tous les hommes de 
bien, quelle que soit leur communion, auront (j’en ai la confiance) accueilli 
avec sympathie ces paroles, qui sont le texte du discours de M. Mermillod : 
« Samuel entrait a Bethléem. Les vieillards de la ville Vinterrogeaient : 
« Votre arrivée est-elle pacifique? » Et il répondit : « Elle est pacifique; je 
« viens offrir un sacrifice au Seigneur; sanctifiez-vous, venez vous unir a 
< Moi. > | 

A un autre point de vue, 4 un point de vue plus général et nop moins 
élevé, c’est un grand événement que l’inauguration de Notre-Dame de Ge- 
néve. Comme |'a si bien dit M. Mermillod: « Il y a bien des siécles que 
V'Eglise catholique se montre plus forte que le temps et supérieure aux reé- 
volutions humaines. II y a bien des siécles qu'elle donne aux nations de ces 
témoignages de vitalité et de durée; mais le moindre de tous ne sera pas 
cette restauration de la vie catholique dans Genéve, restauration opérée par 
la seule force du droit et de la liberté. » Beaucoup de catholiques oublient 
trop la situation de leurs fréres dans les Etats protestants, en Angleterre, 
en Ecosse, en Irlande, dans les Pays-Bas, en Prusse, en Suisse, aux Etats- 
Unis. On oublie trop combien la liberté Jeur est précieuse, quoique trop 
souvent incompléte ou méconnue. On triomphe des défaillances et des in- 
justices des gouvernements dits parlementaires 4 Bruxelles et 4 Turin; com- 
ment ne voit-on point ce que nos fréres de Belgique et de Piémont auraienta 
perdre s’ilsavaient 4 subir le joug d’adversaires affranchis de tout contre-poids 
et de tout contréle? « Oui, s’écrie M. l'abbé Mermillod, I'Eglise catholique, 
pour vivre, pour se répandre, pour convaincre, pour conquerir les dmes, na 
besoin que de la liberté; elle le prouve a Genéve, comme elle le prouve a 
Londres, 4 Edimbourg, 4 New-York ct en Hollande. Mais il n’y a pas de lieu 


186 RIBLIOGRAPHTIE FRANCAISE. 


ou il nous plaise de le proclamer plus haut que dans cette ville o& l'on a si 
souvent affirmé que les catholiques sont les enfants du despotisme, qu'ils 
ne sauraient vivre sans l'appui d’un pouvoir humain, enfin qu'il n’y avait 
qu’a faire luire le soleil de la liberté moderne pour les voir rentrer dans le 
néant. » 

Le discours de M. Mermillod se refuse 4 l'analyse, il faut le lire; tout y 
est dlan, tout y est effusion. Remercions Dieu de ce qu’il a envoyé & la po- 
pulation catholique de Genéve, naguére encore si dédatgnée de nos fréres 
séparés, un homme qu'elle a porté dans son sein et qui est hien Je fruit de 
ses entrailles, mais qu’envieraient 4 Genéve les cités les plus privilégiées. 
Félicitons-les de posséder une parole si suave, un orateur d'une grace 
d’imagination. toute savoisienne et toute charmante, un vrai fils.de saint 
Frangois de Sales par lintelligence comme: par le copur. 

Félicitons-les, mais surtout venons-leur en.aide. La France, qui a élevé 
le sanctuaire de Ja Salette et celui du Sacré-Coeur de Moulins, est loim certes 
d’ayoir fait ce qui est en elle pour Notre-Dame de Genéve. Cette église est 
batie, et c’est la merveille de |’art chrétien au dix-neuviéme siécle; elle est 
batie, mais elle n’est point entiérement payée. C'est bien le moins que la 
France, quia regu de Genéve sainte Clotilde et qui, en retour, lui a envoyé 
Calvin, aide nos frares de Genéve a s'acquitter envers Celle que tous les 
stécles SPRENTORE bienheureuse. 


Fursser. 





CEUVRES DU R. P. LACORDAIRE. nouvelle édition. Poussielgue-Rusend, rue Saint-Sul- 
pice, 23. Paris, 6 vol. , 


ay; 


Les lecteurs du Correspondant apprendront avec intérét qu’une nouvelle 
édition des wuvres du R. P. Lacordaire a paru vers le commencement 
de ce mois; édition qui réunit pour la premiéte fois tout ce que I’éloquent 
religieux a publié jusqu’a ce jour. 

Nous nous sommes fait un honneur de leur apporter sans retard cette 
heureuse nouvelle. Invités 4 leur présenter prochainement une étude plus 
approfondie sur les caractéres apologétique et politiqde des écrits du P. 
Lacordaire, nous voulons’ seulement aujourd’ hui Jeur faire connaitre dans 
quelques détails ordre et la disposition des six volumes dout se compose la 
nouvelle édition. 

Le premier volume contient la Vie de ‘saint Dominique, précédé du Mé- 
moire pour le rétablissement en France dé J’ordre des Fréres Précheurs. Cet 
ouvrage introduisait naturellement tous les travaux de |’illustre dominicain. 
Les second, troisiéme et quatriéme volumes renferment les conférences de 
Notre-Dame, inaugurées en 1835, sous Ja présidence de Mgr de Quélen, 
interrompues plutét que terminées a Paris en 1854, reprises et achevées 4 
Toulouse en 1854. 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 487 


Nous ne pouvons entreprendre de rien dire ici sur les conférences de 
Notre-Dame, et nous ne cédons méme pas au témeéraire désir d’en faire 
up éloge trop inutile. 

Les conférences de Toulouse succédent aux conférences de Notre-Dame, 
comme dans la religion chrétienne les vertus terminent les dogmes. Jusque- 
la le R. P. Lacordaire n’avait considéré la perfection morale du christia- 
nisme que d'une. maniére exclusivement dogmatique. II s’agissait toujours 
de démoatrer la-divinité de la doctrine. A Toulouse, le point de.vue du pré- 
dieateur a changé. Il ne regarde plus les vertus chrétiennes en tant qu’elles 
convergent vers Diew leur principe, mais en tant qu’elles s’épanouissent en 
l'homme lear théatre et leur sujet; il ne cherche plus 4 démontrer par.leur 
bienfaisant éplat. la divinité de la religion chrétionne : cette :démonstration 
est faite; il veut prouver qu'elles renferment seules fe Seoret du bonheur, 
du véritable bonheur, de te-saliiteté sur la terre. 

Le cinquiéme volume s’ouvre par les conférences de Toulouse, réunies 
pour Ja premiére fois dans l'ensemble des couvres du R. P. Lacordaire. Il 
contient en outre et dans l’ordre ot nous les nommons, les discours ou écrits 
suivants: Le Discours pour Ja translation du chef de saint Thomas d’A- 
quin; le Panégyrique du bienheureux Fourier; le Discours sur la loi de 
Vhistofre, prononcé le 2 juillet 1854 ja l'académie de Ségislation de Tou- 
louse; le ‘Discours prononeé a |’école de Sordze; une Etude sur I'église et 
empire romain au quatriéme siécle, a occasion du remarquable ouvrage 
de. M..le:prince de Broglie sur ce sujet; enfin la Vie de Frédéric Ozanam. 

Tous ces écrits sont, comme les conférences de Toulouse, groupés pour la 
premidre fuis dans ja nouvelle edition. 

Op a réuni dans le sixiéme volume, sous le titre de Mélanges, les écrits 
détachés que contenaient les éditions anciennes, auxquelles toutefois on a 
joint nouvellement une notice funébre sur Marc-René, comte de Montalem- 
bert, et le Discours prononcé devant la chambre des pairs, dans l’affaire de 
Iéeole libre, le 19 septembre 1854. Avec ces deux écrits le sixiéme volume 
renferme les Considérations sur le systéme philosophique de M. de la Mennais; 
la Lettre sur le Saint-Siége; le Discours sur Ja vocation de la nation frangaise, 
et les Eloges funébres de Mgr de Forbin-Janson, du général Drouot et 
de Daniel O’Connell. 

Nous tenons 4 ajouter que Ja nouvelle édition, dont nous faisons connaitre 
les avantages, est double et permet de choisir entre deux formats, |’un grand 
et beau, assez semblable a l’ancien format pour qu’il puisse servir 4 le com- 
pléter, autre plus modeste, par cela méme d'un prix moins élevé, acces- 
sible a Vétudiant, a I’artiste, nous voudrions pouvoir dire 4 l'ouvrier, 
cet ouvrier intelligent qui lit et qui juge, a cet ouvrier que l'on a déshabitué 
de Jésus-Christ, et qui s’étonnerait de sa fatale erreur s'il pouvait entendre 
ce langage chrétien, si male et si libre : Noble et bien-aimé frére qui grandit 
loin de nous, sans nous! Qui nous donnera de savoir écrire pour lui? Qui 
nous donnera de l’atteindre et de parvenir 4 lui prouver que nous |’aimons’? 


L’abbé Henn: Peareyve. 


188 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


Les lecteurs du Correspondant nous sauront gré de leur annoncer un 
nouvel ouvrage de M. le comte de Champagny. Cet ouvrage, qui forme le 
complément naturel et nécessaire du beau livre des Césars, a pour titre : 
Rome et la Judée au temps de la chute de Néron (4 vol. in-8° chez Lecoffre). 
C’est l'histoire des derniers jours du peuple déicide et le tableau de sa dé- 
composition morale, aprés celui de sa ruine politique. Les pages curieuses 
que nous avons publides dans notre dernier numéro sous le titre : Situation 
du peuple juif aprés la chute de Jérusalem, forment un des chapitres de cet 
ouvrage et donnent une idée de l'intérét qu’il présente. 


Depuis longtemps les Discours, les Mandements et les Instructions pastorales 
de Mgr l’évéque de Poitiers étaient demandés de divers points de la France et de 
}’étranger, sans qu’il ft possible de satisfaire 4 ces demandes réitérées. La plu- 
part de ces publications pastorales, quoique tirées 4 un grand nombre d'exem- 
plaires, s'étant écoulées au moment de leur apparition, il était devena impossible 
de répondre aux désirs du public. 

Deux volumes in-8°, formant ensemble 1250 pages sur papier glacé, contiennent 

.non-seulement tous les écrits du prélat qui ont été imprimés, mais, en outre, ses 


discours inédits. On les trouvea Paris, chez A. Bray, et 4 Poitiers, chez H.Oudin. 
Prix, 12 fr. 


Le Créateur et la Créature ou Merveilles de l'amour divin, dernier ouvrage 


du R. P. Fapes, vient de paraftre a la librairie A. Bray. 2 vol. in-42, 5 fr., ouun 
seul vol. in-{2, 3 fr. 50 c. 


L'un des gérants : CHARLES DOUNIOL. 


TE TI EE ET TE I REO IT IT TT ATES 


PARIS. — INPRIMERIE SINON-RAGON ET COMP., RUE D'ERFOATH, 1. 





LETTRES INEDITES 
DE FREDERIC OZANAM’ 


En publiant huit volumes des ceuvres de Frédéric Ozanam, on avait 
reservé ses lettres, qui n’étaient pas encore recueillies, décidé a ne 
livrer & tous l’épanchement intime de son Ame que si l’oubli, la dure 
et habituelle conséquence de la mort, semblait un jour menacer sa 
mémoire bien-aimée. 

Il n’est pas nécessaire de la faire revivre, l'amour est plus fort que 
la gloire pour retenir les cceurs. Mais les vifs regrets des amis de 
Frédéric Ozanam, les conseils, l'insistance méme de plusieurs, déci- 
dent aujourd’hui la publication de quelques-unes de ces lettres. 

On les donne & ses amis; habitués a ce doux commerce, ils retrou- 
veront Jes accents de son ame, qui avait touché et soutenu la leur. 

Ceux qui ne l’ont pas connu apprendront  !’aimer, peut-étre méme 
a partager des convictions qu'il honora et qu'il servit. 

Mais, par-dessus toutes choses, que la foi qui remplit ces pages al- 
fermisse ceux qui croient, qu’elle éclaire et attire ceux qui ne la pos- 
sedent pas. 

On n’a pas eu la pensée d’ajouter a la gloire littéraire de Frédéric 


‘Frédéric Ozanam jouit d'un privilége rare et mérité. Sa mémoire est aimée 
autant que l’était sa personne. Une tendresse intarissable et délicate, qui se trahit 
au soin méme qu'elle prend a se cacher, des amitiés fidéles, veillent sur cette mé- 
moire que sa gloire suffiraita garder, et, chaque jour plus inconsolables, elles 
sont plus empressées d’arracher a l’oublice que la morta laissé subsister d'un 
maftre si cher. Les (Euvres complétes ont manifesté l’écrivain, le savant, l’ora- 
teur, le croyant; i] restaita pénétrer dans l’intimité de Phomme, en recevant la 
confidence de ses lettres familiére:. Dans les moindres ébauches tracées par un 
véritable artiste, dans les moindres actions d'un chrétien sincére, on sent le godt 
habituel de la perfection. Artiste et chrétien, Ozanam a imprimé ce caractére au 
plus simple billet sorti de sa plume. Les lettres que nous publions aujourd'hui, 
et que le public nous remerciera d’avoir sollicitées avec instance, feront sou- 
haiter de les connaftre toutes; peut-éirece voeu sera-t-il exauce. 

. (Note de la Rédaction.) 

x. sis. 7. wM, (XLM* DE LA COLLect.: 25 réivitin 1858. 2° iv. 45 


490 LETTRES JNEDITES 


Ozanam, mais de multiplier le bien qu’il a fait; demandant a Dieu de 
rendre une mémoire si chére, bienfaisante et féconde, afin qu’a la 
derniére heure, le maitre ayant assemblé ses serviteurs ‘et fait rendre 
les comptes, celui- -ci puisse dire : « Seigneur, voila votre denier gui 
en a produit dix autres. » 

On laisse envoler ces pages avec l’indéfinissable et tendre regret 
qui suit les choses intimes hors du foyer domestique, mais avec con- 
fiance. Un soulfle divin saura porter ces grains de vérité dans quelque 
terre lointaine et ignorée, ou ils germeront cachés sous la bénédiction 
de Dieu. 


ee nm a eee 


I 


Le chotx que !’on a fait est court : ce sont quatre lettres, quatre fleurs 
cueillies aux divers iiges de sa vie. 

La premiére a été écrite 417 ans: on y retrouve Jes vastes pensées d'un 
grand ceeur, au milieu de la familiarité d’une causerie d’étudiant. Des deux 
amis auxquels est adressé cet entretien, aucun n’a survécu, et, par une sin- 
guliére destinée, l'un est mort ministre, l'autre 4 |"hépital. 


AM. H. Fortoul, étudiant en droit, d Paris. 
Lyon, 15 janvier 4851. 
Mes bons amis, 


Je dois 4 F... une lettre, 4 H... une réponse, et ce que je voulais 
dire & l'un, j’avais besoin de le dire aussi 4]’autre.'D’ailleurs, vous étes 
assez liés pour ne point avoir de secret entre vous. Vous ne recevrez 
donc qu'une lettre, mais aussi vous la recevrez grande, ample, pleine 
de paroles, sinon de pensées : vous aurez bonne mesure. 

Or donc la lettre d'H... m’a appris que vous jouissiez tous deux 
d'une fort bonne santé, je vous en félicite: l’4me est bien plus & son 
aise quand le corps est dispos, et l’on étudie avec hien plus de facilité, 
de persévérance et de fruit quand la douleur ne vous assiége pas 
matin et soir de ses importunités. 

Mais, si vos organes sont bien portants, si le cerveau est libre, 1 
parail, d’aprés la lettre de l'ami H..., que c'est votre 4me qui souffre, 
c’est votre pensée qui est malade, c’est votre coeur qui est terriblement 
inquiet dans l’attente des choses qui vont arriver : suspendus entre un 
passé qui s’écroule et un avenir qui n'est pas encore, vous vous tour- 
nez tant6t vers l’un pour lui adresser un dernier adieu, tantét vers I’au- 
tre pour lui demander : Qui es-tu? Et, comme il ne répond point, vous 
vous efforcez de pénétrer ses mystéres; votre esprit s agite en mille 





DE FREDERIC OZANAM. 191 


sens, se ronge, se dévore, et de la résulte un malaise invincible, inex- 
primable. Au milieu de ces travaux intellectuels, au milieu de cette 
agitation profonde qu’éprouve comme vous toute la capitale, vous son- 
gez 2 ce petit Ozanam, anciennement votre camarade de collége, 
aujourd'hui pauvre clerc de la basoche, maigre disciple de la philoso- 
phie, et vous voulez savoir ce qu’il pense, ce qu’on pense autour de 
lui? 

Ce qu’on pense autour de moi ? Je vous avoue que j'aurais bien dela 
peine @ vous en rendre compte. Je crois cependant qu’ parler d’une 
maniére philosophique en province on ne pense pas, ou du moins on 
pense fort peu. On vit une vie industrielle, matérielle méme ; chacun 
avise 4 sa commodité personnelle, 4 son bien-étre particulier ; et puis, 
quand messire I'acmp est satisfait, quand Ie coffre-fort est plein, on fait 
de la politique 4 \’entour des cheminées ou des tables de billard, on 
parle beaucoup de liberté sans y rien comprendre, on vante la conduite 
de la garde nationale et des écoles aux journées de décembre; mais on 
ne se soucie gucre des protestations, proclamations de MM. del’Ecole de 
droit ; on les blame fort de vouloir gouverner le gouvernement et d’es- 
sayer d’implanter leur petite république au milieu de notre monarchie. 
L’ordre matériel, une liberté modérée, du pain et de!’argent, voila tout 
ce qu'on veut; on est fatigué des révolutions, c’est du repos qu’on 
désire; en un mot, nos hommes de la province ne sont point des 
bommes du passé ni des hommes de |’avenir, ce sont des hommes du 
présent, les hommes de la bascule, comme dit la Gazette. 

Tels sont mes entourages; et puis vous voulez que je vous dise ce 
que je pense, moi, pauvre petit nain, qui ne vois les choses que de loin 
et a travers les récits souvent trompeurs des journaux et les raisonne- 
ments plus absurdes encore de nos politiques, comme a travers une 
mauvaise lunette. Entouré que je suis de mille opinions directement 
contradictoires qui assiégent sans cesse mes oreilles de leurs arguments 
réciproques, j'ai déja bati vingt systemes dont aucun n’a pu subsister; 
J'ai fait cent conjectures que Jes événements sont venus démentir, et 
voila que, maintenant, las de politiquer, de deviner, je regarde jouer 
la charade en action et j’attends qu'on dise tout haut le mot de l’énigme. 

En attendant, prendre patience, lire les nouvelles simplement pour 
savoir ce qu'on devient, me tenir autant que possiblerenfermé dans ma 
sphére iodividuelle, me développer a \’écart, étudier beaucoup mainte- 
nant en dehors de la société pour pouvoir y entrer ensuite d'une maziére 
plus avantageuse pour elle et pour moi: voila le plan que j'ai eu besoin 
de former, que M. Noirot m’a encouragé 4 exécuter, et que je vous 
conseille d’adopter aussi, mes bons camarades; car, en conscience, 
hous sommes encore trop verts, nous ne sommes point encore assez 
nourris de la séve vivifiante de la science pour pouvoir offrir des fruits 


192 LETTRES INEDITES 


mirs a la société. Hatons-nous, et, pendant que la tempéte renversera 
bien des sommités, grandissons dans l’ombre et le silence pour nous 
trouver hommes faits, pleins de vigueur, quand les jours de transition 
seront passés et qu’on aura besoin de nous. 

Quant 4 moi, mon parti est pris, ma tache est tracée pour la vie; et, 
en qualité d’ami, je dois vous en faire part. 

Comme vous, je sens qne le passé tombe, que les bases du vieil édi- 
fice sont ébranlées et qu’une secousse terrible a changé la face de Ja 
terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines? La société doit-elle rester 
ensevelie sous les décombres des trénes renversés, ou bien doit-elle 
reparaitre plus brillante, jeune et belle? Verrons-nous Calum novum 
et novam terram? Voila la grande question. Moi qui crois 4 la Provi- 
dence et qui ne désespére pas de mon pays comme Ch. Nodier, je 
crois 4 une sorte de palingénésie. Mais quelle sera la forme, la loi de 
la société nouvelle? Je n'entreprends pas de le décider. 

Néanmoins ce que je crois pouvoir assurer, c est qu'il y a une Pro- 
vidence et que cette Providence n’a pu abandonner pendant six mille 
ans des créatures raisonnables, naturellement désireuses du vrai, du 
bien et du beau, au mauvais génie du mal et de l'erreur; que, par 
conséquent, toutes les créances du genre humain ne peuvent pas étre 
des extravagances, et qu’il y a eu des vérités de par le monde. Ces 
vérités, il s'agit de les retrouver, de les dégager de l’erreur qui les 
enveloppe ; il faut chercher dans les ruines de |’ancien monde la 
pierre angulaire sur laquelle on reconstruira le nouveau. Ce serait 4 
peu prés comme ces colonnes qui, selon les historiens, furent élevées 
avant le déluge pour transmettre le dépét des traditions 4 ceux qui 
survivraient, comme l’arche qui surnageait & travers les eaux emportant 
avec elle Jes péres du genre humain. 

Mais cette pierre d’attente, cette colonne de traditions, cette barque 
de salut, od la chercher? Parmi toutes les idées de l'antiquité, oi: 
déterrer les seules vraies, les seules légitimes? Par of commencer, 
par ou finir? 

Ici je m’arréte et je réfléchis : le premier besoin de l'homme, le 
premier besoin de la société, ce sont les idées religieuses : le coeur a 
soif de \'infini. — D’ailleurs, s'il est un Dieu, s il est des hommes, il 
faut entre eux des rapports, — donc une religion, — par conséquent 
une révélalion primitive, — par conséquent encore, il est une religion 
primitive antique d'origine, essentiellement divine, et par la méme 
essentiellement vraie. 

C’est cet héritage transmis d’en haut au premier homme et du pre- 
mier homme & ses descendants que je suis pressé de rechercher. Je 
m’en vais donc a travers les régions et Jes siécles, remuant la poussiére 
de tous les tombeaux, fouillant les débris de tous les temples, exhu- 


DE FBEDERIC OZANAM. 193 
mant tous les mythes, depuis les sauvages de Cook jusqu’a I’Egypte de 
Sésostris, depuis les Indiens de Wishnou jusqu’aux Scandinaves d'Odin. 
SJ’examine les traditions de chaque peuple ; je m’en demande la raison, 
l’origine, et, aidé des lumiéres de la géographie et de Vhistoire, je 
reconnais dans toute religion deux éléments bien distincts: un élé- 
ment variable, particulier, secondaire, qui a son origine dans les cir- 
constances de temps et de lieu dans lesquelles chaque peuple s’est 
trouvé, et un élément immuable, universel, primitif, inexplicable & 
Vhistoire et a la géographie ; et, comme cet élément se retrouve dans 
toutes les croyances religieuses et apparait d’autant plus entier, d’au- 
taat plus pur, qu’on remonte & des temps plus antiques, j’en conclus 
que c'est lui seul qui régna dans les premiers jours et qui constitue la 
religion primitive. J’en conclus par conséquent que la vérité religieuse 
est celle qui, répandue sur toute la terre, s'est retrouvée chez toutes 
les nations, transmise par le premier homme & sa postérité, puis cor- 
rompue, mélée 2 toutes les fables et a toutes les erreurs. 

Voila le besoin que je sentais dans la société et dans moi ; j’en sen- 
tais un tout & fail analogue ; il me fallait quelque chose de solide ot 
m’atiacher et prendre racine pour résister au torrent du doute. Et 
alors, 6 mes amis! mon 4me est remplie de joie et de consolation : 
car voila que par les forces de sa raison elle a retrouvé précisément 
ce catholicisme qui me fut jadis enseigné par la bouche d’une excel- 
lente mére, qui fut si cher & mon enfance, et qui nourrit si souvent mon 
esprit et mon coeur de ses beaux souvenirs et de ses espérances plus 
belles encore | Le catholicisme avec toutes ses grandeurs, avec toutes 
ses délices. Ebranlé quelque temps par le doute, je sentais un besoin 
anvincible de m’attacher de toutes mes forces 4 la colonne du temple, 
dat-elle m’écraser dans sa chute; et voila qu’aujourd’hui je la retrouve, 
cette colonne appuyée sur la science lumineuse des rayous de la sagesse, 
de la gloire et de la beauté ; je la retrouve, je l’embrasse avec eathou- 
siasme, avec amour. Je demeurerai auprés d’elle, et de 1a j’élendrai 
mon bras, je la montrerai comme uo phare de délivrance 4 ceux qui 
flottent sur la mer de la vie. Heureux si quelques amis viennent se 
grouper autour de moi! Alors nous joindrions nos efforts, nous crée- 
rions ensemble, et d'autres se réuniraient a nous, et peut-étre la société 
se rassemblerait-elle un jour tout entiére sous cette ombre protectrice; 
le catholicisme plein de jeunesse et de force s’éléverait tout & coup sur 
le monde et se mettrait & la téte du siécle renaissant pour le conduirea 
ja civilisation, au bonheur! O mes amis! je me sens ému en vous 
parlant, je suis tout plein de plaisir intellectuel : car l’ceuvre est magni- 
fique et je suis jeune; j’ai beaucoup d’espoir, et je crois que le temps 
viendra ow j'aurai nourri, fortifié ma pensée, oi je pourrai |’exprimer 
dignement. 


194 LETTRES INEDITES 


Oui, les travaux préliminaires m’ont déja découvert la vaste per- 
spective que je viens de vous découvrir et sur laquelle mon imagina- 
tion plane avec transport. Mais c’est peu de contempler la carriére 
que j'ai 4 parcourir: il faut se mettre en chemin, car l'heure est venue; 
et, si je veux faire un livre 4 trente-cing ans, je dois commencer & dix- 
huit les travaux préliminaires qui sont en grand nombre. 

En effet, connaitre une douzaine de langues pour consulter les sour- 
ces et les documents, savoir assez passablement la géologie et l’astro- 
nomie pour pouvoir discuter les systémes chronologiques et cosmogo- 
niques des peuples et des savants, étudier enfin l'histoire universelle 
dans toute son étendue, et I’histoire des croyances religieuses dans 
toute sa profondeur : voila ce que j'ai a faire pour parvenir a l’expres- 
sion de mon idée. 

Vous vous récriez sans doute, vous vous moquez de la témérité de 
ce pauvre Ozanam, vous songez 4 la grenouille de la Fontaine et au 
ridiculus mus d’'Horace. Comme vous voudrez! Moi aussi j'ai été étonné 
dle ma hardiesse ; mais qu’y faire? Quand une idée s’est emparée de 
vous depuis deux ans et surabonde dans l'intelligence , impatiente 
quelle est de se répandre au dehors, est-on maitre de laretenir ? Quand 
une Voix vous crie sans cesse: Fais ceci, je le veux! peut-on lui dire de 
se taire? Une phrase insérée il y a quelque temps dans |’ Abeille m’a 
toujours frappé :. Pauvres savants, si..... (vous feriez sur la mythologie 
un owvrage gracieux comme Télémaque, profond comme I'Esprit des lois); 
et voila en deux mots ce que j'ai l’ambition, l’ambition folle peut-étre, 
de vouloir réaliser. Au reste, }’al communiqué ma pensée a M. Noirot, 
qui m’a fort encouragé & accomplir ‘mon plan ; et, comme je lui témoi- 
gnais que je craignais de trouver la charge trop lourde pour moi, il m’a 
assuré que je trouverais bien des jeunes gens studieux préts 4 m’aider 
de leurs conseils et de leurs travaux : alors j'ai pensé & vous, bons amis. 

Je voudrais vous dire encore bien des choses ; mais le départ du 
porteur de la lettre ne m’en laisse pas le témps. Une autre fvis, je vous 
parlerai de ma maniére de penser sur le saint-simonisme ; il ne prend 
point ici, et l'on n’en pense pas généralement d’une maniére favorable. 

Veuille F..., me répondre bientét et me porter conseil. 

Mon petit frére Charlot a écrit & H...; mais je n’ai pas le temps d’in- 
sérer sa petite lettre, que je n’ai pas sur moi. 

Adieu; bien des choses aux camarades de Paris. A vous l’amitié 
sincére de votre compagnon de collége. 


A. F. QOzanam. 


Nous pensons bien souvent 4 vous: ne nous oubliez pas. 


DE FREDERIC OZANAM. 493 


Cette seconde lettre fut écrite par Ozanam prés de dix années plus tard ; il 
venait de perdre sa mére. | 


AM. R., au séminaire de Saint-Sulpice. 


Lyon, le 10 novembre 1839. 
Mon cher ami, 


Votre lettre consolatrice est venue me visiter & la campagne, ou mes 
fréres et moi nous nous étions retirés pendant quelques jours pour le 
besoin de nos sautés et pour le repos de nos cceurs. Vos paroles sont 
descendues dans ma solitude, comme la voix de l’Ange qu’entendit 
Agar au désert : car il ya quelque chose d’angélique, c’est-a-dire de 
fraternel et de supérieur tout a la fois dans l'accent d’un ami comme 
vous. Aux épanchements d'une affection toute cordiale vous mélez 
déja l'autorilé de votre ministére; vos avis ont cette force bienfaisante 
qui contraint |’’me a s’ouvrir pour les recevoir, et 4 se laisser guérir. 

Ma mére était bien mal la derniére fois que jeus le bonheur de vous 
voir : néanmoins je ne m’altendais pas 4 une si prompte catastrophe. 
Je pensais la conserver encore tout I’hiver, et je m’élais altaché avec 
toute Vopiniatreté du désespoir a cette supréme illusion. C’est donc 
avec une angoisse inexprimable que je l'ai vue m’échapper, lorsqu’ un 
accés de fiévre, déterminé par la température orageuse des premiers 
jours d’octobre, nous a signalé les approches de la fin. Et cependant 
jes facultés intellectuelles et morales que la maladie avait d’abord 
abatiues semblaient se relever : toutes les fois qu’on lui parlait de Dieu 
et de ses enfants, elle répondait par quelques mots touchants; elle 
comprenait toute la gravilé de sa position, et néanmoins elle était 
calme, sereine, et durant le sommeil le sourire s’épanouissait sur ses 
levres. Les secours de la religion et les consolations de la piété filiale 
entouraient son lit; elle sen montrait heureuse. Et ainsi trois jours et 
trois nuils se passérent. Et la troisiéme nuit je veillais auprés delle, 
lorsque, trouvant sa respiration plus embarrassée, j’appelai mon frére 
ainé qui dormait dans la chambre voisine. Mon petit frére et les do- 
mestiques nous entendirent et se levérent aussi. Nous nous réunimes 
tous au pied de sa couche, et la furent dites les derniéres priéres. Mon 
paavre frére Alphonse donna en pleurant l’absolution avec les indul- 
gences : tout étail consommé, nous |’espérons, non-seulement pour son 
salut, mais encore pour expiation compléte de ses fautes. Il n’y eut 
alors ni convulsion ni soupir; seulement son haleine, qui allait s’affai- 


196 LETTRES INEDITES 


blissant, ne se fit plus sentir. O mon ami ! nous nous relevames orphe- 
lins. Quel moment que celui-la! quelles larmes, quels sanglots! Et 
pourtant je ne sais aussi quelle sérénité intérieure, quel rayon de lu- 
miére au milieu de notre deuil! Puis le jour qui suivit, et les autres 
qui vinrent apres, ce fut encore de méme; et sa sceur et ses fils, et 
tous ceux qui l’avaient aimée, se demandaient comment 1l se faisait 
qu'ils la pleurassent avec tant de douceur et quelle invisible main ver- 
sait tant de baume sur leur blessure! 

Nous n'ignorons pas le danger de ces sortes de canonisations & huis 
clos qui, en glorifiant trop tét les morts, les privent des priéres des 
vivants. Néanmoins notre excellente mére était si pieuse et si chari- 
table, si exempte méme des petites imperfections de son sexe, si 
éprouvée par les chagrins et les souffrances de toute nature, si admi- 
rable dans ses derniers moments, que nous ne pouvons nous empécher 
d’avoir beaucoup d’espérance, et qu’a tous les saints sacrifices offerts 
4 son intention nous avons fait attacher une intention subsidiaire pour 
nos autres parents défunts. Sans doute elle repose dans le sein de 
Celui qu’elle aima, et, lorsque du haut de ces splendeurs divines elle 
nous voit agenouillés encore sous nos crépes funébres, et priant afin 
de lui obtenir la délivrance dont elle jouit déja, sans doute elle nous 
pardonne ce deuil et cette erreur, et elle fait retomber en rosée bien- 
faisante sur des Ames non moins chéres, mais moins heureuses, des 
priéres inutiles pour elle. — C’est dans cette pensée que je viens vous 
demander de joindre vos veeux aux nétres : ils ne seront point perdus. 

D’aillenrs, nous avons bien besoin de cette aumdne spirituelle, nous 
qui restons. Notre age semblerait devoir nous rendre, mon frére ainé 
et moi, plus fermes et plus courageux. Mais nous avons tant vécu de la 
vie de famille, nous nous trouvions si bien sous les ailes de notre 
mére, que jamais nous n’avions quitté sans esprit de retour le nid na- 
tal. Quand il avait fallu nous éloigner, la privation nous faisait appré- 
cier plus vivement ce qui nous manquait; et l'absence nous avait ap- 
pris & aimer mieux encore. Les maladies et les infirmités, qui pouvaient 
nous préparer 4 une séparation, n’ont fait que nous la rendre plus 
cruelle. Les soins qu’elles exigeaient avaient fini par prendre dans nos 
journées une place qui reste vide ou que rien ne remplit de méme. Que 
mes soirées surtout sont sinistres et désolées, quand un ami n’en vient 
pas distraire la tristesse! Mais surtout quelle perte pour les intéréts 
religieux de mon 4me! douces exhortations, puissants exemples, fer- 
veur qui réchauffait mon cceeur tidde, encouragements qui relevaient 
mes forces. Et puis c’était elle dont les premiers enseignements m’a- 
vaient donné la foi, elle qui élait pour moi comme une image vivante 
de la sainte Eglise, notre mére aussi, elle qui semblait la plus parfaite 
expression de la Providence. Aussi le crois me sentir & peu pres 





DE FREDERIC OZANAN. 497 


comme les disciples devaient étre aprés l’Ascension du Sauveur : je 
suis comme si la Divinité s'était retirée d’auprés de moi. Il me semble 
par moment, vous l’avouerai-je, que la foi m’échappe avec celle qui en 
fut pour moi l’interpréte, et que je demeure seul dans mon néant. De- 
puis une semaine je travaille beaucoup; mais le travail qui occupe 
Yesprit ne peut rien pour lecceur. — Oh! demandez pour moi au Sei- 
gneur qu’il m’envoie comme 2 ses disciples orphelins aussi ]'Esprit qui 
console, le Paraclet! Je n’ai pas comme eux une mission extraordi- 
naire a remplir : je ne désire pas les dons miraculeux qu'il leur pro- 
digua. Je voudrais seulement obtenir la force nécessaire pour achever 
mon pélerinage de quelques années, peut-étre de quelques jours, et 
pour finir enfin comme a fini ma sainte mére. 

Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle avec mes vifs remerciments 
pour vous la priére de me rappeler au souvenir de nos amis communs 
du séminaire. Adieu! que votre mére vous soit conservée longtemps. 
Adieu encore. 


Votre frére dévoué en Notre-Seignenr, 
A. F. Ozanan. 


Il 


Ces deux fragments furent écrits sur les cétes de Bretagne, dans un de ces 
moments de calme et de repos que Dieu accorde comme une halte au milieu 
de la vie. 


A. M. Vabbé M... 


Saint-Gildas de Rhuiz, 28 aofit 1850. 
Monsieur et trés-cher ami, 


... Je suis venu chercher Ja paix au bout du monde, sur une poinic 
avancée dans la mer..., sur ce promontoire auquel saint Gildas a donné 
son nom. C’est la que cet homme extraordinaire, fuyant devant l'inva- 
sion anglo-saxonne, vint chercher un asile et écrivit son livre éloquent 
de Excidio Britanniz. Plus tard Abélard y pleurait son exil, et accusait 
la rigueur du ciel, |’Apreté de la terre, la barbarie des habitants, ]'in- 
discipline des moines, moins prompts & chanter matines qu’a pour- 
suivre le cerf et le sanglier dans la forét prochaine. Cependant quel 
lieu plus beau, plus inspirateur pour un philosophe que ces écueils 
éternellement battus des flots, ot l'on peut passer des journées en- 
tiéres 4 contempler |’immensité des cieux et |’immensité de ‘Océan ! 


198 LETTRES INEDITES 


Quelle voix plus éloquente que celle de ces grandes lames qui vien- 
nent l’une aprés l'autre se briser sur la céte 4 grand bruit, comme pour 
proclamer la toute-puissance de celui qui les arréte la! Souvent devant 
ce spectacle nos controverses me semblent comme !’écume des vagues 
que je vois jaillir jusqu’au-dessus des rochers; on dirait qu’elles vont 
tout submerger; une heure aprés, la marée est descendue, le soleil a 
séché la pierre humide, et il ne reste plus de trace de leur passage... 


AM. C. H. 0. 


Truscat, le 41 septembre 1850. 
Mon cher frére, 


Tes bons avis devraient bien me faire tomber la plume des mains, 
et me tranquilliser parfaitement sur cette vie d’oisiveté que je méne 
par la volonté de ma respectable famille. Cependant j’ai la conscience 
si honnéte, que j'éprouve un serrement de cceur 4 me coucher avec la 
pensée de n’avoir rien fait de tout Ie jour. Un bout de lettre me sem- 
ble quelque chose, et me persuade que je sais encore aligner trois 
mots 4 Ja suite l'un de l'autre. Ensuite je ne puis m’accoutumer & voir 
un pays intéressant, des moeurs curieuses, sans communiquer mes 
plaisirs aux gens que j'ai Ja faiblesse d’aimer. Enfin, cher frére, il faut 
bien confesser que tu me manques, et qu en t’écrivant j je me prépare 
Ja consolation de recevoir tes réponses. Voila bien trois motifs qui me 
font enfreindre aujourd'hui les défenses de la médecine, dont je n'ai 
garde de me moquer. 

Je crains en effet d’avoir besoin d’elle plus longtemps que je ne 
pensais. Le bien-étre de ces derniéres semaines m’avait fait croirc 
trop té6t que je pourrais jeter les béquilles en l'air; je ne suis pas 
guéri; mais, tout en reconnaissant que Dieu veut m’éprouver encore, 
je dois vraiment le remercier de m‘avoir donné deux mois de repos. 
A Saint-Gildas surtout j’ai eu des heures bien douces, sous ce beau 
ciel, devant cette admirable mer, dans cette paix compléte des élé- 
ments et de mon coeur, avec ma femme et mon enfant, que je voyais 
en santé auprés de moi. Il y a dans la vie de ces moments de bonheur 
(rés-courts et trés-vifs qui peuvent payer des années de souffrances. 
J'espére que tu Jes connaitras bientét. 

Nous avons aussi continué le cours de nos pélerinages. Avec toute 
la bonne envie du monde, je ne puis, cher frére, te refaire une autre 
Bretagne, la Bretagne de tes illusions, au lieu de celle que Dieu a 
créée avec le concours des siécles. Quand on veut faire le tour du 
monde, il ne faut pas commencer par I'Italie : le souvenir de son so- 
leil fait palir tout ce qu'on voit ensuite. Cependant je compterai parmi 





DE FREDERIC OZANAM. 199 


mes plus aimables impressions de voyage notre visite 4 Gavrinnis et 
+ Locmariaker, et notre navigation sur le Morbihan, qu’un beau ciel 
inondait de lumiére; nos stations & ces pierres de soixante pieds de 
long aulrefois debout, encore effrayantes, maintenant qu’elles sont 
couchées et brisées en trois morceaux; entin notre descente, non point 
aux enfers, mais dans des grottes druidiques oi nous avions sous les 
yeux les premiers commencements de I'architecture, aprés en avoir 
vu le chef-d’ceuvre et le dernier effort 4 la cathédrale de Reims. 

Je veux répondre a ton aimable reproche de n’avoir pas su nous 
trouver aux pardons, notamment & celui de Sainte-Anne d’Auray. Les 
pardons ne sont pas de ces plaisirs faciles dont un Breton puisse régaler 
ses hétes pour leur faire tuer le temps. Celui de la Sainte-Anne a lieu 
le 28 juillet; du reste, en allant 4 Quimperlé, nous visiterons ce sanc- 
tuaire national de la Bretagne. Mais, afinde nous dédommager, on nous 
avait invité dimanche dernier & la féte patronale de Jile d’Arz. C’était 
M. R...qui nous faisait les honneurs de son ile natale. Le matin donc a 
neuf heures et par un temps superbe, nous partions de chez M. de F... 
dont le parc descend jusqu’a la mer, et une forte chaloupe nous faisait 
faire la traversée en trois quarts d’heure. Nous étions arrivés pour la 
grande messe en musique, oi se pressait la population agenouillée 
jusque sur la place. A l’issue, M. R... nous attendait dans la chaumiére 
de sa mére, vieille et respectacle paysanne , que nous aimions & voir 
avec ses simples habits et tout entourée de l’affection et des égards de 
sa famille. La, nous avons célébré Ja solennité champétre par un dé- 
jedner qui ne I’était pas trop : car les bons morceaux n’y manquaient 
point, le champagne y coulait comme de source, et avec lui les joyeux 
propos. 

Enfin, aprés vépres, la procession, qui est le beau moment de Ia féte. 
Figure-toi une plaine toute verte et descendant vers la mer, vers la 
mer étincelante des derniers feux du jour. C’était Ja que se déroulait 
le cortége, ouvert comme toujours par les petites filles vétues de blanc, 
a la suite desquelles nos cing enfants formaient le plus joli groupe du 
monde; puis les garcons, les femmes, les marins. précédés d’un grand 
drapeau de la République, portant sur leurs épaules un petit vaissean 
avec la Madone au gaillard d'arriére; enfin les prétres, la statue de la 
sainte Vierge sur un brancard, le maire avec un nombreux groupe 
d’hommes, et la foule tantét marchant 4 la suite, tantét se dispersant, 
pour contempler les sinuosités de la procession dans cet admirable 
paysage. Le plus touchant était un pauvre jeune homme de vingt-trois 
ans destiné au sacerdoce, mais atteint d’une maladie dont il ne guerira 
pas. On le voyait tout en noir, sur le seuil de sa porte, ot il s’était 
traing, tout heureux de voir une derniére fois la procession de son 


pays. 








200 LETTRES INEDITES. 


Les banniéres flottaient et faisaient l’orgueil des porteurs assez. 
forts pour marcher contre le vent; le soleil couchant faisait resplendir 
de loin Ja statue dorée de Notre-Dame et dessimait tous les agrés du 
vaisseau votif. Par-dessus tout planaient le chant deslitanies, et la foi 
d’une population qui ne connait pas le doute, et la priére du jeune 
-sous-diacre qui faisait le sacrifice de sa vie. Comment Dieu ne serait- 
il pas touché d‘un tel spectacle? et nous comment nous défendre d’en 
étre émus? L’heure du retour est arrivée; de tous célés des barques se 
détachaient pour emporter les bonnes gens venus 4 la féte des rivages 
voisins. Nous avons fait comme eux, et je ne puis encore dire toute la 
sérémité de ces premiers moments du soir, la beauté de cette nappe 
d’eau bleue comme le lac de Genéve, les volées de goélands qui sem- 
blaient s’échapper de la créte des vagues pour fuir devant nous ; cepen- 
daut nous étions assis au pied de notre mat, abrités par notre voile 
pittoresque, nos enfants dans nos jambes pour retenir la témérilé de 
leurs jeux; et, tout en causant doucement nous arrivions & la plage du 
chaiteau sans avoir été gagnés par le mal de mer ni par le premier 
froid de Ja nuit. Ce jour a encore été un jour béni, sans mélange d’ac- 
cident ni de tristesse : car la seule que nous aurions pu ressentir . 
celle d’étre loin de vous, était bien tempérée par la consolation de nous 
éire unis & vous le matin a la sainte table. 


Adieu, cher frére, tout & toi, 
A. F. Ozanam. 


IV 


Trés-dangereusement malade, avec une fiévre violente, Ozanam trouva dans 
sa charité et son amour de la verité la force d’écrire cette éloquente exposi- 
tion de la foi catholique pour arracher au doute un ami de jeunesse. 


AM. Hl... 
Paris, le 46 juin 1852. 
Mon cher ami, 


Pardonnez-moi d’abord de vous avoir laissé si longtemps sans 
réponse. Votre amitié ne me trouvera que trop excusable. Quand vous 
me vintes serrer la main, j’étais déja trés-soulfrant; mais je ne faisais 
que commencer une grave maladie. Quinze jours aprés, et 4 la suite 
d’une fiévre opiniatre, se déclara une pleurésie d'un caractére dange- 
reux, qui pouvait me faire un mauvais parti, si ’habileté et la tendresse 


DE FREDERIC OZANAM. 201 


de mon frére, les soins de toute ma famille, les priéres de mes amis 
et enfin la miséricorde de Dieu n’avaient arrété les progrés du mal et 
sauvé ma poitrine d’une inflammation générale. A cette violente crise 
a succédé une longue convalescence, et je suis encore si peu rétabli, 
qu’on va me faire partir pour les eaux des Pyrénées ; ensuite je passerai 
l‘automne au bord de la mer, puis peut-étre I'hiver dans le Midi. C’est 
un grand malheur pour moi de voir ainsi tous mes travaux suspendus, 
ma carriére interrompue, au moment ow j’avais 4 poursuivre une can- 
didature académique ; mais 1] faut savoir faire ces sacrifices quand la 
Providence les exige, et lui demander d’accomplir sa volonté comme 
elle est accomplie au ciel, c’est-a-dire avec joie et avec amour. 

Qu’est-ce en effet que mes chagrins en comparaison des afflictions 
de notre malheureux L..., devenu aveugle quand il semblait le seul 
soutien de sa vieille mére? Hélas! je n’ai pu revoir ce pauvre cama- 
rade; mais depuis vous mon frére est allé a hospice Necker, i] a causé 
avec la sceur Adélaide, et il a acquis la triste conviction qu'il fallait le 
laisser entrer 4 l’hospice des Incurables , seul asile pour une situation 
si désespérée. Vous avez été bien bon, cher ami, pour cet ancien con- 
disciple, il en sera reconnaissant et il priera pour vous. 

Et moi aussi, tout indigne que je suis, je prierai pour vous, puisque 
vous le voulez! Ah! que vous me rappelez de touchants souvenirs ! 
Non, je n’ai pas oublié la douceur de cette nuit de Noél, non plus que 
tant de bons entretiens avec vous et Lallier, lorsque, jeunes et amou- 
reux de la vérité seule, nous conversions ensemble des choses éter- 
nelles. Laissez-moi vous le dire, cher ami, dés lors nous apercevions 
avec une certaine tristesse que le doute s'introduisait dans vos pen- 
sées; mais nous vous savions le coeur si droit, le caractére si élevé, que 
nous étions sirs de voir un jour ou l'autre |’épreuve se tourner 4 votre 
bien, et votre 4me revenir a la tranquillité de la foi. Qui sait si le 
moment n’est pas venu! Vous avez cherché, dans la sincérité de votre 
coeur, a résoudre vos difficultés, et vous n’étes pas arrivé au but.Mais, 
mon cher ami, les difficultés de Ja religion sont comme celles de la 
science : il y en a toujours. C’est beaucoup d’en éclaircir quelques- 
nes ; mais aucune vie ne suffiraita les épuiser. Pour résoudre toutes 
les questions qui peuvent s’élever sur |’Ecriture sainte, i] faudrait 
savoir a fond les langues orientales. Pour répondre & toutes les objec- 
lions des protestants , il faudrait pouvoir étudier dans ses derniers 
détails histoire de I’Eglise, ou plutét, I’histoire universelle des temps 
modernes. Vous ne pourrez donc jamais, occupé comme vous |’étes, 
répondre & tous les doutes que votre imagination active et ingénieuse 
ne cessera de déterrer pour le tourment de votre coeur et de votre 
esprit. Heureusement Dieu ne met pas la certitude & ce prix. Que faire 
donc? Faire en matiére de religion ce qu'on fait en matiére de science; 


202 LETTRES INEDITES 


s'assurer d’un certain nombre de vérités prouvées, et ensuite aban- 
donner les objections 4 |’étude des savants. Je crois fermement que la 
terre tourne, je sais pourtant que cette doctrine a ses difficultés ; mais 
les astronomes les expliquent, et, s’ils ne les expliquent pas toutes, 
l'avenir fera le reste. Ainsi de la Bible ; elle est hérissée de questions 
difficiles; mais les unes sont résolues depuis longtemps; d'autres. 
jusqu’ici considérées comme insolubles, ont trouvé leur réponse de nos 
jours ; il en reste beaucoup, mais Dieu les permet pour tenir l'esprit . 
humain en haleine et pour exercer |’activité des siécles futurs. 

Non, Dieu ne peut pas permettre que la vérité religieuse, c’est-a- 
dire la nourriture nécessaire de toutes les ames, soit le fruit de longues 
recherches, impossibles au grand nombre des ignorants, difticiles aux 
savants. La vérité doit étre 4 la portée des petits, et la religion reposer 
sur des preuves accessibles au dernier des hommes. Pour moi, aprés 
bien des doutes, aprés avoir aussi mouillé bien des fois mon chevet de 
larmes de désespoir, j'ai assis ma foi sur un raisonnement qui peut se 
proposer au macon et au charbonnier. Je me dis que, tous les peuples 
ayant une religion, bonne ou mauvaise, la religion est done un besoin 
universel, -perpétuel, par conséquent légitime, de 'humanité. Dieu, 
gui a donné ce besoin, s'est donc engagé a le salisfaire ; il ya donc une 
religion véritable. Or, entre Jes religions qui partagent le monde, sans 
qu'il faille mi longue étude mi discussion des faits, qui peut douter que 
le christianisme soit souverainement préférable, et que seul il conduise 
homme a sa destination morale? Mais dans le christianisme il y a 
trois Eglises : la protestante, la grecque et I’ Eglise catholique, c est-a- 
dire l’anarchie, le despotisme et ordre. Le choix n’est pas difficile, 
et la vérité du catholicisme n’a pas besoin d’autre démonstration. 

Voila, mon cher ami, le court raisonnement qui m'ouvre les portes 
de la foi; mais, une fois entré, je suis tout éclairé d'une clarté nou- 
veile, et bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures 
du christianisme. J’appelle ainsi cette expérience de chaque jour, qui 
me fait trouver dans la fo1 de mon enfance toute la lumiére de mon 
4ge mir, toute la sanctification de mes jotes domestiques, toute la 
consolation de mes peines. Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, 
il y a, dans |’inexprimable douceur d’une communion et dans les 
larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait 
encore embrasser la croix et défier l’incrédulité de toute la terre. Mais 
je suis loin de cette épreuve, et, au contraire, combien cette foi du 
Christ, qu’on représente comme éteinte, agit fortement dans |’huma- 
nilé? Vous ne savez peut-étre pas assez, mon cher ami, combien le 
Sauveur du monde est encore aimé, combien il suscite de vertus ct 
de dévouements qui égalent les premiers ages de 'Eglise. Je ne cile 
que les jeunes prétres que je vois parr du séminaire des Missions 


DE FREDERIC OZANAM. 203 


étrangéres pour aller mourir au Tonquin, comme mouraient saint 
Cyprien et saint Irénée, et ces ecclésiastiques, anglicans convertis, 
qui abandonoent des bénétfices de cent mille francs de rente, et qui 
viennent & Paris donner des lJecons pour faire vivre leurs femmes 
et leurs enfants. Non, le catholicisme n’est dénué ni d’héroisme dans 
le temps de monseigneur Affre, ni d’éloquence dans le temps da 
pére Lacordaire, ni de tous les genres de glioire et d’autorité dans le 
siécle qui a vu mourir chrétiens Napoléon, Royer-Collard et Chateau- 
briand. 

Indépendamment de cette évidence intérieure, depuis dix ans j’étu- 
die histoire du christianisme, et chaque pas que je fais dans cette 
étude affermit mes convictions. Je lis les Péres, et je suis ravi des 
beautés morales, des clartés philosophiques dont ils m’éblouissent. 
Je m’enfonce dans les 4ges barbares, et j'y vois la sagesse de 1’ Eglise 
et sa magnanimité. Je ne méconnais pas les désordres du moyen 4ge ; 
mais je m’assure que la vérité catholique y lutta seule contre le mal, 
et tira de ce chaos les prodiges de vertu et de génie que nous admi- 
rons. Je suis passionné pour les conquétes légitimes de l’esprit mo- 
derne ; j'aime la liberté et je l'ai servie; mais je crois que nous devons 
a 'Evangile la liberté, l'égalité, la fraternité, et, sur ces différents 
points, j'ai eu le loisir et les moyens d’étudier les difficultés, et elles 
se sont éclaircies 4 mes yeux. Mais je n’en avais pas besoin, et si d’au- 
tres devoirs m’avaient interdit ces études historiques oi j'ai trouvé 
tant d’inlérét, j’aurais raisonné pour elles, comme je raisonne pour les 
études exégétiques dont l’accés m’est fermé. Je crois a la vérité du 
christianisme ; donc, s'il y a des objections, je crois qu’elles se résou- 
dront tét ou tard, je crois méme que quelques-unes ne se résoudront 
jamais, parce que le christianisme traite des rapports du fini avec 
Vinfini, et que jamais nous ne comprendrons |’infini. Tout ce que ma 
raison peut exiger, c’est que je ne la force pas de croire 4 |'absurde. 
Or il ne peut pas y avoir d’absurdité philosophique dans une religion 
qui a satisfait l’intelligence de Descartes et de Bossuet, ni d’absurdité 
morale dans une croyance gui a sanctifié saint Vincent de Paul, ni 
d'absurdité philologique dans une interprétation des Ecritures qui con- 
tentait l’esprit rigoureux de Sylvestre de Sacy. Quelques modernes ne 
peuvent supporter le dogme de |'éternité des peines, ils le trouvent 
inhumain; mais peuvent-ils aimer plus |’humanité ou avoir une con- 
science plus exacte du juste et de l’injuste que saint Augustin et saint 
Thomas, saint Francois d’Assise et saint Francois de Sales ? Ce n’est 
donc pas qu’ils aiment plus I’humanité, c’est qu’ils ont un sentiment 
moins vif de l’horreur du péché et de la justice de Dieu. 

Ah! mon ami, ne nous perdons point dans des discussions infinies. 
Nous n’avons pas deux vies, l’une pour chercher la vérité, l'autre pour 


204 LETTRES INEDITES DE FREDERIC OZANAM. 


la pratiquer. C’est pourquoi le Christ ne se fait pas chercher; il se 
montre tout vivant dans cette société chrétienne qui vous environne, 
‘il est devant vous, il vous presse. Vous devez avoir bientét quarante 
ans, il est temps de vous décider; rendez-vous 4 ce Sauveur qui vous 
sollicite. Livrez-vous & la foi comme s’y sont livrés vos amis: vous y 
trouverez la paix. Vos doutes se dissiperont comme se sont dissipés 
les miens. Il vous manque si peu pour étre un excellent chrétien, 11 
vous manque seulement un acte de volonté : croire, c’est vouloir. 
Voulez un jour, voulez aux pieds du prétre, qui fera descendre la 
sanction du ciel sur votre volonté chancelante. Ayez ce courage, cher 
ami, et cette foi que vous admirez chez notre pauvre ami L....., qui 
le console dans un si grand malheur, viendra ajouter sa douceur infi- 
nie & votre prospérité. Soyez heureux et chrétien, c’est le voeu de 
volre ami. 


A. F. Ozanam. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE 


PAR ERNEST RENAN, DE L’INSTITUT °. 


M. Renan est déja connu de nos jecteurs. Le Correspondant, si je 
ne me trompe, a, dés le début de sa direction présente, signalé le pre- 
ner I’hostilité de Vhistorien des langues sémitiques 4 l’endroit du 
Christianisme, son hégélianisme mal déguisé, sa hardiesse d’aflirmation 
et de négation, et méme ce qu'il laisse & désirer comme orientaliste*. 

Depuis, M. Renan a réuni en un volume ses Etudes d'histoire reli- 
gieuse, disséminées dans divers recueils périodiques, et, autant qu'il 
était en lui, il en a fait un livre. C’est ce livre que je veux examiner. 


Les prétentions ne manquent point & l’anteur. Partout il ne parle 
qu'au nom de la Critique, au nom de la Science, au nom de la Raison. 
Eo général, il n’affiche pas l’enthousiasme, et pourtant, d’autres J'ont 
remarqué avant moi, il est un sujet qui l’améne promptement au 
lyrisme, c’est la louange de la Critique. La Critique, aux yeux de 
Renan, c’est le nec plus ultra de l’esprit humain. 

Vraiment, cela n’est pas modeste. Car enfin, allons au fond: ici, Ja 
Critique, c’est M. Renan; la Science, cest lui; Ja Raison, c’est 
lui. Nous autres catholiques, ce n’est pas notre pensée propre que nous 
défendons, ce sont des affirmations que nous n’avons point faites, elles 
viennent de plus haut. Mais il n’en est pas ainsi des adversaires du 
Christianisme : ce sont bien leurs propres pensées qu’ils défendent, 
cest bien leur propre esprit qu ‘ils glorifient. On a reproché a 
Louis XIV d’avoir dit : L’Etat, c’est moi. S’il edt dit: La vérité, c’est 
moi, ett-il fait acte d’humilité ? 

Ce n'est pas tout. M. Renan (c'est la sa grande prétention) se pose 
comme parfaitement exempt de parti pris, dégagé de toute donnée 
préeconcue, libre de toute préoccupation dogmatique. Il est la Science 
indépendante, la Science désintéressée, la droite et loyale induction. Il 


‘1 vol. in-8, 1857 
* Articles du P. de Valroger, Corresp., t. I de la nouv. série, p. 619-638 et 752- 
746. — Janvier et février 1856. 


ou ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


ne s'est proposé, du reste, qu'un but spéculatif, « de paisibles et irof- 
fensives recherches, des recherches de pure érudition, sans aucune 
application 4 l’ordre des faits contemporains. » 

Qu’il nous soit permis de ne point le prendre au mot. 


ll n’est pas difficile assurément de se draper dans son manteau de 
philosophe, de répéter une milliéme fois ce lien commun que le dog- 
matisme théologique doit nécessatrement arréter esprit humain dans 
la voie des recherches, mais que la Critique est libre de tout parti 
pris, de toute donnée préconcue; qu'elle seule est désintéressée, elle 
seule impartiale, elle seule exempte de prosclytisme. 

Essayons de vérilier. 

Et d’abord, le dogmatisme théologique n’est point ’ennemi des 
recherches, il est seulement l’ennemi du temps perdu. Il est vrai, 
il n’assimile pas la religion 4 la toile de Pénélope. Quand I’ Eglise a 
prononcé sur une question, le dogmatisme théologique Ja tient pour 
résoluc; mais, sur ce point-la méme, tout prés de la question tranchée 
par l'Eglise, le champ des recherches n’est point fermé. Lisez saint 
Anselme, et vous verrez quelle carriére était laissée 4 la raison, en 
plein moyen age, pour philosopher sur les dogmes les plus ardus 
de la foi catholique. Et ce qui est vrai de la philosophie est vrai de I’é- 
rudition : sur les points de chronologie les plus considérables, sur l’age 
du monde, par exemple, I’Eglise ne s'est point prononcée entre le 
texte hébreu et la version des Septante. Vous parlez de M. Guigniaat 
et d’Eugéne Burnouf. I'Eglise les a-t-elle excommuniés? a-t-elle arrété 
leurs libres recherches? 

Nous l’avouons, toutefois, l’Eglise ne remet pas tous les jours en 
question I’héritage de vérilé qui lui a été transmis. Est-ce un tort? 

Quoi qu’il en soit, ce n’est point 4 M. Renan de crier au parti pris. 

En effet, est-ce que la Critique, selon M. Renan, n’a pas, elle aussi. 
ses données préconcues, elle « dont le premier principe est que !e 
miracle n’a point de place dans le tissu des choses humaines, pas plus 
que dans la série des faits de la nature‘? » Quoi donc! vous écrivez 
ceci : L Essence de la Critique est la négation du surnaturel*. Démontrez- 
vous cet aphorisme? Nullement. « La science indépendante, selon 
vous, suppose la question antérieurement résolue*. » Et vous vous 
dites exempt de tout parti pris, dégagé de toute donnée préconcue, 
désintéressé de toute préoccupalion dogmatique! On croit réver. 

Et que fait le penseur catholique, dites-le-moi, quand il prend pour 


' Etudes, p. vit. 
* Etudes, p. 157. 
* tudes, p. x1. 


ETUDES D'HISTOIRE RELICIEUSE. 207 


point de départ une définition dogmatique posée par |’Eglise, que 
fait-il, sinon de réputer la question antérieurerement résolue? Toute la 
différence, c'est que, pour garant de la vérité de Ja solution, il a, non- 
seulement la sagacité d’'uu savant, non-seulement des intelligences 
supérieures comme un Athanase ou un Augustin, mais encore leurs 
vertus;— et non-seulement les lumiéres dans la sainteté,— c’est-a-dire 
la plus haute garantie humaine qui se puisse concevoir, —mais la parole 
que Dieu a donnée 4 son Eglise, d’étre avec elle, quand elle enseigne, 
jusqu’a la consommation des siécles. De que! cété est la foi raison- 
nable? De quel cété la confiance aveugle? 


Et maintenant, est-il au moins exact de dire que les travaux de 
M. Renan soient a l’abri de toute suspicion de prosélytisme ; qu’il ne 
fasse que de paisibles et inoffensives recherches, des recherches de 
pure érudilion, sans auctine application directe a l’ordre des faits con- 
temporains'? 

Comment? Voici un livre dont le point de départ est la négation a 
priori du surnaturel et la réduction de toute religion a )’état de simple 
poésie *; voici un livre qui nie toute révélation, qui met de cété I’in- 
Spiration surnatufelle de Ja Bible et la divinité du Christ; et vous 
voulez nous persuader que ce livre n’aspire & étre lu de personne! 
qu’il n’attente & la foi de personne! qu’il ne trouble la conscience de 
personne! Vous voulez nous persuader que cette critique ne cherche 
pas de prosélytes, qu’elle ne'songe point 3 altirer & elle, par exemple, 
cette élite, heureusement nombreuse encore, de jeunes professeurs 
ou de jeunes éléves de nos écoles publiques, qui sont restés fidéles 
ala science et & la foi chrétienne! Vous voulez nous persuader que 
’écho de vos négations ne saurait descendre & d'autres couches so- 
ciales encore, et, 1a, porter atteinte aux croyances les plus nécessaires 
et les plus saintes! 

M. Caro vous I’a dit, quand vous jetez la religion aux paysans comme 
on jette un morceau de pain & un pauvre, « de bonne foi, pouvez- 
vous croire que ce genre de consolation soit bien efficace? Quot! vous 
déclarez qu'il y a deux sources : l'une, la science et l'art, d’ou cou- 
lent dans les intelligences supérieures les flots impides du plus pur 
idéal; l'autre, la religion, qui ne verse que des flots troubles et mélan- 
gés. Vous condamnez l’humanité spontanée 4 n’étancher jamais sa soit 
de Vidéal qu’a cetle source inférieure et troublée. Et vous croyez 


* Etudes, p. xx1. 
2 La religion est la plus ha ute des manifestations de la nature humaine : exire 


TOUS LES GENRES DE Pogsie, c'est celui qui atleint le mieux le but essentiel de l'art. 
(Etudes, p. v1.) 


208 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


quelle subira votre sentence, qu'elle acceptera le partage et se con- 
tentera de son lot! Il faut étre un pur spéculatif pour croire cela ou 
pour lespérer. L’homme simple, comme vous le nommez, n’admettra 
jamais qu’il ne soit pas appelé a la méme vie religieuse et morale que 
vous-méme. I] abandonnera donc cette part mélangée de |idéal que vous 
lui assignez avec une douce pitié; et, ne pouvant s élever aux pures 
régions ol réside votre pensée dans sa gloire et dans sa_ pais, il re- 
tombera lourdement & terre du haut de son effort impuissant. Le dé- 
goiit de la vérité subalterne, le stérile désir de la vérité supérieure, 
voila ce que vous aurez créé en lui. Et, si ses aspirations trompées 
se tournent ailleurs, s’il va chercher dans les jouissances vulgaires la 
triste consolation de son impuissance, plaignez-le, mais ne vous en 
prenez qu’a vous et 4 ces hautaines doctrines qui blessent I"humanité 
dans ce qu’elle a de plus intime et de plus cher, le droit commun & 
la vérité religieuse, |’égalité de tous les hommes devant ce que vous 
appelez l'idéal et ce que j’appelle d’un nom moins vague, Diet. » 

Ah! vous ne vous étes proposé qu’un but spéculatif*, de paisibles et 
inuffensives recherches! Et moi, je vous dis « qu’en extirpant les 
croyances qu'on croit superflues, on risque d’alteindre jes organes 
essentiels de la vie religieuse et de la moralité *. » Et moi, je vous dis 
que « supprimer ov arFaisLm la Religion, ce grand et unique souvenir 
de noblesse, c’est rabaisser la nature humaine, c’EsT LUI ENLEVER LE 
SIGNE QUI LA DISTINGUE ESSENTIELLEMENT DE L ANIMAL *, » 

Qui a dit cela? 

Vous. Ez ore tuo te judico’. 


Ainsi donc |’’impartialité de M. Renan, nous n’y croyons pas. I 
a beau jouer l’indifférence et le dédain; au fond, il n’est pas si sdr de 
sa victoire. 


Ce temple l’importune..... 


N’est-ce point, en effet, M. Renan qui écrivait naguére : « Les tem- 
ples matériels du Jésus réel s’écrouleront, les tabernacles ov l'on croit 


‘ Etudes, p. x1. 

* Etudes, p. xiv. 

3 Etudes, p. xvi. 

‘A un autre point de vue, qui n’a point échappé a l'un des critiques de M. Re- 
nan, l’aristocratie dédaigneuse qu'il réclame pour le savant n’est qu'un triste 
aveu de stérilité et d'impuissance : car enfin le plus noble exercice de la pensée, 
n'est-ce pas d'agir sur les étres intelligents? Une pensée de l’ordre moral qui ne 
se résout point en acte, n'est-ce pas une pensée inféconde et incomplete? Autre- 
ment, a quoi serviraient les savants? a rien, répond M. de Pressensé, si ce nes! 
as amuser eux-mémes. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 209 


tenic sa chair etson sang seront brisés ; déja le toit est percé 4 jour, 
etl eau du ciel vient mouiller la face du croyant agenouillé. » 

Ces paroles nous inspirent un tout autre sentiment, certes, que la 
colére; mais enfin elles ne sont pas précisément un témoignage de 
sang-froid et d’impartialité. Aussi bien nous n’accepterions point pour 
Jésus-Christ un respect qui s’élend & Jupiter et & Bouddha, et qui, s’il 
n’était pas uneftactique de la haine, serait, a nos yeux, comme on |'a 
dit. plas insultant que l'injure, puisque ce serait le dernier terme de 
Vindifférence et du dédain. 


Résumons-nous sur ce premier point. Nous pensons avoir suffisam- 
ment établi que la Critique indépendante de M. Renan est au service 
d'une école de philosophie (nous verrons tout & l'heure quelle philoso- 
phie), comme nous sommes, nous, au service de la vérité catholique. 
Ses protestations de n’étre qu’un pur spéculatif ne nous ont pas fait 
prendre le change sur le caractére profondément agressif de ses Etudes 
d histoire religieuse. ll lui a plu d’attaquer sans déclaration de guerre; 
mais, aucun de nous ne sy est trompé, nous sommes en face d'un 
adversaire et d’un adversaire de parti pris. Il est vrai qu’en méme 
temps c'est un adversaire d’un ordre élevé. 


Cela posé, quelle est la philosophie de M. Renan ? 

Dussions-nous paraitre un de ces esprits préoccupés, une de ces per- 
sonnes peu familiéres avec les choses intellectuelles, qui commettent 
des contre-sens en lisant ce qu’elles ne comprennent pas, nous croyons 
M. Renan panthéiste. 

En effet, n’est-ce pas encore M. Renan qui a écrit ceci : 

« Le mot Dieu étant en possession des respects de |’humanité, ce mor 
ayant pour lui une longue prescription, et ayant été employé dans les 
belles poésies, CE SERAIT RENVERSER TOUTES LES HABITUDES DU LANGAGE QUE 
DE L ABANDONNER. — Dites aux simples de vivre d’aspirations a la vé- 
rilé, a la beauté, a la bonté morale, ces mots n’auraient pour eux 
aucun sens. Dites-leur d’aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous 
comprendront a merveille. — Dieu, Providence, Immortalité, autant de 
bons vieux mots (sic) UN PEU LoURDS PEUT-ETRE, que la philosophie inTER- 
prErera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne rem- 
placera pas avec avantage. Sous une forme ou sous une autre, Dieu 
sera toujours le résumé de nos besoins supra-sensibles, la catégorie de 
Vidéal, c'EST-A-DIRE LA FORME SOUS LAQUELLE NOUS CONCEVONS L'IDEAL , 
comme l’espace et le temps sont les calégories des corps, c’est-a-dire 
les formes sous lesquelles nous concevons Jes corps. — En d'autres 
termes, I"hommé, placé devant les choses belles, bonnes ou vraies, 
sort de lui-méme et, suspendu par un charme céleste, anéantit sa 


24) ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


chétive personnalité, s’exalte, s’absorbe. Qu’est-ce que cela, si ce n'est 
adcrer*? » 

Est-ce clair? Evidemment si Dieu n'est que la forme sous laquelle 
nous concevons l'idéal, Dieu n'est qu'une conception de l'esprit de 
l'homme, Dieu n’existe pas en dehors de l'homme : parlons franc, 
vous niez Dieu. Car enfin i! ne faut pas jouer sur les mots : ou Dieu 
est un étre personnel, ou Dieu nest pas. 

Le Journal des Débats s'est donc un peu trop pressé de délivrer a 
M. Renan un brevet de spiritualisme. 

Un autre que moi |’a dit : | 

« Au seindes majestueuses formules qui la cachent plutét qu'elle ne 
lexpriment, la pensée de M. Renan peut paraitre hautement impartiale 
et conciliante. Mais plus on presse dans le détail sa pensée sur Dieu, 
plus on arrive & se convaincre qu’elle se résume en une sorte de 
religion anthropologique : Vhomme fait Dieu, crée Dieu, en le pensant. 
Dieu, c’est pour lui le type le plus élevé de la pensée, de la vie, de la 
science, de l’art. C’est tout cela, mais ce n’est pas un Etre. C'est tout 
cela, mais ce n’est pas une réalilé distincte de la réalité qui pense Dieu. 
Dieu, c'est toujours l’espmt et le coeur de l'homme, c’est toujours 
homme. » 

Ajoutons que c’est l’homme s’adoraut lui-méme : Homo sibi Deus. - 

Il suflit, le public jugera. C’est assez pour moi d’avoir ainsi montré 
tout ce qu'il y a dillusion et de déception dans cet élan prétendu vers 
Vidéal le plus creux qui fut jamais; d’avoir montré que le néant est der- 
niére tout cela; d’avoir montré qu’aprés tout le livre de M. Renan ne con- 
duit qu’’ la vision délirante de Jean-Paul Richter, oi la foule des ombres 
se presse autour d'un autel dépouillé ; mais, dit le poéte, la place de 
l'oeil était vide, et & la place du coeur, il n’y avait qu'une profonde 
blessure. Et les ombres soulévent leurs mains et les joignent pour 
prier, mais les bras se détachent des corps et les mains jointes tom- 
bent & terre. Et les morts s’écrient : N’est-il donc point de Dieu? Et 
une voix répond; «Il n’est point de Dieu, nous sommes tous orphelins; 
moi et vous, nous n’avons point de pére! » 


Désormais donc un point considérable nous est acquis : nous sa- 
vons ce que veut M. Renan; nous savons ov il va. Nous savons ou 
aboutissent en définitive toutes les habiletés, tous les prestiges, toute 
la poésie, tout Je mirage de sa parole. 

Nous n’éprouvons du reste aucun embarras & le reconnaitre, et nouns 
n’en sommes point intimidé; oui, certes, le talent de notre adversaire 


§ Etudes d'hist. religieuse, p. 448 et 419. 





ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 211 


est grand; mais la cause qu’il a embrassée n’en est pas moins, heureu- 
sement, des plus mauvaises. Or il ne S agit pas entre nous de savoir 
si M. Renan est un écrivain habile (la question serait frivole), il s’agit 
de savoir s'il a raison. 

Et pour savoir s'il a raison, il n’est pas besoin, Dieu merci, d’avoir 
fait comme lui le tour du monde; il n’est pas besoin d’avoir épuisé le 
puits de l’exégése allemande (laquelle du reste ne nous est pas tout 
a fait étrangére); il n’est pas besoin non plus d’avoir pali sur les Jan- 
gues sémitiques. Non, il n'est pas besoin de tout cela; il suffit de 
savoir raisonner juste. 

Quand Je précurseur frangais de la Critique indépendante, Richard 
Simon, jeta dans le monde savant les premiers doutes qui aient agité 
les esprits sur l’entiére authenticité des textes bibliques, i! savait as- 
surément plus d’hébreu que Bossuet; mais cela n'empécha pas Bossuct 
de réfuter Simon par des arguments de bon sens, et ces arguments 
de bon sens ont prévalu sur toute |’érudition et toute la subtilité du 
critique. Ii n’y a plus de Bossuet; mais il y a encore des Richard Si- 
mon, et la méthode de réfutation employee par Bossuet peut toujours 
leur étre appliquée. Aussi bien il ne s agit pas ici de }’ Histoire des lan- 
gues sémitiques, mais des Etudes d’histoire religieuse, et les Etudes 
ne soni point une ceyvre d’érudition, mais bien une ceuvre de polé- 
mique. Ce n’est donc point au savant que nous avons affaire, c’est au 
polémiste, c’est au métaphysicien et au logicien. Or la logigue est le 
patrimoime comman de |’humanité; comme polémiste et surtout comme 
logicien, M. Renan est justiciable de tout le monde. 


La métaphysique de M. Renan, nous!’avons vu, c’est le panthéisme. 
Passons: pour les lecteurs du Correspondant, le panthéisme n’a pas 
besoin de réfutation. 

Reste la logique des Etudes d'histoire religieuse. 

Ici la difficulté n’est pas précisément de réfuter M. Renan, mais bien 
de la saisir corps a corps, tant il excelle 4 se dérober & toute étreinte. 
Il abonde en demi-mots, en distinctions, en atténuations, en restric- 
lions, en faux-fuyants de toutes sortes. On dirait du Protée dela Fable: 

Atque ita vinclis 
Excidet aut in aquas tenues dilapsus abibit. 


Toutefois le livre de M. Renan pivote au fond sur un assez petit nom- 
bre d’idées. Je me suis donc proposé de rechercher ces idées méres, 
de n’en ometire, s'il se peut, aucune, de les réduire a leur plus simple 
expression et d’en peser l'autorité logique. 

Si je circonscris ainsi le débat, on verra bien, je l’espére, que ce 


212 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


n’est point par impuissance. On verra méme que I'érudition de 
M. Renan ne le sert souvent pas mieux que sa raison. Mais enfin il 
faut bien se borner; je fais un article et non pas un livre. Et, d’ailleurs, 
Si je passe en revue toutes les idées méres de M. Renan, et si j’en 
démontre I’inanité, qu’ai-je besoin d’en poursuivre en détail et d’en 
réfuter toutes les applications ? Si ces idées méres sont fausses, n’est- 
il pas évident que tout I’échafaudage du livre porte & faux, que toute 
cette Critique est vaine, que toute I’érudition dont elle se targue est i 
cété de la question, et par conséquent sans valear logique? et, s'il en 
est ainsi, que veut-on de plus ? 

Ce n’est pas que j ‘ignore le dédain de M. Renan pour la logique. La 
logique, suivant lui, ne saisit pas les nuances, et c'est un axiome pour 
lui que les'vérités de l’ordre moral résident tout Enti&RES dans la nuance. 
Sa vérité , & lui, « ne se laisse pas regarder en face, mais elle se dé- 
couvre partiellement, furtivement, tantét plus, tantét moins‘. » L’aveu 
nous est précieux. 

I! se peut que M. Renan ait ses raisons pour précher ce mépris de la 
logique et cette théorie assez nouvelle de la vérité. Pour nous, esprits 
étroits et sans finesse, nous continuerons de croire avec la conscience 
du genre humain que l’ordre moral a ses vérités relatives, mais aussi 
ses vérités absolues, ob la nuance n’est pas de mise, ot elle ne sau- 
rait trouver de place. Nous continuerons de croire que la science 
logique n’est que Je bon sens mis en action et que sa mission est pré- 
cisément de discerner les vérités absolues des vérités relatives, et de 
leur faire aux unes et aux autres leur part exacte. Nous continuerons 
de croire que la vérité se laisse regarder en face et qu'elle n’a pas 
besoin de ce manége de coquette que lui préte M. Renan. 

Nous savons, comme !’a si bien remarqué le P.Gratry, que l’audace 
de tout dire a fait naitre la patience de tout supporter. Nous savons 
que le lecteur du dix-neuviéme siécle se laisse bercer aux images, aux 
graces raffinées du style, 4 mille impressions diverses qu’il recoit 
passivement comme un miroir; mais qu’agir par soi-méme sur ces 
données, suivre les raisonnements, en verifier les bases, peser, juger, 
discourir et conclure, c’est une peine que l'esprit ne prend plus guére; 
que ces choses mémes semblent surannées , comme les mots qui les 
pomment. 

Mais nous n’acceptons pas cet état de démission intellectuelle. Nous 
faisons appel & ce qui reste parmi nous d’esprits calmes et sains, fermes 
et droits, qui sentent un sophisme comme on sent une fausse note en 
musique ou un vers faux en poésie, et nous les constituons juges entre 


* Revue des Deux Mondes, 15 aodt 1857, p. 789, article de M. Renan sur La- 
mennais. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 5 


M. Renan et nous. Nous leur demandons seulement un peu d’attention, 
car « nous ne savons pas l’art d’étre clair pour qui ne sait pas étre 
attenuif. » 


Comme polémiste, M. Renan a trois procédés : l'affirmation aphoris- 
lique, I’hypothése, l’analogie. Affirmer sans prouver, donner une hypo- 
thése pour un fait, justifier une premiére hypothése par une seconde, 
échaffauder ainsi supposition sur supposition, puis en tirer des induc- 
lions, des analogies, les glisser furtivement, insinuer plus que conclure, 
voila le secret des Etudes d’ histoire religieuse. 

Joignez-y la sérénité, l’impartialité, la clarté appanentes de la pensée, 
la finesse et la variété des apercus, la délicatesse intimie des nuances, 
un art de composition prestigieux, I élégance raffinée du style; joignez-y 
le scepticisme pratique et la mollesse d’esprit, la passiveté peu glorieuse 
oi: est tombée une assez grande portion du public, et vous compren- 
drez le succés du livre. 

Nous n’en contestons pas moins la légitimité de ce succés. 

Un axiome de la logique d’autrefois, c’est qu’une assertion gratuite 
n’a pas droit & une réfutation : quod gratis affirmatur, gratis negatur. 
Aujourd’hui nous avons changé tout cela: on affirme résoliment ce 
qui est en question ; on pose son aftirmation comme une vérité avérée, 
au-dessus de toute controverse. Vous demandez des preuves? Fi done! 
vous étes un esprit étroit, un pédant attardé, accroupi dans la scolas- 
tique. L’affirmation une fois posée, on en tire des conséquences, et 
c'est A vous, qui niez, de prouver le contraire. 

Cela est commode et court. Est-ce concluant? Mettons de cété les 
ailes pesantes du syllogisme*, interrogeons le bon sens : j'ai confiance 
dans la réponse. 


Veut-on des exemples? 

Le premier aphorisme de M. Renan, c'est que « |’essence de la cri- 
lique est la négation du surnaturel*. » 

Le prouve-t-il ? Il n’a garde. II se contente d’aflirmer que cette thése 
a élé prouvée surabondamment; il la pose axiomatiquement, a dit 
M. de Pressensé, 4 la base de tous ses travaux. Quiconque ne partage 
pas cette opinion n’est pas digne d’une réfutation : il habite un autre 
monde, respire un autre air, il n’appartient pas 4 la méme catégorie 
d’esprits ; il n’y a pas de rapprochement possible. « Toute contro- 
verse entre les personnes gui croient au surnaturel et les personnes 
qui n'y croient pas est frappée de stérilité*. » 

‘ M. Renan a peu de godt pour le syllogisme. 


* Etudes, p. 137. 
* Biudes, p. 206, 








214 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


Ainsi, poursuit a bon droit M. de Pressensé, la Critique indépen- 
dante débute par un acte de foi. Pour elle, il est pe rot que le surna- 
turel n’existe pas. Plaidez le contraire, si cela vous amuse ; pour elle, 
tout ce que vous direz ne la touchera point. Sa sentence est rédigée 
d’avance : « il n’ya pas de surnaturel. » 

N’est-ce point la le procédé d’aflirmation que j'impute 4M. Renan, 
l‘affirmation hardie, résolue, mais sans preuves, l’affirmation de ce qui 
est en question ? Est-ce légitime ? 

M. Renan ajoute : « J’entends ici par surnaturel LE smracte, c’est- 
a-dire un acte particulier de la Divinité, venant s'insérer dans la série 
des événements du monde physique et psychologique, et dérangeant 
le cours des faits en vue d'un gouvernement particulier de |’ huma- 
nité *. » 

Il faut s'entendre. 

Si le panthéisme est le vrai, il va sans dire que rien n’'existe en 
dehors (et par conséquent au-dessus) de la nature. Dans ce systéme, 
le surnaturel n’est pas, le miracle ne saurait trouver place; le fata- 
lisme est la loi commune du monde physique et psychologique. Mais 
alors aussi le libre arbitre n'est qu’un mot, la morale n’est qu'un mot, 
les lois pénales sont un non-sens. 

Est-ce la ce que vous voulez ? 

Mais, —s’il est un Dieu personnel, — vous en convenez, il faut dire 
des miracles ce que Schleiermacher disait des anges : ON NE PEUT EX 
PROUVER L IMPOSSIBILITE °. 

« Mon cher Cébés, disait Socrate, y a-t-il une raison pour faire voir 
que le fait ne pect élre ainsi? » 

Et pourtant le miracle, selon vous, est antihistorique; partout ot 1 
se montre, |’Histoire disparait. 

« Comment? répondrai-je avec le P. Lacordaire. Nous, chrétiens, 
apparemment nous sommes des hommes comme vous, des intelligences 
comme vous. Eh bien, nous ne concevons pas l’idée de Dieu sans V’idée 
(d'une souveraineté infiniment libre, qui puisse incessamment se ma- 
nifester par Ja toute-puissance de son intervention, en sorte que, pour 
nous, la négation de la possibilité du miracle est la négation méme de 
Vidée de Dieu. Dieu, selon nous, est miraculeux dé sa nature. Que 
sensuil-il? Il s’ensuit (jusqu’a démonstration contraire, et M. Renan 
convient que cette démonstration ne peut étre faite) que la possibilité 
du miracle est tout au moins une question. Par conséquent, décider de 
la réalité de 'Histoire par la présence ou l’absence du miracle, c’est 


‘ Etudes, p. 138. 
* Etudes, p. 206. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 215 


décider une question par une autre question, procédé contraire aux 
régies de la logique et du bon sens‘. » | 

Certes, il est hardi, encore une fois, de trancher la question sans 
raisonnement, comme le fait M. Renan, avec une entiere certitude (ce 
sont ses termes), quand on a contre soi soixante siécles, et des hommes 
comme saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Bossuet, ou comme 
Descartes, Newton, Leibniz. 

Or il ne faut pas moins 4 M. Renan que cette entire cERTITUDE, 
puisque la négation @ priori du miracle est le point de départ et la 
pierre angulaire de toute sa Critique. Que sila certrrupe eNmire de |’im- 
possibilité du miracle lui manque, — cela été, que lui reste-t-il? Rien. 
Toute sa Critique reste en l’air et sans base aucune. Avais-je tort de 
dire que, dans les Etudes d'histoire religieuse, ‘affirmation dispense 
de preuves ? Aurions-nods tort aussi de croire que cette facon de pro- 
céder est peu concluante?® ? 


Le second aphorisme des Etudes est celui-ci : 

« Les Religions ne sont que le produit de la spontanéité humaine. 
Les Religions sont crétes par |'effort simultané de toutes les facultés 
agissant ‘dans la plus parfaite harmonie?®. » 

Voila l’affirmation. Od est la preuve? C’est donc une hypothése en- 
core, et rien de plus. Lucréce écrivait : 


Primus in orbe deos fecit timor. 


Cette autre hypothése valait la vétre. Qu’est-ce que cet effort simul- 
tané de toutes les facultés agissant dans la plus parfaite harmonie pour 
créer une religion? Cela n’arrive pas & mon esprit comme une idée 
nette. J’ai beau faire, je ne parviens pas & me représenter cette créa- 
tion. Nous, qui croyons & un Dieu personnel, nous croyons qu’il a 
créé I’-homme ; nous croyons 4 son amour pour l'homme; nous 


‘ Confér., t. If, p. 622-623. On comprend que je n’entends pas épuiser ici la 
thése des Miracles. Voir le P. Perrone, t. I, p. 47, sq, édit. Migne. a 
* t Sinsiste sur l’autorité de Leibniz (j’en citerais un autre si je connaissais un 
nom moins suspect d’idées précongues et de parti pris). Leibniz est mort en 1716, 
dix ans apres Bayle, trente-neuf ans aprés Spinosa, avec qui il avait eu plusieurs 
entretiens. Or la thése de l’absurdité métaphysique du miracle avait été pleinement 
développée par le patriarche du panthéisme moderne. Cette these n'avait point 
passé inapercque. Les organes du scepticisme en Hollande en étaient saisis. Leibniz 
a pu, addenvisager la question sous toutes ses faces, comme il convenait a un 
esprit aussi curieux, aussi aux aguets de toute idée nouvelle qu'il |'était, a un 
esprit du reste aussi étendu, aussi impartial que le sien. Leibniz n’était point 
pieux; il n’était dominé par aucune des habitudes du christianisme pratique. Son 
> Eludes, p. 6. | 








216 ETUDES D'HISTOINE RELIGIEUSE. 


croyons qu'il s'est révélé & I’bomme; nous croyons que les religions 
polythéistes ne sont que des altérations successives de cette révélation 
primordiale, et nous en rapportons, & beaucoup d’égards, la preuve 
irrécusable. En quoi votre thése est-elle aussi vraisemblable, aussi 
logique ou méme aussi scientilique que la nétre? 


Trotsi=ME APHORISME : « Il y a des races polythéistes, comme il y a 
des races monothéistes, ef celle diversité tient & une diversité origi- 
nelle dans la maniére d' envisayer la nature. Dans la conception arabe 
ou sémilique, fa nature ne vit pas. Le désert est monothéiste. Voila 
pourquoi l’Arabie a toujours été le boulevard du monothéisme*. » 

Toujours? Il y a beaucoup & rabattre de cette affirmation : Hérodote, 
Strabon , Joséphe, Clément d’Alexandrie, nomment les dieux des 
Arabes et nous apprennent qu’ils sacrifiaiertt aux idoles*. Qu‘était 
devenu le monothéisme arabe & la naissance de Mahomet ? 

Mais il y a contre vous une autre objection : sile désert est mono- 
théiste, comment donc, dans |’Antiquité, le désert, en Afrique, est-il 
idolatre? Comment, en Asie, les Scythes, comment les Huns, comment 
les Mongols du grand désert de Kobi ont-ils été polythéistes? Vous 
voyez bien que LES FAITS soNT CONTRE vors et que votre explication 
n’explique rien. . 

Il resterait d’ailleurs & nous faire comprendre comment cette diver- 
sité ORIGINELLE dans la maniére d’envisager la nature a pu, chez les 
peuples européens, tous de ruce polythéiste, c'est vous qui le dites, 
a pu, dis-je, étre si radicalement extirpée, que « le monothéisme est 
devenu un élément EssenTieEL de notre constitution intellectuelle, et 
que tous nos efforts pour comprendre le polythéisme de l’Antiquité 
sont 4 peu prés inutiles*. » Certes, s’il y a un miracle dans I’Histoire, 
c est celui-la. Vous auriez bien da l’expliquer. 

Ainsi donc les faits vous manquent, je ne dis pas assez, les fails 
vous démentent de partout : que devient votre hypothése de races 
originellement, falalement monothéistes ou polythéistes ? 


esprit, trés-ouvert a la vérité, ne la godtait malheureusement guére que par l'en- 
tendement et non par le cour. C’était une intelligence pure. Je n’entends pas du 
tout lui en faire un mérite; mais je note le fait parce que c'est pour cela méme 
l’homme du monde dont l’autorité logique peut étre le moins récusée par les ad- 
versaires sur la question du surnaturel. 

Je sais bien que l’autorité du plus grand génie du monde n'est point une 
preuve, ce n'est qu'une présomption. Mais, M. Renan, malgré sa certitude entiére, 
confessant avec Schleiermacher que la preuve contraire lui manque, la présomp-— 
tion ae nous lui opposons a bien sa valeur et sa portée. 

* Etudes, p. 66 et 67. 

* Hérodot., 1. 1] et HI. — Strab., 1. XVI, p. 510. — Clem. Alex., tn Seromat., 
p. 29. — Jos., Antig., x, 17, xx, 11. 

3 Etudes, p. 66. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 217 


I! y a eu, en effet, un peuple qui a été le boulevard du monothéisme; 
mais ce peuple, ce n’est pas le peuple arabe, c’est le peuple hébreu. 

Et ce n’est pas ici une question de race. Ce n’est point parce qu’ils 
sont Sémites que Jes Hébreux sont monothéistes. Qu’est-ce que les Sé- 
mites? Ouvrons la Genése. « Les fils de Sem sont Elam, Assur, Arpha- 
nad, Lud et Aram‘. » Elam, c’est la Perse; Assur, c’est Ninive; Aram, 
e’est la Syrie. Est-ce que la Perse, est-ce que Ninive, est-ce que la 
Syrie étaient monothéistes? Et n’équivoquons point : sur Sem et sa 
race, vous n’avez, comme nous, d’aulre témoignage que la Genése, et 
ce témoignage, la logique vous défend de le diviser; 11 faut le nier tout 
entier, ou l’accepter tout entier. Eh bien, ce témoignage est contre 
vous; La PLUPART des Sémites ont été polythéistes. 

Il ne vous sert & rien de dire que votre classification est fondée sur 
la linguistique, et que, pour vous, les Sémites sont les peuples qui par- 
lent les idiomes 4 tort ou 4 droit nommés sémitiques, en sorte qu’a vos 
yeux, l’identité de race dérive de lidentité des langues. Explication 
vaine! En effet, les Phéniciens, dont la langue appartient au tronc sé- 
mnitique, les Syriens, dont l’idiome a une consanguinité originelle avec 
'hébreu, n’étaient-ils pas des peuples polythéistes ? 

Encore une fois, ce n’est donc pas ici une question de race. Une 
question de climat, de désert, pas davantage. Abraham, né en Chaldée, 
adorait le Dieu unique dans la luxuriante vallée du Tigre et de I’Eu- 
phrate. Au Désert, au contraire, Israél sacrifie au veau d’or. Suivez-le 
dans la terre de Chanaan : le livre des Juges, les livres des Rois, les 
pages brilantes des Prophétes surabondent des témoignages de ses 
apostasies. Transportez-le 4 Babylone, il y demeure, au contraire, pur 
de toute idoldtrie. Qu’est-ce 4 dire? C’est qu’Israél était le peuple de 
Dieu : a Domino factum est istud. Voila le vrai : il n’y a d’autre expli- 
cation que celle-la. 

Je parlais d’affirmations sans preuves : que dire du monothéisme 
des Sémites affirmé par M. Renan, non-seulement sans preuves, mais 
en dépit de toutes les preuves, et non-sevlement affirmé, mais pro- 
clamé, CONTRE L’EVIDENCE DES Faits, ]’une des lois de la philosopbie de 
l’Histoire, l'une des deux bases fondamentales des Etudes d histoire 
religieuse*? = 

Oh! que voila bien les illusions du parti pris! On a horreur du sur- 
naturel; on ne veut & aucun prix d'une révélation divine; néanmoins on 
rencontre nn grand fait, le monothéisme hébreu, 1! faut Pexpliquer. 


! Gendse, x, 22. 

* L’unité de Ja race indo-européenne (qui est polythéiste), en son opposition 
avec la race sémitique (la race monothéiste par excellence), unité reconnue dans 
ics religions comme dans les langues, servira désormais de sase a l'histoire des 
religions de l’Antiquité (Etudes, p. v). 





218 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


Eh bien, on l'explique : il faut que ce soit affaire de race, aflaire de 
climat. Justement on se rappelle que le Koran aussi est monothéiste . 
On omet alors le nom des Hébreux; ce nom est sous-entendu, comme 
s'il ne désignait qu’un rameau_du tronc arabe : ce sont les Arabes donc 
qui ont été le boulevard du monothéisme. Or, il y a en Arabie des dé- 
serts. Tout est expliqué : c’est le désert qui a produit le monothéisme. 

Ici, le procédé de M. Renan est pris sur le fait. Vous le voyez, ce 
n'est la qu'une hypothése, et, & premiére vue, une hypothése assez 
gratuite; mais on la pose comme un fait, et, avec ce don de préoc- 
cupation qui caractérise l’esprit de systéme, on ferme les yeux sur des 
myriades de faits qui rendent l’hypothése inadmissible. 

A quoi sert donc I'érudition, si elle ne préserve pas d’illusions pa- 
reilles ? 


QuaTnitue apHonisMe. Aucune religion ne posséde la vérité absolue. 
Toutes sont imparfaites et par conséquent trés-critiquables. En effet, ala 
forme obiigée de route religion est le symbolisme. Que le symbole soit, 
par sa nature, insuffisant et condamné & rester au-dessous de l’idée 
qu'il représente, cela est trop clair pour qu’il y ait quelque mérite 4 le 
dire’. » 

Le symbolisme ! M. Renan se complait dans ces mots élastiques et 
équivoques : il les prodigue avec une promiscuité on ne saurait moins 
philosophique. Au fond, c’est toujours la méme confusion de mots et 
d’idées, la méme assimilation , chére 4 M. Renan, mais tout 4 fait 
contre nature, du Paganisme et du Christianisme. On veut nous enve- 
lopper du linceul ot sont ensevelies les momies polythéistes. 

Je nie la similitude. 

Je nie que la forme obligée de toute religion soit le symbolisme. 

Il ne faut pas d’équivoques. Le symbolisme dont parle M. Renan 
est ce qui fait le sujet du grand ouvrage de Creuzer sur les religions 
polythéistes de l’antiquité; c’est un esprit cénéraL d'images, de signes 
sensibles, de personnifications poétiques appliqué aux idées religieu- 
ses, appliqué avant tout a la pivmuiré. Le symbole, dans le sens paien, 
c'est un voile. Rien n’est moins cbrétien assurément. Dans le Chris- 
tianisme, en effet, le dogme n'est pas voilé, il est 4 nu. Il est plus 
ou moins accessible & l’intelligence, mais il est le méme pour tous ; 
PEglise n’a pas deux enseignements, l'un pour les initiés, l'autre 
pour les profanes. Cela seul met un abime entre le sacerdoce paien et 
le sacerdoce chrétien. 

Mais, en méme temps, cela ruine l’argumentation de M. Renan sur 
ce point. De tout ce qu’il y avait d’imparfait, de défectueux ou de pire 


‘ Etudes, p. 70. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 219 


encore dans le symbolisme paien, il n’a rien absolument 4 conclure 
contre nos dogmes. Est-ce que le Dieu des chrétiens est une divinité 
. symbolique? 

Encore une fois, n’équivoquons point : la question est la, et non ail- 
leurs. Dans l’antiquité paienne, ce sont les divinités qui sont symboli- 
ques. Mais, quand bien méme il en serait ainsi dans toutes les religions 
paiennes, vraiment 11 ne sensuivrail pas du tout que le symholisme, 
pris en ce sens, fit la forme opiicée de tovie religion; car, évidem- 
ment, il faudrait toujours excepter les religions monothéistes. Celles-ci 
peuvent bien avoir des rites symboliques, comme le baptéme chrétien; 
mais ce n’est pas de rites, c'est de dogmes qu'il s’agit ici. Or, dans le 
polythéisme, ce sont précisément les dogmes qui sont emmaillottés de 
symboles. Vous voyez bien que votre assimilation ne porte pas. Les 
imperfections et l’insuffisance du symbolisme paien ne seront jamais 
opposables qu’au paganisme *. 

Sans doute, l'infini est plein de mystéres; mais le symbolisme my- 
thologique n’en est pas du tout la forme obligée. Nous avons, nous 
autres chrétiens, les confessions de foi les plus nettes, les plus pré- 
cises : qu’ont-elles de commun avec le symbolisme ténébreux de I'Inde 
ou de \’Egypte? | 

« Mais, objectez-vous, c'est la précision méme de vos confessions de 
foi qui préte le flanc 4 la Critique. Cette précision implique une limite, 
une exclusion, un défaut. Elle n’existe qua la condition d’étre trés- 
arrétée, trés-claire, trés-finie, &t par conséquent trés-critiquable’*. La 
tentative de définir l’infini et de le montrer aux yeux implique une 
impossibilité *. » 

Permettez, ne confondons pas; définir l’infini et prétendre le mon- 
trer aux yeux sont deux choses tout 4 fait différentes. Jamais le Chris- 
tianisme n’a songé & montrer aux yeux l'infini. 

Ici, d’ailleurs, vous changez de terrain; vous laissez-la cette in- 
firmité du symbolisme mythologique dont vous faisiez tout 4 I"heure 
la forme obligée de toute religion, et maintenant vous récusez, 4 
leur tour, les confessions de foi (qui sont tout le contraire du symbo- 
lisme); vous les récusez comme étroites, insuffisantes, hors de propor- 
tion avec leur objet. C’est un tout autre ordre d'idées; mais, la encore, 
vous auriez pu étre mieux inspiré. 


‘sLe pain eucharistique est un signe sensible, et il est en méme temps l’irré- 
prochable embléeme de |’aliment divin qui est offert a l'dme dans l’eucharistie. 
Mais est-ce que c'est un symbole dans le méme sens que Glaucus (Etudes, p. 21) 
est la personnification des impressions des gens de mer en présence du spectacle 
animé gu‘offre le rivage? Serait-il philosophique d'appliquer le méme mot a 
deux ordres d’idées aussi dissemblables? 

* Etudes, p, 1x. 

* Eludes, p. 70. 





220 . ETUDES D’HISTUIRE RELIGIEUSE. 


Vous dites, en effet, qu’il faut renoncer & exprimer l’ineffable, que 
« toute expression est une limite, et que le seul langage qui ne soit 
pas indigne des choses divines, c’est le silence‘. » 

Contre la philosophie séparée, qui prétend créer Dieu, suivant le mot 
de Fichte, ou du moins qui prétend de son chef, ipsa per se, devimer 
tor ce qu'il est, lV objection peut avoir de la force. Elle est nulle évi- 
demment contre une religion révélée de Dieu, nulle contre nous qui 
nous glorifions de n’aflirmer & J’endroit de Dieu que ce que Dieu nous 
a dil lui-méme. Toute la question donc est de savoir si une révélation de 
Dieu a l’homme est possible, si elle est probable, si elle est prouvée . 
toutes choses dont l’aftirmative est démontrée en téte de toutes les théo- 
logies chréliennes, et qui ont été crues par des hommes dont I’intelli- 
gence n’était pas inférieure & celle de M. Renan, j’ai nommé tout i 
l'heure Leibniz. 

Ces hommes n’ont point pensé que toute formule religieuse dat étre 
fausse par cela seul qu’elle ne pouvait étre adéquate & I’Etre infint. 

Dieu est. 

Dieu est un étre personnel. 

Dieu est immatériel. 

Dieu est infini. 

Voila quatre propositions trés-précises, trés-arrétées, trés-claires. 

Qu’y a-t-il dans ces quatre propositions qui préte le flane 4 la Cri- 
tique? 

- On le voit, le dernier aphorisme de M. Renan n’est pas plus sérieux 
que les autres. 


Assez sur ces prolégoménes. Nous croyons avoir passé loyalement 
en revue, sans les dénaturer jamais, toutes les idées fondamentales 
du livre de M. Renan, et pas une seule n’a pu se tepir debout devant 
la logique ni devant les faits. Voyons maintenant le plan de ce livre ; 
la est le plan de campagne de Ia nouvelle Critique. 


Dans ses Etudes d’histoire religieuse, M. Renan n’a compris que 
des travaux analogues par le but comme par le sujet, et pour leur 
donner plus d’ensemble, il les a classés dans un ordre qui, 4 son 
point de vue ‘du moins, embrasse les principales manifestations du 
sentiment religieux sur la terre depuis l'antiquité jusqu’a nous. 

Le Polythéisme, l’Ancien comme le Nouveau Testament, Mahomet, 
Catholicisme du moyen Age étudié dans la Légende dorée et dans 
Imitation de Jésus-Christ, le Protestantisme primordial représente 


* Etudes, p. 70. 





ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 228 


par Calvin, le Protestantisme unitaire de nos jours personnifié dans 
Channing : tels sont les themes tour 4 tour abordés par l'auteur. 

Le dessein qui a présidé a cet arrangement est manifeste. M. Renan 
ne croit point, comme nous, a une révélation primitive. Suivant lui, 
la Religion n’est qu’une aspiration purement naturelle vers l'idéal, un 
fruit spontané de Ja pensée humaine, tranchons le mot, une poésie 
d'on ordre supérieur, et rien de plus. Le genre humain, jusqu’ici, avait 
pris au mot les formules religieuses. Oui, le genre humain tout entier 
avait cru a des dogmes, il avait cru a la réalité du surnaturel; il ne 
s‘élait pas douté que les traditions religieuses ne fussent que des créa- 
tions plus ou moins heureuses de sa propre intelligence. Eh bien, 
le genre humain tout entier s était trompé. Voyez plutét les religions 
de V'antiquité paienne : peul-on mer qu’elles ne soient écloses, comme 
le mythe de Glaucus, au souffle de l’ imagination des peuples? Et cela 
posé, pourquoi deux poids et deux mesures? pourquoi altribuer 3 
Ancien Testament une autre valeur qu’aux Védas, ou méme aux 
poémes d’Hésiode et d’'Homére? pourquoi ne pas mettre dans la méme 
balance le Koran et |’Evangile? | 

On le voit, l'habileté ne manque point a cette transition. Certes, le 
lecteur, quel qu’il soit, admet sans peine I’intervention de l'imagina- 
tion populaire dans la lente construction de cette Babel du Polythéisme 
a laquelle M. Renan n’a pas manqué de consacrer sa premiére 
étude’. 

Ainsi préparé par le spectacle des innombrables évolutions et cir- 
convolutions du Polythéisme, enchanté de comprendre si bien le 
développement du mythe de Glaucus, « ce petit chef-d'ceuvre » de 


‘ Nous aurions bien ici pourtant quelques réserves 4 faire. Nous n‘admettons 
point que les religions, pas méme le polythéisme, soient sorties de imagination 
des peuples comme la Minerve de la Fable serSit sortie du cerveau de Jupiter. Les 
mythologies ne sont pas seulement des impressions physiques traduites en méta- 
phores populaires et prises plus (ard au sérieux par 'humanité décue. Elles ont 
un fonds commun reconnaissable, qui témoigne d'une tradition commune anté- 
rieurea elles toutes, car ce fonds commun ne peut s'expliquer par la psychologie 
tunte seule, par les seuls procédés de l'esprit humain. M. Renan dit le contraire; 
mais, selon son habitude constante, i) tranche la question par la question. 

Une autre remarque de M. de Pressensé, cest qu'il y a dans les mythologies 
autre chose encore qu'un jeu de |’imagination : il y a un instinct profond que la 
forme supréme de la vie est la personnalilé, et que le monde divin doit étre le 
monde de la vie personnelle, de la vie qui a conscience d'elle-méme et qui n'est 
plas éparse, comme un fluide, dans l'univers. Le Polythéisme rend ainsi témoi- 
gnage 4 la personnalité de Dieu contre le Panthéisme. 

« M. Renan s’est fermé la voie de toute explication plausible de histoire des 
mythologies, en faisant de celles-ci l'écho de la nature dans la conscience, au lieu 
d'y voir l'Ecno pk LA CONSCIENCE DANS LA NaTURE, et d'y chercher le triomphe pro- 
gressif de }a premiére sur la seconde. » 

Févaren 1858. 14 


222 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


M. Renan, et par la méme tout disposé & ne voir désormais partout 
que des croyances plus ou moins analogues & celle-la, que des 
croyances plus ou moins suspectes de mythologie, —l’esprit parcourt 
le cycle entier des Etudes d'histoire religieuse avec d’autant moins de 
répulsion que |’auteur affecte plus de sympathie, sinon pour les reli- 
gions, du moins pour le sentiment religieux (c’est, comme on I’a dit, 
le miel mis aux bords du vase). Et voila comment le lecteur arrive, 
sans qu'il en ait conscience, au nihilisme de la philosophie indienne. 

C’est la, en effet, qu'aboutissent en détinilive les plus poétiques 
paroles de M. Renan. Telle est, on |’a vu, la conclusion logique, et par 
conséquent fatale, inévitable, de ses travaux. 

J’avoue que cetle conclusion me sourit peu et que l’analogie invo- 
quée par l’auteur des Etudes ne me persuade point. 

Il n'est pas question de supprimer la Critique, ainsi que le donne 
a entendre M. Renan‘. (Qui parle de supprimer la Critique?) mais il 
s’agit de la remettre & sa place. La Critique est dans son droit quand 
elle s’attaque & ce qui est faux ; elle n’y est plus quand elle ne s‘atta- 
che qu’a obscurcir le vrai. Quel est le caractére de la Critique de 
M. Renan? N’est-il qu’un assembleur de nuages? Voila le débat entre 
lui et nous. 

Or je maintiens qu’il n’est qu'un assembleur de nuages et que sa Cri- 
tique du Judaisme et du Christianisme n'est pas du tout péremptoire 

En effet, la comme toujours, M. Renan débute par une pétition de 
principe ; la comme toujours, il commence par supposer résolue con- 
tre nous la question qui nous divise. Son point de départ, c’est la 
conviction préconcue, mais on ne saurait moins démontrée, qu’il n’y a 
pas eu de révélation primordiale. Quelge pitié ne font pas a M. Renan 
« ceux qui ne concoivent pas la fidre originalité des eréations sponta- 
nées de la conscience! ». A ses yeux, il n’y a nul abime entre le fini et 
l’infini. L’infini est une pure conception de l’esprit de l’homme et une 
conception toute spontanée. La foi a la création, de méme. C’est affaire 
d’intuition; rien n’est plus simple. M. Renan (cette observation n’est pas 
de moi) ne nous dit point quelles lois psychologiques président & tous 
ces miracles ; il nous les donne comme des mystéres 4 accepter. 

Cela posé, puisqu’on trouve la mythologie en téte des traditions de 
tous les peuples, pourquoi les Hébreux feraient-ils exception? Voila 
sa thése. 

— Pourquoi? Parce qu’il y aeu une révélation primordiale de Dieu & 
l'homme et que les Hébreux seuls l’ont conservée. Telle est leur tradi- 
lion, qui, en ce point, ne ressemble a aucune autre. Telle est, dis-je, 
leur tradition, qui, d’ailleurs, seule entre toutes Jes traditions antiques, 


1 Etudes, p. vin. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 293 


se recommande par des caractéres de vérité intrinseques, et avant 
tout par une chronologie sérieuse remontant aux premiers jours du 
monde. N’y eit-il la que le récit de l’ceuvre des six jours, si étonnam- 
ment confirmé dans ses traits principaux par la science au XIX° siécle, 

il faudrait bien reconnaitre que cette tradition a des caractéres 4 part, 

des caraetéres tels que nulle autre tradition ne peut étre mise sur la 
méme ligne. Ne convenez-vous pas vous-méme que l’expression de 
mythes, qui, appliquée & I’Inde et & la Gréce primitive, a sa parfaite 
exactitude, est incorrecte, si on l’applique aux anciennes traditions 
des Hébreux'? 

Avant lout, il vous faudrait done prouver que la Genése n’a sur les. 
Védas aucune supériorilé intrinséque : car enfin si, en soi, abstraction 
faite de toute croyance religieuse, la Genése est un livre exception- 
nel, ne sera-t-il point permis de regarder et de traiter comme un 
peuple exceptionnel le peuple auquel appartient ce livre? 

Hi vous faudrait prouver aussi qu’une révélation primordiale, 4 ne la 
considérer qu’a I'état de simple hypothése, n’est point psychologique- 
ment plus vraisemblable que l’hypothése du monothéisme spontané. 

Tant que vous n’aurez pas fait cette double preuve, nous aurons 
d’assez bonnes raisons, ce semble, bien que le merveilleux ne soit pas 
absent de la Genése, de ne point regarder ce livre si graye comme une 
ceuvre d’imaginalion poétique ou comme une mythologie. 


La Critique, dites-vous, a le droit de traiter Moise comme elle traite 
Homére. 

Entendons-nous. 

Assurément il n’y a pas deu@logiques, et les critéres d’authenticité 
sont les mémes pour Moise que pour Homére, Mais, si la balance de 
la Critique est la méme pour tous les livres, tous les livres ne pésent 
point d’un poids égal dans cette balance. Par exemple, au tribunal de 
la raison, de la froide raison, il ya bien quelques différences entre la 
condition extérieure de llliade et la condition extérieure du Penta- 
teuque. 

Quelle que fat Vauréole de I’Iliade aux yeux des Grecs, est-ce qu’elle 
a jamais élé pour eux un livre sacré au méme titre et dans le méme 
sens que le Pentateuque pour les Hébreux ? Est-ce que I’lliade faisait 
le fond de la vie publique et de la vie privée des Hellénes, comme la 
Thorah (la Loi) faisaitle fond de la vie publique et de la vie privée 
d’israél? 

Est-ce qu’il était aussi difficile d’interpoler, d'allérer le texte de 
I'Hiade que celui de la Thorah? Est-ce que, par exemple, il y avait en 


' Etudes, p. 164. 


224 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


Gréce une loi pour que le poéme d’Homére fat lu tout entier, tous les 
sept ans, 2 la nation assemblée, comme le Deutéronome |’avait prescrit 
aux Hébreux pour le livre de Moise‘ ? 

Et, quand il s’agit d’authenticité, il y a bien quelques conséquences & 
tirer, ce semble, de ces différences de conditions extérieures entre le 
livre de Moise’ et celui d’Homére. A ce premier point de vue, ce n'est 
donc pas la tradition seulement, c’est aussi la raison qui refuse de les 
mettre sur la méme ligne. 

Quoi done, en effet! Voila un livre réputé sacré, confié & toute 
une tribu de prétres, commenté chaque semaine dans toutes les syna- 
sogues ; un livre formant au sein de toutes les familles la base de I'tn- 
struction de la jeunesse; un livre en quelque sorte idenlifié avec la 
nation juive, tant il est profondément buriné dans toutes Jes institu- 
tions, dans toutes les habitudes du peuple le plus tenace dans ses 
moeurs qui fat jamais; et vous voulez quefce livre ait pa étre aussi aisé- 
ment alléré qu'un poéme, une ceuvre toute littéraire, un produit de la 
fantaisie ; aussi aisément altéré que des feuilles abandonnées aux vents 
(ludibria ventis) , confiées qu’elles étaient a la mémoire de la nation la 
plus mobile dont |’Histoire ait gardé le souvenir ! Oi est la similitude? 

Croyez-moi, monsieur, Homére est un analogue mal choisi. Il est 
vrai que les livres sacrés de la Perse et de I’Inde ne soutiendraient pas 
mieux le paralilele. 

Quel autre peuple, en effet, a pris pour assurer l'intégrité de ses livres 
des précautions comparables a celles que nous rencontrons chez les 
Hébreux ? Est-ce que le livre de Moise était exclusivement aux mains 
des prétres ou des letirés? Bien loin qu’1l fat soustrait aux regards du 
vulgaire comme les Védas, il était tellement public, et public de toute 
antiquilé, que la découverte de l’imprimerie n’a pas rendu la Bible 
plus populaire chez les protestants eux-mémes que ne |'était le Pen- 
tateuque dans tout Israél. 

Est-ce tout? Non, en vérilé. Il se trouve en outre que ce livre si public 
a subi de bonne heure le contrdéle permanent d’une secte dissidente , 


t « Motse donc a écrit cette Loi (Thorah), et il l'a confiée aux prétres fils de 
Lévi et a tous les anciens d'Israél, et il leur a fait un ordre, disant : « Apres 
sept ans, — l'année de la rémission, — dans la solennité de la féte des Taber- 
nacles, tout Israé] étant assemblé pour paraftre en la présence de Jéhovah votre 
Dieu, vous lirez les paroles de cette Loi devant tout Israél..... afin que, I"écou- 
tant, ils l'apprennent, et qu’ils gardent et accomplissent toutes les paroles de 
cette Loi. » (Daurén., xxx1, 9-12.) — Voir aussi tout spécialement le Deutéro- 
nome, vi, 6-9. 

* Tout le monde est d’accord que la Thorah ne formait originairement qu'un 
seul et méme livre, et que la division en cing livres est comparativement récente. 


Jésus-Christ et les Apdtres ne citent cet ouvrage qu‘en disant Moise ou la Loi de 
Motse. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 225 


‘d'une secte profondément ennemie, les Samaritains, gardiens obstinés 
de l’ancien caractére hébraique et de l’ancien texte, .les Samaritains 
auxquels nous devons de posséder le Pentateuque écrit de la méme 
maniére qu'il |’était dés avant Homére, au temps de Salomon et de son 
fils, mille ans avant Jésus-Christ. Joignez 4 cela une traduction offi- 
cielle en grec, celle des Septante, tixant le sens dans lequel ce texte 
était entendu par les Juifs sous les premiers successeurs d’ Alexandre, 
et vous avez un livre tel que l'Antiquité certes n’en a pas connu un seul 
qui fit dans des conditions égales d’authenticité. 

Pourquoi la Critique impartiale ne tiendrait-elle aucun compte de 
cette condition d’authenticité unique entre toutes ? 


Cette considération toutefois a peu touché M. Renan. Sous prétexte 
‘envisager le passé en dehors des conventions et des idées préconcues, 
il prend hardiment le contre-pied de la tradition hébraique, et il écrit 
carrément ceci. 

« Une question prélimimaire domine tous les problémes relatifs au 
peuple d’Israél : — comment furent rédigés les documents qui servent 
de base 4 I’histoire des Hébreux, et surtout les cing parties les plus 
anciennes de leurs annales, qu'on s’est habitué a réunir sous le nom 
de Pentateuque ? Une hypothése présentée au siécle dernier comme un 
paradoxe hardi, et d’aprés laquelle le Pentateuque se serait formé par 
‘la réunion de fragments historiques de provenance diverse, est main- 
tenant adoptée de tous les critiques éclairés en Allemagne. » 

Voila bien toujours le procédé que nous ne cesserons de reprocher a 
M. Renan : laffirmation sans preuve et l’hypothése posée comme un 
fait. 7 

Comment ? Tots les critiques éclairés de \’ Allemagne adhérent & votre 
hypothése sur le Pentateuque! Ainsi Hengstenberg, Tholuck, Haver- 
nick, Hoffmann, Ziegler, Kurtz, Déllinger, Reinke, Welter, Herd, 
Hanneberg, qui n’ont point admis ce paradoze hardi, sont des hommes 
qui ne comptent pas! Certes |’Allemagne savante, on I’a dit avant moi, 
ne ralifiera pas la sentence du jeune Aristarque, et plusieurs de ces 
noms, celui de Dollinger surtout, sont assez connus de ce cété-ci du 
Rhin pour que la France elle-méme s’étonne de la légéreté de cette 
assertion tranchante '. 


! Nous saisissons cette occasion d’annoncer a nos lecteurs la traduction pro- 
chaine de Heidenthum und Judenthum (Paganisme et Judaisme), par fe docteur 
Dellinger (voir le Correspondant du 25 aoit 1857). D'autres ouvrages du méme 
auteur et de Rittmeyer vont étre également trad uits. On ne saurait trop encou- 
rager cette sorte de travaux. Les incroyants ne les liront pas; mais d'autres les 
liront et il faudra bien que les incroyants finissent par en tenir compte. 


226 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


N'importe. « L’opinion qui attribue la rédaction du Pentateuque 4 
Moise est en dehors de la Critique.» 

En vérité? Osons faire observer pourtant que celte opinion date 
d’assez loin; elle estinscrite en toute lettres dans le Pentateuque méme. 
— Lisez plutét, « Jéhovah dit & Moise : Ecrivez ceci dans le Livre 
afin que ce soit un monument ’..... Moise écrivit toutes les paroles de 
Jéhovah?... Voici les demeures des enfants d'Israél, aprés qu’ils furent 
sortis d’Egypte, lesquelles furent décrites par Moise selon les lieux de 
leurs campements ’..... Moise a écrit cette Thorah; il la confia aux fils 
de Lévj*, etc...... Aprés que Moise eut achevé d’écrire les paroles de 
cette Thorah, il dit aux Lévites : Prenez ce livre et déposez-le dans 
l'arche d’alliance de Jéhovah votre Dieu, afin qu’il y serve de témoi- 
gnage contre toi, Israél*. » 

Voila ce qu’on lit DANS LE TEXTE SAMARITAIN Comme dans le texte 
hébreu. Et voici que Josué écrit & son tour: « Josué éleva un autel a 
Jéhovah, au Dieu d'Israél, sur le mont Hébal, comme |’avait prescrit 
Moise aux enfants d’Israél, ainsi qu’il est dit au Livre de la lot de 
Moise®. » Et en effet nous trouvons au Deutéronome cette ordre donné 
par Moise d’élever un autel sur le mont Hébal”. Et Josué poursuit : 
« Josué grava sur la pierre le Deutéronome de la loi de Moise, que 
celui-ci avait exposé devant les fils d’Israé]. Tout le peuple et les anciens 
et les chefs et les juges étaient debout des deux edtés de l’arche d’al- 
liance portée par les prétres... Puis Josué lut toutes les paroles de 
bénédictions et de malédictions® et tout ce qui était écrit dans le livre 
de la Thorah *. » 

D’ailleurs les textes qu’on vient de voir sont-ils des textes isolés? 
Est-ce que le livre des Juges, est-ce que David, est-ce que les Pro- 
phétes ne surabondent par d’allusions au Pentateuque ? Et comment 
établit-on l’authenticité d’un livre, sinon par de semblables témoi- 
gnages des livres postérieurs ? 

Les critiques |’ont senti, et ils ont nié l’authenticité des livres posté- 
rieurs comme celle de Moise. Suivant eux, c’est au septiéme et 
au huitiéme siécle avant Jésus-Christ qu’appartient la rédaction défi- 
nitive du Pentateuque, de la plupart des livres historiques, d'un grand 
nombre de Psaumes et de Ja plupart des Prophétes. 


4 Exopne, xv, 14. 

® Exopg, xxtv, 4. 

3 Nomsrgs, xxi, 4, 2. 

4 Dgorén., xxx1, 9 et suiv. 
5 Dgvurer., xxx1, 24-26. 

® Josué, vir, 50, 34. 

7 Deurée., xxvii, 4 et suiv. 
3 Devrer., xxvi1 et XXVIII, 
9 Josut, vit, 52-35. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 227 


Admirez l'habileté de ce mot définitive, qui permet & la Critique de 
récuser l'authenticité de tout verset qui la géne dans le Pentateuque. 
Tout en s inclinant devant l’évidente antiquité des documents contenus 
dans ce livre, tout en reconnaissant méme que nous possédons dans 
l'Exode et dans les Nombres des renseignements tout & fait authen- 
tiques et contemporains, la Critique n’en reste pas moins de la sorte la 
maitresse absolue du crier 4 l’interpolation, dés qu’il lui plait. 

Ainsi, par exemple, le nom de Moise en tant qu'auteur du Penta- 
teuque, serait une interpolation. 

Interpolation, c’est bientét dit. Ot sont vos preuves ? Car entin, en 
bonne logique, celui qui ne croit pas 4 |’interpolation n’a rien a prou- 
ver : comment prouver qu’un texte n’a pas été interpolé? C’est a celui 
qui allégue de démontrer la vérité de son allégation. Et c’est ici que 
surabondamment se dressent contre la vraisemblance des interpola- 
tions alléguées par M. Renun, la conformité du texte samaritain et du 
texte hébreuy la lecture solennelle du Pentateuque faite tous les sept 
ans 2 la nation assembiée, et surtout l’extréme publicité, l’extréme 
popularité de ce livre, tout 4 la fois national et sacré. 

L’usage de deux mots pour désigner Dieu (Elohim et Jéhovah) suffit- 
il pour démontrer le manque d’unité originel d’éléments qui se seraient 
mélés et confondus plus tard dans le Pentateuque? Rien de moins 
concluant, 4 mon sens; aulant vaudrait dire que ces deux noms l'Eter- 
nel et le Trés-Haut impliquent des éléments de provenance diverse. 
Examinons. J’ouvre la Genése et je lis : « Au commencement, Elohim 
créa le ciel et la terre. » Vous triomphez: c’est, dites-vous, un rédac- 
leur élohiste qui a la parole. Je poursuis ma lecture et je trouve ceci : 
« Telle fut Vorigine du ciel et de la terre, lorsqu’ils furent eréés, au 
temps ot Jéhovah-Elohim créa le ciel et la terre‘. » Je triomphe a 
mon tour, car évidemment le rédacteur définitif, quel qu’il soit, ne 
soupconnait pas la moindre opposition entre ces deux noms, puisqu’il 
les applique simultanément 4 un seul étre et & un méme acte, 2 l’acte 
de la création : autrement, il aurait toujours séparé les deux noms, il 
ne les aurait employés qu’allernativement, ou bien, dans une vue de 
syncrétisme , il les eit constamment réunis. Aimerez-vous mieux dire 
que ce rédacteur n’a pas su ce qu'il faisait? Cette dualité d'appellation 
autorisait-elle donc tout Je bruit qu’on en a fait? 

Ici, que M. Renan me comprenne bien : je n’entends pas nier que 
Moise eit sous les yeux des écrits plus anciens, comme le livre 
des guerres de Jéhovah, cité dans les Nombres’; ce que je nie, c’est 


* Gexise, u, 4. — Il ya cent autres exemples, entre autres, celui-ci: ¢ Il entra 
dans l’arche un couple d’animaux de chaque espéce, selon qu'Elohim I’avait com- 
mandé a Noé, et Jéhovah I’'y enferma par dehors. » (Genész, vit, 16.) 

? Nommags, xxt, 44. 


298 = ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


I’hypothése de fragments élohistes et de fragments jéhovistes, ima- 
ginée pour réduire le Pentateuque a je ne sais qu'elle juxtaposition: 
impersonnelle, successive, fortuite, inintelligente, d’éléments contra- 
dictoires, en sorte qu’il ne puisse étre |’ceuvre de Moise. 

Et il ne serta rien d‘alléguer l’exemple des chroniqueurs musul- 
mans, l’exemple de la chronique de Tabari, écrite au neuviéme siécle 
de l’ére chrétienne, remaniée par Ibn-al-Athir, complétée et ar- 
rangée par Ibn-Khaldoun. Comment comparer un livre de cet 
ordre, un livre ordinaire, une ceuvre purement privée et dés-la su- 
jetle & toutes les vicissitudes littéraires, & tous les remaniements, 
4 toules les refontes, avec un livre sacré entre tous, saint entre 
tous, avec un livre qui a constitué une nation, qui assigne les lifnites 
de chaque tribu, qui est le titre de propriété de toutes, qui est & la 
fois le catéchisme, le rituel et le code civil et criminel de tout un 
peuple? Quoi! vous voulez qu’on ait pris envers ce livre fondamental, 
envers ce livre incessamment présent a tous les esprits dans tout 
Israél, envers ce livre préexistant a la nation hébraique et sans lequel 
elle ne peut étre congue, les licences qu’Ibn-al-Athir a pu se permettre 
envers Tabari! On ne vous croira pas. 

Notez que, pour s’aviser de ce paradoze hardi, \’esprit humain a dé 
attendre le dix-huitiéme siécle : 


Dans ma téte, un beau jour, ce talent se trouva. 
Et j’'avais six mille ans quand cela m/arriva. 


M. Renan a raison de dire, & son point de vue, que nulle histoire n’z 
tardé plus longtemps & étre comprise. 

Et pourtant il l’avance, la Genése contient les archives du genre- 
humain. « Aucun peuple ne peut se vanter de posséder des archives 
aussi réguli¢rement tenues. Les premiéres pages mémes, consacrées 
aux origines antédiluviennes, toutes mythologiques qu’elles paraissent, 
sont certainement les documents qui nous font approcher le plus de 
Vorigine du genre humain‘.» N’est-il pas étrange qu’il ait fallu at- 
tendre M. Ewald pour avoir la clef d'un tel livre, depuis si longtemps 
Vobjet d'une méditation assidue de la part des hommes qui ont fait le 
plus d’honneur & I’humanité? 

Mais qu’a-t-il vu, ce rare esprit, comme disait Bossuet, qu'a-t-1l vu 
de plus que les autres? Hypothéses sur hypothéses, chiméres sur chi- 
méres. 

I] n’y a paseu de révélation de Dieu & l'homme. La race sémitique, 
dont Israél est le rameau le plus élevé et le plus pur, concgoit sponta- 


* Etudes, p. 84. 





ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 229 


nément la notion de l’unité divine : premine ayeotnése. « Quand et 
comment? Par une intuition primitive et dés ses premiers jours, 
ayant détaché sa personnalité de l’univers, elle en conclut presque 
4mmédiatement Dieu, créateur de ‘univers ‘. » Il est des choses plus 
€videntes que celle-la ; mais passons. 

Deux mille ans avant notre ére, une émigration de Sémites nomades 
quitta les monts d'Arménie, foyer d'une aristocratie monothéiste : 
seconde HYPotH#SE. Abraham conduit \’émigration en Palestine. 

Sous I’impression d’une vive antipathie contre lidolatrie égyptienne, 
une réaction monothéiste, qui parait avoir eu son foyer principal dans 
da iribu de -Lévi, fut suivie d’une sorte d’hégire, ot Israel subit |’ac- 
lion d’un organisateur religieux. Le nom de Jéhovah, le décalogue, 
quelques aphorismes complémentaires, des rites simples, tels que 
J'arche, le tabernacle, la p&que, telle fut la forme premiére du Ju- 
Jaisme, qui depuis se compliqaa, en méme temps que le réle de son 
fondateur alla grandissant : TROIsitME RYPOTHESE. 

Lenom de Moise fut presque inconnu sous les Juges et durant les pre- 
miers siécles des Rois*. L’opinion qui le fait auteur du Pentateuque 
ne parait guére s’étre établie avant l’ére chrétienne : quataitME Hyro- 
THESE. 

La politique générale des Prophétes se présente a nous comme étroite 
et opposée au progrés; les Rois représentent une pensée plus large, et 
plusieurs de ceux qui nous sont peints comme des scélérats étaient 
peut-étre des princes raisonnables, toldrants, partisans d’alliances né- 
cessaires avec |’étranger, obéissants aux besoins de leur temps et & un 
certain penchant pour le luxe et l'industrie : crnquitMe HYPOTHESE. 

C’est a partir d’Ezéchias et de Josias, deux piétistes (sic), que le 
culte se centralise-de plus en plus & Jérusalem, et que la priére com- 
mence : SIXIEME HYPOTHESE. | 

La foi au Messie, — vague, obscure, entremélée d’éclipses et d’ou- 
blis, — repose dans les plus antiques assises d'Israél. Survient la capti- 
vité de Babylone. Alors, de cet amas d'espérances trompées, de la lutte 
Je la foi et de l’imagination contre la réalilé, naquit définitivement le 
Messie : sepriitMe aypoTnise. 

C’est & la Perse qu’il faut faire honneur de tant d’éléments nouveaux 
que nous trouvons dans le Christianisme comparé au Mosaisme : une 
théorie plus compliquée d’anges et de démons, un spiritualisme raf- 
finé si on le compare a l'ancien réalisme hébreu, un goat pour le sym- 
bole qui confine presque & la cabale et au gnosticisme, des idées sur 
les manifestations terrestres de la divinilé tout & fail étrangéres aux 
peuples sémitiques : HUITIEME HYPOTHESE. 


' Etudes, p. 87. 
> Etudes, p. 83 et 93. — Voyez, au contraire, Juces, m1, 4. — I Rots, xm, 6-8. 


250 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


Arrétons-nous. Aussi bien tout cela est de l'arbitraire pur. De toutes 
ces hypothéses, M. Renan en démontre-t-il une seule? Non : il affirme 
et il passe. Il est vrai que, pour la plupart, il les suppose établies par 
des Allemands qu'il déclare irréfutables, ce qui rappelle un peu trop 
peut-étre cet argument de gentilhomme : « Je vous donne ma parole 
d’honneur que j'ai raison. » 

Il y a bien 1& quelques pétitions de principe, des questions tran- 
chées, comme toujours, par |’affirmation nue de ce qui est en ques- 
tion: Ainsi en est-il de la conception spontanée du monothéisme par 
les Sémites, du foyer d’aristocratie monothéiste dans les montagnes 
d’Arménie, de l’ignorance ov l'on était presque du nom de Moise sous 
les Juges et les Rois, du peu d’ancienneté de l’opinion qui le fait au- 
teur du Pentateuque, de l’excessive simplicité attribuée par M. Renan 
a la religion d’Israél aprés la sortie d’Egypte et jusqu’aux temps d’Ezé- 
chias et de Josias, de |’élaboration définitive de la foi au Messie durant 
la captivité de Babylone, et enfin de l’action des livres zends sur la 
théologie des Hébreux. 

Il y a contre tout cela des montagnes d’arguments’. 

Il y a, de plus, des textes formels; nous en avons cité quelques-uns et 
nous pourrions en indiquer d’autres; mais M. Renan ne manquerait pas 
de les déclarer tous interpolés. J’'avoue pourtant que je ne vois pas du 
tout ce qu’on peut opposer au témoignage des textes samaritains qu 
reconnaissent dans Moise l’auteur du Pentateuque. M. Renan préten- 
drait-il que ces textes ne sont pas antérieurs 4 l’ére chrétienne? 


Mais qu’est-il besoin de réfuter en détail chaque supposition des 
Etudes d'histoire religieuse? N'y a-t-il pas une question préjudicielle, 
une question préalable, celle de savoir jusqu’a quel point il est raison- 
nable de faire prévaloir la conjecture sur l'histoire ? 

Le procédé de M. Renan, c’est l’hypothése. Quelle est la valeur lo- 
gique de l’hypothése ? 

Apparemment hypothése n’est pas synonyme de démonstration. 
Cinquante hypothéses mises bout a bout n’équivalent évidemment pas 
a un syllogisme catégorique. Comme disait cet Anglais & l'un des 


‘ Qu’il nous soit permis de renvoyer le lecteur au livre récent de M. l'abbé 
Meignan (les Prophélies messianiques), ouvrage d'un esprit distingué, et, ce qui 
devient rare, d'un excellent logicien. 

« tl semble, dit sur tout cela M. de Pressensé, que, les hypothéses de M. Renan 
admises, — une fois le miracle et le surnaturel écartés, — nous allons nager en 
pleine Jumiére et qu’aucun sacrifice ne sera demandé a notreraison. Pour justifier 
la Critique, a demi du moins, il faudrait en effet qu'il en fat ainsi. Il n’en est 
rien : les ombres du mystére s‘étendent aussi épaisses sur notre chemin; seule- 
ment elles ne sont traversées par aucun rayon lumineux. » 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 231 


juges de Lally, einquante lapins blancs ne feront jamais un lapin 
noir. 

C’est un axiome en logique : le jugement hypothétique n’a de va- 
leur qu'autant que l’hypothése sur laquelle ils se fonde est démontrée 
vraie. Jusque-la, hypothése et science sont deux termes qui s’ex- 
cluent; et c’est pourquoi le prince des sciences, Newton, écrivait avec 
une légitime fierté ces paroles que nous livrons 4 la méditation de 
M. Renan : Hypotheses non Fico. 

Je comprends toutefois l'invasion de la conjecture dans le domaine 
de I’ Histoire quand les documents font défaut, quand Ja tradition est 
oblitérée ou composée d' éléments contradictoires. Je comprends Creu- 
zer Cherchant dans l’hypothése un fil conducteur 4 travers le labyrin- 
the des mythologies de |’Antiquité. Je comprends Nieburh surexcité 
par la découverte de Lydus, de Gaius et de la République de Cicéron, 
s'appuyant sur ces documents nouveaux, empruntant des conjectures, 
des analogies, des inductions, 4 une connaissance désormais plus exacte 
dle ces lois qui occupaient une si grande place dans Ja vie du peuple 
romain, et s'appliquant 4 refaire ainsi laborieusement, & force de divi- 
nation, une partie de histoire romaine. Ce sont la des tentatives légi- 
times, parce que, 1a, les monuments originaires et primitifs faisaient 
défaut : Rome n’a pas eu d’bistoriens avant la seconde guerre punique, 
et ses premiers chroniqueurs nous manquent; Tite-Live méme n’est 
point parvenu tout entier jusqu’a nous. J’admire donc ces travaux, mais 
certes jene leur attribue point l’autorité de Vhistoire proprement dite. 
L’édifice de Creuzer a été comme ruiné par les ouvrages postérieurs de 
Lobeck, d’Ottfried Muller et de quelques autres. Celui de Nieburh a 
souffert également de rudes atteintes. Aussi les conceptions de ce genre, 
quelque ingénieuses qu’elles puissent étre, n’ont-elles qu’une valeur 
relative et insuflisante; elles ne sont pas la Science, elles ne sont pas 
I'Histoire, elles sont la Conjecture, ct rien de plus. 

Que sera-ce donc si l’on applique ce procédé en présence de monu- 
ments d'une authenticité exceptionnelle comme le Pentateuque, au 
mépris de toute la tradition d'un peuple dont les archives sont plus ré- 
guliérement tenues, on l’avoue, que celles d’aucun autre? Substituer 
rautorité de la conjecture individuelle, l’autorité d'une conception 
toute moderne, au témoignage écrit de |’antiquité, au témoignage con- 
sacré par le respect des siécles, est-ce vraiment de la Critique? 

C’en est assez: dans les plus brillantes imaginations des Etudes d’ histoire 
religteuse, je ne vois qu'un roman historique plus ou moins vraisem- 
hlable, qui prouve beaucoup pour le talent du romancier, qui ne prouve 
rien du tout pour la vérité des conclusions qu’il pense entirer. Vingt 
autres romans, tout différents du sien, pourront, en effet, étre brodés 
sur le méme canevas avec une vraisemblance a peu prés égale. Ainsi, 


232 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


par exemple, M. Saint-René Taillandier reprochait en dernier lieu 2 
M. Renan d’avoir négligé, dans son travail sur les Historiens critiques 
de Jésus, dix ou douze hypothéses plus récentes que celle de Strauss, 
a savoir celles de MM. Baur, Zeller, Schwegler, Ritschl, Planck, 
Schnitzer, Georgii, Koestlin, Volkmar, Heiligenfeld, Weisse, Dorner. 
Dix ou douze autres hypothéses! chose toute simple d’ailleurs dans ur 
pays oi le mérite des systémes n’est plus qu'une question de date, 
et ot ces mots : neuere Philosophie, neueste Philosophie (Philosophie 
plus nouvelle, Philosophie la plus nouvelle) sont incessamment arbo- 
rés comme un drapeau de victoire‘. 

En France, assurément, nous sommes un peu moins prompts a |’en- 
thousiasme. Nouvelles ou non, les conceptions de M. Renan ne seront 
point crues ainsi sur parole; et, pour notre part, nous n’acceptons pas. 
plus ce qu'il pense de Jésus-Christ que ce qu'il pense de Moise. 


Ce n’est pas qu’il ne pose assez bien la question. « L’Evangile a con- 
verti le monde*. » L’Evangile a changé le monde. C’est la un fait ca- 
pital; il faut absolament lexpliquer, M. Renan le voit & merveille. 

C'est ce que n’a pas fait Strauss. Dans sa Vie de Jésus, le Chris- 
tianisme est un effet sans cause. Comment les Apétres en sont-ils venus. 
4 croire que Jésus fit le Messie? « Strauss ne l’a nullement expliqué. 
Il semble, dans son livre, que la révolution qui porte le nom de Christ 
se soit faite sans le Christ. Il est un fait pourtant qui n’a pu se produire: 
sans l’action d'une puissante individualité : c'est apparition de la doc- 
trine nouvelle, |’élan qu'elle imprima, |’esprit de sacrifice et le dévoue- 
ment qu'elle sut inspirer®. » 

Bien plus, M. Renan accorde, d'une part, que le mythe était impos- 
sible en Judée & !’époque ot apparut Je Christianisme; de l'autre, que 
te travail nécessaire a l'incubatiun et 4 la formation d’un mythe n’a pu 
trouver place entre la mort de Jésus et l’époque ot fut rédigée son. 
histoire‘. « Produits purs du Christianisme palestinien, exempts de 
toute influence hellénique, les quatre évangiles canoniques sont, en 
effet, dans l’opinion de M. Renan, un écho vraiment immédiat de la 
rreminE génération chrétienne *. »_ 

Bien plus encore : l’auteur des Etudes convient qu'il n'est pas pos- 
sible de réduire absolument les orthodoxes au silence, & |’impuissance 
logique, a J’impossibilité métaphysique de résoudre les difficultés 
relevées par la Critique dans les textes évangéliques °. 

* Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1857. 

* Etudes, p. 168, 465, 469. 

3 Etudes, p. 171. 

4 Kiudes, p. 172. 


5 Etudes, p. 189. : . 
* Etudes, p. 204 et 205.—Je dois dire a ce propos que M. Renan outre a desseit 


EIUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 955 


Mais les chrétiens ne doivent pas trop se réjouir de ces aveux. A 
Vexpression de mythes, en ce moment quelque peu décriée, M. Renan 
s'empresse de substituer celle de légendes, qui, faisant, dit-il, une 
large part au travail de l’opinion, laisse subsister action et le réle 
personnel de Jésus’. 

« La légende, au reste, est née d'elle-méme et sans préméditation 
mensongére : aussitét née, aussilét acceptée, elle est allée grossissant 
comme la boule de neige; nulle critique n’était 1a pour la contrdler®. » 

Il y a done (c’est du moins l’hypothése de M. Renan) un Jésus his- 
torique et un Jésus légendaire. L’imagination des chrétiens n’a pas 
créé le personnage du Christ, elle l'a seulement transfiguré : elle ena 
fait l'idéal le plus sublime, la plus haute manrfestation dn divin dans 
homme, et cet idéal mérite qu’on |’adore en tant qu’idéal, bien qu’il 
he soit pas conforme a la réalité. 

« Dans le Christ évangélique, s’écrie M. Renan, une partie mourra: 
c'est la forme locale et nationale, c’est le Juif, c’est le Galiléen. Mais 
une part restera : c'est le grand maitre de la morale, c’est le juste per- 
sécuté. Le thaumaturge et le prophéte mourront; l'homme et le sage 
resteront. Ou plutét I’éternelle beauté vivra 4 jamais dans ce nom su- 
blime, comme dans tous ceux que I'humanité a choisis pour se rappe- 
ler ce QUELLE EST ef s'enivrer de sa propre image. Voila le Dieu vivant, 
voila celui qu’il faut adorer*. » 

Nous connaissions ce lien commun; il ne nous impose pas. M. Re- 
nap en fait l’aveu, séparer le Christ historique du Christ évangélique, 
Cest chose impossible *. 

Sans doute la Critique séduira toujours nombre d’intelligences en 
leur disant : Vous serez comme des dieux (depuis la premiére tenta- 
lion, homme, en ce point, n’a pas changé). « Dépouiller l’individa 
pour enrichir l’espéce, diminuer I’homme pour accroitre I’humanité, 
voila la pente. On met sur le comple de tous ce qu’on n’oserait dire 
de soi. L’amour-propre est en méme temps abattu et déilié. Cette 
idée a une certaine grandeur titanique qui nous enchante tous: de 


notre foi a l’inspiration des livres saints. Nous ne les croyons point écrits mot 
a mot sous ja dictée du Saint-Esprit; nous croyons seulement a une assistance 
divine toute spéciale, qui n'a point permis aux écrivains inspirés de se tromper 
sur Ja doctrine et sur les faits importants. — Voir Bergier, au mot Inspiration. 

‘ Etudes, p. 164. 

2 Eiudes, p. 204. 

Il y a bien pourtant une petite difficulté. Si la légende, au berceau du Chris- 
tianisme, était sans contrdle, comment les évangiles apocryphes (ces récits légen- 
daires par excellence) ne sont-ils pas devenus canoniques? Le fait est la : M. Renan 
ne devait-il pas l’expliquer? 

> Etudes, p. 245. 

: Etudes, p. 210. 


234 ETUDES D’HISTOIRE RELIGIEUSE. 


la cette apothéose du genre humain 4 laquelle nous avons tous plus 
‘ Du moins concouru depuis quelques aunées. Est-elle vraie? voila la 
question. » Ce n’est pas moi qui la pose, c'est M. Quinet; et il ré- 
pond : Non; et il le prouve. 

Evidemment, d'ailleurs, la raison se refuse au triage arbitraire que 
vous révez; le thaumaturge et le juste, le prophéte et le sage, sont ic! 
tout & fait indivisibles. Celui qui a fait le sermon sur la montagne est 
bien le méme, en effet, que celui qui disait au démon: « Sors de 
cet homme. » Celui qui a dit aux hommes : « Vous étes fils d’un 
méme pére céleste, » est aussi celui qui a dit : « Mon Pére et moi ne 
sommes qu’un. » Ce n’est pas dans le sens panthéiste que Jésus a en- 
seigné qu’il était Dieu; et les Juifs nes’y trompaient point quand ils 
lui disaient : « Nous te lapidons parce que, n’étant qu’un homme, tu 
te fais Dieu‘. » Si donc Jésus n’est pas Dieu, au lieu d'un juste, 
nous avons un fourbe, point de milieu. 

La meilleure réfutation de tous ces sophismes sera donc toujours 
la simple lecture de l’Evangile; car tout ce récit est si un, el en méme 
temps si nu, si ingénu, si exempt d’enthousiasme, et pourtant le sur- 
naturel, observe M. de Pressensé, y est tellement uni et tellement 
identique aux faits les moins suspects de légende, qu’on ne peut l’en- 
lever seul. Le miraculeux (qu’on nous pardonne cette comparaison) 
tient & l'histoire évangélique plus encore que la tunique de Nessus 
ne tenait aux membres d'Hercule; vous n’arracherez de |’Evangile le 
miracle qu’en détruisant l'histoire elle-méme toul entiére. Ainsi donc 
toute cette hypothése d’un Christ historique distinct du Christ évan- 
gélique sen va en fumée. On I’a dit & bon droit, toute cette science 
n’est que ruines. « Et ils s’écrient, les insensés: Le Juif, le Galiléen 
mourra! Déja le Galiléen a fait leur cercueil *. » 

Qui ne voit, d’ailleurs, qu’ici la légende est aussi impossible que la 
mythe? Lorsque |’idéal qu'elle refléte est un (et l’on ne peut nier I'unité 
de l’idéal évangélique), la légende ne peut éclore que dans un milieu 
homogéne; car, si le sol ow elle prend racine était hétérogéne, il ensor- 
tirait un idéal hybride et contradictoire. Accepterons-nous donc, pour 
tout expliquer, la tradition populaire, c’est-a-dire ici, dit encore 
M. Quinet, le mélange le plus confus que l’Histoire ait jamais laissé 
paraitre, un chaos d Hébreux, de Grecs, de Syriens, d’Egyptiens, de 
Romains, de grammairiens d’Alexandrie, de scribes de Jérusalem ? En 
effet, dés le temps de Néron, les chrétiens étaient tout -cela: saint 
Paul ne parle-t-il pas des chrétiens de la maison de César*? Dirons- 


‘ Evangile de saint Jean, x, 33. 

* Ami de la religion, dernier des quatre articles si remarquables de M. l’abbé 
Lagrange. 

3 Philipp., 1v, 22. 


ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 235- 


nous que cette vague multitude, oubliant les différences d'origine, 
de croyances, d’institutions, s’est soudainement réunie en un méme 
esprit pour inventer le méme idéal, pour créer le caractére le plus 
un, le plus neuf, et qui tranche le mieux avec tout le passé? « On 
avouera qae voila le plus étonnant miracle dont jamais on ait entendu 
parler, et que l'eau changée en vin n'est rien auprés de celui-la! » 


J’ai fini. 

Je ne me suis pas laissé imposer par les précautions oratoires de 
M. Renan, par son semblant d’impartialité, par la fausse modération 
de son langage. J'ai mis & nu le fond de sa pensée : l’horreur du 
surnaturel. Horreur gratuite, puis qu'il se confesse impuissant 4 démon- 
trer I’ impossibilité métaphysique du miracle. Horreur funeste, puisque., 
rencontrant dans le monde un fait immense, un fait qui domine tous 
les autres — la Religion — et ne voulant & aucun prix lui reconnai- 
tre une cause surnaturelle, M. Renan n’a trouvé d’issue que dans le 
panthéisme, qui est la forme la plus adoucie, mais entin qui est l'une 
des formes de l'athéisme. 

Je crois avoir ainsi atteint, dans leur principe méme, les Etudes 
d'histoire religieuse de M. Renan. 

Je crois avoir montré clairement qu'un grand préjugé, ’horreur du 
surnaturel, domine et aveugle toute cette Critique, qui se laisse aller 
passivement, dit-elle, ot les faits la trainent, qui se dit loyale, indé- 
pendante et sans parti pris. Je crois avoir établi que ce préjugé trouble 
au dernier point la clairvoyance naturelle de M. Renan et sophistique 
toute sa science; qu’au surplus son livre est absolument sans valeur 
logique, l’auteur se bornant presque partout & substituer la conjecture 
4 l'histoire ou & poser en axiome ce qui est en question, et cela sans 
preuve aucune, souvent méme contre |'évidence des fails. 

Oserai-je le dire ? M. Renan s'est grisé trop jeune d'un vin du Rhio 
difficile & boire. ll a puisé & cette source périlleuse beaucoup d’idées. 
demeurées nouvelles de ce cété-ci du fleuve, et certes il les traduit en 
francais avec plus d’agrément que personne. Il excelle méme & at- 
ténuer ce qu’elles ont d’excessif, et, en ce point encore, il fait preuve 
d'une habileté d’exposition consommée. Mais il s’en faut bien qu’il do- 
mine tous ses emprunts et qu'il soit vraiment le maitre de son sujet. 
Evidemment il ne se rend pas un compte bien rigoureux de ces termes 
de symboles, de mythes, de légendes, de spontanéité, d'intuition, qui 
sont le fond de son vocabulaire. Je ne serais pas surpris qu'il se pré- 
servat de la précision logique du langage avec autant d’application que 
des esprits étroits, comme nous, mettent de scrupule & ne pas s’en 
écarter. Les Hégéliens lui reprochent de n‘avoir point pénétré & fond 





236 ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 


dans la doctrine de leur maitre. Mais M. Renan n’en a pas moins 
subi le contre-coup de cette doctrine. Je soupgonne méme qu'il a 
voulu corriger par ce qu’il a pu apprendre des sciences de Ia vie I'es- 
prit trés-logique, mais assez peu scientifique de Hégel : il l’a voulu, 
mais il n'est point parvenu 4 maitriser, & coordonner les éléments 
qu'il avait sous la main ; faate d'un génie spéculatif suffisant, il n’a pu 
enfanter une philosophie sérieuse, et il luia fallu s’en tenira Ja Critique, 
avec une synthése plus ou moins avortée, pleine de confasion et de 
lacunes. | 

En résumé, on n’a pas plus de finesse d'esprit ni plus d’aplomb que 
M. Renan ; mais il manque de force. 

Est-ce & dire pour cela que son livre soit sans danger? au contraire. 
La force n'est pascertes ce qui altire le plus les intelligences énervées du 
temps oi nous vivons. M. Renan est un artiste d’une grande hahileté. 
La flamme lui fait un peu défaut, mais la couleur abonde sous son 
pinceau, couleur coquette, chatoyante, discréte, distribuée de maniére 
4 dissimuler mieux que je puis le dire le manque de précision du 
dessin. Puis nous avons un si grand faible pour l’esprit, et M. Renan 
est si ingénieux ! Son érudition est de si bon goat! Il est siloin de la 
sécheresse de Bayle et de la pédantesque roideur de Strauss! I! abuse 
assurément de la nuance; mais il y a tant de finesse dans ses aper- 
cus! tant de dextérité dans son langage! Il a la main si légére, la 
touche si déliée! Le lecteur se sait & lui-méme si bon gré de dé- 
méler tout cela, de sentir tout cela! M. Renan Matte ainsi & la fois les 
deux faiblesses dominantes du temps présent ; ’orgueil et la mollesse 
des intelligences. Plus la lecture de son livre est fatigante pour qui 
aime & conclure, plus elle est séduisante pour qui aime & douter. Et 
pour les intelligences détrempées c’est un si doux oreiller que le 
doute | 

D’ailleurs, M. Renan n'est point un penseur spéculatif et solitaire, 
c'est le champion d’une école. Et ce n'est pas un champion isolé; n’a- 
t-il pas des fréres d'armes partout: dans les grands journaux, dans 
les revues, dans les académies, dans les chaires publiques ? Est-ce qu’il 
ne tend pas la main & I’école matérialiste de M. Comte en la per- 
sonne de M. Littré'? Serait-ce, de notre part, une hypothése trop 
hasardée, aprés celles que nons avons reprochées a M. Renan, de 
supposer qu'on se fait d’une école & l'autre Ja courte échelle pour 
escalader l'Institut et le Collége de France ? 

Nous nous estimerions heureux si nous avions appelé de ce cété 
l'altention sérieuse, la vigilance prévoyante de beaucoup de catholiques, 


1 Etudes d’hist. relig., p. 201. 


‘ETUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 237 


plus préoccupés qu'il n’en est besoin de nos anciennes luttes et des 
altaques qui ont précédé celle-ci. 

Nous avons eu en face de nous, il y a trente ans, une école d’un spi- 
ritualisme sincére, mais qui, dans son retour & la vérité, s’était arrétée 
4 la moitié du chemin, en affichant des prétentions peu modestes et 
bien insuffisamment justifiées. Cette école a fait son temps. Sans doute 
il lui reste des représentants qui ne sont pas méprisables et qui ont été 
combattus, dans ce recueil méme, avec vigueur et loyauté. Mais ce sont 
des demeurants d’un autre age et le flot des générations nouvelles ne 
va point & eux, nous le croyons. 

ll en est autrement de I’école encore moins franche et surtout moins 
libérale dont M. Renan porte le drapeau. Il est jeune et il plait aux 
jeunes : dans les plis de son manteau de critique, i! porte les menaces 
de Pavenir. Tout ce poison d’ailleurs est si subtil et s’aspire si vite ! 

Pour ma part donc, j'adhére a la généreuse protestalion de M. Caro, 
et je dis aprés lui : 

« Nous étonnerons beaucoup de gens en déclarant que l’idée de 
Dieu est en péril dans les 4mes. On n’a jamais prodigué autant qu’au- 
jourd’hui ce grand nom dans la déclamation quotidienne des journaux, 
des drames et des romans; mais on répéte le mot sans comprendre 
Vidée, et, nous Je disons avec une conviction attristée, la foi en Dieu 
s ébranle. Elle s’ébranle sous les coups habilement calcul és, piscnETEMENT 
frappés, dune jeune école encore un peu confuse, un peu mélée, mais 
trés-vivante, TnEs-active, trés-exercée dans la haute critique et dans la 
spéculation; cequi n'exclut nile sens pratique, nila stratégie savante, 
nil’art de se concilier les alliances les plus inattendues. Nous assis- 
fons &@ une renaissance du dix-huitiéme siécle, Mais D'UN DIX-HUITIEME 
SIECLE PLUS DANGEREUX QUE L AUTRE ET PLUS DIFFICILE A COMBATTRE, PARCE 
QU'IL TIENT EN RESERVE SON DERNIER MOT, ET QU IL FAUT PRESQUE LE LUI AR- 
RACHER POUR LE SAVOIR. » 

Redisons-le en finissant, le péril est 1a. 


FoissET. 


7 


ETUDES ITALIENNES 


LITALIE DEPUIS CENT ANS 


Storia di cento ani (1750-1850), narrata da Cesane Cantu. Terza edizione. 
Firenze, Felice le Monnier. 


I 


Il nous a paru curieux et non peut-étre sans intérét pour nos ques- 
tions actuelles de rechercher, & propos d'un livre tracé dans le cadre 
trop large de I’histoire universelle depuis un siécle, quelles ont été 
pendant ce temps les conditions politiques des divers Etats de la 
P éninsule italique. Pour cette excursion de l'autre cété des Alpes, 
co mme pour celles-qui se font chaque été dans les Alpes mémes, le plus 
sir & notre avis est de prendre ses guides dans le pays. Nous avons donc 
suivi le plus souvent les auteurs italiens. Sans doute |’amour-propre 
national, respectable surtout chez un peuple humilié, les aveugle en 
plus d’une rencontre; mais, outre que nous n’avons pas les mémes 
raisons de n’y pas voir clair, il faut reconnaitre qu’eux seuls possédent 
et peuvent nous donner cet accent, ce relief, cette physionomie, cette 
raison des choses 4 la fois intime et pittoresque, qui ajoute 4 la res- 
semblance historique ce que Ja couleur ajoute au dessin. Est-on 
bien sir d’ailleurs que la qualité d’étranger soit un brevet d’impar- 
tialité? Les éerivains d’outre-Rhin, par exemple, sont-ils tout 4 fait 
exempts de germanisme quand ils parlent de I’Italie, et n’y voient- 
ils pas trop volontiers une annexe traditionnelle et comme une co- 
lonie en terre ferme de l’Allemagne? Ne pourrait-on nous repro- 
cher & nous-mémes d’avoir gardé de nos nombreuses et toujours 
funestes expéditions de Naples et de Lombardie, une défiance popu- 
laire et comme une mésestime du caractére de nos voisins d'outre- 
monts? Laissons-donc aux Italiens I’histoire de I’Italie, en attendant 
qu’on puisse leur rendre |’Italie elle-méme. 





ETUDES ITALIENNES. — VITALIE DEPUIS CENT ANS. 239 


J 


C'est immédiatement aprés le second traité d’Aix-la-Chapelle (1748) 
yue s‘ouvre la période centenaire racontée par Canti. La France y 
fait une entrée digne d’elle. « Mon maitre, avait dit son plénipoten- 
« laire aux représentants de Ja Hollande et de l’Angleterre, entend 
« faire la paix, non en marchand, mais en roi! » Et en effet, bien que 
maitresse d'une partie des Flandres, et sur le point de voir tomber 
Maéstricht, la grande nation sembla ne penser qu’a ses alliés. Un 
Bourbon d’Espagne élait reconnu & Naples et en Sicile; un autre obte- 
nait Parme et Guastalla; Modéne était restitué & son souverain, ami de 
notre maison royale, et les Génois qui venaient d’expulser héroique- 
ment les Autrichiens, se voyaient reconnus libres et rétablis dans leurs 
anciens droits. Quant a ja France, elle gardait pour elle l’immortel re- 
nom des victoires du maréchal de Saxe, et ce beau mot de Louis XV 
montrant le champ de bataille de Fontenoy au général anglais fait 
prisonnier : « Ne vaudrait-il pas mieux songer sérieusement & la paix 
a que de faire périr tant de braves gens? » 

Nous aurions su gré 4 M. Canti d’avoir rappelé lui-méme ces sou- 
venirs dont nous savons encore étre fiers. Deux historiens, ses com- 
patriotes, n’avaient pas craint de lui en donner l’exemple. Buononni 
dit, avec une concision toute latine, que I’héritier de Louis XIV pré- 
léra Europe tranquille ‘que sienne (piu quieta che sua), et Botta s'é- 
crie : « Louanges 4 la France qui dans un zéle généreux protégea les 
« faibles et ne mit rien de cété pour elle! » 

Toutes les puissances ne se piquaient pas d’un tel désintéresse- 
ment. La Prusse entre autres, trop jeune pour renoncer a grandir, 
avait doublé som territoire par ses conquétes, et le duc de Savoie, ce 
prisonnier des Alpes qui n’a de jour que sur I'Italie, profitait de la 
permission de Marie-Thérése pour s’échapper jusqu’a Novare. Mais 
ce faut encore |’italienne Elisabeth Farnése qui sut s’assurer la plus 
large part. Non contente de la couronne d’ Espagne et des Indes pour 
son fils ainé, la femme de Philippe V avait bouleversé Europe pour 
trouver un tréne & son second fils; c'est elle qui l'avait mandé a Flo- 
rence, bientét veuve de ses Médicis, mais ot Don Carlos, quoique 
arrivé avant l’ouverture de la succession, s'était vu devancé par I’ac- 
cord secret des grandes puissances 4 donner la Toscane aux princes 
Lorrains. C’est elle qui l’avait poussé de la sur le royaume de Naples 
enlevé en une campagne aux Allemands. C’était son troisiéme fils, 
don Philippe qui s’installait & Parme; et l’on assure, que ne sachant 


240 ETUDES ITALIENNES 


ou placer le sneha frére de ces trois souverains, cette mére in- 
satiable avait entouré de tant d’itrigues, d’ obsessions et de menaces 
le vieux Clément XII, qu'elle en avait obtenu, sous toules réserves 
canoniques, la pourpre et la mitre pour un enfant de sept ans! 

Naples n’eut d‘ailleurs pas & se plaindre de cette aventure familiére 
a son histoire et qui semblait réunir sur un prince & la fois espagnol 
et francais les droits des deux familles qui avaient régné sur elle. On 
sentit bien vite Ja différence d’un roi & un vice-roi. Le petit-fils de 
Louis XIV s'établit dans les Etats du Phare, comme un souverain qui 
compte y rester et le transmettre 4 ses enfants. Tout était 4 créer ou 
a réparer. Une armée nationale nombreuse et valant mieux que sa ré- 
putation; une flotte, sentinelle respectée des cétes contre les débar- 
quements des barbaresques; de bonnes finances et tout un nouveau 
systéme d’administration organisé, les lois codiliées, d’immenses 
terrains de pacage livrés 4 l'agriculture; la Sicile rendue a elle-méme 
el pourtant rattachée, comme elle doit l’étre, au continent; |’ Albergo 
dé poveri, fondation digne des premiers siécles chrétiens, particuliére 
4 Naples et 4 Palerme; Caserte effagant Versuilles; l'Europe des beaux- 
arts el des belles-lettres, émue et reconnaissante devant les villes du 
Vésuve retrouvées dans leurs cendres : tels furent Jes plus beaux résul- 
tats d’un régne de vingt-cing ans. Ce régne prit fin du vivant méme 
du prince, mais non pour cause de révolution. Son frére ainé, Ferdi- 
nand VI d’Espagne, étant mort sans postérité, Charles de Naples, 
redevenu don Carlos, dut aller 4 Madrid ceindre la couronne de Phi- 
lippe II. C’était plus sans doute qu’Elisabeth n’avait osé réver. 

Ces petits trénes d'Italie semblaient & cette époque servir de snar- 
chepied vers des trénes plus élevés. Pendant que Charles de Bourbon 
achevait & Naples son stage de roi, Léopold de Lorraine allait com- 
mencer a Florence son stage d’empereur. La destinée parait s étre ré- 
pétée pour ces deux princes, étrangers l'un et l'autre au pays qu’ils 
tentérent de régénérer. Si le second a été plus vanté, c’est que les 
maitres de l'opinion d’alors surent le pousser @ une guerre ouverte 
contre I’Eglise, et que d’ailleurs la Toscane est un terrain moins ré- 
fractatre que Naples aux innovations et aux réformes. Les meilleures 
portérent sur le Code pénal, d’ou disparurent 4 la fois la torture, les 
procédures secrétes (processi di camera), la confiscation et la peine de 
mort. A de solides qualités d’administrateur, 4 la ferme volonté de 
faire le bien de ses sujets, méme malgré eux, Léopold joignait mal- 
heureusement un godt honteux pour la police, vice secret, dit-on, des 
princes absolus. Sa manie élait de tout voir et de tout entendre, depuis 
les correspondances privées jusqu'aux plus intimes conversations de 
famille. Une meute de limiers se répandait dés le matin par la ville, 
s'attachant aux pas des citoyens désignés 4 la surveillance, pénétrant 


L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 26t 


chez eux, achetant les gens de service, soulevant le coin des lourdes 
bussole (tentures), qui sont les seules clétures intérieures des grandes 
hahitations de Florence, et rapportent chaque soir au palais Pitti la 
chronique scandaleuse de }a journée. Depuis l’espionnage dévot des 
Piagnoni de Savonarole, la ville des Médicis n’avait rien vu de pa- 
reil. La répugnance populaire contre les Lorrains, déja trés-vive, en 
fat surexcitée; mais tout s’évapora en intrigues et en chansons, der- 
niére décadence pour les héritiers du Dante! Italia, s'écriait Alfiém 
dans un sonnet resté historique : 


Italia! a quai ti mene infami strette 
ll non esser dai Goti appien disgombra! 


« Italie, 4 quelles infames extrémités es-tu réduite pour n’avoir pas 
« été purgée a fond des Goths! » 

Cetie situation, adoucie déja dans les derniéres années du régne de 
Léopold, fut entigrement réformée par Ferdinand Ill, son successeur. 
Ce souverain faible, il est vrai, mais traité avec trop de dédain par 
des historiens prodigues de flatteries envers celui dont il consolida 
Poceuvre en |’épurant, fut le premier qui se piqua de séparer les inté- 
réts toscans de ceux de l’Autriche. Est-ce pour ce fait qu’il mérita les 
éloges d’un homme qui se connaissait d'instinct en gouvernement. 
« J'ai vu les Etats de V. A. R., lui écrivait, le 20 thermidor an V, le 
« général Bonaparte, et je me suis dit qu'il faudrait que les princes de 
« I’Europe apprissent en Toscane a conserver leur tréne, en les fon- 
« dant sur la modération et la félicité des peuples. » Ajoutons que 
le vainqueur qui parlait ainsi avait en poche, aux termes des instruc- 
tions du Directoire, le passe-port de ce prince inoffensif. 

La Lombardie longtemps disputée entre la France, !’Espagne, |’ Au- 
triche et le Piémont, et devenue province allemande depuis la paix 
d’Aix-la-Chapelle, vivait heureuse et prospére sous le sceptre de 
Marie-Thérése. Sa prospérité était visible: en vingt années de calme 
et d’abondance, la population s était élevée de neuf cents & onze cent 
mille dimes. Il n’y a qu’a laisser faire la nature dans cette terre de la 
vraie richesse. Quant 4 son bonheur, c’était un peu, il faut Je dire, 
celui du chien dela fable, gras, luisant, paisible, rebondi, mais dont le 
cou laissait voir cerlaines traces suspectes. Jamais d’ailleurs collier ne 
fat porté avec plus d’aisance et ne fil moins sentir ses pointes; jamais 
société ne sut se passer & ce point d’idéal et de liberté. Le Pinguis 
tyrrenus de Virgile, esclave souriant qui jouait de la fldte dans les 
festins, était retrouvé. Milan était devenu une oasis de sensualisme, 
oi: la vie se couronnait de roses sans épines, oli toute vigueur s étei- 
gnait dans la recherche du bien-tre, o& tout devoir s’éludait en 


AY 


“GS 


240 ETUDES ITALILNNES h 


jouissances. La religion vue seulement dans ses cérémonies enivrantes 
de parfums, de voix, d'instruments, de lumiéres; le mariage esquivé 
par le sigisbéisme '; |’éducation sans virilité; plus de service militaire, 
mais des bravi 4 la solde des grands, police de mélodrame contre la- 
quelle eut tant 4 lutter saint Charles Borromée; une littérature effémi- 
née, une épidémie de musique langoureuse, des théatres ou l'on ap- 
prenail & rire aux dépens du caractére national, et pour toute sérieuse 
entreprise de l'art ou du patriotisme, l'indifférence la plus complete, 
le dédain le plus outrageant; que] tableau et qui ne voudrait le croire 
exagéré! Mais Canti cite exemple a peine croyable d'une histoire 
de Milan, publiée par le comte Verri et consultée encore aujourd’hui, 
dont il ne put étre vendu qu'un seul exemplaire dans cette capitale. 
Le marquis Beccaria n’obtint d’étre lu, ou tout au moins distingué par 
ses compatrioles, qu’aprés le succés européen de son Traité des délits 
et des peines. Aussi ne craignit-il pas den reporter ’honneur & |’Au- 
triche et non 4 sa patrie : « Si je me suis livré 4 la recherche ingénue 
de la vérité, dit-il dans sa préface, si je n’ai pas craint de m’élever 
au-dessus des opinions recues, je dois cette heureuse hardiesse au gou- 
vernement doux et éclairé « sous lequel je vis*. » 

On ne croirait pas en effet, aujourd'hui, que de |’ Autriche seule ve- 
naient alors les encouragements et les récompenses pour tous ceux 
qui honoraient encore le nom italien. Comme Catherine de Russie, 
comme Frédéric de Prusse et tous les souverains de ce temps, Marie- 
Thérése et, aprés elle, Joseph et Léopold, visaient au ttre de protec- 
teurs des arts et des philosophes. Ils fondaient donc et dotaient des 
académies dans leurs possessions d'’outre-monts, créaient de nouvelles 
chaires de haut enseignement, pensionnaient les savants et les choi- 
sissalent méme pour faire partie des juntes de finance et d’adminis- 
tration. De cette sorte et grace a l'inépuisable fécondité du génie ita- 
lien, cette époque qui produisit, outre une foule d'économistes, des 
physiciens comme Volta, des professeurs de médecine comme Bor- 
sierl, des astronomes comme Oriani, n’est pas restée sans éclat pour 
la Péninsule et sans profit pour la science’. 


* « D’'allora s’introdusse il vezzo de’ cicisbei, ultima depravazione, come quella 
« che persequitava l’uomo nell’ intimo della casa, e dava alle mogli un altro 
« confidente che il padre de suoi figliuoli, riconosciuto publicamente e talora 
« fino stipulato ne contratti di nozze. » (Cant, vol. I, p. 446. 

* Des délits et des peines. Traduction frangaise, a Paris, l’an [Il de la république 
une et individuelle. 

> Ce noble souci de l’Autriche pour Ja gloire intellectuelle des pays qu'elle 
dominait est encore attesté par la réponse trop peu connue d’Oriani a la lettre 
partout citée que lui adressa le général Bonaparte lors de sa premiére campagne 
d'Italie. Avant de lui déclarer « que le peuple francais faisait plus de cas de 
« Tacquisition d’an mathématicien, d’un peintre, d'un savant, que de la plus 


LITALIE DEPUIS CENT ANS. 245 


Voisine de la Lombardie, Venise s’en allait comme elle dans une 
honteuse décadence de mceurs et de puissance. Les temps étaient loin 
ot le doge chaussait Je brodequin rouge des Empereurs et s intitulait 
avec l’orgueil naif et toujours un peu arithmétique des peuples mar- 
chands, Seigneur du quart et demi de l’empire romain. Loin d’ opposer 
aux infidéles la barriére mobile de ses flottes, la sérénissime répu- 
blique payait tribut au bey de Tunis pour la sireté de ses navires. Le 
commerce maritime, entrainé par de nouveaux courants, désappre- 
nait de jour en jour le chemin des lagunes. I.’antique gouvernement 
des oligarques sombrait peu & peu, comme toute institution qui a 
Juste la force de vivre mais non celle de se réformer. A défaut de la 
gloire comme au temps de la ligue de Cambray, l’espionnage, fa li- 
cence et le jeu lui servaient d’instruments de régne. Un proverbe de 
’époque nous a conservé le triste programme de la journée d’un 
noble vénitien : Alla matina una messeta, alla post meridiana una 
bassetia’, alla sera una donnetta! Cependant le sentiment de la na- 
tionalité résistait & cette corruption officielle, comme il résiste encore 
a l’occupation étrangére ! Ce n’est pas peu de chose pour un pays que 
d’avoir compté pendant des siécles parmi les grandes puissances. Le 


« riche cité, » le jeune vainqueur républicain avait cru devoir s'apitoyer sur le 
sort des savants de Milan, « retirés dans leurs cabinets et dans leurs laboratoi- 
res, heureux, disait-i], quand les rois et les prétres ne les tracassent pas. » Oriani 
répondit : « Les lettrés de Milan n'ont été ni négligés ni méprisés par le gou- 
« vernement; ils jouissaient d’une honnéte pension et d'une estime proportion- 
« née a leurs mérites. Ces pensions ont méme été ponctuellement payées malgré 
« les dépenses de la guerre actuelle, et n’ont cessé que depuis peu de semaines.» 
Quelque temps aprés, et comme la constitution directoriale exigeait de tous les 
employés le serment de haine ala royauté, le célébre astronome écrivait, avec Ja 
finesse et l'indépendance d’un grand esprit : « B. Oriani estime et respecte tous 
« les gouvernements bien ordonnés. Il ne sait pas comprendre comment, pour 
« observer les astres et les plandtes, i] soit nécessaire de jurer haine éternelle 4 
« telle ou telle forme de gouvernement. Ayant été pendant vingt-trois ans em- 
« ployé a l’observatoire de Bréra par un gouvernement monarchique dont les 
« bienfaits lui ont permis d'acquérir quelque renom, il se considérerait comme 
« le plus ingrat des hommes s'il jurait aujourd'hui de halr ceux qui ne lui ont 
« fait que du bien. » (Cantu, val. Il, p. 7). La-dessus le noble érudit offrait sa 
démission, qui fut acceptée par le directoire cisalpin. Mais Bonaparte se hata de 
réintégrer Oriani a Bréra en disant : « Les sciences ne sont d’aucun parti. A 
quelque parti qu'ils appartiennent, les grands hommes doivent étre honorés! » 
Ne croirait-on pas lire une anecdote de notre histoire contemporaine, lorsque aprés 
le coup d'état da 2 décembre 1851 le serment politique, supprimé par la Répu- 
blique, fut remis en honneur, méme pour les astronomes? Nous ne sayons nous 
expliquer pourquoi M. Amédée Renée n'a pas cru devoir traduire un mot de 
cette curieuse page de Cantu. 

* La bassetta est a peu prés, nous a-t-on dit, le jbu de cartes connu en France 
sous le nom de pharaon, leque! nous fut apporté d'Italie par Ja famille du car- 
dinal Mazarin. 





244 ETUDES ITALIENNES. 


temps crée la vraie légitimité des peuples comme des dynasties. 
L’Espagne moderne, qui sait jusqu’od !’on peut aller en fait de déca- 
dence, a montré aussi comment on se reléve par le noble souvenir 
des aieux ect la persévérante ardeur du patriotisme. Ventse, grande ré- 
publique depuis mille ans, Venise, ayant du moins un peuple et des 
traditions nationales, se fit, croyons-nous, mieux prétée que la Lom- 
bardie & nos expériences démocratiques de 1796. N’est-ce pas dans 
les derniéres années de son existence qu'on avait vu surgir des flots 
cette colossale digue de marbre (murrazzi), dont la fiére inscription, 
Ausu romano, zre veneto, va porter si loin 4!’ Adriatique le défide sa 
vieille souveraine ? 

Quant au Saint-Siége, si nous ne l’avons pas cité en premicére ligne, 
c’est qu’en vérité il semblait ne plus temir aucune place dans le sys- 
téme polilique de l'Europe. Les traités jadis conclus en son nom fai- 
saienl 4 peine mention de lui, ou méme, comme & Utrecht, disposaient 
de ses fiefs sans prendre son avis. En vain s’efforcait-il de maintenir 
sur les princes de la Péninsule sa prépondérance partout ailleurs 
effacée. Ceux-ci, d’autant plus ardents & la révolte qu’ils étaient plus 
suspects de subordination, allaient jusqu’a disputer au pape ses droits 
les plus évidents de pontife et de souverain. Pas un Etat qui ne tint 2 
honneur de rompre publiquement avec Rome et de faire sonner haut 
son indépendance; pas un qui n’ciit question ouverte avec la chancel- 
lerie apostolique. L’affaire des jésuites venait de prouver, du reste, 
qu'on ne devait pas se décourager pour un premier refus. Le roi de 
Piémont, a peine accepté comme italien, prenait possession de Ja Sar- 
daigne en détachant violemment le clergé de l’obéissance romaine, 
et déportait trois mille prétres pour cause de fidélité. Parme punissait 
comme crime d’Etat tout recours & Rome en un litigé quelconque, 
toute libéralité envers l'Eglise, et déclarait déchue de ses droits civils 
toute personne qui s’engagerait dans les voeux monastiques. Génes, 
jusque-la fidéle, menacait la cour pontificale qui, cédant aux instances 
de Paoli, venait d’envoyer 4 la Corse un visiteur apostolique. La Lom- 
bardie, comme toutes les possessions autrichiennes, marchait droit 
au schisme sur les pas de Joseph Il. En Toscane, Léopold compro- 
mettait ses réformes par sa manie de pénétrer jusqu’aux consciences 
et convoquait un concile janséniste a Pistoie. Venise, émancipée de 
la tiare depuis Paolo Sarpi, tenait son clergé dans cette honteuse dé- 
pendance civile que le général Bonaparte caractérisait en deux mots : 
Les prétres dans l'état de Venise ne préchent jamais que ce que veut 
Ye gouvernement. A Naples enfin, le ministre Tannucci, devangant son 
époque, définissait le mariage un contrat civil, attribuait aa roi la 
nomination aux cent évéchés de Sicile, confisquait le revenu des sié- 


L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 245- 


ges vacants et refusait au Pape inoffensif tribut de la haquenée'. 

C’était 1& I'Italie des princes aprés I’Italie des papes. Jaloux 2 l’excés 
de leur autorité nouvelle et ne pouvant régner qu’a la condition de se 
créer un royaume, c’est-d-dire une nationalité et des institutions rele- 
vant da tréne, chacun d’eux faisait la guerre aux traditions et visait 
mettre I’Etat, non pas seulement hors |’Eglise, mais au-dessus delle. 
L’Eglise, c’était en effet tout le passé de I'Italie et Je lien vivant de son 
unité. Les républiques du moyen age, s'inspirant des croyances natio- 
nales et d’un sentiment plus large des destinées italiennes, avaient 
da se montrer moins ombrageuses. Mais entre le Pape et les princes 
issus des traités, ce fut dés le premier jour une lutte de couronne 2 
couronne. Le peuple, rentré dans le néant depuis Ja chute de la liberté, 
n’était compté pour rien dans ces querelles dont sa foi et ses plus 
chéres coutumes payaient l’enjeu. Les nouveaux souverains, étrangers 
a la Péninsule, n’y apportaient d’autre idéal de gouvernement que la 
royauté absolue de Louis XIV. Leurs ministres, souvent plus maitres 
qu’eux, ne voulaient connaitre d’autre stimulant que l'opinion, non 
du pays qu’ils administraient, mais de la France, d’ot leur venaient 
les applaudissements et les conseils. Sans doute, et c’est une justice 
que nous avons 4 ceur de leur rendre, ces princes prirent au sérieux 
leur métier de roi, et dans l’indépendance de leur couronne cherché- 
rent surtout le bonheur de leurs sujets. Mais, si chacun d’eux sut s 0c- 
cuper utilement de son petit peuple, aucun ne pensa ni ne pouvait 
penser 2 l’Italie. Privée désormais de direction morale, elle vit |'é- 
tranger, bien que maitre seulement de la Lombardie, dominer réelle- 
ment partout, et l’influence de |’Autriche remplacer définitivement 
Vinfluence de Rome. 

Ainsi, aprés tant de siécles de grandeur et de lutte, la terre du 


‘On sait que ce tribut consistait en une somme d'argent portée au Vatican 
sur une mule blanche richement caparacgonnée. On a fait grand bruit au siécle 
dernier de cette exigence de la papauté, prétexte annuel de conflit entre Rome 
et la cour de Naples. Ce n’était cependant qu’une redevance féodale consentie 
en 1267 par Charles d’Anjou, Jorsqu’il regut de Clément IV linvestiture des 
royaumes de Naples et de Sicile. Mais ce qu’on ne sait pas assez, c'est que, sous 
cet usage de pure forme, se cachait, comme dans la plupart des actes politiques 
du Saint-Siége, une pensée de prévoyance et de garantie pour |l’indépendance 
italienne. Le méme traité de 1267 (Artaud, Histotre d'Italie, p. 91) déclarait en 
effet la couronne de Naples incompatible avec l'empire et méme !a possession de 
la Lombardie. Aussi voyons-nous, cing siécles plus tard, le pape Clément XI re- 
fuser adroitement le tribut que voulaient lui offrir a la fois les ambassadeurs 
d’Autriche et d’Espagne, dont les souverains avaient d’égales prétentions sur ]'an- 
tique conquéte de Charles d’Anjou. A l’Autriche il disait : Vous étes l'Empire et 
vous lle pouvez régner a Naples! — A I'Espagne : Vous tenez Milan, et la bulle 
d'investiture ne me permet pas de vous reconnattre a Naples! » Atnsi se prépa- 
rait le retour du vieux royaume guelfea une royaulé purement italienne. 








246 ETUDES ITALIENNES. 


Dante en revenait 4 la période gibeline. Seulement, les Guelfes étant 
morts du méme coup qui avait abaissé la papauté, la cause de l’indé- 
pendance allait se confondre désormais avec la cause de la révolution. 
Belle partie gagnée pour les souverains! A la fin du dernier siécle, 
Vitalie n’était plus italienne ni papale, elle était politiqnement alle- 
mande et moralement francaise. 


IV] 


Tel était l'état des choses et des esprits dans la Péninsule, lorsque, 
aprés quarante-huit aonées de paix, la plus longue que Dieu lui edt 
accordée depuis douze siécles, l’armée francaise reparut sur les Alpes. 
Les anciens du pays ne durent pas la reconnaitre. Ce n’étaient plus 
les mémes hommes, la méme tactique, le méme drapeau. A leur 
téle marchait un jeune capilaine, italien de race, de nom, de figure 
et de génie. En quelques jours de marches & pas de géant et de 
victoires & coups de foudre, Ja terre de Théodoric et de Charlema- 
gne, d’'Othon et de Charles VIII avait un conquérant de plus. Chose 
plus rare! tout lui annongait un libérateur plutét qu’un maitre; c'est 
le nom que Bonaparte donnait lui-méme 4 ses soldats. « Peuple d’Ita- 
« lie, s’écriait-il & peine arrivé sur le Tésin, l’armée francaise vient 
« briser vos chaines! Le peuple francais est l’ami de tous les peu- 
« ples; venez avec confiance au-devant de nous; vos propriétés, votre 
« religion, vos usages, seront respectés. Nous faisons la guerre en 
« ennemis généreux, et nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous as- 
« servissent! » Et quelques jours plus tard, ayant déja triompheé a 
Milan, au milieu des cris de Vive la République! haine aux tyrans! le 
héros de Montenotte et de Lodi disait encore & ses compagnons 
d’armes: « Que les peuples soient sans inguiétude; nous sommes 
« amis de tous les peuples, et plus particuligrement des descendants 
« des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons 
« pris pour modéle. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les 
« statues des héros qui le rendirent célébre, réveiller le peuple ro- 
« main, engourdi par plusieurs siécles d'esclavage, tel est le fruit de 
« nos victoires!... Vous aurez la gloire immortelle de changer la face 
« de la plus belle partie de l'Europe. » 

C’était la politique du Chant du Départ paraphrasée en chant de 
victoire. L’Italie prit feu; elle s’était reconnue 4 ces coups du sort, & 
cette mise en scéne, & ce grand style, & cet enthousiasme de son 
passé qui ne lui permit jamais, hélas! ni de borner sagement ses espé- 
rances, ni de se résigner 4 les réaliser une a une. Mais le Directoire 





LIITALIE DEPUIS CENT ANS. 247 


était loin de l’effervescence républicaine du jeune général qu'il s‘ef- 
forcait de calmer. Jamais sa pensée ne s’était arrétée sur I'Italie, 
dans je but de la délivrer de |’étranger et de la rendre & elle-méme. 
Ce qu'il cherchait de l'autre cété des Alpes, c’était une conquéte a res- 
tituer & |’Autriche en échange de la frontiére du Rhin qui devait nous 
rester. La correspondance officielle ne laisse aucun doute & ce sujet. 
A Bonaparte, qui lui peignait en traits de feu |’élan des esprits vers 
la liberté, et qui lui demandait de prendre solennellement sous sa 
protection les peuples de Lombardie, Modéne, Reggio, Bologne et 
Ferrare ‘, le Directoire répondait : « Qu’il pouvait bien ne pas étre 
désavantageux de laisser les peuples du Milanais et des autres Etats 
de I’Italie se prononcer jusqu’A un certain point en faveur de la 
liberté et d’un régime républicain, mais qu il fallait bien se garder 
de les y exciter, de protéger ouvertement leurs entreprises et d’en- 
gager en rien la garantie de la France; quil convenait, au contraire, 
de mettre des bornes & cet enthousiasme, et de se préoceuper uniquement 
de la paix prochaine dont la reddition de l' Italie un moment conquise 
serait une des conditions probables*. » Pendant ce temps, Bonaparte 
rompait l’armistice de Modéne, décrétait la déchéance du duc, convo- 
quait de bruyantes assemblées de patriotes, créait la république cis- 
padane avec Reggio et Modéne pris 4 la régence, avec Bologne et 
Ferrare soulevés contre le Pape, et laissait le congrés de Milan se 
réunir au congrés de Modéne. « Je suis faché, écrivait-il aux direc- 
« teurs, que votre lettre du 20 vendémiaire me soit arrivée trop tard *. » 
Puis il s’excusait en allégant la mauvaise foi des petits régentaux de 
Modéne, le fanatisme de Rome et les armements de Naples. Mais le 
Directoire marqua son mécontentement et renouvela ses instructions 
si peu écoutées °*. 


Ce fat donc bien le général Bonaparte et non le Directoire, comme 
ont soutenu de maladroits apologistes, qui sonna le premier en Italie 
le tocsin de la république. La question d’obéissance une fois mise de 
cété, — et personne ne sen soucia jamais moins que Bonaparte tant 
qu’il ne s’agit pas de ses propres ordres, — on comprend de suite 


Lettre du général Bonaparte, du 11 vendémiaire an V (3 octobre 1796). Nous 
prenons les textes officiels dans Histoire de la campagne d'Italie sous le régne 
de Napoléon le Grand, par C, A. Thibaudeau, livre mal concu et mal écrit, mais 
fait tout entier sur les documents originaux. L’auteur, tour a tour convention- 
nel et régicide, député au consei] des Cinq-cents et fructidorisé par le Directoire, 
puis préfet des Bouches-duRhéne et membre du conseil d'Etat sous le premier 
empire, est mort sénateur sous l’empire actuel. 

* Lettre du Directoire, du 20 vendémiaire (11 octobre). 

+ Lettre du général Bonaparte, du 3 brumaire (23 novembre). 

4 Lettre du Directoire, du 7 brumaire (27 novembre). 


248 ETUDES ITALIENNES. | 


qu’autre devait étre la politique ) distance d'un gouvernement de bour- 
geois, autre celle d’un jeune victorieux parlant au milieu du feu des 
passions et des batailles. Quel que soit le facheux renom du pouvoir 
de ce temps-la, il faut reconnaitre qu’en préférant & des conquétes ou 
4 de précaires affranchissements de peuples en Italie, la frontiére na- 
turelle du Rhin, il faisait preuve de discernement, et qu’en refusant de 
promettre l'indépendance a des pays qu’on devait rendre & leurs au- 
ciens maitres, il faisait, peut-élre sans s’en douter, preuve de loyauté. 
Toujours est-il que de ces tiraillements naquit pour l'Italie une situa- 
tion ambigué, qui n’était nila liberté ni la servitude, mais qui prenait 
de l'une tous ses excés et gardait de l'autre toutes ses menaces. A 
Génes, & Turin, 2 Livourne, a Bergame, & Venise, partout la Révolu- 
tion agissait, comme de nos jours, d’aprés un méme programme con- 
venu d’avance. Un parti de mécontents se formait, s'intiulait le parti 
francais, se recommandait (rés-ouvertement de la protection de nos 
baionnettes et demandait, sans plus de fagon, la subversion de |’Etat. 
C’était le premier acte. Naturellement, le pouvoir atlaqué se mettait 
en défense, avait facilement raison d'une poignée d’exallés, puis en- 
treprenait une de ces campagnes de réaction ou les Italiens ont de tout 
temps excellé. En ce moment intervenait ostensiblement notre chargé 
d’affaires, ‘réclamant au nom de |’humanité, exigeant |’élargissement 
de quelques Francais compromis dans la bagarre, et des réparations 
pour ceux qui auraient péri. L’action trainait quelques jours dans les 
hésitations, les pourparlers et les intrigues. Mais tout & coup éclatait 
en foudroyantes apostrophes la colére du général en chef, et l’agent 
francais recevail l’ordre de quitter la ville. Alors le parti vainqueur se 
prenail 4 trembler, livrait ses hommes les plus dévoués, désarmait ses 
défenseurs et finissait par disparaitre devant un gouvernement pro- 
visoire purement révolutionnaire : c'était le dénodment. Nous ferons 
graces de tout détail sur le triomphe de ces multitudes nées pour le 
tumulte bien plutét que pour la liberté. Aucun des crimes commis 
alors ne put d’ailleurs rejaillir jusqu’a notre drapeau. C'est ainsi 
que le maitre futur del'Europe, qui se servait de l’anarchie tout en 
lexécrant, semoncail les Génois qui avaient brisé la statue d’André. 
Doria‘, rappelait aux Bolonais que « la Révolution n'est pas la liberté 
d’assassiner, » et disait aux patriotes de Milan: « N'accoutumes pas 
un petit nombre de personnes a s'intiluler le peuple et & commettre 


* « Que tous ceux, s'écrie l’Arioste, qui de libre veulent rendre leur patrie es- 
clave soient couverts de honte: qu’ils n’osent lever les yeux sur un visage 
homme lorsqu’ils entendent le nom d’André Doria! » (Rollando furioso, ch. xv). 
Cet illustre amiral, qui ne servit que trop les projets de Charles-Quint sur I'lta- 
lie, demanda pour toute récompense, non le trone, mais la liberté de Génes, sa 
patrie. 





LITALIE DEPUIS CENT ANS. 949 


des crimes en son nom‘.» Simple trait de bon sens qui sillonne de 
lumiére toute l’histoire de notre Révolution |! 

N’espérant plus étre obdi, le Directoire laissait faire. Si la tactique 
de son général lui semblait créer de nouveaux obstacles 4 Ja conclu- 
sion d'une paix nécessaire, en revanche elle servait merveilleusement 
le progres de nos armes dans la Péninsule. Au bout de peu de mois, 
tous les princes avaient subi notre alliance ou, comme le pape et le 
duc de Parme, désarmé notre hostilité par de lourds tributs. Les po- 
pulations se laissaient aller aux plus folles espérances et saluatent le 
triomphateur républicain du titre de nouveau Théodoric. J.e succés 
était donc dans la voie ow il était entré seul avec tant d’audace. Seule- 
ment, pour que I‘honneur y fat aussi, il devenait nécessaire d’y mar- 
cher jusqu’au bout et de faire de la liberté de toute I'Ttalie la condition 
sine qua non de la paix avec |'Empire. Comment aurait-on pu conserver 
quelques doutes sur cette heureuse issue de notre expédition depuis 
que le Directoire, reconforté par la rapiditité de nos triomphes et 
la réussite du 418 fructidor, avait adopté une politique résolament Ré- 
volutionnaire? Mais, contre |’attente de tous, ce fut au tour de Bona- 
parte a parler de modération. Si le général avait eu besoin de la ré- 
volation, le diplomate sentait le besoin de donner des gages et de faire 
des concessions. Déja, en effet, le jeune vainqueur de |’ Autriche avait 
appris 4 ne servir que sa fortune; et les Italiens, désabusés 4 Campo- 
Formio, lui reprochaient dés lors de Jes avoir {vec la méme indifférence 
délivrés pour les besoins de la guerre et remis sous le joug pour les 
besoins de la paix. On ne peut que regretter, en effet, qu'une campagne, 
commencée pour « délivrer la plus belle contrée del Europe du joug de 
fer de l'orqueilleuse maison d’ Autriche*, se soit terminée par un traité 
qui ne privait l’Autnche de Milan que pour Jui donner Venise, et ba- 
tissait une république de carton peint avec les débris d’une république 
de onze siécles. » « On aura peut-étre, écrivait Talleyrand avec moins 
de cynisme encore que de légéreté, quelques criailleries d'Italiens ; 
mais c’est égal*! » 

Ces criailleries ont fait écho dans l’histoire. Les écrivains de la Pé- 
ninsule se montrent sévéres envers le négociateur de Léoben et de 
Campo-Formio, qu'ils accusent, sans plus de fagon, d’avoir égorgé la 
république de Venise avec préméditation et guet-apens. Il y a deux 
époques, mais non pas ,d’aprés eux, deux pensées dans la conduite 


‘ Lettre du 20 frimaire (10 décembre). 

* Proclamation du 10 prairial (29 mai) en entrant sur le territoire de Venise. 

* Lettre 4 Bonaparte du 5 brumaire an V. « Adieu, général pacificateur, ajou- 
« tait le ministre de la République, sous lequel se pressentait le courtisan, adieu; 
« amitié, admiration, respect, reconnaissance. On ne sait ot sarréter dans cette 
« énumération. » M. de Talleyrand ne s’arréta que dix-sept ans plus tard. 


250 ETUDES ITALIENNES. 


du général en chef de }’armée d’Italie vis-a-vis de la ville des doges : la 
premiere qui va de l’invasion de son territoire jusqu’a l’abdication 
forcée de l’ancien gouvernement, c’est-’-dire du 40 prairial an V (29 
mai 1796) au 23 floréal an VI (12 mai 1797); la seconde qui va de 
l’établissement d’une municipalité révolutionnaire 4 l’arrivée des Au- 
trichiens, c’est-h-dire de cette derniére date a six mois plus loin. 

A peine entré avec des paroles amies sur ce territoire dont les Au- 
trichiens en déroute avaient les premiers violé Ja neutralité, le vain- 
queur de Beaulieu s'emparait de Vérone et de Porto-Legnago, reprenait 
Peschiera sur \’ennemi et se retranchait fortement sur |’ Adige. Une 
fois-lz, et comme le Sénat le poursuivait de plaintes et de réclama- 
tions, il offrit de restituer les places occupées, 4 condition que Venise 
s’allierait & lui et porterait de suite 50,000 hommes sur trois points 
du pays qu'il indiquerait. « D’ailleurs, ajoutait-il, vous devez nous voir 
« ici avec plaisir. Ce que la France m’envoie faire dans vos contrées 
« est tout dans l’intérét de Venise. Je viens chasser les Autrichiens 
« au dela des Alpes, peut-étre constituer la Lombardie en Etat indépen- 
« dant; — Peut-on rien faire de plus avantagenx & votre répu- 
« blique*? » 

Mais il n'était pas besoin du génie de Bonaparte pour deviner que la 
vieille oligarchie vénitienne voyait avec plus de défiance que de _plai- 
sir les soldats de la Révolution sur ses terres. Aussi écrivait-il au Di- 
recloire * : « Je suis maitre de toutes les places de la république sur 
« l’Adige. Peut-étre jugerez-vous & propos de commencer dés & présent 
a une petite querelle au ministre de Venise & Paris, pour que, lorsque 
« j'aurai chassé les Autrichiens de la Brenta, je puisse trouver plus de 
« facilité pour la demande que vous avez !'intention que je lui fasse de 
« quelques millions. » Le Directoire n’eut pas 4 se mettre en frais de 
machiavélisme : les conflits naissaient en foule de la situation méme. 
D’abord, nous étions chez les Vénitiens tout & fait malgré eux, ce qui 
constituait déja un état bien voisin de la guerre ; puis, de ce contact 
forcé entre la plus ancienne aristocratie del’ Europe etl’armée qui signait 
de si foudroyantes adresses avant et aprés le 18 fructidor*, que pou- 
vait-il sortir, si ce n’est la ruine totale d’un gouvernement faible et 
perfide qui ne savait étre ni franchement ami ni franchement ennem}? 
Le Sénat, en effet, n’osant pas se jeter résoliment dans l'alliance de 
l’ Angleterre et de |’Autriche, laissait faire ou méme excitait contre nous 
cetle ignoble guerre au couteau qu'un publiciste démocrate conseillait 
naguére aux Romains de Mazzini contre nos soldats. Le sang francais 


1 Thiers, Hist. de la Révolution, t. VIII, p. 293. 
* Lettre du 24 messidor (41 juillet). 
3 V. Thibaudeau, t. III, ch. xxim et xxv. 


LIITALIE DEPUIS CENT ANS. 251 


avait coulé & Brescia, 4 Bergame, & Vérone surtout, oi |’assassinat prit 
un moment le caractére de nouvelles Vépres siciliennes. Le courroux 
de Bonaparte ne connut plus de bornes : « Je serai, s écria-t-il, un 
nouvel Attila pour Venise! » Et il exigea le désarmement des paysans de 
terre ferme, le chatiment des principaux coupables, le licenciement 
des forces militaires, six millions de contributions, moitié en argent, 
moitié en munitions navales, et, par-dessus tout, |’établissement d’un 
gouvernement démocratique. Ce gouvernement naissait donc, comme 
ceux de Milan, de Modéne et, plus tard, celui de Génes, de la volonté 
méme du vainqueur, et devait vivre sous sa protection. Ennemi natu- 
rel de l’oligarchie qu’il détrénait, il avait pour mission de réparer le 
passé, non d’en répondre. Pendant que, sous l’impulsion des agents 
francais, il s'imstallait révolutionnairercent au palais des doges, un 
traité se signait 4 Milan entre Bonaparte et les délégués du grand- 
conseil, qui venait abdiquer entre ses mains. Ce trailé, conclu le 27 
floréal an VI (16 mai 1797), affectait un grand respect pour l'indépen- 
dance de la république régénérée. Il y était dit que les troupes fran- 
gaises n’occupaient Venise et les villes de terre ferme que pour étre 
agréables aux habitants, et qu’elles se retireraient aussitét que le nou- 
veau pouvoir en ferait la demande. Et cependant les préliminaires en- 
core secrets, convenus 4 Léoben juste un mois avant (17 avril), dispo- 
saient par avance, en faveur de |’Autriche et de la France, de presque 
tout l’Etat vénitien, moins Venise méme! 

Que le général républicain ait cru devoir traiter en ennemi le gou- 
vernement des oligarques, nous ]'admettons sans peine; mais, une fois 
cet ennemi renversé, une fois la république patricienne remplacée par 
la républiqnue démocratique, il semblerait qu'une politique toute con- 
traire dat prévaloir. Or, non-seulement il n’en fut rien, mais les histo- 
riens de la Péninsule n’ont pas de peine & démontrer qu’on s’allran- 
chit dés lors de tout ménagement vis-a-vis de Venise, probablement 
parce qu'elle avait cessé d’étre une puissance. Cette ville merveilleuse 
fut dévalisée comme un palais dont l’émeute, un moment mailresse, 
voudrait emporter jusqu’aux quatre murs. « Aprés s’étre emparé du ma- 
lériel de l’arsenal sous le prétexte des trois millions stipulés au traité 
de Milan, dit M. Thiers, Bonaparte s’empara des vaisseaux sous prétexte 
d’aller occuper les iles pour le compte de Venise démocratique ‘.» Cette 
expédition réussit en effet, et l’archipel Ionien devint le lot éphémére 
de la France dans le partage de cette Pologne maritime. 

Cependant les patriotes de Venise avaient pris au sérieux leur affran- 
chissement provoqué par les agents de la République et garanti par 
l’acte de Milan. Leur ministre ne venait-il pas d’ailleurs d’étre reconnu 


1 Hist. dela Révolution, t. 1X, p. 356. 





252 ETUDES ITALIENNES. 


et accepté 2 Paris? « Dans toutes circonstances, » leur écrivait de son 
cété le vrai maitre de la situation, en leur demandant de constituer un 
comité de salut public pour ratitier son traité du 27 floréal, « je ferar 
a tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner des preuves du 
« désir que j'ai de voir se consolider votre liberté, la misérable Italie 
« se placer enfin avec gloire, libre et indépendante des étrangers, sur 
« la scene du monde et reprenidre parmi les grandes nations le rang 
« auquel Vappellent la nature, sa position et le destin’. v 

La confiance était donc générale a Venise, od notre chargé d'affaires 
Villetard, patriote sincére et courageux, se portait fort pour la répu- 
blique francaise. De grandes solennités furent décrétées, pompeuses 
comme toutes les fétes italiennes, odieuses comme toutes les fétes de la 
Révolution. Le lion de Saint-Marc, jeté bas de sa colonne, fut remplacé 
par le bonnet phrygien ; le livre d’or, les insignes des doges et tous les 
trophées de la vieille Venise furent bralés. Bonaparte, invité avec beau- 
coup d’instances, se garda bien de paraitre; mais il envoya Joséphine, 
4 qui le gouvernement provisoire fil par avance une réception d’impé- 
ratrice. Ce qui génait en ce moment Je négociateur de Léoben, ce n’‘é- 
taient point, on le devine, de telles manifestations, faites au contraire 
pour justitier toutes ses rigueurs; c’était l’opposition formelle du Di- 
rectoire a toute pensée de livrer Venise 4 |’ Autriche. En vain mandait- 
il a Paris message sur message; en vain mettait-il a rabaisser les peu- 
ples de la Péninsule autant de fougueuse éloquence qu'il en avait mis 
naguére a les représenter comme dignes de la liberté : rien n’y faisait?. 


‘ Lettre du général Bonaparte 4 la municipalité de Venise, du 7 prairial (26 
_Inai). Comment ne pas regretter de trouver sous Ja date du méme jour cette au- 
tre lettre écrite au Directoire : « Venise va en décadence depuis la découverte du 
« cap de Bonne-Espérance et la naissance de Trieste et d'Ancdne. Elle peut diffi- 
« cilement survivre aux coups que nous venons de lui porter; population inepte, 
¢ l&che et nullement faite pour la liberté. Sans terre, sans eaux, il paraft natu- 
« rel qu'elle soit laissée 4 ceux & qui nous laissons le continent. Nous prendrons 
« les vaisseaux, nous dépouillerons l’arsenal, nous enléverons tous les canons, 
« nous détruirons la banque et nous garderons Corfou et Ancdne. » 

* « En lisant, dit César Cantu avec l'amertume du patriotisme offensé, la cor- 
respondance de Bonaparte et du Directoire, tout honnéte homme frémit de vorr 
cette préméditation d'iniquité qu’excuserait 4 peine la fureur de la guerre, et 
les Italiens toujours vilipendés comme la pire canaille. Voici ce qu'il répendait 
a Talleyrand, qui lui avait conseillé de recruter des soldats en Italie, comme cela 
se fit avec tant de succes sous I'Empire : « Vous connaissez peu ces peuples; ils 
ne méritent pas que l'on fasse tuer pour eux 40,000 Francais. Je vois par vos 
« lettres que vous partez toujours d'une fausse hypothése : vous vous imaginez 
« que la liberté fait faire de grandes choses 4 un peuple mou, superstitieux, 
« pantalon et lache. Celles que vous désireriez que je fisse sont des miracles; je 
« nen puis pas faire. Je n'ai pas 4 mon armée un seul Italien, excepté 1,500 po- 
« lissons ramassés dans les rues des différentes villes d'Italic, qui pillent et ne 
‘a sont bonsa rien. » (Du 16 vendémiaire.) 





L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 233 


Le Directoire, converti de force depuis un an 2 la cause italienne, 
nentendait plus sen détacher. L’abandon de Venise lui semblait une 
honte aux yeux des gouvernementls, un crime aux yeux des peuples. 
Tout au plus consentait-il & Jaisser 4 l'Empereur l’Istrie, Trieste et la 
Dalmatie. « Ne’ pas céder Venise, écrivait Bonaparte, c'est la guerre 
« 4 recommencer de suite, et contre un ennemi formidablement pré- 
« paré. » —« La guerre, soit! répondait-on de Paris; mais jamais Ve- 
« nise & |’Empereur! Que deviendrait la république cisalpine cernée 
« presque de tous cétés par un pareil voisin? I] vaudrait mieux cent 
a fois lui rendre la Lombardie que de la payer & ce prix... Toute la 
a question se réduit, d’ailleurs, & savoir si le gouvernement francais, 
«retrempé dans le baptéme révolutionnaire du 48 fructidor, veut et 
« doit livrer I'Italie & P'Autriche : or il ‘ne le doit ni ne le veut ! » (Let- 
tre du Directoire 4 Bonaparte du 8 vendémiaire.) 

Devant une volonté aussi nettement formulée, tout autre que Bona- 
parte aurait fait 2 son devoir le sacrifice de son ambition. II lui con- 
vint mieux de tenir pour non avenu un ultimatum deux fois signifié. 
Quelques historiens, préoccupés du souvenir des républiques classi- 
ques, ont bien voulu s’étonner d’une si rare témérité, non-seulement 
impunie, mais glorifiée. C'est ne connaitre ni l'homme ni ]’époque. Per- 
sonne ne laissa moins de chances au hasard que l’habile signataire 
du traité de Campo-Formio. Ses audaces venaient en aide a ses 
caiculs, el, comme il le reconnait en cent endroits de ses Mémoires, 
ses emportements eux-mémes étaient rarement exempts d’arriére- 
pensée. Tant qu'il eut des supérieurs, son grand art fut de mesurer 
exaclement jusqu’ou il pourrait aller avec eux, ou plutét contre eux. Jeu 
dangereux 4 continuerquand iln’eut plus au-dessus de lui que la fortune, 
car, perdant Ja téte et voulant la violenter au lieu de la suivre, il mé- 
rilad’en étre abandonné. Dans cette question de la paix, le négocia- 
teur infidéle savait bien qu'il avait pour lui le sentiment du pays et sa 
propre renommée; deux puissances contre lesquelles le faible Direc- 
toire n’oserait entrer en lutte! La paix fut donc conclue malgré le gou- 
vernement, et Venise vendue a |’Autriche. C’était sans doute se donner 
un tort grave devant l’histoire, mais c’était pour le moment remporter 
une premiére victoire d’opinion publique sur un pouvoir que |’on de- 
vait mener du 18 fructidor au 18 brumaire. 

II fallut cependant faire connaitre aux Vénitiens le fatal traité qui les 
livrait sans défense 4 leurs voisins d’Allemagne. Un agent leur fut en- 
voyé avec deux missions : la premiére de ne rien laisser a Venise qui 
pit étre utilisé parses nouveaux maitres ; Ja seconde doffrir aux mem- 
bres du gouvernement révolutionnaire, aux patriotes les plus compro- 
mis, asile et droits de citoyens dans la Cisalpine, avec un dédommage- 


ment pécuniaire prélevésurla vente des approvisionnements de guerre, . 
Févaien 1858, 15 


254 ETUDES ITALIENNES. 


de marine, de commerce, appartenant 2 I’Etat Vénitien. L’agent ne 
recut que cette noble réponse : « Non, nous ne voulons pas qu’on dise 
« de nous qu’ayant exercé pendant quelques jours la souveraineté de 
« notrenation nous ayons contribué & sa ruine et que nous ayons fini 
« en nous partageant ses dépouilles! .... Nous irons chercher ailleurs 
« un sol libre, car nous préférons l’indigence 4 |’infamie'! » La lecon 
était dure, la réponse de Bonaparte fut celle d’un maitre & qui l'on a 
fait sentir l'humiliation de sa faute. Nous nous plaisons 4 la supprimer 
comme offensante pour le nom dont elle est signée. Dire aux malheu- 
reux Vénitiens que la République francaise ne donnait point leur ter- 
riloire, mais qu'elle se contenterait de |’¢vacuer, laissant lé gouverne- 
ment libre de prendre tel parti qu'il jugerait convenable, ce n’étail pas 
sérieux. Ajouter: Si les Vénitiens ne sont pas des laches, s ils sont dignes 
de la liberté, l occasion est venue de le prouver, qu'ils se défendent ! » 
ce n’était ni sérieux ni digne d’un grand coeur *. A ce moment, assure 
Cantii, une voix indignée s’écria : « Traitres, rendez-nous les armes 
que vous nous avez ravies! » 

Une derniére manifestation eut lieu: le peuple assemblé dans ses 
égiises fut appelé & déclarer une fois encore sa volonté souveraine. Sur 
vingt-trois mille votants, dix mille opinérent de plier sous les événe- 
ments, treize mille prirent parti pour Ja constitution démocratique. On 
se donna la triste satisfaction d’envoyer au Directoire et au général ce 
plébiscite qui les mettait en contradiction, l'un avec ses principes, 
l’autre avec ses promesses. Vengeance supréme d'un peuple qui ne sut 
que bien mourir! Puis, pendant que les Francais s’en allaient emportant 
les lions de l’arsenal, les quatre chevaux et les dix portes de bronze de 
Saint-Marc et toutes sortes d’objets d'art et de guerre, les Vénitiens 
virent arriver les colonnes autrichiennes. Ceux-la du moins, dit Cantu, 
n’avaient pas parlé des droits du peuple et promis la liberté | 

Telle est dans sa réalité officielle cette page diversement appréciée, 
éu notre histoire se méle douloureusement & I’histoire de la Péninsule. 
Nous y avons insisté, parce qu’on ne peut nier son influence décisive 
en 48415 sur le sort diplomatique de la haute Italie. A qui désormais 
laisser la Vénétie, et comment les puissances allies se seraient-elles 
montrées moins libérales envers|’Autriche que la Révolution®? Bien 
qu'annexée au royaume lombard par la paix de Presbourg, elle n’en 
avait pas moins cessé d’exister comme Etat indépendant. La version 
italienne est sévére pour le héros de l'incomparable campagne de 1796: 


‘ Lettre de Villetard 4 Bonaparte, du 3 brumaire. 

* Lettre de Bonaparte, du 5 brumaire, ala municipalité de Venise. 

> Balbo dit en propres termes, dans son remarquable Sommario della. storia 
. d'Italia: « Bonaparte fut la le véritable auteur des arrangements diplomati- 
(ues de 1814 et 1815 » (p. 448). 





L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 935 


sauf les inévitables exagérations du ressentiment national, elle est 
la vraie, comme le prouvent les piéces offieielles citées plus haut. La 
chute de Venise et son abandon & |’Autriche furent I'ceuvre personnelle 
et préméditée du général Bonaparte. Ou trouver le mobile d’une déter- 
mination si peu conforme aux proclamations et aux espérances des 
premiers jours? M. Thiers, que }’on a accusé d’idolatrie envers celui 
gui revit si merveilleusement dans son livre, n’hésite pas 4 le chercher 
dans les calculs d'un égoisme déja césarien. Dés les préliminaires de 
Lévben, le vainqueur du Tyrol, engagé seul au coeur de |’ Autriche, 
forcé de rétrograder, trompé d’ailleurs par la correspondance ofli- 
cielle qui remettait &4 un mois toute possibilité de concours de la 
part des armées du Rhin, signait de sa propre autorité et sans attendre 
Clarke, l’envoyé du Directoire, tout & la fois une suspension d'armes 
et l’engagement d’indemniser |’Empereur en Italie de ce qu'il devait 
nous céder en Belgique. Or le courrier, porteur de cette convention, 
trouva Hoche en pleine Allemagne, ayant déja entamé |’armée de Kray 
et sapprétant & la détruire. Desaix, lieutenant de Moreau, avait passé 
le Rhin et donnait la chasse & |’ennemi. Tout fut arrété : il fallut poser 
les armes et renoncer a une victoire commencée. Dure et louable 
résolution pour des généraux qui se considéraient comme les égaux, 
peut-étre méme comme les rivaux de Bonaparte ! 

On peut dire que cette situation n’était pas notablement changée, 
lorsque la paix vint donner une sanction définitive 4 des préliminaires 
que Talleyrand, malgré son désir de plaire, avait trouvés précipi- 
tamment conclus '. L’armée d'Italie avait bien devant elle l’archiduc 
Charles et les meilleures troupes de |’Empire; mais |’Allemagne 
dégarnie laissait un libre champ & Ja marche victorieuse des armées 
da Rhin et de Sambre-et-Meuse. « Il est vrai, dit formellement 
M. Thiers, qu’en faisant une nouvelle campagne, on était assuré de 
détruire la monarchie autrichienne, ou de Vobliger du moins & re- 
noncer 4 V’Italie. Mais Bonaparte avait plus d'une raison personnelle 
d’éviler une nouvelle campagne. On était en octobre, et il était tard 
pour percer en Autriche. L’armée d’Allemagne, commandée aujour- 
@hui par Augereau, devait avoir tout l'avantage, car elle n’avait per- 
sonne devant elle. L’armée d'Italie avait sur les bras toutes les forces 
autrichiennes! Elle ne pouvait pas avoir le réle brillant, étant réduite 
ala défensive. Elle ne pouvuit pas étre la premiére & Vienne*. » Disons 


‘ Lettre de Talleyrand 4 Bonaparte, du 30 fructidor. 

2 (Hist. de la Révolution, v. 1X, p. 563.) Le méme historien, examinant les di- 
verses clauses du traité de Campo-Formio, ajoute quelques pages plus loin : « On 
pouvait regretter que les Autrichiens ne fussent pas rejetés au dela de I'Isonzo, 
que toute la haute Italie et la ville de Venise elle-méme ne fussent pas réunies a 
la Cisalpine: avec une campagne de plus, ce résultat eit été obtenu. Des considéra- 


256 ETUDES ITALIENNES. 


aussi que Bonaparte invoqua, pour justifier son audace, des raisons plus 
dignes 4 la fois d’un grand homme de guerre et d'un grand homme 
d’Etat : « La guerre, écrivait-il aprés avoir signé le traité, qui avait été 
nationale et populaire lorsque l'ennemi était sur la frontiére de France, 
semblait aujourd'hui étrangére au peuple et n’était devenue qu'une 
guerre de gouvernement. Dans l ordre naturel des choses, la France 
aurait fini par y succomber'. » 

En attendant, apres avoir organisé Ja république cisalpine réunie 2 
la cispadane, et donné une constitution a l’Etat de Génes devenu la ré- 
publique ligurienne, I"heureux vainqueur partait pour la France en 
. passant par Rastadt od devait se traiter la paix de l’empire. Lui parti, 
l'Italie reste comme une salle de théatre ot le spectacle continuerait 
aprés le lustre éteint et le public évacué. Ce fut le tour des Etats méri- 
dionaux d’étre conquis ou plutét révolutionnés. Berthier monta au Ca- 
pitole, évoquant au chant de la Marseillaise les grandes ombres de 
Rome patricienne : Championnet marcha sur Naples et proclama par 
ordre la république des Scipions dans Ia terre classique du Pulcinella. 

Dés l'entrée de nos soldats en Italie, le Directoire, qui fixail depuis 
longtemps un regard de haine sur le Vatican, l’avait désigné du 
doigt & Bonaparte. Celui-ci, n’ayant pas de temps a perdre de ce cété 
et voulant d’ailleurs garder d’honorables ménagements envers le chef 
de la chrétienté, ne s’avanca que jusqu’é Tolentino * ot le délégué 
du Saint-Pére dut subir de dures conditions. Naturellement, l’hostilité 
de la cour pontificale n’en fut pas désarmée ni la haine du Directoire 
satisfaite. Il parait que La Réveillére surtout, fondateur, comme on sait, 
d’une religion, ne pouvait se faire 4 |’idée que le pape edt encore quel- 
que influence sur les esprits. Une sédition populaire ot périt misérable- 
ment le brave Duphot, fournitle prétexte de l’expédition désirée. Mais 
la mine était préparée depuis longtemps; car, avant de quitter I'Italie, 
le général Bonaparte, sans doute pour obéir aux pressantes injonctions 


tions personnelles avaient empéché le jeune vainqueur de faire cette campagne. 
Lintérét personnel commencait a altérer les calculs du grand homme, et a im- 
primer une tache sur le premier et peut-étre le plus bel acte de sa vie. » 

‘ Lettre au Directoire, du 27 vendémiaire. 

2 Nous avons visité 4 Tolentino le palais Cestio of Bonaparte fut recu, et la 
paix signée en quatre jours. Au-dessus dela porte d’entrée, on lit cette inscrip- 
tion commémorative : Quod bonum, faustum, salutareque sit. A. D. Xl. K. 
Mart. 1797. — Napoleo Bonapartus victor cum exercitu Gallorum Tolentinum in- 
gressus. et quatriduum hisce in xdibus moratus, legatos Pontificis cujus legatio- 
ms Card. Matheus princeps fuit, cum pace dimisit. — Dominicus Parisanus xdium 
dominus ut memoriam tante rei prorogaret, posuit. La rue a pris le nom de Via 
della pace. Rien de tout cela n’a été changé lors de la restauration du pape, et 
czpendant le souvenir de Tolentino est un des plus cuisants qui se puissent rap- 
peler aux Romains et a la cour de Rome. 


L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. 257 


ale son gouvernement, écrivait 4 Joseph, ambassadeur & Rome : Si le 
pape vient dmourir, faites votre possible pour qu’on n’en nomme pas un 
-utre, et pour quily ait une révolution'. 

Pie VI céda done la place & la république, et se retira, sans étre in- 
-quiété, 4 Florence. Malgré son grand age et ses infirmités, il n’était 
pas destiné 4 y mourir. Le grand duc, coupable de |’avoir bien accueilli 
et d’avoir laissé débarquer les Napolitains & Livourne, dut quitter ses 
Etats envahis et retourner 2 Vienne. Le .vieux pontife fut entrainé a 
Parme et de la 4 Valence ot 3! mourut prisonnier de Ja France, Rome 
‘ne devait plus revoir que ses restes rapportés dans les caveaux de 
Saint-Pierre et sa noble image agenouillée par Canova sur la tombe des 
saints Apdires. Pendant ce temps, l’incendie.républicain gagnait jus- 
qu’aux pieds des Alpes. Le roi du Piémont, forcé d’abdiquer, s’était 
réfugié en Sardaigne, comme le roi de Naples en Sicile. La politique du 
Directoire, que Bonaparte ne contrecarrait plus, triomphait partout 
méme & Lucques. Sa propre constitution, imposée sans amendement 
ni miséricorde, régnait 4 Milan comme & Naples, & Génes comme 
‘a Rome. Tout ce qu’elle offrait de remarquable, c’est que, s’intitulan 
populaire, elje ne disait mot de la seule chose populaire de ce cété des 
Alpes : la religion. 

L’Italie n’était done pas plus maitresse d’elle-méme qu’avant notre 
invasion. Le joug de la révolution, exécrable surtout parce qu’il fait 
‘Arouver légers tous les autres, avait remplacé le joug de l’Autriche et 
-des princes. Les riches seuls d'ailleurs, ‘les marchands et les beaux- 
esprits, déja gagnés aux idées francaises, avaient applaudi a nos 
entreprises. Mais les masses, craignant tout d'une nation gouvernée 
-par des athées et des régicides, restaient en dehors, sombres et dé- 
Mantes. Puis cette liberté, payée & beaux millions comptant’, ce pil- 
dage des églises, ce dépouillement des musées que ne nous a pas en- 
‘ore pardonné ce peuple ami des arts, les rapines, les exactions 
‘et les désordres des employés de tous rangs auxquels la sévérité 


* Lettre de Bonaparte 4 Joseph, du 8 vendémiaire. La vraie politique de l’épo- 
‘que se trahit aussi dans cette autre lettre que Bonaparte écrivait de Paris (le 
41 janvier 1798) a son lieutenant Berthier : « Quand vous ne serez plus qu’'a 
« deux journées de Rome, déclarez avec menaces au pape et a tous les membres 
« du gouvernement qu’ils se sont rendus coupables du criminel attentat afin de 
« les effrayer et de les déterminer a fuir; et, si comme I’espére le Directoire, 
« vous parvenez a Rome, usex de toute votre influence pour fonder la république 
« romaine, vous gardanit toutefois de tout ce qui pourrait donner clairement é 
-« connattre que c'est la un projet formé par notre gouvernement. » 

2 Vingt-cing millions de contributions de la Lombardie, dix millions de Modéne, 
vingt millions de Parme et Plaisance, trente millions du pape, trois millions 
‘sept cent mille francs de Bologne et Ferrare, six millions de Venise, huit cent 
aille francs de Mantoue, six cent mille de Marra-Carrare. — « J’ai envoyé en 


958 ETUDES ITALIENNES. 


de Bonaparte ne put couper court et qui se déchainérent aprés son 
départ, les séditions militaires de Rome et de Mantoue qui en furent 
Ja suite, et, par-dessus tout, la ridicule impuissance de ces gouver- 
nements hybrides qui n’étaient pas italiens et se défendaient d’étre 
francais, tout cela contribua rapidement 4 dénigrer notre influence et 
jusqu’au prestige de nos armes. 

Aussi, dés que Souwaroff parut, toute I'Italic de 1796 se releva 
comme par enchantement, au galop de son cheval. Un cri de délivrance 
répondit aux hourras des Cosaques. En quelques jours, ces républiques 
sans républicains s’‘étaient évanouies comme des ombres, et nous ne 
gardions plus dans la Péninsule que le port d’Ancéne, bientét repris 
par terre et par mer, et Génes ou Ihéroique Masséna allait enfermer la 
fortune de Ja France. 

Les réactions furent extrémes, 4 Naples surtout, of le double gou- 
vernement du roi Ferdinand et de lamiral Nelson était tombé en que- 
nouille. Mais les armées de |’Europe passaient et repassaient dans la 
Péninsule, tour & tour victorieuses ou poursuivies, comme dans un 
champ de cirque. Quelques mois aprés, les Russes étaient rentrés dans 
leurs steppes, les Autrichiens battus n’avaient de refuge que Mantoue, 
et le premier consul faisait chanter on Te Deum au Duomo de Milan 
pour célébrer la victoire de Marengo et la nouvelle délivrance de 
Vitalie. 

A dater de Ia paix de Lunéville (9 février 1801), qui ne fit que con- 
firmer pour la Péninsule celle de Campo-Formio, une ére nouvelle de 
réparation, sinon de repos, s’ouvrit pour elle comme pour la France, 
el, de ce jour jusqu’’ ceux de nos désastres, son histoire officielle se 
confond avec la nétre. Aussi n’est-ce pas celle-l& que nous avons cher- 
chée et que nous aurions désiré trouver dans les écrivains italiens. 
Tous, et le patriotique auteur de la Storia di cento anni plus qu’au- 
cun autre, affectent sans cesse de distinguer \'Italie de ses domina- 
teurs, el laissent croire que, sous la diversité des formes tour 2 tour 
imposées, vit et proteste la pensée nationale, toujours persistante 
quoique toujours trompée. Noble fiction, mais fiction aprés tout. Ou 
était la pensée italienne dans l’Italie de Marie-Thérése? Ou était-elle 
méme sous le régime francais? Dire qu’a travers les railleries de 
Botta, les dénigrements de Colleta, les admirations de Pechio et les 
critiques de Coracini, l'histoire intime, l'histoire vraiment italienne 
de cette époque est difficile & débrouiller, cela doit étre vrai, mais 
c'est la ne rien dire. Cette histoire, ce n'est pas & nous a |’écrire, 
ou plutét pour nous elle est écrite. Nous ne pouvons nous en rapporter 
qu’aux faits. Or les faits nous montrent les peuples de la Péninsule 


France, dit Napoléon dans ses Mémoires, au moins cinquante millions pour le 
service de I’Etat.» 


L'ITALIE DEPUIS CENT ANS. - 259 


acceptant sans réclamer nos constitutions, nos codes, nos armées, nos 
princes, nos usages et presque notre langue. Une seule loi trouva jus- 
qu’au bout de nombreux réfractaires, et nous voudrions croire que ce fut 
uniquement par esprit de patriotisme. C'est ainsi qu'on vit, en janvier 
1802, quatre cent cinquante députés cisalpins se rendre a Lyon pour 
délibérer sur les destinées nouvelles de leur patrie, et s’en revenir sans 
avoir fait autre chose que recevoir une charte, ol, comme dans celle 
qui nous régissait alors, Sieyés avait mis sa pensée et Napoléon sa 
personne. Tout y était si merveilleusement adapté & la République, 

qu'il n’y eut pas un article & supprimer lorsque, deux ans plus tard, 

la Cisalpine devint le royaume d’Jtalie! Eugéne, nous dit-on, ne fut 
que soumis et médiocre, et n’eut pas l'art de se faire aimer. Nous 
n ‘accepler lons ce jJugement, nouveau pour nous, gue s'il ressor- 
tait du récit méme des actes privés et de administration du jeune 
vice-roi. Or on ne nous parle que de ses batailles et de ses rapports 
avec la France. Murat, moins soumis, mais vraiment médiocre, |arrive 
a Naples aprés Joseph. On sait que ce dernier, nouveau don Carlos, 

venait d’étre appelé & régner sur un peuple qui devait montrer aux 
Itatiens comment on défend son indépendance. Quelle résistance trou- 
vérent Joseph et Murat? Une guerre de bandits dans les Calabres. — 
Encore n’en voulons-nous pas trop médire, parce qu'elle fut réprimée 
par des moyens qui font horreur, et que ce fut pendant cette période 
la seule manifestation armée de la nationalité italienne. Lucques vendit 
en un jour sa république et sa liberté, vieilles de plus de six siécles. 
Son plat de lentilles fut !’exemption de tout service militaire. La Toscane 
passa avec une égale indifférence des princes lorrains aux infants d’Es- 
pagne, et de ceux-ci a la grande-duchesse Elisa. Le Piémont et Parme 
avaient perdu jusqu’a leur nom, et n étaient plus que des départements 
francais. Rome elle-méme, au lieu d'un César ou d’un Pape, n‘eut plus 
qu'un préfet envoyé de Paris. — Or nous demandons ce que faisait 
en ces occurrences le grand parti national italien dont on nous parle 
tant et qu'on nous montre si peu. Od étaient les Guelfes, lorsque, 
deux fois en moins de dix ans, le successeur d’Alexandre III fut 
trainé par les gendarmes 4 travers I'Italie, sans qu’un seul bras se 
levat pour sa défense? Ou étaient les patriotes, tandis que d'un bout 
a l’autre de la Péninsule le despotisme de I’étranger sévissait sans 
obstacles ? 

Ii faut donc se résigner a le reconnaitre, la terre de Dante semblait 
alors étre devenue francaise. Le fameux regno d'Italia, qui réalisait le 
monstrueux phénoméne d'une Italie sans Rome et sans Florence, c’est- 
a-dire sans téte et sans coeur, n’était, 4 tout prendre, qu'une division 
militaire plus grande que les autres. Hatons-nous de proclamer qu’en 
fait d'étrangers ou de barbares, comme disait Jules I, les Italiens 





260 ETUDES ITALIENNES. 


avaient supporté pis que nous. Des ports agrandis, des arsenaux créés 
ou projetés, des fortifications partout, les canaux de Bologne et de Pa- 
vie, de larges routes joignant la France par-dessus les Alpes ; d’autres,. 
mieux vues des gens du pays, aplanissant les Apennins, ces Alpes 
intérieures; des monuments antiques restaurés ou retrouvés, des 
finances honnétes, une police moins tracassiére que protectrice, une 
administration expéditive et réguliére, tels furent les bienfaits de notre 
domination. Ajoutons quen ouvrant ses rangs aux recrues de la Pénin- 
sule l’'armée francaise leur ouvrait Ja véritable voie vers la régénéra- 
tion de leur patrie. Si la vie des camps a ses dangers pour les démo- 
craties, elle est une école de liberté pour Jes peuplesassujettis. Jamais 
une nation réputée impropre aux armes a-t-elle su s’affranchir ow 
méme rester indépendante? Ces milliers d’Italiens qui se transformaient 
en intrépides sabreurs derriére Murat, en solides manceuvriers derriére 
Eugéne, ne nous semblent pas, aprés tout, des. fils trop dégénérés de 
cette vieille terre appelée par son poéte virdm alma parens, la terre 
des hommes. Sans doute ils versaient leur sang pour la folle ambition 
d’un conquérant ; mais pour }’Italie non plus que pour I'Europe, entre 
le servir et le combattre, il n’y avait alors pas de milieu. Mieux vau-. 
drait pour la nationalité italienne qu’elle eit pu résister comme sa 
sceur latine de l’autre Péninsule; mais, une fois soumise, i! n’est pas 
indifférent & son avenir qu'elle se soit ainsi retrempée dans la gloire et 
dans le feu. 

Le régime napoléonien, il est vrai, se souciait moins de faire des ci- 
toyens que des soldats. Ce n’était plus assez pour la France de 1843, 
qui n’avait plus d’ailleurs de conscrits 4 lui fournir, mais c’était beau-- 
coup pour la faible et renaissante Italie. Une Italie l’arme au bras se- 
fat fait peut-étre respecter en 1844. Soulevée contre son gouvernement 
et tiraillée entre des intrigues extrémes, elle fut et devait étre remise 
aux mains du plus fort. Qui sait ce que n’aurait pu, en un pareil mo- 
ment, la résistance de toute une nation ne demandant qu’’ vivre de sa 
propre vie, 4 ne pas subir la loi del'étranger? Supposez qu’aprés étre 
resté honorablement fidéle & Napoléon qui venait d’abdiquer le vice- 
roi edt songé 4 rester fidéle & son peuple ; supposez-le faisant plus de 
fond sur la bravoure et l’affection de ses sujets que sur la bienveillance 
de ’empereur Alexandre qu’il viot implorer & Paris; supposez que 
l’armée italienne, hier victorieuse 2 Caldiero', maitresse encore de 
Mantoue et de la ligne du Mincio, edt refusé son licenciement et levé 
résoliment le drapeau de la nationalité, qui peut dire que cette cause: 


‘ Caldiero est justement célébre dans les fastes modernes de I'Italie : Masséna,,. 
avec une armée composée en partie d'Italiens, y avait battu les Autrichiens Ie- 
50 octobre 1809, et une derniére fois le 15 mars 1815. 





LITALIE DEPUIS CENT ANS. 264 


a‘eit pas obtenu justice? Qui peut nier, en tout cas, l’immense et 
durable effet d’une telle manifestation? 

L'occasion semblait d’autant mieux choisie, que )’ennemi lui-méme 
nes avancait dans la Péninsule qu’au cri d’indépendance et de liberté. 
C’élaient notre campagne et nos proclamations de 1796 retourndes 
contre nous. Dés 1809 |’archidue Jean, qui venait de soulever le Tyrol, 
s'adressait ainsi 4 nos sujets d’outre-monts : « Italiens! vous étes es- 
« claves de la France, vous prodiguez pour elle votre or et votre sang. 
« Le royaume d'Italie n’est qu’une chimére ; la réalité, c'est la conscrip- 
-« tion, les charges, les oppressions de tout genre, la nullité de votre 
« existence. Si Dieu seconde l’empereur Francois, I’Italie redeviendra 
« heureuse et respectée en Europe. Une constitution, fondée sur la na- 
« ture et sur la vraie politique, rendra la terre d’Italie fortunée et inac- 
« cessible & quelque force étrangére que ce soit. L’Europe sait que 
« laparole de Frangois est sacrée, immyable et pure. Réveillez- vous, 
« Italiens! rappelez-vous vos anciens jours! Veuillez-le seulement, et 
« vous serez glorieux a |’égal de vos ancétres ! » Cing ans plus tard, en 
dévrier 1814, le comte de Nugent, qui commandait les forces austro-bri- 
fanniques, disait au peuple des légations : « Vous avez assez gémi sous 
« le joug de fer de l'oppression. Nos armées sont venues pour vous en 
« délivrer. Uue nouvelle ére s’ouvre pour vous..... En attendant que 
« toutes nos forces libératrices solent arrivées, il est de votre intérét, 
« braves et courageux Italiens, de tracer par les armes la voie de votre 
« affranchissement et de votre bonheur. Vous avEZ TOUS A DEVENIR UNE 
« NATION INDEPENDANTE... Avant peu votre sort sera envié et votre situa- 
« tion admirée.» Suivait un décret abolissant l’odieuse conscription et 
me foule de droits fiscaux presque aussi antipathiques aux habitudes 
‘du pays. Au méme moment, le général autrichien Bellegarde lancait ce 
manifeste en Lombardie : « Italiens! de toutes les nations que l’am- 
« bition de Napoléon a courbées sous le joug, vous étes la derniére pour 
« laquelle a sonné |’heure de la délivrance... Nous avons passé |’ Adige, 
« nous sommes entrés dans le cceur de votre pays. Ne voyez en nous 
« que des libérateurs qui n’exigeront de vous que ce qui serait indis- 
‘« pensable a Jeur marche et 4 leur subsistance. Nous venons pour pro- 
« téger vos droils légitimes et rétablir ce que la force et l’orgueil ont 
« abattu. Nous vous appelons & la défense commune! Le moment est 
« renu ott I'Italie, comme les autres nations, doit faire preuve de force 
a et de courage. Ji est temps que les Alpes s'enorgueillisent de nouveau 
« de leurs cimes inaccessibles et forment une barriére insurmontable! 
« ll est temps que les chemins ouverts pour introduire dans votre 
« pays la servitude soient détruils'.» Un mois plus tard, lord William 


“(0n aurait peut-dtre embarrassé l’éloquent général en lui demandant s'il en- 





262 ETUDES ILALIENNES. 


Bentinck, débarqué avec quinze mille hommes 4 Livourne, marchait 
sur Génes avec ces mots sur son drapeay : Liberté, indépendance ita- 
lienne ! 

Nous le demandons aux Italiens qui se targuent aujourd hui de tant 
de promesses si peu tenues, n’étail-ce pas le cas de prendre au mot 
ces libérateurs qui avaient besoin d’eux, et de leur répondre tout d’une 
voix : « Oui, nous voulons étre libres, oul, nous voulons étre indépen- 
dants. Plus de Francais, plus d’Allemands; I’Italie aux Italiens! Le 
grand empire est tombé, nous n’avons plus d’autre intérét que de lui 
survivre, et de devoirs qu’envers la patrie. Merci de votre appuil! Il 
nous serait précieux si nous avions des ennemis; mais ob pourraient- 
ils étre quand l’Europe en armes nous appelle elle-méme a l'indépen- 
dance? Vous faites, dites-vous, la guerre des nations? la nation ita- 
henne demande moins & étre protégée qu’a étre respectée. Confiante 
dans la loyauté de vos engagements, elle a confiance aussi dans son 
héroique armée, ses arsenaux, ses trésors, ses places fortes, et, au 
besoin, dans le patriotisme de tous ses enfants *. » 

Ce qu’Eugéne n’eat pas méme osé réver, Murat osa le tenter*, mais il 
le tenta par Ja trahison, le pire des moyens au point de vue de l’honneur 
et du succés! Puis le nouveau roi de Naples, on ne pouvait l’oublier, 
tenait en Italie la place d’un souverain légitime; il venait de se jeter 
sur les Etats romains encore veufs de leur pasteur, et de triompher 
ridiculement au Capitole. Il avait méme essayé, au bruit des derniéres 


tendait parler de ces routes du Tyrol par ot: les Allemands ont de tont temps des- 
cendu en Italie. 

‘ L’idée de constituer définitivement I'Italie n’était pas nouvelle pour les puis- 
sances. En 1805, lors de Ja troisiéme coalition, parmi les combinaisons proposées 
par la Russie en cas de victoire, figurait un royaume subalpin composé du Pié- 
montsans la Savoie, mais avec Génes, la Lombardie et I'Etat vénitien. Ce royaume 
edt été confié a la maison de Savoie comme le noyau d'une Italie indépendante. 
Un lien fédéral left rattaché au royaume des Deux-Siciles, au royaume d’Etrurie, 
aux petits Etats de Lucques, Raguse, Malte, les tles Ioniennes, au pape surtout, 
grand chancelier de la Confédération. Le chef en edt été tour a tour le roi de 
Piémont et le roi de Naples. La Savoie avec la Valteline et les Grisons formaient 
un nouveau canton suisse. Déja, le 25 octobre 1804, des conventions ayant pour 
objet l'indépendance de I'ftalie, avaient été passées entre la Russie et lAutriche. 

2 Dans une proclamation datée de Bologne, Murat annongait en ces termes sa 
défection : « Tant que j'ai cru que Napoléon combattait pour Ja paix et le bon- 
heur de la France, j'ai fait de ma volonté la sienne. Le voyant en guerre perpé- 
tuelle, je me sépare de lui par amour de mes Etats. Deux banniéres sont dé- 
ployées en Europe; sur l'une est écrite : religion, morale, justice, miodération, 
paix, félicité; sur l'autre: persécution, artifices, violences, tyrannie, larmes, 
consternation de toutes les familles. Choisissez! » Pour avoir le droit de parler 
ainsi, il ne fallait pas avoir trempé dans l’exécution du duc d’Enghien, le guet- 
apens d’Espagne, et l’enlevement du saint-pére. 


L'ITALIE DEPUIS CENT ANS, 265 


victoires de la campagne de France, de se rapprocher secrétement 
d’Eugéne, qui dénouca avec mépris aux Autrichiens cette nouvelle per- 
fidie. L’Europe ne pouvait donc prendre au sérieux cette Majesté de 
parade qui se couronnait déja roi d’Italie. Il en était tout autrement 
du vice-roi de Milan, estimé des souverains alliés parmi lesquels, comme 
Napoléon, il comptait le pére de sa femme, et dont le tréne n’avait été 
pris & personne. — Mais Eugéne ne savait s inspirer que de |’Empe- 
reur, et les Italiens, passant, comme toujours, de |’extréme détiance 
contre les uns 4 l’extréme crédulité envers les autres, montrérent plus 
de foi dans |’étranger que dans eux-mémes. 

Ainsi |’ Autriche avait reconquis sur nous la Péninsule comme nous 
l'avions conquise sur elle, par les promesses autant que par les armes. 
En moins de vingt ans, c'est nous qui étions les oppresseurs! Mais les 
nouveaux arrivés ne devaient pas jouir longtemps de leur titre de libé- 
rateurs, et les illusions des patriotes ne furent pas de longue durée. Si 
l’on avait fait contre Napoléon la guerre des nations, on fit 2 Vienne la 
paix des dynasties. Les trailés de cette époque peuvent étre cités comme 
le chef-d'ceuvre de cette politique du hasard et de Ja force, qui n’a 
d'autre souci que la sécurité de I’heure qui passe et les convenances 
des souverains. L'Italie sortait de la révolution moins libre et moins 
italienne que jamais. Elle y perdait trois républiques, dont deux de pre- 
miére classe, comme Venise et Génes, sans parler des iles de |’ Adria- 
lique et de l'archipel Ionien. C’est l’Autriche, toujours vaincue, mais 
toujours sur pied, qui recueillait les plus belles épaves. Ne possédant 
que le Milanais en 1796, elle allait y ajouter Venise, la Dalmatie et les 
Etats de terre ferme. Elle avait les lignes de l’Adige et du Mincio, fron- 
tiére ouverte par le Tesin sur le Piémont et sur la Suisse, et dominait 
lecours du Pé par ses garnisons de Ferrare et de Comachio. 

Les choses reprirent donc dans la Péninsule leur cours d’autrefois. 
Seulement, l’ancien régime une! fois réinstallé, l’esprit d’ opposition 
revint avec ardeur aux promesses de la révolution, sans se rappeler 
quelles n’avaient pas été mieux tenues. Les souvenirs de l'adminis- 
tration francaise, naguére si détestée, furent invoqués contre les pro- 
cédés infiniment plus sommaires de l'occupation allemande, etle réve 
de l’ indépendance italienne, qui n’availagité jusque-la que les coeurs et 
les esprits d'élite, descendit dans les masses. Par Ja maladroite obsti- 
nation de quelques souverains, une scission se fit entre eux et leurs 
peuples. C’était le moment d’agir, on préféra réagir. Les vingt années 
gue I'Italie venait de vivre céte & céte avec la France ne furent comp- 
iées pour rien, ou plutét on ne daigna s’en occuper que pour détruire 
et persécuter ce qu’elles avaient laissé la-bas de nos institutions et 
de notre esprit. On se garda bien, par exemple, de relever les libertés 
municipales détruites par le régime francais; en revanche, c’était 











264 ETUDES ITALIENNES. 


un point d’honneur parmi les courtisans de ne jamais passer par les. 
rues que nous avions ouvertes. Les gouvernements retombérent dans 
leur sommeil interrompu par la Révolution, & l'exception toutefois. 
de la cour romaine, 4 qui la loterie d’4mes tirée & Vienne laissait le- 
grave souci de négocier des concordats avec les nombreux souve- 
rains protestants ou schismatiques qui venaient de recevoir en par-. 
tage des sujets catholiques. 

A proprement parler, de cette époque 41848, Vhistoire de I Italie: 
nest que celle des sociétés secrétes, des ventes de carbonari surtout, 
dont elle avait été couverte par laderniére armée du roi Murat. Le vent. 
soufflait aux constitutions. Celle donnée aux Espagnols en 1812 sous la 
dictée de l’Angleterre servit de poit de comparaison et fut récla-. 
mée de toutes parts. On sait les agitalions de 1821, 4 Naples et dans le 
Piémont, comprimées bientét par Intervention autrichienne, et cruel- 
lement vengées sur leurs principaux auteurs. A notre avis, tout ce. 
mouvement aurait da aboutir ailleurs qu’au Spitzberg et & des pro- 
Scriptions nouvelles. Faire des réformes est déja un grand art; mais. 
Jes faire au moment voulu, c’est |’art supréme. Les gouvernements. 
d’alors n’avaient pas seulement cette force de fait et d’organisation 
qu'on appelle le Pouvoir, ils avaient ce prestige du temps et du droit 
qu'on appellel’Autorité. Quel plus noble usage en pouvaient-ils essayer- 
que de la limiter de leur plein gré et par elle-méme? Quelle plus po- 
pulaire contradiction du régime excessif et tout personnel auquel on 
venait d’échapper ? En 1815, les peuples comme les princes n’avaient-- 
ils pas demandé et obtenu, — du moins en promesse, — leur restau- 
ration ? La France venait d’avoir la sienne, large, compléte, généreuse, 
acclamée, et qui aurait da servir de modéle 4 toutes les autres. A leur 
honneur éternel et & notre grand profit, les Bourbons avaient compris. 
qu’a la révolution qui venait de donner pour dernier mot de sa politi- 
que un pouvoir sans frein et la guerre sans terme il fallait opposer ur 
gouvernement fondé sur la paix et les garanties constitutionnelles. Ce: 
n'est pas ici le lieu de rechercher comment on laissa l’opposition s en-. 
fermer dans la charte comme dans une place de sdreté, et tirer de la 
sur le tréne. Toujours est-il que les doctrines autrichiennes prévalurent 
en Europe par la diplomatie, comme en Italie par les baionnettes, et 
qu’on laissa passer l’occasion unique, suivant nous, de fonder une 
grande restauration européenne sur ’union de !l’autorité nécessaire avec 
la liberté légitime. 

Dans Ja Péninsule, le vieux cri Fuori barbari! devint le cri de ral- 
liement du parti national. On se souvient de cette échauffourée de la 
Romagne oi le nom desNapoléon se méla une fois encore aux illusions 
des Italiens. Mais le sort des armes ne devait pas teur étre plus favora- 
_ ble aprés 1830 qu’avant Déja de sontemps, Dante, rappelant que Fio- 


LIITALIE DEPUIS CENT ANS. 265 


rence avail déserté l’antique patronage de Mars pour adopter un nou- 
veau protecteur, menacait sa patrie de-la colére de Dieu : 


Sempre con Varte sua la fard trista'! 


Cela est vrai de toute I'Italie.Tant qu'elle aurapour voisin et sur son 
propre sol un peuple intéressé autant qu’habitué 4 l’assujettir, son in- 
dépendance, un moment conquise, durera tout juste le temps qu'il 
faudra aux renforts allemands pour descendre du Tyrol en Lombardie. 
Comme |'empire ottoman vis-a-vis de la Russie, I'Italie n’est pour 
l'Autriche gu’une proie dans la serre de l’aigle. La vraie question ita- 
lienne sera toujours d’affaiblir l’Autriche, comme la vraie question d’0- 
rient ett été de faire reculer la Russie. Resterait plus tard la grave 
difficulté, ici, d’organiser un peuple dont les éléments furent toujours 
en désaccord, la-bas, de relever un empire qui se disloque et d’empé- 
cher le mahometisme de mourir. 

Verrons-nous se résoudre au moins la premiére de ces questions? 
Nous osons & peine lecroire. La cause de |’indépendance italienne est 
une cause juste; elle serait une cause gagnée si elle n’était fatalement 
engagée dans le complot de la révolution universelle. C'est elle quia 
remis sous le joug I'ltalie un moment libre en 1848. C’est elle qui, 
sous nos yeux encore, au lieu de rallier les vaincus vers le seul but de 
l'indépendance, les divise et les égare dans le vain réve de T'unité. 
C'est elle qui, loin d’entourer les princes, au fond plus jaloux que per- 
sonne de la libération du sol italien, ne sait que les exaspérer par ses 
tentatives réitérées de révolte et d’assassinat. Quand il aurait fallu se 
battre, elle discutait ; quand il faudrait se réunir et s’entendre pour ré- 
parer le passé, elle crie : Vive la République ! trouvant sans doute que 
l’Autriche toute seule ne suflit pas & son bouillant courage, et qu'il im- 
porte de liguer toute |’Europe contre la malheureuse Italie. Son chef 
parle de Dieu comme un inspiré et de poignard comme un assassin. 
Des claires et fortes notions de patrie, d honneur, de dévouement, il a 
forgé je ne sais quel mystique et sanguinaire galimathias d’ot pourrait 
bien sortir quelque jour un Vieux de la montagne et des séides, mais 
jamais une armée et un grand homme. Une armée et un grand homme, 
n’est-ce pas ce qui manque depuis trop longtemps 4 ce peuple divisé 
contre lui-méme? 

Uu jour, — et puisse-t-il étre prochain! — )"Europe pacifiée voudra 
mettre fin & ce long et douloureux probléme de I'Italie, et reviendra 


‘ Inf., cant. XIII. Le patron chrétien de Florence est saint Jean-Baptiste. La sta- 
tue du dieu Mars, qui se voyait encore au quatorzié me siécle sur le Ponte-Vecchio, 
fut emportée dans un débordement de !'Arno. 


266 ETUDES ITALIENNES. — L’ITALIE DEPUIS CENT ANS. 


4 l'idée d’une confédération des divers Etats qui la composent. Ce jour- 
la, elle relévera avec respect, comme les assises premiéres de cette 
réédification, les ceuvres des philosophes, des poétes, des historiens, 
qui auront rendu & ce beau pays, avec |’exemple du travail et la noble 
passion des idées, sa propre estime et |'estime de I’étranger; qui lui 
auront appris que la hiberté n’est pas la vengeance, et le progrés la 
guerre contre I'Eglise ; qui lui auront rappelé que toute grandeur et 
toute unité sont pour lui dans le catholicisme, et que, le Vatican, son 
second Capitole, une fois renversé, rien ne le préserverait plus d’une 
invasion derniére et d’un partage définitif. 

« Nous sommes de ceux, dit Canti en finissant, qui croient & quel- 
que chose de supérieur aux éphéméres combinaisons de la politique, 
aux variations des partis, aux hallucinations des passions. Nous tenons 
quune nation pour obtenir la liberté dott d'abord la mériter. Une fois 
qu’elle en est digne, rien nen peut retarder pour elle la jouissance. 
D’ici je vois le lieu ot Mattéo Visconti, exilé, interrogé par Guido 
Torrino qui lui demandait ironiquement quand il croyait pouvoir re- 
tourner dans ses domaines, répondit : Quand tes fautes auront sur- 
passé les miennes. » 


LEorotD DE GAILLARD. 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS 


DEUSIEME ARTICLE ‘. 


Dans un premier article, je me suis occupé des textes religieux 
que l’antique Egypte nous a Iégués; j’ai analysé le grand Rituel 
Funéraire qu’on déposait dans les tombeaux auprés de chaque momie, 
et cette analyse m‘a conduit & exposer les idées des Egyptiens sur le 
sort de l’Ame dans l'autre vie; j'ai fait voir ensuite comment ce peuple, 
comme toutes les autres nations paiennes, employait pour enseigner 
ses dogmes religieux la voie du conte et de l’apologue. J’arrive au- 
jourd’hui aux livres historiques. 

La collection en est assez nombreuse, et nous avons un grand avan- 
tage pour l'étude de ces textes; ils ont presque tous été publiés. Ils 
sont donc accessibles & tout le monde. Chacun peut les avoir dans sa 
bibliotheque et controler par soi-méme les notices et les traductions 
qui en ont été publiées. En outre, les textes historiques ont toujours 
préférablement & tous les autres appelé l’attention des savants. L’im- 
portance des résultats qu’on en tire et la facilité relativement plus 
grande d’explication qu’offre la nature positive des faits et des idées 
qu’ils relatent, ont porlé sur ce genre de textes les études de la plu- 
part des égyptologues, et déji plusieurs essais de traductions de pa- 
pyrus relatifs 4 l'histoire ont été donnés au public. Mais, d’un autre 
cété, si ces livres historiques sont d’une nature plus claire que les 
livres religieux, ils présentent 4 la lecture un autre genre de diffi- 
cultés. Tous les textes historiques égyptiens sont concus en écriture 
hiératique, c’est-a-dire dans une écriture cursive, une tachygraphie 
des hiéroglyphes; & la difficulté de comprendre le texte ils ajoutent 
la difticulté de la lecture matérielle; ils ne demandent pas seulement 
ube étude de langue, ils réclament une étude de paléographie. 

Ces papyrus sont presque tous de la méme époque, et méme le plus 
grand nombre semble provenir tout au plus d’une ou deux décou- 
vertes. Un seul appartient aux époques primitives de la monarchie 


‘ Voir le Correspondant du 25 février 1857. 


968 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


égyptienne. C’est un papyrus d'une date fort ancienne, donné par 
M. Prisse au cabinet des médailles de la Bibliothéque impéniale, et 
publié par lui en fac-simile. M. de Rougé a reconnu dans ce papyrus 
les noms de plusieurs rois de la cinquiéme dynastie de Manéthon; 
mais la difliculté matérielle de la lecture et de l'identification des ca- 
ractéres dans une écriture cursive d’une forme trés-ancienne, dont 
nous ne connaissons pas d’autres monuments, semble avoir dé- 
tourné tout le monde de l'étude de ce texte. Sauf les quelques 
phrases déchiffrées par M. de Rougé, je ne sache personne qui se soit 
occupé du papyrus Prisse, et l’objet du texte qu’il contient est encore 
douteux; on n’est méme pas assuré que, a part la conclusion des der- 
niéres pages, ce texte doive étre classé parmi ceux qui se rapportent & 
l'histoire. 

Sauf ce papyrus, tous les autres livres historiques égyptiens, par- 
venus jusqu’a nous, datent de la belle époque de l'art et de la littéra- 
ture égyptienne sous la dix-huitiéme et Ja dix-neuviéme dynastie, du 
temps des régnes éclatants des Séthos et des Rhamsés. Ce sont des 
textes contemporains du Pentateuque; ils appartiennent & la grande 
école des scribes ot Moise fut élevé « dans la sagesse des Egyptiens. » 
Sous ce rapport ils présentent un extréme intérét, nous y voyons clai- 
rement ce que le législateur des Hébreux avait emprunté 4.l’Egypte 
dans la forme littéraire, dans la nature des expressions et des méta- 
phores, tandis qu’il rompait violemment avec les idées de ses anciens 
précepteurs, et proclamait Je culte du vrai Dieu en opposition avec les 
erreurs du polythéisme. 

Au premier rang, parmi les livres historiques de |’antique Egypte, 
nous devons placer le fameux Canon des dynasties royales, dout les 
fragments constituent la plus précieuse richesse du musée de Turin. 
C’était un livre semblable que les prétres de Memphis avaient montré 
a Hérodote; c’était dans des canons de la méme nature que Manéthon 
avait puisé, et c’était de Ja qu'il avait tiré les matériaux de son livre 
qui, dans |’état de mutilation od il nous est parvenu, reste toujours la 
base la plus solide que nous possédions pour l'histoire et la chrono- 
logie égyptienne. Le canon de Turin‘ formait, dans son état primitif, 
une liste des rois d'Egypte 4 partir des dynasties fabuleuses des dieux, 
des manes et des héros, comprenant les temps historiques jusqu’’ 
la dix-huitiéme dynastie, donnant les noms de tous les souverains 
qui avaient régné sur la vallée du Nil avec la durée de leur pouvoir, 
énoncée par années, par mois et méme par jours, le tout accompagné 


\ 
* Publié d'abord par M. Lepsius, Auswahl der Urkunden des Agyptischen Al- 
terthums, pl. II-VI; et depuis par Sir Gardner Wilkinson, Hieratic papyrus of 
kings at Turin. Lond, 1851. 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 969 


de récapitulations et de totaux & Ja fin de chaque dynastie, servant 
de contréle aux chiffres partiels de chaque régne. On juge du prix 
inestimable qu’aurait un pareil livre s'il était complet; les nom- 
breuses diflicultés qu’offrent encore les annales égyptiennes seraient 
aplanies; nous posscderions dans son enchainement continu la plus 
ancienne chronologie du monde, et cela par les sources originales, 
sans étre obligés de recourir 4 des traductions grecques, tronquées 
et mutilées par l'Africain et par Eusebe. Malheureusement, le canon 
de Tarin n’a pas répondu aux espérances qu'on avait congues 4 |’é- 
poque od Champollion avait annoncé son existence. Négligé d’abord 
el traité sans soin, 1! est dans un état de mutilation déplorable; ce ne 
sont plus que des lambeaux détachés de papyrus, contenant chacun 
tout au plus trois ou quatre noms de rois et dont l’ordre est & jamais 
perdu. 

De ces lambeaux confondus, on a déja tiré quelques confirmations 
remarquables du livre de Manéthon qui donnent une nouvelle auto- 
nté & ce texte si précieux malgré sa corruption. Ainsi Champollion a 
déchiffré sur un fragment du papyrus de Turin les noms des deux 
premiers rois des dynasties historiques, Ménés et Athothis; M. Lesueur 
a, dans un autre fragment, trouvé la mention du régne prodigieuse- 
ment long de Phiops ou Apappus, roi de la quatriéme,dynastie, mort 2 
cent ans, aprés avoir occupé le tréne pendant quatre-vingt-dix-neuf 
ans, selon le canon de Turin et le texte de Manéthon, rapporté par 
Eusébe. ou quatre-vingt-quatorze ans selon la version de /’Africain. 
M. Mariette a, sur un troisiéme débris du méme papyrus, reconnu ja 
fin de la cinquiéme dynastie, identique a celle que nous fournissait 
la liste grecque du prétre de Sebennytus. Ce sont la déja des résul- 
tats précieux, mais ils portent sur une époque pour laquelle le texte 
de Manéthon est mieux conservé que pour aucune autre, et dont les 
monuments se retrouvent en grand nombre dans la nécropole de 
Memphis. Pour la période la plus obscure de Vhistoire égyptienne, 
celle qui s’étend de la huitiéme & Ja dix-septi¢me dynastie, Je temps 
de la fondation de Thébes, |’époque de Sésostris et des premiers grands 
conquérants, les dynasties des Osortasen et des Sévékotph, enfin, la 
chute momentanée de la puissance égyptienne, l’invasion de la vallée 
da Nil par les tribus scythiques et sémitiques, la domination des Pas- 
teurs; pour toutes ces époques oti le texte de Manéthon, tel qu’il 
nous a été conservé, ne donne, a quelques exceptions prés, aucun 
nom de roi, mais seulement des totaux de dynasties presque tou- 
jours en désaccord dans les différentes versions, oi: nous n’avons 
plus aucune donnée pour le classement des monuments qui sont par- 
venus jusqu’a nous, le canon de Turin ne jette malheureusement 
aucune lumiére. La plupart des noms qu’il renferme, doivent certai- 





270 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


nement se répartir dans cet espace d’au moins neuf siécles; on en re- 
connait quelques-uns qui figurent sur les parois de la chambre des 
ancétres de Thouthmés II} & Karnak, ou sur des monuments con- 
Servés dans les musées, mais voila tout. Dans l’état de mutilation 
ou ils sont réduits, les lambeaux détachés du Canon des rois sont 
comme un jeu de cartes que chacun arrange & sa guise, sans régie, 
sans que rien justifie ces tentlatives hasardées. Depuis l’époque ot 
Champollion a découvert ce papyrus, i! n’y a pas eu un systéme d’his- 
toire ou de chronologie égyptienne, bon on mauvais, raisonnable ou 
quelquefois méme insensé, qui n’ait prétendu s’appuyer sur Je Canon 
de Turin, disposé selon le caprice de l’auteur, et toujours invoqué. 
en faveur des idées souvent les plus contradictoires. 

La plus précieuse réunion de papyrus historiques est celle que pos- 
séde le musée Britannique. Ils proviennent de deux collections particu- 
liéres, celle d’un amateur francais, M. Sallier d’ Aix et celle de M. d’Anas- 
tasi, consul général de Suéde d Alexandrie. Le musée Britannique en a 
fait en 1844 |’objet d'une de ces belles et luxueuses publications dont 
l’Angleterre nous a déji plusieurs fois donné |’exemple, trop peu 
suivi dans notre pays. C’est la une des sources les plus précieuses 
pour I’étude de la littérature égyptienne et pour la connaissance de 
histoire de cette contrée; celle peut-étre qui fournit les résultats 
les plus curieux et les plus inattendus. Les papyrus du musée Britan- 
nique proviennent des bibliothéques de plusieurs Scribes royaux atta- 
chés & la cour des rois de la dix-huitiéme dynastie; ils portent les 
noms des écrivains qui les possédaient et qui les ont transcrits. 
L’un s’appelait Pinebpoi, un autre Haidjomoutf, et le troisitme Pen- 
téhor’. 

L'importance de l’un des papyrus Sallier (celui qui porte le n° 3) 
a déja été reconnue depuis longtemps. Champollion, 2 son retour 
d’Egvpte, passant par Aix, visita la collection de M. Sallier. Il recon- 
nut dans un de ses manuscrils les fragments d'un poéme sur les cam- 
pagnes de Rhamsés II, et annonca cette découverte 4 l'Europe sa- 
vante. Le propriétaire du papyrus lui ayant refusé l’autorisation d’en 
prendre une copie, Champollion vint pendant plusieurs jours de suite 
le lire et P’étudier. Puis, chaque jour, en rentrant & son auberge, par 
un tour de force de mémoire, unique, je crois, dans son genre, il tran- 
scrivait de souvenir une partie du manuscrit. En peu de jours Cham- 
pollion eut terminé ce prodigieux travail; il partit d’Aix, emportant 
une copie des principaux passages du papyrus Sallier, copie conservée 


4 Qu Pen-ta-our, comme écrit M. de Rougé. La différence entre ces deux tran- 
scriptions ne repose que dans la maniére de rendre les voyelles, qui sont vagues 
dans l’égyptien comme dans les langues sémitiques; elle ne porte pas sur le sens 
du nom propre, qui reste le méme dans lun et dans !"autre cas. 





LES LIVRES CHEZ LES EGYTIENS. 971 


aujourd hui avec ses autres papiers 4 Ja bibliothéque Impériale, et dont 
chacun peut constater !’exactitude en la comparant au fac-simile pu- 
blié par l’administration du musée Britannique. D'aprés cette copie 
’immertel fondateur de l’archéologie égyptienne avait entrepris un 
travail que sa mort prématurée vint interrompre, et dont les frag- 
ments dérobés par son éléve infidele, Salvolini, ont été publiés par lui 
comme son ceuvre propre’. 

M. de Rougé a rappelé J’attention des savants sur le papyrus Sal- 
lier, par la lecture, faite & la séance générale des cing académies 
de I'Insttut en 1856, d’un travail sur ce manuscrit, dont il don- 
nait la traduction compléte. Dans la version de M. de Rougé, il y a 
certainement 4 reprendre plus d'un point de détail, et tous les égyp- 
tologues ne seront peut-étre pas toujours entiérement d’accord avec 
lui sur ses lectures. Mais ces divergences partielles sont inévitables 
dans I'état actuel des études hiéroglyphiques. Combien de passages 
des auteurs grecs ou latins sont encore aujourd’hui l'objet de discus- 
sions entre les philologues; & plus forte raison, en doit-il étre de méme 
dans une littérature dont I’étude date desi peu de temps, et ott tant 
de progrés restent encore 4 faire. Les erreurs sont inévitables dans 
un premier travail, et ceux qui abordent un texte encore vierge doi- 
vent s'attendre 4 se tromper plus d’une fois. Mais, malgré ces défauts, 
inhérents a la nature méme du sujet et 2 sa nouveauté, nous devons 
rendre pleine justice au travail de M. de Rougé. Grace & lui, dés- 
ormais, si tous les détails ne sont pas encore d'une égale certitude, 
et M. de Rougé lui-méme est loin de prétendre 4 avoir atteint du pre- 
mier coup ce dernier résultat; grace a lui, le sujet du poéme, dont 
les fragments nous ont été conservés dans le manuscrit Sallier, ne 
présente plus de doute. Nous possédons d’une maniére sire l’ensem- 
ble du récit, son allure générale et sén enchainement. Ceux qui vien- 
dront aprés lui trouveront encore plus d’une observation & glaner, 
plus d’une phrase & corriger, plus d’une lacune & remplir; mais néan- 
moins la traduction de M. de Rougé restera dans son ensemble un tra- 
vail fort remarquable, qui fait honneur 4 l’érudition frangaise. C’est 
d'aprés ce travail que nous essayerons de donner 3 nos lecteurs une 
idée de l’épopée historique chez les Egyptiens, en analysant le poéme 
copié par le scribe Pentéhor. 

Ce morceau est relatif 4 un épisode des guerres de Rhamsés HI, 
contre Jes envahisseurs scythiques qui occupaient alors toute |’Asie 
oceidentale, la plaie de Schéto, comme les appelaient toujours les 
Egyptiens, et, comme il semble qu’ils se désignaient eux-mémes, de la 


‘ Campagne de Rhamsés le Grand contre les Schétas et leurs alliés, Ms. hiéra- 
tique égyptien appartenant a M. Sallier. Paris, 1855, in-8°. 


272 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


méme facon que, bien des siécles aprés, Attila se donna le titre de 
fléau de Dieu. 

Fils d’un conquérant, de Séthos I** qui avait soumis la Mésopo- 
tamie, atteinte déja, mais temporairement, dans les campagnes de 
ses prédécesseurs les Thouthmés et les Aménophis, et qui avait élevé 
au plus haut degré de gloire les armes égyptiennes , Rhamsés étendit 
encore les conquétes de son pére. Ses éternels ennemis furent les 
Schétos, vaincus déja plus d’une fois sous le régne précédent; les 
premiéres années de Rhamsés se passérent & défendre la Mésopota- 
mie contre leurs invasions; poursuivant ensuite sa marche victorieuse, 
il Jes attaqua dans. les places fortes dont ils s‘étaient emparés et qui 
étaient devenues leur point d’appui dans les montagnes au nord de 
ce pays. 1a plus considérable de ces places nous est représentée dans 
les bas-reliefs du palais de Karnak et des temples souterrains de Beit- 
Oualli et d’Ibsamboul, comme située sur une hauteur baignée au 
pied par un fleuve. Cette ville, qui, sous les régnes de Séthos I™ et 
de Rhamsés Il, soutint plusieurs siéges, et vit plusieurs batailles san- 
glantes livrées sous ses murs. est appelée Alesch ou Etesch, nom qui 
rappelle immédiatement celui d’Edesse. Je sais bien qu'une opinion, 
assez généralement répandue, tendrait & considérer le nom d’Edesse 
comme donné par les Macédoniens & la ville de Callirhoé aprés la 
conquéte d’Alexandre, en souvenir d’Edesse, !’antique capitale de la 
Macédoine. Mais le grand géographe Karl Ritter a prouvé, d'une ma- 
niére certaine, que, sile nom d’Edesse avait été appliqué par les Macé- 
doniens 4 cette ville, c’est qu'elle portait auparavant un nom emprunté 
aux langues orientales, et qui sonnait de méme 3 leur oreille. Les 
Grecs, dans cette circonstance, agirent d'une maniére qui leur était fa- 
miliére. Ils assimilérent un nom étranger ) un nom de leur langue, 
dont le son présentait de l’analogie avec ce nom étranger, afin de 
lui donner une physionomie et un sens dans leur propre langage. 

Les principales campagnes de Rhamsés contre les Schétos eurent 
lieu l’an V, I'an VII et l’'an XI de son régne. Les inscriptions et les 
textes qui les rappellent nous font toujours voir le roi vainqueur de 
ses ennemis; il est vrai que les lions ne savaient pas peindre, et que 
les monuments et les bulletins officiels ne parlaient guére des échecs 
qu’avaient pu éprouver les armes égyptiennes. Malgré ces trois cam- 
pagnes, ou les principales forces de l'empire semblent avoir été enga- 
gées,. les redoutables Schétos n’étaient pas soumis, et, toujours en 
armes, menacaient les possessions des Pharaons dans la Mésopotamie. 
Ce n’est que l’an XXI du régne de Rhamsés que des ambassadeurs 
vinrent & Thébes, de la part du prince des Schétos, et conclurent 
avec le roi un traité de paix. Les Schétos se soumirent & un tribut, et 
Rhamsés prit au nombre de ses épouses une des filles de leur chef. 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 273 


La paix fat religieasement gardée de part et d’autre jusqu’a la fin du 
régne du conquérant égyptien. Rhamsés resta encore quarante-neuf 
ans sur le tréne, occupant Jes innombrables légions de captifs que 
lui avaient procurées ses -campagnes & couvrir le sol de I’Egypte 
d'immenses monuments qui célébraient les exploits éclatants des pre- 
miéres années de son regne; et, a dater de ce traité avec les Schétos, 

Ja paix, dont il faisait jouir tout son empire, ne fut interrompue que 
de temps a autres par quelques razzias sur les tribus negres, au sud 
de |'Ethiopie, qui fournissaient Egypte d’esclaves, et maintenaient 
{'apport régulier des tributs en or, en dents d’éléphants et en plumes 
d’autruche venant de l’intérieur de )’Afrique. Mais, aprés la mort de 
Rhamsés, les Schétos, qui s’étaient tenus immobiles 2 la fin de son 
régne, profitant de la faiblesse de ses successeurs et des désordres de 
l'Egypte, prirent de nouveau les armes, descendirent de leurs monta- 
gnes, eb occupérent pour la seconde fois une grande partie des pos- 
sessions des Pharaons en Asie. II fallut pour Jes expulser qu’un nou- 
veau conquérant, fondateur d’une nouvelle dynastie, Rhamsés III, fat 
monté sur le tréne; ce prince rejeta encore une fois les Schétos dans 
leurs montagnes, remit sous sa puissance tous les pays gu’avaient pos- 
sédés Séthos et Rhamsés II, et porta méme les armes Cgyptiennes 
dans des pays ou elles n’avaient pas encore paru. 

Le poéme dont le papyrus Sallier nous a conservé les débris est 
destiné & célébrer les victoires de Rhamsés dans la campagne dle 
l’'an V de son régne. Ce moreeau semble avoir joui d’une grande cé- 
lébrité comme ceuvre littéraire, car il fut choisi pour étre gravé sur les 
murailles du palais de Karnak, dont il couvrait entiérement une des 
parois. Champollion avait déja reconnu lidentité de l’inscription de 
Karnak et du papyrus Sallier, et d’aprés ses lettres, il semble avoir 
concu |’espérance qu’avec la comparaison des deux versions on pour- 
rait recoustituer un texte complet, l’inscription servant & remplir les 
lacunes du papyrus, et le papyrus celles de J’inscription. Malheureuse- 
ment les faits n’ont pas répondu a cette attente. L’inscription du 
palais de Karnak est trop mutilée pour pouvoir étre d’un grand se- 
cours, et, dans Je manuscrit Sallier, tout le commencement du poéme 
est perdu; d’aprés le nombre des colonnes de l'inscription, on peut 
juger que c'est un bon tiers de la totalité qui n’est pas parvenu jusqu’a 
nous. 

Le papyrus, dans son état actuel, nous lance done in medias res, 
comme dit Horace, sans aucune préparation. Nous nous trouvons au 
milieu des combats, au plus fort d’une lutte acharnée, dans laquelle 
ie roi, de sa personne, court les plus grands dangers, sans que nous 
sachions quel a été le début de la campagne et comment la bataille 
s’était engagée. 


275 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


Mais celle campagne de J’an V avait été marquée par un trait écla- 
tant de la valeur personnelle du roi Rhamsés. Il s’était trouvé seul, 
abandonné de ses soldats, au milieu des chars de guerre de |’ennemi, et 
avait réussi a se dégager avant qu’on accourit a son secours. Un pa- 
reil exploit avait été célébré partout, et les artistes égyptiens s'étaient 
empressés de retracer sur les murailles des temples et des palais un 
acte aussi glorieux pour la bravoure du souverain. A Karnak, & Louqsor, 
4 Beit-Oualli et a Ibsamboul en Nubie, on voit Je char du roi entouré 
par les ennemis et le prince, dont la taille est grandie bien au dela 
des proportions de la nature, percant de ses flaches ceux qui s oppo- 
sent 4 son passage. A Karnak et 4 Ibsamboul, ces grandes scénes de 
bataille ‘sont accompagnées d’un long récit, moins poétique et moins 
exagéré que celui du papyrus Sallier et de l’inscription tracée & Karnak 
sur une muraille différente de celle qui porte les tableaux historiques, | 
mais rempli encore de véritables beautés, espéce de bulletin officiel 
de la campagne, fixé sur Ja pierre d’une maniére qu’on voulait rendre 
impérissable. 

Je ne sache personne qui se soit occupé spécialement de |'inscrip- 
tion qui accompagne les tableaux du Rhamesseum de Karnak; mais celle 
du Spéos d’Ibsamboul, presque identiquement semblable, a servi de 
texte 4 mon pére dans son cours de l’année 1855; il en a donné alors 
une traduction et un long commentaire. L’inscription d'Ibsamboul 
est loin d’étre complete, les trente et une premiéres colonnes d’hiéro- 
glyphes sont seules parvenues intactes jusqu’a nous, et toute la fin est 
entiérement perdue ‘. Par un heureux hasard, cette inscription com- 
prend le récit des faits qui manquent dans le papyrus Sallier, et la 
partie intacte s’arréte au point o& commence ce que le poéme nous 
a conservé. Elle nous servira donc 4 compléter l’enchainement de la 
guerre, et nous commencerons par rapporter les points principaux de 
linscription comme introduction, avant d’aborder l’analyse du ma- 
nuserit. 

Le récit commence au début de la campagne. Le roi d’Egypte, 
a la nouvelle de l’invasion des Schétos, s’est mis en marche 4 la téte 
de son armée; il est parti de la ville de Schebtoun au sud* ; trompé 
par de faux avis, il est venu établir son camp & Paamauro*, un peo 
a Vouest d’Etesch, tout auprés de la grande armée des Schétos qu'il 


* Cette inscription est publiée dans l’ouvrage de Champollion, Monuments de 
CEgypte et de la Nubie, pl. xxvir-xx1x. 

* Ville dont l'identification est encore douteuse. Est-ce Ecbatane en Médie ou 
Sabbatha en Arabie? L'une et l'autre de ces villes sont dans deux directions 
différentes, au sud par rapport a Edesse. Dans le premier cas ce serait le Tigre, 
dans le second !’Euphrate que Rhamsés aurait traversé pour atteindre I’ennemi., 

> Probablement 4 Bemmari, localité mentionnée dans [‘itinéraire d’Antonin, 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 975 


croit encore éloignée et qui est établie & peu de distance de la, au 
sud de la ville, « & deux journées de Libou', au sud de Tounar®*. » 
Deux espions de l’ennemi ont été arrétés dans le camp égyptien, et 
on les améne devant le roi pour étre interrogés. Ici nous traduisons 
linscription dans laquelle toute cette scéne est retracée de la ma- 
niére la plus remarquable. A la grandeur et & la sauvage fierté des 
réponses que les captifs Scythes adressent au Pharaon, on croirait 
entendre des prisonniers Germains dans un récit de Tacitc. Ces ré- 
ponses présentent en outre un grand intérét par Ja maniére dont 
elles distinguent entre les dispositions guerriéres des envabisseurs 
scythiques préts & engager la lutte avec les forces égyptiennes, et les 
inclinations pacifiques de la population des villes, probablement d’ori- 
gine sémitique, tremblant devant la puissance des fils de Mitsraim 
et préte & se soumeltre, mais opprimée par les redoutables étrangers 
qui occupent son territoire. 

« Voici la parole des deux pasteurs, la parole qu’ils disent & Sa 
« Majesté : « En multitude est le Schéto, il se hate pour s’opposer au 
« commandement de Sa Majesté; car il n’a pas peur de ses soldats. 
« Voici que la plaie de Schéto vient avec tous les chefs de tous pays, 
« les fantassins, les cavaliers qu’ils ont amenés pour livrer la bataille. 
« Cependant l’immobilité suffoquante de la crainte est dans l'intérieur 
« d’Etesch, cette misérable ville; ils invoquent Sa Majesté, dont ils con- 
« naissent la sévérité, afin de pouvoir lui dérober leurs trésers. Un des 
« deux serviteurs de Sa Majesté, qui avaient amené les espions de la 
« plaie de Schéto, tremblant en sa présence, leur dit de la part de Sa 
« Majesté : O vous, répondez. Que disent les rebelles de la plaie de 
« Schéto? Dites-nous-le vite, par l’ordre de Sa Majesté! Et ils ré- 
« pondent au roi : Elle s‘est levée, la plaie de Schéto, 6 roi, modéra- 
« teur de l’Egypte, pour une parole orgueilleuse prononcée par vous 
a aux Babai*. Elle vient, la plaie de Schéto, persistant avec les nations 
« nombreuses qu’elle a amenées pour en venir aux mains, de toutes 
« les contrées qui sont du cété de la terre de Schéto, du pays de Naha- 
« rain * et de celui de Ta-ta ‘, puissante par I’étendue de ses fantassins 
« et de sa cavalerie & cause de leur impétuosité, exaltée par les [mul- 


* Probablement Liba. 

* Probablement Thanara. Sur une carte de la Mésopotamie antique, il est fa- 
cile de se faire une idée de Ja position respective des deux armées. 

> Probablement les Abii, « les plus justes des hommes, » dit Homére (Iliad. 
N., v. 6). 

4 La Mésopotamie. Ce nom est le méme qu’emploie la Bible pour désigner cette 
contrée. 

* L‘identification de ce pays avec un nom de la géographie postérieure est en- 
core a faire. 


276 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


a tiludes?] nombreuses qui s étendent comme le sable, qui se répan- 
« dent avec la rapidité de la fléche. Cependant l’immobilité de la crainte 
« du combat est sur Etesch, la ville mauvaise; Jes habitants attendent 
« le bon plaisir de Sa Majesté, interpellant en face les chefs pour qu’ils 
« fassent leur paix. » 

La hardiesse d’un pareil langage surprend et indigne les Egyptiens. 

« La parole qui nous était adressée, le défi des maudits, des vaincus 
a aux chefs qui étaient autour du roi, les fits écrier : « Périsse le pays 
« de Schéto! Et pour le défi des Babai, que leur terre disparaisse de 
« devant Sa Majesté, forte par son activité, & cause de la plainte qu’'ils 
« Ont osé faire contre le roi. » Rhamsés lui-méme, du haut de son 
tréne, joint sa voix au concert des imprécations de ses officiers, il 
ordonne de mettre & mort les deux espions, et, dans l’exaltation de 
son orgueil blessé, il appelle comme Rodrigue ses ennemis au com- 
bat. « Parle maintenant, terre de Schéto, viens avec toutes les con- 
« trées qui te sont soumises, tes multitudes d’hommes et de femmes, 
« tes chevaux nombreux comme les grains de sable. La crainte qui 
« presse Etesch, cette cité maudite, terrassera aussi les princes des 
« nations et tous les chefs qui s’agitent dans le camp pour nous com- 
« battre. » 

L’armée se met en marche pour atteindre les Schétos et chatier leur 
insolence; elle rencontre, embusquées 4 quelque distance de son cam- 
pement, les forces ennemies, et la lutte s’engage avec violence. C'est 
ici que s'arréte la partie conservée d’lbsamboul. C’est a ce méme mo- 
ment que commence ce qui reste du papyrus, traduit par M. de Rougé. 

« Les fantassins et les cavalters de Sa Majesté faiblirent devant l’en- 
« nemi, gui élait maitre d'Etesch, sur la rive gauche de ]’Anrata..... 
« Alors Sa Majesté, 4 la vie saine et forte, se levant comme te Dieu 
« Month, prit la parure des combats; couvert de ses armes, il était 
« semblable 4 Baal dans l’heure de sa puissance...... Le roi, lancant 
« son char, entra dans l’armée de la plaie de Schéto; 11 était seul, au- 
« cun autre avec lui... Il se trouva environné par deux mille ciny cents 
« chars, et sur son passage, se précipitérent les guerriers les plus ra- 
« pides de la plaie de Schéto et des peuples nombreux qui |‘accompa- 
« gnaient... Chacun de leurs chars portait trois hommes, et le roi 
« n’avail avec lui, ni princes, ni généraux, ni ses capitaines des ar- 
« chers ou des chars. » 

Devant un pareil danger, Je roi est un instant troublé. I! invoque 
le grand dieu de Thébes, Ammon, et lui demande de le secourir, en 
Jui rappelant I’éclat dont i] a environné son culte, et les temples ma- 
gnifiques qu’il lui a élevés, comme les héros d’Homére rappellent a 
Jupiter toutes les hécatombes qu’ils ont immolées en son honneur. 

« Mes archers et mes cavaliers m’ont abandonné! Pas un d’entre eux 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. . 277 


« n’est Ja pour combattre avec moi. Quel est donc le dessein. de mon 
« pere Ammon?... N’ai-je pas marché sur ta parole? Ta bouche n’a- 
« t-elle pas guidé mes expéditions, et tes conseils ne m’ont-ils pas di- 
« rigé?... N’ai-je pas célébré en ton honneur des fétes éclatantes et 
« nombreuses, et n’ai-je pas rempli ta maison de mon butin? On te 
« construit une demeure pour des myriades d’années... Je t’ai im- 
a molé trente mille boeufs... Je t'ai construit des temples avec des 
« blocs de pierre, et j'ai dressé pour toi des arbres éternels. J’ai 
« amené des obélisques d'Eléphantine, et c’est moi qui ai fait ap- 
« porter des pierres éternelles. Je t’invoque, 6 mon pére! Je suis au 
« milieu d’une foule de peuples inconnus, et personne n’est avec moi. 
« Mes archers et mes cavaliers m’ont abandonné quand je criais vers 
« eux; aucun d’eux ne m’a écoulé quand je les appelais 4 mon se- 
« cours. Mais je préfére Ammon 4 des milliards d’archers, 4 des mil- 
« lions de cavaliers, & des myriades de jeunes héros, fussent-ils 
_« tous réunis ensemble. Les desseins des hommes ne sont rien, Am- 
« mon l’emportera sur eux. » 

Ici la divinité intervient au milieu de la lutte comme dans les com- 
bats d’Homére. Ammon a entendu la priére de Rhamsés; il reléve son 
courage abattu, i! lui rend des forces et l’excite par ses paroles: « Je 
« suis prés de toi, je suis ton pére, le soleil; ma main est avec toi, et 
« je vanx mieux pour toi que des millions d’hommes réunis ensemble. 
« C’est moi qui suis le seigneur des forces, aimant le courage; j’ai 
a trouvé ton coeur ferme, et mon cceur s'est réjoui. Ma volonté s’ac- 
« complira... Je serai sur eux, comme Baal dans sa fureur. Les deux 
« mille cing cents chars, quand je serai au milieu d’eux, seront brisés 
« devant tes chevaux... Leurs coeurs faibliront dans leurs flancs, et tous 
« leurs membres s’amolliront. Ils ne sauront plus lancer les fléches, et 
« ne trouveront plus de coeur pour tenir la lance. Je vais les faire sauter 
« dans les eaux, comme s’y jette le crocodile : ils seront précipilés les 
« uns sur les autres et se tueront entre eux. » 

Raffermi et encouragé par ce secours divin, le roi s’élance sur les 
Schétos qui s'arrétent stupéfaits de sa témérité. I fait mordre la pous- 
siére aux plus vaillants de leurs guerriers, et s’ouvre un passage san- 
glant sur leurs cadavres. Mais |'ennemi un instant effrayé reprend 
courage, voyant que l’armée égyptienne n’accourt pas aux cris de son 
roi. Rhamsés est de nouveau enveloppé par les chars de guerre des 
plus braves chefs de l’armée des Scythes. « Lorsque mon écuyer' vit 
« que je restais entouré par des chars si nombreux, il faiblit, et le 


‘ Le scribe égyptien, par une forme d’emphase poétique assez commune dans 
les textes de cette langue, a changé la personne du discours et met le récit dans 
ja bouche du roi lui-méme. 


278 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


« coeur lui manqua; une grande terreur pénétra dans tous ses mem- 
« bres. Ti dit & Sa Majesté : Mon bon maitre, roi généreux, seul pro- 
« tecteur de I’Egypte au jour du combat, nous restons seuls au milieu 
« des ennemis; arréte-toi, et sauvons le soufile de nos vies. » 

Mais le roi n’écoute pas ces conseils de Ja crainte. La grandeur du 
danger exalte son courage; confiant dans la protection d’'Ammon, il 
se précipile au plus fort des ennemis et traverse leurs rangs, abattant 
quiconque s oppose & son passage. Il rejoint alors son armée, et avec 
des paroles sévéres il reproche & ses généraux et & ses soldats de 
l’avoir abandonné. II leur rappelle tous les bienfaits et les faveurs dont 
il les a comblés, tout le bien qu’il répand chaque jour sur l'Egypte du 
haut de son tréne : « A toute plainte qui s’adresse & moi, dit-il, je tais 
« justice tous les jours. » S’adressant en particulier aux officiers char- 
gés de gouverner les provinces envahies et de veiller & la garde des 
frontiéres, il leur reproche vivement la négligence qu’ils ont mise a 
s informer des mouvements de l’ennemi. Enfin, il les réprimande tous 
de leur lacheté & laquelle il oppose le courage dont il a fait preuve. 
« J’ai montré ma valeur, et ni les fantassins ni les cavaliers ne sont ve- 
« nus avec moi. Le monde entier a donné passage aux efforts de mon 
« bras, et j’étais seul, aucun autre avec moi, ni les princes, ni les gé- 
« néraux, niles chefs des archers ou de Ja cavalerie... Les guerrters... 
« se sont arrétés; ils se sont retournés en arriére, en voyant mes 
« exploits; leurs myriades ont pris la fuite, et leurs pieds ne pouvaient 
« plus s’arréter dans leur course. Les traits lancés par mes mains dis- 
« persaient leurs guerriers aussitét qu’ils arrivaient vers moi. » 

L’armée égyptienne célébre alors par ses acclamalions unanimes 
Ja valeur du roi et contemple avec étonnement les cadavres que sa 
main a renversés. Mais Rhamsés ne répond que par des reproches aux 
éloges de ses généraux, et, opposant 4 leur conduite pusillanime la 
constance des deux fidéles animaux qui \’ont arraché au danger, il 
ordonne de les combler de soins et d’honneurs, comme Alexandre qui, 
aprés la défaite de Porus, fonda une ville & laquelle il donna le nom 
de Bucéphalia, en l’honneur de son cheval qui l’avait porté dans toute 
la bataille et l’avait plusieurs fois tiré du plus grave péril. « C'est eux 
« (mes chevaux) qu’a trouvés ma main quand j’étais seul au milieu 
« des ennemis... Je veux qu'on leur serve des grains devant le dieu 
« Phré, chaque jour, lorsque je serai dans mon palais, parce qu’ils 
« se sont trouvés au milieu de l’armée ennemie... lorsque le roi, 
« dans sa vaillance, a frappé ses légions. » 

Le lendemain, dés que le jour apparait, le roi fait recommencer la 
bataille. Elle s’engage avec fureur, car d'un cété les Schétos veulent 
venger la mort de leurs plus braves officiers, et de autre les Egyp- 
tiens ont 4 se laver du reproche de lacheté que leur a adressé leur 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 979 


souverain; ls brdlent d’effacer leur honte de la veille. Bientét l’armée 
des Scythes est enfoncée, l’élite de leurs soldats tombent sous les coups 
des enfants du Soleil. Rhamsés renouvelle encore une fois les prodiges 
de sa valeur. « Le grand lion qui marchait auprés de ses chevaux 
« combattait avec lui : la fureur enflammait tous ses membres, et 
« quiconque s’approchait tombait renversé. Le roi s’emparait d’eux et 
« les tuait sans qu’aucun pit échapper. Taillés en piéces devant ses 
« coursiers, leurs cadavres étendus ne formaient qu’un seul monceau 
« de débris sanglants. » 

Le chef des Schétos, voyant la fleur de son armée détruite et le reste 
fuyant de tous cétés, se résigne 4 se soumettre au roi d’igypte, et 
4 Jui demander |’aman, pour nous servic de l'expression moderne des 
Arabes. II envoie un ambassadeur qui s adresse au Pharaon: « Fils du 
« Soleil, puisque Ammon... t’a fait sortir de sa race‘ et t’a donné tous 
« les pays réunis ensemble, que l|’Egypte et Je peuple de Schéto soient 
« esclaves sous tes pieds: Phré t’a accordé leur domination... Tu peux 
« massacrer tes esclaves, ils sont en ton pouvoir; aucun d’eux ne ré- 
« sistera. Tu es arrivé d‘hier, et tu en as tué un nombre infini; tu viens 
« aujourd’hui, ne continue pas le massacre... Nous sommes couchés 
«a terre, préts 4 exécuter tes ordres; 6 roi vaillant! l’honneur des 
« guerriers; accorde-nous les souffles de la vie. » 

Le roi consulte ses principaux ofticiers sur le message du chef des 
Schétos et sur la réponse 4 y faire. D’aprés leur avis unanime, satisfait 
de I’éclat donné & ses armes par la double victoire qu’il a remportée, 
et ne voulant pas pousser & bout ses belliqueux adversaires, Rhamsés 
fait la paix, et, reprenant la route du Midi, se dirige vers I'Egypte avec 
ses compagnons de gloire. Il entre en triomphe dans sa capitale, et le 
dien Ammon I’accueille dans son sanctuaire, en lui disant: « Salut 4 
a toi, notre fils chéri, Rhamsés. Nous t’accordons des périodes d’an- 
« nées ionombrables. Reste & jamais sur le tréne de ton pére Ammon, 
« et que les barbares soient écrasés sous tes sandales. » 

Bien des choses nous échappent encore dans ce poéme, et la fin 
présente de déplorables lacunes. Mais ce qui en reste suffit pour 
faire juger convenablement du grand caractére de la poésie épique 
égyptienne. C'est la de la belle épopée, grande par sa simplicité méme, 
a la facon de la Bible. Le lecteur a dd étre frappé dans Jes fragments 
que nous avons cités du rapport que présente cette poésie avec celle 
des livres saints. C’est la méme maniére de dire, la méme forme de 
pen:ées; la ressemblance des expressions est frappante entre le texte 
égyptien et l’ceuvre de Moise, les métaphores sont les mémes. On voit 


‘M. de Rougé traduit de son flanc. Ce n'est pas ici Je lieu de discuter sur la 
traduction du groupe égyptien , qui ne change pas le sens général de la phrase. 


280 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


clairement, dans les grandes compositions historiques de I’Egypte, ce 
que le législateur d'Israél avait regu de ses maitres, les scribes de la 
cour de Pharaon, en quoi i! était resté leur éléve. L’empreinte de 1’é- 
ducation égyptienne demeure ineffacable dans la forme littéraire des 
livres de Moise; mais quelle différence dans l’objet de la podsie! Les 
Egyptiens épuisent les hyperboles de la servilité envers un homme : 
Moise consacre son langage a la gluire de Dieu et & la délivrance de 
son peuple. L’inspiration divine lui permet d’élever ce langage gran- 
diose et rempli de splendides images & une hauteur dont les plus 
habiles scribes de I’Egypte n’avaient méme pas concu I'idée, et qu’une 
plume humaine n’a jamais égalée. 

Connaissons-nous l’auleur du poéme que nous a conservé le papyrus 
Sallier? M. de Rougé croit pouvoir |'affirmer, et il attribue ce chef 
d’ceuvre de l’épopée égyptienne au scribe Pentéhor. En effet, aprés la 
date : «Cecia été écrit ]’an VII, le 2 du mois de payni, sous le régne du 
« Soleil directeur de justice, fils du Soleil. Rhamsés, aimé d’Ammon, 
« Vivant & toujours comme son pére le Soleil, » et aprés une lacune 
de deux lignes que nous sommes hors d'état de suppléer, on lit & la 
fin du papyrus: « fait par le scribe Pentéhor. » Mais cette phrase doit 
s’entendre, croyons-nous, de |’écrivain, auteur de Ja copie, et non pas 
du poéte auteur de l’ouvrage. Le musée Britannique posséde en effet 
un autre papyrus, provenant également de la collection Sallier (il y porte 
le n° 4), et écrit aussi de la main de Pentéhor. Ce manuscrit, sur le- 
quel nous reviendrons assez longuement tout & l'heure, est un recueil 
de piéces diverses et de compositions littéraires. Parmi les piéces qu'il 
contient, i] en est, comme nous le verrons a la fin de cet article, qui 
ne peuvent se rapporter qu’a des événements du régne de Séthos II, 
et peut-étre méme de Rhamsées III. Or, entre l’an VII de Rhamsés I], 
date ot a été composé le poéme sur la campagne contre les Schétos, 
et la premiére année de Séthos II, 1! y a soixante-dix-neuf ans d’inter- 
valle, cinquante-neuf pour la fia du régne de Rhamsés, et vingt pour 
celui de Ménephtah son fils. I! est donc impossible, 4 moins d’une de 
ces exceptions de longévité extraordinaire, dont on trouve bien peu 
d’exemples, qu’un scribe, qui écrivait encore sous Séthos II, ait pu 
déja composer un poéme célébre, soixante-dix-neuf ans plus t6t, au 
commencement du régne de Rhamsés II. Il faudrait admettre pour 
cela une prolongation d’activité intellectuelle plus prodigieuse encore 
que celle de Sophocle ou de Pindare'. 


‘ Je ne veux cependant pas négliger deux faits qu'on pourrait m’opposer avee 
un certain degré de vraisemblance : 1° En téte du recueil de pieces que contient 
le papyrus Sallier n° 1, on lit ce titre (Selects papyri, pl. II) : « Commencement 
« des écrits faits par le scribe Pentéhor, l’an 10 au mois de Choiak, étant dans 

. «la demeure de Rhamsés Méiamoun (Rhameés J]) pour faire les grandes offrandes 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 981 


C'est dans cette catégorie des poémes historiques que la distinc- 
tion est la plus difficile 4 établir en Egypte entre Je domaine de la lit- 
térature proprement dite et celui de l’épigraphie. Nous venons de voir 
le poéme sur la campagne de l'an V de Rhamsés et la bataille d’Etesch, 
4 la fois écrit sur un rouleau de papyrus et gravé sur une des murailles 
du palais de Karnak. I est impossible, si !’on classe dans l'épigraphie 
toutes les grandes stéles et les autres inscriptions de tout genre qui 
ont été composées dans un but exclusivement monumental, comme 
on le voit aux longs protocoles et aux formules qu’elles renferment, 
de ne pas ranger dans la littérature proprement dite les poémes ana- 
logues celui du manuserit Sallier, qui célébrent les exploits des sou- 
verains, quoiqu ils figurent gravés sur les parois des monuments. Le 
plus considérable de ces poémes est celui qui occupe une des mu 
railles du palais de Médinet-Habou, et raconte la guerre de Rhamsés II] 
contre les Parasto et les Fekkaro, deux peuples dont l’identification 
n’a pas été proposée jusqu’ici d’une maniére satisfaisante, et qui pa- 
raissent correspondre aux Perses et aux Bactriens. Le principal évé- 
nement de cette guerre fut une bataille navale, livrée probablement 
sur le lac de Van, sorte de mer intérieure située dans !'Arménie; cette 
hataille ot les Egyptiens détruisirent la flotille de l’ennemi, est re- 
tracée dans de grands bas-reliefs du méme palais. C’était du reste un 
genre d’exploit assez rare dans les campagnes des Pharaons, car Jes 
monuments de l'Egypte ne nous ont conservé la représentation d’au- 
cun autre événement de la méme nature. 

Le texte trés-développé qui s’y rapporte avait été apercu par Cham- 
pollion; mais il était enfoui presque en totalité sous le sable, et l’il- 
lustre voyageur n’avait pu en copier qu'une trés-petite partie. Il ya 
trois ans, un jeune homme plein de mérite et de zéle, enlevé depuis 4 
la science par une mort prématurée, M. Greene, a fait déblayer jus- 
qu’aa pied ja muraille qui portait le poéme, et en a rapporté en 
France une copie complete qu’il a publiée & son retour’. On n’a pas 


¢ au dieu Soleil, Horus des deux mondes. » Mais il ne ressort pas de cette phrase 
que le livre ait été écrit en l’an X de Rhamsés II; le nom de demeure de ce 
souverain est resté sous tous les régnes postérieurs au palais de Karnak , qu’il 
avait bati et ow il faisait sa résidence. L’an X, sans désigner le roi, comme il 
arrive souvent dans les papyrus égyptiens, doit ici, d’aprés les piéces contenues 
dans le recueil, piéces dont une partie est postérieure 4 la mort de Ménephthah, 
appartenir au régne de Rhamsés III, ni Séthos II, ni son successeur le Thouoris 
de Manéthon, n’ayant régné que dix ans. 2° Le dernier morceau du recueil est une 
lettre du chef des gardiens des livres de la chambre blanche du palais, Amenemani, 
adresaée 4 Pentéhor. Cette lettre parle du roi Rhamsés II; mais elle n’a pas de 
date et peut étre parfaitement des derniéres années du régne. Or un homme qui 
écrivait I'an X de Rhamses III pouvait fort bien avoir été agé d’environ vingt 
ans quarante années plus tdt dans les derniers temps du régne de Rhamses Il. 
* Fouilles exécutées & Thébes en 1855, in-f. 


282 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


encore donné de traduction de l'inscription de Médinet-Habou, mais 
M. de Rougé a consacré & la publication de M. Greene plusieurs ar- 
ticles insérés dans |’ Athenzum francais, et réunis depuis en brochure, 
dans lesquels i] en analyse les parties les plus importantes. 

Il est impossible aussi de séparer du domaine de la littérature ces 
poémes, espéces de myriologues funébres, qui sont souvent tracés sur 
les parois des catacombes égyptiennes, et dans lesquels le mort, s’a- 
dressant 4 ceux gui viendront aprés lui, raconte toutes les actions ho- 
norables de sa vie. Ges poémes ont quelquefois un développement 
considérable. Tel est celui qui décore un tombeau d’Ilithyia dans la 
haute Egypte, dont les premiéres lignes, analysées par M. de Rougé, 
ont donné a ce savant matiére a un livre considérable*, et qui a été 
expliquée dans sa tolalité dans les legons de mon pére au collége de 
France. Un officier de fortune, parvenu A de hautes fonctions mili-. 
taires dans les premiéres années de la dix-huitiéme dynastie, le chef 
des marins, Ahmés, fils d’Aouaoua, y raconte toute son histoire, sa 
jeunesse, ses premiers exploits dans les derniéres luttes de l’expulsion 
des pasteurs sous Raskenn, dernier roi de la dix-septitme dynastie et 
sous Amosis, la part qu’il prit aux premiéres expéditions hors de 
l’Egypte sous les Aménophis et les premiers Thouthmosis, enfin, 
les bonneurs et les décorations dont il avait été comblé par les 
divers souverains et les vastes dotations en terres et en esclaves 
qui avaient été Ja récompense de ses services. Le principal tombeau 
de Beni-Hassan-El-Quadim dans )’Egypte moyenne nous offre un autre 
exemple trés-remarquable du méme genre de textes. Dans ce tom- 
beau, décoré avec un luxe extraordinaire et dont les peintures sont 
peut-étre le plus beau spécimen de l'art égyptien avant la dix-huitiéme 
dynastie, tout autour de la salle principale régne un soubassement 
chargé d’une longue inscription “hiéroglyphique, copiée d’abord par 
le major Burton, et depuis par M. Lepsius. Mon pére a fait, de l’in- 
scription de Beni-Hassan, le sujet de son cours pendant tout un se- 
mestre, et M. Brugsch en a, dans un ouvrage tout récent, publié un 
essal de traduction. Un personnage du temps des Amenemhé et des 
Osortasen, d'une haute naissance, gouverneur d'une partie de I'E- 
gypte moyenne, nommé Névotph, y est censé raconter sa vie. Il parle 
d’abord de son pére et de sa mére, de leur noblesse, des charges 
qu’ils ont remplies & la cour et des gouvernements de son pére; il ra- 
conte ensuite comment il fut présenté au roi, la faveur dont 11 jouit 
auprés du souverain, les fonctions politiques qui lui furent confiées, 
enfin, comment il recut la survivance du gouvernement de son pére. 
« Apres cela, dit-il, je préférai le repos & tout le reste. » Il rapporte 


{ Mémoire sur Uinscriplion du tombeau d’ Ahmés. Paris, 1851. 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 285 


alors la maniére dont il passa la fin de sa vie, gouvernant sa province 
et admioistrant les grandes propriétés de ses péres; le soin et I'éclat 
qu'il apporta dans l’accomplissement des cérémonies religieuses, le 
luxe dont il s ‘entoura, les artistes de tout genre qu'il entretint dans 
sa maison, musiciens « supérieurs, dil-il, 4 ceux du roi, » peintres et 
sculpteurs dont il vante le talent et qui décorérent Si magnitfiquement 
son tombeau. Cette inscription est trés-curieuse a rapprocher de celle du 
tombeau d’Ahmés, et leur comparaison est une des choses qui fait 
le mieux connaitre la constitution de la société égyptienne, puisque 
nous y trouvons la vie de deux hommes dans deux conditions entiére- 
ment opposées, la vie de l’officier de fortune, Gils d'un patron de bar- 
que, parvenant par son seul mérile et par son courage aux plus hauts 
grades militaires, et celle du grand seigneur introduit & la cour par sa 
naissance méme, et recevant les charges politiques comme un héri- 
tage de son pére. 

I] faudrait méme, pour donner une idée complete du style histori- 
que égyptien, tenir compte des grandes stéles que nous rangeons dans 
le domaine de |’épigraphie proprement dite. En effet, dés qu’on sort 
des formules et des protocoles monumentaux, et qu'on entre dans le 
récit méme des événements dont ces stéles sont destinées A éterniser 
le souvenir, le style devient poétique, rappelle celui des grandes com- 
positions historiques, et on reconnait que les uns et les autres de ces 
textes ont eu les mémes auteurs. Parmi les plus remarquables de ces 
stéles, celles qui ont la plus grande importance au point de vue lit- 
téraire comme a celui de \histoire, nous en citerons surtout deux 
qui ont été objet d'intéressants travaux. L’une est une stéle décou- 
verte a Kouban dans la Nubie, et conservée aujourd’hui au chateau 
d'Uriage en Dauphiné, monument dont M. Birch a le premier publié la 
traduction, sur lequel mon pére est revenu dans un mémoire lu a 
Académie des inscriptions pour en mieux fixer l'intention, et qui 
célébre l’exécution d'un puits artésien sous Rhamsés II, dans le désert 
entre I’Egypte et Ethiopie, sur la route conduisant aux;mines d'or. 
L’autre a été aussi expliquée d'abord par M. Birch, puis a été l'objet 
des études de mon pére dans son cours au collége de France, et de 
M.de Rougé dans un mémoire actuellement en cours de publication; 
c'est une stéle rapportée de Thébes par M. Prisse, et déposée par lui a 
la Bibliothéque Impériale. Elle est datée du régne d’un des derniers 
rois fainéants de la vingtiéme dynastie, Rhamsés XV, el raconte com- 
ment, le roi ayant épousé la fille du prince de Bachten (le Bogistanus 
des auteurs grecs, le Behistoun moderne), en Médie, 1a sceur de cette 
princesse, appelée Band-daroudj, fut possédée d’un esprit malin; com- 
ment, sur la foi d’un oracle, le chef de Bachten fit demander au roi 
WVEgypte de lui envoyer la bari sacrée du dieu Chons qui guérit sa 


284 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


fille; comment enfin, 2 la suite de ce prodige, le prince de Bachten 
voulut garder cette barque divine dans son royaume, mais, le dieu 
ayant manifesté sa volonté d’une maniére terrible, il fut obligé de 
renvoyer en Egypte la bari avec de riches présents. La date de ce 
dernier monument lui donne un intérét tout particulier; il est seu- 
lement postérieur d’une vingtaine d’années 4 |’époque ov I’arche, 
prise par les Philistins, fut rendue par eux aux Israélites avec de ma- 
gnifiques offrandes, Dieu ayant fait éclater sa puissance sur eux, en 
les chatiant pour avoir voulu la conserver dans le temple de Dagon. 
Il semble que les Egyptiens, pour maintenir le crédit de leurs divi- 
nilés et leur autorité sur les populations de la Palestine qui reconnais- 
saient encore & celte époque la suzeraineté des Pharaons, aient cher- 
ché & combattre l’influence que devait avoir un pareil événement et la 
renommée qui sen répandait, en attribuant 4 leurs dieux un fait sem- 
blable qui en aurait été la contre-partie, et dont le récit dans la stéle 
a lair d’étre calqué sur celui du livre des Juges. 

Mais nous voici un peu loin des papyrus historiques. Je pourrais 
prolonger encore plus longuement cette digression; je ne veux pas 
étendre outre mesure les limites de cet article; je reviens & mon 
sujet, aux livres proprement dits. Outre le poeme sur la guerre des 
Schétos, la collection du musée Britannique renferme un grand nom- 
bre de textes historiques. Les uns se rapportent aux dix-huitiéme et 
dix-neuviéme dynasties; tels sont, par exemple, le papyrus n° 1 parmi 
ceux qui proviennent de M. d’Anastasi, lequel contient la copie des 
papiers d'un commandant militaire du temps de Rhamsés II; le n° 2 
de la méme série qui renferme un second poéme sur les victoires du 
méme roi; le n° 6, rapport rédigé sous le régne de Séthos II sur des 
peuples de la Palestine, tributaires des Egyptiens. D'autres, en plus 
petit nombre, sont antérieurs a cette époque. C’est d’abord un poéme 
contenant Jes louanges d’Amenemhé I", un de ces rois dont la place 
est encore indécise, que Champollion classait 4 la quinziéme dynastie, 
et que la plupart des égyptologues aujourd’hui, & tort selon nous, veu- 
lent placer dans la douziéme, suivant une opinion proposée d’abord par 
M. Bunsen; ce texte jouissait d’une certaine célébrité, car le musée 
Britannique en posséde deux copies, de deux mains différentes, pro- 
venant, l’une de la collection Sallier (n° 2), l'autre de la collection 
Anastasi (n° 7). Un autre papyrus (Sallier n° 1) nous a conservé les 
restes d'un écrit relatif & la période de la lutte de l’indépendance na- 
lionale contre les pasteurs. Ce fragment relate les travaux exécutés 
par les ordres du roi Apophis de la dysastie des pasteurs et les guerres 
de ce prince contre Raskenn, dernier roi de la dix-septiéme dynastie 
égyptienne, celui qui reprit Avaris sur les étrangers et acheva pres- 
que entiérement leur expulsion de la vallée du Nil. 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 985, 


Tous ces papyrus mérileraient une étude approfondie, et fourni- 
raient par leur explication et leur analyse des lumiéres précieuses sur 
cette histoire reculée de !’ Egypte. Mais j je ne veux pas m’appesantir 
trop longtemps sur ces textes; j'ai hate d’arriver & ceux des manus- 
crits égypliens de la collection du musée Britannique qui ont fourni 
aux savants les résultats Jes plus importants et les plus inattendus. A 
cété de l’intérét qui s’atlache aux faits rapportés dans ces manuscrits, 
tout le reste paraitrait bien pale. 

Les manuscrits dont je veux parler sont ceux qui ont fait l'objet du 
livre du révérend Heath, livre dont j'ai déja dit quelques mots dans mon 
premier article's Ils portent les n* 4 parmi ceux qui proviennent de la 
collection Sallier, 3, 4 et 5 parmi ceux de M. d’Anastasi. La nature en 
est trés-particuliére. Ce sont des recueils de modéles de style rassem- 
biés par des scribes et destinés 4 leur servir de formulaire; ils renfer- 
ment en méme temps des exercices sur un sujet donné; et les piéces 
historiques relatives 4 divers événements. C'est ainsi qu’encore aujaur- 
d’hui les recueils de modéles épistolaires mettent & cété d’une lettre de 
madame de Sévigné ou de quelque autre personnage célébre une lettre 
composée par l'auteur méme du recueil comme type de ce qu’on doit 
écrire dans telle ou telle situation donnée. Les exercices de rhétorique 
de nds papyrus sont toujours sous la ferme d'une lettre adressée au 
scribe auteur de la copie par un scribe d’un ordre supérieur plus sa- 
vant et probablement son précepteur. Souvent nous trouvons répétée 
dans plusieurs manuscrits 4 la fois une piéce probablement célébre 
ou une composition sur un sujet favori; dans ce dernier cas on remar 
que des variantes dues au scribe qui l’envoyait. 

Le lecteur jugera, du reste, du caractére de déclamation d’une partie 
des morceaux contenus dans les papyrus expliqués par M. Heath, par 
cet éloge de l’éloquence que j’extrais du papyrus Anastasi n° 3. 

« Le scribe Amenemoph au scribe Pinebpoi. Lorsque ta recevras 
« cet écrit dans sa totalité, tu seras dans le loisir de la féte de la Con- 
« version du soleil (féte du solstice, soit d’été, soit d’biver), tu seras 
« allégre et ton coeur sera réjoui. A ce morceau fais une grande atten- 
« tion, tenant I’écrit dans ta main, et Je récitant verset par verset pour 
« glorifier ton maitre, prononcant ce texte avec intelligence pour mul- 
« tiplier la renommée de ton maitre, procurant ainsi & l'écrivain 
« lextension de sa gloire; car ilest maitre dans l’art de la parole, 
«et il est habile pour faire ’ Month-Ra* un tribut de louange des- 
« ting ala bouche des hommes. Pour ce morceau ton admiration est 
« grande, car ila la force d’un géant qui vient dans son exaltation pour 


* The Exodus papyri. Lond., 1855. 
* Le dieu de ]'éloquence. 
Févetwn 1858, 16 


286 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


« frapper ses adversaires. Puisses-tu parvenir & bien réciter ces dis- 
« cours et a les comprendre clairement dans ton intelligence. Car la 
« parole produit dans l‘immobilité les mouvements les plus violents; 
« elle met le frein aux chevaux les plus impétueux; elle donne la force 
« de l’oiseau au petit qui se traine encore dans le nid; ellea le vol 
« puissant de l’épervier des deux zones du monde. Combien cette 
« éloquence est difficile 4 atteindre! Tu en es encore Join; ce n’est pas 
« a toi de reprendre de pareils écrils, puisque tu ne peux pas les sur- 
« passer. » 

On le voit, le précepteur égyptien n’est pas modeste. S’il vante par 
des métaphores aussi hardies et aussi poétiques la puissance de la pa- 
role, c’est sa propre éloquence qu’1l exalte auprés de son éléve. 

. Les recueils de modéles littéraires dont nous parlons en ce moment 
sont ceux ott M. Heath, le premier, a reconnu des morceaux relatifs & 
l’Exode, et qui apportenta la véracité et 4 l’authenticité des livres saints 
la plus éclatante et la plus irréfragable confirmation. Lorsque le livre 
deM. Heath parvint 4 Paris, la premiére impression, & la vue du titre 
de cet ouvrage, fut celle de l’inerédulité. On crut d’abord avoir a faire 
4 une des réveries dont le biblisme anglais n'est pas avare, et on pensa 
que ce livre ne présentait aucun caractére scientifique. Mais ensuite, 
lorsqu’on se mit & lire avec attention le travail de M. Heath, 2 com- 
parer ses traductions avec le texte méme publié aux frais de l’admi- 
nistration du musée Britannique, l’impression changea. Le livre qui 
venait de paraitre, au milieu de grandes bizarreries, présentait un 
véritable mérite scientifique; c’était un travail sérieux qui dénotait 
dans son auteur une perspicacité et un don de pénétration tout a fait 
rares. Il y avait beaucoup a reprendre dans les traductions de M. Heath, 
mais il avait bien compris |’intention et le sens général des piéces qu’ il 
expliquait. Le doute n’était plus permis, pour quiconque voulait exa- 
miner les faits de bonne foi, sur les papyrus de l Exode, comme les ap- 
pelait le savant anglais. Cependant, comme des résultats de cette im- 
portance demandent a étre établis dune maniére absolument inébran- 
lable, mon pérea consacré enti¢rement son cours de l’année derniére A 
l'étude des papyrus expliqués par M. Heath; ila soumis les traductions 
du savant ministre de l’ile de Wight & une critique sévére, les a cor- 
rigées sur beaucoup de points pour arriver 4 un résultat qui pat défier 
les attaques des adversaires les plus décidés. Aujourd’hui nous pou- 
vons le dire hautement, Ja traduction de ces piéces présente toutes les 
garanties de certitude auxquelles on peut atteindre actuellement dans la 
traduction d'un texte égyptien. Nous nous proposons de faire bientét 
une publication spéciale de l’analyse raisonnée, philologique et gram- 
maticale, des morceaux traduits par M. Heath et par mon pére, d’a- 
prés les legons du Collége de France. Ici, dans le Correspondant, nous 








LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 287 


ne pouvons pas donner nos preuves; nous nous bornerons donc 2 la 
traduction méme des piéces égyptiennes, priant le lecteur exigeant 
et sceptique d attendre la démonstration qui ne tardera pas beaucoup 3 
paraitre. On jugera, d/aprés cet essai de traduction, si nous nous 
sommes mépris sur |’importance des récits, leur rapport avec ceux de 
I’Exode et les preuves que les papyrus égyptiens nous fournissent de 
la véracité des livres de Moise. 

Nous possédons deux copies du premier morceau : ]’une dans le 
manuscrit Sallier n° 1, l'autre dans le manuscrit Anastasi n° 5. « Au 
« recu de cet écrit, léve-toi, mets-toi & l’ouvrage, prends sur toi le 
« -ministére des champs. Viens, mets ta téte en travail 4 la nouvelle 
a du désastre des paysans aussi terrible qu’une inondation, nuisant 
« par la destruction d’une quantité énorme de grains. Le hofmou les 
« détruit en les mangeant et les dévorant; les greniers sont percés, les 
« rats sont en masse dans les champs; les puces sont en tourbillons; 
« les scorpions dévorent; les blessures des moucherons innombrables 
« font du mal au peuple, ils couvrent les Anes qui servent au com- 
« merce sur cette terre misérable. Les ouvriers des ateliers de con- 
« struction des barques volent leurs surveillants. Le cheval meurt a 
« la charrue. — Le scribe est parvenu & son but de détruire une masse 
« énorme de grains. Les gardiens des portes brisent les serrures. Les 
a maudits sont livrés aux visions; les enchantements sont pour eux 
« comme leur pain; il n’y a pas d’avilissement comme le leur. (Leur 
« chef) les enchaine & sa suite et les entraine vers sa loi impure, en les 
« courbant sous le joug de l’erreur. Sa femme tremble devant son 
« autorité, ses enfants sont dans la condiiion la plus vile; mais ses 
« compagnons sont pour lui le premier peuple du monde. Le scribe 
« est le premier des hommes dans l'art d’exalter les femmes; dans 
« art d’écrire il n’a pas d'égal. » | 

Ce récit de fléaux terrtbles, tombant 4 la fois sur l’'Egypte et |’acca- 
blant, rappelle tout d’abord 4 J’espritla maniére dont le livre de l’Exode 
raconte les plaies envoyées par Dieu & la priére de Moise pour chatier 
l’orgueil et la mauvaise foi de Pharaon. | 

« Le Seigneur dit encore 4 Moise : Allez trouver Pharaon, et dites- 
« lui: Voici ce que dit le Seigneur: Laissez aller mon peuple afin 
« qu'il me sacrifie. Si vous ne voulez pas le laisser aller, je frapperai 
« toutes vos terres de grenouilles. Le fleuve en produira une iofinité 
« qui entreront dans votre maison, qui monteront dans la chambre ott 
« vous couchez, et sur votre lit; dans les maisons de vos serviteurs 
« et dans celles de tout votre peuple; dans vos fours et jusque sur les 
« restes de vos viandes.... Aaron étendit sa main sur les eaux de 
a I'Egypte, et les grenouilles en sortirent et couvrirent la terre 
« d’Egypte. Les magiciens firent aussi la méme chose par leurs en- 


288 LES LIVRES CHEZ LES EGLPTIENS. 


« chantements, et ils firent venir des grenouilles sur la terre d' Egypte. 
« Pharaon appela Moise et Aaron, et leur dit : Priez le Seigneur afin 
« qu'il me délivre, moi et mon peuple, de ces grenouilles; et je lats- 
« seraialler votre peuple pour qu’il sacrifie au Seigneur... Mais Pha- 
« raon, voyant qu’il avait un peu de relache, appesantit son coeur, et 
« il n’écoula point Moise et Aaron... Alors le Seigneur dit a Moise : 
« Etendez votre verge, et frappez la poussiére de la terre, et que toute 
« Ja terre d’Egypte soit remplie de moucherons. Ils firent ce que Dieu 
« leur avait dit; et Aaron, tenant sa verge, étendit la main, et frappa 
« la poussiére de la terre; et les bommes et les bétes furent tout cou- 
« verts de moucherons, et toute la poussiére de la terre fut changée 
« en moucherons dans toute I’Egypte. Les magiciens voulurent faire 
« laméme chose par leurs enchantements et produire de ces mou- 
« cherons; mais ils ne le purent; et les hommes et les bétes en étaient 
« couverts. Alors les magiciens dirent 4 Pharaon: Le doigt de Dieu 
« est ici. Mais le coeur de Pharaon s’endurcit... Le Seigneur dit encore 
« 4 Moise :... Présentez-vous & Pharaon... et dites-lui: Voici ce que 
« dit le Seigneur : Laissez aller, mon peuple, afin qu’il me sacrifie. Si 
« vous ne le laissez point aller, Je vais envoyer contre vous, contre 
« vos servileurs, contre votre peuple et dans vos maisons, des mouches 
« de toutes sortes; et les maisons des Egyptiens et tous les lieux ot 
« ils se trouveront seront remplis de toutes sortes de mouches. Et 
« je rendrai ce jour-la la terre de Gessen of est mon peuple une terre 
« miraculeuse ob ne se trouvera aucune de ces mouches... Le Seigneur 
a fitce qu’il avait dit. Une trés-grande multitude de mouches vint 
« dans les majsons de Pharaon, de ses serviteurs et par toute Egypte, 
« et la terre fut corrompue par cette sorte de mouches. Mais le coeur 
« de Pharaon s‘endurcit, en sorte qu'il ne voulut point permettre en- 
« core cette fois que le peuple s’en allat. Le Seigneur dit & Moise : 
a Allez trouver Pharaon, et dites-lui :... Si vous retenez encore le 
« peuple, je vais étendre ma main sur vos champs, et les chevaux, les 
« anes, les chameaux et les brebis seront frappés d'une peste trés- 
« dangereuse... Le Seigneur fit donc Je lendemain ce qu’il avait dit: 
« toutes les bétes des Egyptiens moururent, et nulle de toutes celles 
« des enfants d'Israél ne périt... Mais le coeur de Pharaon s’endurcit... 
« Alors le Seigneur dit & Moise et & Aaron : Prenez plein vos mains 
« dela cendre qui est dans la cheminée, et que Moise la jette en lair 
« devant Pharaon, et que cette poussiére se répande sur toute |’Egypte; 
« il s’en formera des ulcéres et des tumeurs dans les hommes et dans 
a les animaux par toute l'Egypte. Ayant donc pris de la cendre dans 
« la cheminée, ils se présentérent devant Pharaon et Moise, la jeta en 
« Vair, en méme temps il se forma des ulcéres et des tumeurs dans 
« les hommes et les animaux !... Mais le Seigneur endurcit le cceur de 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 289 


« Pharaon... Le Seigneur dit encore 4 Moise : Levez-vous... et dites a 
« Pharaon : Voici ce que dit le Seigneur :... Demain & cette méme 
« heure, je ferai pleuvoir une horrible gréle, et telle qu’on n’en a point 
a vue de semblable dans l’Egypte... Le coeur de Pharaon et celui de 
« ses servileurs s'endurcirent de plus en plus et il ne Jaissa point aller 
« les enfants d'Israél... Moise et Aaron vinrent donc trouver Pharaon, 
« et lai dirent : Voici ce que dit le Seigneur... Si vous résistez encore, 
« etsi vous ne voulez pas le laisser aller, je feral venir demain des 
« sauterelles dans votre pays, qui couvriront la surface de la terre, en 
«sorte qu'elle ne paraitra plus, et qui mangeront tout ce que la 
« gréle n’aura pas gaté; car elles rongeronl tous les arbres qui pous- 
« sent dans les champs. Elles rempliront vos maisons, les maisons de 
« vos servileurs et de tous les Egyptiens; en sorte que, ni vos péres 
« Ni vos aieux n’en ont jamais vu une si grande quantité... Moise 
« étendit donc sa verge sur la terre d'Egypte, et le Seigneur fit souftler 
« up vent brdlant tout le jour et toute la nuit. Le matin ce vent bri- 
« Jant fit élever les sauterelles, qui vinrent fondre sur toute |’Egypte, 
« et sarrétérent dans toutes les terres des Egyptiens en une quantité 
« si effroyable, que ni devant ni aprés on o’en vit et on n’en verra ja- 
« mais un si grand nombre. Elles couvrirent toute la surface de la terre 
« et gatérent tout. Elles mangérent toute I'herbe et tout ce qui se 
« trouva de fruit sur les arbres qui était échappé a la gréle; et 11 ne 
a resta absolument rien de vert ni sur les arbres ni sur les herbes de 
« la terre dans toute l'Egypte. » 

Le tableau de la désolation du pays offre le plus étroit rapport dans 
le papyrus égyptien ou dans le texte sacré. La lettre que nous ont con- 
servée les manuscrits Sallier et Anastasi doit étre antérieure aux deux 
derniéres plaies que la Bible ajoute aprés celles-ci, les ténébres et la 
mort de tous les premiers-nés. Elle ne parle pas non plus des eaux 
changées en sang et de l’invasion des grenouilles; mais on voit par 
le langage de |’Exode que ces deux prodiges, que les magiciens de 
Egypte étaient parvenus & imiter, n’avaient pas di produire encore 
une trés-grande impression sur les esprits. Dans Jes plaies suivantes, 
celle des moucherons couvrant les hommes et les bétes et celle de l’épi- 
zootie, sont également rapportées par Moise et par le scribe égyptien. 
It en est de méme, croyons-nous, de celle des sauterelles. En effet, le 
papyrus parle d'un animal qui dévorait les grains jusque dans les gre- 
Niers; cette indication ne peut se rapporter qu’a des sauterelles ou 2 
des charancgons. Le mot du texte égyptien, pour désigner cette espéce 
d’animaux, mot qu'on n’a jusqu’ici rencontré nulle part ailleurs, hof- 
mou, signifie proprement serpent mortel ou destructeur. Je ne vois pas 
quel rapport on peut trouver entre le charancon et Je serpent; le rap- 
port entre le serpent et la sauterelle ne me frappe pas non plus beau- 


290 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


coup; cependant je dois faire remarquer que les Grecs, eux aussi, dé- 
signaient ce dernier animal par le méme mot que le serpent, é9:z, et, 
pour en citer un exemple relatif & I’'Egypte, il est probable que les fa- 
meuses troupes de serpents ailés que dévoraient les ibis dans le désert 
entre I'Egypte et la Syric, et dont on trouve la mention dans un pas- 
sage d'Hérodote, n’ étaient autres que des nuées de sauterelles. 

Le texte égyptien ajoute beaucoup d'autres fléaux & ceux dont parle 
la Bible; nous n’avons vu tout & l’heure, dans Iextrait que nons en 
avons donné, figurer ni les puces, niles rats, ni les scorpions. Mais nous 
avons Suivi dans notre traduction le texte de la; Vulgate, et, si )’on re- 
monte au texte hébreu, on rencontre plusieurs expressions doulteuses 
sur l’explication desquellés les commentateurs ont beaucoup varié; les 
traditions conservées parmi les Juifs en dehors des livres de Moise, 
rapportés par les rabbins 4 l'occasion de ces passages difficiles, offrent 
des points de rapprochement trés-remarquables avec le récit de notre 
lettre égyptienne. Ainsi le mot que saint Jéréme et les Septante ont 
traduit par les moucherons a été entendu comme désignant la ver- 
mine dans les Antiquités judaiques de Joséphe et dans le Thargum 
d’Onkélos, traduction chaldaique des livres saints, écrite du temps des 
premiers apotres du Christianisme par un Juif disciple de Gamaliel. Au 
lieu des mouches des Septante et de la Vulgate, Joséphe et l’auteur du 
Thar rgum , suivis en cela par tous les rabbins, parlent d’une multitude 
d’animaux nuisibles de tout genre, et le mot du texte hébraique se 
préte beaucoup mieux 4 cette traduction; une tradition rapportée par 
le rabbin Salomon, fait figurer parmi ces animaux les serpents et les 
scorpions dont parle notre papyrus hiératique. Salomon de Lunel, autre- 
ment appelé rabbinJarchi, y ajoute aussi Jes chacals et les panthéres; 
nous serions donc en droit de ranger encore dans la troisiéme plaie les 
rats qui pullulaient dans les champs d’aprés le scribe égyptien. 

Quant aux voleurs qui forcent les portes des maisons ou dérobent 
dans les ateliers ot ils travaillent, une circonstance analogue n’est pas 
difficile & retrouver dans le récit de l’Exode. « Le Seigneur dit 
« Moise :... Vous direz & tout le peuple que chaque homme demande 
« 4 son ami et chaque femme a sa voisine leurs ustensiles d'argent et 
« dor... Les enfants d'Israél firent ce que Moise leur avait ordonné; 
« et ils demandérent aux Egyptiens des ustensiles d’argent et d'or, et 
« beaucoup d’habits; et le Seigneur rendit favorables & son peuple les 
« Egyptiens, afin qu’ils leur prétassent ce qu’ils demandaient; ainsi ils 
« dépouillérent les Egyptiens. » Ceux-ci, qui ne connaissaient pas les 
desseins de la Providence et au préjudice de qui se faisait tous ces 
détournements, devaient considérer les Israélites comme des voleurs. 

En outre de tous ces rapprochements avec le texte de |’écrivain 
sacré, reste la mention si remarquable de cet homme qui triomphe 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. OH 


au milieu du désastre universel. Quel personnage, si ce n’est Moise, 
pourrait étre désigné par l’auteur égyptien sous les traits de ce scribe 
si puissant sur les imaginations du peuple, habile dans l’art d’écrire 
qui seul est dans la joie au milieu des malheurs qui frappent l’Egypte, 
malheurs qu’il a amenés par la puissance de ses sortiléges; de ce 
scribe qui veut arracher une race maudite au culte des dieux de 
Egypte et lui faire adopter une loi religieuse impure aux yeux des 
fils de Mitsraim ? 

On trouverait déja dans ce morceau assez de quoi satisfaire un lec- 
leur impartial. Mais la pidce n’est pas isolée. Si des doutes peuvent 
encore rester dans des esprits plus difficiles sur le rapport des cir- 
constances racontées dans |’Exode et dans la lettre que nous avons 
traduite, il ne peut pas y avoir d’hésitation quant au morceau suivant 
que nous extrayons du papyrus Sallier n° 1. 

« Le chef des gardiens des livres de la chambre blanche du palais, 
« Amenemani, au scribe Pentéhor. Quand cet écrit te sera parvenu (et 
« que tu auras lu) de point en point, livre ton coeur 4 l’agitation la 
« plus vive, semblable & Ja femile devant l’ouragan, en apprenant le 
a désastre accompli, déplorable et fait pour toucher ton cceur, par les 
« calamilés de la submersion dans )’abime. — Malheureuse fut la 
« pensée du souverain, et fatale pour lui, de prendre les esclaves en 
« commisération, au jour du fléau! L’esclave, le serviteur, est devenu 
« le chef d’un peuple qu'il tent en sa puissance. L’obstacle 4 sa rébel- 
« lion est détruit par derriére, de méme qu’en avant l’obstacle a ses 
« déportements. — C'est & peine si l'on travaille & porter de }’eau ou 
« & moudre pour faire le pain. Ses gardes (du roi) sont comme mu- 
« tilés dans leur coeur : leur voix est sans force. — Le puissant triom- 
« phait dans son coeur en voyant sarréter l’esclave. Son ceil les tou- 
« chait, sun visage était sur leur visage; sa tierté était au comble. 
« Tout a coup le malheur, la dure nécessité, s’emparent de lui. — 
« Oh! répéte l'assoupissement dans les eaux qui fait des glorieux un 
« objet de pitié; dépeins la jeunesse moissonnée dans sa fleur, la 
« mort des chefs, la destruction du maitre des peuples, du roi de 
« l’orfeot et du couchant. — Quelle nouvelle peut-on comparer a 
« celle que je Uenvoie? » 

Il n’est pas ici besoin d'un long commentaire; le fait de la destruc- 
tion dans les eaux de la mer du roi d’Egypte et de I'élite de son armée 
au moment oi, dans leur poursuite ils allaient atteindre les Hébreux 
fagitifs, est raconté assez clairement dans la lettre d’Amenemani, pour 
qu’on ne puisse élever aucun doute & ce sujet. Le lecteur n’a qu’a 
reprendre les chapitres XIV et XV de I'Exode et & les relire & cété du 
texte égyptien pour voir comment I’écrivain sacré et le scribe de 
Thébes ont raconté le méme fait identiquement et avec les mémes 


299 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


circonstances. Ici encore l’auteur égyptien parle de cet homme qui 
agissait si profondément sur l’imagination de ses compatriotes, de 
cet homme qui arrachait le peuple esclave 4 leur domination, et dont 
tous les désastres qui accablaient PEgypte assuraient le triomphe. La 
déclamation suivante, qui est reproduite : a la fois dans les manuscrits 
Sallier n° 4 et Anastasi n°5, montre & quel degré cect homme préoc- 
cupait les esprits des Egyptiens et renferme les allusions les plus pré- 
civuses et les plus certaines aux circonstances de la vie de Moise. Cette 
composition porte dans le papyrus Anastasi un titre écrit au-dessus 
de la page en grands caractéres : Ambition, magie, puissance. 

« Par la lumiére de la face d’Horus! cet homme est un magicien', 
« car toutes ses volontés sont irrésistibles. Qu’il est habile 4 enchainer 
« le misérable peuple de Sem! Qu’il est habile 4 lui tracer sa loi! Il 
« met le puissant parmi les répudiés, l’opprimé parmi les puissants. 
« C’est l'enfant qui n’a da son existence qu’a ceux qui l’ont sauvé dés 
« le sein de sa mére. Il s’élance pourtant pour faire des hommes ses 
« instruments. — Tu les frappes comme des 4nes; tu en fais tes vic- 
« times. Jl n’y a pas de coeur dans ta race pour t’avoir fait la gloire 
« d’un maitre (alias d’un grand scribe) dans le séjour de toute la mul- 
« titude. C’est que la palette et ton calame versent les effluves de ton 
« coeur qui inondent les hommes avec la puissance de Month-Ra. » 

C’est toujours, dans ce morceau comme dans les autres, la méme 
admiration involontaire pour un homme détesté. Ce sont les mémes 
éloges de son éloquence, et 4 cété de cela les mémes reproches, la 
méme haine pour individu, la méme comparaison entre l’abjection 
de sa naissance et le pouvoir auquel il s‘est élevé. Mais le scribe, 
auteur de cette déclamation, ajoute un détail caractéristique quand 
il appelle cet homme « l'enfant qui n’a di son existence qu’d ceux 
« qui l’ont sauvé dés le sein de sa mére; » Jallusion & I’histoire de 
l'enfance de Moise, ala maniére dont il fut sanvé des eaux et élevé 
4 la cour du roi d’Egypte, est claire et frappante. La mention du peu- 
ple de Sem n’est pas moins importante pour fixer avec certitude le 
personnage 4 qui tous ces morceaux se rapportent, et la légitimité de 
leur rapprochement avec les livres de Moise. 

Les allusions directes et incontestables, non plus 4 l'ensemble, mais 
a des faits spéciaux de la vie de Moise, sont encore plus multipliées dans 
une autre déclamation, dont nous possédons deux variantes, |’une dans 
le papyrus Sallier n° 4, l'autre dans Je papyrus Anastasi n° 5. Les deux 
scribes, auleurs de ces deux versions rédigées sur le méme sujet, n’é- 
taient pas sous le coup de la méme impression; leurs avis n’étaient pas 
semblables sur Ihomme dont ils parlaient; aussi les deux rédactions 


Ces deux premiéres phrases manquent dans le papyrus Anastasi. 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 293 


différent-elles d'une maniére fort notable, ct sont-elles concues dans 
un sens opposé, quoique toutes les circonstances caractéristiques 
soient répétées de méme dans !’une et dans l’autre. Nous donnerons 
successivement ces deux versions en conservant ,la coupe des versets 
qui sont indiqués sur le manuscril; coupe qui rappelle la forme des 
versets de la Bible. Je commence par le texte du papyrus Sallier n° 4. 


4. Quand tu auras pris connaissance de cet écrit de point en point, ( 
2. Peins le scribe sauveur d'un peuple tombé en esclavage 
3. Et faisant les transports pour toute espéce de constructions. 
4. Représente-le avec l’énergie de la constance dans le maniement du 
goavernail ; 
5. N'attirant pas la haine sur lui; 
6. Ne faisant pas dégénérer |'action de son autorité en oppression ; 
7. Agissant sur les masses. 
8. Lorsqu’il se montre au peuple de la race de sa mére, 
9. Il se met en opposition avec son supérieur. 
10. C'est l'enfant qui enléve le joug de la réprobation, 
i{. L’opprimé qui arrive 4 la puissance. 
12. Il est le maitre dans l’art de séduire la foule. 
13. L’enfant grandit en ambition; 
14. Déja le chef de I’Oasis est réduit en esclavage, 
15. Tandis que son gendre s’en va dans Ja campagne. 
46. Le pain lui arrive par sa femme; 
17. Ses fils sont soumis 4 la circoncision. 
18. L'ainé lui sert de béte de somme pour franchir |’espace ; 
19. I! lui est bon pour le surcroit des fardeaux. 
20. Cependant, pareil au chasseur qui s’est mis 4 part des autres hommes, 
il marche 4 Ja demeure du lion; 
21. Ses chaussures et ses sandales sont usées et en désordre, 
22. Dans son ardeur a frapper sa proie. 
23. Au pouvoir du lion est la cavale. 
24. Voici le gardien de la loi qui fait la purification avec I'hysope ; 
25. La colonne de fumée demeure au-dessus du camp. 
26. Le prophéte prononce la priére qu'il a ordonnée. 
27 Que ne puis-je, moi aussi, arriver au commandement ! 
28. Le prétre reste enveloppé dans ses voiles; 
29. Le pontife ordonne I'expiation, 
350. Afin d’accomplir le mystére de l’ane‘a la troisiéme heure ; 
341. De l’ane qui s‘est plongé dans la source pure, 
32. Empéchant la révolte par l’apparition réjouissante des eaux de la 
source, 


.. ‘Hl est évident que l’auteur ne parle pas ici de l'impression produite sur les 
Egyptiens; les versets suivants montrent clairement qu'il est ici question de 
impression produite par cet homme sur les populations soumises a son auto- 
rita. ; 


294 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


35. Lorsque le ciel refusait l'eau. 

54. L’odorat est captivé par les parfums 

39. Qui s’élévent de la flamme. 

36. Sa face (du prophéte) resplendit hors du sanctuaire comme la criniére 
du lion du désert. 

37. Sa marche a été pleine d’artifice, 

58. Tandis que le boeuf est encore dans la main de son fils. 


Bo. Il a navigué entre les deux hommes avec une grande constance de 
direction. 


40. Qui pourrais-tu lui comparer ? 


L’auteur de cette version est entiérement subjugué par |'admiration: 
cerlaines choses |’étonnent dans la conduite de l'homme dont i! parle, 
mais cet étonnement n’altére pas |’impression profonde qui est pro- 
duite sur lui et & laquelle il ne cherche pas a se soustraire. ll va méme 
plus loin, puisqu’il souhaite de pouvoir un jour parvenir 4 un sem- 
blahle pouvoir. C’est le type des Egyptiens qui se laissaient aller au 
sentiment d’admiration involontaire que leur inspiraient la personne 
et les actes de Moise. L’auteur de la seconde version, au contraire, 
est beaucoup moins sous Je charme; il admire le génie du législateur 
des Hébreux, mais il le déteste et le charge d’imprécations. Du reste 
il est moins exact, il suit moins réguliégrement que le premier V’ordre 
des événements de la vie de Moise, il intervertit les faits et confond 
les diverses époques. 


1. Peins le scribe sauvant de l’esclavage 
2. Celui qui faisait les transports pour toute espéce de constructions. 
3. Montre-le transformant l’action de son autorité en un amour de nour- 
rice, 
4. N’attirant pas la haine sur lui. 
5. Représente-le avec l’énergie de la constance dans la direction du gou- 
vernail, 
6. Réussissant a fasciner ; 
7. Ne faisant pas dégénérer l’action de son autorité en oppression ; 
8. Agissant sur les masses. 
9. Il se manifeste au peuple de la race de sa mére, 
40. Et se sépare de son supérieur. 
44. C’est l'enfant qui enléve le joug de Ja réprobation, 
12. L'opprimé qui devient puissant, 
43. Le maitre dans l'art de séduire. 
44. Son fils est comme un Ane pour faire le transport de toute espéce de 
fardeaux. 
45. Cependant le gardien de la Joi fait la purification avec ’hysope. 
16. Le prophéte sans pudeur marche a la priére qu'il a ordonneée. 
47. Vienne la grandeur de la haine contre celui qui hait la soi pure ! 
18. Le prétre reste enveloppé dans ses voiles ; 








LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 295 


19. Le pontife ordonne la purification 

20. Afin de célébrer les mystéres de line! A Ja troisiéme heure, 

21. Parce que J'ane s'est plongé dans la fontaine pure, 

22. Empéchant ainsi Ja révolte par l’apparition réjouissante des sources, 

23. Lorsque le ciel, en refusant |'eau, excitait la soif. 

24. Cependant le chef de I’Oasis reste dans la servitude, 

25. Tandis que son gendre court les campagnes. 

26. Le pain vient par sa femme 

27. Et ses fils sont soumis a la circoncision. 

98. Sa servante est dans le transport de l’adoration, 

29. Son serviteur dans !’excés de la joie. 

30. L’odorat est captivé par des parfums, 

o4. Par l’odeur de l'encens sur la flamme. 

52. L’éclat de sa face hors du sanctuaire est celui de la criniére du lion 
du désert. 

35. Sa marche a été pleine de ruse. 

34. Combien de dexteérité brille dans sa conduite! 

55. Puisse la puissance de la flamme dévorer ce scribe ! 

36. Qu’a son crime réponde le chatiment, 

37. Enlevant la colére de chacun contre |’enfant rebelle !. 


Il n’y a pour ainsi dire pas un mot dans !’une ou |’autre de ces ver- 
sions qui ne soit caractéristique. C’est un tableau court, mais saisissant, 
de la vie de Moise dont les principaux événements sont relatés. 
Les autres morceaux parlaient seulement d'un peuple tiré de l’escla- 
vage, celui-ci est bien plus explicite : il raconte, comme la Bible, que 
ce peuple était surtout employé aux travaux les plus pénibles de la 
construction des monuments. Ce n‘est pas, du reste, la seule confir- 
mation de cette partie du récit de ]'Exode qui soit fournie par les mo- 
numents et les textes de l’antique Egypte. Il y a déja plus. de vingt 
ans que Rosellini, éléve et compagnon de Champollion, dans son 
voyage sur les bords du Nil, a signalé dans un des tombeaux de 
Thébes une peinture représentant des hommes au teint plus clair que 
celui des Egyptiens, au type Juif caractérisé avec cette exactitude et 
cette perfection & laquelle les artistes de |’époque pharaonique savaient 
si bien atteindre, occupés a la fabrication et au transport des briques. 
La découverte de Rosellini eut un grand retentissement; c’était, avec 
la mention du royaume de Juda, reconnue par Champollion dans la 
liste des conquétes de Sésonchis & Karnak, les deux premiéres grandes 
confirmations que l’Egypte fournissait a la vérité des livres saints. Le 
texte de nos deux papyrus vient maintenant joindre son témoignage 


* C’est la méme expression que nous retrouvons dans Claudien : 


Abstulit hunc tandem Rufini pena tumultum. 


296 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


4 celui de la peinture du tombeau de Thébes, peinture qui pourrait 
y servir comme d’illustration. 

Les deux auteurs de nos compositions parlent ensuite de l’influenee 
et de l’autorité que le scribe révolté avait acquises sur sescompagnons, 
de son action puissante sur leurs esprits, de son habileté 4 séduire Ja 
foule. Ici, méme dans la seconde version, éclate un sentiment d’ad- 
miration involontaire pour les qualités surnaturelles de Moise; |’im- 
pression de cette admiration est différente de celle qu’exprimait 
Vauteur de la déclamation précédente. Dans cette piéce, le scribe 
égyptien est surtout frappé de la dureté avec laquelle Moise traitait 
le peuple soumisa ses ordres : « Tu les frappes comme des Anes », dit-it 
en s'adressant 4 lui; et la sévérité des chatiments intligés dans cer- 
taines circonstances pour les transgressions du peuple d’Israél par 
Moise motive suffisamment un pareil langage dans la bouche d’ur 
étranger. Ici, au contraire, nous ne trouvons que |’impression de I’au- 
torité morale du législateur des Hébreux, de sa justice et de sa bonté 
habituelles, de sa tendresse pour Israél et de l'amour qu’il inspirait 
au peuple; « il ne fait pas dégénérer |’action de son autorité en op- 
« pression, il change |’action de son autorité en un amour de nour- 
« rice.» Pour qui relit avec attention les livres saints, ces deux impres- 
sions, en apparence contradictoires, s’expliquent facilement, et elles 
- dépeignent les deux cétés du caractére de Moise et les deux faces de 
sévérité redoutable et de tendresse divine qui sunt empreintes dans 
la Lot ancienne. 

Ce qui étonne le plus Jes auteurs de |’une et de !’autre version, c’est 
la conduite de Moise & |’égard de sa famille. On sait que dans le Pen- 
tateuque il n’est que deux fois question des fils de Moise. La premiére 
fois, lors de son retour en Egypte en quittant son beau-pére Jéthro : 
le livre de I’Exode nous raconte que le législateur des Iébreux reve- 
ait accompagné de ses fils et de sa femme Séphora. Une nuit, au 
campement, « le Seigneur voulut tuer Moise; » alors Séphora, qui 
jusque-la n’avait pas consenti & laisser circoncire son fils, parce qu’elle 
attendait probablement pour cette opération qu'il edt alteint sa trei- 
ziéme année, selon |’usage arabe, voyant dans ce péril de son époux 
un avertissement du ciel, se hata de pratiquer elle-méme la circonci- 
sion en disant & Moise : « Vous m’étes un époux de sang; » et aus- 
sitét le danger cessa. Les versets 17 de la premiére et 27 de la seconde 
version de notre texte égyplien rappellent cette circonstance comme 
un reproche. La seconde mention que nous rencontrons des fils de 
Moise se trouve au chapitre XVIII de I’Exode, lorsque Jéthro améne & 
son gendre sa femme et ses enfants qu'il avait probablement renvoyes 
dans le pays de Madian avant d’entrer en Egypte, afin de pouvoir se li- 
vrer tout entier a l’accomplissement de sa mission divine et pour ne 





LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIEAS. 297 


pas les exposer & tomber dans la condition d’esclavage ou se trou- 
vaient tous les Israélites dans le royaume de Pharaon', Plus tard ils ne 
sont plus nommés; leur réle fut absolument nul, ils ne paraissent pas 
avoir profité de la puissance de leur pére et ils semblent étre restés 
perdus dans la foule des lévites. Les deux auteurs égyptiens ne 
peuvent retenir leur étonnement ; ils ne comprennent point com- 
ment cet homme si puissant n’a pas fait partager sa prospérité et sa 
grandeur a ses fils; comment, lorsqu’il est parvenu au faite, lorsqu’ll 
est le chef unique et tout-puissant de son peuple, il tient ses fils en 
dehors de toute charge, sans leur donner aucune part dans son auto- 
rité, et les laisse de simples pasteurs comme le reste de la nation. Cet 
étonnement est partagé par le scribe auteur de notre premiere piéce sur 
les plaies de I’Egypte, lequel remarque aussi « qu’il laisse ses fils dans 
« l'abjection, tandis que ses compagnons sont pour lui le premier 
« peaple du monde. » Les auteurs des deux versions du morceau dont 
nous nous occupons en ce moment semblent aussi s’étonner des rap- 
ports de Moise avec son beau-pére. L’Exode nous le montre pourtant, 
écoutant avec déférence les conseils que Jéthro lui donne pour le gou- 
vernement du peuple de Dieu, et mnstituant les juges d’aprés ses avis. 
Mais, dans le méme passage, on voit le prétre de Madian reconnaitre 
le caractére surnaturel de la mission de son gendre et se subordonner 
a son autorité. Cette conduite, de la part d’un chef puissant et consi- 
dérable, au milieu de la résistance que les Hébreux trouvaient de tous 
cotés dans lee diverses tribus situées entre |’Egypte et la Syrie, avail 
di produire une vive impression; et dans les rapports, souvent inexacts 
et toujours malveillants, qui parvenaient en Egypte sur les enfants 
d'Israél, on devait traiter d’esclavage et d’abaissement la maniére dont 
Jéthro reconnaissait la puissance et la supériorité de Moise. 

Quoi qu’il en soit, le principal sujet des deux déclamations que nous 
avons sous les yeux est une description des cérémonies religieuses 
du camp des Israélites. Des détails principaux et caractéristiques de 
ces cérémonies, au moins de ce qui se passait en public, aucun ne 
manque & la description. La purification avec l’hysope, telle quelle 
est prescrite au chapitre XIX du livre des Nombres, les parfums bri- 
lés matin et soir sur l’autel devant le tabernacle y sont rappelés; nous 
y trouvons aussi la mention de I’éclat surnaturel dont brillait la figure 
de Moise, et du voile qu'il était obligé de porter sur son visage pour 
dérober cet éclat aux regards du peuple; enfin, les scribes égyptiens 
décrivent jusqu’d Ja colonne de fumée, ce signe manifeste et éclatant 
de la protection de Dieu sur Israél. 


‘C'est ce que rapporte une tradition juive qui nous a été conservée dans le 
Nechilia, commentaire sur 'Exode et d'autres parties du Pentateuque, qui re- 
monte au second siécle de notre ére. 


29 8 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


Mais, dans cette description, le détail le plus extraordinaire et le plus 
Inattendu est l’indication de ce mystére de ['dne que nous trouvons 
aux versets 30-33 de la premiére et 20-23 de la seconde version. Un 
passage de Tacite‘ rapporte en ces termes une légende qui courait 
parmi les nations paiennes sur le compte des Juifs: « Rien dans le 
a désert ne faisait plus souffrir les Juifs que le manque d'eau. Déja 
« tout le camp était abattu et prés de la mort lorsquun troupeau 
« d’4nes sauvages vint paitre auprés d’un rocher entouré d'arbres. 
« Moise les suivit, et, & l’inspection du sol couvert de verdure, y re- 
« connut des sources d’une eau abondante. Ils consacrérent dans le 
« plus profond du sanctuaire la tigure de l'animal qui leur avait mon- 
« tré les moyens de soulager leur soif dévorante, immolant un bélier 
« comme pour répudier le culte de l'Egypte et insulter a Ammon. » 
Dans cette fable absurde il est facile de reconnaitre un souvenir cor- 
rompu de l'histoire du frappement du rocher. Plutarque* et Suidas * 
racontent aussi que, lors de la prise de Jérusalem par Pompée, on 
trouva dans le Saint des saints une téte d’dne qui était l'objet de 
l'adoration des Hébreux. Plus tard, dans les premiers temps du Chris- 
tianisme, le reproche d’adorer un Ane ou une téte d’ane fut trans- 
porté des juifs aux chrétiens; les premiers apologistes combaltent 
vivement cette accusation, que les paiens mettaient toujours en 
avant. Le R. P. Garrucci a publié l'année derniére dans la Civilta 
cattolica un graffito ou inscription a la pointe, extrémement curieux 
pour Ihistoire du Christianisme primitif, et relatif & cette calomnie 
des ennemis de la foi nouvelle; il représente un crucifié a téte d’ane 
devant Jequel est un homme dans I’attitude de l’adoration, le tout ac- 
compagné de l’inscription AAEZAMENOC CEBETE @EON, c’est-3-dire 
‘AdeEdueves céBerat Ocdv, voild le dieu qu’adore Alexaméne. Ce graflito, 
découvert 4 Rome sur le mont Palatin, dans les piéces du palais des 
empereurs consacrées aux esclaves, doit étre attribué au commence- 
ment du troisiéme siécle, 4 la derniére époque od on trouve dans 
les écrivains chrétiens des réponses & une pareille imputation. L’il- 
lustre Bochart avait déja cru pouvoir assigner au récit fabuleux da 
culte de l’ane une origine égyptienne, et avait émis l’opinion qu'il 
provenait de la ressemblance du nom de l’ane en égyptien, io ou eto, 
avec celui de Jéhovah. Cette ressemblance est surtout frappante si l'on 
Se souvient que Jéhovah n’est pas la véritable forme du nom de Dieu 
chez les Ilébreux. Les grammairiens massorets nous apprennent que, 
nulle bouche humaine ne devant prononcer le nom ineffable de Dieu, 

1 Hist., V, 4. 


* Sgmpos, I, 4. 
SV, keudas. 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 299 


on n’en écrit pas la prononciation, mais qu’on doune a ce nom les points 
vuyelles du mot Adonai, le Seigneur, qu’on prononce & sa place, abso- 
lument comme si en latin on écrivait le mot deus en lui donnant les 
voyelles de dominus, doius. Mais, heureusement pour nous, ce nom 
n’était pas particulier & la langue des Hébreux, il leur était commun 
avec (autres peuples, comme les Phéniciens qui parlaient presque 
identiquement la méme langue et qui appliquaient ce nom & Jeur 
religion. Les Phéniciens n’avaient pas Ja méme raison que les Hé- 
breux de taire la prononciation véritable de ce nom, et les trans- 
criptions des auteurs grecs et latins, parlant de la mythologie phé- 
nicienne, nous apprennent que sa forme était Ihaoh. Entre Ihaoh et 
cio ou io le rapport des sons est étroit, et une confusion a pu faci- 
lement s’établir; les Egyptiens, habitués au culte des animaux, enten- 
dant dire aux Hébreux que Dieu (Ihaoh) avait fait jaillir une source qui 
les avait sauvés du tourment de Ja soif, ont pu comprendre que tes 
enfants d’Israél adoraient un 4ne (io) & qui ils altribuaient ce miracle. 
Les papyrus hiératiques du musée Britannique, en mentionnant cette 
fable de Jane, donnent pleine force, sur ce point, & la conjecture de 
auteur de l’Hidrozoicon. 

Aprés les détails si précis et si nombreux que conlient dans ses 
deux versions la déclamation dont nous avons donné la traduction, 
le doute me semble difficile. On ne peut se refuser & reconnai- 
ire que c'est de Moise qu’il est question, que c’est & son histoire 
et 4 celle de I'Exode que se rapportent les diverses piéces qui ont 
élé l'objet des études de M. Heath et de mon pére. Cependant, si 
quelques esprits voulaient encore se refuser & |’évidence, il leur sera 
bien difficile de récuser le témoignage du dernier morceau. C’est un 
rapport fait par un fonctionnaire d’un ordre élevé, sur une mission 
diplomatique remplie par un deses subordonnés; nous n’en possédons 
qu une copie dans le papyrus Anastasi n° 5. 

« Lorsque j’envoyai le capitaine des archers, Janni, capitaine des 
« archers, le capitaime des archers prit la parole, et le chef nous ré- 
« pondit : Qu’il soit permis & chacun de ceux qui appartiennent & tout 
« le peuple qui est avec nous de prononcer notre priére avec les dif- 
a férences dictées par l’autorité qui lui plait. Qu’il nous soit permis 
« de déclarer mauvaise la priére que nous répudions; qu'elle soit ré- 
« servée pour ceux qui sont avec le scribe Maié dans le pays de 
« Dagon ‘; imposez-leur les prescriptions tirées des livres que nous 
« considérons comme impies; mais donnez des ordres pour que nous 
« ne soyons pas forcés d’abandonner les écrits de vérité en conformité 
« & ce qui existe. L’envoyé répliqua : Oh! rejetez nos priéres & votre 


‘ Le pays des Philistins, ainsi que Ia trés-bien reconnu M. Heath. 





300 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


« volonté. Vous étes les maitres de rejeter ce que vous voulez. Re- 
« poussez ce que votre oppresseur vous dit de repousser. Le précepte 
« qu'il lui plait de vous prescrire dans sa loi, vous le répéterez. — 
« Rejette, c’est moi qui te le dis, les mariages avec les Madianites, 
« ainsi que leurs inslituteurs, puisque tu les chasses maintenant. C’est 
«4 toi de leur donner la loi de vérité. N'es-tu pas Mosou, c’est-a- 
« dire celui qui a entrainé ces maudits enfants de Sem? N’es-tu pas le 
« maitre? Tu as su atteindre un asile ot tu peux librement repousser 
« la loi. Il t'appartient de proclamer Jeurs institutions de priéres avec 
« les changements qui te conviennent. Oh! je vous permets de rejeter 
« ce que yous voulez. Certes... (ici le papyrus offre une lacune d’au- 
« tant plus regrettable, que rien ne nous indique désormais Ja cause 
« du brusque changement opéré dans le ton du négociateur égyp- 
« tien)... leur langue au lieu de la langue de I'Egypte. N’es-tu pas de 
« la race maudite des Madiamites pour répudier notre langage? Je re- 
« jette donc vos propositions avec tout le reste. Tu peux faire ce qui 
« nous est contraire. Mais malheur & ceux qui déclarent supportable 
« et bon ton pouvoir! » 

La date positive de cette piéce et sa place dans ka durée du séjour 
des Hébreux dans le désert est fixée par la phrase ou i] est question 
de la défense des unions avec les Madianites. Il y a la une allusion évi- 
dente aux faits rapportés dans le chapitre XXV du livre des Nombres, 
4 la corruption d’une partie du peuple israélite par les filles de Moab 
et de Madian qu’ils avaient épousées, au zéle de Phinée, fils d'Eléazar, 
pour la répression de ce scandale et au chatiment terrible des coupa- 
bles. On peut par la fixer la mission d’Janni & une époque déja assez 
avancée aprés la sortie d’Egypte. Moise n’a pas parlé de ses rapports 
avec les Egyptiens apres rExode, et des négociations par lesquelles il 
aurail obtenu, ainsi que nous l’apprend notre piéce égyptienne, de 
n’étre pas inquiété dans le libre exercice du culte qu’il avait enseigné 
a son peuple. Mais les livres saints ne disent non plus rien de con- 
traire, et il semble que Moise ait systématiquement passé sous silence 
(ous ses rapports avec les Egyptiens aprés la destruction de l'armée 
de Pharaon dans la mer Rouge. Ainsi iJ n’a pas dit un seul mot 
de la colonie égyptienne dont les monuments nous ont révélé |!’ exis- 
tence auprés des mines de cuivre du mont Sinai; et cependant les dé- 
couvertes des explorateurs modernes ne permettent plus de douter au- 
jourd’hui que les artistes établis dans ces lieux n’aient été employés 
par les Israélites, et que les exploitations et les ateliers, existants au- 
paravant dans le Sinai, n’aient puissamment servi pour l’exécution du 
tabernacle et de tous les autres objets du culte faits sous la direction 
de Moise. 

Les lecteurs nous pardonneront si nous entrons, avant de terminer 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 30! 


cet article, dans des détails qui leur paraitront bien arides; mais, 
devant des textes d'une importance aussi capitale, il n'est permis de 
Jaisser sans solution aucun point qui pat donner lieu au moindre 
doute dans l’esprit du lecteur. Je crois done une explication néces- 
saire & l'occasion du nom de Moise. Ce nom est écrit dans le papyrus 
Mosov par un S, tandis que la Bible lui donne toujours la forme 
Moscué par un schin. Mais cette différence de transcription ne doit 
pas empécher de reconnaitre le méme nom dans l'un et dans l’autre 
cas. L’Exode' nous apprend que le nom de Moscné venait du mot 
hébreu mascnan eztrahere, « elle le nomma Moscué, car je l’at tiré de 
« l’eau; » or la langue égyptienne posséde une racine tout & fait con- 
génére 4 wascnan, et dans laquelle Je schin est remplacé par un s, 
c’estle mot mes qui a le méme sens. Mosou est donc la forme égyp- 
tienne gui correspond exactement 4 Moscué, et dans l'une et I’autre 
langue le nom propre désigne l’enranr sacvé, la mention expresse des 
eaux qu’on a cherché dans ce nom propre n’y existe ni sous la forme 
sémitigue ni sous la forme égyptienne. Aussi l’envoyé de Pharaon 
joue-t-il sur le nom « Mosov, c’est-d-dire celui quia fait sortir, qui 
a tiré d'esclavage le peuple de Sem. » La langue égyptienne, du reste, 
quoigue ayant le son sch parmi ses articulations, posséde un grand 
nombre de racines collatérales 4 celle des langues sémitiques, ot le 
schin est remplacé par un s, preuve de l’identité primitive et fonda- 
mentale des deux lettres. Nous pourrions en citer un grand nombre, 
mais ce n’est pas ici le lieu de développer une question philologique; 
nous la reprendrons avec détail dans le travail que nous avons promis 
plus haut; ici nous nous bornerons & un seul exemple, qui est relatif 
également 4 un mot plusieurs fois répété dans les pices égyptiennes 
relatives 4 Moise. Le nom de Sem, qui en hébreu s’écrit par un schin, 
est transcrit avec un s dans les papyrus Sallier et Anastasi; mais 
Scnem vient de la racine scnEemov, nom, gloire, et nous trouvons dans 
la langue égyptienne la racine congénére smovu quia le sens verbal de 
glorifier. 

Quelques mots maintenant sur le personnage envoyé par le roi 
d’Egypte vers Moise. Son nom, que nous retrouvons dans d'autres 
piéces des recueils épistolaires du musée Britannique, est toujours 
écrit Anni et Ianni. La mention et la lecture de ce nom n’est pas une 
des moins précieuses conquétes qu’ait produites te déchiffrement des 
papyrus hiératiques de Londres; nous trouvons Ja un renseignement 
des plus importants et une précieuse confirmation pour une tradition 
juive, conservée dans le Nouveau-Testament et dont nous devons 
{explication aux écrivains chrétiens des premiers siécles. Saint Paul, 


«iy, 10. 


302 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


dans sa deuxiéme épitre & Timothée, parlant des adversaires de la vé- 
rité, rappelle « comment [annés et Jambrés ont résisté a Moise. » Il 
est impossible de ne pas rapprocher I’Jannés de |’Apétre de |'Ianni de 
nos papyrus, et de ne pas étre frappé de la coincidence de ces deux 
témoignages si différents d’époque, de pays et d’esprit. Numénius, 
philosophe pythagoricien, cité par Eusébe dans sa Préparation évungé- 
lique ‘, parlait aussi d’Jannés et d'lambrés dans son livre sur les Juifs; 
mais il en faisait deux hiérogrammates, chargés par Pharaon d‘op- 
poser les prodiges de leur magie aux miracles de Moise. La piéce 
égyptienne dont nous nous occupons, donnant 4 Janni un titre mili- 
taire, semble contredire sous ce rapport le récit de Numénius. Je sais 
bien qu’un méme personnage pouvail réunir 4 la fois les qualités de 
scribe et de guerrier; que, par exemple, dans |’histoire de Joséphe, ces 
deux caractéres sont attribués 4 Moise a I’époque ov il figurait 41a cour 
du roid’ Egypte; mais c’est la un cas fort rare, et nous pouvons rester 
d'accord avec saint Paul, en considérant Jannés ou Janni comme ayant 
élé simplement un chef militaire égyptien qui s’était trouvé en rapport 
et en antagonisme avec Moise. Notre papyrus nous le montre déja 
finissant par injurier le prophéte d’Israél et par repousser ses propo- 
sitions de paix et d’accommodement. II faudrait méme aller plus loin, 
si l’on voulait admettre Videntification, qui me parait assez probable, 
entre ce personnage et le Bar-Hanés, mentionné dans les fragments 
des papyrus araméens de M. le duc de Blacas*. En effet, nous y 
voyons ce Bar-Hanés présenté comme |’instigateur des Cananéens 
dans leur lutte avec les Israélites, lorsque ceux-ci, combattant contre 
lavis de Moise, furent défaits et mis en fuile, et comme rapportant 
au rot d' Egypte la nouvelle de cette victoire. 

Nous venons de dire qu’lanni était nommé dans d'autres piéces des 
papyrus Sallier et Anastasi; plusieurs de ces piéces étant datées, elles 
peuvent servir 4 fixer d’une maniére certaine I’ époque de I'Exode. La 
premiére (pap. Anastasi 5, pl. 417) appartient au régne de Rhamsés Hl; 
Janni devait étre fort jeune & cette époque et ne portait encore que le 
titre de commandant. La seconde est placée dans le méme papyrus im- 
médiatementavant celle oiil est question de Moise; elle doit étre dela 


‘1X, 8. 

* Ces papyrus, fragments d'un récit de l'Exode écrit vers l’époque des Ptolé- 
mées parfdes Juifs d'Egypte, ont été expliqués avec une habileté et une pénétra- 
tion Lrés-remarquables par un jeune savant allemand enlevé depuis a la science, 
E. F. Beer, dans une publication spéciale intitulée Inscriptiones et Papyri veteres 
Semitict quotquot in Agyplo reperti sunt, Leipsig, 1833, in-4°. Le volame de Beer 
étant aujourd’hui presque introuvable et manquant a la Bibliotheque impériale, 
nous renverrons les lecteurs qui voudraient de plus amples renseignements sur 
les papyrus Blacas aux Monumenta pheenicia de Gesenius, od est reproduite la 
traduction de l’orientaliste de Leipsig. 


LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 306 


méme époque; il y est fait mention de plusieurs officiers envoyés aux 
carriéresd’Eléphantine pour en ramener deux obélisques, et, parmi eux, 
d'lanni, capitaine des archers. Enfin, ja troisiéme piéce contient un 
ordre donné au méme personnage, qualifié de capitaine des archers de 
Bokenphthah, de faire faire les préparatifs nécessaires au passage d'une 
armée égyptienne dans la Palestine. Ce dernier morceau est daté du 
régne de Séthos II. Janni portant le méme titre de capitaine des ar- 
chers lorsqu’il est envoyé auprés de Moise, sa mission doit dater 
aussi du régne de Séthos Il ou de celui de Rhamsés II qui lui succéde 
immédiatement. 

Nous sommes amenés par la 4 placer 'Exode, comme I’avait déja 
fat M. de Rougé, amené au méme résultat par d'autres arguments, 
a la fin du régne de Ménephthah, tils de Rhamsés II, régne sans gloire, 
et qui semble interrompu brusquement par une calastrophe comme 
celle dont la Bible et nos papyrus ont conservé le souvenir. Si l'on 
adopte le chiffre de 480 ans, indiqués par le Livre des Rois entre 
la sortie d’Egypte et la construction du temple par Salomon (4,011 ans 
av. J.-C), on arrive 4 l’an 1491 pour la date du premier de ces évé- 
nements. Or, en remontant les annales égypliennes, 4 partir de la 
date fixe fournie par la prise de Jérasalem par Sésonchis I en 980 avant 
Jésus-Christ, et en comptant, d’aprés le livre de Manéthon 130 ans 
pour la XXI° dynastie, 172 pour la XX° et 194 pour la XIX’, plus 
12 ans pour les régnes de Thouoris et de Séthos II, nous trouvons la 
date de 1488 pour la mort de Ménephtah. La différence des deux 
chiffres n’est donc que de 3 ans, c’est-a-dire imperceptible pour un 
calcul aussi long, et cette coincidence a droit de nous frapper. 

Mais ici nous nous trouvonsen présence d'une grave difficullé chro- 
nologique. M. de Rougé et M. Biot, d’aprés des tables de levers d’étoiles 
découvertes dans les tombeaux des rois de Thébes, et d’apreés un ca- 
lendrier religieux gravé sur les murailles du palais de Médinet-Abou, 
monuments dont nous parlerons dans notre dernier article, ont cru 
pouvoir fixer le renouvellement d'une période sothiaque l’an 4 de 
Rhamsés III, ce qui donnerait pour la premiére année de ce roi, début 
de la XIX° dynastie, la date fixe, calculée astronomiquement, de 1525, 
aa lieu de 1476 qui résulte des chiffres de Manéthon; ceux-ci auraient 
donc été allérés 4 dessein et allongés de 151 ans pourarriver & fournir 
aux Grecs le rapprochement de Thouoris avec le roi qui, d apres 
Homére, recut Ménélas en Egypte au retour de Troie. Il ne peut y 
avoir que deux solutions de cette difficulté: ou l’on doit attacher |’im- 
portance principale aux observations astronomiques, et il faut admettre 
que la méme altération a été introduite dans la chronologie biblique 
et dans celle de Egypte, ou il faut admettre une erreur dans les ob- 
servations égyptiennes. Nous sommes plutét portés & embrasser cette 


bf 
304 LES LIVRES CHEZ LES EGYPTIENS. 


derniére opinion, car il nous semblerait bien extraordinaire que la 
méme altération edt été introduite dans les dates de l'histoire de 
deux peuples différents, 4 plusieurs siécles de distance, sans que ces 
deux peuples eussent eu la méme raison pour allonger ainsi leur his- 
toire; au contraire, M. Biot lui-méme reconnait que !’observation du 
lever héliaque de Sirius est soumise & des conditions atmosphériques 
qui peuvent donner lieu & des erreurs d’ou résulteraient facilement 
des variations trés-considérables dans le calcul des périodes astrono- 
miques égyptiennes. La défiance du savant astronome pour |’ exactitude 
du calcul des périodes |sothiaques dans les temps pharaoniques est 
arrivée & un tel point, qu'il va aujourd’hui jusqu’’ révoquer en doute 
l'existence de ces périodes antérieurement mentionnées par Censori- 
nus, qui eut lieu sous le régne d' Antonin le Pieux’. 

Ces détails de chronologie terminent ce que nous avions & dire 
des papyrus historiques. Dans un dernier article, nous nous occu- 
perons encore de quelques documents qu'on ne peut pas ranger 
parmi les compositions historiques et qui cependant ont trait & l’his- 
toire, comme les caricatures, et nous examinerons ce qui est par- 
venu jusqu’a nous des livres scienufiques des anciens Egyptiens. 


Francois LENORMANT, 


* V. le Journal des Savants de 1857. 





LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME’ 


CEuvres complétes du R. P. H. de Lacordaire, 6 vol. in-8° et 6 vol. gr. in-18, — 
Paris, M™° V° Poussielgue-Rusand. 


Il y aura toujours parmi nous des amis de la parole libre. Nous 
ne la trahirons jamais ni sans regrets ni sans retour. Chrétiens, ne 
dussions-nous lire que |’office de chaque dimanche dans nos églises, c’en 
serait assez pour nous rappeler que la parole libre fut l’arme de nos 
premieres victoires, la seule & laquelle Jésus-Christ ait promis la con- 
quéte du monde; Francais, nous sommes de cette race que le vieux 
Caton dépeignait en deux mots : la parole et la guerre; rem militarem 
et argute loqui'. 

Je voudrais dire plus; il me semble que ces deux traits s'unissent 
dans notre prédilection. Car nous aimons une éloquence qui combat, 
et il nous faut, si je l’ose dire, des guerres éloquentes. Ne nous parlez 
pas de ces guerres de marchands oi les profits sont certains, si la gloire 
est médiocre : le peuple ici ne se passionne et ne donne volontiers son 
sang que pour les épopées ; il veut des combats qui parlent : les croi- 
sades, l’expédition d’Egypte, la Russie avec ses chances terribles : 
peut-étre Moscou, peut-étre aussi Sébastopol. 

Je retranve ce gout male et belliqueux dans |’éloquence francaise, 
méme celle de la chaire. Nous aimons que J’orateur sacré paraisse 
comme en un combat et porte la parole comme un glaive, glaive 
d'amour qui ne frappe jamais que pour guérir. Voila pourquoi le grand 
Bossuet est resté parmi nous le type de I’éloquence chrétienne: ce 
bnilant génie combat toujours. L’erreur, l’indifférence , 1a mollesse 
des grands, les scandales du monde, les scandales méines du roi, - 
autant d’ennemis qu’il aborde dans la chaire avec une ardeur & la fois 


* Nos lecteurs apprendront avec bonheur que le R. P. Lacordaire a bien voulu 
confier au Correspondant le soin de publier une série de Lettres d un jeune 
homme sur la vie chrétienne. Aprés avoir traité du Dogme dans ses Conférences de 
Paris, et dela Morale générale dans celles de Toulouse, Villustre Dominicain en- 
Visagera, dans cette ceuvre nouvelle, toute la partie pratique du christianisme. [1 
aura ainsi achevé un ensemble complet de théologie apologétique, dogmatique et 
morale. La premitre Lettre a un jeune homme parattra dans le Corrcspondant du 
25 mars prochain. (Note de la rédaction). 

¢ M. Cato, Instit. grammat. 


306 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


contenue et impétueuse. Ses coups sont assurés ; mais la main qui les 
porte est une main d’évéque, et dans une éloquence si vigoureuse rien 
ne blesse jamais la douceur de I’Evangile. 

Dieu nous avait réservé l’honneur d’assister ayx victoires d’une de 
ces éloquentes paroles qui combattent sans cesser d’aimer et se font 
des amis de ceux qu’elles ont vaincus. Pendant plus de vingt ans cette 
parole a retenti parmi nous ; et, si les jours présents nous ont apporté 
son silence avec d'autres tristesses, ils n’ont fait que rendre nos sou- 
venirs plus chers et plus précieux. 

A ces souvenirs pleins de regrets une consolation vient d’étre offerte. 

On a réuni dans une édition nouvelle tout ce que le révérend pére 
Lacordaire a dit ou écrit parmi nous pour I’édification de ce siécle et 
la gloire de Dieu. Plusieurs que cette nouvelle réjouissait ont pensé 
qu'un signe de fidéle admiration, d'impérissable reconnaissance envers 
!’orateur de Notre-Dame, trouverait dans la réimpression de ses ceuvres 
une véritable opportunité; nous avons entrepris de les satisfaire. Mais, 
parce qu'un bel édifice trouve sa meilleure gloire & se montrer, nous 
avons cru ne pouvoir mieux répondre aux désirs de nos lecteurs qu’en 
Jetant avec eux un coup d'ceil respectueux et filial sur l'ceuvre entiére 
accomplie par l’illustre religieux. 
- Nous convions nos amis, surtout ceux-la qui, comme nous, vinrent 
s'asseoir presque enfants au pied de la chaire de Notre-Dame et gran- 
dirent 4 son ombre, nous les convions & cette intime féte des souve- 
nirs. Dispersés par cette force du temps qui est un des maitres de la 
vie humaine, ils accepteront de revenir une fois en esprit sous 
ces votiles sacrées ot l’on était fier d’étre chrétien, ot la plus belle 
cause qui puisse étre plaidée sur la terre trouvait pour la défendre la 
voix la plus forte et la plus libre que notre age ait entendue. Peut-étre 
aussi ces nobles échos les consoleront-ils d'un temps ott la passion du 
silence a gagné la plupart des ames, et qui se montre plus jaloux de ne 
rien entendre qu’on ne I’était naguére de tout dire. C’est donc & ce 
petit nombre demeuré fidéle, et qui n’a pas rejeté de son cceur le 
respect de la parole, c’est 4 lui que nous adressons ces pages : puis- 
sent-elles lui apporter 4 la fois un souvenir et une espérance ! 

Le glaive de la parole libre ne brilla jamais d'un plus pur éclat qu’aux 
mains de l’apologie chrétienne. II ne soutint jamais plus rude combat, 
il ne remporta jamais plus douce et plus noble victoire ; disons aussi 
qu'il ne demanda jamais 4 la main qui le porte plus de science et de 
justesse. L’apologiste en effet ne veut pas parler 4 tous les temps ; 11 ne 
s'adresse pas 4 tous les hommes. Sa mission n’est pas d’élever un 
monument oli rien ne paraisse qui ne soit élernel : l'apologiste entre 
au contraire dans Je temps; il aborde les hommes de son siécle, il 
parle & ceux-ci, et non point & d’autres, il est l'un d’eux. Chargé de 





LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 307 


rendre intelligible au temps la langue de |’éternité, plus il connaitra 
les hommes de ses jours, plus il saura deviner leurs besoins, plaindre 
et respecter leurs douleurs, partager leurs aspirations, parler leur 
langage; plus faciles aussi seront ses conquétes, plus assurée sa vic- 
toire. Cependant qu’il ne l’oublie pas : la doctrine dont il est le prédi- 
cateur est une doctrine éternelle et qui en elle-méme ne saurait 
admettre de changement. II n’y a pas deux facons de eroire a Ja divinité 
de Jésus-Christ, bien qu’il y ait plusieurs maniéres de la défendre, et, 
si les moyens de la persuasion sont différents, au fond la chose est la 
méme et nese peut jamais contredire. Qu’il soit donc l'homme de 
son pays, |’homme de son temps; qu’il soit Grec 4 Athénes, Frangais 
en France, Anglais en Angleterre ; qu’il soit philosophe avec les philo- 
sophes comme saint Justin et Clément d’Alexandrie, avocat en 
pays juridique comme Tertullien, linguisteet exégdte comme Origéne ; 
qu'il soit au dix-septi¢me siécle logicien et orateur avec Bossuet, 
mystique et réformateur avec Fénelon ; qu’il se fasse naturaliste et 
géologue pour précher ]’Evangile aux contemporains de Cuvier : tout 
lui appartient, tout est,de son domaine, et la foi trouvera sa gloire 
dans une diversité si féconde : circumdatu varietate; mais que tant 
de liberté ne |’égare pas, et que, sans l'abdiquer ni la trahir, il ne s’en 
serve que pour établir plus sirement |’inviolable unité de la doctrine. 

De 1a deux parts dans !’apologie: la part de |’étermité, qui est la foi 
catholique toujours semblable & elle-méme, toujours immuable si l’on 
veut entendre par ce mot qu’elle ne saurait ni changer ni se contredire, 
et la part du temps, variable selon les ages, le génie des nations, les 
besoins des siécles, variable aussi selon le coeur de celui qui la porte, et 
libéralement abandonnée par |’ église a ses inspirations. Dans la premiére 
l'apologiste trouve les grandes vérités qui font la base de la doctrine et 
doivent étre préchées partout, toujours, par tous, quod semper, quod 
ubique, quod ab omnibus; dans la seconde, il rencontre toutes les 
questions du temps, les problémes sociaux, les ardeurs politiques, la 
paix et la guerre, la servitude et la liberté, tout ce grand monde que 
Diew a livré a la discussion des hommes: Mundum tradidit disputatio- 
nis eorum'. Dispute solennelle, souvent triste, A laquelle toutefois 

‘nul n’a le droit d’assister en indifférent, mais ou, le triomphe de la 
justice dépendant un peu de chacun, chacun doit sa part de veilles, de 
sang ou de vertus ! 

Telles sont les deux régions dont le domaine appartient 4 |’apolo- 
giste ; mais, si nous avons pu les distinguer aussi neltement pour 
déterminer leurs limites, i] s’en faut qu’elles soient ainsi séparées dans 
la réalité des choses. Leur vraie force au contraire n’est que dans leur 


* Eccles, m1, 44. . 


308 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


alliance. Vingt fois tour 4 tour, dans la méme heare, homme du temps 
et homme de |’éternmité, l’apologiste enveloppe la vérité immuable de 
ce manteau d'un jour qui la rend plus accessible aux hommes; tout 
a Vheure il cherchait et discutait comme un fils du siécle, mais voici 
que tout 4 coup il décide et commande comme un fils de Dieu : « pa- 
role singuliére, moitié religieuse et moitié philosophique, qui affirme 
et qui débat, et qui semble se joucr sur les confins du ciel ct de la 
terre’. » 

Résolu de donner 2 I'Eglise de France, aprés la captivité religieuse 
du dix-huitiéme siécle, la grace d’une éclatante apologie, Dieu n’avait 
pas livré au hasard le choix de son serviteur. I! V’avait pris 4 cette 
noble province de Bourgogne, guerriére et fougueuse, et qui jadis avait 
porté si loin la vaillance du sang de ses ducs; il l’avait pris a cette 
villede Dijon qui donna le jour a saint Bernard et 4 Bossuet. Je retrouve 
donc ici ces traditions éloquentes et belliqueuses qui communiquent 4 la 
parole francaise une vigueur singuliére : je reconnais encore le Fran- 
cais du vieux Caton: Rem militarem et argute loqui. Cette parole si 
libre et si bien armée, longtemps abandonnée aux combats du monde 
et comme imprégnée de son siécle, Dieu se plait maintenant a la 
dompter et 4 tempérer ses ardeurs par la douceur de l’Evangile. Ce 
n'est pas assez qu'elle sorte d'une bouche consacrée’ Jésus-Christ par 
le sacerdoce : un frein plus fort lui sera donné pour la défendre contre 
l'enivrement de sa propre puissance. Ce sera la vie religieuse avec ses 
grands voeux de pauvrelé, de chasteté, d’obéissance. Cette éloquence 
st libre apparaitra sous le froc d’un moine ; cet homme si vraiment fils 
ile son temps et de sa patrie, qui en porte en tout lui-méme les traits 
et la ressemblance, le voila du méme coup l'homme du treiziéme 
siécle ! Dieu qui connait les ressorts des Ames sait tout faire arriver & 
ses desseins. Une nature si riche et si dirigée, une vigueur si puissante 
et si conduite, donneront au prédicateur de Notre-Dame la rare alliance 
d’une ardeur intrépide avec une grande modération. De Ja cette sagesse 
de vues qui le gardera des écueils et qui lui permettra de satisfaire 
souvent la raison ombrageuse du siécle sans affaiblir jamais la vérité 
de l’Evangile; dela ce bel assemblage de force et de douceur qui éclate 
dans des livres of sont traitées les plus brilantes questions sans qu’uné 
seule 4me puisse étre blessée par leur lecture; de 14 ces hardiesses 
portées sur l'abime par I'aile d'un ange; et, pour cn venir aux der- 
niers détails, de la ce prodige d’entrainement et de possession de sot, 
d’enthousiasme et de calme; de Ja ces « élans contenus, » ressorts 
intimes de I’éloquence, qui étonneront et tiendront suspendues d’im- 
menses assemblées. 


1 OEnvres du R. P. Lacordaire.-Préface aux Conferences. . 


LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 009 


Il peut venir maintenant, il est prét: Dieu I’a fait selon ses desseins; 
il est tel que sa mission l’exige : |’éloquent religieux saura étre anti- 
que comme I’Eglise et jeune comme nous. Successeur de ceux « qui 
administrérent la parole dés le commencement, » successeur des 
péres et des docteurs, fils et frére du grand Thomas d’Aquin, il nous 
transmettra la somme de la foi depuis ses harmonies les plus éloignées 
et les plus extérieures jusqu’a ses plus intimes et ses plus mysté- 
rieuses. Mais l’éternelle inflexibilité de la doctrine ne lui cachera pas 
nos blessures et le besoin qu'il y a de les toucher avec amour. II nous 
cherchera donc et nous abordera par le cété le plus accessible de nos 
dimes; 11 sera si vraiment homme avec nous, que nous voudrons étre 
chrétiens et enfants de Dieu avec lui. C'est la que sera son vrai 
triomphe ; c'est dans V’intelligence profonde de ces deux devoirs de 
l’apologie chrétienne ; et cette intelligence sera si précise, si heureuse, 
gue, ni dans l’une ni dans ]’autre des deux régions ow elle s’exerce, ni 
dans la région de l’immuable foi, ni dans Ja région des opinions du 
siecle, elle ne trabira jamais la mission de Dieu ni les droits de la 
justice. 

Recueillons maintenant les effets de celte préparation deux fois 
admirable ; et, précisant nos souvenirs, suivons le grand et cher pré- 
dicateur dans l’une et l'autre de ces régions oi tant de fois sa parole 
nous entraina. 


I 


On a dit que |’éloquence du pére Lacordaire semblait faire tort & 
sa théologie. De bons esprits se sont laissé surprendre par cette 
parole libre, hardie, spirituelle, quelquefois amie des hasards; et ils ont 
méconnu la suite rigoureuse de la doctrine. Tant de nouveauté dans 
exposition, tant de brillant dans la défense, tant de surprises dans 
laction oratoire, les ont comme éblouis;ils se sont dit: C’est un ora- 
teur. Ce jugement, injuste parce qu'il est incomplet, devait étre 
redressé par la lecture des Conférences; mais les Conférénces ne 
sont pas une lecture, elles sont encore, elles sont toujours un 
discours. L'observation que nous nous croyons le droit d’énoncer 
ici deviendrait peut-étre une critique sous d’autres plumes : sous 
la nétre, qu'elle soit & peine un regret. ll est certain que trop de 
richesse et trop d’éclat dans cette éloquence imprimée n’ont pas peu 
contribué & maintenir quelque mésintelligence entre les Conférences 
de Notre-Dame et certains directeurs de séminaire. Il est bien entendu 
que les Conférences ont tort, et qu’un trailé de théologie pourrait étre 
moins vif. Mais voyez combien de choses se fait pardonner un bon livre ! 


310 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


Non-seulement la plus scrupuleuse orthodoxie n’a rien reproché 4 cette 
grande exposition de la doctrine catholique, mais elle lui a méme par- 
donné ses défauts, et nous avons entendu souvent de longues citations 
des conférences dans la bouche de nos savants et vénérés professeurs. 

Quand on ouvre pour la premiére fois les Conférences de Notre-Dame, 
ce qui doit frapper d’abord, c'est le plan que s’est tracé l’apologiste. 
Pour en comprendre I'économie nouvelle, il importe d’avoir présent & 
l’esprit ce que nous venons de dire sur les deux éléments, les deux 
parts de l’apologie : la part de I’éternité, qui est l’essentiel de la doc- 
trine et ne change jamais; et la part du temps, qui au contraire change 
toujours et exige de l’orateur chrétien une extréme flexibilité dans 
l’exposition et la défense de la foi. 

Or non-seulement 4 !’égard de la doctrine, mais méme & l'égard de 
l’exposition et dela défense, le R. P. Lacordaire rencontrait des tra- 
ditions établies, respectées, qu'il ne pouvait abandonner sans de solides 
raisons. Ces traditions conseillent & l’apologiste chrétien de ne point 
conduire la raison incrédule sur le terrain des vérités révélées avant 
de lui avoir fortement démontré d’abord l’existence d’un ordre surna- 
turel. Elles indiquent donc comme nécessaire & une exposition rigou- 
reuse de la doctrine !’établissement préalable de certaines vérités fon- 
damentales, trés-exactement nommées préambules de la foi, aprés 
l’acceptation desquelles, mais alors seulement, l’apologiste peut passer 
outre et aborder directement la révélation. Encore une fois ces tradi- 
tions sont respectées. Les théologies s’ouvrent trés-logiquement par le 
traité de la vraie religion, quiest l’ensemble des vérités préliminaires; 
et, bien que nous n’osions avancer une opinion en matiére si grave, il 
nous semble que la conception d'un plan différent, si heureuse et si 
opportune que les circonstances |’aient rendue, n‘a pas fait que l’an- 
cienne coutume ne demeurat comme la plus logique, Ja plus métho- 
dique, et la plus généralement satisfaisante pour les esprits'. 

A quels signes le R. P. Lacordaire put-il donc reconnaitre qu'il y 
aurait avantage 4 contrarier de si sages traditions, et 4 commencer 


‘ Le P. Lacordaire pardonnera d’autant plus volontiers ce sentiment, qu'il le 
partage, et qu'il a formellement exprimé son attachement a la forme tradition- 
nelle de la polémique dans la lettre a M. Aug. Nicolas, publiée en téte des Etudes 
philosophiques sur le christianisme. J’ai remarqué dans cette lettre les passages 
suivants : « J’admire d’abord avec quel scrupule vous avez respecté la forme 
« donnée depuis deux siécles 4 notre polémique contre l'incrédulité. » — « Jus- 
« qu'ici je vous ai loué de l’obéissance filiale avec laquelle vous avez accepté la 
« tradition dela polémique chrétienne contre l’incrédulité... » — « J'ai été sur- 
« pris que, dans votre premiére partie, vous ayez traité de l’Ame avant de trai- 
« ter de Dieu. Ce n’est point Ja l’ordre traditionnel... Ne laissons pas prévaloir 
« Vidéologie contre l’ontologie, Yesprit d'invention contre Uesprit de tradi- 
« tion.» 


) 


LE P. LACQRDAIRE A NOTRE-DAME. 614 


sans préambules |’exposition de la foi par |'étude de I’Eglise et de la 
société catholiques? Ces signes étaient précisément dans les instincts 
du dix-neuviéme siécle et dans les plus intimes dispositions des esprits. 
Cesiécle, renouvelé par la plusprofonde des révolutions, exclusivement 
attaché & reconstruire ses institutions et ses Jois sur de nouvelles 
assises , préoccupé de relever le pouvoir sans abaisser la liberté, 
préoccupé surtout d’immenses problémes économiques, arrété dans 
son élan vers un état social meilleur, plus libéral, moins inégal, par 
conséquent plus chrétien, par des obstacles d’une complication et d’une 
profondeur inattendues, un tel siécle étail mal préparé aux discussions 
abstraites et aux circuits de la métaphysique. II fallait le saisir au coeur 
méme de ses pensées, de ses eombinaisons, de ses luttes de chaque 
jour. Pour obtenirde lui un quart d’heure d’atlention, il fallait lui dire: 
Lechristianisme aussi est une société : l’Eglise catholique aussi s’occupe 
du bonheur, de la dignité, de la liberté des hommes ; le Christ aussi 
est législateur ; l’Evangile aussi est une charte et une constitution. Le 
P. Lacordaire était trop intelligent de son siécle, il avait trop vécu de 
sa vie et souffert de ses douleurs, pour ne pas le comprendre; il com- 
bina, dans une méditation puissapte et juste, une alliance nouvelle de 
Véternelle doctrine avec le génie des temps, et commenca son apologie 
comme ¢’ordinaire on la pourrait terminer. 

Si nouvelle que fit cette méthode, elle n’était pourtant point sans 
précédents, et saint Augustin, dés le cinquiéme siécle, en avait légitimé 
le principe.« Les premiers disciples ont vu Jésus-Christ, dit ce grand 
« docteur, et ce quils ont vu les a déterminés & croire ce qu’ils ne 
« voyaient pas encore. Ils ont vu la téte, et ils ont cru au corps, c’est- 
« a-dire 4 |’Eglise universelle qui devait se former dans l'avenir. Nous, 
« nous voyons le corps et nous croyons dda téte. La vue de Jésus-Christ 
« ressuscilé les soutenait et les faisait croire a I’Kglise : que latvue de 
« TEglise nous soutienne et nous fasse croire 4 Jésus-Christ'. » Jésus- 
Christ démontre Dieu par la divinité de son ceuvre terrestre, voila bien 
le plan de la nouvelle apologie; mais ce plan, personne encore ne l’avait 
réalisé dans un grand ouvrage , dans un enseignement de plusieurs 
années ; personne surtout ne |l’avait soutenu par des preuves assez 
particuliérement opportunes, assez frappantes pour l'heure présente. 


‘ Toto terrarum orbe Ecclesia diffusa est; omnes gentes habent Ecclesiam. 
Nemo vos fallat ; ipsa est-vera, ipsa est catholica. Christum non vidimus, hance 
videmus, de illo credamus. Apostoli e contra illum videbant, de ista credebant. 
Unam rem illi videbant, aliam credebant; et nos e contra unam rem videmus, 
aliam credamus. Videbant illi Christum, credebant Ecclesiam quam non vide- 
bant; videmus et nos Ecclesiam, credamus in Christum quem non videmus, et 
tenentes quod videmus, perveniemus ad eum.quem nondum videmus. (Avc., 
serm. 1x, in dieb. Pasch.) 





312 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


Le choix d'un plan n’était pas la seule difficulté que rencontrat 
Ja nouvelle apologie. A peine livrée aux souffles de ses inspirations, 
elle apercevait des écueils que la difficulté des temps rendait pour 
elle trés-redoutables. Dans Ja longue et incessante controverse qui a 
pour objet les rapports de la foi et de la raison, deux extrémités con- 
traires ont séduit beaucoup d’esprits parmi nous : une extrémité de 
confiance dans les forces de la raison humaine, et une extrémité de 
défiance pour ces mémes forces; extrémités ennemies auxquelles le 
langage théologique a donné les noms de rationalisme et de traditio- 
nalisme. Or quel danger n’y avait-il pas d’incliner 4 l'un ou & l'autre 
de ces exces, pour cette parole libre, hardie, sans cesse lancée par 
improvisation au milieu de ces difficiles problémes? Cette parole voulatt 
avant tout ramener A la foi la raison incrédule; et, pouratteindre un but 
tant désiré, la premiére condition était certainement de faire tomber ses 
préjugés, de détruire ses répugnances. Quelle tentation pour |’apologiste 
d’exagérer alors les droits de laraison, et, pour!’attirer plus facilement, 
de tomber 4 son égard dans d’involontaires et trop faibles complai- 
sances? Mais, si par une grande attention sur soi-méme, par un grand 
effort de résistance & ce dangereux attrait, l’apologiste parvenait 4 le 
vaincre , quel entrainement alors vers l’extrémité contraire ! quelle 
difficulté & ne pas chercher appui contre sa propre faiblesse dans 
l'excés qui semblait le plus shrement en défendre? Les opinions extré- 
mes séduisent toujours par l'apparence d'une grande netteté. Elles ont 
pour complices la paresse de notre esprit qui se fached’avoir & ménager 
l'accord de plusieurs vérités différentes, et la faiblesse de notre volonté 
qui trouve plus d’aise dans le despotisme d’une opinion absolue qu’aux 
libres et délicats démélés de la justice. Le Pére Lacordaire ne céda 
point aces laches tentations mtellectuelles. Il respecta la raison. Il ne 
céda rien des droits de la foi. Il ne craignit point d’étre au sein d’un 
monde rationaliste l’-homme du surnaturel; mais en méme temps 1 
n’affligea ni ne révolla la raison par ces insultes que des écrivains pas- 
sionnés croient devoir lui adresser au nom de l’orthodoxie. 

Tant de mesure plaisait aux bons esprits, mais ne laissait pas ail- 
leurs de rencontrer des blames. Certains inerédules, cherchant a parer 
le coup qui ébranlait leurs doutes, disaient en parlant des Conférences : 
« C'est un systéme, c'est un essai de conciliation entre la foi et la 
« philosophie, ce n’est pas la vraie doctrine de I'Eglise catholique, 
« car la doctrine de I’Eglise, nous le savons fort bien, est toujours 
« contraire 4 la raison; » et ces blames trop intéressés trouvaient des 
échos auprés de quelques catholiques habitués 4 la routine d'une cer- 
laine prédication au dela de laquelle tout était nouveauté, danger, 
scandale. Il ne faut point s’étonner de cette double attaque venue 
d’extrémités si opposées. On sait comment fut accueillie au dix-sep- 


LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 313 


time siécle I’immortelle Exposition de la fot par Bossuet. Les protes- 
tants disaient : « Monsieur de Meaux est vraiment bien bon de refaire 
« ladoctrine de Rome & notre usage, et, si la foi catholique était ce 
« ga'il dit, il n’y aurait point de difficultés. Mais nous savons fort bien 
«qa'il n’en est rien; » et les écrits du temps nous montrent que, 
parmi les orthodoxes, certains esprits chagrins murmuraient et trou- 
vaient aussi la foi de Bossuet trop raisonnable. Propre et glorieux ca- 
ractére de la vérité d’étre contredite par les deux pdles extrémes de 
Verreur ! 

Le P. Lacordaire ne s’inquiéta point de ces reproches contradic- 
toires; il y vit la contre-épreuve de son bon droit et suivit sans crainte 
le sillon que la saine théologie tracait devant lui. C’était suivre en 
méme temps la sire lumiére de la charité. Dieu, qui avait ouvert sa 
bouche et mis sa gloire sur ses lévres, avait conduit au pied de sa 
chaire le plus singulier et le plus étonnant auditoire. Que de préjugés, 
que d’incertitudes, que de répugnances, que de doutes, que de désirs, 
que de repentirs, se pressaient chaque dimanche dans cette enceinte 
de Notre-Dame! Que d’émotions pour le cceur d’un prétre! et dans 
ce coeur quel amour pour tant d’4mes a sauver! Comment, a cété de 
cet amour, je ne sais quelle dureté orgueilleuse aurait-elle trouvé 
place? Comment ce pére, envoyé a tant d’enfants perdus, se serait-il 
armé de |’épée? Comment aurait-il porté & toutes ces douleurs du doute 
et de l’inquiétude le défi du spadassin? Comment aurait-il blessé 
toutes ces Ames venues & lui, sincéres et confiantes, par une hauteur 
pharisaique ? Ah! que les pharisiens s’enflent de leur justice et traitent 
durement les Ames, je le comprends : ils ne portent pas le coeur de 
Jésus-Christ | 

Le P. Lacordaire rencontrait d’autres difficultés, et celles-ci non 
moins grandes, dans Jes opinions qui partageaient les esprits sur la 
puissance et les droits du Saint-Siége. Encore ici la faiblesse pouvait 
tenter, car beaucoup d’hommes, méme catholiques de ce temps, 
avaient conservé 4 l’égard de Rome les habitudes d’une extréme dé- 
fiance. Il était donc trés-peu conforme aux régles de la politique hu- 
maine d’aborder de front cette opinion puissante, et de lui opposer la 
doctrine du plus tendre et du plus filial amour. Cependant, si j’ouvre 
le premier volume des Conférences, je vois que le quatriéme discours a 
pour titre: De l’Etablissement sur la terre du chef de  Eglise; c’est-a-dire 
que le P. Lacordaire ne voulut point parler plus de trois fois 4 ce dif- 
ficile audiloire sans lui redire les origines, les malheurs, les gloires, 
les droits divins de la Papauté; sans plaider devant lui la cause de ce 
roseau immortel que les orages de la terre peuvent courber, mais 
qui laisse passer les orages et se redresse toujours plus affermi vers 
le ciel. Je reconnais-la ce fils courageux et dévoué de !’Eglise romaine 


of4 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


qui, en 1853 et en 1834, au milieu des angoisses et des ébranlements 
que l’on sait, écrivil d’une main que Dieu récompensera les Considéra- 
tions sur le systeme de M. de Lamennais, et la Lettre sur le Saint- 
Siége. 

Combien de fois avons-nous entendu notre cher prédicateur nous 
montrer dans l’attachement le plus inébranlable & la papauté la meil- 
leure garantie de la liberté de I’ Eglise dans les diverses nations! Com- 
bien de fois a-t-il opposé devant nous le tableau de I’ Eglise romaine ot 
tout se conduit par les régles de cette autorité douce qui commande 
!’obéissance sans humilier, 4 la dure et honteuse servilité des églises sé- 
parées, par exemple, de cette malheureuse église russe qui pleure main- 
tenant dans un avilissement sans bornes le réve d'une sacrilége indé- 
pendance! Combien constamment nous a-t-il appris 4 entourer le 
Saint-Siége, 4 aimer ses droits jusqu’a la jalousie, 4 craindre pour ses 
droits sacrés la main des rois, & craindre par eux l’ intervention du glaive 
terrestre dont l’histoire nous redit partout les trop cruelles trahisons, & 
aimer Rome, non de cet amour de servileurs qui flatte dans le péril et 
croit sauver parce qu'il cache les écueils, mais de cet amour de fils qui 
aime noblement, qui aime jusqu’a la vérité, qui, sir de soi-méme et 
prét & tous les sacrifices, se laisse volontiers vaincre en paroles par les 
flatteurs, et garde confiant aux pieds de son pére la sainte liberté des 
enfants de Dieu! 

C’est un tel amour que nous avons appris : Dien veuille le garder et 
 Paffermir dans nos cceurs | 

Cet amour, noble et pieux que l’illustre voix nous inspirait pour le 
Saint- Siége, elle nous l’inspira surtout pour celui dont le pasteur vi- 
sible n'est que le représentant sur la terre. Une parole si libre et si 
militante, qui se joue des obstacles et les cherche, qui discute les plus 
hardis problémes et semble demander le combat, une telle parole sera 
forte peut-étre, elle séduaira par sa male beauté, celle aura raison de la 
raison incrédule » qu'elle forcera de s’avouer vaincue : je le crois sans 
peine; mais aura-t-elle l’accent de la piété? Saura-t-elle faire jaillir des 
yeux cette larme qui efface quarante années d’égarements, et du cceur 
ce serment d’amour qui décide d’une vie dés son matin et la consacre 
4 Dieu pour toujours? 

Jen appelle & mes fréres, & ceux qui ont entendu surtout les 
conférences sur Jésus-Christ; ’ ceux qui étaient la quand I'éloquent 
religieux prononcait ces paroles que je n’ai point relues et que je 
ne transcris point sans une profonde émotion: « Seigneur Jésus, 
« depuis dix ans que je parle de votre Eglise 4 cet auditoire, c’est, au 
« fond, toujours de vous que j'ai parlé; mais, enfin, aujourd’hui plus 
« directement j’arrive 4 vous-méme, 2 cette divine figure qui est cha- 
« que jour l’objet de ma contemplation, a vos pieds sacrés que jai 


LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 315 


« baisés tant de fois, a vos mains aimables qui m’ont si souvent béni, 
« a votre chef couronné de gloire et d’épines, & cette vie dont j’ai 
« respiré le parfum dés ma naissance, que mon adolescence a mécon- 
a Due, que ma jeunesse a reconquise, que mon 4ge mir adore et an- 
« nonce 4 toute créature : 6 Pére! 6 maitre! 6 ami! 6 Jésus! secon- 
« dez-moi plus que jamais, puisqu’éltant plus proche de vous il con- 
« vient qu'on s’en apercoive, el que je lire de ma bouche des paroles 
« qui se sentent de cet admirable voisinage'‘! » J’en appelle & ceux 
qui, aprés tant de preuves apportées par l’orateur a la divinité de 
Jésus-Christ, lui entendirent donner cette derniére et triomphante 
preuve de l’amour, que je laisse encore sa chére voix nous redire ; 
Yorateur vient d’établir que l‘homme est rarement aimé pendant sa 
vie, et que jamais l’amour ne lui survit longtemps pour immorta- 
liser sa tombe; il se reprend: « Je me trompe, messieurs, il y a 
« un homme dont l’amour garde la tombe; il ya un homme dont le 
« sépuicre n’est pas seulement glorieux, comme l’a dit un prophéte, 
«mais dont le sépulcre est aimé. Il ya un homme dont la cendre, 
«aprés dix-huit siécles, n’est pas refroidie; qui chaque jour renait 
«dans la pensée d’une multitude innombrable d'hommes; qui est 
« visité dans son berceau par les bergers, et par les rois lui apportant 
«i !’envi et Yor et l’encens et la myrre. Il y a un homme dont une 
« portion considérable de I’humanité reprend les pas sans se lasser 
a jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule 
« dans tous les lieux de son antique pélerinage, sur les genoux de sa 
«mére, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers 
« des vallées, sous l’ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il 
«y aun homme mortet enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, 
a dont chaque mot qu’ila dit vibre encore et produit plus que |’amour, 
« produit des vertus fructifiant dans l'amour. I! ya un homme attaché 
« depuis des siécles 4 un gibet, et cet homme, des millions d’adorateurs 
« le détachent chaque jour de ce tréne de‘son supplice, se mettent & 
« genoux devant lui, se prosternent au plus has qu’ils peuvent sans en 
« rougir, et la, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds 
 « sapgiants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu’une inénarrable 
« passion ressuscile de la mort et de l’infamie pour le placer dans la 
« gloire d’un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, 
« ’honneur, la joie et jusqu’a l’extase. Il y a un homme poursuivi dans 
« son supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et qui, deman- 
« dant des apdtres et des martyrs & toute une postérilé qui se léve, 
« trouve des apétres et des martyrs au sein de toutes les générations. 
¢llya un homme, enfin, et le seul, qui a fondé son amour sar la 


‘ 37° conférence (De la Vie intime de Jésus-Christ). 


v16 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


« terre, et cet homme, c’est vous, 6 Jésus! vous qui avez bien voulu 
« me haptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom 
« seul, en ce moment, ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent 
« qui me trouble moi-méme et que je ne me connaissais pas‘! » Je ne 
puis plus citer. De telles flammes sont partout dans les conférences de 
Notre-Dame, et mes souvenirs ne me trompent point quand j’affirme 
que ces flammes passaient de ses lévres dans nos cceurs. Dieu le savait; 
il était l’invisible roi de ces grandes assemblées; lui seul les dirigeait 
d’en haut. Quel plus puissant, quel plus sir piége d’amour que ces 
stations du caréme préchées par le P. Lacordaire, et que terminail, 
vers la semaine sainte, la suave et austére mélodie d’une voix sancti- 
fiée? Dieu alors nous tendait vraiment ses deux bras! Aussi quels 
retours de quelles 4mes! Quelles larmes sous quels cheveux blancs! 
Quelles résolutions dans combien de jeunes cceurs! Quelles victoi- 
res connues de Dieu seul! O Jésus-Christ, 6 maitre adoré, quelles 
que soient les obscurités de l'avenir, nous vous bénirons toujours 
d’avoir par de si grands spectacles affermi et réjoui notre jeunesse! 

Le P. Lacordaire a donc regu de Dieu la premiére grace des apolo- 
gistes : il a été fidéle dans la dispensation de la parole; il a parlé 
comme le Maitre, comme les saints, comme |'Eglise : ila été l'homme 
de l’éternité. 

J’ajoute quil a été homme du temps. 


II 


Quand le P. Lacordaire monta pour la premiére fois dans la chaire 
de Notre-Dame, trente-cing années seulement nous s¢paraient da dix- 
huitiéme siécle. Jamais peut-étre, depuis le commencement du chris- 
tianisme, divorce aussi cruel n’avait éclaté entre Dieu et les hommes, 
entre Je temps et l'éternité; jamais lillégitimité d'un tel divorce n’a- 
vait été prouvée & toute la terre par plus de malheurs, plus de sang et 
plus de regrets. Quoique Ja main du Dieu qui « a fail guérissables les 
nations de la terre » ait déja touché la blessure que ces malheureux 
jours firent 4 notre France, il s’en faut cependant que cette blessure 
soit encore fermée. C’est donc un devoir pour nous, catholiques, d’en 
connaitre parfaitement les causes, en méme temps que sans celte con- 
naissance }’on ne saurait comprendre ce que le P. Lacordaire fut ap- 
pelé & faire parmi nous. 

Il arriva done qu’aux temps dont je parle la société moderne, 


* 39 conférence (De [Etablissement du régne de Jésus-Christ). 


LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 317 


échappée aux ruines sanglantes de 1793, encore portée par le géné- 
reux élan de 1789, avait construit tout I’édifice de ses espérances 2 la 
lumiére de trois rayons qu’elle avait recus de ses péres : le rayon de 
l'égalité civile, le rayon de la liberté religieuse et le rayon de Ja liberté 
politique. Ces trois rayons avaient guidé la main de ses législateurs, 
illuminé l’éloquence de ses orateurs et de ses poétes, enflammé le 
génie de ses artistes, gagné partout J'opinion. Ils éclairaient alors tout 
ce qu'il y avait de jeune en France. Mais, par un malentendu digne de 
larmes, ces rayons purs dans leur origine chrétienne, et apportés par 
'Evangile méme 2 la terre qui, jusque-la, ne les avait presque jamais 
connus, ces purs et saints rayons avaient été odieusement souillés, 
pervertis, détournés de leur source et de leur but par la plus formi- 
dable conjuration que Ja terre ait jamais vue se former contre Dieu. 
Un siécle tout entier avait été prété.au maitre du mal pour éprouver 
la foi du vieux monde chrétien, et il n’y a plaies, ruines et désastres 


dont le nouveau Job n’eit été couvert dans l’dme et dans le corps. Le . 


mot d'ordre était : la liberté religieuse, l’égalité civile, la liberté poli- 
lique contre le christianisme; et sur-le-champ une foule d’esprits émi- 
nents, hardis, populaires, s’élaient mis & |’ceuvre avec un tel ensemble, 
une telle discipline, une telle prévoyance, un si prodigieux accord, que 
ce sera |’élernel honneur de |’Eglise de France qu'elle ait pu survivre 
a de tels coups. Tout pensait, tout parlait, tout prouvait la méme 
chose. Pas un discours politique, pas une dissertation de philosophie, 
pas une lecon de géologie ou d’anatomie, pas une proposition mathé- 
matique, pas un signe dalgébre, qui ne fit mis en rang de bataille 
contre le Christ; pas un livre, pas une page, pas une ligne, ott ]’on ne 
prouvat que, sans l’extinction de J’Eglise, c’en était fait des espérances 
de la liberté. Tel est I’héritage que notre siécle avait recu du siécle de 
Encyclopédie. Seulement Dieu, « qui laisse 'homme dans la main 
de son conseil, » mais ne cesse pas de I’éclairer par de salutaires 
lecons, Dieu avait permis que de cruels revers vinssent éclairer la 
France, et, comme il arrive souvent, la ramener a lui par les larmes. 

Ces trois grands principes que nous avons tout & l'heure nommeés, 
déracinés de I'Evangile et forcés d’apostasier leur baptéme, avaient 
enfanté parmi nous les plus bizarres et les plus douloureuses erreurs. 
La liberté politique, & peine livrée au souffle du temps, s’était brisée 
aux deux écueils de l’anarchie révolutionnaire et du despotisme; la 
liberté religieuse était devenue l’athéisme, ou tout au plus I'indiffé- 
rence en matiére de religion ; I’égalité civile enfantait chaque matin 
une nouvelle utopie, et ’école saint-simonienne venait de donner au 
monde le triste spectacle d'une idée divine tombée dans le plus misé- 
rable des ridicules. 


Meurtrie, mais instruite par ces infortunes, la raison francaise s’é- 
Févasern 1858. 47 


a18 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


tait enfin mise en défiance contre les blasphémes du dix-huiliéme 
siécle. Le clergé, détaché de J’alliance du pouvoir par la Révolution 
de 1830, gardait ce poste modeste, mais sar, de l’indépendance, ou 
la crainte des révolutions ne trouble pas les saints travaux de /’apos- 
tolat, parce qu’on est sans reproche, par conséquent sans peur. 
Edifiée par un si noble spectacle, |’opinion se divisait, et l’une de ses 
meilleures parts s'était déja rapprochée de |'Eglise. De grands esprits 
ne craignaient plus de la défendre hautement, protégés tous et domi- 
nés par le grand nom de M. de Chateaubriand, qui, de jour en jour, en 
s’approchant de |’étermité, découvrait mieux le génie social du chris- 
tianisme. C’était done le fort du combat, mais avec des chances de 
victoire; c’était Pheure des grandes incertitudes et des grandes hési- 
tations pour l’incrédulité, « I’heure de croire & tout ou a rien, » quand 
le P. Lacordaire parut 4 Notre-Dame, et y prononga la premiére des 
conférence$. 

On pouvait hésiter sur le choix des moyens, mais l'ceuvre & accom- 
plir n’était pas douteuse. Il n'y avait rien & faire, ou il fatlait entre- 
prendre de réconcilier la société moderne avec |’Evangile, en lui mon- 
trant que les principes fondamentaux de sa nouvelle existence, loin 
de rencontrer dans le christianisme un implacable adversaire, ne s €- 
taient développés dans le monde qu’a la lumiére des idées chrétiennes. 
It fallait lui dire que la liberté politique, si elle n’était ni la licence 
révolutionnaire ni le préte-nom de |’anarchie, pouvait éire chére a 
l’Eglise catholique, et désormais |’une de ses garanties terrestres les 
plus assurées. Ii fallait lui montrer dans rEvangile la source de tout 
progres social, de tout acheminement légitime 4’ une moins grande 
inégalité entre les hommes, le livre par excellence des petits et des 
pauvres, sans lequel toule réformation sociale ne serait jamais qu un 
réve plus ou moins taché de sang. II fallait Jui dire enfin que l’intolé- 
rance civile, celle qui consiste & substituer les viulences du glaive ou 
de l’autorité terrestre 4 |’apostolat de la parole, et & convertir le sabre 
a la main, loin d’étre, comme on l'affirmait depuis soixante ans, un 
article de la foi catholique, n’était qu’une épouvantable doctrine, con- 
damnée par les saints et odieuse a |’Eglise. 

Ii fallait lui dire ces choses, les lui dire avec une conviction sin- 
cére comme Il’honneur, les lui dire avec une modeération et une 
pradence d’autant plus grande, que toutes les passions veillaient en 
armes autour de ces grandes idées, prétes 4 tout confondre et 2 tout 
compromettre. 

On a dit de Manin, le noble et infortuné soldat de la liberté véni- . 
lienne, qu'il fut durant toute sa carriére un défenseur passionné de 
principes modérés. Ce grand éloge, le plus pur peut-étre qui puisse 
récompenser lhonnéte homme venu en des jours mauvais, je le 





LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 319 


réclame sans crainte pour le P. Lacordaire. Lui aussi eut cette gloire 
de mettre au service de principes modérés toute l’ardeur dont s’en- 
flamment seules d'ordinaire les opinions extrémes; lui aussi eut le 
bonheur de rester fidéle aux idées libres et généreuses, de ne les 
point exagérer, comme quelques-uns, durant leur triomphe, de ne les 
point trahir comme presque tous aprés leurs revers; lui aussi, enfin, 
il ent affaire & la calomnie : c’est le sort de la justice dans les temps 
de grandes violences. I! fut dénoncé par les uns comme un révolution- 
mire, dénoncé par les autres comme un apostat de la liberté. C'est 
pourquoi je crois servir la justice et, écrire pour l'édification de plu- 
sieurs, en retracant les grandes lignes d'un enseignement gue I’inin- 
telligence et la mauvaise foi parvinrent trop souvent a défigurer. 

Le P. Lacordaire entreprit donc de réconcilier avec |'Eglise Jes 
principes de la societé moderne sur la liberté. A cet égard il eut le 
bonheur d’agir autant que de parler, et de donner 4 I'alliance des 
idées catholiques et libérales l’autorité d’un grand exemple. On se 
rappelle l’affaire de l’Ecole libre, et ce premier combat public dans 
lequel s‘illustra de si bonne heure la gloire, jeune alors, du comte’ 
de Montalembert. La hiberté que l’on réclamait était la liberté d’en- 
seignement. C’était une cause importante par elle-méme, et dont le 
triomphe honorera !’histoire de nos jours, bien qu'il se soit montré, 
comme il arrive souvent, ingrat envers ses origines. Mais, si grand que 
fat le débat en lui-méme, 1! n’y avait rien qui dit davantage frapper 
attention que l’attitude nouvelle prise devant la nation par le catho- 
licisme. Il entrait dans la premiére assemblée de France couvert du 
manteau de la liberté; il parlait au nom des droits nouveaux, il tenait 
4 la main la Charte de 1830, il invoquait les promesses d’une révolu- 
tion. C’était un spectacle facheux pour tant de publicistes qui, chaque 
matin, réjouissaient le coeur de la bourgeoisie voltairienne, en Jui dé- 
noncant les tendances antilibérales des catholiques. Le vieux malen- 
tendu allait donc s évanouir? Quel dommage! quel danger! 

Le second acte public du P. Lacordaire fut encore accompli au nom 
et sous la garde de la liberté. ll s’agissait de rétablir en France l’ordre 
des fréres précheurs. Une foule d’hommes croyaient 4 l’extinction 
radicale des ordres religieux et se flattaient de l’espérance que jamais 
un moine ne « sortirait plus de dessous terre. » Bonnes gens qui 
connaissaient peu la nature humaine, et qu’étonna le célébre mot d’a- 
lors si spirituel et si profond : « Les chénes et les moines sont éter- 
nels‘! » Mais ce qu’il y avait d’incroyablement nouveau, c’est que les 
moines demandaient 4 reparailre au nom des libertés modernes. Le 
Mémoire sur le rétablissement en france de lordre des Fréres pré- 


‘ Mémoire pour le rétablissement de l’ordre des freres précheurs. 


520 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


cheurs n’avait pas d'autre argument fondamental, et son premier 
chapitre se terminait en saluant par de brdlantes paroles l'alliance de 
la religion et de la liberté. 

C’est encore au nom de la liberté que le P. Lacordaire amena le froc 
de Saint-Dominique dans la chaire de Notre-Dame. Elle seule le cou- 
vrait de son égide, et je ne calomnierai personne en avancant gue les 
hommes aux mains desquels étaient alors les destinées de Ja France, 
s’ils ne provoquaient pas Ja ruine d'une entreprise si hardie, n’eussent 
rien fait du moins pour la protéger. La liberté seule la garda : l’orateur 
le savait; aussi les premiéres paroles du Discours sur la vocation de la 
nation francaise furent-elles un salut de paix et de reconnaissance a 
la patrie et a la liberté. 

Enfin, quand la révolution de 1848 venait & peime d'étonner le 
monde par la soudaineté de ses coups, c’est au nom de la liberté que 
le prédicateuar de Notre-Dame garda le poste du combat devenu celui 
de l’honneur ; c’est la liberté frémissante et en armes qui, au lende- 
main de ses victoires, acclama dans Notre-Dame la parole de Dieu; 
c’est la liberté qui le tira du cloitre, qui l’obligea de paraitre au moins 
pour quelques jours dans |’Assemblée constituante, et d’y faire enten- 
dre une voix qu’elle avait tant de fois protégée. 

Toute la vie publique du P. Lacordaire, depuis le proces de |’ Ecole 
libre jusqu’a la derniére révolution, avait donc été le vivant exemple 
de ce rapprochement tant appelé, tant invoqué, entre les saines idées 
libérales et l’Eglise catholique. Ses doctrines ne furent que le com- 
plément d’un si grand exemple; et, parce que ce ne serait ni le temps 
ni le lieu d’évoquer des idées gui ne sont point de ces jours, je me 
bornerai 4 rappeler la derniére des Conférences de Toulouse, quia pour 
litre : De linfluence de lavie surnaturelle sur la vie privée et la vie pu- 
blique. Elle s‘ouvre par cette grande peinture, digne des maitres : 
« Dans la vie privée l'homme est en face de lui-méme; dans la vie 
« publique il est en face d'un peuple. La ce sont ses devoirs et ses 
« droits personnels, son perfectionnement et sa félicité propres, qui 
« commandent sa sollicitude; ici ce sont les devoirs et les droits, le 

« perfectionnement et la félicité d’un peuple qui préoccupent ga pell- 
« sée. Et comme évidemment un peuple est plus qu'un homme, évi- 
« demment aussi la vie publique est supérieure 4 la vie privée. La vie 
« privée, toute seule, touche & Pégoisme ; ses vertus mémes, si elles 
«ne prennent leur vol dans une région plus vaste, se corrompent 
« aisément sous l’empire d'une étroite fascination. En voulez-vous la 
« preuve? ouvrez l'histoire. Elle ne nous montre jusqu’ici que deus 
« sortes de peuples : les uns faconnés a la vie publique; les autres 
« frustrés de toute part 4 la direction de leurs affaires, et tenus en tu- 
« telle sous un maitre qui ne leur accorde que de vivre sans se plain- 


LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DANE. 55 | 


~ dre & labri des lois qu'il leur fait. Or voici pour ces peuples-la les 
« conséquences de leur condamnation a la vie privée: 
« Toute activité publique leur étant impossible, il ne leur reste 
‘« comme moyen d’élévation que la richesse, et pour occupation sé- 
« Frieuse que de Vacquérir. L’esprit de lucre s'empare des cceurs. La 
 patrie, qui est le lieu des grandes choses, se change en une place de 
« commerce. Elle a des facteurs pour citoyens, des comptoirs pour 
« tribune, et la Banque ou la Bourse pour Capitole. Les générations y 
-« dédaignent les lettres, parce qu’elles ne conduisent pas a la for- 
« tune; el, sila nature, toujours {éconde malgré les hommes, y produit 
« encore de vif esprits, on les vot, déserteurs de leurs dons et réné- 
-« gats du génie, transformer leur muse en courtisane et trahir, par 
« soifde lor, la pudeur et la vérité. Les poétes aspirent 4 la digmité 
« d’hommes de finances, et le bruit de la gloire leur parait un songe 
_« devant le bruit de |’éeu. Toute charge se mesure & son traitement, 
« tout honneur 4 son profit. Les plas grands noms, s'il y a de grands 
« poms dans une telle société, apparaissent derriére des ceuvres d’in- 
-a dustrie; et ces ceuvres, utiles a la troisiéme ou quatriéme place, 
« prennent avec ingénuité le premier rang, gton ne leur conteste 
a pas. Ceux-la méme qui administrent les intéréts généraux ne dédai- 
« gnent pas de s’enrichir comme de simples partieatiers. Nul ne sait 
-« étre pauvre, pas méme les riches. Le luxe croft avec la cupidité, et 
«ce débordement des godts partage le peuple en deux fractions qui 
« n’ont plus rien de commun : ceux qui jouissent de tout, et ceux 
@ qui ne jouissent de rien. Au lieu que dans les pays de vie publique, 
« i’honneur de prendre part aux affaires excite une généreuse ambi- 
« tion, et place au sommet de fa cité un glorieux contre-poids des 
« basses tendances de la nature humaine ; ici, chez les peuples de vie 
-« privée, rien n’arréte le cours du sang et de l'abjection. La cupidité 
« commence, le luxe suit, la corruption des meeurs achéve. 
L’alternative posée , laquelle de ces deux vies le christianisme 
développera-t-il dans les nations? La vie privée ou fa vie publi- 
-que? Ja vie égoiste ou la vie généreuse ? Que dit l'histoire? Quelle 
marche a suivie l'Occident chrétien , a partir du Bas-Empire jus- 
-qu’au seiziéme siecle? Qui a protégé l’enfance des temps barbares? 
Qui a béni la formation des monarchies chrétiennes , tempérées 
par le concours de ces assemblées nationales ow les évéques 
paraissaient a la droite des barons ? L’Evangile n’était-il pas toujours 
"ta élevant le petit, encourageant le faible, tendant toujours 4 trans- 
former l'esclave en serf, le serf en ouvrier, l’ouvrier en bourgeois ; 
‘préparant ainsi l’affranchissement des communes, préparant plus que 
cela, et soutenant l’humanité dans cette marche périlleuse, mais irré- 
sistible de la liberté? Tl est vrai qu’avec le seiziéme et le dix-sepliéme 


322 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


siécles de si belles traditions furent brisées par la monarche absolue 
qui entreprit de sélever seule sur les ruines de la noblesse et des 
libertés nationales. Mais alors que fit la nation francaise, cette nation 
élevée par l'Eglise? Incapable de supporter longtemps le régime du 
despotisme, elle se leva et redemanda fiérement son ancien droit public 
chrétien, celui qu’elle avait appris de ses évéques dans son enfance. 
Par malheur, |’entrainement révolutionnaire |’égara. Dans son amour 
pour l'avenir elle condamna et rejeta tout le passé, elle rejeta sa foi, 
elle rejeta I'Eglise, et cette fatale erreur est encore aujourd hai la 
source de nos douloureuses agitations. « Le christianisme ayant été 
« repoussé par une révolution mal conduite, ce mouvement si juste 
« dans ses causes n’a pu s asseoir aprés plus de soixante ans d’efforts, 

« attestant ainsi par ses chutes qu’il avait trop présumé de lui, et que 
« les peuples chrétiens, quoi qu’ils veuillent tenter, ne l’accompliront 
a jamais sans le secours de la foi qui les a faits ce qu’ils sont '. » Ce- 
- pendant les nations sont libres comme les personnes, et, sous la main 
de Dieu, maitresses de leurs destinées. Rien n'est donc encore irrévo- 
cablement perdu, parce que peut revivre Vantique alliance de l'Eglise 
avec les libertés nationales ; et le jour qui ressuscitera cette alliance 
sera seul le jour du salut. 

Tel est, dans un imparfait résumé, ce beau discours ot de grands 
regrets sont tempérés par de grandes espérances, et qui laisse |’ esprit, 
sinon sans inquiétudes, du moins sans découragement. Je ne veux 
point chercher ailleurs la doctrine politique du R. P. Lacordaire. 
Dans tout ce qu'elle a de capital, elle est ici. Les discussions sur Jes 
formes du gouvernement, sans étre piel inte & la politique chré- 
tienne, la touchent certainement moins que les principes fondamen- 
taux du droit public, et c’est surtout sur ce terrain qu'il fallait, qu'il 
faut encore réconcilier l’Eglise avec le siécle. Le P. Lacordaire n’‘a pas 
eessé, par sa cunduite et par sa parole, de travailler & cette récon- 
ciliation : c'est une grace et un honneur. 

Je le suivrai plus rapidement dans les efforts qu'il a faits pour ré- 
concilier I’Eglise et le siécle sur le terrain de la liberté de conscience 
et sur celui de l'égalité civile ou du progrés social. 

Il n’y a préjugeés et calomnies que le dix-huitiéme siécle n’ait ré- 
pandus contre la doctrine cathohque au sujet de la liberté de con- 
science. D’une part on a rejeté sur elle l’odieux de tout le sang qui coula 
depuis dix-huit siécles pour des causes de religion, et d’autre part on a 
déclaré que la liberté de conscience n’était pas une simple liberté 
extérieure ou civile, mais un affranchissement intérieur, |’affranchis- 
sement philosophique, le dégagement d’une Ame qui laisse les vieilles 


! Conférences de Toulouse, 6° conf. 


@ 





LE P. LACORDAMIRE A NOTRE-DAME. 523 


formes, en un mot l’indifférence en religion. A ces deux erreurs, pro- 
fondément enracinées parmi nous, le P. Lacordaire ne cessa d’opposer 
d’une part les traditions de la douceur évangélique, de |’autre !’inflexi- 
bilité de ja foi; au reproche d'intolérance, la doctrine de Ja tolé- 
rance civile; au systeme de |’indifférence en religion, !a doctrine de 
lunité religieuse. I] aborde nettement fa question : « Il est certain, 
« dit-il, que I'Eglise, en tant qu’Eglise, ne posséde pas le droit di 
« glaive matériel, qu'elle est fondée sur la persuasion , que la foi ne 
« doit pas étre arrachée par la violence’. » Mais, s’ilavance cette doc- 
trine qui est celle des plus grands saints et des plus grands génies 
catholiques, il venge I'histoire de l’Eglise en prouvant que Jes temps 
ladominérent plus d’une fois et lui imposcrent des conditions dont elle 
ne porte pas laresponsabilité*. Nansle Discours sur la loi de histoire, 
il oppose 4 la doctrine protestante ou rationaliste sur la liberté reli- 
gieuse, c’est-a-dire a la négation de l’autorité et de l’unité catholiques, 
les priocipes nouveaux universellement acceptés au dix -neuvieme 
siecle sur la liberté de conscience; « principes qui ne touchent en 
a rien au dogme, a la morale, au culte, 4 l’autorité de I’Eglise, et qui 
« n’ont pas enlevé un pouce de terre 4 la juridiction du pontife ro- 
« main *.» ll en appelle de la révocation de PEdit de Nantes, qu’il 
condamne avec l’indignation du monde entier, & des temps ov la foi 
catholique trouvera des serviteurs plus dignes de son esprit. Ces temps 
commencent déja : « La tolérance qui rejette le glaive, sans désarmer 
«la foi, s’introduit au fond des cceurs. On se lasse de s’exterminer 
a de part et d’autre sans profit pour Dieu ni pour les hommes, et le 
a jour arrive ou le genre humain recueilli, la main sur ses blessures et 
« l’esprit levé vers son Pére, n’attend plus que de la charité le triom- 
a phe de la vérité’. » 

Mais surtout entendons l’avertissement que nous donne cette voix 
chére et respectée. Elle venait de redire les victoires d’O’Connell, et 
nous révélait les nobles moyens par lesquels ce fils de l’Eglise avait 
tant obtenu pour I’émancipation des catholiques ; elle poursuit : « A la 
« persévérance dans la réclamation du droit, O'Connell ajoutait une 
« condition qui lui parut toujours d'une souveraine importance, c’é- 
« tail d’en étre un irréprochable organe ; et, & expliquer cette maxime 
« par sa conduite, on voit d’abord qu'il entendait que tout serviteur 
« de la liberté la voulat également et efficacement pour tous, non pas 
« seulement pour son parti, mais pour le parti adverse; non pas seu- 


‘ 7° conférence (De la Puissance coércitive de U Eglise). 
* Voir Hist. de saint Dominique, ch. v1 et suiv. 

> Voy. Discours sur la loi de (Histoire, -p. 29%. 
*Ibid., p. 308. 


324 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


« lement pour sa religion, mais pour toutes'; non pas seulement pour- 
« son pays, mais pour le monde entier. L’'humanité est une, et ses- 
« droits sont les mémes partoul, encore que leur exercice différe selon 
« I’état des mceurs et des esprits. Quiconque excepte un seul homme 
« dans la réclamation du droit, quiconque consent a la servitude d’un 
« seul homme, blanc ou noir, ne fit-ce méme que par un cheveu de sa. 
a téte injustement lié, celui-la n’est pas un homme sincére et ne mé- 
« rite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain. La 
« conscience publique repoussera toujours l'homme qui demande une 
« hberté excessive ou méme insouciante du droit d’autrui; car fa li- 
« berté excessive n'est plus qu'un privilége, et la liberté insouciante 
a des autres n'est plus qu'une trahison. » — « Oui, catholiques, en- 
« tendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la 
« vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la 
« demandez que pour vous, on ne vous Il’accordera jamais; donnez-la 
« ot vous étes les maitres, afin qu’on vous la donne ot vous étes es- 
« claves *.» Grandes paroles , auxquelles nous ne saurions rien ajouter, 
si ce n’est une priéreau Dieu qui tient les rénes des esprits, et qui seul 
peut les ramener, quand il lui plait, des voies de l’inconséquence et du 
déshonneur ! 

Je termine cette étude en rappelant ce que le R. P. Lacordaire 
a fait pour réconcilier le siécle avec |'Eglise sur le terrain du progrés 
social. Le caractére de notre siécle n'est évidemment pas le goat des. 
abstractions. Ce siécle est trés-peu porté aux disputes métaphysiques. 
En revanche, et c’est sa gloire, il s’est, plus qu’aucun autre temps, 
préoccupé des grands problémes sociaux, du progrés de tous dans la 
lumiére, dans la vie, dans l'aisance honnéte ; du paupérisme et de ses 
causes, des moyens de régiler plus justement les rapports du faible 
avec le fort, du pauvre avec le riche, de celui qui travaille avec celui 
qui commande et qui paye. Ces nobles et grandes préoccupations, si 
elles ont donné naissance 4 de folles utopies, ont multiplié d’autre: 
part les forces de l’intelligence et de la charité chrétiennes. Il ne faut 
pas voir exclusivement les excés de l’école socigliste et ces réves 
fantastiques éclos, parm quelques grandes vues, dans |’imagination de 
Saint-Simon et de Fourier. Tout notre siécle n’est pas la. Il est aussi 
dans mille institutions admirables, nées du méme souffle, mais dirigées 
oar le bon sens chrétien ; il est dans tout un monde d’espérances, de 
désirs, d’attentes, monde immense dont tous les grands cceurs de ce 


‘ Kst-il besoin de rappeler que par cette phrase : La liberté pour toutes les reli- 
gions, le P. Lacordaire entend seulement: « le respect de tous les cultes qui ne 
« sont pas immoraux, » comme il s’en explique lui-méme plusieurs fois. Voy. 
le Discours sur la lot de U'Hist., p. 291. 

2 Oraison funébre d'0’ Connell. 





LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 3525 


siecle sont citoyens; il est aussi et surtout dans la préoccupation 
particuliére oi vivent les Ames de ces grandes questions et de ces gé- 
néreuses recherches. Ici encore la parole du P. Lacordaire devait donc 
éviter deux écueils : il fallait craindre de flatter les utopies; il fallait 
-craindre, si je l’ose dire, encore plus de décourager les généreux 
élans. Surtout il fallait respecter, en les combattant, des erreurs nées 
cette fois d’ambitions généreuses et souvent méme de saintes aspi- 
ralions. 

Cette voie droite et sire, le P. Lacordaire l’a conslamment gardée. 
Qu'on relise les conférences de l'année 1845 réunies sous ce titre : 
Des effets de la doctrine catholique sur la société, et spécialement celles 
qui traitent du droit, de Ja propriété, de |’autorité, de la famille, de 
l'association ; partout on trouvera également défendues les saines tra- 
ditions du droit social et les légitimes espérances du progrés. La Con- 
férence qui défend le droit de propriété réfute plus particuli¢rement la 
principale erreur de certaines écoles socialistes et démontre que |’or- 
ganisation d'nn Etat dans lequel la répartition des biens selon les ca- 
pacités succéderait au droit de propriété serait le théatre de la plus 
affreuse et de Ja plus intolérable des tyrannies. Mais, tout en combat- 
tant de tels dangers, qui sont vraiment ceux de nos jours, |’orateur se 
garde de la violence et de l'injure envers des illusions souvent sceurs 
de la miséricorde. J’aime alors ses calmes et sages paroles : « Je com- 
« baltraices objections, messieurs, sans manquer d’égards pour ceux 
« qui sen préoccupent; car, au milieu des maux qui sont le résultat de 
« la diminution de la vérité et de Ja charilé sur la terre, il est naturel 
« de rencontrer des hommes assez dévoués pour en souffrir, assez ingé- 
« nieux pour en chercher le reméde, mais trop peu éclairés pour ne pas 
« § égarer dans les combinaisons de leur esprit. D’autres, qui n’ont pas 
« davantage la vérilé, s'inquiétent moins du sort de leurs semblables, 
« et passent avec indifférence & cété des grandes questions : je préfere 
-« les premiers, et je combats leurs erreurs, en y respectant, toutes les 
« fois qu’il est possible, les illusions du dévouement'. » 

Le P. Lacordaire ne se borne pas 4 réfuter les fausses doctrines so- 
ciales ; ilen suit, il en découvre la racine dans le coeur humain : « C’est 
« gue, la propriété étant le souverain bien de ceux qui n’ont pas en- 
« tendu cette parole : Bienheureux les pauvres, il s’ensuit que les 
« révolutions antichrétiennes doivent (ét ou tard se résoudre en un 
« bouleversement de la propriété*. » A un: mal si menagant, quel sera 
le reméde? Celui qui releva l’ancien monde de ses effroyables ruines, 
celui qui guérit les plates des esclaves et vint allamer sur la terre les 


‘33° conférence. (De l'influencede la société catholique sur le droit de propriété.) 
* Préface aux Considérations sur le systéme philosophique de M. de Lamennais. 


52%6 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


flammes d'un inextinguible amour : Jésus-Christ, Jésus-Christ seul! 
C’est en vain que la philanthropie sincére prétend se passer de Dieu. 
Plus elle descendra profondément dans l'abime des miséres humaines, 
plus elle sentira nécessaire, contre le froid des ténébres et du déses- 
poir, le secours du Roi éternel des pauvres. Dans |’impuissance ov elle 
se verra de soulager efficacement les angoisses de l'homme et de cal- 
mer son ceeur, sa générosité méme et son dévouement Jui seront un 
supplice. Alors elle reviendra sur ses pas et ne voudra plus retourner 
au combat de la charité contre la misére sans apporter aux 4mes le 
nom de Jésus-Christ, ce sacrement de |’éternelle consolation ! 

Quant aux rois paiens de Ja fortune, quant a ceux qui dévorent la 
terre comme un festin et qui, ne comprenant plus rien & Jésus-Christ, 
n’en ont vaguement retenu qu’une parvie qu’ils retournent, défigu- 
rent, et s’en vont ensuite répéter stupidement par le monde: « flv 
« aura toujours des pauvres! » quant 4 ces hommes qui passent leur 
vie 4 décourager le monde d’un avenir meilleur, qui, par le scandale 
d’une prospérité impie, ont séduit l’esprit du pauvre et lui ont jeté 
dans le coeur la passion de la jouissance, puisque enfin jouir, c'est le 
bonheur! quant & ceux-la, ils ignorent la profondeur des abimes que 
leur propre fortune creuse sous leurs pas. Quand |’abime s’ouvrira, tls 
s'étonneront de l’immensité de leurs maux. Des ténébres sanglantes 
auront obscurci l’éclat du festin, et, dans l’ivresse d'une orgie & peinc 
interrompue, ils demanderont ce qui trouble Balthazar. Mais une voix 
claire comme la justice de Dieu leur dira : « Jésus-Christ avait fondé la 
« propriété du pauvre, sa dignité et sa béatitude; vous avez altéré 
« toutes les trois. Vous avez diminué la propriété du pauvre par lac- 
« croissement de la propriété incrédule plus ou moins retournée a 
‘« l’égoisme paien , vous avez dimiaué la dignité du pauvre en attaquant 
« Jésus-Christ qui en est la source ; vous avez diminué la béatitude du 
« pauvre en lui persuadant que la richesse est tout, et que la félicité, 
« fille de la Bourse, est cotée et parafée au grand livre de la dette pu- 
« blique : vous en recueillez les fruits’. » 

Puissent du moins ces jours, si la colére de Dieu en laissait grandir 
la menacante aurore, puissent ces jours n’étre pas cette fois une inu- 
tile lecon, et, contre l’indifférence coupable des hommes d'argent, 
contre les réves impuissants de la pure philanthropie, donner naissance 
parmi nous & une nouvelle science sociale, 2 une nouvelle économie 
politique, dont le premier maitre sera Jésus-Christ, et qui n’aura pas 
rejeté follement les inspirations de I’Evangile. 

Telles sont les doctrines que le R. P. Lacordaire a laissées dans nos 
coeurs; tels sont les efforts qu'il n'a cessé de faire pour ramener la 


1 o° conférence. 





LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. a.) 


lumiére chrétienne dans les idées, dans les recherches, dans les inspi- 
rations de l’esprit moderne, pour réconcilier le siécle avec l'Eglise et 
le sauver des tempétes en le recueillant dans cette nef immortelle. 
Apologiste d’une doctrine tmmuable, il a su la faire aimer d’une géné- 
ration pleine d’inquiétudes, d’agitations, d’attentes sans fin; il a 
élevé devant nous le monument de la patx 4 venir : ce sont les élo- 
quents ouvrages dont la diffusion une fois de plus renouvelée a été 
occasion de cet écrit. Le cher et illustre maitre nous parle encore 
dans ses livres. Il y continue le grand effort gu’tl a recu de Dieu ta 
mission d’accomplir : il y est toujours cette voix 4 laquelle répondent 
deux voix : une voix du temps et une voix de I'Eternilé. Si les échos 
de Notre-Dame n’apportent plus ses accents & nos oreilles ravies, les 
échos de Soréze nous rediront souvent encore qu'il pense a nous, qu'il 
combat avec nous, qu'il travaille pour nous. Il sentira que les déclins 
qu'il nous a tant de: fois prédits, malgré lui, respectent son front, et 
qa'il nous doit, aprés les bralants éclats de 1’été, les trésors plus di- 
vins d'un fécond automne. Et, si l"heure venait de la fatigue aprés tant 
de travaux, j’ose croire que nous le soutiendrions longtemps encore 
par la jeune ardeur de notre admiration et de notre amour. Permet- 
trait-il alors & des voix dont il sait |a respectueuse et filiale liberté de 
lui crier hardiment courage? — Oui, courage! cher et vénéré Pére, 
courage! car longtemps encore nous aurons besoin de vous ! 

Pour nous, qui fimes les auditeurs de la parole, auditores verbi, 
ressemblerons-nous a cet homme de néant dont parle l’Apétre, qui, 
un instant, « a considéré dans le miroir le visage de sa naissance, et 
« sen vas oublier lui-méme, » fasciné par la niaiserie des distractions 
habituelles? Consideravit se, et abiit, et statim oblitus est‘... Ou bien, 
frappés par le glaivedela parole jusqu’au ceur, deviendrons-nous de vé- 
rtables ouvriers de progrés et de justice, selon l'appel du texte saint: - 
Estote autem factores verbi et non auditores tantum*. Si forte que soit 
la voix qui s‘efforce de conjurer de menacauts malheurs, pour une 
telle ceuvre est-ce assez d'une voix? Et, si grand que soit le coeur 
quia voulu réconcilier le siécleavec \’Eglise, pour un si grand ouvrage 
est-ce assez d’un coeur? Combien sommes-nous de jeunes hommes 
décidés & continuer, codite que codte, une si sainte entreprise ? 
Je parle & mes jeunes fréres, & ceux que j'ai vus et aimés, il ya dix 
ans, au pied de la chaire de Notre-Dame. Nous étions unis alors, 
nous nous connaissions. On savail ot se retrouver. On vivait de géné- 
reuses espérances, de courageuses résolutions. Pourquoi |’inévitable 
dispersion du temps et de la vie glacerait-elle en nous ces saintes 


' Epitre de S. Jucques, ch.1. 
* Epitre de S. Jacques, ch. 1. 











328 LE P. LACORDAIRE A NOTRE-DAME. 


{lammes? Partout l’ceuvre est encore possible, partout elle est sacrée- 
entreprise avec un cceur sincére, vraiment filial pour Dieu, vraiment 
fraternel pour les hommes, partout elle sera bénie. 

L’avenir est menacant, je le sais. Il faut grand coeur pour marcher 
droit quand la lumiére tremble : je le sais encore et je le sens. Mais. 
d’abord pour nous, chrétiens, il est une lumiére qui ne vacille ni ne- 
s'éteint jamais : la sainte lumiére de la foi et de la piété. Tirons de Ia. 
notre courage, et retrouvons aux pieds de Dieu le secret d'un durable 
enthousiasme. Laissons dire les apdétres du découragement. ll y a des 
gens par le monde qui décourageraient, s'ils le pouvaient, jusqu’aux. 
vertus du ciel. Espérons et travaillons. Devenons forts contre les ob- 
stacles du dehors, forts aussi contre nous-mémes et contre |’entraine- 
ment de nos ardeurs. Qu’on puisse dire de nous : Ils défendent avec 
passion de sages doctrines. Travaillons 4 I'union, & la paix, & l’extinc-- 
tion des vieux préjugés, des vieux malentendus. Quand ces odieux. 
fantémes s’évanouiront-ils pour laisser 2 découvert le visage de la 
sainte Eglise ? Ceux qui a cette heure méme lui préparent un nouveau 
calvaire ne |’ont jamais approchée, ne !’ont jamais connue! Ne com-- 
prenez-vous pas que tout est la? « Ils ne savent ce qu’ils font! » 

Recueillons entin les enseignements du passé. Surtout croyons 4 la 
parole. Spectateurs de ses plus purs et de ses plus éclatants triomphes. 
ne soyons point ingrats envers elle. Demeurons les amis dévoués, les. 
amis obstinés de la parole libre! Voyez & nos portes les ennemis de 
l’Eglise outrager et violenter effrontément la liberté de la parole. C’est 
donc qu’ils la craignent? c’est donc qu’elle nous servirait? Plus ils la 
veulent mensongére et avilie , plus nous la devons vouloir sincére, sa- 
chant qu’elle seule-a le secret des cceurs, qu'elle seule dispose des. 
dimes, et que remettre le sort de la vérité en des mains de fer, ce n'est. 
que manque de foi et illusion d’ame lache. 

Aujourd’hui, plus que jamais, n’attendons rien que de la pure prédi-. 
cation de l’Evangile, et gravons dans nos cceurs ces paroles qui ont 
comme |’accent d’une prophétie : « Les révolutions modernes, étant 
« doctrinales, ne finiront pas, comme celles de l’antiquité, par an. 
« homme ou un accident, elles ne finiront que par une doctrine’. » 


L’abbé Henar Penuryve. 


‘ Conférences de Notre-Dame, 60° conférence. 





LE FILS NATUREL 


CONEDIE PAR M. ALEXANDRE DUMAS FILS. 


Ceci n'est point un bulletin de théatre : nous n’en faisons pas, et, 
Si nous en faisions un, de quoi le remplirions-nous? Devons-nous ap- 
prendre 4 nos lecteurs qu’on donne au Paluis-Royal une piéce grave- 
leuse du nom de Marcassin, ou que les Variétés produisent tous les soirs 
une prétendue Revue, sous le titre de Ohé! les Petits Agneaux, énig- 
matique pour plus de trente millions de Francais ? Mais nous aimons a 
tater le pouls 4 la société moderne, et, comme symptéme, il n'y a rien 
de tel que les succés du théatre. M. Scribe, dans son discours de ré- 
ception 4 l'Académie francaise, soutenait qu’a défaut des documents 
et des récils on retrouverait l'histoire d'une nation dans la suite de ses 
comédies. J’estime lourde la tache du bénédictin qui pourrait étre 
chargé, dans mille ans, de reconstituer l'histoire de notre pays & )’aide 
du répertoire de la Comédie francaise, dans le cas! oi il aurait seul 
échappé au naufrage des bibliothéques; mais, & part tout paradoxe de 
circonstance, il est vrai de dire que le théatre refléte trés-fidélement 
les meeurs et les préjugés d’une époque, surtout lorsque, comme 
chez nous, il existe une fiévre de spectacle et une facilité de pro- 
duction en ce genre, proportionnée au gout de la nation. 

C’est a ce point de vae qu'il est bon de parler dans une Revue comme 
la nétre de M. Alexandre Dumas fils, et de son nouveau drame, le 
Fils naturel. 

Nous sommes témoins d’une étrange contradiction. Autrefois la 
question de la Comédie et des coméuiens était un sujet de ma- 
laise moral au sein de la société francaise. Le théatre, objet d'une 
proscription religieuse sans restriction, s’élevait acété de l'église et 
bravait ses censures. Ce que l’on appelait les honnétes gens, c est-a-dire 
les sages selon le monde, sortaient d'un sermon de Bossuet od l'ana- 
théme était tombé sur la comédie, pour aller entendre les vers de 
Racine déclamés par la Champmesté. On avait sur cette question deux 
morales et pour ainsi dire deux existences. Aujourd hui l'histoire de 
linterdiclion du thédtre en France est mieux connue, et les directions 


330 LE FILS NATUREL. 


auxquelles les chrétiens obéissent sont plus sires d’elles-mémes. On 
apprend, dans la belle Vie de M. Ohher, par M. l’abbéFaillon, comment 
les curés de Paris s’avisérent un jour de rechercher dans la collection 
des conciles la sentence d'un synode particulier, appliquée a des dés- 
ordres du paganisme, pour en faire une régle générale, et, la Théo- 
logie morale de Villustre cardinal Gousset 4 la main, on sait en quoi 
consiste l’opinion saine, modérée et pratique de lEglise universelle 
sur les spectacles. Par ce moyen, Jes gens du monde n’hésitent plus 
sur le réglement de leur conduite, et les personnes que des circon- 
stances, souvent bien indépendantes de leur volonté, ont lancées dans 
la profession (héatrale, se voient ouvertes les ressources et les con- 
solations de la vie chrétienne. 

En méme temps, les hommes de théatre aspirent plus que jamais 4 re- 
jeter loin d’eux la réprobation quia jusqu’ici pesé sur leur état. Ce ne 
sont plus des comédiens, ce sont des artistes. La constitution primitive 
‘de l’Institatleur avaitréservé une section dans la classe des beaux-arts : 
ils trouvent injuste qu’on leur ait retiré cet honneur qui les faisait 
asseoir & cété des maitres de la littérature et de la science. Ils récla- 
ment, avec l’admiration pour leur talent, la considération pour leurs 
personnes. Pourquoi ne compteraient-ils pas, comme les autres, au 
nombre des péres de famille respectables, des méres exemplaires et 
méme des citoyens utiles? Je connais un homme excellent qui, par 
philanthropie et par amour de l'art, s’est fait l’apétre de la réhabili- 
tation des comédiens. 

Dans des circonstances aussi favorables, ot |l’Eglise se montre indul- 
‘gente et la société impartiale, il semble que les comédiens devraient 
veiller les premiers sur ce qu’ils jouent, et, en repoussant les occasions 
de scanidale, aider & I’établissement de la considération qu’ils récla- 
ment. Des comédiens honnétes ne devraient vouloir qu'un théatre 
épuré, et pourtant jamais il n’a alteint parmi nous 4 un tel degré de 
dévergondage. On ne demanderait pas mieux que d’effacer la ligne de 
démarcation qui séparait autrefois les comédiens des autres hommes, 
et c'est le thédtre lui-méme qui se replonge volontairement dans 
Pignominie. 

Je m’explique : Moliére suffit pour établir les torts de l’ancien théa- 
tre. Toute la délicatesse du siécle de Louis XIV n’a pu parvenir & dis- 
tinguer la bouffonnerie des gravelures. La lecture du vieux répertoire 
est plus qu’inquiétante et la représentation en est souvent odieuse. Un 
se plait méme A croire aujourd'hui que des libertés qui faisaient rire 
nos péres seraient insupportables 4 la chasteté de nos oreilles, et je 
ne nie pas qu’a la fin du siécle dernier, & ’époque méme des saturnales 
philosophiques, le théatre accepté par Jes honnétes gens, le théatre 
d'Andrieux et de Colin d’Harleville, par exemple, ne s’acheminat vers 


LE FILS NATUREL. 531 


un résultat aussi satisfaisant ; mais nous en avons bien rappelé. En fait 
de mots, j’en ai entenda comme je plus impudent farceur de la foire 
Saint-Germain n’en aurait pas risqué, et en fait d’action et de scénes, 
en fait de personnages surtout, le théatre s’avilit chaque jour da- 
vanlage. 

Je ne me fais pas l'apologiste de la morale propre 4 notre ancienne 
comédie. Pour ne parler que des chefs-d’wuvre, le Tartufe et l’Avare 
me choquent également; au fond c’est un triste moyen de se di- 
vertir. Mais, au moins si Je théatre d’autrefois a peint d’une maniére 
quelquefois sinistre le désordre et la corruption des classes hon- 
nétes, il n’a pas été chercher ses modéles jusque dans la fange sociale, 
ila écarté le spectacle des fautes qui sont des crimes aux yeux de la 
religion. Jamais l’adultére o’y est avoué'; jamais la prostitution ne se 
montre au grand jour. La baronne de Turcaret, le personnage le plus 
risqué du vieux répertoire, peut fort bien s’étre moquée jusqu’au 
bout de son ridicule adorateur, et avoir accepté ses dons sans les 
avoir payés du prix de son honneur. A cété du monde ou les scan- 
dales de l’adultére servent de théme habituel & la médisance, Céli- 
méne, le type le plus franc de la beauté sans coeur et sans principes, 
est pourtant une femme libre de tous liens et & laquelle un galant 
homme peut offrir sa main sans compromettre sa considérajion. De ce 
coup d’ceil rétrospectif, j'excepte, comme on peut bien le penser, le 
Mariage de Figaro, cette piece célébre n’étant que la prophétie du 
théatre actuel et l’anticipation de son infamie. 

Et encore il reste, sous un seul rapport, au Mariage de Figaro Jui- 
méme, un certain degré d’innocence, en comparaison de ce qu’on ose 
montrer aujourd'hui. Les sens*y triomphent, le mariage y est honni, 
la batardise glorifiée : tout craque, dans la pensée de|'écrivain comme, 
autour de lu), dans |’édifice social; mais l’intérét n’y est pas encore 
divinisé : on n’a pas encore inventé la morale de l’argent. Si Chérubin 
s’occupe trop de sa marraine, il pense aussi 4 la gloire, et l'esprit 
peut encore se reposer sur quelque chose de noble et de pur. Mais 
combien Beaumarchais n’est-il pas aujourd’hui dépassé! Ce dernier 
progrés, M. Alexandre Dumas fils !'a incontestablement accompl!. Les 
auteurs qui font des piéces comme le Fils naturel ressemblent aux 
Harpies : ils souillent tout ce qu’ils touchent. 

Pour arriver & ce point, il a fallu bien des complicités : laissons ce 
qui revient aux gouvernements, aux administrations dans la respon- 
sabilité du mal; ne parlons pas méme des auteurs dramatiques, affa- 


‘fl faut mettre a part Amphytrion, piece mythologique empruntée a Plaute. 
Le choix de ce sujet par Molitre est un chapitre important de l'histoire de la 
royauté au dix-septiéme siecle. 


302 LE FILS NATUREL. 


més de succés a tout prix. Contentons-nous de citer & la barre de 
notre jugement les deux principaux ordres de coupables, les acteurs 
et les spectateurs. Je dis, pour les acteurs, qu'il est insensé de leur 
part d’avoir accepté pour eux-mémes une souillure inconnue aux 
anciennes planches; je leur dis qu’il est absurde d'aspirer a l’es- 
time publique et de forcer de malheureuses femmes , leurs cama- 
rades et souvent les compagnes Iégitimes de leur existence, 4 porter 
sur le théatre les livrées de l’adultére et de la prostituuon. C’est bien 
assez pour une pauvre jeune créature de vaincre les scrupules de la 
modestie et les répugnances de Ja pudeur jusqu’a s’offrir, avec le fard 
en partie pour vétement, aux regards d'une foule irrespectueuse : au 
moins, dans l’ancien répertoire n’avait-elle 4 représenter qu'une jeune 
file pure, une femme classée; il n’y a pas jusqu’a la servante qu elle 
jouait qui n’eut le droit de lever la téte : aujourd'hui on |’oblige a tra- 
verser la scéne, avec la marque du vice imprimée sur le front, soit 
qu’elle sorte du crime, soit qu'elle y retourne. Je le répéte, cet abais- 
sement solidaire des comédiens offre un contraste insensé avec leurs 
prétentions actuelles. 

Les spectateurs ne sont pas moins coupables : ce serait 4 eux a 
faire justice de l’insulle qu'on leur inflige en leur présentant des ta- 
bleaux éhontés. Dans le siécle dernier, quand la corruption eut atteint 
le coeur de Ja société, et que, pour satisfaire l'imagination blasée d’un 
prince du sang, Collé risqua le premier Ja comédie de I'adultére, les 
femmes du monde, entrainées par le torrent, qui voulaient s amuser 
au spectacle de la Vérité dans le vin, se rendaient dans une salle se- 
créte, et du fond de leurs loges prétaient I'ceil et l’oreille a la comédie, 
avec un masque sur le visage. Aujourd'hui c’est A découvert que des 
meéres de famille vont dans de grandes loges assister au triomphe de 
la prostituée, et laissent tomber les larmes que lui arracheat les der- 
piers hoquets de Marguerite Gautier (\'héroine de la Dame aux camel- 
lias), sur des toilettes scrupuleusement imitées des femmes entre- 
tenues. Auprés d’elles l’honnéte homme vient satisfaire sa curiosité; 
il éprouve un insatiable désir de voir cette piéce dont on parle tant, et 
il ne s'apercoit pas que par.sa présence, qui grossit la foule, il justilic 
le succés d'une spéculation immorale. On raconte qu’a | époque du 
Directoire, ot la pudeur du huis clos était inconnue aux débats de la 
justice criminelle, M. Bellart, ayant & plaider dans une affaire de 
mceurs, s’adressant tout 4 coup aux dames, dont la curiosité avait 
rempli l'auditoire : « J’adjure, dit-il, toute femme qui a conservé un 
« sentiment de pudeur de quitter 4 V’instant cette salle. » Et aussitét 
les indiscrétes spectatrices se levérent et s'enfuirent. Que je voudrais 
qu’au jour d’exposition de quelque Marco et de quelque Diane de 
Lys, \a figure et la voix d’un Bellart se manifestassent tout & coup 





LE FILS NATUREL. 3ed 


dans un théatre ruisselant de parure et garni d’honnétes femmes dé- 
guisées en filles publiques! Il ferait beau voir l’effet dela pierre jetée 
dans |'étang. 

On me dira qu'il n’y a, dans la derniére piéce de M. Alexandre 
Dumas fils, ni Marco ni Marguerite Gautier, et que nos considérations 
morales ne sont pas de saison. Mais ce jeune écrivain a cela de trés- 
remarquable, qu’il a entrepr is la -réhabilitation des trois ignominies 
domimantes, la prostitution, l’adultére et l'argent. Les cing piéces de 
son théatre, la Dame aux camellias, Diane de Lys, \e Demi-Monde, \a 
Question d'argent et le Fils naturel ne laissent rien en dehors de la 
nouvelle morale, et la derniere de ces comédies me semble la clef de 
voite de I’édifice. Aprés l'avoir lue, je n' imagine plus ce qu'il aurait 
a produire encore sans tomber dans les redites. Ce dernier ouvrage, 
s'il n’est ni le plus intéressant ni le plus amusant de ceux qu’ila 
composés, est certainement le plus profond. Il en apprend plus que 
tout le reste sur l’entreprise de l’auteur. 

N’oublions pas que nous vivons dans le siécle des Mormons. Apres 
dix-huit cents ans de société chrétienne, & cété du cadavre pourri de 
lislamisme, on a pu voir des étres immondes s’autoriser de lambeaux 
de I'Ecriture sainte pour refaire, au mépris de la science, une fausse 
Révélation et précher ouvertement la polygamie. Les solitudes de 
l'Amérique se sont ouvertes aux adeptes de la nouvelle religion; 
peu sen est fallu que Union n‘inscrivit au oombre de ses 
étoiles celle qui brille d’un éclat sinistre sur I'Utah, centre de Ja mise 
eh pratique sur une grande échelle des réves impurs de Jean de 
Munster. Et qui gait si nous ne verrons pas dans un prochain délai 
s'accomplir, 2 la face du monde purifié par le sang de Jésus-Christ, 
cet immense scandale? Aux premiéres lueurs de la société euro- 
péenne, dans les foréts de Ja Thessalie, les Lapithes défendaient 
contre les Centaures les saintes lois du mariage; dans le dix-neuviéme 
sitele, il a fallu une raison politique, et non religieuse ou morale, 
pour que le gouvernement fédéral se décidat 4 attaquer la nouvelle 
Babylone, ow des prédications infames ont attiré toutes les dupes 
qu'elles avaient pompées dans la société européenne. La campagne a 
mal commencé, Jes Mormons sont pleins de confiance ; s1 la victoire 
leur échappe, ils ont la ressource de traiter avec le gouvernement qui 
hésite & les détruire, et ils pourront abriter longtemps encore, derriére 
les déserts, leur lubrique organisation. Voila ob en est le progrés de 
la civilisation et des Jumiéres. 

On n’aurait jamais cru que des conles grossiers comme ceux qui 
servent de base 4 |'évangile des Mormons fussent capables d’agir sur 
des hommes élevés dans le véritable Evangile et environnés de toutes 
les ressources de l’instruction ; mais le biblisme sans frein est une 


304 LE FILS NATUREL. 


telle cause de confusion, qu'il n’a pas été impossible 3 une secte aussi 
monstrueuse que celle des Mormons de se glisser au sein de la Babel 
protestante et d’y séduire une foule de misérables. Cheznous, au con- 
traire, la régle est encore assez sire et Je catholicisme assez fort 
pour (léjouer de pareilles tentatives. Aussi le Mormonisme n’a-t-il pu 
aborder directement la société francaise. Mais la concupiscence, comme 
disent les théologiens, qui est le premier et le dernier mot de toutes 
ces transformations, n'est jamais & bout de ressources: elle a des 
moyens d’attaque contre toutes les positions. Sous ce point de vue, je 
considére M. Alexandre Dumas fils comme un trés-habile propagateur 
du Mormonisme. II ne heurte de front aucun des principes; il emploie 
des détours et des tempéraments trés-remarquables. Sous prétexte 
de distraction et de divertissement, et sans autre ambition apparente 
que de faire des comédies appropriées & Ja peinture de la société 
actnelle, il prend sourdement & partie toul ce qui reste, au fond des 
cceurs atteints de corruption, de préjugés fondés sur Ja morale chré- 
tienne, et, par cette iniliation aux mystéres de Bélial, il déblaye le ter- 
rain: de maniére qu’apres avoir fait disparailre jusqu’aux ruines de 
I'édifice qui portail inscrit sur son frontispice les trois mots : Dieu, 

honneur et patrie, on en éléve un autre avec cette inscription : Prosti- 
tution, adultére et argent. Aux moyens prés,c’est du Mormonisme pur. 

Sila société des Mormons se perpétue, 11 n’y aura bientét plus, sur 
les bords du lac Salé, quand les premiers émigrants seront morts, que 
des enfants naturels. Le gynécée n’y étant qu'un lieu de prostitution, 
l’adultére est la loi de la Société; la maternité distincte s’efface, les 
lecons du foyer domestique passent 4 |’état de chimére, et la batardise, 
devenue leseul moyen de reproduction, est le signe distinctif de I’hu- 
manité: on arrive ainsi & un résultat plus fort et plus complet que 
lislamisme. Quant a nous, il nous reste encore des préjugés féroces et 
qui s’opposent au progrés. Nous sommes esclaves de la monogamie, 
et nous honorons la pudeur ; 4 cété de cela, le désintéressement nous 
séduit, au moins chez les autres, et nous nous faisons un type 
suranné d’un homme complet, fondant sa considéralion sur une pro- 
bité scrupuleuse, et faisant servir la vertu de sa femme & protéger la 
pudeur de ses filles. 

Maisce brave homme que nous révons encore est déja bien déborde. 
Premiérement, en quoi le monde actuel ressemble-t-il au type idéal que 
nous voudrions continuer a prendre pour modéle? L'acheminement vers 
la révolution qui doit faire triompher la doctrines des Mormons, c’est 
d’établir une réalité qui ne laisse place & aucune des vieilles chiméres. 
Sans doute, il y a encore plus de dix Justes dans Israel, puisque le feu 
du ciel ne tombe pas sur nous, et je suis méme de l’avis d’un illustre 
homme d’Etat qui répéte souvent qu’’ la méme heure il s’accomplit 











LE IILS NATUREL. 335 


dans le monde plus de bonnes actions que n’en imagine l’optimisme le 
plus indulgent. Mais, dans une société bien régiée, les bonnes actions 
ne doivent pas toutes rester secrétes, et les bons exemples ont besoin 
d’un certain degré de publicité. Pour cela, il faut que la société vrai- 
ment honnéte ne soit point dissoute; elle doit conserver une préémi- 
nence, dans la lutte ouverte du bien contre le mal. Mais comment ne 
succomberait-elle pas, quand toutes les institutions qui |’ont soutenue 
sont détruites ? | 

Un dernier appui |’étayait encore : on avait ’honneur du drapeau, 
Vhonneur du barreau et dela magistrature, on avait presque l’honneur 
de la pauvreté. C’est qu’on n’avait pas encore imaginé l’honneur qui 
aujourd'hui prime tout, l’honneur de la richesse. Je ne m’étonne plus 
que cette invention merveilleuse se soit d’abord annoncée comme une 
religion nouvelle : il n’en fallait pas davantage pour transformer le 
monde. Avec elle, le désintéressement n’est qu’une erreur, une faute, 
presque un crime : l'homme, courbé sur la recherche du lucre et 
acharné au bénéfice 2 tout prix, devient le seul qui obéisse 4 Ja des- 
lination de notre espéce, et qui serve utilement la cause ce I'humanité. 
La société n’est plus qu’un de ces banes de polypes qui s’élévent peu 
a peu du fond des mers du Sud et y interceptent progressivement la 
navigation. Un continent se forme des débris d'animaux qui ne font 
que produire et consommer. 

Dans la doctrine extérieure, cela s'appelle honorer le travail; dans 
le sanctuaire, le mot de l’énigme, c’est |l’acquisition 2 tout prix des 
moyens de jouissance. Lisez les économistes, ces troupes légéres du 
corps d’'armée saint-simonien: vous y voyez cheminer céte A céte le 
capital et le travail; mais, 2 mesure que le nuage se dissipe, on n’a- 
percoit plus que le capital qui jouit, et le travail son esclave. Vz vic- 
fis! Les maladroits ont tort, les heureux seuls meéritent la couronne ; 
il suffit seulement de se modérer dans les délices du triomphe : car 
«aprés tout, » me disait un grand homme, homme d'un rare esprit. 
au milieu des mélancolies de la digestion : « Aprés tout, nous n’avons 
qu'un estomac! » 

Cependant tout ne se fait pas a la fois, tout ne s’efface pas en un 
jour. Midas a beau changer en or tout ce qu'il touche; peut-étre ne 
parviendra-t-il jamais & supprimer les sentiments dont s’embarrasse 
encore la société tout en se perfectionnant : on n’abolira pas la passion 
exclusive de l’amour, le dévouement du sentiment maternel. Aussi les 
sages de la nouvelle école font-ils la part de ces excentricités génantes: 
lg admettent l’utilité des tempéraments; ils ne désespérent pas de 
reodre enfin possible et universelle cette modération d’Epicare qui n’a 
élé jusqu’ici que la satié(é des imaginations blasées. Méme chez les 
Mormons, on limite le nombre des femmes. C’est pour ne l’avoir pas fait 





306 LE FILS NATUREL. 


que Jean de Munster avait échoué ; mais MM. Scribe et Meyerbeer 
ont bien vengé : allez entendre le Prophéte. 

Car nous avons aussi le grand opéra, le théatre sérieux, organisé au 
profit des doctrines de l'avenir. ll serait méme bon de faire commen- 
cer les études par ces grandes impressions. Quoi de plus profitable, 
par exemple, que la Bénédiction des poignards dans les Huguenots, des 
mémes auteurs? On dit d’abord que c’est de la trés-belle musique, et rien 
n'est plus innocent que I'émotion musicale! Quand le jeune homme a 
été bien préparé par des livres moins crus que celui dont M. Albert de 
Broglie présentait derniérement |’éloquente réfutation, quand la jeune 
personne a appris l’histoire -de France dans les livres de M. Lamé- 
Fleury (de quoi s’avise donc !’inquisition romaine de mettre & l’index 
un si précieux instituteur?) on va écouter en sireté de conscience 
la Bénédiction des poignards, et Von en revient bien convainca au 
fond de l’4me, d'abord que, la veille de la Saint-Barthélemy 1572, tous 
les moines de Paris se réunirent pour bénir les poignard des assas- 
sips, et ensuite qu’ils accomplirent cette belle cérémonie en vertu de 
leur institution, parce que notre religion nous enseigne, a nous autres 
catholiques, & verser en trahison le sang de nos adversaires. On excite 
ainsi les bons sentiments contre la seule cause capable de les soutenir 
et de les diriger. 

Mais tout cela n’intéresse que le dehors, et jen’en parle que comme 
d’une préparation ulile : allons au fond des choses, et sur la route, 
j’en suis bien faché, nous allons rencontrer encore l’auteur des pa- 
roles du Prophéte et des Huguenots. Nous sommes convainen que 
M. Scribe a écrit sans mauvaise intention ces deux ouvrages; il cher- 
chait }’effet dramatique et il l’'a rencontré. Les opinions n’y sont 
qu’un accessoire et elles trouvent leur excuse dans |’éducation philo- 
sophique de l’auteur. Quand il s’agit, au contraire, du petit théatre 
de M. Scribe, de celui qui trés-légitimement a répandu sa renommée 
dans le monde eytier, je considére sa responsabilité morale comme 
beaucoup plus grave, et pourtant je suis prét 2 déclarer qu’en com- 
paraison de M. Alexandre Dumas fils M. Scribe est, non-seulement up 
poéte idéal, mais encore un moraliste admirable. En prenant son 
temps pour modéle, peut-étre n’a-t-il cru que ramener la comédie & la 
peinture du vrai. On était las du triomphe éternel de la petite fille 
qui, en suivant les inspirations de son cceur, en sait plus long, en fait 
de bonheur intime, que ses graves et judicieux parents. C’est ainsi 
que, sous le nom de Mariage de raison, M. Scribe a justitié le mariage 
d’intérét. Le monde de la Bourse d’alors, qui n’était qu'une créche en 
comparaison de la virilité actuelle, battit des mains avec enthousiasme, 
et depuis lors on a vu, par un progrés incontestable de la raison, des 
filles sages et bien élevées désespérer un amour pur (mais sans che- 


LE FILS NATUREL. 337 


vaux), et préférer la recherche d’un malotru, parce qu'il ‘avait des 
chevaux. 

Vingt ans se sont écoulds, etle siécle a marché. Paris n'est plus le 
méme; un luxe efiréné sen est emparé sous toutes les formes. Un 
cosmopolitisme équivoque a balayé les débris de l’ancienne société; les 
vienx habitants, chassés de loyer en loyer, quittent la place : quelle 
influence veut-on qu‘ils conservent lorsqu'on les voit apparaitre de 
loin en loin, donnant six semaines au séjour qui employait la moitié 
ile l'année, condensant en quelques soirées ou |’on s élouffe les rap- 
ports multipliés d'autrefois, remplacant les amis par les connais- 
sances, sans lien, sans suite, saus aucune des babitudes qui rendent 
possible une domination intellectuelle? Mais qu’importe 4 la cité 
bruyante et incessamment renouvelée ? Le marché des juuissances 8’y 
étale sans mesure et sans pudeur. Les enrichis du jour poussent les 
rainés de la veille; il n'y a pas plus de durée pour les existences opu- 
lentes que pour Jes appartements des hétels garnis. II faut des spec- 
tacles & cette cohue de gens de toute sorte et de toute origine, bour- 
siers et Russes, courtisanes et princesses, qui ménent la vie 4 grandes 
guides. M. Alexandre Dumas fils est l’auteur en crédit auprés de ce 
monde bruyant et taré; il le sert selon ses goats. 

Je ne lui fais pas un reproche d’avoir choisi le Fils naturel pour su- 
jet de sa nouvelle piéce ; de ces situations pénibles ot I’homme porte 
la peine de fautes qui lui sont étrangéres, un auteur bien imspiré 
pourrait tirer plus d'un drame plein d'intérét. La donnée méme que 
M. Dumas a choisie, considérée & distance, a quelque chose de frap- 
pant et gui préte a l’émotion. Une jenne fille séduite s’est vue aban- 
donnée par le pére de son fils : ce pére a rejeté sa victime pour con- 
tracter up mariage avantageux. La mére, tout entiére aux devoirs que 
sa faute lui imposait, s'est dévouée 4 l'éducation de son fils; elle en a 
fait un homme distingué, et c’est quand ce paria s’est fait une place 
honorable dans le monde par son travail et ses talents, que son pére. 
malheureux dans une union de pure convenance, aspire & reprendre 
vn titre dont son ambition peut tirer un large profit. Mais le j jeune 
homme, en voyant succéder un accueil empressé au dédain et a l’a- 
bandon qui ont pesé sur ses premiers années, repousse une adoption 
intéressée qui ne peut rendre I'honneur & sa mére, el qui n’apporte 
dans son propre coeur aucun soulagement & des blessures immeéritées. 
J'ai bien quelques doutes sur la moralité absolue de cette donnée, 
quand je la considére au point de vue du pardon chrétien; mais il ap- 
partient a l’auteur dramatique de me fa faire accepter, en justifiant 
par son habileté la fierté de la mére et du fils. C’est seulement par la 
noblesse des sentiments qu’un drame fondé sur cette donnée hau- 
taine devrait se soutenir au (héatre. 








338 LE FILS NATUREL. 


M. Dumas fils ne |’a point entendu de Ja méme facon, et peut-étre 
c'est pour avoir voulu faire une comédie au lieu d’un drame. Mais une 
comédie sur un pareil sujet, il y a de quoi glacer le coeur. Rassurons- 
nous : la comédie n'est que l’accessoire dans la piéce de M. Dumas, 
ct le drame y domine. 

L’auteur aura peut-étre sauvé les difficultés de son sujet par la 
grace du style etles séductions de la poésie? Mais la piéce est en prose, 
et quelle prose! ce n'est certes pas celle de |’'Avare ou da Bourgeois 
yentilhomme; ce n’est pas méme celle de M. Scribe. On en a produit 
ailleurs quelques échantillons : en voici un, 4 peine croyable, si on ne 
le trouvait imprimé. Un confident de la mére abandonnée, son ancien 
camarade d’enfance, lui raconte les difficultés au milieu desquelles il a 
complété ses études 4 Paris et préparé sa carriére : 

« Moi, je faisais mon droit a Paris, avec soixante-quinze francs par 
« mois pour tout potage, tirant le diable par la queue, ne mangeant 
« pas tous les jours, mais croyant & l’avenir, ce pAtissier fantastique 
« qui vous fait sauter par-dessus le présent, en vous montrant les ga- 
« lettes qui vous cassent les dents quand on les mange. » 

C’est textuel; et ne croyez pas que M. Dumas fils écrive ainsi par 
impuissance, c’est par systéme. I! a la prétention d'étre vrai, ou, comme 
on dit dans le jargon d’aujourd’hui, d’étre réel. Le monde pour le- 
quel ij travaille, parlant & peu prés aussi mal qu'il agit, s offenserait 
d’un langage trop soigné : il aime 4 se mirer dans son auteur, et c'est 
la, pour le fond comme pour la forme, le secret des succés de 
M. Dumas. ; 

A des gens compromis, il ne faut montrer que des gens compromis 
comme eux : de | l’atteinte volontairement portée a tous les caractéres 
du drame. Depuis le premier jusqu’au dernier, c’est de la porcelaine 
de rebut ot chaque piéce a sa tare. Enumérons jes personnages, et 
nous admirerons l'habileté de M. Dumas fils. 

Comme de raison, le pére est abominable: pas une fibre ne remue 
dans ce gastéropode ; il est aussi bas et aussi plat dans le prologue, 
quand il abandonne sa maitresse et son fils, que quand, vingt ans apres, 
il courtise ce fils devenu un personnage influent. Ce pére selon la 
matiére n’a ni cceur ni esprit; mais c’est & peine si l’auteur Jui préte 
un ridicule: il est riche, il a bien mené la vie, il n’a besoin de per- 
sonne. On voit qu’aux yeux du monde il posséde toute la considéra- 
tion, ou plutét (pour nous servir de l’expression anglaise, appropriée a 
notre décadence morale) toute la respectabilité qu'un homme pent dési- 
rer. (est 1a un grand point; il ne faut inquiéter personne, les gens 
qui ont argent moins que les autres. M. Dumas s’assure ainsi le saf- 
frage des stalles et du fond des loges. 

Ce digne capitaliste a pour mére une marquise, mais une marquise 


LE FILS NATUREL. 359 


de raccroe. Elle était noble, elle a épousé un entrepreneur; et, ce mari 
mort en la laissant riche, elle a repris le nom et le titre de sa propre 
famille. Cela se dit dans les moments od l'on se fache, et quand (pour 
employer une expression illustre) on lave son linge sale en famille. Mais 
ce qui se dit dans le particulier et par colére ne transpire pas au dehors. 
La fausse marquise marche de pair avec les ttrés de bon aloi; son 
impudente usurpation ne lui cause aucun désagrément extérieur. C’est 
bien entendu, pour une salle ou, suivant les us et coutumes de la 
société moderne, sur les gens qui se pavanent au premier rang, il 
ne s’en trouve pas un sur cing qui porte son vrai nom. Du reste, comme 
la marquise est la seule qui prétende défendre les lois de la famille, il 
va sans dire qu’elle accumule tous les ridicules sur sa personne et 
qu’elle a droit & tous les mépris. 

Cette fausse marquise a pour frére un vrai marquis, pair de France 
(la scéne se passe sous le dernier régne), le raisonneur en titre dans 
la piéce. 1] tient le langage de la morale, il est sans préjugés ; 11 se pas- 
sionne 4 la premiére vue pour son petit-neveu le batard: c'est le sage 
par excellence. Et veut-on avoir une idée de sa sagesse? « Comment, 
« Jui dit son neveu, vous allez me faire de la morale aprés la vie que 
« VOUS avez eue? » — Le marquis: « Moi, mon cher, je n’al pas & me 
« reprocher d’avoir jamais compromis une femme ou déshonoré une 
« fille. Je n'ai heureusement rencontré que des personnes qui avaient 
a pris leurs précautions avant de me connaitre. Je n’ai eu que des 
« amours de table d’héte. J’ai mangé du plat que me passait mon voisin 
« de droite, je l’ai passé & mon voisin de gauche, et je suis parti. »— 
Il faut demander pardon aux lecteurs du Correspondant; mais, 81 je ne 
citais pas, qui pourrait croire & une pareille morale ? Suivant ses prin- 
cipes, le commencement de la sagesse, ce n’est point la crainte de 
Dieu, c'est la débauche. 

Le pére sans entrailles a été puni dans son intérieur légitime : sa 
femme |’a trompé, et elle ne disconvient pas que sa faute prolongée 
l'a jetée dans quelques inquiétudes. Mais il faut y mettre fin, et, comme 
cest une personne sensée, elle régle ses comptes avec son ancien 
complice en lui renvoyant ses lettres et en lui redemandant son portrait. 
Je ne parle pas ici de I’étrange intermédiaire qu’elle choisit, de but en 
blanc, chargeant un jeune homme qu’elle a rencontré sur la grande 
route et auquel elle destine aussitét sa niéce, de son message et ce sa 
réclamation : cecin’est qu’absurde, et dans son systéme M. Dumas fils 
aurait bien fait de l’éviter. Mais ce qu'il y a de caractéristique, c'est la 
tranquillité avec laquelle cette femme porte le souvenir de sa fante : 
Mal passé n'est qu'un songe. Rendue raisonnable par lage, elle a 
étendu elle-méme I’ éponge sur la trace de ses passions ; et qui des fem- 
mes qui ont vécu comme elle oserait lui jeter la premiére pierre? Dans 


340 LE FILS NATUREL. 


le monde ow le désordre s’oublie sans étre pardonné, l’auteur a su se 
préparer d’avance bien des suffrages seerets. 

Cette ex-coupable a une niéce orpheline qui représente dans la piéce 
i’amour pur et méme |'amour désintéressé ; mais, autrefois, on aurait 
caché cette passion sous le voile de la modestie. Quelle puérilité ! 
I’énergie féminine de notre temps a changé tout cela. Hermine (nom 
bien choisi! c’est le symbole de la chasteté : Potits mori quam faedari), 
Hermine n’a la permission d’aimer sans calcul et sans prévoyance qu’a 
la condition de faire une profession effrontée de son amour, de rompre 
en visiére a sa famille, de railler son aieule avec mépris, et, voyant 
sa préférence contramée, de faire retraite en bon ordre par les som- 
mations respectueuses. Agir ainsi, ce n‘est pas donner 4 son futur mari 
beaucoup de gages de soumission et de prudence ; ce serait un miracle 
que la durée d'une affection si vite et si imprudemment concue: mais 
il faut bien passer a la jeunesse un peu d’imprévoyance et de folie. 
Hermine, aux prises avec les réalités de la vie, pourra bien tacher sa 
blanche enveloppe, et son mari, destiné a devenir un homme @’Etat, 
ne sera peut-étre pas faché des faiblesses de sa femme. M. Dumas pré- 
voit tout, et il rassure les consciences prétes a s‘alarmer d'une vertu 
impossible. 

J'ai déja dit que le fils naturel, sans étre irréprochable, aurait pu 
offrir un caractére intéressant et dramatique. Mais, pour repousser la 
tendresse tardive et intéressée de son pére, il aurait eu besoin de 
trouver dans sa mére un dévouement fondé sur |’expiation de sa faute. 
Au nom des souffrances courageuses de sa mere, il edt rejeté les 
avances de son pere sans choquer le spectateur. M. Dumas s‘est ar- 
rangé pour que Ja mére abandonnée edt envers son fils des torts réels 
et profonds, outre le malheur de sa naissance. Elle I'a élevé sous un 
faux nom, & l'aide de ressources dont lorigine est suspecte; et, 
quand la vérité se découvre aux yeux de son fils en présence de son 
pére pour lequel il n’éprouve qu'une freide répugnance, tl va presque 
jusqu’h maudire sa mére; il le ferait sans |'apparition d’un étranger, 
qui, en le traitant de misérable, comme il le mérite, le fait rentrer 
dans le decorum. Aprés cela, qu'il ait sauvé Ja France 4 Nézib, que le 
ministre l’ait pris pour secrétaire intime, et qu'il ait & la boutonniére 
un ruban bariolé de plusieurs ordres, c’est toujours au fond un homme 
sans racine,ennemi naturel dela société dans laquelle il se fait une place. 
S’il cessait un moment del’exploiter a son profit, il se vengerait sur elle. 

Le réle de la mére est le chef-d’ceuvre de I’auteur et sa combinaison 
la plus hardie. Dans sa pensée secréte, l'histoire représentée de cette 
femme n’est pas son histoire vraie ; il a donné la réalité de la scéne a 
ane apologie comme en ont toujours & leurdisposition les femmes équi- 
voques qui font l'ornement du demi monde. 








LE FILS NATUREL. 34! 


Entrenous, voici ce qui est arrivé. Une jeune ouvriére s’était laissé 
séduire en tendant ses filets pour un riche mariage. Les mailles du ré- 
seau se sont rompues; mais du spectacle des soins donnés a l'enfant qui 
lui est resté elle a su se faire un appui pour conquérir un protecteur. 
Le pére de son fils lui offrait une somme insuffisante pour |’élever : elle 
a mieux aimé une succession opulente, achetée Dieu sait & quel prix; 
et, quand elle aurait pu sanctifier I’éducation de son fils par sa propre 
misére, elle a sagement préféré I’élever en gentilhomme & l'aide d’une 
fortune dont elle lui a laissé ignorer l’origine. 1) est vrai qu’au jour 
des explications le mépris de son fils retombe sur sa téte ; mais, 
comme elle garde une aisance respectable, elle sait bien que les soins 
ne lui manqueront pas. Si elle avait embrassé un dévouement roma- 
nesque, ne s’exposerait-elle pas 4 ce que son fils, parvenu & se faire 
une grande position, dédaignat la pauvreté de sa mére? Laissons Ja les 
illusions et parlons vrai : L’argent, quoique mal acquis, |’a sauvée de la 
géne pendant |’éducation de son fils; il la sauvera de son abandon, 
bien mieux que le spectacle embarrassant d’une expiation indigente. 

M. Dumas fils a deviné plus d'un calcul de ce genre dans les heu- 
reuses pécheresses qui accourent pour |’applaudir, et il leur a réservé 
l'agréable spectacle d'une réalité scénique donnée 4 leurs mensonges. 
Qu: douterait désormais de ce qu’elles disent pour expliquer leur 
vie, quand on aura vu une vertu incontestable accablée sous de si 
graves apparences, et méme, aprés les explications les plus convain- 
cantes, continuant 4 en trainer les lambeaux? Cette impossibilité 
d'arriver & ane justification compléte est le salut commun de toutes 
les femmes compromises. M. Dumas s’est ménagé des protectrices in- 
urépides dans toutes celles qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé. 

A-t-il été assez heureux pour faire jaillir la comédie de cette dégra- 
dation universelle? A vrai dire, 11 n’aurait pas excité le rire, gage cer- 
tain de la vraie comédie, sans le personnage d’un notaire, ami et pro- 
tecteur de la mére abandonnée, et le seul honnéte bomme de la piéce. 
Mais veut-on savoir pourquoi cet excellent notaire se fond avec le 
reste des personnages, et n’offre pas, au sein de cette corruption babi- 
lement combinée, un contraste discordant? C’est que sa sagesse ne 
séléve pas 4 un pied au-dessus de terre, que ses calculs n’ont jamais 
dépassé les limites de la matitre, et qu’il aurait suffi d'une faible 
santé dans la femme, qu’il avait choisie saine et robuste en apparence, 
pour dérouter tous ses plans de modération dans le bonheur. M. Du- 
mas fils nous trompe volontairement en nous donnant un joueur 
heurenx pour un sage. ll sait que les salles de spectacle ne se rem- 
plissent guére que de gens qui se portent bien, qui ne sont pas sous le 
poids de l’inquiétude ou des regrets, et il les flatte par l’espérance 
d'un bonheur constant, fondé sur un calcul raisonnable. Corrupteur 


342 LE FILS NATUREL. 


subtil d’une société déja corrompue, ce n’est pas la le moins dange- 
reux de ses sophismes. 

Maintenant le succés du Fils naturel est-il légitime et sincere? En 
sommes-nous arrivés 4 ce point de dégradation, qu’une piéce assez 
bien combinée, mais sans style et sans intérét, et comptant & peine 
quelques mots heureux au milieu d'un dialogue sec et d’ennuyeuses 
lirades, réussisse a captiver la foule par Je seul attrait de l'excuse des 
vices qui dévorent notre société? Sur ce point de fait, il n’est guére 
facile‘de savoir 2 quoi s’en tenir. Parmi les auteurs dramatiques de 
notre temps, M. Alexandre Dumas fils est le premier des hommes 
d’affaires ; 11 spécule admirablement pour son compte, et l’on ne spé- 
cule pas sur son nom avec moins de succés. Le jour de la premiére 
représentation, on lui a fait un public indulgent de toute la bohéme 
contemporaine : il a été proclamé, non le plus digne, le plus admi- 
rable, mais le plus fort des hommes de sa profession. I] y avait dans 
l’effet produit 4 l’origine assez de vrai pour autoriser la réclame, et Ia 
réclame a fait le reste. Le Paris permanent n’est que pour peu 
de chose dans les foules qui se renouvellent & la porte des théatres 
bien achalandés ; les chemins de fer versent el raménent chaque 
jour des troupeaux de spectateurs hébétés qui se succédent avec ane 
docilité moutonniére. Il suffit de cette aMuence, qui ne se fonde sur 
aucune opinion saine et indépendante, pour écarter le Parisien cu- 
rieux quand il veut se rendre compte du mérite de la piéce. En voyant 
lencombrement du bureau de location, il se résigne 4 atlendre 
quinze jours une stalle qu’on lui accordera comme par faveur. Pendant 
ce temps, la piéce va comme elle peut. Un jour le public a l'air de se 
mourir d’ennui ; le lendemain, il se fache et il siffle. Mais ce sont 
des accidents dont l’impression se propage difficilement au dehors, 3 
cause du renouvellement presque infini des spectateurs. La Question 
@argent ne valait pas le Fils naturel, eton ena tiré cent représentations 
fructueuses : le Fils naturel ira au double. Il est vrai que dans un an 
on n’y pensera pas plus qu’aux vieux mélodrames du boulevard ; mais, 
en attendant, on aura habitué les honnétes gens qui ne réfléchissent 
guére 4 supporter un plus grand faix de turpitudes. La morale publi- 
que aura subi une nouvelle atteinte, et le théatre aura préché la cor- 
ruption avec plus d’audace que jamais. 


L&on AnBAUD. 








MELANGES 


CHRISTOPHE COLOMB ' 


LETTRE DE S. E. LE CARDINAL-ARCHEVEQUE DE BORDEAUX. 


Depuis la découverte du nouveau monde, Ia vie de I"homme 4 qui nous le 
devons n‘avait encore été racontée que par des protestants. Jamais un écrivain 
catholique n’avait essayéd'écrire son histoire jusqu ici mal éclaircie. Robertson, 
Campe, Washington-Irving, Humboldt, les seuls qui aient traité spéciale- 
ment des voyages de Colomb, sont protestants. Etrangers a sa foi religieuse, 
ils ont méconnu son caractére, sa mission apostolique, le secret de sa force 
et de sa grandeur. Ils nous l’ont dépeint tel qu’'ils le comprenaient, et non 
pas tel qa’i! fut. Si bien qu’a la confusion produite, dés le seiziéme siécle, 
par l’ingratitude de Ja cour d’Espagne qui laissa mourir dans une indigente 
obscurité I"homme qui lui avait donné l’Amérique et ne daigna pas méme 
conserver les documents précieux sortis de sa plume, se sont ajoutées succes- 
sivement avec les années les erreurs provenant de l’insouciance ou de la pré- 
vention. 

D'aprés ces biographes, Colomb était simplement un homme doué de 
sagacité, d’observation et portant en lui cette énergie de résolution qu’inspire 
loute conviction profonde. A cété de ces qualités, il eut des faiblesses de 
ceur, des petitesses d’esprit, des rudesses de procédés qu’enlaidissaient encore 
des instincts violents et cupides. On lui reproche tour a tour I'avarice, 
lhypocrisie, l’ambition, la cruauté. En outre, ses connaissances mathémati- 
ques, dit-on, étaient plus que médiocres. Ainsi, de peur de le peindre en 
héros, les biographes protestants l'avaient travesti en homme vulgaire. 

M. Roselly de Lorgues est le premier qui a tracé l’histoire compléte de la 
vie et des voyages de Christophe Colomb, non point en suivant les errements 
des écrivains antérieurs, mais en la composant a l'aide des documents origi- 
haux, des piéces officielles, des actes authentiques qui existent dans les archives 
d’Espagne et d’Italie. De cette histoire il résulte que Christophe Colomb, mem- 
bre du tiers ordre de Saint-Francois, vécut plutét en religieux qu’en séculier; 
qu'il n’eut d’autre appui ence monde que le clergé; que I’Eglise l’encou- 
ragea seule, alors que dans les académies et les cours les savants et Jes mi- 
histres tournaient en dérision son projet; qu’enfin la découverte de nouvelles 
lerres, au lieu d’étre Je but principal de ses efforts, n’était dans son esprit 


' Histotre de Christophe Colomb, par M. Rosruiy ve Loncvzs. 2 vol. in-8, chez Didier, 
éditeur. 


SA4 MELA NSES. 


qu’un moyen d’acquérir assez de richesses pour délivrer enfin les lieux 
saints et en accroitre le patrimoine de Saint-Pierre. 

Graces aux patientes recherches de M. de Lorgues, on pourra jager désor- 
mais Colomb d’aprés ses actes, ses écrits, sa correspondance. Cet étranger 
‘arrivé en Espagne sur sa foi dans la Providence, et, aprés huit ans de sollici- 
tations infructueuses, devenu le méme jour vice-roi, grand amiral et gou- 
verneur général des Indes, apparait avec les traits originaux de son génie. Il 
se trouve qu'il a fait dans Ja science, par | intuition, autant de découvertes 
que dans les espaces de l'inconnu terrestre devenu sa conquéte; qu'il a pres- 
senti ou indiqué sept grandes lois de ce globe, et que, dans cet ordre de 
choses, i] a devancé tous les progrés postérieurs de l"esprit humain. Et cepen- 
dant il n’était point compté parmi les savants. Mais, si son génie surpassait 
sa science, sa piété surpassait son génie. . 

Cette biographie abonde en faits curieux et providentiels, en événements 
dramatiques mélés de hauts enseignements. 

Le succés en a été prompt et attesté par plusieurs traductions. A Milan deja 
deux éditions italiennes sont dues aux soins du comte Tullio Dandolo. 
A Madrid, une double édition in-8 et in-12 parait par livraisons, sous la 
direction de don Marianno Cuderias. 

Une nouvelle distinction vient d’étre accordéeace travail; S. E. le cardinal 
Donnet, archevéque de Bordeaux, vient d’adressera M. Roselly de Lorgues une 
lettre substantielle, qui forme en résumé un véritable compte rendu de son 
livre. Cette critique littéraire paraitra doublement précieuse; car, depuis le 
plan del’ouvrage, les points de vue généraux, les apréciations d’ensemble, jus- 
qu’aux négligences de style et de correction typographique, tout y est relevé 
avec bienveillance et sincérité. 

Nous nous empressons de reproduire la plus grande partie de cette lettre. 


MonsIEuR , 


Je suis en retard avec vous; mais vous comprendrez sans peine que le 
temps de lire ce qui n’entre pas dans le cercle de mes occupations journs- 
liéres m’est trop souvent refusé. 

Un attrait bien vif me portait vers vous et vers l’ouvrage intéressant, 4 tant 
de titres, dont vous avez bien voulu m’envoyer un exemplaire. Apres l'avoir 
lu intégralement, pendant le cours de mes derniéres visites pastorales, je vals 
vous dire en tout abandon l’impression qu'il m’a faite. 

L’auteur de Christophe Colomb est un croyant ferme, sincére, enthousiaste 
parfois, je ne puis que l’en bénir; sa religion et sa science sont empreintes 
dans chacune de ses pages. En écrivant votre livre, vous vous étes propose, 
avant tout, de venger une mémoire chére a I’Eglise, mais flétrie par l'envie 
et par l'impiété. Votre livre devient dés-lors une bonne ouvre; vous trou- 
verez votre premiére récompense dans l'estime de vos lecteurs et dans les 
félicitations du saint-pére et de tous les prélats qui vous ont encourage ¢ 
soutenu de leurs sympathies. 

Vous avez étudié votre sujet avec une sorte de culte. Colomb est pour vous 





MELANGES. 345. 


plus qu'un héros, plus qu'un génie presque inspiré, plus que le plus baut 
personnage du quinziéme siécle, plus qu'un ami intime, plus qu'un pére 
adoré ; c'est a vos yeux un étre surnaturel, la perfection idéale, un astre, un 
Saixt jusqu’ici méconnu, et dont vous demandez, preuves en main, la ca- 
nonisation. 

Je signale tout d’abord cette tendance un peu trop enthousiaste, parce 
qu'elle forme Je caractére dominant de louvrage, et suggérera, peut-étre in- 
volontairement, 4 quelques lecteurs, une certaine défiance, qui pourrait 
s'accroitre par les efforts que vous faites pour la prévenir ou la dissiper. Per- 
sonne ne vous refusera les qualités qui font Ihistorien : patience héroique 
dans les recherches, appréciation équitable des piéces et monuments relatifs 
au sujet, et par-dessus tout amour du bien. Un meérite de notre époque est 
étude sérieuse qu'elle fait du passé. La Révolution francaise nous en avait 
séparés par des ruines ; tout ce qui était grand parmi les nations avait disparu 
sous les efforts d'une raison orgueilleuse et dépravée; mais voici que nous 
explorons de nouveau les champs de J'histoire, et que nous demandons a la 
tradition notre route vers l’avenir; nous étudions les événements et leurs 
causes, les doctrines et leurs résultats; et, si nous sommes encore errants, 
nous avons, dans notre persévérance et notre bonne foi, une certitude de vie 
et de salut. Vous fournissez une preuve de ce que j'avance, et je vous dé- 
cerne de grand ceur la glorieuse épithéte de vin sonus, applicable, ce me 
semble, 4 l'historien aussi bien qu’a l’orateur; mais, en atrivant au complé- 
ment nécessaire, PERITUS DIGENDI, VOUS permettrez 4 mon estime et 4 mon af- 
fection, non pas quelques réserves, mais quelques observations. La perfection 
n’est qu’au ciel; ne soyons plus étonnés qu'il se glisse quelques taches dans 
les plus belles couvres nées dans cette valiée de miséres. 

Vous inaugurez votre premier volume par une introduction de soixante 
pages consacrées a justifier la légitimité de la naissance de Colomb, la pureté 
de ses meeurs et ses droits a l'admiration du genre humain. J’avais pensé 
d’abord que ces longs détails avaient pour but de dégager votre marche, et 
d’épargner au lecteur les ennuis des digressions et des dissertations scientifi- 
ques. Mais, craignant de n’avoir jamais assez fait pour votre héros, vous re- 
prenez a chaque instant les mémes théses, en Jes appuyant de nouvelles cita- 
tions. Vous avez commencé et fini par une apologie. Vous réfutez toujours 
et me racontez pas assez; cette forme apologétique, trop mélée a des récits 
d’une nature si intéressante, distrait et méme fatigue le lecteur. A quot bon 
tant justifier un personnage dont le génie, les services et les malheurs sont » 
appréciés aujourd hui comme ils méritent de l’dtre? Pourquoi tant s'inquiéter 
des attaques de quelques écrivains qui ne rencontrent plus d’écho dans le 
monde catholique? C'est donner trop d’importance 4 des ennemis peu dan- 
gereux et faire croire 4 des fautes possibles, par un excés de zéle 4 les mon- 
trer imaginaires : certaines apologies trouvent plus de force dans l'exposition 
que dans la discussion des faits. 

On pourrait encore vous reprocher quelques longueurs et quelques répé-— 
titions d’idées et de phrases. A force d’étre exact et de tenir 4 étre complet, 
On croirait vous voir professant dans une chaire, platét qu'une plume a la 
main dans le silence d'un cabinet; vous avez lair de trop vous défier de |’in- 


346 MELANGES. 


telligence du lecteur; vous ne lui faites grace d’aucun détail, d’aucune no- 
menclature de mots techniques; vous décrivez les moindres événements at- 
mosphériques, et, au milieu de ces trop numbreux détails, vous vous donnez 
comme un modeéle de laconisme (t. II, p. 171). Un peu plus loin (t. II, p. 179), 
une pipe de cassonnade vous captive; on voit venir : le Contemplateur du 
Verbe, la soif de lor, Uhomme de la Providence, expressions trop répétées 
dans le méme chapitre, quelquefois dans la méme page. Votre ouvrage ga- 
gnerait 4 tre réduit. L’histoire d'Isabelle y occupe un trop long espace; des 
détails inutiles ou indifférents pourraient étre retranchés. 

* Vous ne m’en voudrez pas de vous reprocher quelques néologismes , quel- 
ques mots encore peu admis dans le langage. Exemples : tome I, Etroittesse, 
p. 6 de la préface (ce mot, cependant, commence 4 gagner du terrain). — 
Amplitude, p. 5; Aperceptions, difficultueux (fréquemment). — Festevie, 
confusionné (plusieurs fois). — Ce piétre Conte, p. 408. — Bonne augure, 
p- 424 (il faudrait le masculin). — Chien mordant les fuyards par derrieére, 
p. 471. — Pluies vespérales, p. 480. — Un Cacique vénérable en démt de sa 
nudité, p. 480. — Enveloppé dans la superbe de son taciturne orgueil.p. 359. 
Tome Il : Lancinantes ardeurs de la goutte, p. 23. — Constitution géodé- 
sique du globe, p. 25. — Beda au lieu de Beéde, p. 27, 32. — Hidalgos frin- 
gants et bravaches, p. 55. — Ajustés en lazarilles (ce terme est-il francais?) 
Iniquitée renversunte, p. 103. — Andrés Martin p. 117 (un prénom espagnol 
a cété d’un nom a terminaison francaise!). — Grand porte-croix de I Eglise, 
p. 418. — Jamais Vamiral n'envoyait au diable ni matelot, etc., p. 200. — 
Troquer des miroirs d'or contre des babioles d' Europe, p. 234. — Ferdtnand 
ne laissait rien tomber par terre, p. 564. 

Ces exemples suffisent pour donner une idée des négligences que vous vous 
permettez de temps en temps; cela est d’autant plus facheux, que votre style 
s’éléve admirablement toutes les fois que vous Je voulez, et que vous avez des 
pages d’une grande richesse. On pourrait bien encore signaler 4 votre atlen- 
tion les pages 485 et 486 du second volume, ot les prodiges du On sont sl 
fort tournés en ridicule. Gc St, i A ee ee eS 

Coe ee ee ee ee ew ee histori, 
a dit un contemporain, doit étre peintre avant tout. » Vous |’étes dans l'ac- 
ception du mot; aussi quel sujet plus intéressant que le vétre? Quoi de plus 
poétique et de plus émouvant que ces longues et patientes pérégrinations de 
Colomb dans les royaumes catholiques, sa constance et sa douceur, malgreé 
les rebuts des souverains 4 qui il offre un monde nouveau ? Quelle conviction ‘ 
quelle sublime confiance dans ses propres calculs! Seul, étranger, saDs 4p 
pui, sans fortune, méconnu, méprisé par ses concitoyens, que d'affronts il 
eut a supporter ! Il obtient enfin ce qu’il demande : le voila lancé sur la ER 
TENEBREUSE, sous !a conduite de la Providence; que de dangers du cété de 
l'Océan et de l’équipage découragé! Les Indes sont enfin découvertes, et avec 
elles un ciel nouveau, des peuples qu’il faut gagner a Jésus-Christ, des mines 
d'or qui fourniront les moyens de racheter le tombeau du Sauveur ! 

Colomb revient en Castille avec les produits jusqu'alors inconnus de |’Ame- 
rique. Que d’ovations! quel triomphe! Il repart, il fait jusqu’a quatre voys- 
ges dans le nouveau monde; il est calomnié, menacé, chargé de fers. Is2- 


MELANGES. 347 


belle, sa protectrice, meurt ; Ferdinand ’abandonne et le laisse mourir dans 
la pauvreté. La dépouille mortelle de Colomb semble destinée aux mémes mé- 
comptes que sa personne. Colomb ne fut pas compris par son siécle, qui a si 
injustement donné al’Amérique le nom d'un Florentin. Il était réservé a la 
postérité de lui rendre ses droits 4 l'admiration du genre humain ! Monsieur, 
vous y aurez contribué plus que tout autre par votre beau livre : vous avez 
mstruit la cause en juge éclairé et courageux, et vous avez amené la plus 
admirable réhabilitation. I! n'y a plus rien a dire aprés vous. Vous avez 
excité notre indignation contre les persécuteurs, et fait pleurer sur la vic- 
time. 

Les quatre voyages de votre héros, ot le merveilleux abonde si fort, rap- 
pellent quelques-unes des belles pages de |’Odysée. — Je partage la peine 
que le silence des journaux bien pensants vous a causée. Une seconde ddition 
triomphera de cette Conspiration du silence, comme vous |’appelez. 

En tragant ces lignes, monsieur, j'ai cru rester dans les limites du vrai; 
votre sagesee appréciera. On m'assure que la BratiocRaPHie caTHOLIQUE, recueil 
généralement estimé, a fait, par la plume de M. Georges Gandy, un juste 
éloge de votre livre. Je suis heureux que sa maniére de voir soit conforme a 
la mienne. 

Agréez, monsieur, |’assurance de mes sentiments les plus distingués. 


+ Fenpinann Donner, 
Cardinal, arches éque de Pardeaur. 


On nous écrit de Berlin : 


Les fétes qui ont accueilli l’entrée du jeune couple royal a Berlin sont 
terminées, et notre capitale a repris sa physionomie accoutumée. Bien qu'il 
soit difficile, en pareille circonstance, de distinguer les manifestations offi- 
cielles commandées par les convenances de ce qui est l‘expression des senti- 
ments les plus intimes, je crois pouvoir dire que ces derniers sentiments se 
sont fait jour avec plus d’évidence qu’a lordinaire. La bonne grace, les qua- 
lités Gminentes, par-dessus tout la pureté des mceurs du jeune prince, lui 
ont concilié toutes les sympathies; mais il ne faut pas méconnaitre |'impor- 
tance politique qui s’attachait en outre 4 cet événement. Le protestantisme 
espére puiser une nouvelle force dans Valliance de l’Angleterre : ses jour- 
naux n'ont pas craint d’exprimer cette espérance en de tels termes, qu'ils sem- 
blent avoir oublié qu'il existe en Prusse six millions de catholiques égaux en 
droits aux protestants. Un sentiment plus général, car tl est partagé par la 
population catholique, c'est l’espérance de voir s’acclimater de plus en plus 
en Prusse, sous l’influence de la nouvelle alliance, les libres institutions de 
Angleterre, et ce principe du self-government qui domine dans ce pays. Le 
parti de la Gazette dela Croix, qui jusqu’ici n’avait poursuivi d’autre but 
que la création de la centralisation et l’organisation de la police, parait lui- 
méme s’associer A ce sentiment, et se prépare visiblement 4 devenir un im- 
portant parti d’opposition. 

En dehors des préoccupations du moment, il faut mentionner une brochure 
publiée au commencement de |’année sous ce titre : Quid jactamus nos? 





348 MELANGES. 


et dont on a beaucoup parlé. Quoiqu’elle soit anonyme, on a su prompte- 
ment qu'elle était I'ceuvre d’un certain docteur Frantz, auteur d'un livre sur 
la Physiologie de l’ Etat. L’auteur, s'appuyant sur des considérations qui rem- 
plissent les journaux, conseille au gouvernement prussien, en premiére 
ligne ]’alliance de |’Angleterre, en seconde ligne celle de l’Autriche. II pense 
que, tandis que Ja France est tenue en échec par |’Angleterre, et l’Autriche 
par la Russie, il appartient 4 la Prusse de tenir la balance entre les puissances 
européennes, et autres naivetés de ce genre qu'il serait inutile de mention- 
ner si la presse allemande n’avait, d'une commune voix, donné une impor- 
tance considérable a la brochure du docteur Frantz, et ne J‘avait attribuée a 
l'inspiration du premier ministre, M. de Manteuffel. 

L’ensemble de la situation a un caractére provisoire. Quoiqu'on espére de 
plus en plus voir le roi reprendre la direction des affaires, cependant on 
craint de tous les cétés d’étre obligé de prendre l’initiative de mesures desti- 
nées 4 fixer le pouvoir. Sans doute, en présence du malheur qui frappe un 
prince si noble et si éminent, il convient de prendre tous les ménagements 
conciliables avec |’intérét public. Mais la politique d'un certain parti favorise 
peut-étre les idées de temporisation. Le caractére et les antécédents du prince 
de Prusse Je font incliner vers le parti libéral. C’en est assez pour que la 
droite cherche par tous les moyens a maintenir le statu quo. Le 23 avril. 
le pouvoir confié au prince prend fin, et il est probable que les chambres se 
réuniront aussitét et termineront par quelque acte important cette session, 
qui est la derniére de leur législature. D’aprés l'article 56 de Ja constitution, 
il en est de « l’empéchement permanent » qui frappe le roi comme du css 
de minorité : le gouvernement passe aux mains du plus proche agnat aprés 
que la nécessité en a été reconnue et déclarée par les chambres. 

La Prusse se trouve en ce moment dans une crise décisive. Un coup d'eil 
jeté sur les dix derniéres années de la vie constitutionnelle de ce pays n’est 
pas de nature 4 décourager les amis de la justice et de la liberté. Malgré la 
persévéerance avec laquelle la réaction a exploité la crainte inspirée par les 
excés de la liberté, les garanties essentielles de cette liberté sont encore de- 
bout, et la seule question est de savoir comment le peuple, aux élections 
prochaines, comprendra ses devoirs et ses droits. Ces élections seront déci- 
sives pour l'avenir de la Prusse et pour les libertés de l’Allemagne tout entiére. 
Le plus grand danger réside dans l’indifférence des masses, indifférence éga- 
lement favorisée par les ayitateurs d'en haut et par ces agitateurs d’en bas qui 
redoutent le combat parce qu’ils n’ont pas foi dans la vérité, et qui, comme 
des joueurs témeéraires, voudraient jouer tout leur jeu sur une seule carte. 
Les six derniéres années ont été bonnes pour le catholicisme en Allemagne. 
Ses défenseurs ont placé sa cause sous la protection des institutions libres, e! 
il a repris ainsi une indépendance a laquelle la bureaucratie n’opposait pss 
moins de résistance qu’aux progrés de Ja révolution elle-méme. Le libérs- 
lisme allemand semble, d’ailleurs, depuis les dix derniéres années, suivre 
une politique plus sage. Tandis qu’avant 1848 i! applaudissait aveuglément a 
toutes les mesures dirigées contre la liberté de I'Eglise, aujourd’hui nous le 
voyons, dans la chambre des députés de Berlin, se rapprocher de cette frac- 
tion catholique qu’il a si longtemps combattue. On commence a reconnaitre, 





MELANGES. 340 
d'un commun accord, que Ja liberté religieuse et la liberté politique se prétent 
un mutuel appui, et que la véritable émancipation des peuples n’‘a pas d’en- 
nemi plus redoutable que cette démocratie hostile a |’Eglise, dont on peut 
dire avec un poéte anglais : 


Plumes himself in freedom’s pride, 
Tyraut stern to all beside. 


Pour extrait, P. Dovnaire. 


LITTERATURE DRAMATIQUE 





La Jeunesse, comédie par M. Exue Avesen !. 


Lorsque les applaudissements du public ont, 4 plusieurs reprises, con- 
sacré le succés d'une comédie, on conteste a la critique le droit de juger 
'euvre nouvelle, et si, indépendante et fiére, elle porte ses appréciations 
sans s'inquiéter des clameurs de la foule, on I’accuse d'injustice. En pareil 
cas, elle n’a qu'une chose 4 faire, c’est d'accomplir jusqu’au bout la tache 
qu'elle s’est imposée. — 

La comédie de M. Emile Augier a été trés-favorablement accueillie. Son 
succés ne saurait étre mis en doute, et cependant nous n’approuvons pas 
entiérement sa morale qui ne nous semble ni assez ferme ni assez haute, et 
dont le bon effet est complétement détruit par une conclusion brusque et 
mal amenée. Qu’on en juge par l’analyse que nous allons essayer d’en 
donner. 

Philippe Huguet de Champsableux, —un noble du lendemain, — a vingt-. 
huit ans et peu de fortune. Depuis trois années, il exerce la profession d’a- 
vocat. Mais, jusqu’a ce jour, ila vainement attendu une bonne cause qui pit 
le mettre en lumiére, ui donner un nom et lui assurer un avenir. Les clients 
sadressent 4 ceux de ses confréres dont la réputation est assise et dont une 
longue carriére a consolidé l’expérience et le jugement. Philippe alors s’in- 
surge et déclame contre la société qu'il maudit. Dans des paroles dignes d’un 
fou, il répand l'indignation qu’il ressent contre elle. 

Sa jeunesse lui pése; car c’est elle, dit-il, qui est un obstacle a sa réussite. 
Il se vieillit lesprit. Mais, en dépit de ses efforts, son coeur est resté jeunc 
et son cosur lui parle souvent d'une jeune fille, sa cousine, recueillie dans Ja 
Maison par madame Huguet de Champsableux. Cyprienne a grandi sous le 
méme toit que Philippe et partage l'affection sans bornes que le jeune homme 
lui a vouée. Timide et discréte, cette affection n’ose avouer qu'elle est de 
amour. De son cété, Philippe qui n’aurait qu’é tendre Ja main pour pos- 
séder une épouse charmante, une petite aisance suffisante aux premiers be- 
soins, et, en un mot, le bonheur, Philippe, influencé par les conseils de sa 


£ Paris, chez Miche! Lévy. . 
Févanan 185€. 48 





350 MELANGES. 


mére, dont le caractére nous a paru aussi impossible qu’odieux, fait taire son 
ceeur pour écouter ia raison. La raison lui dit qu'une jeune fille pauvre 
comme Cyprienne sera l'écueil contre leque! viendra échouer son avenir et 
qu'il vaut mieux attendre pour I’épouser que sa fortune soit assurée. Mais 
ici se présente une autre difficulté. Cette fortune que Philippe désire avec 
tant d'ardeur, aprés laquelle il court depuis trois ans, ne saurait lui ar- 
river qu’avec une riche union. Cette union lui est proposée. Il aime assez 
Cyprienne pour refuser l'offre qui lui est faite. Peut-étre c’est 4 ce moment 
qu'il va demandcr Ja main de sa cousine, lorsque sa mére, dans une narra- 
tion froide ct plus brutale que la réalité, lui démontre, par son exemple a 
elle, combien un mariage fait sous de tels auspices serait mortel au bonheur 
qu’elle désire pour lui. Philippe fait lachement taire son cceur. 

Il semble que de ce qui précéde M. Emile Augier aurait pu tirer une mo- 
rale scrieuse et forte, qu'il edt été exemplaire de montrer Philippe pani de 
son indécision, de ses doutes, de son ambition, de ses blasphémes, par Ia 
perte de celle qu'il aimait. Eh bien, point! 

Aprés avoir pendant trois actes combattu son amour, aprés avoir au qua- 
triéme acte renoncé a Cyprienne, Philippe, décidé & l’oublier, change sou- 
dain de résolution au cinquiéme. En venant a la campagne chercher sa mére 
pour lui présenter I’héritiére opulente qu'il a choisie pour épouse, il ren- 
contre sa cousine. Cing minutes suffisent pour lui montrer tout ce qu'il allait 
perdre d’amour et de dévouement. Il lui offre sa main et son nom qu'elle 
accepte d’assez bonne grace. 

Dés lors, et avec une telle conclusion, ot est la morale de la comédie? Que 
signifie cette histoire d'amoureux qui chantent leur amour dans un style 
tout idyllique? En un mot, qu’a voulu prouver M. Emile Augier? Que I's- 
mour valait mieux que la richesse! c’est la un théme rebattu qui ne justifie 
pas méme le titre de sa comédie. Que la jeunesse était un obstacle a l'avenir 
de homme qui a le bonheur de la posséder! Ce serait alors un blasphéme 
et aussi un contre-sens, car une jeunesse de vingt-huit ans n’est pas de celles 
qui peuvent fermer |’entrée d'une carriére. 

Il y a dans la piéce de M. Emile Augier trois types principaux : Philippe 
de Champsableux, sa mére et Hubert, son beau-frére. L’inexpérience, la froide 
raison et la noblesse du ceeur. 

On a vu l'invraisemblance du caractére de Philippe. Nous ne (er pas 
que la jeunesse soit si inquiéte et méme si peu résolue dans ses ambitions et 
dans ses désirs. Philippe, dans Ja position ot il se trouve, n’est pas si mal- 
heureux qu'il le croit. Lorsqu’il vient d’avouer l'amour qu'il ressent pour sa 
cousine a sa scour Mathilde, cette derniére lui dit : 


— Eh bien, parle aujourd‘hui; mariez-vous demain. 
— Y penses-tu, ma seur? 
— Pourquoi pas? 
— Et du pain? 
— Vous auriez 4 vous deux cing mille francs de rente. 
— Juste de quoi loger au fond d’une soupente | 


A parler franchement, ceci est de l'exagération. Cinq mille francs de 
rente! Eh! mon [ieu! c’est un quatriéme étage, une bonne, et la campagne 


MELANGES. 304 


le dimanche. A sa seur, qui lui fait observer que l'amour est un palais, Phi- 
lippe répond : 
Palais vite écroulé 
Quand le besoin s’y trouve avec nous installé. 


Soit : mais avec ses revenus, avec son travail, Philippe pourrait suffire aux 
besoins de son ménage, et désirer davantage, c’est de l’ambition... bli- 
mable. 

Le réle de madame Huguet, la mére de Philippe, est odieux, nous l’avons 
déja dit. Il est & |’amour maternel ce qu’est celui du pére Goriot a l'amour 
paternel. Madame Huguet veut pour son fils le bonheur a tout prix, et, pour 
le lui donner, il n’est pas de bassesse qu'elle ne soit préte a faire. Elle s’hu- 
milie jusqu’a recevoir chez elle l'une de ces femmes que |’on ne nomme pas, 
parce que cette femme est devenue |’épouse d'un homme qui peut étre utile 
4 Philippe. 

Lorsque ce dernier persiste, malgré les partis avantageux qui lui sont of- 
ferts, 4 vouloir épouser sa cousine, madame Huguet, pour le détourner de ce 
projet, lui trace un tableau désolant de son existence a elle, existence com- 
mencée dans des conditions identiques a celles ou se trouvent Philippe et Cy- 
prienne : « Les débuts de notre mariage furent heureux, dit-elle.: Nous étions 
presque pauvres ; cependant, nous avions six mille cing cents francs de rente 
(un revenu passable, on le voit). Cela nous suffit jusqu’au moment ow je de- 
vins mére: » 

La maternité vint bientét.... Que te dirai-je? 
Les riches ont vraiment un noble privilége 


Que leur doit envier tout étre intelligent 
Et qui donne raison 4 l’orgueil de l'argent : 
Par exemple une mére est chez eux une femme 
Dont la maternité ne fait qu’étendre |’ame ; 
Elle ne lui prend rien de son premicr bonheur, 
Et le double, au contraire, en lui doublant le coeur. 
C’est qu'elle a le loisir d’étre encore une épouse; 
Elle reste charmante et de plaire jalouse ; 
L’oflice maternel qu'elle s'est réservé, 
y 2 C’vst de gater l’enfant.... Par d'autres mains lavé, 
Chez nous, elle en devient esclave : elle abandonne ° 
Les soins de son esprit et ceux de sa personne; 
La grace disparatt delle et de sa maison, 
Et l'amour suit la grace, et |’amour a raison. 
PAILIPPE 
Eb quoi? mon pére alors t’aurait-il moins aimée? 
MADAME HUGUET 
Non, le mot n'est pas juste... il ma plus estimée. 
Comprends-tu la nuance? 


Ces phrases sont tristes dans la bouche d’une mére ; la grace disparaitre 
de la femme, parce que la mére soigne son enfant! Ou M. Augier a-t-il vu 
cela? Nous en savons, nous, qui, riches, aimées, mais toujours gracieuses et 
jalouses de plaire, n’en remplissent pas moins tout entier |’office maternel. 
L’accomplissement de ce grand devoir ne fait que doubler le prestige de leur 
beauté et l’affection qu’elles inspirent 4 leur époux. 


358 '  MELANGES. 

Quant a Hubert, le bourgeois campagnard, c’est toujours le moraliste que 
M. Ponsard a placé sous deux figures différentes dans la Bourse et dans 
l'Honneur et C' Argent. Il a souvent de nobles paroles sur les lévres, et ce 
qu'il dit est juste et vrai, sauf peut-ctre une tirade politique que nous n’a- 
vons pas a apprécier ici. 

Nous pourrions reprocher 4 M. Augier quelques archaismes d'un goit 
équivoque, des hardiesses de formes et de fonds, et méme des incorrections 
de style tout a fait inadmissibles. Mais nous aimons mieux terminer par un 
éloge franc et sans détour. 

Sa comédie est semée de traits heureux et de mots spirituels ; les vers sont 
fermes, énergiques, faciles ; témoin les suivants : 


PHILIPPE 
C’est la société qui nous force d’étre hommes 
A vingt-cing ans, Tant pis pour elle, nous le sommes. 


HUBERT 
Non, vous ne l’étes pas, sois-en bien convaincu : 
Vous étes des vieillards qui n’avez pas vécu. 
Votre perversité n'est pas l’expérience, 
Tas de gamins grimpés sur l’arbre de science, 
Maraudeurs maladroits, qui franchissez les murs 
Et dérobez les fruits véreux pour les fruits mars | 
Vous comprendrez trop tard, imprudents que vous étes, 
Que le meilleur calcul est encore d’étre honnétes ! 
Je pourrais t’en citer de ces jeunes roués 
Que la nature avait prodiguement doués, 
Mais qui, pour arriver plus tét a la fortune, 
Ont pris 4 travers champs par une nuit sans lune, 
Et, premiers arrivés dans le temple promis, 
Sont trop croltés pour étre aux premiers rangs admis. 


Considérée dans ses généralités, la Jeunesse plait, amuse et laisse la satis- 
faction d’entendre une belle et bonne poésie. C'est un pas de plus dans la 
maniére dont Gabrielle a marqué le début. 

Doué d’un veritable talent et d'un certain fonds de jugement, M. Emile 
Augier a débuté, a vingt ans, avec éclat. Depuis, sa réputation s'est assise. 
La palme académique est venue couronner sa jeune renommeée. Le voici, a 
rage ot le plus grand nombre en est encore a jeter des jalons sur la 
route, parvenu a une position qui lui impose des devoirs plus sérieux. Nous 
aimons 4 croire qu'il les a compris. Ce que nous n’osions lui demander hier, 
nous pouvons le réclamer aujourd hui; ce que nous n’eussions pas exigé de 
l‘auteur dramatique, nous l'exigerons de l'académicien. M. Emile Augier, 
en devenant membre de la docte assemblée, a perdu les droits qu’il pouvait 
avoir 4 l'indulgence de la critique ; car une telle position oblige aussi bieo 
que la noblesse. Ce que |’on pardonne au simple soldat n’est pas excusable 
chez le capitaine. 


[.. Ernest Dauber. 





BIBLIOGRAPHIE 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 


LES REVUES ANGLAISES ET AMERICAINES DU PREMIER TRIMESTRE DE 4858, — 
The Edinburgh Review. — The Quarterly Review. — The Westminster Review. — The 
Brownson’s Quarterly Review (January 1858). 


Le docteur Milman, doyen de Saint-Paul de Londres, a publié, il y a quel- 
ques années, une Histoire de la Chrétienté latine, renfermant celle des Papes 
jusqu’a Nicolas V*. En étudiant cet important travail, la Revue d’Edim- 
bourg le recommande chaleureusement & l’attention de ses lecteurs, et, gui- 
dée par !’écrivain anglican, porte elle-méme sur l'histoire de !’Eglise un ju- 
gement mélé d'erreurs, mais empreint d'une raison élevée et d'un vif désir 
d'impartialité. A ses yeux, Je principal mérite du docteur Milman, c’est d'a- 
voir restitué a l’Eglise, dans l"histoire du moyen age, sa grande place, trop 
longtemps méconnue, et d’avoir éclairé d'une lumiére éclatante sa mission 
civilisatrice, rompant ainsi avec les traditions de Gibbon et de Hallam. Il 
vient, aprés eux, compléter leur ceuvre, et, pour lu premiére fois, un écri- 
vain anglais protestant restaure dans sa vrate position, comme le centre 
vital de la société, de la civilisation, de V’histoire et de l'art au moyen age, 
cet élément du pouvoir ecclésiastique, objet de dédain et de haine pour Gib- 
bon, et d'indifférence relative pour Hallam *. Comparant d’aprés l’historien . 
l’Orient et l’Occident, la Revue d’Edimbourg montre d'un cété la discipline 
et la liberté de 'Eglise énervées 4 Constantinople par la tutelle onéreuse et 
intéressée de l'Empereur; de l’autre, le Pape, gouvernant les rois eux-mémes 
et répandant jusqu’aux plus lointaines extrémités du monde ses intrépides 
missionnaires *. Aussi, tandis que l’Orient s'agite en de vaines controverses 
ou languit dans une contemplation impuissante, dans l’Occident affranchi 
quelle vie! quelle puissance! quel éclat! L’idée de la sainteté la plus haute 
s'est emparée des Ames. Le monde entier semble se précipiter dans Jes rangs 
de l’ordre monastique et marcher avec lui sous Uétendard de la perfection *; 


1 History of Latin Christianity, including that of the Popes, to the Pontificate of Nicolas V, 
by Henri Hars Milman, D. D. dean of S, Paul, 6 vols. London : 1854-55. 

2 Edinburgh Review, p. 55° 

> Pp. 56. 

# Pp. ii. 


354 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


mais les devoirs de la vie ne sont pas désertés. Les plus austéres macérations 
n’arrétent pas la science et l'éloquence du Bénédictin, Uéloquence passion- 
née et la science consommée du Dominicain et du Franciscain'! Cette per- 
fection idéale et surnaturelle qui parle si bien dans l’Imitation de Jésus- 
Christ* ne brille pas moins dans U'ineffable paix et pureté des attitudes 
béatifiées qué s’échappent de la main de Fra Angelico®. 

La grande figure de saint Grégoire VII occupe une large place dans le ta- 
bleau tracé parla Revue d’Edimbourg. Déja lillustre historien de la civilisation 
européenne avait rétabli dans son vrai jour la lutte persévérante soutenue par 
la papauté contre fe mariage des prétres, et dit comment sa prévoyante 
sévérité sut empécher le clergé de devenir une caste oppressive. Le docteur 
Milman et la Revue d’Edimbourg confirment ce jugement équitable *, et ré- 
pétent que le noble but poursuiyi par saint Grégoire VII fut de ne pas per- 
mettre que l'hérédité sacerdotale pit introduire jusque dans Je sanctuaire 
Vhérédité féodale. Mais, en rappelant la mémorable rencontre du Pape vic- 
torieux et de l’Empereur soumis dans les murs de Canossa, nous regrettons 
que la Revue d’'Edimbourg ait accusé le Pontife d’une fierté inexorable °. 
Aprés les scandales publics et répétés donnés au monde par son puissant ad- 
versaire, il avait le droit d’exiger une réparation éclatante et publique. Le 
solennel et formidable appareil de l’expiation imposée ne dépassa pas le droit 
commun de la discipline, et, dans ce spectacle qui étonne nos imaginations, 
nous devrions saluer le triomphe de I’esprit sur la matiére, de la liberté sur 
la force. Les revers qui atteignirent les derniers jours d’Hildebrand et les 
tristesses de sa mort paraissent 4 la Revue d’Edimbourg la rigoureuse expia- 
tion d'un implacable orgueil, et elle va jusqu'a préter 4 une Ame indomp- 
table de suprémes et mystérieuses défaillances. Une telle supposition s'ac- 
corde mal, on en conviendra, avec Ja résignation magnanime et la tristesse 
sereine empreintes dans les derniers mots du glorieux vaincu : J’at chért la 
justice, et je meurs en exil, Il savait bien que le succés des saints ne se me- 
sure pas 4 la récompense ici-bas. Certain de laisser au ciel des mes sauvées 
et 4 l’Eglise de grands exemples, il acceptait, comme une épreuve derniere, 
le renversement de ses desseins, et, de |’exil de la terre, il aspirait a la patrie 
de la justice éternelle. 

La Revue d’Edimbourg termine par un paralléle singulier entre la chre- 
tienté latine, qu'elle admire dans le passé, et la chrétienté teutonique, 
destinée, si nous devons !’en croire, 4 succéder a la premiére et & lui sur- 
vivre. G’est au nom de Ja liberté de conscience que parlent ainsi le docteur 
Milman et son interpréte. La liberté de conscience nous parait peu intéressée 
dans le débat. Le docteur Milman n’ignore pas que la persécution sest 
exercée autant et plus au nom de I"hérésie victorieuse qu’au nom de T’ortho- 
doxie attaquée. Il ne s’agit pas de savoir si la liberté de conscience est invic- 
luble et sacrée, mais quel usage J’homme en doit faire; s'il doit, avec Luther. 


69. Edinburgh Review. — Milman’s History, vol. {11, p. 468. 
71. 


74. 
74. 


a @®@ « ©) 


Pp. 
Pp. 
P. 73. 
P: 
P. 








BIBLIOGRAPHIE’ ETRANGERE: 355 


renier le pére commun des fidéles, ou s'il doit, avec les saints personnages, 
si pieusement ecélébrés par la Revue d'Edimbourg , saint Bernard, saint 
Thomas d’Aquin, Gerson, s'iocliner sous l’autorité de celui que, par un aveu 
significatif, la méme revue n’a pas craint d'appeler le vicatre du prince 
des apotres'. : 

C'est encore l'histoire de I'Eglise que nous retrouvons dans un article sur 
Bossuet, 4 l’oecasion des mémoires de l’abbé Le Dieu. L’écrivain anglais 
sattache moins 4 |’examen de cette publication qu’a l'étude générale de 
Bossuet. Il ne résiste pas 4 la tentation d'un paralléle avec Fénelon et trace 
des deux figures deux portraits qui peut-étre eussent été ressemblants si le 
peintre n'avait trop cherché les contrastes. Il n’est pas exact de dire, sans 
explication ni tempérament, que Fénelon préche la doctrine de Tamour, et 
Bossuet la doctrine de la fot*. Nul n’ignore les excés de Fénelon sur Je pur 
amour; mais, quand méme ses lettres sur l’autorité de I'Eglise, ses ouvrages, 
ses discours, ne témoigneraient pas 4 chaque page de la fermeté de sa foi, 
l'humble résignation avec laquelle il accepta et lut 4 son peuple la condam- 
nation de son erreur serait plus que suffisante pour démontrer la pleine 
soumission de son coeur aussi bien que de son intelligence aux régles souve- 
raines de la foi. La Revue d’ Edimbourg cite et admire l'‘obéissance deFénélon: 
mais peut-étre n'y voit-elle qu'une respectueuse condescendance. Fénelon 
alla plus loin et soumit sans réserve Je fond de sa conscience. Quant 4 Bos- 
suet, nul mieux que lui n’insista sur Ja vanité d’une foi sans ame. Nul ne 
sécria d'une voix plus pénétrante : Malheur a la connaissance stértle qui ne 
s¢ lourne pas en amour! La majesté lumineuse de sa parole, !’autorité de son 
langage, la précision souveraine de sa doctrine, seraient peu, devant Dieu et 
devant l’Eglige, si l’auteur des Elévations et des Méditations sur I Evangilc 
avait prouvé, dans ses pieux épanchements, qu'il avait un ceur aussi grand 
que son génie. La Revue d'Edimbourg ne se méprend pas moins sur les doc 
trines politiques de Bossuet en prétendant qua Uexemple de M. de Maistre 
etde M. Carlyle il adore tout pouvoir établi, et ne voit aucune justice dans 
les causes vaincues*. Ni M. de Maistre ni Bossuet ne méritent cette accusation. 
\M. de Maistre, serviteur, a Saint-Pétersbourg, d'un roi exilé, restait fidéle, 
sion peutle dire, aux rois détrénés de Ja France, et, sans étre né leur sujet, 
refusait de se Jaisser éblouir par la fortune de Napoléon. Bossuet, debout 
yrés du tréne incontesté de Louis XIV, tendait la main aux défenseurs du 
irone brisé de Jacques II. Si, comme la France tout entiére au dix-septiéme 
siécle, il poussa [amour de Ja monarchie jusqu’a |'indifférence pour les ga- 
ranties politiques, sachons du moins ne jamais confondre le culte national 
dune monarchie séculaire avec la servile adoration du fait accompli. 

Mais, quelle que soit l’admiration de |‘écrivain protestant pour le génie de 
Bossuet, il est trop évident qu’il le juge 4 travers le double voile d’erreurs re- 
ligieyses et de préjugés nationaux. Tout en blimant dans Jurieu Uabsence 
de gout et Taspérité du langage et en donnant |’avantage 4 Bossuet au 
point de vue littéraire, il accorde a son adversaire protestant le trés contes- 


* Laltier vicaire du Prince des apdtres. The haughty vicar of the Prince of the apostles. 
? |, 296. 
> P2435, 


356 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


table honneur d'avoir miné les fondements du magnifique édifice élevé par 
lécrivain catholique. Ecoutons-le résumer la polémique de Jurieu : « Ju- 
rieu, dit-il, nie que la variation soit le signe de l'absence de vérité, et, 
a l'encontre du droit divin des rois, il fait retentir comme un présage me- 
nacant, les mots de souveraineté du peuple. » Telle est la réponse de la Ke- 
vue d' Edimbourg 4 \ Histoire des variations. Un éminent écrivain, dans une 
revue célébre, a proposé d'écrire 8 son tour I’Histoire des variations de 
P Eglise catholique, promettant de la composer notamment des luttes de I'es- 
prit catholique contre lesprit janséniste *. La Revue d'Edimbourg n'aura 
nul besoin de recourir & cette ingénieuse idée, puisque argument de Bos- 
suet l’embarrasse et !’arréte si peu. ll est d'ailleurs nécessaire de rap- 
peler ce qu’était pour Jurieu cette souveraineté du peuple que répu- 
diait Bossuet. En présence d'un docteur dont le libéralisme appelait le 
peuple la seule autorité qui n'ait pas besoin davotr raison pour valider 
ses actes, Bossuet se trouvait conduit a transformer une libre question de 
politique en question de morale religieuse, et répondait noblement que Diez 
lui-méme a besoin d'avoir raison pour valider ses actes. Quant aux doctrines 
purement politiques de Bossuet, la Revue d’Edimbourg ne saurait prétendre 
que J'Eglise en ait jamais commande la croyance, et ceux qui ont lu dans le 
beau livre de Balmés l’exposition des systémes politiques enseignés au moyen 
age par les docteurs catholiques, savent avec quelle liberté ces fermes génies 
agitérent les plus redoutables questions sociales et cherchérent a concilier les 
droits de la nation avec ceux de l’autorité. Le caractére méme de Bossuet 
n'échappe pas aux critiques de la Revue d’ Edimbourg. S'‘emparant d'un mot 
douteux de madame de Maintenon, qui J’aurait appelé la dupe de la cour, elle 
le transforme en prélat courtisan. La Revue anglaise ignore peut-étre que 
_ cette accusation est renouvelée de M. de Cormenin. Quoi qu'il en soit, quelle 
preuve nous donne-t-elle? Une seule, qu’en vérité nous ne saurions ad- 
mettre. Un jour Bossuet, descendant de la chaire apostolique d'une commu- 
nauté de religieuses, jette un dernier regard sur les grilles que vient de 
frapper sa voix, et, s'adressant aux seurs qui le reconduisent : Priez, mes 
sceeurs, leur dit-il, priez pour que je n'aie pas tant de complaisance pour le 
monde. S’emparant de ce naif et touchant aveu d’une grande ame, sévére 
pour elle-méme, la Revue d’Edimbourg en a conclu que l'évéque de Meaux 
possédait une large dose de l'esprit de cour. l\ est dans Ja langue anglaise un 
mot d’un fréquent usage : c’est l’accusation de soi-méme, ‘self-accusation. 
Mais il ne faut pas croire sur parole ces généreuses dénonciations, et, pour 
adresser 4 Bossuet un reproche aussi grave, nous attendrons de meilleures 
preuves. Du moins, hatons-nous d'apprendre 4 la France que J’Angleterre 
voit, sans nulle jalousie, briller dans notre histoire la gloire de Bossuet. Il y 
a plus : la Revue d’ Edinbourg croit avoir une raison de feéliciter ses conct- 
toyens® de ne pas le compter parmi leurs grands hommes. Elle estime que 
sa pompeuse éloquence ne pouvait retentir que sous les votites d'un de ces 
palais ott. se concentre la vie nationale. Pour nous, en poussant si loin Ia 


{ v., dans la Revue des Deux-Mondes, \os articles de M. Charles de Rémusat sur le Tra- 
ditionalisme. 
3 P. yay 





BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 357 


haine de la-centralisation, nous craindrions de faire involontairement son 
éloge. Ce n'est pas 4 elle que nous devons Bossuet : il s'est créé lui-méme, 
en province, dans la retraite, dans l’activité de sa laborieuse jeunesse, dans la 
solitude de ses nuits illuminées par le génie. La cour et la capitale furent son 
thédtre, et non pas son école. La Revue d' Edimbourg lui oppose Milton : sans 
rien dérober a la gloire du poéte anglais, on peut estimer que les ceuvres 
de Bossuet tiennent de plus prés encore 4 I'immortelle vérité et sont 
autre chose que les monuments orgueilleux de la cour et dela croyance qu il 
a décorées. 

Nous signalions, il y a trois mois, les jugements des revues anglaises sur 
les événements dont les Indes sont le thédtre. Aujourd’hui nous rencontrons 
deux nouveaux articles sur le méme sujet dans la Revue d'Edimbourg et la 
Quarterly. A son tour, la Westminster review rompt le silence qu'elle avait 
gardé jusqu’a ce jour. Noussommes frappés de la confiance dans l'avenir que 
témoignent les titres choisis par les trois écrivains. L'un d’eux intitule son 
article : Perspectives de U'empire indien, l'autre : Notre empire indien, le troi- 
siéme enfin : l’ Angleterre dans les Indes. Si l'on en croyait certains prophétes 
pourqui le pessimisme al’ égard de nos voisinssemble devenirun optimisme peu 
charitable, la domination lointaine de l'Angleterre serait destinée 4 périr sans 
retour, aprés d’inutiles prodiges de résistance vaincue d'avance et d héroisme 
désespéré. Les revues anglaises n’examinent méme pas ces découragements 
suspects. La Revue d'Edimbourg rappelle les hautaines inscriptions gravées 
dans les salles de marbre des palais orientaux, comme le symbole de cette 
compagnie souveraine qui s'élanca sur les trénes de U Est. Mais un plus noble et 
plus généreux sentiment, dit-elle, nous force & croire que la glorieuse desti- 
née del’ Angleterre est de gouverner, de civiliser, d'élever, de perfectionner 
les innombrables tribus et races humaines que la Providence a placées sous 
notre sceptre‘. L'Angleterre n‘avait trop longtemps accordé aux destinées des 
Indes qu'une attention insuffisante. Les récentes catastrophes tireront les An- 
glais de leur ignorance 4 cet égard, comme déja elles les ont tirées de leur 
indifférence, et leur donneront une plus claire connaissance de leurs devoirs 
et de leurs dangers*. Dés longtemps des voix imposantes avaient dénoncé le 
peril d'une extension perpétuelle et illimitée de la conquéte. Le 30 septem- 
bre 1765, le véritable fondateur de la domination anglaise, lord Clive, expri- 
mait a la cour des direeteurs lintention résolue de ne pas étendre l’assistance, 
la conquéte et les possessions de sa patrie au dela du Bengale, de Bahar et 
d’Orissa. Aller plus loin lui paraissait la plus extravagante et la plus absurde 
ambition. Fidéle 4 ces maximes, il restaurait le royaume d’Oude aprés I’avoir 
conquis. Un demi-siécle aprés, le duc de Wellington, avec celte connatssance 
intuitive des affaires des Indes que lui reconnaissait lord Ellenborough*, s’ef- 
fraye de voir les ressources de l'Angleterre décroitre 4 mesure que saccroit 
son territoire. Plus récemment encore, sir Henri Russell et lord Metcalfe ont 
donné de semblables avertissements, cruellement confirmés par la révolte 
militaire du Bengale. L’incévitable insuccés de la révolte, la fermeté et la di- 


“Uw a» 
To 
Gt to 80 


508 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


gnité inébranlables avec lesquelles'tout Anglais a maintenu sa position dans 
les Indes en présence de dangers incalculables ; la prompte arrivée d'une ar- 
mée européenne, telle que les Indes nen virent jamais, tout, jusqu'aux chdti- 
ments etaux calamités, aura pour effet, selon la Revue d’ Edimbourg, de rele- 
ver plutdt que d'abaisser le prestige de la puissance anglaise, ébraniée par de 
rudes et passagéres atteintes‘. Mais, le calme rétabli, il faudra remédier aux 
maux permanents tant de fois signalés. 

La Revue d’Edimbourg examine successivement la plupart des questions 
qui touchent a l'avenir des Indes : répartition et collection de l"impét, ré- 
forme de |’ armée, autorité de la Compagnie, contréle parlementaire. Elle ne 
doute pas qu’un enthousiasme universel n’ait accueilli dans les Indes l'éta- 
blissement de l’autorité de la reine, et qu’entourant dés longtemps la royauté 
d'une vénération particuliére les Indiens ne professent plus de respect pour 
le sceptre et la couronne de Victoria que pour la souveraineté d’une compa- 
gnie de marchands qu'ils regardatent comme ayant affermé lvs revenus du 
pays *. Mais faut-il détruire la Compagnie, énerver son pouvoir, ou le sov- 
mettre 4 un contréle incessant et minutieux? Ici se présentent plusieurs ob- 
jections. Le temps n'est plus ott la Compagnie avait 4 défendre un monopole 
commercial et un intérét distinct de UV intérét des Indes et de U Angleterre*. 
Elle n’a d’autre propriété qu'une part fixe dans les revenus indiens et des 
propriétés fonciéres dans les Indes. Son pouvoir, ou, pour mieux dire, son 
patronage, a subi des réductions considérables par la mise au concours des 
emplois civils. Méme avec ce libéral systéme, il serait difficile de remplacer 
Ja Cour des directeurs et de trouver, en nombre suffisant, des hommes d'ex- 
perience préts & consacrer leur temps et leurs talents au gouvernement d'un 
empire pour si peu de profit et d'agrandtssement personnel. D'ailleurs, en 
agitant aux bords de la Tamise Jes destinées d'un empire asiatique, la Cham- 
bre des communes s'engagerait inévitablement en d’éternelles alternatives de 
passion et d'indifférence. En parlant ainsi, la Revue d’ Edimbourg ne mécon- 
nait pas lautorité du parlement, tribunal qui doit reviser U'administration 
de la Compagnie et corriger ses fautes : elle se borne a signaler le peril d'une 
intervention indiscréte et immodérée qui paralyserait ce qu il faut absolu- 
ment maintenir : le gouvernement de U Inde dans U Inde méme : (the qovern- 
ment of India in India ttsef*). 

Nous n’éprouverions nu} plaisir a suivre la iiaviity Review a travers les 
reproches rétrospectifs qu ‘elle adresse au gouverneur actuel des Indes, lord 
Canning®, si ces reproches, tempérés d’ailleurspar des éloges mérités au ferme 
courage de cet homme d’Etat, ne renfermaient des opinions remarquables et 
de salutaires enseignements. La Quarterly accuse lord Canning de sétr: 
aliéné, avant l’insurrection, les habitants de Calcutta par application pers 
vérante de cette théorie, que tout Européen qui n'appartient pas au service 
civil ne vaut pas mieux qu'un natif. Ainsi s’était formée une sorte de caste 


‘Pp. 5. 

2 Page 48. 

> Page 49. 

* Page 49. 

* Quarterly Review, p. 270. 





BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 359. 


de salariés, un corps de fonctionnaires non moins exclusif que celui des 
Brahmes, et dont la toute-puissance ombrageuse rappelait ces jours néfastes 
oli l’Acte noir mettait a la merci de l'administration la liberté des colons an- 
glais ‘. Au lieu d’'augmenter le nombre des fonctionnaires, c’est ]'indépen- 
dance de la propriété locale qu’il faut fortifier. Par 1a, on fera beaucoup dans 
le présent et surtout dans l’avenir, pour l’amélioration et l’élévation progres- 
sive de Ja race conquise. Et ainsi pourra se préparer cette réconciliation su- 
préme de deux races fondues en une seule, que |’écrivain anglais entrevoit, 
pour l’empire anglo-indien, dans les perspectives de l'avenir, comme il aime 
4 la saluer pour l’Angleterre elle-méme dans les perspectives du passé *. 

La Revue de Westminster se plaint avec non moins de vivacité de l’excessif 
pouvoir de |’administration dans les Indes. S’il fallait l’en croire, la bureau- 
cratie continentale s’y verrait dépassée. Quant 4 la Compagnie des Indes, la 
Revue de Westminster en demande la suppression absolue, se fondant sur 
abolition successive de ses priviléges, surtout depuis l’acte de 4833, et invo- 
quant ainsi la raison méme que la Revue d' Edimbourg invoquait en faveur de 
opinion contraire. Mais nulle contestation ne saurait atteindre d’excellentes 
réflexions sur le devoir de l'Angleterre aprés la répression de la révolte, sur 
les avantages de la colonisation européenne, sur la nécessité de concilier Ja 
liberté dans le gouvernement des Indes avec le contréle de l’autorité cen- 
trale, ou, comme le dit la Revue de Westminster avec une ingénieuse raison, 
la libre action é Calcutta avec la libre opinion & Londres *. . 

Signalons enfin un remarquable paragraphe, réponse éloquente 4 ceux 
qui trouvent dans |’insurrection un caractére national. La Revue de West- 
minster rappelle que la plus grande partie de la population ne s'est pas méme 
émue de la révolte, que, dans les grandes villes, les mosquées et les pagodes 
retentissaient de priéres pour le succés des armes anglaises, et qu'en des 
villes qui ne renfermaient pas un seul officier européen survivant des illu- 
minations spontanées saluérent la prise de Delhi. Ces faits ne convaincront 
pas les adversaires passionnés de |’Angleterre; ils continueront, mais qu'im- 
porte! 4 maudire son exécrable tyraunie, a s'emparer de quelques faits de 
violence dénoncés par cette méme publicité qu’ils ne maudissent pas moins, 
et a pratiquer, comme le dit spirituellement la Revue de Westminster, « la 
plus facile de toutes les vertus, la confession des péchés d’autrui. » 

Nous trouvons dans le dernier numéro de la Revue de M. Brownson, 
qui, pour le dire en passant, se maintient toujours 4 la méme hauteur, ct 
finit par fixer l’attention de ses adversaires *, un article d'un trés-vif intérét 
que nous voudrions pouvoir traduire 4 nos lecteurs en entier, et que nous 
voulons du moins leur indiquer. C'est le récit des conversations tenues a 
New-York dans un club d‘honnétes gens, composé de cing personnes et prée- 
sidé par un Jésuite. Un Frangais, un Allemand, un Irlandais et un Ameéri- 
cain échangent leurs idées sur la politique générale, dirigés par le Pére John, 


1 La Revue contemporaine, dans son numéro du 15 février dernier, a omis de signaler 
celle phase des libertés anglaises dans les Indes. 

* Quatcrly, page 271. 

> Westminster Review, p. 277. 

* Voir la Revue contemporaine du 1°" janvier. 


360° BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


qui professe des opinions trés-libérales et ne partage nullement, répéte-t-it 
plusieurs fois, les doctrines de l’Univers. Citoyens de l’Amérique, les mem- 
bres du club parlent de tout, méme des gouvernements du continent, avec 
une liberté que ne pourraient imiter sans péril de simples Européens, pré- 
munis d’office contre les séductions et les périls d'une liberté illimitée. Nous 
Mentionnerons, du moins, le trait principal du caractére du Pére John. It 
s’est prononcé énergiquement, en 1848, contre les révolutionnaires, et au- 
jourd hui chacun |’entend défendre la cause libérale et dénoncer les dangers 
de l’absolutisme. L’un des interlocuteurs s’étonne de cette apparente-con- 
tradiction; le Pére John répond, avec beaucoup de sens, qu'il faut toujours 
se préoccuper du danger le plus voisin et le plus prochain. A la fois conser- 
vateur et libéral, il développe sa double thése en des termes qui s élévent 
parfois jusqu’a l’éloquence. Mais, encore un coup, nous n’essayerons pas de 
traduire ces généreux accents, et nous nous bornerons 4 les recommander 
a ceux de nos lecteurs qui ont le bonheur de savoir l'anglais. 


Georces SEIGNEUR. 


ENEAS SILVIO DE’ PICCOLOMINI UND SEIN ZEITALTER (Enéas Piccolomini et son épo- 
que), par M. Voicr. Berlin, t. 1, 4857. — Paris, Klincksieck, rue de Lille, 44. 


L'engouement pour le moyen age qui régnait naguére est prés de ces- 
ser; on peut méme prévoir qu'il reviendra bientét de mode de décrier 
cette époque, qui, malgré toutes les taches qui en ternissent l’éclat, a été 
grande et belle. La voir tomber en décadence est un spectacle qui, outre le 
charme particulier qu’il doit avoir pour les esprits délicats, épris de la poésie 
des ruines, est plein d'intérét pour ceux qui aiment a débrouiller les fils en- 
chevétrés des événements d’une ére de transition. Mais, tandis que la Re- 
naissance a été de nos jours étudiée presque a la loupe, l'histoire du quin- 
ziéme siécle, derniére période de déclin du moyen ge, est encore loin d’étre 
connue dans ses détails. Tout travail, qui, comme celui de M. Voigt, fils de 
lhistorien de Grégoire VII, la fait mieux comprendre, mérite donc d’attirer 
Vattention. 

La vie d’Endas Silvius, qui aprés dtre monté sur le tréne de Saint-Pierre 
porta le nom de Pie II, avait déja été écrite, entre autres, par le P. Verdiére 
dans une thése de doctorat trés-remarquable. Mais M. Voigt, ayant découvert 
prés de deux cents lettres inédites de ce pape‘, s‘est trouvé 4 méme. détre 
plus complet que ses devanciers. A la biographie d'Enéas, qu'il poursuit 
jusqu’en 1449, il a joint Vexposé des luttes suscitées dans la chretienté 
par le concile de Bale. Cette partie de son livre devra étre soumise a une re- 
vision, quand aura paru la chronique de ce concile écrite par Jean de Ségo- 
vie. Cette derniére chronique sera bientét publige par les soins de l’Acadé- 


‘ Quarante-six des plus importantes ont été publiges dans le tome XVI de l’Archiv fir 
Kunde cestreichisoher Geechichts-Quellen. M. Voigt est aussi parvenu a rectifier les dates et 
es adresses d’un grand nombre des lettres déja connues. 





BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 364 


mie de Vienne, dans la précieuse collection des Monumenta Concilii Busileen- 
sis, dont le premier volume, contenant entre autres la chronique de Jean de 
Raguse, a été imprimé il y a quelques mois. Il est néanmoins a prévoir que 
cette révision ne touchera qu’a des faits secondaires et qu'elle n’infirmera 
pas les idées neuves émises par M. Voigt sur le concile de Bale, et présentées 
par lui d'une maniére attachante. Une courte analyse de l’ouvrage va mettre 
le lecteur 4 méme de juger si nous nous trompons sur l'importance et sur 
exactitude des recherches de M. Voigt. 

Enéas Silvius Piccolomini était d'une famille siennoise de la plus ancienne 
noblesse, mais tombée peu a peu dans un état de pauvreté voisin de la misére. 
Au lieu de s’appliquer, comme le désiraient ses parents, 4 l'étude de Ja juris- 
pradence, il employe les années de sa jeunesse a se familiariser avec les au- 
teurs de |"antiquité qu'il copiait lui-méme, n’ayant pas les moyens de se les 
procurer autrement. Son engouement pour ces écrivains était excessif. Ainsi, 
lorsqu’il fut plus tard nommé a la cure du village d’Aspach, il annonca 
a ses paroissiens, simples paysans, qu’ils devaient s’estimer heureux d’avoir 
pour pasteur un homme qui avait lu Sénéque et Ovide, Epicure et Lactance, 
et qui avait autant médité sur Juvénal que sur les épitres de saint Pierre. 
Devenu, en 1431, secrétaire du cardinal Capranica, il se trouva tout & coup 
transporté au milieu du concile de Bale, prés duquel son patron allait porter 
des réclamations contre Eugene IV. 

Ce pape nous est dépeint par M. Voigt comme un homme pieux, menant 
la vie la plus austére, mais d'un caractére tantét irrésolu, tantét opiniatre, 
qui lui donnait peu d’habileté dans ‘le maniement des affaires politiques, et 
lui fit commettre plusieurs maladresses. Par exemple, le concile 4 peine 
réuni, Eugéne voulait déja le proroger sans motifs plausibles. La résistance 
energique des souverains et de son propre légat, Césarini, lui fit, il est vrai, 
abandonner ce projet; mais il n’en avait pas moins blessé la susceptibilité du 
concile, déja mal disposé en sa faveur. 

En effet, Ja majorité était imbue de la doctrine toute nouvelle de la su- 
prématie du concile général, doctrine dont M. Voigt retrouve les premiéres 
traces dans les écrits d'un sorbonniste d'origine germanique, nommé Henri 
de Langenstein, qui vivait au milieu du quatorziéme siécle. Les principes 
enseignés par ce docteur, développés ensuite par de puissants dialecticiens, 
tels que Gerson et d’Ailly, furent habilement exploités par la coalition des 
evéques, des théologiens et des moines, qui, dans de différentes intentions, 
reunissaient leurs efforts, vers cette époque, pour affaiblir le pouvoir de Ja 
papauté Les évéques visaient a se rendre indépendants du contréle de Rome, 
les uns pour dépenser a leur guise les revenus de leurs diocéses, les autres 
par des motifs d’ambition tout aussi dangereux pour l'intérét général. Les 
docteurs scolastiques, entichés de leurs connaissances, mais presque tous 
trés-pauvres, tenaient a faire passer entre leurs mains les riches prébendes, 
quils voyaient prodiguées aux créatures, souvent ignorantes, de la cour pa- 
pale. Les moines, enfin, peu lettrés, mais pleins de zéle pour la sévérité 
des meeurs, étaient scandalisés des désordres trop fréquents dans cette 
cour et voulaient les faire cesser. Une ligue fut donc conclue contre la pa- 
pauté, et un combat & outrance s’engagea. La bonne foi n'y figura pas plus 


362 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


que d’ordinaire; des pamphlets injurieux, remplis d’exagérations, furent 
lancés des deux cétés. Parmi ces sortes d’écrits M. Voigt range avec raison 
le fameux ouvrage de Nicolas de Clémengis, de Ruina Ecclesiz, que nous 
nous sommes habitués en France 4 consulter comme un document histo- 
rique. Ce n'est pourtant que le libelle d'un rhéteur, qui, préoccupé avant 
tout de l’effet de sa phrase, sen va répétant, dans un style boursouflé, 
les vrais et les faux griefs de son parti, sans préciser de faits, sans indi- 
quer de reméde. 

Si, au concile de Constance, les cupidités et les rancunes personnelles 
s’étaicnt tues devant l’intérét de tous, 4 Bale il n’en fut pas de méme. Ce 
n’étaient plus les théologiens qui dominaient, comme dix-sept ans aupara- 
vant, c'étaient les canonistes, les légistes, gens qui, mal inspirés, font pis 
que tous les autres. Cette affluence de jurisconsultes n'étonnera plus quand 
on saura que, pour avoir voix au concile, il n’était plus de rigueur d'exercer 
une fonction ecclésiastique. Une commission de douze membres, renouve- 
lée tous les trois mois par la majorité du moment, avait a statuer souverai- 
nement sur la question de savoir qui serait admis ou non. De simples moines, 
des laiques comme Enéas, entrérent én foule dans la cathédrale de Bale et 
y votérent contrairement a toutes les régles de l’ancienne discipline. L’arbi- 
traire et le désordre étaient inévitables avec un pareil systéme. Quand les en- 
nemis du pape voulaient emporter la victoire de haute lutte, ils amenaient 
avec eux leurs domestiques, les chargeant de faire du vacarme avec les banes 
pour étouffer Ja voix de leurs adversaires ou méme de tomber sur ces der- 
niers a coups de poing. Ce qui est encore plus révoltant, c’est de voir le 
concile se prétendre jusqu’a la fin le vrai représentant de la chrétienté, cela 
avec autant de droit qu’en avait le Parlement croupion de se déclarer lor- 
gane de |’Angleterre. Lors de la suspension du pape, il ne se trouvait a Bale 
que seize évéques : six aragonais, neuf savoyards et un francais; et, lors de 
la nomination de l’antipape, il n’y en avait plus que onze. Si encore !es 
péres du concile avaient songé 4 se donner un semblant de légitimite en 
s‘occupant des intéréts de I’Eglise! Mais non! Ils ont bien constamment a la 
bouche des plaintes sur le relachement des meeurs; mais ils ne prirent ja- 
mais la moindre mesure pour y remédier. Bien loin de 1a, beaucoup 
d‘entre eux menaient une vie de luxe et de scandale, au moment méme ou 
ils venaient de voter des mesures qui dtaient au pape tout moyen de sub- 
sistance. 

Il y avait pourtant parmi eux un certain nombre d’hommes honorables, 
dont plusieurs possédaient de grandes connaissances, tels que Tudeschi, 
Jean de Ségovie, Pontano, et autres. Mais il est 4 noter que ce n’était plus, 
comme 4 Constance, la science théologique ou le raisonnement philosophique 
qui gouvernait les esprits. Les docteurs ne faisaient plus que l’office d’éclai- 
reurs, lancés en avant pour commencer le combat. Ils pronongaient a leur 
aise leurs discours interminables, qui duraient trois et jusqu’a huit jours. 
Mais les chefs, auxquels obéissait la masse, n'’usaient ni de citations ni de 
syllogismes, ils s’adressaient aux passions. A leur téte était un homme de 
feu ‘et d’action, Louis Allemand, cardinal d’Arles, le seul qui méritat d'étre 
comparé au légat Césarini. De tous les membres du concile ce dernier avait 





BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 360 


le caractére le plus noble. Charitable, de mceurs exemplaires, docte, plein 
de dignité dans le maintien et en méme temps affable et bienveillant, il 
inspirait le respect par sa grandeur d’dme et son zéle infatigable pour éta- 
blir la concorde. | : 

Au milieu de ccs hommes éminents, le jeune Enéas fut bien loin d’avoir 
Yinfluence qu’il a cru pouvoir s’attribuer. Recherché pour ses maniéres 
avenantes et sa belle humeur, il savait charmer Jes péres du concile par 
I’élégance et la pureté de diction de ses discours; mais il était loin d’en- 
trainer les résolutions. En revanche, il était l'ame d'un petit cénacle de 
jeunes humanistes spirituels, mais un peu dissipés. Son genre d’esprit se re~ 
trouve tout entier dans ses Commentaires sur le concile de Bale. L’exposi- 
tion en est brillante, Ja peinture des caractéres est vive, animée, parsemée 
d'observations fines; mais cet écrit n'a ni la véracité ni l'impartialité qu'on 
exige d'un ouvrage d'histoire. ; 

Lors de la scission compléte entre Eugéne et le concile, Enéas se rallia a 
ce dernier, entrainé bien moins par la fougue d'une conviction sincére que 
par le désir d'étre plus vite promu a quelque grande dignité. Ses espérances 
ne furent pas décues; aprés avoir obtenu un emploi supérieur dans la chan- 
cellerie du concile, il fit partie de plusieurs commissions importantes, et 
fut ensuite gratifié de l’office de prieur 4 Saint-Laurent de Milan, malgré la 
volonté déclarde du chapitre de cette église. Le concile, qui venait de res- 
tituer solennellement aux chapitres tous leurs droits d’élection, ne tint 
aucun compte de ses propres décisions et empécha par des vociférations 
ceux qui voulaient protester contre la nomination illégale d’Enéas de se 
faire entendre. En 1439, lorsque Enéas obtint un autre bénéfice, la méme 
chose se reproduisit encore. 

Bientdt aprés il devint secrétaire du vieux duc de Savoie, que Je concile 
venait de nommer 4 la papauté, non, comme on I’a souvent prétendu, a la 
suite de manoeuvres de corruption, mais poussé par la force des circon- 
stances qui ne permettaient pas d‘autre choix. 

Félix V, dont les mceurs ont été trés-décriées, sans que rien vienne 
autoriser les accusations de libertinage portées contre lui, fut reconnu par 
les principales universités; mais, parmi les souverains, il n’eut pour Jui que 
quelques princes de l’empire ‘. D'irritantes discussions d’argent s’engagérent 
hientét entre lui et le concile, lequel y perdit le reste de dignité qu'il avait 
conservé jusque alors. Enéas, voyant son emploi auprés de la petite cour 
déchirée et indigente de Lausanne diminuer d’importance tous les jours, 
tourna alors ses regards vers l’empereur, qui s’était joint 4 la majeure partie 
de! empire pour rester dans la neutralité. Cette position prise par l’Allemagne 
prouve une fois de plus que ce pays ne sut presque jamais jouer, dans les 
grands événements qui passionnent les autres peuples, qu’un rdle mesquin 
dicté par des petits calculs d’intéréts souvent sordides. La neutralité, en effet, 
Permettait aux princes et aux prélats de distribuer ou d’accaparer, sans con- 
iréle aucun, les bénéfices et les prébendes, et ils ne se firent pas faute de 
profiter de cet état de choses. 


* BM. Voigt ne parait pas avoir consulté l’important recueil des lettres de Félix V, qui se 
trouve en manuscrit aux archives de Ia ville de Genéve. 


364 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


L’empereur Frédéric IV, dont l'histoire a été écrite derniérement par 
M. Chmel, d’une maniére si supérieure, avait beaucoup de vertus privées; 
mais i] était moins propre que tout autre a diriger l'empire dans les circon- 
stances du moment; son caractére apathique ne lui permettait de montrer 
quelque énergie que lorsqu’il s’agissait d’amasser de l'or ou des joyaux. 
Eugéne envoya auprés de lui Juan de Carvajal, dont les qualités et les ta- 
lents éminents ont été mis en lumiére pour la premiére fois par M. Voigt. 
Tout en sachant résister aux papes, quand sa conscience lui en faisait un 
devoir, Carvajal était pour eux un serviteur entiérement dévoué et d'un 
désintéressement absolu; aprés avoir été chargé vingt-deux fois des négo- 
ciations les plus difficiles, dont i] mena la plupart 4 bonne fin, il resta sans 
fortune. Sa modestie exemplaire lui concilia l’admiration de ses contempo- 
rains, dont il se distinguait de tout point et méme par son style qui, 
exempt de tout faux brillant et de toute imitation des anciens, se fait remar- 
quer par la concision et la clarté. | 

Pressé de se déclarer, Frédéric préféra s'en référer aux diétes, ot dés- 
lors tout se passait en pourparlers et écrivailleries qui n’aboutissaient & 
aucun résultat. A celle de 1442, on vit arriver Enéas qui y accompagnait 
les envoyés de Félix. Il se fit bien venir de I’évéque de Chiemsée et fut pré- 
senté ensuite 4 l’empereur, des mains duquel il recut la couronne de pote. 
C’était la premiére fois que cette distinction était accordée en Allemagne. 
Enéas fut peu de temps aprés attaché 4 la chancellerie impériale. Il eut 
d’abord 4 supporter les avanies que lui suscitaient ses collégues allemands; 
mais il les supplanta bientét dans la faveur du chancelier Schlick, diplo- 
mate consommé, qui dirigeait a Ja cour de Frédéric le parti des gens de 
cabinet qui désiraient voir l'empereur prendre godt aux affaires générales 
de I'Europe, et ne plus s’occuper exclusivement de ses états héréditaires. 
L’égoiste et avide chancelier, ayant choisi Enéas pour son confident, fit 
agir 4 Rome pour obtenir la nomination de son frére 4 l'évéché de Frei- 
singen. Cela lui fut accordé, et il se déclara publiquement en faveur d’Eu- 
gene. Enéas ne fut pas encore aussi explicite. Dans quelques-unes de ses 
lettres datées de cette époque, il fait des voeux pour le triomphe d’Eugéne; 
dans celles adressées & Carvajal il s‘exprime comme un partisan sincére de 
la neutralité, parce que le Iégat, homme intégre et droit, préférait le lan- 
gage franc d’un adversaire aux tergiversations d'un ami tidde. Enfin, il se 
plaint auprés de la cour de Félix de ce que son attachement A la cause du 
concile n’était pas récompensé par quelque bon bénéfice. Ces contradic- 
tions s’expliquent par la phrase suivante de sa correspondance avec Schlick: 
« Soyons hypocrites, dit-il, puisque tout le monde I’est, et tirons parti des 
hommes tels qu’ils sont.» Elles prouvent qu’en cessant de défendre le 
concile Enéas ne fit pas violence 4 des convictions qu'il n’avait pas. Ayant 
pris une premiére route dans le seul but de sortir de sa position inférieure, 
il choisit ensuite l’opposée, parce qu'elle lui sembla convenir alors mieux 4 
ses projets. 

En 1445, il fut envoyé 4 Rome par Frédéric pour y négocier avec Eugene. 
Celui-ci, ayant fait la paix avec le duc de Milan et le roi d’Aragon, etait 
maintenant reconnu par les deux tiers de la chrétienté; Félix, qui n’avalt 











BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 565 


pour lui que ses propres Etats et quelques princes d’Allemagne, était con- 
stamment en guerre avec le coucile pour de misérables querelles d'argent. 
Le moment de se décider parut opportun 4 Enéas; il se fit absoudre de l'ex- 
communication, aprés quoi il fut nommeé secrétaire du pape. Il était donc, 
en méme temps, secrétaire d’Eugéne, secrétaire de Frédéric, chef des neu- 
tres, et, en outre, secr étaire de Félix, n'ayant pas encore pu se défaire de 
l’office qu'il occupait auprés de |'antipape. 

Frédéric aussi résolut de se prononcer, et vendit son adhésion 4 Eugéne 
pour 221,000 ducats. La honte de ce marché retombe tout entiére sur lui; 
quant au pape, il était de son devoir d'amener a tout prix la fin de |’anar- 
chie introduite, par la neutralité, dans I’Eglise de l'empire, ou, en l'absence 
de toute autorité, les fonctions ecclésiastiques étaient distribuées par la fraude 
et la violence. 

Mais, dans l’intervalle, Jean de Sirck, l’astucieux archevéque de Tréves, 
était parvenu a indisposer les électeurs contre Eugéne et a leur faire exiger 
de celui-ci qu'il sanctionnat, avant d’étre reconnu par eux, les principales 
décisiops du concile. Eugéne, qui dans son premier mouvement toujours 
véhément, avait déposé |’archevéque de Tréves et celui de Cologne, se laissa 
fiéchir par Enéas a faire quelques concessions. Les électeurs, réunis, en 1446, 
a la diéte de Francfort, les trouvérent insuffisantes et se disposaient a se 
déclarer en faveur du concile. Mais en ce moment I'électeur de Mayence, 
sur l’avis de ses conseillers, gagnés par un cadeau de 2,000 florins, se déta- 
cha de lunion des électeurs et entraina avec lui celui de Brandebourg. La 
majorité de Ja diéte vota un projet de traité de médiation aver. Eugéne; 
les points en furent rédigés par Enéas. Le schisme touchait asa fin. Alle- 
mand, |’infatigable, l'indomptable, pleura; le concile était dans la déso- 
lation. 

Que ce changement de |’archevéque de Mayence ait contribué, dans une 
certaine mesure, 4 ce résultat, qui voudrait le nier? Mais il est impossible 
d'admettre, avec M. Voigt, quo le sort dela chrétienté fut décidé par les 2,000 
florins distribués aux conseillers de l'archevéque. Méme si les électeurs s'é- 
taient ralliés au concile, celui-ci, déconsidéré comme il I’était depuis long- 
temps, aurait encore végété tout au plus pendant quelques années. Les Es- 
pagnols l’avaient abandonné; I'Italie entiére tenait pour Eugéne, aussi bien 
que l"empereur. La France, qui jusqu’ici avait toujours refusé de prendre 
parti pour Félix, parce qu’elle avait obtenu par la Pragmatique Sanction 
tous les fruits qu'elle avait entendu retirer du concile, encourageait, il est 
vrai, les électeurs 4 se déclarer pour I’antipape, mais uniquement dans le 
but de semer la zizanie dans |’empire. Dans la position désespérée ov se 
tronvait Félix, l'appui des électeurs n’aurait donc fait que retarder sa chute 
de quelque temps, d’autant plus qu'il n’est pas probable qu'ils eussent en- 
trainé l’empire a les seconder dans leurs projets. 

Les termes de l'accord proposé par la didte furent, aprés quelques modi- 
fications, acceptés par Eugéne, qui recut sur son lit de mort l’obédience des 
envoyés d’Allemagne. Parentucelli qui lui succéda sous le nom de Nico- 
las ¥, avait connu Enéas dans la maison du cardinal Albergati, chez lequel 
ils s'étaient trouvés tous deux dans les premiéres années du concile, et le 


366 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


nomma a l’évéché de Trieste. Enéas, qui venait d’entrer dans les ordres 
quelques mois auparavant, resta chargé de diriger la diplomatie ecclésias- 
tique de la cour impériale. Cette derniére ayant conclu avec le pape le 
concordat de Vienne, le concile perdit toute espérance et fit sa soumission. 
Excepté Allemand et Jean de Ségovie, les péres montrérent dans leurs 
revers autant de platitude qu’ils avaient montré d'arrogance dans leurs suc- 
cés. Félix tendit gracieusement la main pour recevoir les dignités et les con- 
cessions pécuniaires que Nicolas lui accorda. 

Des causes restées obscures amenérent la disgrace de Schlick. Enéas 
sut se maintenir dans la faveur de |‘empereur; mais, désireux de repos aprés 
une vie si agitée, il se retira dans son évéché. 

C’est ici que M. Voigt termine son premier volume. Tout en signalant 
sans ménagement les nombreuses taches qui se remarquent dans le commen- 
cement de Ja carriére d’Enéas, l’historien protestant nous semble n‘en étre 
pas moins resté généralement impartial. Espérons qu'il saura, dans la suite 
de son ouvrage, mettre en lumiére et faire valoir les qualités dignes de tout 
éloge qu'Enéas déploya plus tard. 

Un dernier mot, pour ne rien omettre de l’appréciation que fait M. Voigt 
du caractére montré par Enéas dans Ja premiére partie de sa vie. De 
méme que, tout en changeant de parti selon ses intéréts, il garda cependant 
un certain décorum, dont se souciaient peu Ja plupart des humanistes qui 
louaient leur plume au plus offrant; de méme il fit preuve, dans ses meceurs, 
de plus de réserve que n’en exigeait la corruption de I’époque. Ses contempo- 
rains, ceux mémes qui lui étaient le plus hostiles, ne Jui ont jamais reproché 
les écarts dont il se rendit coupable avant son entrée dans les ordres.Ce qui, 
en lui, était déréglé, c'était imagination. Le roman plus que léger qu’il écri- 
vit, n’étant pas encore sous-diacre, ne peut pas servir de mesure pour juger 
sa conduite. 

Ernest Gnécomne. 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE 


TRADUCTION DES CEUVRES COMPLETES DE LUCIEN, par M. Evcine Tatsor, professeur 
au collége Louis-le-Grand. Paris, Hachette, 1857, 2 vol. in-12, 


Nous devrions savoir un gré infini aux savants qui veulent bien accepter 
le réle ingrat de traducteur. Se faire l’interpréte d’un grand écrivain, c'est 
effacer souvent un talent personnel derriére une gloire étrangére; c'est .ex- 
poser a des difficultés immenses lorsque l’on veut imprimer a son style le 
caractére original du texte, en tachant néanmoins de lui donner une éle- 
gance particuliére; c’est entreprendre une ceuvre fatigante, dans laquelle 
l’esprit, ne se reposant pas par ses propres créations, doit demeurer étroite- 
ment lié et constamment tendu; c’est, en un mot, se donner beaucoup de 
peine pour recueillir peu de gloire. Et cependant c’est rendre un grand 
service & ceux qui ne pourraient apprécier dans le texte original les beautes 





BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 367 


d'un auteur étranger; c'est établir entre nos esprits et l’esprit des grands 
hommes que nous ne pourrions comprendre une voie de communication 
facile, agréable, et dans laquelle nous ne craignons pas de nous égarer; c’est 
fonder dans le monde des intelligences cette république universelle que 
Von a révée et que l’on révera peut-dtre encore dans le monde politique. 
Louanges done aux traducteurs! louanges en particulier 4 M. Talbot, qui 
vient de remplir sa tache avec toute la science, l’esprit et le godt désirables. 

Et pourtant cette tache était plus particuliérement délicate, puisqu'il s‘a- 
gissait de traduire Lucien, qui fut avant tout un homme d’esprit. Les ceuvres 
spirituelles sont bien plus difficiles 4 transporter dans une langue étrangére 
que les ceuvres du génie. L’éloquence et la poésie sont de tous les temps et 
de tous les pays; Bossuet aurait pu parler le langage de saint Augustin; et 
les ceuvres de ]’évéque d’Hippone, traduites par |’évaque de Meaux, n‘auraient 
rien perdu de leur grandeur et de leur sublime poésie. L’esprit, au contraire, 
nait de la société dont ilest la parure : il ne peut vivre que de I’air natal ; il 
meurt quand on le transporte sous d'autres climats. L’éloquence et la poésie 
sont immortelles : esprit est sujet 4 la métempsycose ; il périt, pour ressus- 
citer sans doute; mais, en ressuscitant, il se transforme. M. Talbot a eu ce rare 
bonheur de conserver en partie 'esprit de Lucien : le texte frangais n’a pas 
assurément la finesse, la grace et le mordant du texte grec; mais il ressem- 
ble 4 ces beaux fruits que l’on parvient 4 grand’ peine a conserver jusqu’a la 
finde l'hiver; ils perdent leur fraicheur et leur parfum, leur couleur et leur 
suc, mais cependant ils se survivent 4 eux-mémes. 

Lucien n’était pas seulement un homme d’esprit; c’était aussi un homme 
de bien, profondément affligé des ridicules dont il se moquait et des vices 
dont il s’indignait. Né en Syrie sous le régne d’Hadrien, en 137 ou en 140 
aprés N. S., il eut constamment sous les yeux le triste spectacle de fa déca- 
dence romaine, dont le cours, arrété par la sagesse des Antonins, devait bien- 
tot rompre ce fragile obstacle et reprendre sa violence destructive. 

Lucien, Grec de naissance et de cur, subissait le joug de la société ro- 
maine ; il pleurait l’indépendance de son pays, dont Rome avait battu les 
armées, conquis les provinces, mais dont elle n’avait pas dompteé l’esprit. 
Pour un Grec, le Romain était un maitre, un maitre barbare, qu’il flattait sans 
doute et dont il partageait les vices, mais qu’il méprisait en secret. Il avait con- 
science de sa superiorité morale, et semblait deviner qu'avant que les bar- 
bares eussent détruit l'empire Constantinople aurait subjugué Rome, et la 
société grecque remplacé la société romaine. Toutefois, malgré ces senti- 
ments, Lucien laissait paraitre parfois une pitié secréte pour ce peuple jadis 
si grand et si noble, aujourd’hui tombé dans une telle abjection ! 

Quelle triste peinture il étale en effet, et comme on sent que les larmes 
sont prés du sourire. De tout ce que Rome honorait autrefois, de ses croyan- 
ces et de ses traditions, il ne reste qu'un vain souvenir. On dirait une grande 
dame ruinée, déshonorée, flétrie, cherchant dans |’ivresse l’oubli de ses souf- 
frances, et trainant dans tous les ruisseauxla pourpre de son manteau. Cette 
courtisane échevelée du beau tableau de M. Couture, portant un toast 4 la 
statue de Brutus, c’est bien la Rome impériale, ne se souvenant de ses gloires 
que pour les insulter! 


508 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 


Elle ne croit plus 4 rien; elle n’aime et ne respecte plus rien; l’athéisme 
a dans son cceur tué la poésie et la foi. — Malheur au peuple qui reste sans 
croyance! sa religion ¢tait pour lui la source ot i] retrempait ses forces, ot 
il puisait l’enthousiasme et l'ardeur et l’espérance; le besoin de croire, c'était 
le besoin de s’élever; mais, quand il a repoussé le surnaturel, il s'est abaissé 
vers la terre en attendant qu’il s'y couche.— L’erreur méme vant donc mieux 
que l’athéisme. La mythologie paienne avait eu d’ailleurs sa grandeur et 
ses beautés, si bien comprises par ce pauvre poéte, mort depuis de longues 
années, et dont il y a quelques mois nous suivions au cimetiére la dé- 
pouille mortelle : 


Regrettez-vous le temps ov le ciel sur la terre 
Marchait et respirailt dans un peuple de dieux ? 
Od Vénus-Astarté, fille de )’onde amére, 
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mére, 

Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? 
Regrettez-vous le temps ot les Nymphes lascives 
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux ; 
Et, d'un éclat de rire, agacaient sar les rives 
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ? 
Od les sources tremblaient des baisers de Narcisse ° 
Od, du Nord au Midi, sur la création 

Hercule promenait !’éternelle justice 

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ? 
Od les Sylvains moqueurs, dans |’écorce des chénes, 
Avec les rameaux verts se balangaient au vent, 
Et sifflaient dans l’écho Ja chanson du passant? 
Od tout était divin, jusqu’aux douleurs humaines ; 
Ou le monde adorait ce qu’il tue aujourd’hui ; 
Od quatre mille Dieux n’avaient pas un athée, 
Ou tout était heureux, excepté Prométhée, 
Frére ainé de Satan, qui tomba comme lui ‘? 


Autrefois les mythes qui placaient les héros au niveau des dieux, et pour 
ainsi dire faisaient descendre le ciel sur la terre, mettaient 4 toute heure les 
hommes en présence de la Divinité, détachaient leurs cceurs des calculs sor- 
dides et donnaient a leurs ceuvres une féconde et puissante inspiration. Mais, 
au temps de Lucien, ces mythes n'appartenaient méme plus a la poésie, ils n’¢- 
taient que la légende du vice, pature grossiére d’esprits dégénérés et licencieux, 
ridicule entassement de superstitions honteuses! La religion insultait a la 
croyance d'une divinité créatrice, et ne servait qu’é étouffer dans l’ame des 
peuples l’esprit religieux; les fates n’étaient que le prétexte d'infames orgies, 
les sacrifices qu’un trafic scandaleux dont les prétres s enrichissaient. « Tant 
«de superstition accréditée dans l’esprit du vulgaire, disait tristement 
« Lucien, a moins besoin, selon moi, d'un censeur que d'un Démocrite et 
« d’un Heraclite : l'un pour rire de Ja folie des hommes, l'autre pour pleurer 
« sur leur ignorance?. » 

Lorsque la raison humaine vient éclairer Ja foi, elle est pour elle une puls- 
sante auxiliaire; lorsque Ja foi s’accorde avec la raison, elle lui donne upe 


* Alfced de Musset. Poésies ncuvelles.—Rolia. 
* Traité sur les sacrifices (15). 





BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 361) 


vigueur invincible. Mais, lors, au contraire, que Ja raison et la foi sont op- 
posées J'une 4 J'autre, si la foi succombe, la raison, livrée & ses propres 
forces, ne peut survivre & sa victoire. La religion paienne, attaquée par Ja 
philosophie, s‘était écroulée sous ses coups; mais, 4 son tour, la philoso- 
phie, affaiblie par son succés, était bientdt elle-méme tombée d'épuisement, 
objet de mépris et de risée pour les hommes. Du temps de Lucien les philo- 
sophes étaient aussi ridicules que les prétres. « Il existe, »dit-il, dans un pas- 
sage de son Icaroménippe, que M. Talbot cite dans son ingénieuse introduc- 
tion : « il existe une espéce d’hommes qui, depuis quelque temps, monte a 
«la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, vaniteuse, iras- 
«cible, gourmande, extravagante, enflée d’orgueil, gonflée d’insolence, et. 
« pour parler avec Homére: 


ia tes De la terre inutile fardeau. 


« Ces hommes se sont formés en différents groupes, ont inventé je ne sais 
« combien de labyrinthes de paroles, et s’appellent stoiciens, académiciens, 
« épicuriens, péripatéticiens et autres dénominations encore plus ridicules. 
« Alors, se drapant dans le manteau respectable de Ja vertu, le sourcil relevé 
«la barbe longue, ils s'en vont, déguisant l’infamie de leurs mceurs sous 
« un extérieur composé, semblables a ces comparses de tragédie, dont le 
« masque et la robe dorée, une fois enlevés, laissent 4 nu un étre misérable, 
« un avorton chétif qu’on loue sept drachmes pour la représentation. Ce- 
« pendant, tels quils sont, ils méprisent tous les hommes, débitent mille 
« sornettes sur Jes dieux, s’entourent de jeunes gens faciles 4 duper, décla- 
« ment, d'un ton tragique, des lieux communs sur la vertu, et enseignent 
« l'art des raisonnements sans issue. En présence de leurs disciples, ils élé- 
« vent jusqu’aux cieux la tempérance et le courage, ravalent la richesse et 
« le plaisir; mais, dés qu’ils sont seuls et livrés 4 eux-mémes, qui pourrait 
« dire leur gourmandise, leur lubricité, leur avidité 4 lécher Ja crasse des 
« oboles? Ce qu’i!l y a de plus révoltant, c’est que, ne contribuant en rien 
« au bien public ou particulier, inutiles et superflus, 


« Nuls au milieu des camps et nuls dans les conse ils, 


« ils osent malgré cela blamer la conduite des autres, entament je ne sais 
« quels discours amers, ne songent qu’d rédiger des insolences, censurent et 
« invectivent contre tout ce qui est autour d’eux. Chez eux la parole est ac- 
« cordée au plus braillard, au plus impudent, au plus éhonté dans ses ou- 
« trages. » Tels étaient les hommes qui vendaient alors Ia sagesse et se 
louaient aux grands comme les danseurs, les médecins ou les cuisiniers ! Tou- 
tefois , n’oublions pas, pour I'honneur du genre humain, qu’a cété de ces 
Jongleurs il se trouvait encore des hommes intelligents et vertueux qui 
semblaient pressentir un avenir inconnu et préparer les voies du Christia- 
nisme en réformant les lois et en s’efforgant de corriger les moeurs; avec Tra- 
jan, avec Antonin, avec Marc-Aureéle, ils formaient cette grande école des ju- 
risconsultes stoiciens qui débarrassa la législation romaine des traditions 
étroites de l’ancien droit pour en faire la raison écrite et le plus beau mo- 


370 BIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE. 


nument de la science humaine. Mais ces grands esprits, protégés par les An- 
tonins, n’étaient pas compris par la société romaine que leur sagesse impor- 
tunait et qui restait sourde 4 leurs enseignements. Ils ne travaillaient que 
pour l’avenir; sans influence sur leurs contemporains, ils ne pouvaient les 
relever de leur chute, les guérir de leurs vices. Lucien, d'ailleurs, vivant 
au fond de |’Asie Mineure ou en Egypte, les connaissait mal et ne pouvait 
leur rendre justice. II ne voyait autour de lui que des hommes semblables 4 
ceux qu’il a dépeints; il connaissait Jeur crédit sur l’esprit public, et il les 
trouvait faits exprés pour étre les instituteurs d’une société abatardie; i en 
était arrivé, en haine des philosophes, 4 mépriser la philosophie, & douter 
de la raison humaine, a rayer de ses annales les plus illustres et les plus 
glorieuses pages. Il ne faisait méme pas grace a Socrate: « Ce n’était, di- 
« sait-il, qu’un sophiste; il ne méprisait pas réellement la mort; seulement, 
« lorsqu’il vit qu’elle était inévitable, il se donna des airs courageux afin de 
« Ne pas paraitre subir malgré lui le sort qu'il ne pouvait empécher, et de 
« se faire admirer des spectateurs. En général, j’en pourrais dire autant de 
« tous les gens de cette espéce : tant qu’ils ne sont qu’a l’entrée des enfers, 
« on les voit résolus, décidés; 4 peine entrés, l’expérience est faite*. » Crest 
un triste symptéme, lorsque "homme se prend 4 mépriser la véritabe 
gloire : incapable de la comprendre, il est incapable de la mériter. 

La foi détruite, la raison dégradée, que restait-il 4 la socicté romaine pour 
résister a ’envahissement du plus effroyable matérialisme qui fut jamais? Les 
passions bestiales, les appétits sensuels, absorbaient son intelligence et con- 
sumaient ses forces. Comment croire a la vérité des effroyables peintures 
que nous ont laissées Lucien et les autres témoins de cette immense orgie? 
Des vices qui n’ont plus de nom, des scandales qui surpassent ce qu'il est 
possible de concevoir, des forfaits que la plume doit se refuser 4 décrire! DI 
semblait que Rome prit 4 tache d’égaler 4 la grandeur de sa gloire passée 
la grandeur de son abjection présente. Elle avait oublié toutes ses vertus ! 
Elle se vendait au forum et livrait au premier venu sa liberté, sa puissance 
et sa gloire afin de poursuivre en paix ses hideuses saturnales. Elle souillait 
le foyer domestique, ce supréme asile de I’honneur et de la vertu. Elle dé- 
sertait les champs de bataille dont les salutaires dangers pouvaient retremper 
son ime, et confiait lachement 4 des hordes de barbares le salut de l’empire. 
Une seule passion l’agitait encore, secouait sa torpeur et la dominait tout en- 
tigre : c’était la soif de l’or. A tous les rangs de la société, une insatiable 
convoitise tourmentait les coeurs. Les pauvres, pour acquérir la richesse, 
livraient aux grands, devenaient leurs serviteurs, leurs commensaux, leurs 
parasites; leur sacrifiant honneur et liberté, « leur baisant la poitrine ou /a 
main droite, » ils achetaient leur faveur par d’indignes flatteries et d'infames 
complaisances. Et pourtant, rien 4 Ja fois de plus humiliant et de plus triste 
que leur sort. « Figurez-vous, dit Lucien, un superbe portique, tout dore, 
« placé, non sur le sol, mais sur le sommet d’une colline dont la pente est 
« longue, escarpée, glissante, de telle sorte, que souvent ceux qui deja S 
« croient parvenus a la cime font un faux pas et roulent. A l’intérieur est assis 


‘ Dialogues des morts (24). 





BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 6 | 


« Plutus lui-méme; il parait entiérement d’or, sa beauté est parfaite, il est 
¢ tout aimable. Celui qui en est épris et qui parvient, 4 force de peines, 4 
« s'approcher de la porte du temple est frappé d’étonnement 4 la vue de tant 
« de richesses. Arrive l’Espérance au visage gracieux, 4 la robe changeante, 
« qui le prend par la main, tout muet de surprise devant |'entrée. Ils mar- 
« chent; l'Espérance ne le quitte pas; mais deux autres femmes, la Ruse et 
« la Servitude, le prennent et le livrent au Travail. Celui-ci, aprés avoir 
« épuisé Je malheureux, le passe 4 la Vieillesse, déja malade et privé de ses 
¢ couleurs; alors vient en dernier |’Outrage qui l’entraine vers !e Désespoir; 
« ’Espérance s'envole, disparait, et l’on chasse l‘infortuné, non par le por- 
« tique doreé qui lui servit d’entrée, mais par une porte détournée et secréte; 
« il fuit nu, le'ventre proéminent, pale, vieux... Alorss'offre 4 lui le Repentir, 
¢ versant des pleurs inutiles, et le plongeant de plus en plus dans son mal- 
« heur*. » Un sort pareil ne décourageait pas cependant les ambitieux, préts 
4 tout sacrifier pour faire fortune; car Lucien lui-méme nous apprend que 
leurs efforts étaient souvent couronnés de succés, en nous Jes montrant en- 
richis des dépouilles de leurs patrons, et dissipant a Jeur tour des richesses 
si tristement acquises. « Je pourrais citer des gens qui, n’ayant pas hier 
a une obole pour acheter une corde, sont devenus tout 4 coup riches, opu- 
« lents; ilsse prélassent sur un char attelé de chevaux blancs, et ils n'avaient 
« pas méme un dne! Puis, au lieu des’appeler Pyrrhias, Dromon ou Tibius. 
c ils prennent le nom de Mégadés, de Mégabyze ou de Protarque. Ces hommes 
« qui tremblent encore devant !'étriviére, qui, en entendant claquer un fouet, 
« dressent les oreilles, et s'inclinent devant un moulin comme devant un 
« temple, deviennent bientét insupportables & tout Je monde; ils insultent les 
« hommes libres; ils font fouetter leurs anciens compagnons d’esclavage pour 
« essayer s'ils en ont le pouvoir, jusqu’é ce que, épris d'une courtisane, 
« passionnés pour les chevaux, ou livrés aux flatteurs qui leur jurent qu'ils 
«sont plus beaux que Nérée, plus nobles que Cécrops, plus prudents 
« qu'Ulysse, plus riches que seize Crésus ensemble, ces malheureux dissi- 
« penten un clin d’ceil le fruit de ‘tant de parjures, de brigandages et de 
« scélératesses*. » Le monde romain n’était plus divisé entre le camp des plé- 
béiens et celui des patriciens se disputant !’empire, mais entre la bande des 
affamés, préts pour tous les crimes et pour toutes les bassesses, et celle des 
rassasiés, gorgés d'or et de volupté, entassant honteusement des trésors plus 
honteusement dissipés. 

La société romaine était donc frappée mortellement; Lucien le savait et ne 
cherchait pas de reméde a ses maux. Il avait bien entendu parler de la reli- 
gion chrétienne, mais il ne comprenait ni la grandeur de sa doctrine ni le 
secret de sa mission. « Les malheureux, dit-il en parlant des chrétiens, se 
« figurent qu’ils sont immortels et qu’ils vivront éternellement. En cons¢- 
« quence, ils méprisent les supplices et se livrent volontairement a la mort. 
« Leur premier législateur leur a méme persuadé qu’ils sont tous fréres. Dés 
« qu’ils ont une fois changé de culte, ils renoncent aux dieux des Grecs . et 


* Sur ceux qui sont aux gages des grands (42). 
® Simon ou le Misanthrope ‘20, 22, 23). 


372 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


« adorent le sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Ils méprisent également 
« tous les biens, et les mettent en commun, sur la foi compléte qu'ils ont en 
« ses paroles.....,' » Quel éloge dans cette pitié! 

Si Lucien ne cherchait pas 4 guérir la blessure dont se mourait la société 
romaine, il ne craignait pas de la sonder et dela décrire. Il le faisait avec cet 
esprit mordant, acerbe, impitoyahle, qui raille la douleur au lieu de la 
plaindre, qui la rend plus aigué au Jieu de la calmer, quoiqu’'il souffrit visi- 
blement lui-méme des maux dont il se moquait, et que de temps 4 autre un 
cri de pitié s’échappat de son coeur. On I'a bien souvent comparé a Voltaire ; 
sans doute, entre son esprit et celui du philosophe francais, il existe plus 
d'une analogie; entre son style et le sien, plus d’une ressemblance. Mais 
combien leur cuvre fut différente! Lucien, nous le répétons, était un hon- 
néte homme; il s‘était affranchi de la corruption de son temps; i} atta- 
quait courageusement des vices trop réels, une religion impie, une philoso- 
phie misérable, des mceurs dépravées, des passions honteuses; il affrontait 
vaillamment l’opinion publique, et,s’il cherchait 4 détruire I'édifice social 
sans songer 4 le relever, l’édifice dont il sapait ainsi les bases était bien vé- 
ritablement un lieu de scandale et de perdition. Voltaire, au contraire, était 
un philosophe qui vivait des vices de son temps, et qui les flagellait parfois, 
non par repentir, mais par hypocrisie ; loin de lutter contre l’opinion pu- 
blique, il en suivait servilement le cours; il n’était devenu le solitaire de 
Ferney que parce qu’il avait été chassé de Versailles; c’était un ambitieux, 
sans conviction et sans honnéteté, courant aprés la fortune, dans tous les che- 
mins ou elle s’engageait; misérable flatteur de la marquise de Pompadour, 
tantét il répandait sur la plus pure des gloires de la France d’indignes ou- 
trages parce qu'il espérait ainsi conquérir une popularité dont tout honnéte 
homme aurait rougi; tantét il persiflait la religion et calomniait les minis- 
tres, parce qu’il voyait l'impiété 4 la mode et qu'il était sir de conserver et 
d’augmenter ainsi sa gloire et sa fortune; enfin il détruisait, non par convic- 
tion, mais par orgueil, et souriaitau mal accompli pourvu qu’il en profitat. 
Depuis longtemps ss triste gloire devrait tre éclipsée; mais il est demeureé le 
type favori de tous ceux qu'une basse et mesquine ambition dévore, et qui 
sen prennent a la société de ce qu’ils ne sont rien et de ce qu’ils ne peuvent 
arriver 4 rien. Lucien était inspiré par le désir du bien, Voltaire par celui 
du mal; il ne faut donc pas les mettre sur la méme ligne. 

| faut se garder également de comparer la société au sein de laquelle vé- 
cut le philosophe gree 4 celle qui nous entoure et dont Voltaire s'est efforcé 
de précipiter la ruine. Depuis quelques années surtout, il est de mode en 
France de parler de décadence et d’évoquer les souvenirs du Bas-Empire. Le 
découragement, pirequel’indifférence, s'est emparé de beaucoup de personnes 
abattues par des revers immérités, qui ont perdu toute confiance en l'avenir, 
et ne songent qu’a se préparer a la mort en attendant les Barbares. Pour 
celles-la surtout la lecture des ceuvres de Lucien doit étre éminemment 
utile; et leur désespoir donne a la traduction de M. Talbot un nouveau mé- 
rite : lopportunité. Qu’elles se reportent en effet au triste tableau dont nous 


* Sur la mort de Pérégrinus (13). 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 319 


nous sommes efforcé de reproduire ici les lignes adoucies; qu’elles se de- 
mandent de bonne foi si la société chrétienne est réduite 4 I’état misérable 
ou Lucien trouva la société paienne? N’avons-nous pas une religion sainte et 
puissante, aujourd'hui victorieuse des attaques insensées de prétendus phi- 
losophes; ne voyons-nous pas l’esprit humain, fortifié par elle, étendre chaque 
jour le domaine de ses conquétes et s’élever vers les plus hautes sphéres? 
Appuyée sur la foi et sur la raison, Ja société se laisse-t-elle tout entiére ab- 
sorher par des préoccupations matérielles? n’a-t-elle d'autres joies que les 
jouissances brutales et n'écoute-t-elle que le cri de ses passions? Ah! sans 
doute elle rencontre des difficultés, elle éprouve des mécomptes; mais clle 
aura, s'il plait 4 Dieu, la force de surmonter les unes et de se consoler des 
autres. Sans doute elle a ses travers, elle a ses vices; mais elle ne se montre 
pas indigne de ce qu'elle fut autrefois et n’oublie ni sa gloire ni ses 
vertus. Peut-étre méme valons-nous mieux que nos péres du dix-huitiéme 
siécle; car nous avons un plus profond sentiment de nos devoirs, une 
moindre insouciance des intéréts publics; nous savons respecter la famille 
et cultiver toutes les vertus domestiques ; nous repoussons les conseils 
d’une philosophie licencieuse qui ne se recrute plus que dans les bas-fonds 
de la société; nons n’avons perdu ni notre énergie, ni notre courage et 
nous avons prouvé sur l’aréne pacifique de l'industrie aussi bien que sur le 
champ de bataille que nous n’avions personne 4 redouter. Oui, nous 
avons aussi nos miséres, nos souffrances, nos hontes; et nous nous trouvons 
dans une crise dangereuse; nous sommes éprouvés par une maladie cruelle,— 
Ja haine jurée par ceux qui n'ont rien 4 ceux qui possédent,— et nous sommes 
d’autant plus exposés, qu’on nous a mis dans l’impossibilité de nous guérir 
nous-mémes et qu'il nous faut tout attendre du médecin qui nouns soigne. 
Mais rassurons-nous en songeant que cette maladie cruelle ne nous frappe 
pas pour la premiére fois et par exception; c'est le mal chronique de l’hu- 
manité, dont tousles peuples ont plus ou moins souffert et dont aucun n'est 
mort. Ce ne sont pas les esclaves qui ont abattu Rome, ce sont les Barbares! 
ce ne seront pas les prolétaires qui renverseront Ja France. Si haut que nous 
remontions dans notre histoire, nous trouverons des crises semblables a 
celles que nous traversons, et plus graves peut-étre : la Providence nous a 
constamment sauvés; ne doutons pas qu’elle ne nous tienne en réserve un 
secours puissant ; ayons confiance dans I'efficace de sa protection et ne nous 
laissons pas entrainer 4 un abattement qui s’est malheureusement emparé 
de beaucoup de bonset vaillants esprits et qui pourrait 4 la fin nous devenir 
fata]. Relisons avec M. Talbot les écrits de Lucien, et remercions Dieu de ce 
qu'il nous garde encore des vices de la Rome impériale et de son abjection. 


FERNAND DESPORTES. 


POESIES NOUVELLES de M. Txarés Benxanp. — Vanier, in-12. Paris, 1857. 


Jaime trop les vers pour ne point étre favorable aux poétes; M. Thalés 
Bernard en particulier mérite toute la bienveillance de la critique, car 1! 
croit généreusement 4 l'avenir de la poésie en France, et il met au service 


374 _ BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 


de cette foi une imagination élevée, un travail consciencieux, un senti- 
ment sincére. Ceci reconnu, je n’en dirai pas moins tout franchement ce 
que je pense de M. Bernard. Toutefois, je le répéte, si je discute ses idées 
littéraires, ou si je me refuse 4 approuver certains passages de son livre, 
mon opinion générale demeurera sans peine sympathique. 

Et d’abord je ne saurais louer M. Bernard d’avoir écrit, comme ii le 
déclare, « systématiquement. » J’avoue qu'un systéme précongu me semble 
funeste ala poésie. La spontanéité est la vraie force du poéte: dés qu'il y 
renonce, il refroidit son inspiration, il géne le développement de sa pensee, 
il s' impose a lui-méme des entraves, il fait intervenir dans ses élans lyriques 
des préoccupations qui leur doivent demeurer étrangéres. Je préférerais 
beaucoup que l’auteur des Poésies nouvelles n'edt obéi qu'’ son caprice gt 
ne se fit point cru obligé de plier ses idées aux exigences d'une théorie. La 
théorie, du moins a ce qu’il me semble, peut naitre aprés l’ouvrage: elle ne 
doit pas le précéder. 

M. Th. Bernard a été encore arrété par un singulier obstacle. Il a été, 
nous dit-il dans sa préface, trés-embarrassé de savoir ott 1] pourrait trouver la 
poésie a l’heure qu'il est. De Ja part d'un poéte, cet aveu-la m'étonne. Je ne 
me suis jamais figuré les maitres se mettant 4 la recherche des idées 
poctiques, comme les astronomes 4 la recherche d'une planéte. Ce serait, je 
crois, un travail bien long et glacial pour l’imagination. Quoi qu'il en soit, 
M. Th. Bernard, revenu de son voyage d’exploration, prétend avoir reconnu 
que la société ne posséde plus « un atome » de poésic. Il n’a pas voula, 
ajoute-t-il, Ja chercher « dans le passé, » de sorte qu'il s'est vu réduit a ce 
qu'il appelle « le lointain. » Voila qui est bien vague et bien obscur. On 
apercoit 1a tout ce qu’on veut, comme dans les nuages, et l’on risque fort, 
égaré dans Ces incertaines perspectives, de produire une poésie sans vigueur 
etsans réalité. 

Heureusement pour M. Th. Bernard, son talent vrai, la forte trempe de 
son esprit, l’ont sauvé de ces dangers; mais je ne puis m’empécher de 
croire que son livre efit cté beaucoup meilleur si l’auteur n’edt pas été sou- 
vent détourné de son véritable genre par ses idées systématiques sur les 
destinées et les conditions de la poésie. Je suis persuadé qu'il s'exagére Beau- 
coup la décrépitude des idées dans la société. Malgré tout ce qui se dit, et 
méme mulgré tout ce qui se fait, je ne la crois pas devenue absolument 
utrangére aux poétes : le sentiment poétique chez elle est ajourné, mais non 
détruit: son indifférence méme est bien souvent justice, et le godt des vers 
chez nous, s'il est engourdi, certainement n’est pas éteint. 

Ensuite le « Jointain » dont parle M. Bernard ne me séduit guére. Je ne 
pense pas du tout qu'il faille aller bien loin pour trouver la poésie, et que le 
poéte occupé a la chercher en soit réduit a l’imitation des chants « de la 
Finlande, de l’Esthonie, de la Russie et de l’Allemagne. » Je n’ai pas beau- 
coup plus de confiance, il faut que je l’avoue, dans les pottes de la race 
« finno-letto-slave. » Qu’un esprit élégant et éclairé traduise les poémes et 
les contes du Nord, rien de mieux : c'est 1a un travail tout 4 fait utile et 4 
la science philologique et aux lettres. Mais qu'on puisse trouver dans les 
chants de ces régions hyperboréennes un élément capable de régénérer notre 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 370 


poésie, voila ce dont je doute, et la nécessité de si longs voyages ne me 
semble pas démontrée, méme par M. Th. Bernard. 

S'il m’était permis d’exprimer ce que je pense, je dirais que la poésie est 
tout prés de nous. Elie est dans l’Ame du poéte, elle est dans la profonde na- 
ture comprise par l’esprit et par le coeur. Elle est aussi et surtout dans 
lrhomme, quel qu'il soit, dans Ja famille, et méme dans la société tout 
« industrielle » qu'elle paraisse. Ceci ne me semble pas un paradoxe, et je 
soumets cette pensée 4 M. Th. Bernard: Ja société est toujours poétique par 
cela seul qu'elle est une réunion d’hommes, et l'homme est toujours poé- 
tique, par cela seul qu’il est un homme, c’est-a-dire un étre dont toutes les 
manifestations viennent d'une ime immatérielle et immortelle, et chez qui 
tout est mystérieux, aussi bien son passé que son avenir, aussi bien son intel- 
ligence que sa sensibilité.-C’est au poéte qu’il appartient de découvrir cette 
podsie-la sans étre arrété par les détails vulgaires du costume, du langage et 
des mosurs. Il a des yeux, qu'il regarde! 

Je regrette donc vivement, je le répéte, que l’auteur des Poésies nouvelles 
s¢ soit trop souvent, par systéme, assujetti 4 des imitations allemandes et 
finlandaises, et 4-des détails de mceurs méridionales qui ne présentent qu'un 
intérét médiocre. Ces réserves faites, je reconnais avee un grand plaisir que 
fréquemment i! sort du cercle étroit ot il avait résolu de s’enfermer. 1] est 
indépendant alors, et il réussit; il traite le genre campagnard surtout avec 
je ne sais quelle rndesse franche et rustique. On respire dans ses paysages: la 
nature qu'il décrit n’est point de convention ; elle est en méme temps trés- 
bien sentie, trés-exacte et trés-agreste. Il se préoccupe moins de la forme des 
choses que de leur sentiment, et, sans jamais quintessencier ses_idées, il les 
exprime avec naiveté et avec grace. C'est alors qu'il écrit : le Nourrisson, 
le Montagnard, et surtout la charmante piéce de vers intitulée la Petite 
Fille. Elle n’a que douze ans, cette coquette, mais comme elle est éveillée 
déja! elle est de l’avis de M. Josse et croit « que la braverie et |’ajustement 
est la chose qui réjouit le plus les filles; » aussi écoutez-la : 


Quand ma vieille grand’mére, en partant pour la messe, 
M’a dit, l'autre matin, de veiller sur le feu, 

Pour me parer, bien vite oubliant ma promesse, 

Autour de mon bonnet j'ai mis un ruban bleu. 


A mon cou j’ai pendu la croix d’or qu’on enferme ; 
Le coffre au linge blanc, bientét je I’ai vidé, 

Et, me voyant tranquille et seule dans la ferme, 
Amon aise, au miroir, longtemps j'ai regardé. 


Voila qui est simple et bien dit: il y a dans la coupe du dernier vers une 
harmonie imitative qui exprime la lenteur et l’abandon. En général, cette 
piéce est réussie; cependant l’auteur n’a pas cu besoin d'aller chercher au 
loin cette poésie-l4. Ila pu, sans monter vers le pdle Nord, trouver cette 
petite fille dans les environs de Paris. Ce tableau de genre est bien supérieur, 
et au « tombeau de Kalés » eta « Vali » et au « Kiempé, » et en général a 
tout ce qui est emprunté aux littératures étrangéres. 

Au reste, M. Th. Bernard, qui est un esprit élevé, jusque dans ce que je 


376 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


crois étre une erreur, a ue autre préoccupation qui me semble excellente: 
je voudrais qu'elle fit son unique préoccupation. Il est partisan de la 
poésie populaire, et, en effet, c'est la son genre et son originalité. Je ne par- 
tage pas au point de vue de la propagande littéraire toutes les idées que ce 
genre lui inspire, mais je suis charmé des vers qu’il lui veut bien con- 
sacrer. | 

I] est moins heureux, et surtout trés-peu populaire, ace qu’il me semble, 
lorsqu’il s'abandonne a la mélancolie réveuse, 4 des désespoirs vagues, a des 
extases moitié religieuses, moitié amoureuses. La littérature de ce siécle a 
brillamment exprimé tous ces sentiments-la; mais je crois qu'il] serait temps 
‘abandonner Jes développements épuisés de ces passions aériennes et de ces 
douleurs sans cause. Je citerai cependant, parmi les trop nombreuses excur- 
sions que M. Bernard s'est permises dans ce genre, des compositions gra- 
cieuses ot il est‘ému et harmonieux, entre autres les morceaux intitulés: 
Adieu, Il faut mourir, Souviens-toi, Pour elle, Minuit, et surtout la Bien- 
Aimée, ot l'auteur a eu des réminiscences originales du Cantique des 
cantiques. 

Je n’abandonnerai point cette forme des idées du poéte sans lui indiquer 
vertaines négligences qui devraient disparaitre de son style élégant et cor- 
rect. Il a bien assez de sentiment en lui sans forcer les termes et sans re- 
chercher l’emphase. Jen appelle ici & lui-méme: approuverait-il un autre 
qui aurait, par exemple, comparé son ceeur a un 


Volcan qui tressaille et qui fume ; 


ou bien qui aurait appelé la nuit 
Manteau de mystére et de haine ; 
ou bien qui se serait écrié 
Tu jettes en avant ton coeur qui fume et bout ? 


Si des maitres se sont permis des expressions analogues, peut-étre faut-il re- 
connaitre qu’elles font tache méme chez eux : ce n'est point par leurs 
mauvais cdotés qu'il faut imiter les grands poétes. 

Le dernier vers que j'ai cité appartient a une piéce intitulée : A la 
France; et, puisque je viens 4 en parler, il faut que je dise tout de suite a 
M.Th. Bernard que ce morceau contient une expression tout a fait singuliére 
et difficile & expliquer. Pour moi, je veux croire 4 une distraction du poéte: 
«est la meilleure facon d'‘interpréter sa pensée. L’auteur, s’adressant 4 la 
France pendant la guerre d’Orient, laisse échapper ce vers : 


Quarante ans, tu dormis dans la paix et l’outrage ! 


I! m’est impossible de ne pas relever une erreur historique de cette gravité. 
I! serait vraiment temps de voir cesser une prétention de certains esprits, qui 
sacrifient avec joie le passé pour exalter le présent. A notre avis, c’est 1a 
une triste maniére de vanter ce qui existe, car la victime de cette polé- 
mique, aprés tout, c'est la patrie. 1] est déplorable gu’on soit obligé de 
prouver 4 des Francais que la France est trop forte et trop grande pour 
« dormir dans l’outrage, » fit-ce un an, fit-ce un jour. Assurément notre 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. ‘ 37 


histoire s‘est enrichie de gloires nouvelles pendant la guerre d’Orient; mais 
ces gloires ne doivent pas rendre injuste envers les époques de liberté, de 
calme, de prospérité intellectuelle et matérielle, qui ont précédé la nétre. 
Nous demeurons trés-convaincus qu'une nation comme Ia France, lorsqu’elle 
répare ses forces épuisées par la guerre, ou lorsqu’elle trouve une nouvelle 
vigueur dans les conquétes pacifiques, comme elle a fait pendant les qua- 
rante années qu’on aime a insulter aujourd'hui, conserve toujours une inal- 
térable dignité. Elle obtient toujours de l’Europe une estime et un respect 
qu'elle est en droit d’attendre, parce que, sil edt été vraiment nécessaire, 
elle aurait su les lui imposer. 

Passons sur cette phrase malheureuse et résumons-nous. L’auteur des 
Poésies nouvelles, surtout dans la partie pastorale de son livre, a trouvé 
des inspirations franches et neuves: il est quelquefois lyrique dans les mor- 
ceaux de réverie: il me semble s’affeiblir quand il s'astreint 4 de malencon- 
treuses imitations. En somme, il est digne d'une estime sérieuse, car il est 
consciencieux ; son vers est soigné, ses rimes riches, son expression souvent 
énergique ; enfin, & mes yeux, ila le grand mérite de n'avoir pas désespéré 


de la poésie. 


CHarRLes DE Movcy. 


LETTRES DE SAINT FRANCOIS XAVIER, apétre de I’Inde et du Japon, traduites sur ’édi- 
tion latine de Bologne, précédées d’une vie du saint et accompagnées de notes, cartes géo- 
graphiques et documents originaux, par M. Léon Pacts. — Paris, librairie de madame 
Poussielgue-Rusand. 2 vol. in-8°. 

Des événements importants s’acoomplissent ou sont en voie de s'ac- 
complir dans les parages de Ja Chine et du Japon. L’attente dans laquelle 
ils tiennent le monde religieux et les espérances qu’ils font concevoir re- 
portent naturellement la pensée vers l'histoire des efforts tentés pour intro- 
duire Ja foi dans ces contrées. Quelles pages glorieuses pour le catholicisme 
renferme cette histoire, et quels noms touchants clle rappelle 4 notre sou- 
venir! Le premier, le plus populaire, le plus justement vénéré de tous est celui - 
de saint Francois Xavier. Sa mémoire est indissolublementattachée a ces mers 
que sillonnent ence moment nos vaisseaux, a ces rivages ou ils vont descen- 
dre. S’il n’eut pas le premier la pensée de porter |'Evangile aux populations 
de race hindoue et chinoise et fut précédé par d'autres dams cette grande 
croisade de la civilisation et de la foi contre la barbarie et !’erreur, il l’or- 
ganisa le premier et lui donna cette intelligente impulsion que les échecs 
n’ont point ralentie et que n'ont point découragée les revers. Ce qui distingue , 
en effet saint Francois Xavier, ce n'est pas tant d’avoir été le plus grand 
missionnaire de I’Eglise dans l’Asie orientale que d'avoir congu et consti- 
tué I'euvre elle-méme des missions asiatiques. Assurément c’est une des 
grandeurs chrétiennes de sa vie que ses prédications personnelles si mer- 
veilleusement fructueuses, que les conquétes directes et immenses de son 
eloquence et de sa charité; mais c’en est une autre, et non moindre, que 
intelligence rapide et sire qu’il eut des conditions dans lesquelles I’Evan- 
gile devait étre annoncé aux peuples de ces régions, et que la puissance avec 





378 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 

laquelle il sut faire passer ses convictions, a cet égard, dans l’'ame de ceux 
qui le secondaient. Saint Francois Xavier était un grand esprit, aussi habile 
a exécuter qu’ardent a entreprendre, joignant la prudence a la résolution 
et la circonspection au zéle. Il comprit vite ces vieilles populations de 
YOrient avec Jesquelles la jeune Europe se trouvait pour la premiére fois en 
contact, et trouva de bonne heure le cété par lequel elles étaient encore 
accessibles a la vérité. Ses lumiéres sur ce point tinrent vraiment de Iinspi- 
ration. C’est la ce qui, aprés la grace divine, explique ses succés et ceux des 
hommes qui s’inspirérent de lui. Et aujourd’hui encore, si, malgré des 
obstacles de toutes sortes, nos missionnaires recueillent des fruits si nom- 
breux, c’est qu’ils sont remplis de son esprit. 

Cet esprit revit pour nous dans ses Lettres. Comme tous les hommes qui 
ont exercé une grande action dans ce monde, saint Francois Xavier eut une 
correspondance active; il écrivit beaucoup: a ses supérieurs, 4 ses collabo- 
rateurs, aux officiers des rois d’Espagne et de Portugal avec lesquels il 
avait des rapports obligés dans sa mission, aux simples fidéles qu'il dirigeait. 
Toutes ses lettres ne nous ont pas été conservées; mais le recueil de celles 
que nous possédons compose un veritable trésor ot l'étude et la piété trou- 
vent également a puiser. C'est un livre a lire par tous et en tous temps, 
mais principalement a la veille des événements qui se préparent pour les 
contrées lointaines qu’évangélisa saint Francois Xavier. 

Heureusement nous avons aujourd’hui de ces Letires une excellente 
traduction. Commencée aux lieux mémes que Il’auteur sanctifia par ses 
travaux, poursuivie pendant les loisirs forcés d'un voyage dans les mers de la 
Chine et du Japon, elle a été terminée a Paris au milieu de tous les secours 
qu’offrent nos dépéts littéraires et sous les yeux des hommes qui pouvaient 
le mieux aider Je traducteur dans son travail. C'est une ccuvre faite a la 
fois avec sympathie et talent. Chrétien sincére et animé d'une piété parti- 
culiére pour saint Francois Xavier dont il Jui a été donné d’aider, dans 
une certaine mesure, les pieux successeurs, M. Pagés s'est pénétré de l’esprit 
qui anime sa correspondance et ]'a fait passer presque tout entier dams sa 
traduction. Quoique le mérite littéraire soit assurément le moindre et celui 
dont il soit naturel de moins s’occuper dans de pareils écrits, M. Pagés 
n’a pas voulu le négliger. Ces Lettres sont done traduites avec godt. Le 
mouvement et l'‘abondante effusion en sont bien rendus. Les cartes placées 
4 propos aux différentes divisions du recueil, Jes annotations biogra- 
phiques et géographiques dont on I’a enrichi, en rendent la lecture plus fa- 
cile et plus attachante: grace aces indications, on suit mieux les événements 
et les hommes et on s’y intéresse davantage. Une addition plus considérable, 
et qui ferait 4 elle seule un veritable ouvrage, est la viedu saint. M. Pagés|l'a 
écrite, comme la traduction de ses lettres, avec l'attrait d’une vénération 
pieuse ot: toutefois I’art et la critiquen’ont peut-étre pas eu assez de part. Les 
faits y sont trop condensés et pas toujours assez choisis; selon nous, la 
marche non plus n’en est ni assez rapide ni assez nette. A cela prés, c'est, 
dans |’espéce, une ceuvre qui a du prix par l'exactitude et qui se relie 
aux Lettres de maniére a en faire une indispensable introduction. 

P. Dounarne. . 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 373 


4 


LARISTOCRATIE AUX CINQUIEME ET SIXIEME SIECLES, par M. l’abbé Gontnt. In-8e. 
Bourg-en-Bresse, chez Milliet-Bottin, 1858. 


M. V'abbé Gorini définit et précise lui-mémie, dans un sous-titre, l'objet par- 
ticulier de cette nouvelle dissertation. !l ne s‘agit pas ici, en effet, de recher- 
ches sur la condition des classes nobles au temps des empereurs chreétiens, de 
la place occupée par les patriciens dans cette société nivelée par le despo- 
tisme, de leur réle, de leur part d’influence et d'action dans les affaires de 
lEtat, mais d'une imputation relative a leur immixtion dans les élections 
ecclésiastiques. Un académicien qui fut un homme de beaucoup d’esprit, mais 
d'une science historique assez légére, M. le comte de Saint-Priest, a cherché, 
dans son Histoire.de la royauté, 4 établir que l'aristocratie romaine n'aban- 
donna jamais ses prétentions au gouvernement de la société, et que, privée, au 
temps dont nous parlons, de toute participation ala conduite des choses pu- 
bliques, elle s'était rejetée du cété de I'Eglise et avait cherché dans la posses- 
sion des dignités et des fonctions sacerdotales une compensation a la perte 
des charges et des honneurs civils. I y aurait donc eu, a l’en croire, depuis 
le moment out le christianisme devint 4 Rome religion de I’Etat jusqu’a I’é- 
poque de l’établissement des royaumes barbares, une conspiration générale 
les patriciens pour se faire porter, eux, les leurs ou leurs clients, aux évéchés 
et en éloigner les prétres sortis des classes inférieures et les moines presque tous 
gens du peuple. C’est ce paradoxe historique que M. Gorini combat ici avec 
la clarté de méthode et la sfireté de critique qu'on lui connait. Les contradic- 
tions ne manquent,pas dans la théorie de son brillant, mais peu logique ad- 
versaire, et c'est naturellement la premiére arme dont M.Gorini se sert pour 
le réfuter; mais il a trop habitude d’en employer d'autres pour user long- 
temps de celle-ci. Il se borne donc faire observer en passant que, si le patri- 
clat romain avait alors, comme le dit M. de Saint-Priest, perdu toute énergie 
morale, on ne s‘expliquerait guére comment il eit pu organiser un vaste 
systéme d’accaparement;des dignités ecclésiastiques. Passant de Ja 4 l’inter- 
prétation des faits trés-réels et trés-nombreux d‘élévations de nobles aux fonc- 
tions d’évéques ou aux charges de défenseurs et d’avoués des églises, M. Gorini 
établit, avec cette autorité que donne I’étude sérieuse des faits, que c’était 
le résultat, non des intrigues et des violences des nobles, mais de la situation 
méme ou se trouvait I’Eglise. Certes. les nobles n'avaient pas besoin de se li- 
yuer pour arriver aux évéchés: I'Eglise, qui avait souvent besoin de leur 
appui, allait elle-méme les chercher dans leurs retraites et les arrachait par- 
fois avec une sorte de violence du sein de leur famille ou du siége de leurs 
emplois publics. C’est!dans sa brochure méme qu'il faut étudier la force des 
raisons que M. Gorini oppose aux assertions novatrices de M. de Saint-Priest. 
Elles sont sans réplique. L’habile critique a, encore une fois, bien mérité de 
l'Eglise en la vengeant d'une supposition sans fondement réel, qui entachait 
sa hiérarchie et Ja plagait sous le poids d’un reproche tout nouveau et pré- 
senté d’une facon spécieuse. Aprés avoir félicité M. Gorini de son zéle pour 
honneur de Ja cause catholique, louons-le du ton parfailement digne qu'il a 





350 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


gardé dans cette discussion et des formes toutes courtoises de sa polémique : 
ce sont des qualités d’atitant plus précieuses 4 constater qu’elles en sont plus 
rares. 


MEDITATIONS PRATIQUES POUR LE MOIS DE SAINT JUSEPH. 


La féte de saint Joseph, placée par l’Eglise dans le mois de mars, a porte 
la dévotion 4 consacrer le mois tout entier a l’honneur de ce grand saint. 
C'est donc le moment d’annoncer et de répandre de nouvelles Méditations 
pratiques pour le mots de saint Joseph‘. L’auteur anonyme, bien connu dans 
le monde, encore plus connu par Jes pauvres, a donné a ces méditations une 
forme bréve, bien partagée, excellente pour guider, fixer et inspirer J'esprit 
du lecteur. I! a composé de courtes réflexions sur ces vertus, sans lesquelles 
le chrétien, méme le plus pieux, n'est pas un vrai chrétien, et sans lesquelles 
la société, méme la mieux organisée, ne subsisterait pas. [la placé ces vertus 
sous la protection de ce saint admirable que I’Ecriture appelle vir justus, 
modéle d’énergie et de modestie, de zéle et de patience, de pureté et de force, 
de priére et de travail, auquel Dieu confia le triple dépét de ses secrets, de 
son Fils adorable, et de la Vierge sa mére. Aucun livre ne nous semble 
mieux fait pour nourrir et fortifier Jes Ames, pour exhorter et habituer a la 
méditation, pour former aux vertus, et pour porter a Ja dévotion envers saint 
Joseph. Notre temps a bien besoin de semblables pratiques; mais il ne faut 
pas se plaindre de son temps lorsqu’on voit que le monde, méme le plus 
brillant, posséde des hommes intelligents et pieux, capables de proposer de 
tels exemples et de les suivre. 


‘ Chez Douniol, éditeur, rue de Tournon. 





Nous avons eu depuis longtemps le regret, 4 cause de l’abondance des 
mati¢res, de ne pouvoir présenter 4 nos lecteurs une étude sur le Journal 
de Maine de Biran, ouvrage posthume si important, si précieux, publié a 
Genéve par M. Ernest Naville. Mais cette étude, qui meéritait un livre plutct 
qu'un article, vient d’étre faite, et de main de maitre. L'auteur des Etudes 
philosophiques sur le christianisme, M. Auguste Nicolas, publie chez le li- 
braire Vaton un examen approfondi du Journal de Maine de Biran, que 
nous nous empressons d’annoncer. Nous regrettons moins un retard, qui 
nous permettra de revenir a Ja fois sur ces deux ouvrages, si dignes de 
lattention de tous ceux qui aiment 4 appuyer de fortes convictions sur de 
fortes pensées: 

: P. Dounaire. 


Lun des gérants : CHARLES DOUNIOL. 


PARIS. — IXPRINERIF SIMON BACON ET COMP., RUE D’saruaATH, 4. 





LETTRES A UN JEUNE HOMME 


SUR LA VIE CHRETIENNE 


PREMIERE LETTRE 


OU CULTE DE JESUS-CHRIST COMME FONDEMENT DE LA VIE CHRETIENNE. 


Ecole de Sorése, 24 février 1858. 
Mon cher. Emmanuel, 


Je vous écris de cette école de Soréze que vous venez de quitter et 
dont vous avez élé l’honneur. A peine entré dans le monde, vous en 
souffrez déja. Le bruit de ses désordres vous émeut, le spectacle de 
ses mceurs vous attriste; rien de grand ne vous apparait dans les ca- 
ractéres, rien de ferme dans les esprits, et la jeunesse que vous ren- 
contrez autour de la vétre ne vous semble préoccupée que de plaisirs 
vides et sans aspirations vers le lieu des saintes choses ou votre 4me 
a vécu. Il vous faudra du temps pour vous accoutumer A cet air que 
yous n’aviez pas encore respiré. Sans doute le mal vous était connu; 
Vhistoire vous l’avait dit, et votre coeur, plus éloquent encore que 
Vhistoire, vous en avait fait entendre dans les replis de ses solitudes 
le douloureux écho. Mais Dieu vous avait donné contre l'histoire et 
contre votre coeur une garde généreuse; 11 vous avait fait le fils d’une 
mére chrétienne. Le chaste sein d’une femme régénérée vous avait 
concu; ses bras avaient été votre premier berceau, son regard votre 
pretner soleil, et, quaud vous faites capable d’entendre, sa voix vous 
avait inspiré la premidre expression de volre premiére pensée. Es- 
prit tombé du ciel dans an vase de terre, vous portiez bien en vous le 
germe de toutes les dépravations de l’homme; mais la vertu de votre 
mére en avait affaibli la tradition dans ses entrailles et dans les vétres, 
et volre baptéme en avait effacé la malédiction pour ne vous en laisser 
que de légéres traces, épreuves plutét qu’écueil de votre future viri- 
lité. Vous aviez grandi dans la pureté, qui est la lumiére du cceur, et 
daps la foi, qui est la lumiére de la pureté; et, si plus tard, au sein 

K. sfa. T. vit (Lxmi° DE La coLLect.) 25 mans 1858. 3° tiv. 49 


382 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


d’une adolescence déja forte, vous aviez touché de prés, dans la vie 
d’école, aux miséres d’autrui, du moins les barriéres n’étaient pas 
tombées devant vous, et le vice ne vous était apparu que comme une 
honte qui a peur et une tache qui se blanchit. Vous ne connaissiez pas 
encore l’abime des Ames perdues; vous n’aviez pas rencontré le libre 
épanchement du mensonge, l’orgueil de l’ignorance, l’impudeur de la 
volupté, le mépris de Dieu et la satisfaction de soi-méme dans l’abais- 
sement de tout l'homme. Vous croyiez au monde malgré I'Evangile, 
parce que l’Evangile vous avait fait un fonds de nature capable de 
croire, d’aimer et d’admirer. 

Aujourd’ hui, mon cher Emmaneel, lhorizon du mal s’est déchiré 
pour vous, et, encore que votre 4ge ne vous permette pas de le voir 
d’assez haut pour en embrasser Ja vaste perspective, il vous permet 
déja de ne plus vous faire d’illusion sur la part considérable qui lui 
appartient ici-bas. Vous comprenez ce que |’Evangile vous disait du 
prince de ce monde*, de la puissance des ténébres*, et de cette ombre 
de la mort ou des peuples sont assis *. La foi vous avait enseigné qu'il 
y a, dés l’origine des choses, avant méme la création de notre race, 
une guerre entre le bien et le mal, et deux chefs de cette guerre : l'un, 
qui est le Christ, fils de Dieu et fils de l'homme, rédempteur du 
monde par son sang répandu au milieu de nous; l'autre, qui est le 
premier esprit tombé volontairement des splendeurs de la vérité, 
et devenu par la prééminence de sa chute, |’instigateur de toute pensée 
mauvaise et le maitre de toute intelligence corrompue. Vous en étiez 
certain, mais non pas peut-étre persuadé. Il vous codtait de croire a 
l’antiquité du mal, 4 sa perpétuité, et surtout & cette hiérarchie per- 
verse qui, du ciel 4 la terre, et de l’archange 4 l’homme, lie entre eux, 
sous une fascination qu’ils se communiquent, tous les esprits qui 
n’adhérent point & Dieu. Maintenant vous en avez plus que la certitude, 
vous en avez la vision. Ce que votre mére ne vous avait point appris 
et ce que votre conscience ne vous disait pas, le monde vous l’a ré- 
vélé. Vous savez qu’il existe deux abimes inintelligibles l’un 4 l'autre, 
aussi profonds l’un que l'autre: l’abime du bien et l’abime du mal; 
vous croyez & Satan d’une foi aussi lucide qu’a Jésus-Christ. C’est la 
le moment décisif de la vie, le moment de la crainte et da courage, 
ot |’on entend pour la premitre fois cette parole de saint Pau! : Operez 
votre salut avec appréhension et tremblement *, et cetto autre qui en est 
snséparable : Ayes confiunce, j'ai vuincu fe monde *. 


4 Saint Jean, chap. xu, vers. 31. 

* Saint Luc, chap. xx, vers. 53. 

¥ Jbid., chap. i, vers. 79, 

4 Ep. aux Philippiens, chap. u, vers. 12. 
5 Saint Jean, chap. xvi, vers. 33. 





SUR LA VIE CHRETIENNE. 383 


Dés qu’on est en vue du mal, non plus par I’histoire, non plus par 
les linéaments que tout homme en porte dans son cceur, mais par la 
réalilé vivante da monde, il faut de toute force passer 4 la virilité 
chrétienne ou succomber. Voila pourquoi, mon cher ami, du fond de 
votre chambre d’étudiant, vous vous étes tourné vers moi. Vos yeux, 
qui ne me voyaient plus, ont recherché la tendresse du maitre et la 
lumitre du chrétien. Vous étes revenu, jeune homme libre, au seuil 
ot votre adolescence enchainée avait tant de fois frappé. Vous me 
rapportez la beauté de votre 4me que j’ai tant aimée, et avec elle les 
premiers troubles d’une expérience qui craint de faiblir et souhaile 
d’appuyer une fragilité pressentie au foyer d'un cceur plus ancien 
et plus fort. Ce retour ne m’a pas surpris, mais il m’a touché. Je me 
rappelais, en vous lisant, nos jours de Soréze, tous les beaux lieux ot 
Votre pied suivait la trace du mien, nos égarements d’été dans les 
foréts de la montagne Noire; je me nommais, avec vos lévres plutét 
qu’avec les miennes, Saint-Ferréol, Arfons, Alzau, Lampy, ces champs 
et ces vallons sans gloire pour I’étranger, mais chers au fils de Soréze, 
et plus chers & moi qu’A vous tous, parce que j’y portais l’4me d’un 
pére dans des solitudes que vous remplissiez. C’est la que votre sou- 
venir me retrouve et que le mien vous raméne. Vous y revenez plus 
mir, mais non pas flétri. L’arome de votre jeunesse a survécu aux 
enchantements trompeurs de Ja premiére liberté, et je reconnais dans 
Votre style, seule image ot je puisse vous voir aujourd’hui, la grace 
de votre parole et la virginité de votre front. : 

Aussi, dés les premiéres lignes, je me suis senti incapable de vous 
résister. Et pourtant que me demandez-vous? Que ‘je vous initie aux 
mystéres de la vie chrétienne, non plus comme un enfant, mais comme 
un homme; que je parcoure avec vous les sentiers étroits de l’Evan- 
gile sans rien vous cacher; que je vous conduise, voyageur attentif et 
convaincu, mais craintif encore, de l’étable de Bethléem au chaume 
de Nazareth, de la barque des pécheurs de Galilée au puits de la Sama- 
nitaine, du désert de Jean au tombeau de Lazare, et que, suspendus 
partout aux lévres du Sauveur, j’'améne enfin votre 4me, de proche 
en proche et de lumiére en lumiére, & regarder la croix et & la porter. 
Ab! sans doute, ces chemins me sont connus. Voila trente ans passés 
depuis le Jour od, jeune comme vous, jeté comme vous dans les ré- 
vélations d’une grande ville de ce monde, je levai pour la premiere 
fois un regard timide vers la bonté de Dieu. Depuis je n'ai pas cessé 
de croire et d’aimer. Les années, fidéles & leur mission, m’ont ap- 
porté chaque jour des certitudes plus grandes, des joies plus divines, 
et j'ai vu l'homme diminuer & mes yeux pendant que le Christ y gran- 
dissait toujours. Vous frappez donc & une porte qui souvre d’elle- 
méme; vous touchez a un fruit qui va tomber de soi: mais c’est cela 


284 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


méme qui m’émeut. Je me demande s'il n’est pas trop tard, s‘il me 
reste le temps de vous instruire, ou si l’ardeur des convictions, trahie 
par les faiblesses de !’age, me laissera ce que je voudrais pour semer 
en vous |’éternité. Je me trompe, l'éternité habite en vous puisque la 
foi y réside , mais qu'il y a loin encore de la foi 4 l'amour, et de I’a- 
mour qui commence & l'amour qui déborde! Je suis un vieux vase et 
j'ai peur pour vous gui voulez y boire; que Dieu cependant m’assiste 
el que sa grace soutienne votre coeur aprés l’avoir préparé. 

La vie chrétienne est la vie fondée sur la terre par Jésus-Christ. De 
tous les succés de la puissance aucun n’est plus rare que de fonder un 
genre de vie, c’est-a-dire une persuasion qui enchaine notre corps, 
notre pensée et notre volonté libre 4 des actes répétés chaque jour et 
formant ensemble le tissu méme de notre existence. Il y a [a un em- 
pire supérieur a tout autre empire, et l'ambition des plus forts ne 
va guére jusque-la. Les conquérants se contentent de relier des terres 
4 des terres par un sillon que trace l’épée. Les législateurs y ajoutent 
des codes ov se réglent I'état des personnes, la possession et la trans- 
mission des choses, l'ordre des jugements, la nature et le degré des 
peines destinées aux fautes extérieures contre la société. Les sages 
seuls, plus profonds que les législateurs et plus ambitieux que les 
conquérants, se proposent de créer des mceurs en soumettant & des 
prescriptions domestiques le for intime de l’homme. Magnifique 
travail, quia fait le sort des peuples, partout o& les peuples ont été 
assez heureux ou assez grands pour obéir & une autre impulsion que 
la force et & un autre commandement que I'instinct de l’orgueal et du 
plaisir. Mais, hélas! que peu de sages ont réussi! et la méme oi Ils 
ont eu des nations pour disciples, combien est resté 4 leur ceuvre le 
caractére de I’ébauche ou méme le stigmate de la misére morale! 
Jésus-Christ seyl a créé sur la terre une vie digne de l'homme et 
digne de Dieu. Ila purifié notre chair en dilatant notre coeur, et, quol- 
que nous demandant plus que n’avait concu personne, il a obtenu 
sans violence, par une inliltration de sa doctrine ou plutét de lu- 
méme, une multitude inouie de disciples qui se sont appelés ses 
fidéles. Aucun climat, aucun peuple ni aucun siécle, ne s’est trouvé 
incapable des vertus surhumaines dont il avait créé l’exemplaire avec 
le nom. Ona vu des enfants et de jeunes filles en revétir comme d'une 
armure le charme de leur faiblesse: des dépouses en ont apporté la 
robe sans tache au bord du lit nuptial, et la volupté méme a conau |a 
chasteté; des soldats, tout enivrés de |’éclair des batailles, ont abaissé 
leur épée devant une victoire meilleure que celle de leurs capitaines. 
et la guerre elle-méme a connu le frein d’une humanité qu'elle igno- 
rait; des rois ont orné leur diadéme du signe des supplices, et leur 
majesté, soumise & celle de Dieu, a confessé le néant des plus hautes 


SUR LA VIE CHRETIENNE. 385 


grandeurs; les batbares nourris de sang, les sauvages perdus aux 
extrémités de la dégradation, ont entendu la voix qui les appelait 4 la. 
douceur, et tout sur la terre, nations, royauté, génie, sagesse, le crime 
el la vertu, la gloire et l’opprobre, tout a recu de cette bouche souve- 
raine un souffle qui a guéri et transformé. 

Jésus-Christ n’a eu qu'un malheur, le plus beau de tous, il est vrai. 
le plus digne d’un Dieu, mais uo malheur pourtant: il a été popu- 
laire. Si, plus sobre de son ascendant, il edt laissé le peuple loin de 
lai, il serait, 4 l’heure présente, sur un tréne incontesté; nul n’ou- 
vrirait son Evangile que pour le bénir, et ne prononcerait son nom que. 
pour le louer. On lui pardonnerait jusqu’a ses miracles; car tous sont 
empreints d'un caractére d’humanité qui en rachéte la toute-puissanee 
et la cache en quelque sorte dans l'effusion de l'amour. Ce n'est plus 
Moise recevant la loi de Dieu & travers les foudres et devant un peuple 
épouvanté; ce n'est plus Elie faisant du ciel une vodte d’airain ou en 
arrachant le feu qui dévore des blasphémateurs: c’est une main qui 
touche des yeux fermés pour leur donner la lumiére, qui redresse et . 
fortifie des membres souffrants, qui rappelle un fils du tombeau pour 
le rendre 4 sa mére, gui guérit les lépreux, console l’amitié d'une 
sceeur par la résurrection d'un frére, et ne laisse qu'une fois, sous 
l’impression de sa mort, le ciel et la terre lui rendre témoignage par 
leur bouleversement. Tout est humain dans Jésus-Christ, méme le 
miracle; tout est humble et doux, méme | absolue souveraineté, et il 
n’en coiite rien & |’esprit pour faire de sa personne le modéle achevé 
du plus parfait des sages et du plus grand des législateurs. Mais, pour 
son malheur, il a vaincu le monde, et jamais l’orgueil ne le lui par- 
donnera. 

C’est donc Jésus-Christ, mon cher Emmanuel, qui est l’auteur de 
la vie dont vous me demandez les secrets, et c’est lui seul par con- 
séquent qui peut vous apprendre quelle elle est. Jésus-Christ est 
votre maitre, votre seul maitre, il vous I’a dit lui-méme dans cette 
parole qu'il adressait & ses premiers disciples: Vous n’avez qu’un 
mattre, qui est le Chrest ‘. D’autres en prendront qui leur conviennent 
mieux; ils choisiront Aristote ou Platon; ils se feront, dit saint Paul, 
des mattres qui chatouillent leurs oreilles, et ils se détourneront de la 
vérité pour se donner @ des fables*. Pour vous, c'est Jésus-Christ qui 
est votre maitre. J’ai souvent admiré, dans mes contemporains, que 
tous appartiennent & une école, et qu'il n’est me vivante qui ne jure 
par un homme, un livre ou une idée célébres. Tout siécle, le nétre 
compris, se résout en quelques personnages élevés au-dessus des 


1 Saint Matthieu, chap. xxu, vers. 10. 
* Seconde Ep. a Timothée,. chap. tv, vers. 5 et 4. 


386 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


autres par le don de penser, quelquefois méme par le seul don du 
style, et qui se partagent entre eux la direction des esprits. Si quel- 
qu’un, dans la foule admiratrice et obéissante, se persuade qu’il n’a 
point de maitre, il est aisé de voir que son indépendance méme est 
une imitation et qu’elle asa source dans des doctrines qu’ila délaissées 
peut-étre, mais qui ont jeté dans son intelligence la racine du scepti- 
cisme et de l’isolement. On se dégoiite de servir, mais on sert néan- 
moins, comme ces esclaves affranchis qui, tout en étant hors du joug, 
conservaient encore dans leur chair les honteux vestiges de leur avi- 
lissement. Il n’y a, en tout ordre de choses, divines ou humaines, 
vraies ou fausses, que des soldats et des chefs. Aspirer 4 n’étre ni l'un 
nil’autre, c’est aspirer & étre plus que Dieu ou moins que |'atome, 
car Dieu commande et l’atome obéit. Le néant seul est en dehors de 
cette loi. Ne vous élonnez donc pas d’avoir un maitre, mais proposez- 
vous d’étre un disciple digne de votre maitre : car écoutez ce qu'il est. 

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe 
était Dieu‘ : voila votre maitre. 

En lui était la vie, et la vie est la lumiére des hommes... Il était la 
vraie lumiére qui illumine tout homme venant en ce monde *: voila 
votre maitre. 

Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons 
vu sa gloire, la gloire du Fils unique de Dieu, plein de grdce et de 
vérité® : voila votre maitre. 

Oh! Emmanuel, vous avez un grand maitre! jusqu’ici, je le crains, 
vous n’avez pas su 4 quel degré il doit l’étre et il l’est réellement. 
Vous ne l’avez considéré qu’en tant qu’il est le Verbe fait chair, le 
Fils unique de Dieu venu en ce monde pour rendre témoignage a la 
vérité*, le principe et l’auteur de la foi*; vous n’avez pas regardé 
plus haut ni plus loin, et, séparant ce qui est indivisible, quoique dis- 
tinct, vous avez ignoré peut-étre qu’avant son Incarnation le Verbe 
était déja pour nous la vie et la lumiére, la lumiére qui illumine tout 
homme venant en ce monde, et par conséquent la source premiére et 
éternelle de notre raison. Oui, la raison et l’'Evangile descendent du 
méme foyer, le méme souffle les communique 4 |’homme, et vous 
n’entendriez pas la parole de Jésus-Christ si vous n’entendiez pas celle 
du Verbe qui inspire votre intelligence et lui donne en des idées pri- 
mordiales le germe de toute conception. C’est la ce que l'apétre saint 
Jean nous révéle 4 l’ouverture de son texte. Ila vu ke Verbe dans le 


4 Saint Jean, chap. 1, vers. 1.. 

* Ibid., chap. 1, vers. 4 et 9. 

3 Ibid., chap. 1, vers. 14. 

4 Ibid., chap. xvi, vers. 57. 

5’ Ep. aux Hébreux, chap. xu, vers. 2. 





SUR LA VIE CHRETIENNE. 387 


sein de son Pére; il l’a vu créant toutes choses, parce que la vie est en 
lui; il a reconnu que cette vie du Verbe est la lumiére des hommes, 
qu'elle les éclaire tous & leur avénement au monde, qu’elle est dans le 
monde avec eux, mais qu'elle y luit.dans les ténébres, parce que le 
monde ne sait pas dou elle vient et qui elle est; et qu’enfin le Verbe 
s'est fait chair pour rendre manifeste le lien qui l’unit & nous dés l’o- 
rigine, et consommer ainsi par une effusion plus parfaite de la grace 
et de la vérité le mystére de notre prédestination & la vie méme de 
Dieu. Cette page si courte est le regard de l'aigle dans T’infini. Elle a 
placé saint Jean au faite de ceux qui ont vu les choses divines, et il 
est impossible, sauf au jour de la vision derniére, de mieux apprendre 
que l& ce que nous sommes et ce qu’est Jésus-Christ pour nous. 

La Jésus-Christ nous apparait tout enlier, avant et aprés son épi- 
phanie terrestre. Verbe de Dieu, coéternel & son Pére, il a recu de 
lui, parce qu’il est l’expression de sa pensée, le ministére de la créa- 
tion, et en particulier le mimistére des intelligences, dont il est le 
flambeau. Docteur universel, 11 parle intérieurement a tout esprit, il 
meut toute conscience, et nul, quelle que soit sa place dans la hiérar- 
chie des étres pensants, n’est dans la vérité et la justice que par une 
conformité & ce qu’il entend de lui. Il est le pére de notre raison, et 
par la raison le pére de toutes les vertus morales et politiques qui font 
du genre humain une société. Le genre humain est la premiére église 
fondée par le Christ, église qui ne connait pas son fondateur, mais 
qui vit sous ses lois et en appelle 4 lui, sous le nom de Dieu, toutes 
les fois que le besoin de son salut lui inspire de regarder plus haut 
qu'elle-méme. 

Ce n’est donc pas seulement comme Verbe fait chair, comme au- 
leur de la foi, architecte et pierre angulaire de l|'Eglise catholique, 
que Jésus-Christ est votre maitre; il lest aussi comme Verbe de Dieu, 
comme lumiére invisible de la raison et chef méconnu de |’humanité. 
L’humanité et l’Eglise, la raison et la foi, la nature et la grace, ne sont 
pas des choses contraires, ni méme séparées;. elles sont unies dans le 
Christ, que Dieu a constitud 'héritier de toutes choses, par lequel il a 
fait les siécles, qui est la splendeur de sa gloire, la figure de sa sub- 
stance, et qui porte tout sur l'efficacité de sa parole‘. C’est cette parole, 
secréte dans notre ame, publique dans le monde, qui forme I’ensei- 
gnement total du Verbe et fait de lui notre maitre unique autant que 
souverain. Il vous I’a dit, ne l’oubliez pas : Vous n’avez qu’un mattre. 
Ou cela veut dire que I’Evangile est tout et la raison rien, ce qui est 
absurde; ou cela veut dire que l’Evangile et la raison, pages distinctes 
d’un seul texte, renferment la méme substance et sont |’ouvrage d’un 
méme auteur. L’Evangile aflirme la raison, la raison ne nie I’Evangile 


‘Ep. aux Aébreux, chap. 1, vers. 2 et 5. 


388 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


qu’en se trahissant elle-méme. Le chrétien est homme par la raison, 
homme est chrétien par I'Evangile; et ainsi l'homme et le chrétien 
se pénétrent l'un l'autre pour ne former ensemble qu'un esprit qui 
vient de Dieu, fils et reflet de son indivisible lumiére. 

J’insiste sur ce point, car il est décisif pour la compréhension de la 
vie chrétienne, soit que nous y regardions le cété par ot elle dirige l'in- 
telligence ou celui par ow elle dirige la volonté. Avant tout, il faut que 
nous sachions jusqu ou Jésus-Christ est notre maitre; s’il l’est seule- 
ment d’une part de notre vie, ou s'il en est l'instituteur exclusif et 
total. Saint Jean, l’ami du Christ, a résolu la question. Nous nous 
mouvons dans deux sphéres, celle de la nature et celle de la grace; 
mais l’une et |’autre ont le Verbe, Fils de Dieu, pour auteur et pour 
flambeau. C’est pourquoi |’Eglise, infailliblement assistée de l’esprit 
qui l’a mise au monde, n’a jamais abdiqué la défense de la raison; 
elle l’a toujours tenue pour une portion de son héritage, et récemment 
encore elle en a proclamé les droits contre ceux qui, dans une ardeur 
mal réglée, croyaient rehausser la foi en lui sacrifiant l'autre lumiére 
de notre entendement. Entrez, mon cher ami, dans cette large voie, 
qui seule est la véritable. Ne vous faites pas de Jésus-Christ, notre 
maitre, une exception au cours général des choses; de l’Eglise une 
petite société perdue au milieu des ages et des nations; de la foi une 
lampe obscure luisant en quelques Ames privilégiées; de la vie chré- 
tienne enfin une existence qui n’a de rapport qu’a elle-méme, et qui 
proteste contre tout. Non, c’est la le théme de nos ennemis, ce n’est 
pas le nétre. Enfants de Dieu, l’univers est l'habitation de notre corps; 
les siécles la mesure de nos jours, le genre humain le compagnon et 
le théatre de nos destinées, Ja raison notre illuminatrice, la foi one 
seconde splendeur née dans la premiére, |’Eglise un monde qui em- 
brasse le passé, le présent, l'avenir, les peuples de la terre avec les 
esprits du ciel, et, entre ces deux extrémités, tout ce que le Verbe de 
Dieu a pu concevoir sans nous le dire et faire sans nous le montrer. 
L’inconnu méme est 4 nous; il vit de notre vie, nous vivons de la sienne, 
et, au jour ot le drame se cléra par l’apparition totale de ce que nous 
sommes, il sera clair que l’unité régnait du pdle visible au péle inv 
sible de la création, et qu'elle y régnait par le Christ, image de Dieu, 
premier-né de toute créature, en qui tout a été fait aux ciexx et en terre, 
ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, les Dominations et les Principautes 
et les Puissances, tout enfin, et lui avant tout et tout en lui, lui le chef 
de I'Eylise comme il est le principe du monde, le premier-né des morts 
aussi, tenant enfin la primauté en toutes choses, parce qu’il a plu & Dieu 
que toute plénitude habitdt en lui, et que le sang de sa croix réconcilidl 
ef pacifidt en lui tout ce qui est de la terre et tout ce qui est du ciel’. 

! Ep. aux Colossiens, chap. 1, vers. 15 et suiv. 











SUR LA VIE CHRETIENNE. 389 


Voila‘ horizon du chrétien, et, si nos adversaires, renfermés dans les 
bornes étroites de la nature sensible, mulilant la raison et profanant 
I'humanité, nous contestent la durée, espace et la lumiére qui nous 
furent faites, ce n’est pas & nous de leur tendre Ja main et d’accepter 
par ignorance ou par trahison le rédle subalterne quils veulent nous 
créer, en ne se réservant pour eux-mémes, gu reste, que les tristes 
limites du temps et les silencieux aspects des astres. 

La vie chrélienne est intimement liée 4 la vie morale, et toutes les 
deux 4 la vie divine. Ces trois vies peuvent se séparer par une préva- 
rication schismatique; mais, telles qu’elles sont de leur nature, elles 
vont de l'une 4 I’autre par une pente oi git leur grandeur du cété de 
Phomme qui aspire, et leur bonté du cété de Dieu qui descend. 

Lorsqu’au dernier siécle la foi fut attaquée d’une ardeur si jeune 
et si fiére au nom de Ja raison, c’était l’espérance commune de ses 
eonemis qu’une ére de délivrance, d’élévation et de progrés allait 
commencer pour le genre bumain. Ils n’en concevaient aucun doute, 
et, méme parmi ceux qui n’avaient pas abdiqué le Christianisme, on 
rencontrait des esprits que cette vue d’un avenir nouveau touchait 
d'une sympathique attente. Ils ne voyaient pas le lien qut existe entre 
la foi et la raison, et que jamais la foi ne s’abaisse sans que la raison 
diminue. Cette démonstration avait bien été fatle dans Vantiquité; on 
avait vu la raison romaine, la plus haute qui fut avant le Christ, s’af- 
faisser peu 4 peu dans les ruines de Ia religion nationale, et ce peuple. 
plus grand encore par ses lois qne par ses conquétes, descendre a 
l’inexprimable chute de l'empire et de ses Scipion 4 Caligula. Mais ce 
spectacle était ancien. La décadence de J'idélatrie, c’est-a-dire d'un 
culte faux et souvent abject, ne se liait pas d’une maniére évidente 4 la 
décadence de la raison elle-méme; il restait & voir si l'affaiblissement 
du Christianisme produirait un résultat semblable, et si une seconde 
fois, par une épreuve bien autrement concluante et solennelle, la di- 
minution de la foi entrainerait la diminution de la raison. Or cetle 
épreuve s’est accomplie. Nous pouvons, dés aujourd’hui, connaitre ce 
que la raison humaine a perdu a |’ébranlement de la foi. Les signes en 
sunt trop clairs dans notre pays pour ne pas frapper l’observateur le 
moins sérieux. 

Le premier de tous est I’'abaissement des caractéres. Nous avons 
conservé la bravoure, cette vieille tradition du sang francais, et nos 
armes ont naguére réveillé dans le monde, aprés quarante ans de 
paix, cette antique persuasion que la France est un peuple soldat; 
mais la bravoure n’exige qu’une certaine ardeur devant le péril, un 
mépris de la mort concu dans un élan, et plutét un héroique oubli de 
la raison qu’une appréciation calme du devoir. Le plus valeureux 
capitaine peut n’étre qu’une femme le lendemain d’une victoire, et 


390 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


ses cicatrices ne couvrir qu’un caractére débile et sans portée. Le 
caractére est l’énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais 
quoi d’inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore 
dans la fidélité & soi-méme, & ses convictions, 4 ses amitiés, & ses 
vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire & tous 
cette certitude que nous appelons la sécurité. On peut avoir de 
l’esprit, de la science, méme du génie, et ne pas avoir de caractére. 
Telle est la France de nos jours. Elle abonde en hommes qui ont tout 
accepté des mains de la fortune, et quin’ont cependant rien trahi, 
parce que pour trahir il faut avoir tenu & quelque chose. Pour eux les 
événements sont des nuages qui passent, un spectacle et un abri, pas 
davantage. Ils les subissent sans résistance aprés les avoir préparés 
sans le vouloir, jouets inconséquents d'un passé dont ils ne furent pas 
maitres, et d'un avenir qui leur refuse ses secrets. Voila notre pays, 
Emmanuel, et il n’est pas difficile d’en pénétrer la cause. Le caractére, 
qui n’est que la force de la volonté, vent a la force de la raison, et la 
force de celle-ci tient & la ferme vue des principes de la vie humaine. 
La ot |’entendement ne discerne que des faits, il ne saurait y avoir de 
conviction, et ou la conviction manque, que reste-t-il pour appuyer 
la volonté? Ce sont les principes qui fortifient, parce qu’ils éclairent; 

en dehors d’eux il n’y a plus que des phénoménes, c’est-a-dire des 
apparences, selon l’admirable énergie du mot, et il est impossible que 
des apparences, si réelles qu’on se les figure, produisent autre chose 
dans J’esprit quun matérialisme étroit ou un scepticisme découra- 
geant. Il faut voir en haut pour s’asseoir en bas. Ce n'est pas le roc 
de la matiére qui porte l'homme, parce que l'homme est un esprit. Or, 

dés que l’esprit monte vers les principes, dés qu’il n’est plus sensation 
et imagination, il aborde les contrées ou la foi commence, oi la pa- 
role intérieure du Verbe se rencontre dans son 4me avec sa parole 
extérjeure, ob se forme I'alliance divine de toutes les lumiéres et de 
toutes les cerlitudes, et par elle la force des saints, la force des apé- 
tres et des martyrs, la force des magistrats assis sur le siége de la jus- 
tice, la force des politiques qui gouvernent le monde, la force des 
écrivains qui lui parlent, et cette autre et sacrée force, la plus néces- 
saire de toutes, la force de l’homme vulgaire contre les passions de 
sa nature et Jes adversités de sa vie. Détruisez ]'intime accord de la 
raison et de Ja foi dans Jes profondeurs de intelligence; poussez du 
pied, comme de vains songes, les pélerinages de |’Ame au pays de 
Dieu : faites cela et étonnez-vous que la vue baisse, que |’éternité 
s'efface devant le temps, l’infini devant la matiére; que l’instinct 
prenne le pas sur la raison, et que l’homme, débarrassé de ses ancres 
et de ses mats, devienne une feuille emportée par les flots. On ne 
tombe pas sans déchoir. 





; SUR LA VIE CHRETIENNE. 391 


Le second signe de Vaffaiblissement de la raison dans notre siécle 
est la dégradation des lectures. L’homme ne peutlire que ce qu’il goate, 
et ce qu'il goate est la mesure de sa raison. Or, parmi les symptémes 
dont nous sommes témoins, il n’en est pas de plus visible, pas de plus 
triste non plus, que la passion des livres chimériques, c’est-a-dire des 
livres qui ne disent rien & la raison et ne s’adressent qu’a l'imagination 
et aux sens. Le nombre en est incalculable; on ne se contente méme 
plus, et depuis longtemps, de les publier sous la forme matériellement 
sérieuse d'un volume. On les jette au monde par feuilles détachées, 
comme les oracles tombaient autrefois du chéne de Dodone, et il n’est 
pas de journal ou de revue qui estime pouvoir vivre sans offrir & ses 
lecteurs ce puéril aliment. La France est inondée chaque jour de pages 
médiocres par le style et nulles par le fond, qu'un homme ne peut lire 
sans mépris pour lui-méme, parce que leur lecture est un sacrifice fait 
au néant, et qui néanmoins trouve un peuple d’adorateurs chez une 
nation que nulle autre, depuis la Gréce, n’a surpassée dans les dons de 
esprit. Cette profanation de I’intelligence correspond 4 |’abaissement 
du caractére et remonte a la méme source. La ov la raison n’est plus 
soutenue par des livres sacrés, expression directe de la pensée de Dieu, 
elle perd I’habitude des hauteurs intelligibles ; elle quitte la spéculation 
pour le métier et se dédommage de la fatigue des affaires ou se pré- 
serve des assauts de ]’ennui par une futile diversion. Qu’est-ce que la 
philosophie pour des contempteurs de la religion? Qu’est-ce que I’his- 
toire pour des courtisans de la fortune, qui mettent le hasard au-dessus 
de la Providence? Sans doute l’incrédulité n’entraine pas toujours !’in- 
firmité de ]'entendement ; 1] est des hommes qui usent contre Dieu 
des priviléges qu ‘ils ont recus de lui. Mais ce n’est la qu’une exception ; 
la foule n’est jamais grande par elle-méme, elle ne l’est que par une 
émanation d’en haut. Quand elle se retire du ciel, elle ne rencontre 
sous ses pieds que la terre. Le génie ne lui vient pas en aide pour lui 
causer des vertiges et des illusions; elle demeure ce qu'elle est par 
nature, pauvre, ignorante, le jouet des nécessités qui la courbent et 
des erreurs qui la décoivent. Elle se jette sur les plus viles patures, et 
le premier livre venu lui tient lieu de la Bible, comme le premier char- 
latan lui tient lieu de Jésus-Christ. 

Remarquez un autre signe de |’affaiblissement de la raison dans nos 
contemporains, je veux dire l’impuissance politique. Depuis soixante- 
dix ans, la France travaille & se constituer. Justement éprise du sen- 
timent de la dignité humaine, elle tient 4 s’élever jusqu’’ cette vie 
publique qui a fait les grands peuples de l’antiquité, et sans laquelle 
une nation n’est qu’un assemblage d’hommes voués & des intéréts 
domestiques sous un maitre qui gouverne 4 son gré leur destinée. Cette 
aspiration de la.France est noble et sainte; des exemples fameux prou- 


399 _LETTRES A UN JEUNE HOMME | 


vent qu'elle n’est pas irréalisable, et, bien que trop fascinée peut-étre 
par ses rois, de Hugues Capet a Louis XVI, cependant la France elle- 
méme n’avait pas manqué d’instilutions capables d’arréter le pouvoir 
sur la pente de l'arbitraire, et de perpétuer dans son sein un vrai pa- 
triotisme dans une assez large liberté; si l'ascendant progressif de la 
royauté avait affaibli, dans les derniers siécles, les garanties de son 
existence politique, il en subsistait encore des restes et surtout des 
souvenirs ow elle pouvait, d’un moment & l'autre, retrouver ses droits 
perdus ou compromis. La France, en un mot, n’était pas une terre de 
servitude, et, en cherchant, aprés de grandes ruines, a ressusciter, 
sous une forme nouvelle et stable, l'antique édifice de sa liberté, elle 
ne faisait qu’obéir 4 sa nature aussi bien qu’a ses traditions. Pourquoi 
ny a-t-elle pas réussi? Pourquoi, depuis trois quarts de siécle, tourne- 
t-elle dans des catastrophes, ou elle est emportée comme le vaisseau 
dans les tourbillons de |’Océan ? Ni les princes, ni les capitaines, ni les 
orateurs, n'ont manqué a ses besoins; elle a recu de Dieu, dans ces 
soixante-dix ans, avec une sorte de profusion, des hommes remar- 
quables en tout genre de grandeur; et, plus féconde que jamais, on a pu 
croire qu un destin singulier voulait élablir un contraste entre le mérite 
de ses chefs et l’impuissance de leur action. C’est, mon cherami, qu’une 
nation ne peut étre gouvernée quand elle ne se gouverne pas elle-meme 
dans l’intimité de ses pensées et de ses volontés. Tout échoue contre 
trente millions d’hommes qui ne savent pas se tenir eux-mémes sur 
un fondement. Or la France, qui a conservé tant de magnifiques in- 
stincts, a perdu le sentiment politique de la religion et du droit ; 
insiruite & I’école des gens d esprit du dix-huitiéme siécle, elle ne 
peut se faire encore a cette idée que la religion, fat-elle fausse, est un 
élément nécessaire de la vie d'un peuple, et que la liberté n’est possible 
que dans un pays ov le droit l’emporte sur les passions. C'est la ce 
qui nous manque, parce que la foi, qui est le principe le plus élevé 
de la justice, ne fait pas en nous le contre-poids du penchant qui 
nous porte & rejeter le droit qui nous géne, c’est-a-dire la liberté 
d’autrui. Notre raison défaille devant deux des plus grandes vérités po- 
litiques, et nous aimons mieux nous débattre dans l'inanité que de 
nous dire ce que les plus médiocres législateurs confessaient avant 
Jésus-Christ : Il n’y a pas de société sans les dieux. 

Vous entendrez souvent attribuer nos malheurs & des causes secon- 
daires, et sans doute les causes secondaires y ont leur part : mais, soyez- 
en certain, la cause principale est en ceci: La France a perdu le 

sentiment politique de la religion et du droit. Elle a gardé le cou- 
rage militaire, la lucidité logique, la générosité des instincts, l'impuis- 
sance aussi d’étre en religion autre chose que catholique romaine : ce 
sont la les restes de son tempérament national, et assurément des 


SUR LA VIE CHRETIENE. 305 


restes dignes d’admiration. Elle vivra par la malgré ses fautes, et par 
la encore elle altirera sur elle les espérances de la terre et les bénédic- 
tions du ciel. Dieu a fait des miracles pour la sauver; il en fera de 
nouveaux. Et vous, son fils, ne l’aimez pas seulement comme votre 
patrie, mais comme une patrie qui est la fille ainée de I’Eglise, et dont 
le sort est lié au sort terrestre de ’Evangile. La France est l’inexpu- 
gnable furteresse ot Jésus-Christ défendra la liberté des siens, et, quoi 
qu'il arrive du monde, 4 quelque degré que descende Ia faiblesse de la 
raison el que monte la négation de Ja vérité, la, dans le sang qu ont 
recu nos veines, un asile se fera contre la captivité des 4mes. La tyran- 
nie spirituelle, qu'elle vienne du tréne ou du peuple, n'y prévaudra 
point, et l'intelligence humaine n’y périra pas non plus sous les extra- 
vagances systématiques de la déraison glorifiée. Les inaliénables qua- 
lités de notre génie national nous sauveront de tomber jamais si bas, 
et le flambeau de la charité, tenu debout par nos mains, versera sur 
nos maux la lumiére qui guérit, et sur nos blessures J’onction qui 
sanclifie. : 

Peut-étre accuserez-vous cet élan qui m’échappe et lui reprocherez- 
vous de m’entrainer loin du but ot je voulais vous conduire. Mais de 
quoi s’agissait-il? De vous montrer, par lalecon méme de notre temps, 
que la diminution de la foi entraine avec elle la diminution de la 
raison, et qu’ainsi ces deux lumiéres, loin d'appartenir & deux ordres 
gui n’ont rien de commun, montent ou s’abaissent ensemble, ex- 
pression inégale, mais correspondante, des mémes vérités, et prédes- 
tinges l'une et l’autre a conduire l'homme dans son passage terrestre 
aussi bien qu’a lui ouvrir les routes deson repos futur et final. Et cctte 
leon de notre age nous confirme aussi ce que l’apétre saint Jean nous 
a ditau commencement de son texte, que le Verbe fait chair, qui luit 
au milieu de nous plein de grdce et de vcrité, est le méme Verbe de 
Dieu, qui éclaire tout homme venant en ce monde, d’oi résulte en Jésus- 
Christ l’unité qui le rend notre seul maitre. 

Qui choisirez-vous avec Jui et aprés lui? A quel homme ou & quel 
livre, 4 quelle parole ou 4 quelle ceuvre, donnerez-vous votre confiance, 
$i Jésus-Christ en est absent, et surtout s'il en est rejeté? Qui ne ras- 
semble pas avec moi disperse’, a-t-il dit, et cet oracle, nous le voyons 
réalisé tous les jours dans l’infirmité des choses qui ne sont pas chré- 
uennes. « Tout est perdu, fors l’honneur,» disait un roi; nous pouvons 
dire mieux que lui : « Tout est perduy fors le Christ. » Il se retrouve 
en ce qui demeure ; ce qui ne demeure pas l’a quitté, et sa croix, signe 
de vie pour ceux qui l'adorent, annonce A ceux qui ont péri la vertu 
qui leur a manqué pour vivre. | 


‘ Saint Luc, chap. x1, vers. 45. 


394 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


Or tout maitre ouvre & ses disciples une voie ou ils doivent marcher, 
il leur enseigne une doctrine qu’il estime la vérité, il leur communique 
une vie de l’4me qui est le but de la voie qu’il leur ouvre et de la vérité 
qu’il leur enseigne. Ce sont 1a les éléments de cette autorité fondatrice 
et directrice que les Latins appelaient magisterium, et que je ne puis 
nommer dans notre langue que par un mot imité du leur, le magisté- 
riat. Mais, 4 la différence de tous les maitres qui l’ont précédé et de 
tous ceux qui le suivront, Jésus-Christ n’a pas seulement dit & ses dis- 
ciples : Je vous ouvre une voie, je vous enseigne une vérité, je vous 
communique une vie; il leur a dit dans un langage ot respire sa divi- 
nité: Je suis la voie et la vérité et la vie‘. Ce qui était leur dire: 
Je suis la voie, marchez en moi; je suis la vérité, croyez en moi; je 
suis la vie, vivez de moi. Tel s’est donné le Christ & ses disciples. Il 
est leur voie, parce que, Dieu fait homme, il leur a manifesté dans ses 
actes la plus haute perfection ot la nature humaine doive tendre et 
parvenir. Il est leur vérité, parce qu’en tant que Verbe de Dieu, coéter- 
nel & son Pére, il est l’expression substantielle de sa pensée, et qu’en 
tant que Verbe fait chair il en est l’expression révélatrice. II est leur 
vie, parce que, vivant de soi, d’une vie qui n’a pas d’origine et pas de 
mesure, il en est le médiateur auprés des hommes, et leur en verse, 
dans une effusion de sa grace, le germe incorruptible et divin. Sous ce 
triple aspect, Dieu et homme 4 la fois, il tire de sa premiére nature 
une autorité qui n’a pas de bornes, et il puise dansla seconde le secret 
d’une sympathie qui n’a pas de semblable. Le Dieu divinise l'homme, 
homme humanise le Dieu, et, indissolublement liés l'un et |l’autre 
par un lien que la mort méme n’a‘pas rompu, il nous commande et 
s’altire un culle le plus mérité de tous, le plus doux, le plus pur, le 
plus profond qui fut jamais, culte ot l’intelligence s’illumine en s’apai- 
sant, ot la volonté s'adoucit et se fortifie, o8 le coeur tressaille d'un 
amour qu’aucun autre amour ne produit, ot toute ]’ame enfin s épan- 
che, se fond, s'éléve, s'abime, se transfigure, et prévoit, dans sa dila- 
tation méme et sa plénitude, que ce n’est la qu'une aurore et la simple 
semence d'un temps plus parfait. Oh! qui vous dira le culte de Jesus- 
Christ, si vous ne |’avez pas connu, et si une seule fois, dans un seul 
instant, vous l’avez gouté, qui vous en redira l'inexprimable effet ? Mt 
les voluptés de l’orgueil au jour de ses plus grands triomphes, ni les 
fascinations de la chair & |’heure de ses plus trompeuses délices, ni !a 
mére recevant au monde un filsedes mains de Dieu, ni l’époux intro- 
duisant l’épouse dans la chasteté du foyer nuptial, ni le poéte au pre- 
mier souffle de son génie, ni rien qui soit et rien qui fut, ne contient 
ou l'image, ou l’ombre, ou !’avant-coureur de ce qu’est en une ame le 


‘ Saint Jean, chap. x1v, vers. 6. 





SUR LA VIE CHRETIENNE. 595 


culte de Jésus-Christ. Toute autre chose est trop ou trop peu, elle nous 
passe ou ne nous remplit pas : Jésus-Christ seul a la mesure de notre 
étre ; seul il a fait de la grandeur et de l’infirmité, de la force et de 
Yonction, de la vie et de la mort, un breuvage tel que notre cceur le 
souhaitait sans le connaitre, et ceux qui ont bu & cette coupe une fois, 
a leur Age d’homme, savent que je dis vrai, et que c’est un enivre- 
ment dont on ne revient pas. 

Le culte de Jésus-Christ, voila le fond de la vie chrétienne, et ce 
culte n’est pas nouveau. Ii a commencé aux portes du paradis terres- 
tre, lorsque l'homme, laissant derriére lui son innocence perdue, re- 
garda de loin, & travers les solitudes de l’avenir, le réparateur promis 
4 sa faute. Les patriarches l’emportérent avec eux dans leurs premiéres 
migrations; le troisisme de leur race, Enos, fils de Seth, lui donna 
une forme plus solennelle remarquée dans I'Ecriture; il se retrouva 
sur l’autel ot! Noé célébrait la renaissance du genre humain; Abraham, 
en levant sur son fils bien-aimé le glaive du sacrifice, présagea, dans 
une immortelle action, |'holocauste qui devait remplir toutes les figu- 
res et consommer toutes les espérances. Le temps marchait sans di- 
minuer les unes ni les autres. Moise, au Sinai, en recoit de Dieu une 
confirmation qui devient |’ime d'un peuple; ce peuple grandit dans 
l’attente, et Salomon dresse au culte qui contient tous les souvenirs 
et tous les crépuscules du Christ, son descendant, un temple digne 
d’eux; David en émeut les profondeurs de ses chants inspirés qui 
seront un jour la priére de l'avenir; les prophétes suivent David, leur 
prince, comme lui-méme suit Moise et les patriarches; et enfin le 
Christ se montre et attire tout 4 lui dans ce sang précieux que tant de 
victimes avaient annoncé par le leur, que tant d’amesavaient désiré de 
voir couler, et qui demeure au milieu de nous pour jamais avec une 
lumiére qui efface toute lumiére et un amour qui n’a de pair aucun 
amour. Rien de ce qui fut saint dans le monde n’a été étranger 4 ce 
culte de Jésus-Christ. On a vu dans Jes nations qui ne le connaissaient 
pas de grandes vertus morales; ces vertus, animées d'une grace se- 
créte, ont pu sauver ceux qui honoraient ainsi Dieu et la justice dans 
la mesure de leurs forces. Mais nul o’est parvenu 4 la sainteté active 
que par le culte de Jésus-Christ, et sa grace seule, obscurément ré- 
pandue, a élevé jusqu’ &@ lui ceux qui, aux siécles de préparation, ne 
Vavaient pressenti qu’en croyant @ la Providence et & la bonté de son 
Pére. 

Aujourd’hui tous les voiles sont tombés, toutes les figures ont dis- 
paru devant la majesté vivante et visible du Dieu fait homme; son 
nom est sur les lévres de I'humanité comme un encens; son Evangile 
habite au coeur des nations civilisées; ses autels y sont debout, ses 
préires l'y servent, ses apétres l’'y préchent, ses martyrs mélent leur 


396 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


sang avec le sien, et, si une haine vivace le persécute encore, elle n’est 
4 sa gloire qu'un témoignage de plus, une preuve qu’il faut étre 
humble pour le reconnaitre et chaste pour l'aimer. Tout vit’ dans le 
culte du Christ, tout y prend sa racine, sa fleur et son fruit, et par 
conséquent, mon cher Emmanuel, & vous qui me demandez ce que 
c’est que d’étre chrétien, que dois-je faire, sinon d’exposer ce culte 
divin dans tous les mystéres de sa nature et toutes les clartés de son 
action? 

Jésus-Christ est la vérité: il faut donc lui rendre le culte de la vé- 
rité, c’est-a-dire le rechercher dans les choses qui le manifestent, 
telles que l’Ecriture, la tradition, l’Eglise, la sainte Vierge, les saints, 
les images, les temples, la hiturgie sacrée. 

Jésus-Christ est la vie: il faut donc lui rendre le culte de la vie, 
cest-a-dire s’unir 4 Jui dans les sacrements qu'il a institués pour nous 
communiquer sa grace, el avec sa grace le germe de la vie éternelle. 

Jésus-Christ est la voie : il faut donc lui rendre le culte de |’imita- 
tion, en reproduisant en nous les vertus morales et surnaturelles dont 
il nous a donné l’exemple, telles que la justice, la force, ’humilité, la 
pureté, la mortification, la pénilence, et enfin la charité qui est la 
premiére et la derniére. 

Tel-est I’horizon qui m’est ouvert par votre pieux désir : culte de 
Jésus-Christ comme vérité, c’est-a-dire dans les choses qui le mani- 
festent; culte de Jésus-Christ comme vie, c’est-a-dire dans les choses 
qui le communiquent; culte de Jésus-Christ comme voie, c’est-a-dire 
‘lans les choses qui Je reproduisent en l’imitant. J’eusse pu vous con- 
duire pas & pas sans vous dévoiler mon dessein, comme j’en ai usé 
pour mes conférences dogmatiques; mais, si l’imprévu fait parte des 
secrets de l'art oratoire, il n’en est pas de méme d'une communica- 
tion intime entre deux ames qui s’épanchent l'une dans l'autre aux 
pieds de la vérité. Il restera, d’ailleurs, dans ce que je dois vous dire 
4 l’ombre d'une foi qui nous est commune, bien des choses que j'en- 
trevois & peine; la lumiére assiste ceux qui cherchent la lumiére, et 
vous m’enseignerez peut-étre par vos doutes ou vos erreurs des chemins 
quej’ ignore, des sentiers perdus au fond des déserts, des anses reli- 
rées ou nous aborderons ensemble sous le souffle tranquille de Dieu. 
Heureuse navigation qui aura Jésus-Christ pour pilote, son Eglise 
pour barque et I'Evangile pour océan! Je me réjouis, au bord dua 
age qui penche, de m’entretenir avec vous, non plus des profondeurs 
du dogme, mais des mystéres intimes de la vie. Quand on est jeune, 
on aime 4 s’exposer hardiment dans les périls de l’immensité; plus 
tard, quand les longs voyages ont miri le coeur et pacifié l’intellt- 
gence, on revient avec joie aux tranquillités domestiques; on sent le 

prix du repos dans les choses acquises, et la mort qui s’approche nous 








SUR LA VIE CHRETIENNE. 397 


révéle doucement et sans bruit plus de secrets que Ja spéculation n’en 
livre méme au génie. Vous venez, et je m’en vas: c’est la consolation 
de ceux qui partent d'embrasser ceux qui demeurent, et c’est la force 
de ceux qui demeurent de songer & ceux qui sont partis. Je ranimerai 
mon souffle aux ardeurs du vétre, et vous, enfant de ce siécle agité 
qui fut le mien, vous prendrez peut-élre dans mes épanchements re- 
froidis, mais non pas éteints, quelque chose qui vous donnera la paix 
dans la ferveur. 

Vous pensez peut-étre que je vais finir ici, et que c’est assez pour 
une premiére lettre; mais je ne le puis. Si je vous laissais au point 
ou nous sommes, vous auriez de la vie chrétienne une idée trop in- 
compléte pour qu’elle ne fat pas fausse. Sans doute, le culte de Jésus- 
Christ en est le fond, c’est-a-dire la base premiére; mais en est-il le 
terme? Est-ce 4 ce culte que tout s arréte, ou ce culte n’est-i] qu’un 
point de départ, un moyen efficace de parvenir 4 quelque chose d’ul- 
térieur, ot le Christ sans doule n’est point étranger, mais ow il n’est 
pas seul? C'est 4 lui-méme qu'il faut le demander, puisqu’il est notre 
maitre. : 

Or, si nous scrutons son Evangile, c’est~-dire ses actes et sa pa- 
role, nous |’entendons partout se déclarer le Fils de Dieu accomplis- 
sant une mission de son Pére. Ma nourriture, dit-i) & ses apdtres, 
est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé*. — Je ne puis rien faire 
de moi-méme; je juge selon que j entends, et mon jugement est juste, 
parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a 
envoyé*. — Les ceuvres que j accomplis rendent témoignage que c est 
mon Pergequi ni'a envoyé, et mon Pére qui m’a envoyé a rendu lui-méme 
témoignage de moi*. — La volonté de celui quim'a envoyé, qut est mon 
Pére, est que je ne perde aucun de ceux qwil ma donnés et que je les 
ressuscite au dernier jour’. — Personne ne peut venir d& mot, st mon 
Pére qui m’a envoyé ne l'attire’. — Ma doctrine nest pas la mienne, 
mais la doctrine de celui qui m'a envoyé*. — Gomme mon Pére ma 
envoyé, ainst je vous envoie’. 

Ce n’est donc pas Jésus-Christ, c’est-a-dire le Dieu homme, qui est 
le principe de sa parole, de sa doctrine, de sa grace, de sa volonté, 
de |’ceuvre enfin pour laquelle il a pris notre nature, a vécu et souffert; 
il n’en est que l'instrument prédestiné, et c’est son Pére, de qui il a 


‘Saint Jean, chap. iv, vers. 34. 
* Ibid., chap. v, vers 90. 

5 [bid., v, 36 et 37. 

4 [bid., v1, 59. 

3 Ibid., v1, 44. 

6 Jbid., vu, 47. 

7 Ibid., xx, 21. 


398 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


tout recu éternellement, qui !’a choisi pour communiquer aux hommes 
le bienfait de leur réparation aprés celui de leur création. Ce n'est 
pas lui non plus qui est la fin de son ceuvre,’ il la rapporte lui-méme 
4 sa source, et, interrogé par ses disciples sur la maniére dont ils 
doivent prier, i] la leur enseigne en s’effacant de leur pensée et leur 
disant : Vous prierez dela sorte: Notre Pére qui étes aux cieur, que 
votre nom soit sanctifié, que votre régne arrive, que votre volonté soit 
faite sur la terre comme au ciel’. C'est vers son Pére qu’il tourne lear 
4me, vers celui dont il dira au jour de son ascension : Je monte vers 
mon Pére et votre pére, vers mon Dieu et votre Dieu *. C'est l’avéne- 
ment du régne de son Pére qu’il leur propose pour terme dernier de 
leurs aspirations, et dans tout le cours de son Evangile, Jorsqu’tl parle 
de ce royaume de la béatitude et de la perfection, tl ne l’appelle ja- 
mais que le royaume de Dieu ou le royaume du ciel. Sans doute, ce 
royaume est aussi le sien, et il le dit dans deux ou trois circonstances, 
mais il n’est le sien que parce qu'il est celui de son Pére, et que son 
Pére lui a tout donné dans I’acte éternel de sa filiation. 

Jésus-Christ n’étant ni le principe ni la fin de la rédemption des 
hommes, qu’est-il donc par rapport & elle? Je I’ai déja dit, il en est 
Ninstrument, et, pour mieux dire encore, ea me servantd'une exp res- 
sion biblique, il en est le médiateur. C’est saint Paul qui nous a créé 
ce mot dans sa belle langue théologique: Il n’y a qu'un Dieu, dit-il, 
et un seul médiateur de Dieu et des hommes, Uhomme Christ Jésus, qui 
s’est donné lui-méme pour la rédemption de tous*. Et ailleurs il \’ap- 
pelle & plusieurs reprises, le médiateur du Nouveau Testament’. C'est 
pourquoi, fidéle & cette lumineuse trace qui méne 4 Dieu par Jésus- 
Christ, l'Eglise, dans sa liturgie, n’adresse ordinairement ses priéres 
qu’a la premiére personne de la sainte Trinité, d'oi procéde toute 
paternité au ciel et sur la terre®, et elle les termine par une formule 
solennelle qui tes place sous !’intercession et la médiation du Sauveur. 
Nous vous prions, dit-elle & Dieu, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, 
votre Fils, qui vit et régne avecvous, dans l'unité du Saint-Esprit, pen- 
dant tous les siécles des sigcles. Cette admirable et incessante conclu- 
sion nous révéle tout a la fois la primauté du Pére & qui tout remonte 
parce que tout en procéde, la filiation du Fils et son office de médiateur 
entre son Pére et nous, enfin le lien qui rattache le Pére et le Fils au 
Saint-Esprit dans une seule vie, un seul régne, une seule et indivi- 
sible unité. Dans cette unité absolue, en tant que Verbe coéternel 


‘ Saint Matthieu, chap. v1, vers. 9 et 10. 

*Saint Jean, chap. xx, vers. 17. 

*Premiére Ep. a Timothée, chap. 1, vers. 5 et 6. 
* Kp. aux Hébreux,-chap. 1x, vers. 45. 

* Ep. aux Ephésiens, chap. m, vers. 15. 





_ SUR LA VIE CHRETIENNE. 389 


de Dieu, le Fils est tout ce qu’est son Pére, sauf qu’il procéde de lui; 
mais, en tant que Verbe fait chair, par le cété qui le rapproche de 
nous sans lui faire perdre sa divine personnalité, il prend une situation 
quile subordonne et dont il a dit lui-méme : Mon Pere est plus grand 
que moi‘. Et saint Paul, jetant ses regards prophétiques sur le mo- 
ment of se terminera sa mission dé médiateur, s’exprime en ces 
termes qui achévent d’expliquer le mystére: Ensuite viendra la fin, 
lorsque le Christ, aprés avoir vaincu toute principauté, tout pouvoir, 
toute puissance, remettra le régne & Dieu son Pere; car il lut faut 
régner jusqu a ce qu'il ait mis tous ses ennemis a ses pieds et détruit 
la mort elle-méme, sa derniére ennemie. Tout, en effet, lui a été soumis; 
mais, en disant que tout lui a été soumis, il est sans doute que c'est 
excepté celui qui lui a tout soumis. Lors done que tout lui aura été 
soumis, le Fils lui-méme sera soumis a celui qui lui a tout soumis, afin 
que Dieu soit tout en toutes choses*. 

C'est donc Dieu, Pére, Fils et Saint-Esprit, qui est le principe et la 
fin de notre rédemption; Jésus-Christ, le Verbe fait chair, n’en est 
que le médiateur. C’est Dieu, vu face a face, et non pas dans les om- 
bres de I’humanité, si magnifiques soient-elles, qui est le but supréme 
de notre vie de chrétien. Nous le verrons tel qwil est*, voila la pro- 
messe; nous serons semblables a lui parce que nous le verrons tel quil 
est*, voila la conséquence. De méme que le Verbe s'est humanisé en 
prenant notre nature, nous deviendrons participunts de la nature 
divine® en voyant Dieu daps la lumiére incompréhensible de son es- 
sence, et | Homme-Dieu lui-méme, ressuscité pour ne plus mourir, 
éternellement visible & nos regards bienheureux, fera jaillir de sa chair 
transfigurée par la gloire la divinité substantielle qui le rend un avec 
son Pére. Dieu sera tout en tous -ceux qui auront mérité de le voir, et, 
dés ici-bas, notre vie chrétienne n’est que le commencement de cette 
pénétration béatifique; elle a pour séve intérieure |’effusion divine que 
nous appelons la grace, et c’est une doctrine assurée parmi nous que - 
la gloire éternelle n’est que le développement de notre grace présente. 
Nous vivons déja de Dieu en vivant par Jésus-Christ; nous entendons 
la parole de Dieu en écoutant la sienne; nous aimons Dieu en ]’aimant; 
nous regardons Dieu en regardant son visage meurtri et déshonoré 
pour nous. Dieu transpire 4 travers le Christ et nous inonde d'un sang 
plus précieux encore que celui qui‘tomba de la croix sur le genre 
humain. Voila, voila la vie chrétienne dans son principe, dans sa fin, 


‘ Saint Jean, chap. x1v, vers. 28. 

* Premitre Ep. aux Corinthiens, chap. xv, vers. 24 et suiv. 
* Premiere Ep. de saint Jean, chap. 1, vers. 2. 

4 Ibid. 

® Seconde Ep. de saint Pierre, chap. 1, vers. 5. 


400 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


dans sa surnaturelle essence; et aussi dans son fondement qui est la 
médiation du Christ; car personne ne peut poser un autre fondement 
que celui qui a été posd et qui est le Christ Jésus’. 

Jésus-Christ est le fondement de la vie chrétienne, parce qu’il a ré- 
paré en nous les ruines de l'homme antique, et que, revétu de notre 
chair prise au sein d’Adam par une Vierge sans tache, il a réconcilié 
dans son sang la terre et le ciel, homme et Dieu. Il en est le fondement, 
parce que c'est lui qui, ajoutant a la lumiére native de notre intelli- 
gence la lumiére seconde de sa parole, nous a fait connaitre Dieu, 
notre fin derniére, avec une plénitude qui nous manquait. II en est le 
fondement, parce que c’est lui qui, nous donnant dans sa vie et sa 
mort, qui étaient Ia vie et la mort d’un Dieu, lespectacle d'une inénar- 
rable bonté, nous a fait aimer Dieu d’un amour qui ne nous était pas 
connu. Il en est le fondement, parce que c’est lui qui, en tant qu’homme, 
nous a révélé "homme et inspiré pour nos semblables une charilé 
sincere, active, universelle. ll en est le fondement enfin, parce que 
e’est lui qui, au nom de son Pére, a institué ces actes sacrés par 
excellence, oll sont contenus avec la grace les germes de la vie éter- 
nelle. Ainsi, quoique n’étant ni le principe ni la fin de la vie chré- 
lienne, qui n’est qu’en Dieu, Jésus-Christ en est-il la base, puisqu'll 
en est le moyen et le ciment. Nul en dehors de lui ne connaitra 
Dieu pleinement, et surtout ne l’aimera comme il doit étre aimé. Nul 
non plus, en dehors de lui, ne connaitra l"homme d'une connaissance 
parfaite et ne l’aimera d’un amour vrai. C’est le troisiéme caractére de 
la vie chrétienne. Le premier est d’avoir Jésus-Christ pour instituteur 
et pour maitre; le second, d’avoir Dieu pour principe et pour fin; le 
troisiéme, d’étre la seule source de l'amour de Dieu et des hommes. 

Mattre, disait un docteur 4 Jésus-Christ pour le tenter, quel est le 
plus grand commandement de la loi? Jésus lui répondit : Tu aimeras 
le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton dme, de tout ton 
‘ esprit, voila le grand et le premier commandement, et le second lui 
est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-méme. Dans ces 
deux commandements sont toute la loi et les prophétes*. Et dans ces 
deux commandements aussi est toute la force de la vie chrétienve. 
S’élever vers Dieu, se rapprocher des hommes, voila ce que Jésus- 
Christ a fait, ce qu'il a enseigné et ce qu’il a obtenu. Tout est la dans 
le temps, et lI’éternité méme ne sera que la continuation de ces deux 
actes oul s’essaye notre vie dans le cours de sa mortalité. Nous aime- 
rons Dieu en le voyant aprés l’avoir aimé sans le voir, et nous aime- 
rons les 4mes sauvées aprés avoir aimé leur salut. Aucun autre qué 
Jésus-Christ n’a donné & la vie humaine cette direction, aucun aulre 


' Seconde Ep. aux Corinthiens, chap. m1, vers. 14. 
* Saint Matthieu, chap. xxu, vers. 35 et suiv. 





SUR LA VIE CHRETIENNE. 401 


surtout n’y a réussi, et c’est le miracle universel oi il demeure pré- 
sent pour la consolation de ceux qui le servent et le désespoir de ceux 
qui ne le servent pas. 

J’ai vu passer devant mes yeux-bien des maitres; j’ai étudié les 
effets de leurs doctrines sur moi comme sur mes contemporains. Or 
aucun d'eux jamais ne m’a élevé vers Dieu, aucun ne m’a rapproché 
des hommes, si ce n'est par les pensées ov le Christianisme était leur 
secréte inspiration, 4 cause d'une domination qui lui reste encore sur 
ceux-la mémes qui le haissent et conjurent sa ruine. Dés qu'un homme 
dit anathéme & Jésus-Christ, en se donnant la mission d’enseigner, on 
le voit tomber de Dieu dans les abimes obscurs d'un athéisme plus ou 
moins subti], ok du moins dans l'indifférence pour tout ce qui est de 
Dieu. Ii peut prononcer son nom, mais ce nom n’a point dailes; il 
peut dire : Dieu est; mais c’est un Dieu glacé qui ne sait pas les che- 
mins du ceeur, étre abstrait et solitaire, qui habite l’innaccessible région 
de l’infini, et devant lequel |'homme passe sans avoir l’idée d'une 
priére ni la puissance d’une larme, lui qui prie et qui pleure si natu- 
rellement. Il en est de méme de la philanthropie séparée du Christ. 
Elle peut encore, par un ressouvenir de son origine, soccuper des 
miséres de "homme; mais sa main est froide comme ua linceul, ou 
bien, s’échauffant sous l'impulsion de systémes chimériques, elle 
tente de soulever le monde au nom de !’amour, et ajoute aux cala- 
mités humaines, déja si terribles, la calamité des espérances trom- 
peuses et de ces vastes désirs oi |’Univers ne peut rien, parce qu'il est 
contenu par des lois. C’est l’honneur de la vie chrétienne de res- 
treindre les besoins en dilatant les Ames, comme c’est la faiblesse des 
doctrines étrangéres d’agrandir les nécessités en diminuant les ceeurs. 
L’Evangile se refuse & toute contrefagon; dés qu’on ne le prend pas 
tel qu ‘il est, avec Jésus-Christ vraiment Dieu et vraiment homme, 
il n’inspire que des imitations sans portée, et tout au plus des passions 
revétues d’un nom divin. L’Evangile a dit le dernier mot de la perfec- 
Uon en placant l’amour de Dieu et des hommes au faite de la vie, et 
ila dit le dernier mot de la puissance en obtenant de ses disciples 
d’obéir & cette loi comme 4 la loi qui renferme toutes les autres. La 
toujours se brisera le génie de la nouveauté, parce que la est le terme 
du vrai, du beau, du saint, du praticable, et qu’au dela commence le 
néant de la chimére ou le néant de |’égoisme. 

Il est temps de conclure, mon cher Emmanuel, et de répondre a 
cetle question : qu’est-ce que la vie chrétienne? La vie chrétienne est 
le culte de Jésus-Christ, pour arriver par ce culte & l'amour de Dieu 
et des hommes, et par l’amour de Dieu et des hommes 4 la vision de 
essence divine. Jésus-Christ, voila votre maitre; amour, voila votre 
loi; la vision de Dieu, voila votre fin. 


402 LETTRES A UN JEUNE HOMME 


Dés votre enfance on vous l’avait dit, ou plutét l'on vous avait fa- 
conné, sans vous le dire, & ce grave enseignement. Votre mére vous 
apprenait & joindre vos mains et & lever vos yeux en prononcant le 
nom de Jésus-Christ; elle ployait vos_genoux devant son image et 
portait & vos lévres, ignorantes de ce qu’elles faisaient, le signe ai- 
mable et pourtant si sévére de notre salut. Quand Ja raison parut dans 
vos actes et inspira, quoique imparfaitement, vos premiéres pensées, 
votre mére encore vous conduisit aux pieds d’un vieillard, dans l’om- 
bre et le silence d'un lieu solennel, et vous pressa de lui découvrir les 
troubles naissants de votre coeur, vos élans et vos peines, tous ces 
mouvements obscurs qui étaient en vous les avant-coureurs du bien 
et du mal. Ainsi donnates-vous & Jésus-Christ, dans la personne con- 
sacrée d’un de ses disciples, les prémices de votre conscience. Elle 
se forma lentement & ce souffle incorruptible d’une 4me ou se versait 
la vétre; vous apprites de ces épanchements les joies de la réconci- 
liation et les joies plas pénétrantes encore d’une pureté qui se con- 
tient devant Dieu et n’a point a rougir de son regard. Si les passions 
vous furent révélées par l’instinct de la nature ou par ]'imprudence 
d’une parole qui ne sut pas vous respecter, vous edites dans la pritre, 
dans la révélation de vos fautes, dans les splendeurs de nos solennités, 
un appui plus fort que les séductions du dedans et les trahisons du 
dehors. Un jour votre front porta douze ans. On vous avait préparé 
pour ce jour; il devait vous initier au plus profond des mystéres de 
Jésus-Christ, et ressusciter pour yous, aprés dix-huit siécles d’absence, 
la réalité de sa communion derniére avec ses premiers amis. Vous 
vintes en face du ciel et des hommes vous agenouiller devant le pain 
qui avait été la vie de vos péres et qui devenait la vétre; vous le re- 
cites dans une foi sans tache, dans un amour ému, et vous pites 
croire que rien ne vous séparerait jamais des délices de la vérité. Le 
pontife le crut comme vous; il marqua votre front du signe de la 
force avec une huile qui était le signe de la douceur, et il vous con- 
mit & la grace de Dieu pour étre désormais en ce monde, tout enfant 
que vous étiez encore, le champion de la vraie justice et de !'éternel 
honneur. Vous vous en souvenez, telles furent les lecons semées 
dans votre 4me, telles les impressions de vos commencements, et 
ainsi rien ne vous est nouveau dans les noms et les choses du Chris- 
tianisme. Mais ce qui vous est nouveau, c’est d’en reprendre la trace 
4 vingt ans, aux premiers jours de votre liberté et au bruit d’un monde 
qui n’est pas unanime & vous redire ce que vous disait votre mére et 
ce que vous affirme votre foi. Il vous faut combattre et convaincre : 
combattre pour demeurer fidéle, convaincre pour transmettre & d’au- 
tres la vie qui vous fut donnée. Comme il n’y a pas de chrétien sans 
amour, il n’y a pas de chrétien sans prosélytisme, et ce que je vous 


td 











SUR LA VIE CHRETIENNE. 406 


demande avant tout, dés aujourd'hui, c’est d’embrasser le monde dans 
votre ambition. Vous ne sortirez jamais assez de vous-méme pour y 
étre puissant; jamais vous ne croirez assez pour vous, si vous ne 
croyez pas pour les autres. Ne dites pas: Je veux me sauver; dites 
vous : Je veux sauver le monde. C’est J& Je seul horizon digne d’un 
chrétien, parce que c’est l’horizon de la charité. 


H. D. Lacorpaire. 


ee _—— eee eee 





LE DEBOISEMENT ET LE REBOISEMENT' 


Peu de questions semblent avoir le privilége d’exciter l’intérét, au- 
tant que celle du déboisement et du reboisement des montagnes. Il en 
est peu aussi qui, jusqu’a ce jour, aient plus stérilement occupé Jes es- 
prits, et qui offrent & un égal degré le spectacle étrange de voeux pres- 
que universels, venant se perdre dans une sorte d’impuissance pratique 
d’agir et méme de vouloir. 

Trois quarts de siécle écoulés depuis nos désastres révolutionnaires, 
cinquante ans de progrés en tous genres dans l’ordre des sciences na- 
turelles et physiques, de nombreuses discussions engagées au sein de 
nos assemblées délibérantes, paraissent n’avoir fait qu’ajourner une 
solution dont l’urgence ne dut jamais cependant étre mieux comprise. 
En vain, les autorités les plus graves, interprétes naturels des besoins 
du pays, préfets, conseils généraux, administrateurs des foréts, aca- 
démies et sociétés d’agriculture, économistes, ont signalé l’immensité 
du mal, indiqué et sollicité des réformes. En vain, des rapports ont 
été présentés, des délibérations ont été prises, des plans ont été tracés 
par les hommes spéciaux. Le débat est épuisé, on croirait du moins 
qu'il l’est, au point de ne laisser plus de place qu’’ une conclusion. 
Or que voyons-nous, malgré ce quia été dit et écrit, redit et réécrit si 
souvent? Ilse poursuit toujours sans sortir des mémes généralités. Les 
articles et les brochures se succédent, pour prouver ou contester ce 
qu'un bon sens vulgaire atteste ; les projets tour 4 tour présentés avor- 
tent, et, en attendant qu’on se détermine & mettre la main & I’ceuvre, 
les inondations grandissent, comme si le ciel ne se lassait pas de mul- 
tiplier des lecons destinées 4 tomber l'une aprés l'autre dans l’oubli. 

Oui, depuis un demi-siécle, nous assistons a un spectacle étrange 


‘Ce travail était écrit et prét a paraftre, lorsqu’un projet de loi sur les défri- 
chements des bois des particuliers a été présenté le 5 mars au corps législatif. 
On comprend que les faits, les idées, les principes, l’°ensemble imposant de 
témoignages que |’auteur a voulu mettre en lumiére, dans l'intérét de plusieurs 
départements menacés d'une destruction compléte, acquiérent, s'il est possible, 
un nouveau degré d‘opportunité que tous apprécieront. 

(Note de la rédaction.) 





LE DEBOISEMENT ET LE REBOISEMENT. 405 


qui montre bien, une fois de plus, les inconséquences de esprit hu- 
main. Pendant que des plaintes améres ne cessent de retentir sur la 
nudité des montagnes et la périodicité alarmante des inondations, pen- 
dant que nous perdons notre temps & vouloir guérir eh un jour un mal 
qui date de plusieurs siécles, l’ceuvre de destruction continue et s'achéve 
prés de nous. Par Ja tolérance de la loi, les abus du droit de propriété 
débordent, selon |’énergique expression d’un préfet des Alpes; le peu de 
bois qu’a épargné la Révolution périt par la hache, ou plus sirement en- 
core, par la dent du troupeau. Tous sont complices du déboisement, 
tous cherchent un accroissement de fortune dans le déboisement, et 
tous demandent le reboisement. Tous déplorent les effroyables cala- 
mités que produit la marche dévastatrice des torrents et des riviéres, 
et tous plus ou moins concourent 4 les aggraver. Les derniéres inon- 
dations de l'Ardéche ont occasionné des pertes privées s’élevant, d’a- 
prés des documents officiellement fournis, & plus de dix millions de 
francs, sans compter les dommages éprouvés parles ouvrages publics, 
ponts, aqueducs, routes impériales, départementales et vicinales. On 
ne saurait apprécier I'étendue des nouveaux désastres qui s’ajoutent 
chaque année aux désastres anciens, dans les départements de la zone 
des Alpes. Il est reconnu, il est certain que les sommes consacrées & 
réparer ces désastres sont hors de proportion avec les avantages par- 
tiels et éphéméres rétirés de défrichements et d'un paturage excessifs. 
On a dit et répété que de grandes économies seraient obtenues par le 
Trésor, siles sommes dépensées annuellement 4 rectifier des routes ‘ 
qui ne seront jamais ni sires ni commodes étaient ‘employées & des 
travaux de boisement, de gazonnement et de consolidation des pentes. 
Quels résultats ont eus tant et de si pressants appels adressés & |’opi- 
nion? L’égoisme individuel a-t-il été désarmé? Déboise-t-on moins 
qu’on ne déboisait, il y a trente ans? Et méme la loi s’oppose-t-elle 
efficacement & ce que |’on déboise? Triste et douloureux sujet d’ob- 
servations, qui sont loin d’étre rassurantes pour l'avenir de notre agri- 
culture! 

Une double tendance doit étre mise ici en relief. 

Au retour périodique de chaque grande inondation, lorsque les es- 
prits obéissent a une irrésistible impression d’effroi, le zéle est ardent, 
les projets abondent. Alors, s’1l fallait en croire les indifférents de la 
veille, il y aurait urgence & reboiser des centaines de mille hectares de 
montagnes par département, méme les landes stériles ob on laisse & 
Vavidité des propriétaires le droit de livrer aux torrents les derniéres 
parcelles de terre végétale. Alors les difficultés tenant a la législation, 


* D'aprés le témoignage de M. Surrell, le seul passage d'un torrent, dans les 
Hautes-Alpes, a cofité 120,000 francs. (Etudes sur les torrents des Hautes-Alpes.) 


406 ' LE DEBOISEMENT 


au régime économique, & la mauvaise volonté ou & limpuissance des 
particuliers et des communes, & l’insuffisance du personnel forestier, 
les considérations d’argent, tout disparait, tout s’efface devant la pen- 
sée du péril. On a vu les plus belles et, en apparence, les plus indes- 
tructibles digues affouillies, rompues, mises’ néant. On a pu constater 
d’autre part que prés d’elles des haies d’aubépine, des ceps de vigne, 
de simples arbustes, quelques plants de colza‘, ont résisté & la violence 
des eaux. Il y a 1& un fait qui confond les esprits les plus incrédules. 
On demande donc le reboisement, on le demande avec instance, on le 
veut immédiat et général, et on va jusqu’a calculer les bénéfiees de 1’o- 
pération. 

Explosion stérile de voeux dictés par la peur et qui s’évanouissent 
avec elle! Le temps ne tarde pas 4 calmer cet enthousiasme de phra- 
séologie. La charité publique et privée, qu’on ne sollicite jamais vaine- 
ment en France, fournit les secours les plus indispensables, ceux qui 
sauveront des familles sans pain et sans abri. D'autres intéréts, d’autres 
passions, ne tardent pas a porter ailleurs une opinion essentiellement 
mobile. On ne songe pas que les désastres causés par les inondations 
du Rhone et des fleuves trouvent souvent une compensation trés- 
ample, dans le limon dont s’enrichissent les plaines, et on oublie les 
malheureuses populations des montagnes ou d’innombrables torrents 
accomplissent, pour ainsi dire en détail, leur ceuvre de ruine, empor- 
tant tantét un champ, tantét une moitié de village, tantét un territoire 
presque entier. On oublie Jes pauvres, les déshérités, ceux dont la voix 
ne peut ébranler les mille échos de la presse et dont I’influence ne pése 
pas dans la balance politique. Oui, l’oubli arrive, les plaintes sont 
' étouffées par les bruits des grands centres industriels, et tout est dit. 

Tout est-il dit en effet, comme sembleraient disposés 4 le croire 
trop de gens? Tout est-il dit sur une question vitale qui, en vertu de 
la loi de la solidarité, mtéresse autant la plaine que la montagne, au 
point de vue d’une bonne économie forestiére et agricole, et & laquelle 
se rattache l’existence d’un équilibre nécessaire entre les bois, les 
prairies et les terres & blé? Ce qui s'est produit par le passé a-t-il un 
caractére fatal? Plusieurs départements sont-ils destinés 4 voir leurs 
plas belles vallées se dénuder et se transformer en affreuses solitudes, 
leurs plus précieuses récoltes compromises par la rigueur des hivers, 
la sécheresse ou l’impétuosité des vents, et les torrents emporter dans 
le lit des riviéres, des fleuves * et dela ala mer, le sol, ce premier des 


‘ C’est ce qu’a trés-bien observé M. Rozet, lors de la grande inondation de la 
Loire en 1856. — Voir sa brochure intitulée : Moyens de forcer les torrents des 
montagnes de rendre d Vagriculture une partie du sol quils ravagent, ete. 
Paris, 1856. ~ 

2 D’aprés les calculs auxquels s’est livré un habile ingénieur, M. Surrell, le 


ET LE REBOISEMENT. 407 


capitaux, sans lequel les progrés de |’industrie moderne renouvelle- 
raient pour eux le supplice de Tantale et seraient impuissants & repeu- 
pler le désert'? 

Malgré les sinistres prophéties des pessimistes, nous ne le croyons 
pas ; nous ne nous résignerons jamais & le croire. Nous ne désespérons’ 
pas 4 ce point de la raison, de la justice, de la science. Nous aperce- 
vons bien les préjugés, les difficultés morales et matérielles qui expli- 
quent le maintien du statu quo; mais nous persistons [a penser que le 
probléme peut etdoit étre bientét résolu. Un concours de circonstances 
nous raffermit dans ces sentiments. Aprés plus de cinquante ans d’un 
régime provisoire, voila que la loi destinée & réglementer les défri- 
chements des bois des particuliers va étre, sans doute, soumise & une 
discussion solennelle et définitive. Le rapport dans lequel I’honorable 
et savant M. Lélut a exposé les vues de la commission nommée par le 
dernier Corps légistatif est du plus heureux augure. Par les principes 
qu'il est consacré & formuler, par les questions qu’il aborde et les in- 
dications qu’)! renferme, il sera, selon les expressions du rapporteur, 
un des éléments de la loi définitive que le gouvernement a intérét et doit 
lenir @ honneur de ne pas faire attendre longtemps. Chose digne assu- 
rément d’étre remarquée! Moins d’un mois aprés* le jour ot M. Lélut 
adressait cet appel & une haute et puissante initiative, un homme qui 
joint & l’expérience éprouvée de l’administrateur le zdle le plus actif 
pour le bien public, M. Edouard Thayer, adressait un appel semblable 
au sein du Sénat, dans un rapport sur des pétitions relatives au reboi- 
sementdes montagnes. Les mémes faits, recueillis par lui avec la scru- 
puleuse conscience de l’historien publiciste, le conduisaient & émettre 
les mémes principes aboutissant 4 la méme conclusion. 

D'un autre cété, sous l’impulsion donnée par la lettre de I'Empe- 
reur du 49 juillet 1856, et d’aprés les ordres de M. le ministre des 
travaux publics, un service spécial a été chargé d’entreprendre des 
études, puis d’exécuter les travaux reconnus nécessaires dans les bas- 
sins des fleuves et sur leurs principaux affluents, pour en améliorer le 
régime et prévenir les inondations. Ce service, confié & un inspec- 
teurgénéral des ponts et chaussées dans le bassin du Rhéne, a été sub- 


débit annuel du Rhone est de 54,236 millions de métres cubes, charriant 24 mil- 
lions de métres cubes de limon dans une année. Ce dernier chiffre n’a pas besoin 
de @mmentaires. 

‘ Une ligne de chemin de fer vient d'étre accordée aux Basses et Hautes -Alpes. 

lle sera, sous tous les rapports, un grand bienfait pour ces pays; mais il faut 

qu'elle ne traverse pas seulement une Arabie Pétrée. La construction méme du 
chemin de fer exigera les travaux de boisement, de gazonnement et de consoli- 
dation des pentes, que nous demandons. 

* Le rapport de M. Lélut a été déposé le 25 mai 1857 ; celui de M. Thayer était 
iu dans la séance du ‘Sénat, du 10 juin 1857. 





408 LE DEBOISEMENT 


divisé en plusieurs autres & la téle desquels sont placés des ingénieurs 
en chef ‘. Deja des études ont été faites pour le Rhéne et ses affluents, 
la Saéne, le Doubs, |’Ain, I'Isére, la Dréme, l’Ardéche et la Durance. 
Nous avons sous les yeux le rapport du chef de service, chargé des 
études dans le bassin de la Durance, et nous sommes fondé & dire que 
jamais idées plus sages, plus conciliantes, ne furent exprimées. 

Enfin, s'il nous est permis d’I Invoquer notre modeste et toute pa- 
triotique intervention en un sujet si important, nous trouvons de nov- 
veaux motifs d’espérance dans les marques précieuses d’adhésion des 
préfets, des conseils généraux, de l’Académie des sciences morales et 
politiques et des économistes éminents, qui ont bien voulu appuyer du 
poids de leur autorité les conclusions d'un travail publié par nous, en 
4857, sous le titre de: La Provence au point de vue des bois, des tor- 
rents et des inondations, avantet aprés 1789. 

Les rapports présentés au sein des conseils généraux de la région 
du Sud-Est, dans leur derniére session d'aodt 4857, surtout celui de 
M. le préfet des Basses-Alpes, les délibérations prises et les voeux émis 
forment un ensemble de documents dignes d'appeler l’attention gou- 
vernementale. Non-seulement ils mettent en lumiére la triste situation 
des départements du Midi, mais ils tracent la seule marche vraiment 
rationnelle 4 suivre, dans le grand ceuvre de la réforme du Code de 1827 
et de notre régénération forestiére. 

En des circonstances si favorables, lorsqu’il s’‘agit du salut territo- 
rial de la plupart des pays de montagnes, il nous parait opportun d’é- 
clairer, s’il est possible, d’un nouveau jour, les principes en dehors 
desquels on ne saurait faire une loi sérieuse, équitable, définitive sur 
les défrichements et le reboisement. Ces principes sont ceux dont 
notre premier travail était destiné & fournir la démonstration histor'- 
que; ils ont été plusieurs fois indiqués par les hommes spéciaux qui se 
sont succédé dans l’administration des foréts; ils viennent de recevoir 
la consécration des deux rapporis de M. Lélut et de M. Thayer, celle 
des voeux formulés par les mandataires du pays. Rien ne leur manque 
donc pour entrer dans le domaine pratique, aprés avoir été expérimen- 
talement dégagés des études et observations locales. 


I 


Nous ne voudrions pas nous étendre ici trop Jonguement sur des 


‘Ce service a été institué en aodt 1856. Quatre directions centrales ont été 
organisées pour le cours de la Seine, de la Garonne, de la Loire, du Rhone et de 
leurs affluents. 

* Paris, Guillaumin, éditeur du Journal des Economistes, 1857. — Voir le 
Correspondant du 25 juin 1857. 


ET LE REBOISEMENT. 409 


fails déja exposés ailleurs, ni limiter 4 des contrées déterminées |'in- 
térét_ d'une question générale. Mais, puisqu’on s'est habitué & con- 
fondre dans un méme apercu des situations absolument différentes, 
nous croyons devoir nous arréter 4 celle des départements situés sur 
la frontiére des Alpes. La nature, prodigue sous d'autres rapports, 
semble y avoir réuni tous les éléments actifs de destruction qui, dans 
les contrées entrecoupées de hautes montagnes, compromettent ala 
fois l'existence des bois et celle da sol. 

Pourquoi, du reste, n’étudierions-nous pas, au point de vue forestier, 
une zone de montagnes, comme on étudie aujourd’hui dans des fa- 
milles d’ouvriers et de paysans, en France et & l’étranger, les types 
servanta caractériser la condition religieuse, morale, matérielle,  hygié- 
nique, des elasses laborieuses? Si la méthode d’observation qu'un pu- 
bliciste éminent, M. Le Play, anaguére inauguré avec tant d’éclat dans 
son livre des Ouvriers Européens, est exacte, elle doit pouvoir s’ap- 
pliquer aux diverses branches de |’économie sociale. Longtemps on a 
usé et abusé de la théorie; le moment est venu d’interroger les faits. 

a L’état de la Provence n'est pas assez connu, disait Portalis dans 
Assemblée des Communautés de ce pays, tenue en 1780. Dans les 
temps les plus calmes et les plus heureux, nctre existence n'est que 
précaire... Dansla moitié de la province, les campagnes sont menacées 
par les riviéres et par Jes torrents; il faut se défendre par des digues 
contre les débordements, et retenir par artifice un sol penchant, toujours 
prét & s'échapper. » 

Si les descendants de Portalis avaient 4 rendre un semblable compte, 
a observé M. le baron Baude dans son rapport a!’ Académie des sciences 
morales et politiques ‘, ils diraient que la plupart des terrains dont il 
s’agissait alors de conjurer la ruine sont aujourd’hui, les uns descen- 
dus des flancs des montagnes, les autres ensevelis sous les bancs de 
graviers qu’entrainent aprés eux les torrents. Combien scraient utiles 
des travaux qui montreraient, al’aide des chartes, des déclarations des 
communes, des archives des anciennes maitrises et chambres des 
eaux et foréts, des pouillés des églises, etc., les profondes modifications 
subies par les pays de montagnes dans Yensemble de leur systéme 
agronomique! Ce serait vraiment 1a histoire du sol, celle de ses ac- 
croissements ou de sa ruine, de ses révolutions *. On verrait Ja, traduits 
en faits et en chiffres irrécusables, les résultats de cerlaines doctrines . 
qui enseignent a l’homme la science de l’égoisme, qui lui apprennent 


‘A occasion de la publication de notre livre. — Voir le Comple rendu des 
Séances et travaux de I Académie des sciences morales, mai 1857. 

* Voir un article publié dans la Revue des sociétés savantes (1"* livraison de 
1857); ‘par M. A. Silvy, sous-chef de bureau au ministére de Vinstruction 
publique. 


410 LE DEBOISEMENT 


4 jouir dans le présent, sans se soucier de l'avenir. Nous avons essayé 
de faire cette histoire, de recueillir ces faits et ces chiffres pour la 
Provence. Voici quelques traits du tableau qui s’est offert & nos yeux. 

Laissons de cété les sites privilégiés, dans lesquels les touristes sont 
disposés 4 trouver l'image d’une prospérité générale qui ne souffre pas 
sensiblement de la disparition des bois. Marseille, Toulon, Hyeéres, 
Cannes, les cétes de la mer, des vallées qui sont autant de jardins, ob 
Yolivier s’échelonne avec le mirier et la vigne sur les rampes bien en- 
tretenues des monlagnes, ou un arrosage fréquent conserve la verdure 
au milieu des brilantes ardeurs de |’été, est-ce l& tout le pays? Pour 
perdre & ce sujet d’habituelles illusions, il suffit de visiter le nord du 
département du Var, les Bouches-du-Rhéne, et particuliérement les 
Basses et Hautes-Alpes, la partie méridionale de I’Isére, la Dréme..... 
Il suffit d’en étudier de prés la constitution géologique et climatérique. 

Des montagnes trés-ardues et isolées les unes des autres, la plupart 
de formations crétacées, jurassiques ou tertiaires ', n’offrant que des 
gisements en pain de sucre; des masses énormes de calcaire com- 
pacte reposant sur des couches de marne mobile; des roches fendillées, 
décomposées, semblables 4 des détritus d’ardoise; un sol calcaire et 
friable, soulevé par le gel et le dégel, mis en poussiére par les piétine- 
ments des moutons et des chévres, emporté par le vent ou par les 
eaux; un climat dévorant qui fait succéder & des pluies d’orage de ca- 
lamiteuses et longues sécheresses; en faut-il davantage pour justifier 
ces paroles de M. Blanqui : — « Ici la végétation ne garantit pas seule- 
ment le revenu, mais le fonds. Si vous arrachez un arbre ouun buisson, 
vous détruisesz la place qu’ils occupent ; il ne reste rien. » Qu’on ajoutea 
ces causes de ruine |’insouciance qui caractérise la classe agricole dans 
le Midi et se trouve si démesurément développée aujourd'hui par une 
soif immodérée de jouissances, et on sexpliquera que des moyens 
exceptionnels puissent seuls remédier & une situation exceptionnelle; 
on se fera une juste idée des pertes que doivent occasionner, dans de 
telles conditions d’existence, les avalanches, les éboulements de ro- 
chers et de terrains, les débordements des riviéres et surtout des tor- 
rents. 

Les torrents ! on les a si souvent décrits, M. Surrell en a fait l'objet 
de si concluantes études* pour prouver la nécessité et l’importance du 
reboisement, nous en avons nous-méme suivi les progrés avec de tels 
détails, dans les dix-septiéme et dix-huiti¢me siécles, que nous renon- 
cons 4 insister sur ce qu'il est permis d’appeler leur constitution: caf 
ils en ont une scientifiquement analysée, d’aprés des faits presque nv- 


‘ Rapport de M. le baron Baude. 
* Etudes sur les torrents des Hautes-Alpes.—Voir aussi les mémoires et travacx 
de M. Scipion Gras, ingénieur des mines 4 Grenoble. 


ET LE REBOISEMENT. 411 


nables. Nous les avons observés sur les lieux; nous avons embrassé du 
regard leur ligne sinueuse, s’élargissant en éventail de pierre de 2,000, 
3,000 métres, depuis les escarpements décharnés de la montagne jus- 
qu’au fond des plus riches vallées; nous avons entendu des témoins 
éclairés et dignes de foi, fixant I’époque précise de leur origine quel- 
quefois récente, racontant comment ilss’étaient formés, et nous n’avons 
plus été surpris du résultat qui nous avait impressionné profondément, 
lorsque, comparant les nombreux affouagements ou cadastres généraux _ 
de la Provence ot la valeur de chaque territoire était indiquée aux 
diverses époques, nous constatames que la haute Provence avait perdu 
la moitié de son sol cultivable, du quinziéme siécle a la fin du dix-hui- 
tiéme *. 

Nous avons compris encore 2 quel point Pégoisme d’un seul peut 
compromettre la sécurité de tous. Nous nous sommes dit qu’! moins 
de vouloir supprimer et niveler les montagnes, il fallait ici un tout 
autre régime que celui des pays de plaine. En plaine, point d’avalan- 
ches, point de torrents, un sol souvent trés-riche. Le salut de la plaine 
contre l’exhaussement du lit des fleuves, l’ensablement de leurs em- 
bouchures*, l’irruption subite des eaux, se trouve naturellement lié a _ 
celui de la montagne. C’est une question trés-discutée que celle de sa- 
voir, si la servitude de la propriété forestiére doit étre maintenue au 
seul point de vue de la production du bois. Mais est-ce une question 
susceptible de controverse que celle de savoir sil ya utilité publique 
4 empécher quelques propriétaires ignorants ou imprudents de satis- 
faire leurs instincts d’égoisme, aux dépens d’un nombre presque illi- 
mité de propriétaires inférieurs? L’Etat, auquel tous ont recours au- 
jourd’hui, et pour tout, n’est-il pas avant tout le tuteur-né des faibles? 
L'intervention de Etat n’a-t-elle pas empéché |’abus du travail des 
enfants dans les manufactures? N’a-t-elle pas réglé l’usage des eaux et 
des mines, établi des servitudes dont le but est la défense militaire 
da territoire, qui sont relatives 4 la sdreté, a la santé et & la salubrité 
publiques, & la voirie et aux travaux publics? La premiére loi pour un 
pays est celle qui le sauvera d'une destruction compléte. Or les voix 
les plus autorisées ont att@sté et attestent que les départements silués 
sur la frontiére des Alpes se détruisent, que chaqne année accroit leurs 
souffrances, leur misére et leur dépopulation. 

« Quiconque’a visité la vallée de Barcelonnette, celle d Embrun, du 
Verdon, et cette Arabie Pétrée des Hautes-Alpes qu'on nomme le Deé- 


‘ La Provence au point de vue des bois, des torrents et des inondations, avant et 
aprés 1789, p. 111-123. 

*M. Baude cite dans son rapport les atterrissements d‘un torrent, appelé le Laz, 
qui ont exhaussé le fond de la petite rade de Toulon et nécessité un cores dont 
la dépense s'éléve 4 10 millions. 


412 ° LE DEBOISEMENT 


voluy , sait qu'il n’y a pas de temps 4 perdre; ou bien, dans cinquante 
ans d’ici, la France sera séparée du Piémont, comme I’Egypte de la 
Syrie, par un désert. 

« Je n’exagére rien. Quand j’aurai achevé mon excursion et désigné 
les lieux par leurs noms, il s élévera, j’en suis sir, du sein de ces lieux 
mémes, plus d'une voix pour attester la rigoureuse exactitude du ta- 
bleau de leurs miséres. Jamais je n’en ai vu de pareilles, méme dans 
les villages des Kabyles de la province de Constantine; car, enfin, on 
peut y arriver & cheval, on y trouve de l’herbe au printemps, et, 
dans plus de cinquante communes des Alpes, on ne trouve plus rien.» 

Tel est le tableau que M. Blanqui tracait en 1845‘, aprés un voyage 
d’exploration dans les Alpes du Dauphiné et de la Provence; son Mé- 
moire était comme uncri de détresse, jeté au milieu des préoccupations 
qui se portaient trop exclusivement vers les centres industriels et vers 
les grandes villes. « Plus j’observe la marche économique de notre 
pays et de notre temps, ajoutait-il, plus je suis frappé de cette nou- 
velle tendance & l’enrichissement des pays riches et & l’appauvrisse- 
ment des pays pauvres. » On le taxa d’exagération. Il edt mieux vala 
lui prouver qu’il s’était trompé. Ce qu'il annongait alors, d'autres té- 
moins oculaires également émus, des préfets, des conseils généraux, 
des forestiers et des ingénieurs |’ ont proclamé aprés lui*. « La destruc- 
tion des bois entraine avec elle la misére et la dépopulation, disait 
_ en 1844, au sein de son conseil général, M. le préfet du Var. Je pourrais 
citer vingt communes du département, qui ne doivent pas & une autre 
cause l'état languissant et misérable dans lequel elles se trouvent au- 
jourd’hui.... On a nié l’influence que les bois exercent sur le retour ré- 
gulier des saisons; il me serait facile d’établir cette influence, dans le 
département, sur des preuves directes et positives.... » En 1852, un 
rapport est présenté au méme conseil général, par l’inspecteur des fo- 
réts, M. Deval : « Les conséquences du déboisement paraissent suivre 
une marche tellement réguliére et rapide & la fois, écrivait M. Deval, 
qu’il sera facile de calculer |’époque & laquelle telle ou telle partie du 
Var deviendra complétement stérile et inhabitable. » L’année suivante, 
le préfet, M. Mercier-Lacombe, plein de sollicitude pour l'avenir d'un 
si beau département, veut s’assurer de la réalité de ces plaintes; il fait 
une tournée dans tous les cantons, et, en présence de l'immensité du 


‘ Rapport sur la situation économique des départements de la frontiére des 
Alpes (Isere, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Var), lu a l'Académie des sciences 
morales et politiques dans la séance du 25 novembre 1843. 

* Ne pouvant reproduire ici tous ces témoignages, nous enregistrons seule- 
ment quelques—uns de ceux. qui ont un caractére officiel. Nous ferons de méme 
dans le cours de ce travail pour les nombreuses et graves autorités qu'il seralt 
trop long d’invoquer. 





ET LE REBOISEMENT. “5 


mal, il n’hésite pas & reconnaitre, avec l’inspecteur des foréts, l'urgence 

de mesures d’utilité publique destinées & améliorer une situation qui, 
en s'aggravant, entrainerait avec elle la ruine du sol et finirait par tarir 
les sources de la production. 

Non-seulement les futaies, les taillis, ont disparu dans un grand nom- 
bre de communes; mais les broussailles manquent aux habitants, qui 
sont obligés d’aller en recueillir les débris & des distances trés-éloignées, 
au milieu d’affreux précipices. «La nudité des montagnes, disait, en 1852, 
le conseil général des Basses-Alpes, rend le combustible de plusen plus 
rare. Il arrivera un moment ot la cherté de cet objet de nécessité pre- 
miére finira par porter jusqu’a des proportions inconnues la misére de 
nos populations. » Et le conseil général s‘adressait 4 la sollicitude du 
gouvernement; il le suppliait d’envoyer dans le pays un ingénieur ou 
un inspecteur des mines pour en explorer les richesses minéralogiques. 
En 1853, il formulait encore ce voeu avec une nouvelle insistance : 
« La rareté et la cherté du combustible, accrues chaque jour par l’effet 
du déboisement, répétait-il, rendent cette mesure extrémement ur- 
gente. » 

La méme année, le 17 mars 1853, M. de Bouville, préfet des Basses- 
Alpes, adressait au ministre un rapport dont aucun document de ce 
ake n’atteindra j jamais Véloquence. 

.. It est certain que le sol productif des Alpes diminue chaque 
= avec une effrayante rapidité, emporté qu’il est par le fiéau sans 
cesse croissant des torrents. Toutes les montagnes des Alpes sont 
aujourd hui dénudées, en totalité ou en grande partie. Leur sol, bralé 
par le soleil de Provence, piétiné par le mouton qui, ne trouvant plus 
a la surface ’herbe nécessaire 4 sa subsistance, gratte la terre pour y 
chercher une racine qui le nourrisse, ce sol est périodiquement lavé, 
entrainé par la fonte des neiges ou par les orages de |’été; il roule avec 
les cailloux qui formaient son sous-sol, méme avec des quartiers de 
roche.... La od, il y a dix ans, on voyail encore quelques bois, quelques 
champs en culture, il n'y a plus maintenant qu'un vaste torrent; il 
n'est pas de montagne qui n’en posséde au moins un, et chaque j jour 
il sen forme de nouveaux. 

« Il est bien évident que, dans ces conditions, la quantité du sol ara- 
blediminue. J’en trouve encore la preuve dans la dépopulation du pays. 
En 1852, j'ai da signaler au conseil général que, d’aprés le dénombre- 
ment fait en 1854, la population des Basses-Alpes avait diminué de 
3,000 habitants, dans la période quinquennale de 1846 4 1851; et les 
maires auxquels j'ai demandé la cause de cetle diminution ont été 
unanimes pour reconnaitre qu'elle provenait des émigrations des fa- 
milles de cultiv ateurs, qui ne trouvent plus aujourd'hui des moyens 
d’existence, la ot leurs péres avatent autrefois l’aisance.... 

Mans 1858. 20 


614 LE DERQISEMENT 


« Si.des masuses promples, Gnengiques, ne saat.pas.priaga, il est-per- 
nes da pnéciser, presquaaxes qxactitade, le saomention lee Alpes {ren- 
caises, ne: sezont plus qu'ua. désank. ba: pénode: da4854 & 1956. amé- 
nera une nouvelle diminution dans le chiffrea de la populetion. En 
4962, le minisiase: consiatara une nouvelle réduction. cominecte et 
progressive, dans le. chiffee des, hectares. consagrés- a: lv. culares obe- 
que: annde-aggravam le mal, et,.dans.un demi-sidels; la Bramow-comp- 
tera: des. nuinas:de plus ef un dépaaiement.de mains:*. » 

Las: prédietiens.de NM. de Rewville sa son. néslades. ba pepaletion 
des Basseerslpes,. qui disit de; 452,070 4mes en 1852,.s'ast: aliaissée, 
en 486%, 2.£49,6:70: Dans. lieepaee de dix: ans, sich Seah. amendaic 
dun, vingliome: 

Hhen = été.de méme dens las. Hautes>Alpes. De. 133, 100 habitants 
(4846), le:chifire-de:la population est desoendu. a 152,038-(4854), ota 
429,556 (4856). 

Il.y a.:plua. Bn 1857, et apres: la. pablication de netre presser tra- 
vail, un état des heatianx admis, aa piturage dane les Rasses-Alpes a 
été dressé par l’inspecteur des foréts, sous les auspices du préfet, 
M. d'Ausibeam. Eh. bem, on y voit que les troupeaux éinangers s'arré- 
tam dams. le:dépanement, dont le nambre s dlevait, il y a treme ans, 2 
plus de 300,000 tétes, atteignent. &: peme anjourd: hut, le: chefiee. de 
91.,0Q0. Le reste ne-fait que-traverser le pays-et vaspester-en Piémont 
les.mémes savages. Ces: troupeanm sont appaléa Gramahewnands .ot appar- 
tiepnent a de- riehes. propriétaires.au spéculetenrs-de :la: Grau et-de la 
liasse Provence. Déwersés: chaque asatée: par. millers sua des terrains 
ian fienmtena les newrsin, ile-y passent comme des santbralles.diE gypte, 
pididnant et ddchirens lagazen des-mentapeon pastosates: crewenne dans 
le sol-des: sentiens. qui. deviennent>antant de: pedits: ravine tnanaformes 
bientéten torrents. C'est une exploitation-de la montagne par la.phaise; 
cest-l’euble dea .ragles lea plus éldasentaises: de: conservation économ- 
que. Cetic expleiteiven abontit au.dépenplement des igazors qui nese 
neneavelieas plus de graine et sent dévorés.jusqu'ai la racine; 3.la 
peste: dm sal,.et & l'axtemsion-de: lazone des:roehers.. 

Le nombre des bétes aumaililes et de somame, celui des: mentons 
et des: chdvees indigenes, a augments, mais nen dans la méme progres- 
sion: Il:s‘éléwe: 2 430,304.. Le tendance-de sabstituer Yespdce bovine 4 
leapéee ovine, les. trompeanx: indigenes: aux trompeaux: cbrangers, alr 


‘Mi. Hun, conservatear das foréts; omyplaie 4: pee proe lea mémes expressions 
gue NM. de Bouville, op panieat de seg dournéea de 1850, 1851 24. 41852, dane tents 
la, partie, accidentée du Dauphing, — « Presque tous le, département des. Bawes- 
Alpes et une grande partie de ceux de la Drome et de I'Isére offrent véritable- 
ment l’aspect d’un pays qui se détruit, qui marche a grands pas vers sa conver- 
sion en un desert. » (D§s Inondations et des Moyens de les préventr, 1866.) 











ET LE REBOISBMENT. Gb 


rait d’excellents effets si elle était accompagmée de saesures destinées 
4 conserver des paturages qui sen vont. 

On ne peut se défendre d'un sentiment de douleur quand on pense 
gue cette situation est, avec plus ou moins de gravité et des caraetéres 
divers, 4 peu prés celle des départements forestiers du Midi; que la 
dépopulation signalée en 1856 pour les Hautes et Basses-Alpes s’6- 
tend a l’Arsége, aux Hautes et Basses-Pyrénées, a la Lozére, etc.... On 
parle du reboisement, comme s'il était l’unique, l'universel reméde 
contre le mal. Pourquoi et & quoi bon, demanderens-nous, reboiser 
dans de telles conditions? Reboise-t-on le rocher nu? Reboisera-t-on 
des montagnes pastorales 4 dix-huit cents, deux mille métres au-des- 
sus du niveau de la mer? Pourquoi et 2 quoi bon déferdre les défriche- 
ments ? Ne déboise-t-on pas plus Jentement, mais aussi sirement, avec 
la dent des brebis, des moutons, et surtout avec cee des chévres? 

Ceci nous améne a examiner les vices qui enlévent toute efficacité 
aux moyens législatifs et adeinistratifs employés pour combattre le 
fléau du déboisement. , 


II 


L’existence et l'ummensilé du mal sont évidenses; ses causes ne le 
soni pas moins. Elles sont dans les mille abus de jowissance auxquels 
se livrent les particuliers et les cemamunes, propriiaires de bois, de 
paturages et de terrains en pente; elles se trouvent surtout dans les ex- 
cés d’un pacage vraiment destructeur, parce qu’il est un agent*facile 
et lucratif pour le déboisement. et qu’ rend impossible le reboise- 
ment. Or, s'il est vrai que, malgré le Code, malgré la vigilance des 
agents forestiers, malgré les plus simples idées de prévoyance, la des- 
lruction se poursuit toujours, souvent sous les yeux de l’administra- 
tion placée dans |’impuissance d’agir, il faut bien que tout ne soit pas 
pour le mieux et que Iiqéuvre des législateurs de 1827 n’ait pas complé- 
lement atteint son but. 

Il est regrettable de le dire, mais il serait plus regrettable encore de 
ne pas oser l’avouer : ces causes secondaires, qui s expliquent par les 
tendances des mceurs et par un état de profond isolement, peuvent se 
rattacher & une cause originelle, dont nous avons d’abord & sigoaler les 
influences désastreuses. Nous voulons parler de l'habitude prise au- 
jourd’hui de généraliser en tout et partout, la méme oi I'esprit de gé- 
néralisation rencontre d’infranchissables barriéres, dans les variétés 
que la nature a établies au sein de sa vaste unité. On a eu devant les 
yeux une forét idéale, et on a procédé législativement, administrative- 
ment, scientifiquement, au point de vue économique, comme si fa pro- 


416 “. LE DEBOISEMENT ‘ 


priété bojsée était une chose abstraite, comme si elle était sourpise & 
des conditions invariables de sol, de sitiiation, de déclivité et de cli- 
mat. Cette forét-idéale était et devail étre naturellement une forét de 
plaine; et on a assimilé, par exemple, les bois et’ broussailles de la 
Provence au bois'de Boulogne ou 3/la’ forét de* 'Fortaineblean: ‘Les 
théoriciens ont donné libre carriére 4 leur imagination. Ils ont Sroupé 
des. chiffres, tiré de faits particuliers des conclusions applicables ; a la 
France entiére; et c'est ainsi que le débat pour ou contre’ la liberté 
des défrichements, pour ou contre le ema n’a pu trouver de 
solution définitive. = Vee eae 

Cette maniére de procéder én abstracto s“epercoit bien dans le Code 
de 1827, et spécialement . dans -les dispésitions transiluires ‘des arti- 
eles 219 et suivants, toujours indéfinimént prorogées'. Elle a empé- 
ché jusqu’’ ce jour d’établir sur des bases rationnelles, ‘de bien ‘préci- 
ser ct définir, selon la diversité des” cas; les rapports ‘de l’intérét 
général avec la servitude de la propriété boisée. De fa l'insuffisance de 
la loi; l'arbitraire qui est reproché & l’administration dans | autorisa- 
tion ou le refus des demandes en défrichement; le défaut absolu de 
protection pour les bois des particuliers; les vices du régime adminis- 
tratif et économique; V'impossibilité du reboisement; les exagérations 
également inacceptables de ceux qui nient d’une maniére absolue |'ef- 
ficacité du reboisement et de ceux qui semblent y voir une panacée 
universelle. Nous: venons Cenuinerey autant de points mportiay 
éclaircir dans étude de la cao eee , 


’ i * 
‘@ ; 
qs ’ , 
oe - ’ Ve 
. 4 


oe Insuffisance de la loi. 

" Elle se manifeste dans les dispositions relatives au défrichement des 
bois des particuliers, dans I’ absence de celles qui devraient empécher de 
dégénérer en abus le droit absolu de libre administration accordé au 
proprictaire, enfin dans celles qui laissent aux particuliers et aux com- 
munes la jouissance illimitée de leurs pAturages et terrains dénudés de 
montagne. 

Hi est convenu que la conservation des bois importe & l’intérét pu- 
blic : 1° au point de ‘vue des approvisionnements pour la marine, les 
grandes industries, le chauffage, etc...; 2° au point de vue du climat, 
des sources, ‘de’ la, régularité des cours dean, de la consalidation des 
pentes; de la. défense militaire du territvire, etc.. : 

En se placant exclusivement au premier point de vue, la servitude 
de non- défrichement doit-elle élre considérée comme étant a atilite 


er pa 


“4 Lois du 92 juillet 4847, des 99-95 juillet 1850, des, %3 Juillet, is aout 1851, 
des 7-10 juin 1853, des 21.96 juillet 1856. : 








ET L&E REBOISEMENT. 41; 


publique ?Dans ‘un siécle od I inlustrie s’affranchit tous les j jours des 
anciennes entraves par la libre coucurrence, l'industrie de la :produc- 
tion du bois sera-t-elle soumise, sans motifs suffisants et bien consta-'- 
lés, a une réglementation. qui porte avec elle-nhe: grave’ atieinte au 
droit de propriété? On se plait & semer Palarme, ‘en’ parlant de la di- 
sette de bois; mais la houille ne pénétre-t-elle pas aujourd’hui partout? 
Ne fournit-elle pas abondamment aux .besvins généraux et privés? 

Voila ce qu’alléguent, au nom. de la: liberté, les propriétaires de 
plaine. On ne manque ‘pas. d'arguments pour ‘combattre leurs pré- 
tentions. - Ga 

; Aucune assimilation ge peut étre faite, leur a-t-on dit, entre'les bois 
et les autres produits. D’abord, les bois donnent des revenus trop éloi- 
gnés, Loujours trop inférieurs 4 ceux des autres genres de’ culture, tou- 
jours aussi d'une exploitation et d’uu transport trop difficiles, pour que 
les propriétaires soient vraiment intéressés & leur:consacrer une sur- 
veillance et des soins journaliers, des frais de garde; des capitaux. 
Ensuile les bois croissent lentement; et, si jamaisils viennent 4 man- 
quer pour les services publics et la consommation domestique, si 
jamais la houille s’épuise, comment attendra-t-on vingt ans, trente 
ays, avant la production de nouveaux bois? : « .! 

Tout en croyant qu ’il y aurait de nombreux avantages 2 préparer un 
état .de choses, ou la: production des bois resterait assurée, en méme 
lemps.: qu'on ménagerait, sans‘ secousses,‘ un déplacement de la pro- 
priqté ‘forestiére de: la‘plaine’ & Ja montagne, nous sommes loin de 
nier la valeur de ces arguasebts ; nous n¢-partageons pas l’opinion ‘ab- 
solue de ceux qui dénient aux bois de.pldine une utile influence; mais, 
en présence des ineertitudes partagées ‘méme par les savants‘en ces 
matiéres, nous sommes autorisé & penser comme M. Lélut: * 

« Nous eussions voulu, dit honorable rapporteur exprimant ses re- 
grets, personnels et ceux de la commission, nous eussions voulu, sur 
ces rapports-de l’jatérét général ‘avec la servitude de. la: propriété 
boisée, posséder tous les éléments de conviction et de solution néces- 
saires dans un sujet aussi grave; mais.il sen faut bien que nous 
ayons pu étre aussi-heureux. L’exposé des motifs du projet de Joi du 
Goyvernement ne contient, & cet égard, que des allégations au moins 
ingaftisantes, et neus pouvons en dire’ peu prés autant des’ documents 
contentis au dossier venu du conseil d’Etat. Nous reconnaissons , du 
reste, qu'il ne.pouvait en étre autrement. Ce que savent et epseignent 
jusqp.a présent l'adminisiration et la science permet: hien d’affirmer,- 
sur certains points, le fait général des relations de|’intérét public’ avec’ 
un. certain degré de servitude de la propriété boisée ;.mais,'sur -beau-- 
cegp.d.autres points de ces relations, il n’y a guére, & 7 heure qu’il est,” 
qu’incertitude et doute: Le Gouvernement seul, pour les travaux qu’il 


418 | LE DEBOISEMENT 


peut provoquer ou prescrire, est ) méme d’essayer de lever ces doutes, 
et l'on.a heu de s'élonner que, depuis trenle ans surtout, aucune des 
administrations qui se sont succédé n’ait songé & accomplir une tache 
aussi belle et aussi utile. » :Pages 14 et 15.) 

M. Lélut insiste ehcore plus loin sur la méme pensée : 

« Nous l'avons dit plus haut : nous eussions voulu, sur -ces points 
principaux de la question. avoir les éléments de solution qui nous 
manquent. Nous eussions voulu qu'un classement, une reconnaissance 
générale de la propriété boisée et de la propriété & boiser ou a rebotser, 
indépendamment de ses rapports avec la question de la conservation 
et de la préservation du sol, soit en montagne, soit en plaine. ett 
donné les moyens de déterminer, avec quelque précision, quelle quan- 
tité de bois la France peut attendre d’une appropriation mieux enten- 
due des diverses parties de son territoire. Nous eussions voulu qu'un 
travail analogue sur la houille déterminat, plus exactement que cela 
n’a été fait jusqu’a présent, sur quelle quantité de ce combustible peut 
copter dans l'avenir la consommation particuliére et publique. Le 
Gouvernement seul est .2 méme de faire ow de faire faire cette double 
appréciation, méme danas les termes approximatifs, suivant lesquels elle 
Veut étre faite. Il est, & plus. d’an point de vue, regrettable qu’il n’ait 
pas pu-encore:s’en occuper. » (Page 17.) 

Nous nous sommes étendu un peu. longuement sur cette question 
de la liberté des défrichements, pour les bois de plaine; et ce n’a pas 

-élé sans motifs. La plaine, plus riche, plus influente, ayant des repré- 
sentan(s plus nombreux, a fait par le passé et fera encore dans l'avenir 
la loi ala montagae, dont.elle ne connait pas assez les besoins, tout 
en subissant les conséquences de ses dévastations. Dé la résutte une 
double situation. La Joi, que. la -plaine regarde comme étant trop sé- 
vere pour elle, se trouve, étee ailleurs .complétement insuffisante ; elle 
est un compromis qui.ne satisfait aucune des parties; et-ce compromis 
est gaintenu par une raison fort simple, ces! que, pour en sortir, an 
travail préparatoire de classement serait nécessaire, et que ce travail 
n'a. pas méme élé commence. 

Si nous nous demandans maintenant comment, et en quoi notre légis- 
lation forestiére est insuffisante. peur la montagne, nous n’aurons, pour 
répondre,.qu’a indiquer briévement des faits deal nous avons foural 
ailleurs le développement. 

, Que voyons-nous, en I’état.des.principes posés par le Code de 1827? 
Si les bois des communes sont placds sous le régime forestier, il n'en 
est pas de méme. pour. ceux des particuliers. Les particulicrs peuvent 
librement détruire leurs bois par mille. abus d’admimistration et d’ex- 
ploitation ; ils peuvent, quels que soient l’age et la qualité de ces 
mémes:bois, y intsoduire un nombre illimité de brebis, de meutons eu 








EBD hE BREOISEMENT. 439 


de chévres.; ls peuvent les: deohuer', ¢’estra-dire. les soumetre, & des 
époques teés-rapprochdes, a des culiuaes lugnatives, mais. épuisanies, 
qui, sous un ciel de feu et sum des. penics rapirles, dmieltenh et pulué- 
risent; un. sol. léger peur le livcep ensuite aux qaux tonuamaeligs, élar- 
gissent, les. vides, font.périr les souches de chéae, et wansfogment les 
plus belles foréis eg landes stétiles. 

Quant aux terraims déaudés, presque tons inds-abqupis, dont une 
grande pamtie lat sutsefois oceupée par les bois eh qui soni gensacrés 
apjoard hus 3, ae patusage de plas.ea plana ameandn ; quaat war peates 
gazonnées.et aax montagges penlonales, le deqit des, partipuliers et des 
commuznes est absols, Cos texgaius ef cps pes les, ddaanites peavers clic 
grattés, défriebés:, suschaagéa de palliens de béves & laine, dont les,on- 
gles points. sont autank d insiruments de ddmvlition. 

On allégue.. poux justifier he maialies da statu qua, la miscce des cous- 
manes qui seraient privées.@e leur priucipal vevenu, si eles ne lougient 
leurs. tecragas. It y a 1& une exveus qu'il imposte de dissiper, dens 
lintérés mémede ces popalations walkeureuses. Les. troupeaux doat 
sont surchasgées les monlagnes com manales apparliennens presque 
toujours ade riches propriétaises, au waaise, a8 Delage, ay peEcepleur, 
gai sem font une source de gres bénciices, em Versaal une minigae 
réiribution daas la caisse Rie pate. Towa cows qa convaissent les 
Alpes le savent; ils sont convaineus qu ue hectare de prairies: aero- 
sées nowrrirait plus de bestiaux que ciaquante hectares de landes. 
Aussi les conseils généraux ne cessent-ils de demaaader aw Gounerge- 
ment qu’ik encourage les travaux d'iprigation, donk Pexccmion serait 
fagilitée par des barrages élablis, sax les ravius ot les tervemss. 


Arbitraire dans les autorisations ou les refus des demandes en deéfri- 
chement. - 


Ceci s’applique aux propriétaires de plaine et aux propriétaires de 
mentagne. Ee cas d’opposition au défyichement, le préfert statue, sauf 
recours au ministre des finaness. Or quel est av fond le vrai juge du 
ples ou moins de nocuté da ddfrichement? Est-ce le prdfet? est-ce 
le ministve? Non, c'est l'agemt forestier qai'se transporte sur les lieux, 
et dont les intentions irréprociiables, says aucen dovte, ne sauraient 
dire servies toujours par des: lumiéres suffisantes. L’iestruction des 


' Lécobuage, ou, pour employer une expression plusexacte, le sartage & feu eot- 
vert, est aussi nuisible au sol forestier du Midi qu'il est utilement pratiqué dans 
les terrains compactes, argileux ou tourbeux, et souslesclimats humides du Nord. 
ll consiste a faire des fourneaux entre les vides, aprés la coupe a blano étoc d'un 
bois taillis, et a cultiver les céréales pendant deux ou trois ans. Les propriétaires 
arrivent 4 défricher de la sorte progressivement leurs bois. 


420 LE DEBOISEMENT 


demandes par parcelles isolées, lorsqu’i! faudrait procéder par grandes 
masses, concourt a rendre illusoires les garanties d’uulité publique 
qu’on attend du maintien de la servitude. 

Le propriétaire appelle de-la décision du préfet devant le ministre. 
ll semble qu’une affaire, ot il s'agit de porter atteinte au droit de pro- 
priété, devrait étre dévolue 2 la juridiction et aux tribunaux adminis- 
tratifs. Laissons parler ici ua homme bien placé, pour avoir une opinion 
exempte d’exagération : — «La loi, dit M. Tassy, membre de l’admi- 
nistration des foréts et ancien professeur 4 \’Institut agronomique *, 
confie au ministre des finances le droit d'accorder ou de refuser les au- 
torisations de défricher. Le ministre dispose ainsi de la fortune d'un 
grand nombre de propriétaires; car la faculté de défricher est suscep- 
tible d’augmenter, dans une trés-forte proportion, la valeur vénale d’un 
bien-fonds. Il en dispose, et on craint qu’il ne le fasse pas avec impar- 
lialité, sil est servi par des agents infidéles ou trompé par de hautes 
influences politiques. On n’a pas sans doute oublié les débats scanda- 
leux de l’affaire Marguerite et consorts. Des agents d'affaires se fai- 
saient payer, 2 raison de 100 francs par hectare, les autorisations de 
défricher qu’ils se disaient en mesure d’obtenir, par suite de leur con- 
nivence avec des employés de |’administration*. Voila pour \’infidélité 
des agents. Quant aux influences politiques, on a préteadu, & tort ou a 
raison, qu’on les avait souvent utilisées sous le régime parlementaire 
pour donner un contre-poids aux raisons, qui contrariaient les autori- 
sations de défrichement. » 

Aussi M. Dumon, ministre du dernier régne, avaitel instruit ses 
_ subordonnés, par une circulaire, qu’a l’avenir‘aucune décision relative 
aux défrichements ne serait prise par lui’ qu’aprés avis du Conseil 
d’Etat, 


Défaut absolu de protection pour les bois des particuliers. 


L’insuftisance a la législation se montre encore ici comme obstacle 
a toute tentative de réforme. Le propriétaire dont le bois est frappé 
d'une servitude de non-défrichement est en droit de demander a 
Etat, au nom méme de l’intérét public sur lequel se fonde la servi- 
tude, les moyens de conservation et de protection qui lui manquent. 
Or ces moyens lui sont refusés. D’abord les délits commis dans les 
bois ne sont punis que de peines pécuniaires, tandis que le moindre 
maraudage et les délits commis dans les champs, ou la surveillance est 


‘ Note sur le défrichement des bots, présentée a la Société forestiére, 1854. 

* II suffit qu'une demande soit volontairement ou involontairement oubliée 
dans les cartons, pour que le défrichement le plus dangereux s’effectue sans 
obstacle. 








ET LE REBOISEMENT. 424 


plus facile, donnent lieu & des amendes trés-élevées et presque tou- > 
jours & Vemprisonnement (art. 445, 474, 478 du Code forestier ’)- 

Ensuite les procés-verbaux deson garde ne font pas foi j jusqu a inscrip-" 
tion de faux. Aussi qu’arrive-t-il ? Les peines pécuniaires n‘atteignant: 
pas des hommes ordinairement insolvables, le propriétaire abandonne 
des poursuites d’abord chanceuses, parce qu'un seul témoignage peut — 
infirmer le procés-verbal de son garde, puis onéreuses, parce qu'il en 
fait les avances, et qu’aux frais du proces, en cas de condamnation, 

il se trouvera obligé d'ajouter ceux de la contrainte par corps; dan- 
gereuses enfin, parce qu'elles |’exposent ades vengeances personnelles. 


Insuffisance du personnel forestier et vices du régime économique. 


L'insuffisance du personnel forestier est aussi, depuis longtemps, 
Yobjet de plaintes trés-vives, dans des pays oi tout conspire pour la 
destruction, ou tout est 4 créer et & faire. Dans les Hautes et Basses- 
Alpes, par exemple, 1! devrait étre augmenté du double, au seul point 
de vue dela conservation des bois existants*. Les meilleures lois sont et 
seront toujours sans valeur, tant qu’elles ne pourront étre exécutées. 
Aujourd’hui, de méme que par le passé, pendant qu’on discute sur le 
reboisement, les particuliers effectuent avec impunité les défriche- 
ments les plus dangereux, les plas nuisibles; le trop petit nombre des 
agents et préposés rend la surveillance illusoire. 

Les bois des communes ne sont pas placés, sans doute, dans de’ 
semblables conditions d’abandon ; mais ils sont. lom dé tre protégés, 
comme ils devraient !'étre. 

Ii est reconnu que les gardes communaux ‘sont 2'la fois trop peu 
rétribués et trop peu nombreux, eu égard 3 Pétendue des terrains a gar- 
der, qu'ils se trouvent sous la dépendance des’ maires, adjoints, con- 
seillers municipaux, de ceux-ls mémes qui 8 ‘opposeat obstinément a 
toute mesure tendant 2 restreindre le paturage. 

D’autres conséquences découlent, dans Pordre économique, du sys- 
téme d’uniformité ot nous voyons une des grandes causes du mal. 
On |’ddit souvent, le plus sir moyen d’empécher le déboisement est de 
faire en sorte que les propriétaires aientintérétala conservation de leurs 
bois. Bans état actuel, ‘ils ont un intérét tout contraire. “Nous venons 


* Rapport fait au sein aes Conférences joreitioves sur le déboisement du sol 
forestier. (Annales forestiéres, 1846, p. 451.) oo. 

"Le nouveau directeur général des foréts,. M. de Forcade de la. Roquette, 
vient de marquer les ‘débuts de son administration, en créant une seconde, in- 
spection dans le Var, a Brignoles, conformément aux veux exprimés, depuis 
quelques années, par M. le conservateur d'Aix. — (Annales forestiéres, de jan- 
vier 1858.) - ; 


s 


422 Ut DERCRERIENT 


de constater qu’ils sont obhigés de subir le maraudage; iis sont de plus 
sous le conp de charges exagérécs el exceptionneles qui résuitent, 
pear ia propricié boiade, de ia réparwtion de I’smpét, des tarifs des 
ootness, de ceax des chermias‘de for et des -canaux, de la libre onirée 
des bois étrangers etde la -prolibition det’ expertation ‘des ‘bots et des 
éporces, de la concurrence de la heare, ‘trattée, en général, d'une 
manitre plas favorable que le combustible hgnenz‘. Les preprié- 
taires de bois sent eacore soumis aux difficuliés de wansport pour 
ume natiése essentigllement encombrante, par suite da matvais état 
des hernias d exploitation et des yeies de transports, 4e l'impossibitté 
fréquente du flottage sur des cours d'eau irréguliers. 

Nous étonnerons- -nous, dés lors, quils défrichent, que leur lendance 
constante soit 4 transformer leurs bois en terres arables? Nous citerons 
quelques faits & l'appui de ces considérations. Peu de départements 
sont privilégiés par la nature & |’égal de celui du Var. Le Var poursait 
devenir le plus riche des départements forestiers de la France. Seul, al 
produit des bois de membrure pour la-mariae, de qualité supérieure; 
il posséde, outre le chéne-liége. le chéne vert gui donne ua tan bier 
préférable a celui du chéne blanc et du sapin. Les bois peuplés de 
chéne vert ont une éteadue de ciaguaste-cing mille hectares, et-four- 
niraient, sion les exploitait, enviren seize millions de kilqgrammes 
d'écorces. Mais Jes tauneries du pays n’en emploiant que quatre mil- 
lions. Il ya donc un excédant de produit qui est hien uil-dessus du 
chiffre de la consommation locale. Sans les lois qui empéchent 1a libre 
soriie des écorces, un tel excédant n’aurait rien -que d’avanhageux. 
Sous l'empire de ces lois, il améne forcément Ja vileté des prix; le 
proprigiaire ast 2 peime réuunéré des frais d'exploitation qui-.altei- 
goent presque le.prix de verte *. —- Quanl.aux bois de construction, ils 
manquent ayjourd hui complétement. 

I] est établi par des dacuments ofliciels, uae certajaes foréis du Var 
rendent & peine 3 francs.par hectare, que le revenn moyen des beis 
communaux des Basses.Alpes.est de 4 fr, 42c.,par hectare, & cause 
des difticultés dexpiaitation. 

On ne saurait doncassez applawdira I’initiative prise par le compmmis- 
sion du, arpslégislatif, lorague, dans.un des awendements medificatils 
du dernier.projet de Jpi, elle a demandé qu'il fit.présenté a da pro- 
chaine législature des lois contenant des dispositions relatives & une 


: On pourra consulter sur chacune de tesiyhestions’ tes nombreax Gecumerts 
publiés par les Annies forestiéres et par la Société forestiére, trablie'a Paris, rue 
de ta Chaussée-d’Antin, 21; sotidté dont finterve lori est si utile dans la défense 
des 'iittréts trop oublids‘du ¥ol forestier. 

*'Vorr shr ve sujet, ‘pour plus de‘dévelbppdrhuht, ‘un article public par woos 
dans les Annales forestiéres, juillet 1857. 


ET LE REBOISEMENT. 423 


répression plus efticace des délits commis dans les bois des particu- 
liers, a la révision: de l'impdt et & l'abaissement des droits d’exporta- 
tion qui frappent les produits {orestiers. 


Impossibilité du reboisement en état de la léyislation actuelle. 


Si Jes fuits cnoncés ci-dessus sont exacts, ii n'est pas besoin de 
prouver par des chiffres- que le reboisement est, en létat de notre |é- 
gislation, une veritable chimére. Le ;-rgpiiéluire ne peut penser sé- 
rieusement 2 reboiser, lorsque, toatie stimule a déboiser. L’exemption 
d'impét accordée par Vart. £25 du Code forestier & ceux qui exécn{ent 
des semis ou plantatisns au sominct au sur le penchant des monta- 
gnes, est pour lui un mediocre encouragement. Saus doute, il est con- 
damné a rétablir en nature de bois ies terrains qu'il a deéfrichés sans 
aulorisalion ; mais, plen ne garanlit que les jeunes plants échapperont 
aux mauvaises chances de Ja sécheresse, du iroid, ct que, s‘ils y échap- 
pent, ils ne seront pas plus tard dévurgs yar les troupeanx. 

Pour rebuiser les terrains-de montagne, daus les Alpes, surtout les 
terrains communauy, il sulfirait de les. soumetire au, régime forestier, 
et le repeuplemeut s’opérerait de lui-méme. Or la tendance des con- 
seils municipaux, sauf de rares et heureuses exceptjans, est contraire 
4 ce régime. Nous, en avons dit les motils : une oligarchie de quelques 
bourgeois exploite les paturages, et a inléré} a maintenir les abug 
existants. : 


Exayération de ceux qui n'accordent point (influence utile au reboise- 
ment et de ceux qui lui en accordent trop. 


Toujours, en vertu des mémes-habitades.priseside .généraliser, On a 
été: canduit 4 d'dgates; exagérations.pour ow contse les.effets du: reboi- 
sement ; et cela était inévitable. Les ingénieurs d’un edlé, et-de l autre 
quelques forestiers, semblent avoiv formé deux camps hostiles.. Les 
ingémieurs, dinigés par des intentions excellentes, chepchant a cont 
juser par des. moyens immédéats le danger des grandes inendations 
aunquelles des causes exceptionnelles peuvent quelquefois concouric; 
daccond aussi avec esprit dw sidcle,. peu: favorable en général anx en- 
treprises qui exigent de la patience et une volonté soutenue, ont mé 
plus ou moins ce qui est de toute évidence, ce quia été constaté dans 
tous les temps et dans tous les lieux ; nous veulang parler du réle con- 
servateur que remplissent les bois et ménw les, simples bragseailles, 
en ralentissant, aux époques de pluie ou de fonte des neiges, |’écoule- 
ment de surface, en ouvrant par,les racines d’innombrables canaux 
souterrains pour les infiltrations,, en,,protégeans les squrces, en reie- 
nant, selon les termes si frappants de vérité employés par Portalis, us 





4% LE DEBOISENENT. : 


sol penchant toujours prét d s’échapper, etc... lla été dit par eux « que 
les forestiers avaient le projet bien arrété de substituer les anciennes 
foréts druidiques & nos fermes.modernes, »— «et de’ bouleverser qua- 
tre-vingt-dix-neuf parties du territoire pour préserver des inondations 
autre centiéme partie’. » Un ingénieur distingué, auteur d’ane de 
ces accusations, M. Vallée, n’a-t-il pas prétendu démontrer, dans un 
mémoire présenté en 1857 4 I’ Académie des sciences, que le déboise- 
ment diminue plus qu’il n’augmente rintensité des inondatiohs et la 
violence des torrents? On lui a répliqué qu’il ne’ connaissait, apparem- 
ment, en fait ‘de foréts, que les massifs de marronniers des Tuileries et 
du Luxembourg, dont lesol battu et ferme laisse les eaux s ’écouler ala 
surface*. A‘coup sir, M. Vallée n’en est pas réduit 1a; mais il n’a 
pas visité le Midi, il n’en a pas surtout étudié de prés les torrents. 

-M’ Vallée combat le reboisement, au nom de la production du blé 
et de la viande. — « Avons-nous assez de terres arables? dit-il; pou- 
vons-nous nous passer des envois de hestiaux que nous fait I’étranger? 
L’histoire des trois derniéres années est Ja pourrépondre. » L histoire 
quirépond encore mieux aux questions posées par l’honorable i ingénieur 
est'celle qui montre‘la haute Provence perdant en trois siécles; avant 
méme 4789, la moitié de son sol, la meilleure partie de ses paturdges 
et‘un grand nombre de ses habitants‘; c’est celle, plus récente, que 
résume ‘lé. tableau dressé aguére par l’inspecteur des foréts des 
Basses-Alpes, ' et ot l’on voit le chiffre auquel se limitent aujourd'hui 
les troupeaux transhumants s’arrétant sur les montagnes pastorales de 
ce département. Si cette histoire du sol était faite pour chacune de nos 
ariciennes provinces, répétons-le, nous ne pensons ‘pas que la thése de 
M. Vallée pat éfre soutenue. 

D'autre part, des idées trop exclusives,’ des plans trop vastes, ont été 
émis par des hommes dont Vambition un peu personnelle dépassait 
le but. On a parlé de reboiser cent mille, deux cent mille hectares de 
montagnes, dans un seul département; ona adressé a Etat des de- 
mandes d'argent s’élevant a 40, 50 millions, et qui ont été autant de 
nouveaux obstacles. Comme s'il était possible de supprimer en un seul 
jour des préjugés invétérés, de nombreux intéréts hostiles! Comme 
s'il était permis d’espérer qu'on recréera immédiatement les bois dé- 


_ £ Pelles sont a peu pres les expressions dont s'est servi M. Dupuits, inspecteur 
des ponts et chaussées. - 
~ ® Voir l’excellent travail de M. A. F. d'Héricourt, réfulant celui ue M: Vallée. 
(Annales forestiéres, oclobre et décembre 1857.) . 

5 Nous avons raconté dans notre livre, erg 93-110, ee fi arent en Provence 


ee? 


dant us seu aibcles antérieurs. . ; . : 


ET; .E REBOISEMENT. 425 


truits par plusieurs générations! Comme s'il n’importait pas d’abord 
de sauver le peu de bois laissés debout et le peu de sol échappé aux 
dévorantes corrosions des torrents, de protéger les parties les plus me- 
nacées de chaque territoire, celles ot est le siége du mal et ow les 
semis peuvent encore réussir ! 

La locution usitée du. reboisement des montagnes est méme, sous 
bien des rapports, vicieuse.'. Les montagnes se reboiseront d’elles- 
mémes, lorsque Jes abus. du paturage cesseront. Partout of il s'agit 
d’éteindre les torrents et.de consolider les pentes, le gazonnement 
suflira ‘le plus souvent.: La puissance absorbante du gazon, aux épo- 
ques de grandes. pluies, ‘est: trés-considérable et a été prouvée a l'aide 
d’expériences décisives.; Elle a sauvé des communes qui ont eu le bon- 
heur d’avoir.a leur téte des. -maires intelligents et.fermes: elle Jeur a 
conservé tout un terriloire et les habitations menacées*. La créte de 
la montagne a été boisée; le gazon a été réservé pour les pentes in- 
férieures. Aprés quelques années d’une sage interdiction, les habitants 
jouissaient de nouveaux et riches paturages. Que deviennent dés lors 
Jes objections de M.; Vallée? 

Des travaux peu codteux de clayonnage, des fossés horizontaux ou- 
verls transversalement et dont |’essaia été pratiqué avec succes par 
un agriculleur distingué du Var, M. Lambot-Miraval*, serviraient aussi 
4 empécher le ravinement des terres. Enfin, il est des lieux ot ces 
simples moyens de préservation seraient inefficaces, des gorges qu'il 
- serait inutile de vouloir reboiser ou gazonner. Pourquoi n’y établirait- 
on pas, soit des digues criblantes, soit des barrages qui emmagasine- 
raient les eaux et aideraient 4 exécuter des entreprises fructueuses de 
colmatage*? Les systémes absolus ne valent rien. Nous espérons en 
avoir fourni la démonstration. | ee tes 


‘ Des observations trés-vraies ont été présentées sur ce sujet par M. de Béer, 
inspecteur des forts, dans'son Rapport sur le service forestier du’ département 
des Basses-A lpes, en’1857.— (Procés-verbal des délibérations du conseil général.) 

*Un ancien ingénieur des mines, M. Gueymard, dont la science pratique s est 
formée dans un seryice non interrompu de 40 ans, a fait sur l’utilité du gazon- 
nement, au point de vue des inondations, un travail plein d'intérét qu'il a lu au 
dernier Congres scientifique de France, tenu a Grenoble en septembre 1857, et qui 
sera 'reproduit dans le’compte rendu du Congres. 

* Le plan’ et la description de ces fossés ont été donnés dans une instructive 

brochure publiée par M. Lambot-Miraval intitulée : Observations sur les moyens 
de reverdir les montagnes et de prévenir les inondations, 2° édition, Paris, Librairie 
agricole, rue Jacob, 26. 
- Le systeme des digues criblantes a été développé par M. Rozet dans son tra- 
vail déja cité : Mayens de forcer les torrents des montagnes de rendre @ lagricul- 
lure une partie.du sol qu'ils ravagent, etc.—Les barrages, avaient été pratiqués par 
les Romaius dans les vallées des Alpes, o on en trouve encore les traces. 


426 LE DEBOISEMENT 


Il 


ll est face de constater le mal, dira-t-on; il l’est beaucoup plus 
d’appliquer le reméde.—Nous ne le nions pas. Aussi, soutenons- ners 
qu avant de penser 4 discuter et a faire une loi définitive sur les défri- 
chements il importe de savoir tout au moins & quels besoins cette loi 
doit répondre. li n’y a pas d'autre moyen d’en finir avec un systéme de 
confusion, d’arbitraire et d’incertitudes, de couper court aux exagé- 
rations et de proportionner le reméde 4 la gravité du mal. 

On a confondu la plaine et fa montagne; il importe de les distin- 
guer, comme la nature les distingue. On a confonda entre elles les 
diverses zones de montagnes; # importe de les classer séparément; ce 
gai convient 4 l’une peut ne pas convenir a l'autre. On a confondu les 
nombreux intéréts publics qui légitiment en général la servitude de la 
propricté boisée; i! importe de déterminer quel intérét public rend 
néeessaire la conservation de telle étendue de bois, envisagée, non 
point parcelfes par parcelles, mais par grandes masses, dans tel eu tel 
grand bassin. La ow lanité de vues et d’exécntion était indispensable, 
ona voulu, au contraire, faire une loi sur les défrichements sans s’oc- 
cuper du reboisement, alfranchir la plaine sans asgurer la création de 
bois en montagne, élever des travaux de défense contre les inonda- 
tions des fleuves, sans prévenir les inondations des torrents qui ali- 
mentent les fleuves; 1! importe d’établir cette umté de vues et d’exé- 
cution. . 

Les études qui viennent détre faites par les ingénieurs, pour les 
barrages & construire sur le cours des fleuves et de leurs principaux 
affluents, devraient Fétre, pour l"ensemble des travaux qu’exige I’état 
des lieux, boisement, gazonnement, digues criblantes, barrages, fos- 
sés horizoatawx, ete..., par les ingénieurs et les forestiers réunis, per 
des commissions nrixtes ot tous les intéréts seraient représentds et oa 
les propriétaires seraient invités a formuler leurs observations. Bes 
commissions bien composées offriraient toutes les garanties désira- 
bles. Elles permetiraient de faire concourir au méme but la science 
du jurisconsulte et de \’administrateur, celle des hommes spéciaux', 
cefle de Fagricuiteur; elles permettraient de procéder a an classement 


* Parmi ces hommes spéciaux se trouverait, aa preméer rang, lingénieur 
chargé du service hydraulique. M. le comte Jaubert, ancien ministre des 
travaux publics,a montré la nécessité d’orgarriser complétement ce service, dans 
un remarquable travail sur les Cours d'eau, pubifé par le Correspondant, 
25 mai 1857. 





ET LE‘ SSHSMEMENT. 4 


ratioume! des tevsame, d'‘appricer avec exactitude les raisons d' evdre 
public qui commandent ¢mterdiction absolue de tel beis ou‘sa -sou- 
mission au régime forestier, ‘la restriction progressive du paturage, la 
suppression xraduelle des :troupeaux ‘transhumants, |’anténagement 
régulier do gazon des montagnes pastorales; aex points de vue divers 
de la défense contre les torrents:et les débordements des rividres, de 
Mabri contre les ‘vents, de l'alimentation des sources, de-la régularisn- 
tion des cours d'eau, :au pomt de-we méme de la ourritare des bes- 
taus. Les consmissions denneraient encore leur sveesur‘la nature des 
ewsentes 2-employer pour le xeboisement , sur'les moyons «am dhever 
les veres' dé ttranspert.et de faciliter te floteage, sev des primes ‘iat 
exemptions @ impét qu’é faudrait zecorder ‘aux ‘prepeidtaires, ‘aut tes 
indermmitde que réchemerait | état des communes lesiptas parvres. Per 
cet: seul wu'elles dlaneeratent ‘les torrams en montagne ot on plane, 
elles fageruiant-suivent l’altttude, lexpevition, ta déclivité du sol, :sa 
Constitution géolugique, fe voivinage de! ‘lamer, ‘la nature des: citeures 
emvirommantes, comme aussi ‘sousde rapport des upprovisiommeme§ntts 
en bois, Tutilité ou 1a nevatéldee@éfrichometits*. On a exenyéide fiver, 
Waprds le degré de fa pentte, fe eatatiOre dun déitichenent denge- 
reux, ¢t’on y a/rementeé, pavee ‘que, ‘comme on ta tete-bion dit, ta 
pante n'est qu'un des éréments du puoblime & rézondre*. 

Les commissions ‘ne-devesientipas dtre -assejetiies 2 aovem phir leur 
tache, dans-un espace de temps tropilinsté. Les études, eommencées 
ét terminides avec précipxation, manqueraiemt dadepst ul’exrctitade, 
de ‘la ‘valeur néceseaires. Les travaux spéciagx 2 chaque zome dius. 
minde, serviraiem onsoite '& faire wn travel d'ensemble qui -dclaire- 
rait le pouvermement, sur‘ids rélenmes-2 vpperter dansl‘urtive iégiete- 
tif, adnomistratif, économique. 

Ge:plan semble ratiownel, An’a rien de hasardé, i de ehinnérique. 
Un de ses meilleurs résetiets seratt de nous donwer ce que ‘nous 
n’avens pas, c'est-i-diré One ‘statistiqae ou ‘carte fevectiére. Une 
bonne carte forestitre serat dane atikté qui ‘se démontre d'cile- 
méme, vile-comprondrat, dens chaque commuwe, tes botede tien, 

veux des commeanes et élablissements publics, ceux des partsculiers; 
eHe mentionnerait Il’étendue des bois ew peste avec te degré de tx d6- 


‘Be formation des commissions miixtes n’offrireit aucem .caractése de noa- 
‘veauté. Elles ont été ctablies en exéeution de $1 loi de 9 janeter 1962 pour 
régier l’exercice de la péche citifre, déterméimer tes tts, filets, engins, ct., 
permis d'une maniére général dane ¢haque arrondissement, et ecux qui en tel- 
son &¢'la diversité des situaffons, Ne serziom autorisés que dans sertaince coumdé- 
trons dans thagee quartior 

* Note sur le défrichement des bois, par M. Dasey, p. 50 wt 55. 


428 LE DEBOISEMENT 


clivité; le nombre d’hectares, soit en futaies, soit en taillis, soit en 
broussailles; la nature, la qualité et la profondeur du sol. 

: Ce plan serait conforme & ce gui existait autrefois dans la plupart 
des anciennes provinces, sauf les modifications qu’exigent notre état 
social et les progrés de la sylviculture. En Provence, le Parlement et 
la Chambre des eaux et foréts avaient'établi un ensemble de régle- 
ments, propres aux besoins locaux, dont les dispositions s’étendaient 
an défrichement des terrains boisés et non bois¢s, a la pratique de 
l’écobuage, au paturage des brebis, moutons ou chévres, a la conser- 
vation méme des gazons, au reboisement des pentes rapides, et qui, 
selon |’expression d’un publiciste compétent, M. le baron Baude, res- 
semblent 2 un ‘arsenal of quiconque s'occuperait sérieusement du 
reboisement devrait chercher des armes. — Ainsi le Parlement, con- 
vaincu du préjudice que les chévres portaient aux bois et ne voulaat 
pas, néapmoins proscrire cette ressource du pauvre peuple, avait or- 
donné une enquéte, une expertise générale, qui aurait pour but de 
classer, dans chaque commune, les terrains boisés ou les chévres se- 
raient probibées, purce qu elles y étaient nuisibles, et ceux en mature 
de landes et de broussailles que leur stérilité permettait de livrer au 
paturage. L’expertise fut faite; un état fut dressé en 1690, revisé en 
1720 et 4 diverses époques, jusqu’en 1789. — De son céié, Il’ Assem- 
blée des communautés de 1766, sous l’impression produite par de ré- 
cents désastres, jugea que la difficulté n'élait pas de trouver des ar- 
rangements généraux, mais d'en fixer. dé'justes et d'’arriver. & leur 
exécution. En conséquence, elle délibéra qu'une série de questions 
serait adressée aux communautés en vue d’arriver 4 établir des régle- 
ments relatifs 0 chaque riviére, & chaque torrent, & chaque terroir '. 

Ce plan réaliserait la pensée du projet de loi élaboré, en 1846, par 
une commission que présidait M. le comte de Gasparin, et dont le 
secrétaire était M. Vicaire, aujourd'hui administrateur général des fo- 
réts de la Couronne; celle du projet présenté, en 1847, par M. Lapla- 
gne, ministre des finances, sur le reboisement des montagnes et la 
conservation du sol forestier. Le classement des terrains par des com- 
missions nommeées 2 cel effet avait déja recu la sanction d’une réunion 
d’agents forestiers, d'ingénieurs, d'administrateurs, de savants, de 
grands propriétaires, composant les Conférences forestiéres. lla été re- 


‘ Nous avons analysé dans notre livre l’ensemble vraiment remarquable des 
arréts de reglements de la Chambre des eaux et foréts, établie au sein du Parle 
ment de Provence, et les délibérations des Etats. Lunion territoriale et admi- 
nistrative de la Provence, qui liait les pays pauvres aux pays riches, les habitants 
isolés de la montagne a ceux des cdtes de la mer et de la plaine, était tout au 
profit des premiers, pour le soulagement desquels on ne cessait de voter des 
secours et des dégrévements d’im pots. 





ET LE REBOISEMENT. 429 


connu exécutable par les membres les plus éminents de |’administra- 
lion des foréts : par M. Legrand, directeur général (Rapport présenté 
au ministre en 4845); par M. Perrier, administrateur chargé de la se- 
conde division a la direction générale des foréts (Rapport au conseil 
d administration du 26 décembre 1853); par M. Blondel, ancien di- 
recteur général, aujourd’hui conseiller d’Etat. Nous connaissons déja 
opinion de M. Lélut; elle est une nouvelle fois formulée dans les 
lignes suivantes : 

« Le point de départ et en réalité la premiére prescription d'une loi 
ayant pour double base le reboisement et le défrichement ett été un 
classement préliminaire fait, par les soins de]'administrationdes foréts, 
de toute la propriété boisée et de celle qui pourrait ou devrait l'étre. 
Ce classement a été regardé comme possible, facile, d’assez courte 
durée, non point par des hommes que les incrédules a cet égard pour- 
raient trailer d’ignorants et de théoriciens, mais par les hommes les 
plus expérimentés et les plus compétents... 

« Ce classement qui déterminerait pour toute la France et par zones 
ou départements, d'une part, comme nous I'avons dit, les bois qui ne 
doivent pas étre défrichés, d’autre part, les terrains qui doivent étre 
reboisés, eit eu ou aurait plusieurs buts et plusieurs résultats... » 

M. Edouard Thayer n’est pas moins formel, dans son rapport au 
Sénat. Il regrette qu’il n’ait pas été donné suite au travail remarquable 
préparé en 1846‘, et qu’on ait abandonné un systéme dont la mise a 
exécution aurait produit des avantages inappréciables. Aprés avoir mon- 
tré combien ces matiéres sont complexes, a quel point il serait nécessaire 
d'encourager les canaux d'irrigation pour mettre fin a l’exploitation de 
la montagne par la plaine, et substituer des prairies arrosées aux mai- 
gres paturages sur lesquels les habitants des Alpes exercent leur droit 
de parcours, il ajoute: — « On voit comment Ja question que nous 
traitons ici se rattache a celle du défrichement, a celle des irrigations, 
comme elle tient également 4 la question des biens communaux, ques- 
ton si importante et si difficile, sur laquelle le Sénat, tl y a deux ans, 
ne s'est pus cru assez éclairé pour fuire un rapport &  Empereur, et qut 
demande de séricuses études, non-seulement yénérales, mais encore spé- 
ciales & chacune des régions du territoire frangais...* » 


‘M. Edouard Thayer résume dans son rapport, pages 25 et 26, le projet de 
1846. Dans le systeme proposé, des commissions départementales étaient chargées 
de déterminer: 4° les terrains a placer sous un régime exceptionnel; 2° le genre 
de culture a affecter auxdits terrains; 3° les travaux d'art nécessaires pour assu- 
rer leur défense et leur conservation, etc. 

* Les départements du Midi, devant peu profiter des avantages de la loi du 
drainage, ont un droit spécial au concours de |"Etat pour les entreprises d'irriga- 
lion. lei se placeraient encore les considérations déja émises sur l‘infériorité et 


430 LE DEBOISEMENT 


Enfin, tes veeux du pays ont-eu l’occasion de se manifester nagueére 
avec un nouvel éclat. ‘Les conseils généraux des départements ot la 
ruine des bois entraine et aggrave chaque ‘année celle da ‘sol, ‘ceux, 
entre autres, des Bouches-tlu-Rhéne, du Var, des Basses-Alpes... ont, 
dans leur session de 1857, mstamment solficité la création de ‘commits- 
sions mixtes chargées de classer les ‘terrains. ‘Ces ‘corps Uélibérants, 
composés d'hommes pratiques, en contact diréect‘avec les populations, 
conpaissant leurs habitudes, leurs mocurs, leurs besoins, ont tracé-ta 
marche rationnelle 4 suivre, indiqué les mesures législatives et admi- 
nistratives dont l’enquéte démontrerait'l’urgence, demandé au gouver- 
nement !’adoption pour les Alpes d’un syst¢me ‘analogue. a ‘celui qui 
vient d’étre appliqué aux ‘Landes de la ‘Gascogne. iLe’ rapport de 
M d'Auribeau, préfet des Basses-Alpes,et ‘les:voeux émis par ‘le conseil 
général sont particulitrement remarquables. M. d’*uribean ‘fait justree 
des exagérations qui se sont produites jusqu’’ ce jour. Sur‘les 72:988 
hectares de terrains arides existant: dans Jes Basses-Alpes, ‘les 5/4 ne 
pourraient étre repeuplés, parce qu’ils sont occupés par des ‘ro¢hers 
nos, et le dernier quart, soit 18,247 hectaresformés de terres meubles, 
se repeupleraient trés-facilement.Les terrams propres au paturage, ‘en 
y ajoutant les montagnes pastorales, ont une ttendue de 5T7 O45 thee- 
tares. Bn Uécomposant ce nombre, on voit qu'il y a prés ‘tte 8/000 tec- 
tares de rochers stériles, 295,693 hectares-‘He pAturages qui dorvent 
rester tels, soit & cause de leur altitude, soit'd cause de lintérét quient 
les populations’ ne pas en modifier la nature, et enfin 15/8352 'hecte- 
res qu’il canviendrait de reboiser et de consdlider mmédtatement. 

"M. le préfet, prenant pour base d’appréciation'les expériences pour- 
suivies avec un si grand succés dans le Puy-de-Dome, et quiportent fa 
dépense du reboisement de 414 60 francs parhectare, évalue 22 mil- 
lions, & employer ‘en dix ans, les frais du reboisementt de 55,890 ‘het- 
tares de montagnes;’a 100,000 fr. les-frais annuels de‘gardle des dors, 
de survéillance des semis el pAturages. — «Tl-y a lvin de ces chiffres, 
dit-11, aux 50-millions dont on épouvante ceux qui n'ont pas approfondi 
la question snr les lieux. » 


Vabandon auxquels un systéme d’uniformité semble vouer tes pays de montagnes. 

« Dans le département du Var, on a constaté par des études faites en 1843 4 la 
diligence du préfet, sur la demande du conseil général, qu’en utilisant tous Jes 
cours d'eau de cedépartement, avec une dépense denviron deus: mitlions,-on ren- 
drait irrigables diz-huit mite hectares et'Tan obtiendsalt ute pitue-ratue de 
quarante-cirng millions. 

« Il est également résulté d'avant-projets sountis au conseil général des Herntes- 
Alpes, dans la session de 1847, qu'une dépense approximative dwn mtlten cing 
cent mille francs permettrait d’arroser onze mille newf cents hectares et qwadru- 
plerait leur valeur. » (Projet de rapport a l’Empereur, feit au Senet pari. te 
comte de Casabianca (mai 1857.) 








ET Lt REBOISEMENT. 43} 


Le reboisement sera-t-il aussi difficile qu'on le prétend? Non: « Les 

semis sur la neige et’ la volée seraient la méthode la plus sare et la plus 
économique. L’expérience a prouvé que de simples clayonnages, de 
petits barrages en fascines, qui pourraient étre entrepris par les gar- 
des commis 4 la surveillance des semis, suffiraient pour maintenir les 
terres dans les ravins. » L’expérienee au encore prouvé que: la seule 
-mise en défends des terrains, pondant.quelques années, aurait pour 
résullat de faire surgir des semis naturels. 

li unportera d’abord de dissiper, par des essais, les préjugés qui exis- 
tent dans l’esprit des populations, sur la possibilité du reboisement ect 
sur ses effets par rapport au paturage. M. le préfet des Basses-Alpes 
a appris a en 6lre convainew plus que personne, et il veut sur-le-ehamp: 
mettre la main al'ceuvre avec un vrai dévouement patriotique, dont la: 
l'revence entiére lui saura gré. — « J’ai déja eu |’honneur d’entretenir 
pluseurs, fois S. E. le ministre des travaux publics et de l’agriculture 
de ces importantes questions, et il a bien voulu m’autoriser a faire des 
essais. D'aprés ses: instructions, j'ai recherché une vaste étendue de 
lerrains d'une contenance de 2,000 83,000 hectares, présentant les dil- 
lérentes natures desol que renferme le département, situés 4 toutes les 
expositions, pour la majeure partie incultes, improductifs, ravinds par 
les torreme, n’offrant en un mot que |l'aspect d'une ruine complete. 
C'est sur cea terrains que les essais seront tentés*‘. p 

Voila comment M. d’ Auribeau, adoptant les vues de M. l’inspecteur 


‘Depuis que ees: lignes ont 6t4 écrites, M. d’Auribean a é6té-nommé préfet des 
Landes. Son succasseur, nows aimens a l’espércr, voudra réaliser les projets que 
le patriotisme de M. d'Auribenu avait congns et qu'il se préparait a exécuter. 

Puissent les malheureux départements des Alpes fixer de plus en plus le dé- 
Vvouement des administrations! M. de Ladoucette, préfet des Hautes-Alpes sous 
le premier Empire, raconte un entretien qu'il eut avec Napoléon |", au sujet de 
plusieurs mémoires oW étaient exposés Jes besoins des Haates-Alpes. —- « Vous 
aumez un décret sur les moyons d'arréter les dévastations de ces torrents, un 
lagénieur pour le plan de leurs digues, dit I'Empereur.... » Puis, me regardant 
avec bonté, poursuit M. de Ladoueette : — I] me manque un mémoire, dit-il. 
Vous ne me comprenez pas? demandez-moi ce que vous voudrez : je suis disposé 
2 tut veus accorder. — Je n'at pas encore, répondis-je, justifié suffisamment 
votre choix; mais soyez la providence des Ilautes-Alpes. Leurs bons habitants 
vous aiment et méritent doublement vos bienfaits. La politique d‘ailleurs eon- 
seille de soutenir ceux qui combattent une nature maratre et qui gardent l’une 
des portes d'Ttalie. Il leur faut dix uns Cune méme administration; yeuiltez la 
conerver tout ce temps entre mee mains, pourtant 4 une condition. — La~ 
quelle? reprit-it vivement.—~-Vous ne me refuserez rien de ce que je solliciterai 
de juste pour eux. — J’y consens. 

« Depuis lors, ajoute M. de Ladoucette, si un ministre me représentait que 
mes prétentions étaient exagérées, j'invoquais la parole impériale, et il y était 
fait droit. » (Histoire, topographic, antiquités, usages... des Hautes-Alpes, Pa- 
ris, 1834, seconde édition, p. 343-315). 


432 LE DEBOISEMENT. . 


des foréts: répond aux exagérations qui ont fait et feront reculer tous 
les gouvernements; voila comment:répondrait elle-méme |’énquete. si 
elle était contiée 4 des contmissions dans les Basses-Alpes et ailleurs. 
L’enquéte-démontrerait surtout et avant tout l’urgence, «de désigner, 
en tenant compte cependant des besoins des populations, les patura- 
ges qu’il est nécessaire de soustraire momentanément aux troupeanr, 
de limiter le nombre des bestiaux 4 admettre sur ‘un territoire en rai- 
son de sa possibilité, de déterminer I’époque ot le p4&turage devra 
commencer, afin quc les moutons ne viennent point, comme ils le 
font aujourd'hui, empéeher le repeuplement des graines, en les dévo- 
rant au moment méme oi la neige disparait, et avant qu’elles atent pu 
se reproduire '? » Un semblable travail conduirait & mettre hors de 
doute la nécessité de mesures analogues pour la conservation des bois 
des particuliers‘et:des communes; car, nous ne saurions assez le retire, 
a quoi bon rehoiser‘et. regazonner, si on laissait détruire Je pea de 
bois et de gazons-encore subsistants?: ©. wet ee 

. D’autres. voeux ont"été ‘émisén:.4857 par- plusieurs consetls géné- 
raux;. hotamment’ par ceux: de Vaucluse,‘de: la Dréme; de !’Aveyron. 
del Ain; etc.:.: Ils sont dietés par les mémes. intentions et renferment 
le .méme-appel & l'initiative gouvernementale. Nous mentionnerons 
aussi l’avis motivé qu’a adopté le’7 septembre 1857 le Congrés-scien- 
tifique de France, dont la XXIV* session a été tenue a Grenoble. 
Cet avis motivé, proposé par la section d'agriculture, aprés avoir élé 
objet de discussions approfondies, auxquelles ont pris part des 
savants, des ingénieurs, de grands propriétaires, est ainsi con¢u : 

« Le Congrés est d’avis que, sil ne dépend pas de I"homme 
d’arréter complétement les effets des inondations, il est possible de les 
atténuer par l'emploi, suivant les. circonstances locales, du reboise- 
ment, du regazonnement, des barrages, des fossés horizontaux, des 
réservoirs. du drainage, du curage des cours d’eau ; 

«Et ‘que la législation et l’organisation actuelles du service hydrault- 
que .ét‘foréstier sont ‘insuffisantés pour prévenir les funestes defriche- 
ments,des pentes rapides des montagnes, pour restreindre un paturage 
excessif et destructeur, pour assurer le rétablissemeat et la durée des 
bois et du gazon.» = —- “ ie 

Ce que proclament unanimement les préfets, les conseils généraur, 
les congrés, des ingénieurs peu suspects de vouloir_remplacer les fer- 
mes modernes par les anciennes foréts druidiques, n’hésitent pas 4 le 
reconnaitre. L’ingénieur chargé de I’étude des barrages a établir sur 
le cours de la Durance, M. Auriol, termine ainsi son rapport : — cTn- 
dépéiidamment des moyens qui viennent d’étre indiqués, il est dat- 


‘ Rapport de M. le préfet des Basses-\lpes. *-” - 








ET LE REBOISEMENT. 433 


tres travaux qui, dans le bassin de la Durance, rendraient de bien 
utiles services. Nous voulons labs du reboisement des montagnes et 
de extinction des torrents.... L'extinction des torrents se rattache 
directement aux opérations qui doivent avoir pour but de prévenir’ les 
inondations ou d’en atténuer les effets , et ce ne serait pas assurément la 
moins utile et la moins importante. Mais, pour rendre la réussite de 
cette opération certaine, il faudrait faire intervenir une législation’ nou- 
velle, afin d’empécher ou de régler la dépaissance sur les montagnes, 
et limiter le droit de propriété, suivant les circonstances, pour laisser & 
administration la faculté de faire exécuter les semis, plantations et 
travaux nécessaires. » 

Nous ajouterons que ‘rien ne manquerait pour le succés de cette 
belle entreprise: si, conformément aux vrais principes, l'administra- 
tion des foréts était séparée du ministére des finances et annexée au 
ministére de lagriculture et des travaux publics. Il y aurait alors une 
administration fortement constituée dans le but de protéger, de con- 
server le'‘sol national, et dont les diverses branches seraient la direc- 
tion de l’agriculture, celle des travaux publics, celle des foréts: 1 serait 
alors facile d’embrigader les gardes champétres, d’organiser- inié ‘sur- 
veillance plus active soit contre les abus des défrichements et du patu- 
rage, soit contre le fléau des incendies, de créer un persomel de gardes 
payés directement par le trésor et qui seraient en position de concilier 
les besoins de l’agriculture avec ceux du sol forestier. —' « Dans Vétat 
actuel des choses, écrit M. le préfet' des Basses-Alpes; malgré® ‘le zele 
et le'dévouement de I'administration des foréts', on ‘peut dire: que la 
surveillance est illusoire. L’étendue considérable des triagés* les diffi- 
cultés du parcours, permettent toutes les fraudes, tous les’abus'' » 
Deux’ des conseils généraux qui ont demandé ta formation des com- 
missions de classement, ceux des Bouches-du-Rhéne et des Basses- 
Alpes, V’ont bien compris; ils ont émis le voeu que l’'unité de vues et la 
bonne organisation du service fussent assurées par I’ annexion de l’admi- 
nistration des foréts au ministére del agriculture et des travaux publics. 

Ce qui-se produit, aujourd’hui méme; dans un Etat voisin dchéve de 
préter une nouvelle valeur aux veeux émis:par les conseils généraux. 
‘Le Piémont souffre, comme les départements francais situés sur ses 
froatiéres, des fléaux qui sont la suite de la ruine des bois ; lui‘aidissi" a 
ses tortents et ses inondations. Chez tui encore, pane pablique 

ne re co ’ es *, stab 


- + Les quatre départements qui appartiennent a la vingt-sixi¢me conservation 
doivent beaucoup 4 l'active sollicitude du conservateur, M. Antheaulme de Non- 
Ville. L'administration, forestiére occupe aujourd'hui, dans le Midi, une Lad 
tion qu'elle ‘h’avait pas eue jusqu’ a ce jour. 

2 Nes voeux'daris 1é méme sens ont été eas par les conseils généraix de la 
Drome et de I’Ain.., 6) 0 


é . as dbe toe 


454 LE DEBOISEMENT 


réclame la prompte application d'un remeéde sérieux. Les plaintes, 
longtemps si inutilement exprimées, viennent enfin d’aboutir. Un pro- 
jet de loi a été présenté au Sénat du: Royaume par te ministre de l'in- 
térieur, dans la séance du 2) décembre 1857. Nous avons lu le projet 
et I'exposé des motifs qui le précéde ; nouscroyons que toutes les 
difficultés n'y sont pas résolues ; mais nous sommes en méme temps 
fondé a penser que les hommes d’Etat de ce pays ont eu conscience 
de l’étendve et du but réet de leur mission. 

En efvet, exposé des motifs commence par déclarer qu'il ne sullirait 
pas de corriger les anciennes lois reudues pour Ja police des bois, de 
bien déicndre ceux-ci contre ies dévastations, si la loi ne s'occupait 
plus spécialement d'établir une administration dont la principale charge 
serait de prendre en main la directian d'un bon gouvernement économi- 
que des bois. — I revonnait : « qu'une des. principales difticultés sera 
d’'avoir un personnel ayant les connaissances techniques nécessaires 
pour diriger la culture das bois, et avoir égard aux conditions spéciales 
de, terrains, de climats, d’expositions, et de plantations. » i conc en 
proposant. de créen. prés du minégtére de Vintérieur une direcuon 
centrale. 

Il est dit dans le méme. exposé des motWs que, pour coneilier le 
respect da & 1a propriété et les beseiag «les services: publiga, lorsy 
qu'il serait. jugé nécessaire d’aflecter les.bois des particuliges.a ces be- 
soins, 11 conviendrait de procéder selon..te drow’ commun aus affecta 
tions, qui-sent de véritables aliénations pour cause d'ulilité pablague. 

Le projet-de-Joi.contiant des dispositions,.que nous,regeettens.de ne 
pas:trouver dang la loi francaise..L’ article 2:) donned aberd-une. défiar 
ion légale du. bois: « Crest, dit-il,, une surface de terraas conunye, 
peuplée.d’arbres, d’arbustes, d'arbrisseaux sauvages 4 fruit, de.chatar 
gniers, ayant plus de 1,000 métres carrés,. bien: que divisée entre pla 
sieurs propriétaires.. » — L’article 90-aceorde aux particaliess le droit 
da: placer. volontaixement leurs-bois, sous la .direcuon économique de 
Fadmuiniestration forestiare. — Le chapitre 1 du.titne va est relalifaax 
boisénterdits, avec le terrains adjacents, «dans lesquels le reque- 
ment.(lo. smovimento) de la..terre ou la coupe des végétaux (pianie) 
poursaient déiermiuer la chute des masses de neige,. des-éboulements 
de terrains, les corresions-des fleuves, torrente, rividres,, ravine, pat 
ticuliérement dans les lieua.voisins des habitations. » Ces bows, aiasi que 
les terrains adjacents, sont déclarés interdits par l’intendant, suivant 
les formes peeserites:par:um réglement (art. 128}.. Leurs propriéiaires 
ne pourront s'y livrer: a aweune opération d'’¢conomic fovestiére ona 
toute autre sans |’approbation de l’intendant donnée sur l'avis de I’ail- 
ministration forestiére (art. 130). — Les demandes en défrichement 
seront accordées ou refusées en dernier ressort par le minisine de 


ET LE REBOISEMENT. 435 


Yintérieur, sur l'avis du Conseil d’Etat (art. 453). — L'interdiction 
d’'allumer du feu daus les bois ou & une distance de moins de 400 mé- 
tres est applicable 4 la construction des fourneaux pour la pratique de 
Yécobuage (158). _ 

Ce sont Ja yustquesungs ates ditpaitions Idzislatives.soumises au 
Sénat de Turin. Si-tlles ne-sont pus*tout~d fait completes et si elles 
s’écartent du point de vue d’un classement rationnel, elles réalisent 
du moins un progrés incontestable. Serait-il done dit que nous seuls, 
en France, sommes incapables de tout effort, que nous n’avons ni la 
prévoyance, ni la maturité.d’esprit, nile bon vouloir nécessaires pour 
surtir d’un statu quo ‘désastreny’?' fendant ‘que des travaux considéra- 
bles d’assainissement et de plantations sont entrepris dans les Landes 
de la. Gascegne, Jes. Alpes seraientelles. dévoudes..a .étee .2 jamais ile 
siége d'inondations qui,. aprés.les avoir. détruites, subatergesaient »pé- 
riodiquement ct fatalement les magnifiques. vallées du -Bbéne? Lazep- 
port dé M. Lélai, celur. de. M. Edouard .Ghayer, des vosux.des.conseils 
généraux; l'initiative prise .par M. le. préfet-des.Basses-Alpes,.ne nous 
permettent pas de. néus.abandonner .4.ua .tel,pessimisme. —:«.Le Sé 
nal ne.peut qu’appeler de ses vosux,-dit M. Thayer en tecmmnant.son 
rapport, -la réalisation des..egpérances .de salut .qui restent.a.ces con- 
trées si malheuretsas.et Fecommander.a Ladministsation.de-hater les 
mesures.qui,péeuvent.amener cette réalisation, et. que depuis plusieurs 
années beaucoyp de conseils.généraux ne: cessent..de réclamer..avec 
instance. » Une telle recommandation émaaée-du.Séuat.ne peut rester 


tnfractueuse. Au Gouvernement .il appartient .d’aviser,..et nous.espé- 
rons qu’1l avisera. 


” Cuarves*pE Rupee. 


ECOLE D’ORIGENE 


GREGOIRE LE THAUMATURGE. 


Un empereur romain, célébre par le gout des lettres et les préten- 

tions philosophiques,‘a tracé une immortelle et piquante peintare de 
la ville d’Alexandrie, vers le milieu du second siécle, dans |’age que de- 
vait illustrerle génie etI’école d’Otigéne. « Cette Egypte' que tu me van- 
« tais, mon cher Servien, écrit Adrien a un consul, jela sais par coeur; je 
cla vois légére, mobile, voltigeante a4 tous les soulfles de la renommeée. 
« Ceux qui adorent Sérapis sont en méme temps chrétiens; et on trouve 
« dévots a Sérapis ceux méme qui se disent les évéques du Chnist. Il 
«ny a pas ici d’archi-rabbin juif, pas de Samaritain, pas de prétre 
« chrétien qui ne soit astrologue, aruspice, baigneur; le patriarche lui- 
« méme, lorsqu’il vient en Egypte, est forcé par les uns d’adorer Sé- 
« rapis, par les autres le Christ : c’est la race d’hommes la plus re- 
« muante, la plus vaine, Ja plus outrageuse. La ville est opulente, riche, 
« peuplée; personne n'y vit oisif: les uns soufflent le verre, les autres 
« fabriquent le papier; tous préparent au moins le lin, et exercent des 
« métiers de toute sorte. Les goutteux travaillent; les aveugles ont 
a quelque chose 4 faire; les paralytiques mémes n’ont pas de loisir. 
« Tout ce monde n’a gu’un Dieu, l’argent. C’est celui que les chré- 
« tiens, celui que les juifs, celui que tous individus et toutes nations 
« honorent de leur culte. » 

“Quelques traits de cette parodie satirique étaient vrais sans doute, 
et convenaient aux meeurs de cette grande cité de commerce et de pas- 
sage, colonisée d’abord avec tous les vices de l'Europe et de I’ Asie, 
out la cour des Ptolémées avait étalé tant de luxe et de crimes, et que 
Rome avait ensuite tenue sous son joug, comme un magasin de biés, 
et un marché d’esclaves. 

C’était 1a, cependant, dans cette fange de corruption et de servitude, 
que, peu d’années aprés la lettre moqueuse du spirituel despote, de- 


‘ Egyptum quam mihi laudabas, Serviane carissime, totam didici, levem, 
pendulam, etad omnia fame momenta vocitantem. Flav., Vopisc, in Saturnino. 


ECOLE D'ORIGENE. — GREGOIRE LE THAUMATURGE. 431 


vaient éclater des prodiges d’héroisme chrétien, un courage qui, dirigé 
vers d'autres intéréts plus humains, aurail suffi pour délivrer I'Egypte. 
Le modeéle de cet héroisme, si nouveau dans la ville d’Alexandre, 
était un général au service de Rome, un Grec d'origine, Léonidas, 
d’ane de ces riches et nobles familles transplantées aux bords du Nil, 
ayant adopté sans partage la foi chrétienne et la professant 4 plus 
hante voix, a mesure quelle était plus suspecte. 

Evidemment, Alexandrie, avec son mélange de peuples et de cultes 
divers, son afflux d’étrangers, sa richesse laborieuse, renfermait, 
comme les grandes capitales modernes, tous les extrémes de la civili- 
sation, ce qu'il y a de plus élevé en vertu, de plus pur en dévoue- 
ment charitable, comme ce qu'il y a de plus effréné en cupidité et de 
plus abject en ignorance et en misére. Mais les vices de Cette grande 
cité, son luxe sans bornes, ses cultes corrompus, son activité perverse 
ou frivole, les tromperies de ses charlatans de religion ou de science 
apparaissaient d’abord. Les grandes vertus, au contraire, la foi persé- 
vérante, l'étude profonde, la préparation au martyre se tenaient plus & 
V'écart, et frappaient moins les yeux du maitre étranger qui voyageait 
dans ses Etats. 

Ce n’étaient pas seulement les trésors de la science antique, la so- 
litude parmi la foule, et de tranquilles retraites cachées dans une grande 
ville, ce n’était pas seulement un asile, comme le fut Amsterdam pour 
Descartes, que la ville grecque d’Alexandrie offrait au christianisme, 
vers la fin du second siécle. L’ardeur de la croyance s'était mélée aux 
curiosités du savoir; un enthousiasme plus sérieux succédait aux sub- 
tiles occupations du Musée. Au lieu de sophistes érudits épuisant leur 
travail sur des mots sans idées, ou de poétes artificiels chantant des 
souvenirs qu'ils ne croyaient pas, il y avait des hommes tout passion- 
nés de la vérité nouvelle qu’ils avaient apprise, confondant leur étude 
avec leur foi, faisant leur poésie de ce qui était leur priére de chaque 
jour, et, dans cette belle langue grecque inondée d’hébraismes, nour- 
rissant leur Ame des traditions judaiques et des rites chrétiens célébrés 
en secret, ou parfois hasardés en public. 

Ce grand contraste était partout visible. 1] se retrouvait dans le Jan- 
gage, dans la forme d’apologie des chrétiens qui avaient & défendre ou 
a confesser leur foi. La science qu’ils professaient, ce qu’ils appelaient 
encore leur philosophic, devait tendre dés lors 4 se dégager de plus en 
plus dece syncrétisme, de ce rapprochement des doctrines les plus con- 
traires, longtemps & la mode dans AJexandrie. Déja saint Clément avait 
rompu avec la tradition paienne; et il semblait n’en avoir étudié tous 

les monuments, et n’en posséder si bien toutes les traditions, que pour 
en railler plus librement |’indécence et l’imposture. Cependant, son 
travail était réservé pour un petit nombre de lettrés comme lui; et 


458 e ECObE WAnNiGhays:. 

il oppesait.au. paganisuae:. des. ohypctions si. savantes,. que la foule 
des chréliens. ne. peuval s.en.aider.. Bons achever: l’counre, pour 
transformer l'école: en. églisa, pour: former. dans, |’induatcionse;. la 
commercaute,,la.subtile; la. voluptneuse Alexandvie, ua. sémimaine de 
christianisme longtemps. inépsisable,, 1] fadait diamines épseuves-ot: un 
autre: génie.. 

Ces épreuves se rencontrérent,..pari la crussaiéedelemeire; dans: les 
rangs des. néophytesiégy pisens ougrees. Ga gonie: quis animarde leur 
exemple et le pernétua par. la. parole,. ca génierde-ltloquancnet du 
martyre ', ce fut. Ocigase,. le (Us. mémedu.tree Léenides, dentih avast 
recu les exemplesiat partagg¢.la fo1..Griee 3.02 -obristizoisme-damesta- 
que, le jeune Origanerne.}jassarpoint; dansses études, . 
ténébres et.do lumsgres gpd: décrits.sauu Jaistin. Wem tent-didhord le 
doublt enseignement de la religiom ef: des.sarences;. eb 0’ eat: par: la 
méme. qu'il faut.expliquer ot.ceste-philosophie |Jasiibre, et cette crui- 
lion plus vaste Tépandues dans.ses-nembraux Genitt. Panii.s-explque 
anssi,, commant. méme. Wi.figoureux: adversairecies csreunsi qua: lai a 
reprochées. |’ Eglise, disaitide Jui qudl avait: 66 graad<dés:.Venfange: 

La tendresse paternelle et l'ardeur méme de la piété:avmsent dé 
rendre celle. impression plus. vive. cncose auteur din jenas:obrdtien. 
Une. tradition. rapposte. que. le..pére d’ Origéne,. en. ménse:tompss quill 
ne négligeait rien,. pour assurer 3) son-filschém: less lecemsles-plus-se- 
vantes.et les plus odlébres,.était.tallement: frappé de son esécone:gémie 
et en concevakt: de telles.espéraneas: peur lai (61, que-sourent, prasdo 
lit de cet.enfant, altentil.a.son. calate: sommes, th basen! saapettrine 
entr’ouverte, «comme. uD. sanotuaire,, disait-ily of :ndsideat: \Bsprit- 
« Saint.» 

L’enfant ainsi admiré.et prédit par sonipese; swived shnedeute dacs 
l'école de saint.Clément.les.lecons.du savant caléehiste Alex aundsie. 
quand une, épreuve. bien. auirement. fortifiante poue: la foi vinefragper 
ses yenx.et-somame.. la.deaueme.anndée du régne de Septime. Sévere, 
ce. wince .despetique et.guerrier,. qui: eat. roleve l'empira, sé'l'empere 
n’avait di étre qu'un camp disetpling, 8 isrita, commrediume désetée- 
sanca, des. aecroissements de la société chrétionme; eetbdéelsaina sur 
divers pomts:la.persécution. Alexundsie.. partsew dapesthate; son éhe- 
gnement.de Rome, sa.pepalation: ingyicte: et inukiple; cea um des 
lieux. ot l'innovation pouvail paraitse:le plus dangercuse. Ge fut:dent 
up des. principaax .thédtres.du. meslyre. les obaives:.lex con fiseationss 
les supplices menacérent. tous cnseigpegaent.ct toute jmedession: publi: 
que du christianisme, nagpere toléaé jmesqpe sans obstacte: 

Beaucoup de-.chrétiens;se cachérenh: ows-enhitiroat;.diautnes se-dd- 


‘Vir eloquentia polensiac mertyrio. Sanet..Héeron:, 








GREGOIRE LE THAUMATURGE. 439 


noncérent eux-mémes. Le pére d'Origéne, Léonidas, fut saisi des pre- 
miers, soit qu'il edit cherché le péril, soit que son rang parmi les siens 
le désignat. Le jeune Origéne avait hite de suivre cet exemple. Il vou- 
lait se présenter aux juges, et, dans sa piété pour son pcre, comme 
dans l’ardeur de sa foi, mourir avec lui, pour la méme cause. On rap- 
porte qu’!! fut retenu par les efforts de sa mére qui, dit naivement la 
légende, lui avait pris et lui avait caché ses vétements. Alors agé de 
seize ans, le jeune homme fit parvenir & son pére, dans la prison, 

ane lettre, ob il l’exhortait de toute son 4me a la constance contre 
les supplices, lur disant surtout, dans cette lettre qui se conserva 
longtemps : « Tiens ferme, mon pére; garde-tol de changer de 
« croyance, a cause de nous. » Le conseil était suivi d’avance. Léonidas, 
se refusant 4 tout désaveu de sa foi et & tout ordre de sacritier et de 
briler de l’encens aux dieux, suivant I’ usage, fut torturé, mis 4 mort, 

et ses biens confisqués. 

Cette mort et cette ruine devinrent pour son fils une glorieuse 
épreuve de vertus domesfiques. La persécution se prolongeant et fai- 
sant bien des malheureux dans Alexandrie, Origéne entreprit de nourrir 
par son travail sa mére et ses six jeunes fréres. I donna dans la ville 
des legons de grammaire et de belles-lettres. Il y était aidé par les re- 
commandations et le crédit d’une dame d’Alexandrie, de grande nais- 
sance el d'une fortune considérable, qui s’était attachée au culte 
nouveau, et, selon le caractére du temps, y figurait méme comme 
protectrice d'une petite secte & part. Elle avait recueilli dans sa maison 
un docteur dissident vena d’Antioche. 

‘L'esprit serupuleux et fier du jeune apétre ne supporta pas long- 
temps une protection ; mais, en renoncant lui-méme & cet appui, il 
se vit ibierttét dédommagé par la confiance des fréres persécutés, et 
le grand nombre de disciples qu’attiraient son éloquence et sa foi. 
La tradition a nommeé parmi les néophytes qu’il réanit dés lors, Plu- 
tarque, Sérénus, Héracléas, et d’autres ‘encore, dont les noms se re- 
tronvent dans les Iégendes des martyrs. 

Les cruautés de Septime Sévére contre le sénat de Rome, la longue 
sériede patriciens qu'il fit mettre 4 mort, sans jugement et sans procés, 
indiquent assez combien: sa poursuite des chrétiens devait étre im- 
placable dés qu'il les crut dangereux pour son pouvoir. Maisle préjugé 
méme ‘des historiens paiens donne peu de détails sur ce point. « Sé- 
«vére, dit un d’eux, défendit sous de griéves peines qu'on se fit juif. Tl 
« stataa de méme 4 l'égard des chrétiens; puis il accorda aux Alexan- 
« drins le droit d’avoir un sénat, eux qui, auparavant, comme jaiis sous 
«leurs rois, vivaient sans conseil délibérant, soumis aa jugement du 
a seul chef que leur dennait César.» Ainsi ce maitre rigoureux, mais 
babile, avait paru compenser par quelques libertés locales le surcroit 


Ago ECOLE DORIGENE. 
de, rigueurs qu'il faisait peser dans Alexandrie sur une Portion d’ba- 
Dditants, dissidenfe et la moins nombreuse. 
_ Latus, préfet a’ Egy pte, et un autre aprés lui, ficcat successivement 
les instruments de cetle rigueur qui remplit les derniéres années dp 
régne, de Sévére, et qui continua sous son odieux fils, Aatonin Cara- 
calla. Il n'est pas douteux cependant que, sous ces régnes divers, et 
‘sous ceux qui suivirent, il n’y ait eu de feéquentes interruptions dans 
la guerre faite au christianisme, et souvent méme une tolérance en sa 
faveur., Par. la, comme par les accés violents de persécution, s'expli- 
quent, l'ardeur croissante et les progrés & Ia fots religieux. et scientifi- 
ques du culte chrétien. Peu de jemps aprés I’ époque pu ‘Léonidas et 
d'autres fidéles avaient péri,- - Ammonius Saccas ensejgnait. publjque- 
ment 2. “Alexandrie, cachant peut-étre sa foi sous sa Pinigsophue: mais 
les propageant lyne par l'autre. tae 
Origéne fut de bonne heure et & vudaure reprises 1D ‘des sjudiens 
éléves de ce maitre célébre; mais en se nourrissant ainsi, de foute la 
Science des écoles grecques, il y mélait l'étude du syrien et de I'hé- 
breu, et ramenait toyt, faisait tout servir & linterprétation savaute 
de Ancien Testament et a la divalgation in(atigable de I’ Evangile. Ce 
fut pendant les alternatives du pouvoir de ces faux Antonins qui, pen- 
‘dant guatre régnes successifs, abritérent sous ce nom consacré toutes 
les infamies. du vice et du crime, qu Origéne fit sa premiére et Jabo- 
Tieuse,carriére de prosélite et de docteur.chrétien. Maigré le sang versé, 
en effet, dans Alexandrie comme dang Rome, la succession épiscopale 
n’étail pas interrompue ; et l'apostolat. de la priére et .de l'ensei- 
gnement continuait plus ou moins caché, ou méme se Feprengit publi 
apemen “ey 
L ‘odieux Caracalla, qui ‘s’était servi du préfet. Lgetns, si implacable 
‘aux ‘chrétiens, pour mettre 4 mort son frére Géta, puis avait empor 
‘sooné le meurtrier, comme il fit tuer Papinien, pour avoir refusé de 
justifier ce meurtre, et Je fils'de Papinien, sans doute paur avoir 
pleuré son pére, ce scélérat insensé, aprés avoir par ses, meurtres ef- 
Srayé l'Occident, avait visité ses provinces d’Orient. Venu dans Alexan- 
drie, il'n ‘affecta point d’y ranimer la persécution chrétienpe; mais il 
séyit, contre le peuple entier de la ville, suspect de se. moqyer, da ly- 
ran. Ayant, convoqué ce peuple dans le Gymnase, il lui adregga que sé 
vére réprimande; puis, i] ordonna de faire une levée d’hommes parmi 
les habitants, fit taer une partie de cette recrue, et enfin, 2 un signal 
donné, fit massacrer cael 1a, par ses soldats romans, les. habitants, 
dont ils étaient les hdtes. se cal ptits 
Ce monstre n’en était-pas moins 2élé pour la déesse Isis. I} en rap- 
porta les images et les rites dans Rome, od déja ce culte 8 ‘était pro- 
duit deux siécles auparavant ; et il lui éleva des temples magnifiques. 


GREGOIRE LE THAUNATURGE. Al 


Ala vérité, lui-méme, :apgés trois ans :de crimes et de folies, tué par 
un chef militajre,, fut mis au rang des dieux et ent son culte, ses prétres 
saliens.et:ses confréries religieuses décorées du nom d’ Antonines. La 
mobilité sanglante du despotisme était alors une espéce de reméde 2 
ses oppressions. Pendant que Macrin, bourreau de Caracalla, occupait 
sa place et recevait le titre de grand pontife, en attendant qu'il - fat 
dieu, le peuple d’Alexandrie respirait. Les cruautés atroces qu’Egyp- 
liens et Hellénes avaient subies, comme les . chrétigns, . adoucissaient 
le préjagé de Ja foule contre ceux. quielle-méme souvent; avait ponr- 
suivis de ses cris de mort. Le culle nouveau, enhardi par,un_retour 
d’impunité aprés avoir été illustré par la souftrance, grandissait tou- 
jours; et dans l'école attachée a l'Eglise d'Alexandrie et redevenue 
libre, Origéne, jeune encore, faisait sur l’Ecriture sainte des legons 
admirées, non que sa doctrine parat toujours irréprochable, mais sa 
science semblait, divine, et sa parole ravissait Jes ames. 

A cette.époque cependant, ce docteur célébre qui. deyait plus tard 
étre accusé d'erreur dans la foi, s était laissé ,emporter, par sou-.zéle 
4 un cruel et bizarre sacrifice de lui-méme. En butte, nop :plus -aux 
fureurs de,la persécution , mais aux jalousies malignes .du* parti 
contraire, homme de..pénitence et d’austérité, dans la friyole,’ Ja sa- 
vante, la, moqueyse Alvxandrie, entouré de prosélytes ‘de tout age et 
de tout- sexe, enlevant par son éloquence la pieuse admiration des fem- 
mes, il voulut écarter de yi ou des soupgons nuisibles & sa cause sa- 
erée, ou méme’ toute ,chapce d’une faute qui pit la déshonorer.. Par 
une contradiction étrange, lui dont la pensée subtile se plaisait a trans- 
former en alléggries; en.{jgures ingénieuses tant de traditions: des: livres 
saints, il prit au pied de la lettre, dans la rigueur du sens matériel, 
ces paroles de; !'Evangile,: «.1l yena qui se sont faits eau! eux- 
mémes pour deargyayme, des cleux. » © 

Rieo :certes n’djajt, plus,conitrajre a.la loi chrétienne, plus indigne 
de sa sagesse, ' ‘phussintendit- méme par sa discipline. Telle était: ce- 
pendant l’ardeur des; esprits, que.l'évéque. d'Alexandrie, Démétrius, 
approuva cette action,d’Origéne et..le raffermit conire le doute que 
le pénitent lui-méme , éprouvait., ,Qnoi, qu'il en soit, - cette : épreuve 
extraordinaire qui, selon la: ‘régle, fixée plus tard: dans I ‘Eglise, aurait 
écarté de l’autel Paveugle novice qui prétendait s- y prépgrer ainsi, le 
livra d’autant plus 4 I’ardente -préoccupation de’ l'étude. -Tandis qu'il 
embrassait dans ses recherches toutes, les sciences et toutes les sectes 
de la Gréce et de Orient, le régne philosophique et doux d’Alexandre 
vint donner encore & cette active curiosité d’esprit le calme et la li- 
berté qui depuis longtemps avaient manqué presque toujours aux 
chrétiens. 

On gait que les douze années du régne de ce jeune prince, succes- 


442 " ‘COLE D'ORIGENE. 


seur d’Héliogabale et assassiné par Maximin. furent une tréve de Dieu 
pour le monde romain. Soit que l’influence chrétienne déja répandae 
dans le monde dit toucher directement toute. 4me disposée a la vertu, 
soit que la mére d’Alexandre, Julia Mammea, née dans la partie de 
l’Orient Ja plus veisme de la Judée, & Emése, prés du Liban, et senti 
dés l'enfance le souffle des vérités judaiques, et connu les livres saints, 
Alexandre, rapproché par elle du tréne, n’y fat pas plutét parvenu, 
sur le cadavre d’un monstre imsensé, qu'il mit tout son effort 4 chan- 
ger par la tolérance la face de |’empire, et & favoriser, ou du moins a 
épargner ces chrétiens, avec lesquels |’élévation mystique de son es- 
prit et la pureté de ses mceurs jui donnaient une sorte daffinité natu- 
relle. 

La tradition chrétienne s’empressa méme de supposer wn rapport 
intime de croyance entrela mére de ce prince, toute-puissante sur son 
esprit, et les chrétiens d’Orient. Eusébe rapporte, avec peu de délails, 
il est vrai’, « que Julia Mammeza, veuve d’un consulaire et remariée 
« dans un rang non moins élevé au Romain Julianus, se trouvant con 
« duite 4 Antioche, y fit appeler Origéne, déja célébre, et recut de lai 
«la foi chrétienne. » Sans confondre cette Julia avee l’impératrice 
du méme nom 8 laquelle le sophiste Philostrate dédiait une vie mer- 
veilleuse de l’imposteur Apollonius de Tyanes, s’honorant d'étre 
en cela l’interpréte de la pieuse admiration que lui avait expr 
mée et de l’ordre que lui avait donné la princesse ; on peut vorr, 
je crois, dans Julia Mammea moins une complete adoption da 
christianisme qu'une curjosité crédule et ambilieuse qui meénageait 
toutes les opinions d’oi elle espérait des appuis a l’empire de son 
fils. 

Quoi qu’il en soit de cette conjecture, Alexandre, non-sealement 
protégea, mais aima les chrétiens. Fait empereur 4 quatorze ams, ne 
régnant que par sa mére, sorte d'Agrippine vertueuse, i! joignit brentot 
a cette sage influence sa propre impulsion vers le bien. Lisez sa séche 
biographie dans |’Histoire Auguste : tous ses instincts sont purs el 
bienfaisants, et comme empreints d’une philosophie mystiqre. « Il 
a voulait, nous dit ce récit presque contemporam , ériger un 
« temple au Christ et le recevoir parmi les dieux. Il avait conservé 
« aux Juifs leurs priviléges, et permis aux chrétiens d’exister. Lors- 
« qu'il se sentait préparé pour cela, aux ‘heures du matin, dans son 
a oratoire, ot il avait réuni les images des princes divinisés, des 
« meilleurs, et celles de quelques ames saintes, dans le nombre 
« Apollonius, et, selon le témoignage d'un auteur contemporains, 


‘LL. fV, c. xsr. 





GREGOIRE LE THAUMATURGE. 445 


a Christ, Abraham et . phée,. et autres du mame ordre, il offrait un 
a sacrifice religieux.’. 

A part celle confusion bizarre, d’ot sartait a moins.la tolérance, 
Alexendre,, naurri des plus. pures maximes de la yhilosophie antique, 
el les appliquant a Vexarcice de l’autorilé, avait la sagesse ot la fran- 
chee. d emopeunter aussi quelques.régles de charilé plus sublimes en- 
coreaux preceples, de la.lai. évangélique, el méme quelqyes sages pra- 
tigpes de. gouvergoment 2. la discipline. sévére du sacerdoce chrétien. 
Robarrassé. du pouvoir. absolu., ne pouvant plus. s'adresser aux 
Comices dludés.ou.abolis.depuis trois siécles, ne sachant ui prendre. 
dans le silence de l’empire, cette renommée publique qui, selon 
Tacite*, ne.s@ trampe pas toujours et fait quelquefois les choix, avant 
d'investir de. leurs fonctions les gouverneurs de provinces, les pré- 
feis, les procurateurs, wl faisaitaflichen leurs noms, il invilait quiconque, 
parmi le peuple,. avait quelque grief. contre eux & le produire avec 
preuve évidente, sauf, s'il ne le pouvait pas, & subir la peine capitale; 
condition, il est vrai, qui devait rendre cg droit. d'accusation préven- 
tive bien rare. et.peu profitable, Mais, ce qui nous importe ici, c'est 
quen essayant une telle réforme ce prince s'apppyail de l’exemple du 
culte.prosozit, avant son.régne. Il disait eu effet que, lorsque les chré- 
Uens.at: les jpifs. avaient la. précaution.d‘annoneer ainsi d’avance les 
_ prétres. qui.seraiant.ordonnés, il était facheux dene. pas faire deméme 
pour le.choix.des.magigtrats, auxquels devajent étre confiées la fortune 
et la. vie des: hommes. 

Quoi quil ep. fut. de la sagesse de ces maximes, et de la trop 
courte. durée du. régne qui les proclamait, ce temps de tolérance 
peur le. christianisme fut celui of, dans Alexandrie, Ammonius 
tenait encore une.école de philosophie que fréquenta longtemps Ori- 
gene. D’aprés la coutume: des écoles antiques en. effet, et avec ces au- 
diteurs de. tout 4ge.qui les suivaient, rien n’empéche de présumer 
qu’ Origéne n'ai 6té dans. Alexandrie a la fois disciple et maitre, ensei- 
gpant.dans.]’écale de PEglise et assistant aux lecons- du plus illustre 
sophiste.paiea, soupgonné lui-méme d’adhésion au culie nouveau. 

Mais, ca qui faisait la-différence entre.la curiosité scientifique etla foi, 
Origéne ne se borna point ’ comparer les méthodes, a rapprocher les 
enseignements;.il voulut visiter Rome, i) voulut, comme. il l’écrit lui- 
méme, par une expression remarquable dans la bouche d’un Gree 
d’Alexandrie,.voir la plus apcienne [glise, celle des Romains. Selon 
toute-apparenee, il fit ce voyage vers l’an 215, Zéphirin étant pontife 
de.Rome déja. depuis seize ans, et ayant vu passer plusieurs persécu- 


‘Historias Avguet. seréph. in -Alexandro. 
* Non semper errat fama; aliquando eligit. (Tacit. in Agricol.) 


44 ECOLE D’ORIGENE. 


tions. Puis, de la, Origéne vint reprendre son enseignement dans 
Alexandrie, et ses études qui comprenaient surtout la publication po- 
lyglotte de l'Ancien Testament. Sous ce rapport, Origéne faisait pour 
les races gréco-asiatiques ce que, deux siécles plus tard, saint Jéréme 
devait faire pour la langue dominante de I’Occident. Il était aidé sur- 
tout dans cet effort par un de ses disciples, Ambroise, homme instruit 
et riche, attaché d’abord & I’hérésie des Marcionites et gagné, ainsi que 
sa femme Marcella, par la parole du jeune philosophe chrétien. Grace 
4 ce secours, Origéne put avoir habituellement sept ou huit secrétaires 
écrivant sous sa dictée, en méme temps que de jeunes femmes chré- 
tiennes s‘exercaient 4 transcrire avec élégance diverses parties des 
livres saints, pour former les exemplaires des fameux Hezaples. 

Origéne a reconnu ces soins généreux en nommant quelque part 
Ambroise un homme dévoué véritablement & Dieu; et il lui dédia plo- 
sieurs de ses commentaires sur les livres saints et un traité sur le 
martyre, hommage qui semblait un appel et une prophétie gu’Am- 
broise plus tard se chargea d’accomplir. 

Mais ce que nous devons remarquer ici, et ce qui peint cette épo- 
que du christianisme, c’est qu’Origéne, déja si utile & l’Eghise et si 
puissant sur les chrétiens, n’était encore qu’un simple fidéle. En cela, 
il vérifiait ce mot de Tertullien : « Tout fidéle est pontife. » ll semblait 
appartenir a cet Age de primitive ardeur, ott l'initiation était un sacer- 
doce, et ot le croyant devenait apétre et bientét martyr. C’est & l'age de 
plus de quarante ans qu’ Origéne ayant regu du patriarche d’Alexandrie, 
Démétrius, une mission pour l’Achaie, et s’étant arrété sur la route, 2 
Césarée de Palestine, il y fut ordonné prétre par Théoctis, évéque de 
cette ville, et par Alexandre, ‘patriarche de Jérusalem. Puis, ayant 
achevé son voyage, et revenant d’Athénes ou i! avait apaisé quelques 
troubles religieux, il trouva le patriarche d’ Alexandrie mécontent d’une 
ordination faite en dehors de son autorité. Ces jalousies du rang contre 
le génie, celle aversion de ancien maitre contre I’éléve illustre sont 
partout dans|’histoire. Origéne s’offensa d’étre réputé coupable, pour 
avoir voulu servir de plus prés l’Eglise; et, quittant Alexandrie, sa 
chaire, son audiloire, il se retira dans Césarée, et habita tour & tour 
cette ville et celle de Bérite. 

‘L’évéque Démeéitrius, irrité de cet abandon, tint coup sur coup deux 
Conciles, provinciaux pour priver Alexandrie d’un homme qui en avait 
fait la gloire. Origéne fut exclu de la ville, interdit du droit d’y jamais 
enseigner, et suspendu de la prétrise. Démétrius, dans sa colére, re- 
marque saint Jéréme, écrivit 4 toutes les Eglises chrétiennes, pour 
leur déférer un prétre, dont I’Eglise d’Alexandrie s’était honorée, lors- 
qu’il n’était encore que laique. Toutes les Eglises adhérérent & cette sen- 
tence, hormis celles de Palestine, d’Arabie, de Phénicie et d’Achaie. 








‘GREGOIRE LE THAUMATURGE. 445 


I'Eglise de Rome méme, toujours plus modérée que l’Orient, blama 
dans un concile Origéne, non pas pour quelque nouveauté de dogme, 
mais parce qu’on avait peine a supporter la renommeée de tant d'élo- 
quence et de savoir, dit encore saint Jéréme qui, dans cette interpré- 
lation des disgraces d’un autre, songeait sans donte aux siennes. 

Le patriarche d’Alexandrie n’ayant survécu que peu de mois & cette 
lutte et a cette victoire, fut remplacé sur son siége pontifical par un 
disciple méme d'Origéne, Héracléas. Mais, malgré ce changement fa- 
vorable, Origéne n’essaya pas de revenir dans ga ville natale. Accueilli 
dans Césarée, il y vit accourir & sa voix de nombreux éléves. Un mo- 
pument original, le discours d’adieu d’un des néophytes longtemps as- 
sidus prés d'un tel maitre, peut seul donner l’idée de l’empire exercé 
dans cette partie de l'Orient par le célébre docteur banni d’Alexandrie. 
Evidemment, de Jérusalem 4 Béryte, de Césaréea Antioche ou a Pal- 
myre, partout florissait le goat des lettres grecques, la curiosité des 
sciences, et la théologie, comme une science nouvelle s‘enrichissant 
de toutes les autres. I! suftisait qu'un homme tel qu’Origéne se dé- 
placat d’ Alexandrie pour porter avec lui dans celle des villes qu'il choi- 
sissait une partie de la primauté savante, dont se vantait la métropole 
de I'Egypte. 

Ce progrés de |’Asie chrétienne, cet age de civilisation et de science, 
remplacé depuis par une si longue barbarie, est mal indiqué dans |’his- 
loire paienne. On peut Je remarquer, en effet, dans le second siécle 
de notre ére et dans les siécles suivants, les enfants nés de familles 
chrétiennes ne restaient pas étrangers 2 |’étude des chefs-d’ceuvre lit- 
téraires du passé, ni & celle des derniers efforts du paganisme lettré de 
lear temps. Ils suivaient presque toujours l’enseignement des écoles 
publiques; ils étudiaient les livres anciens interprétés dans ces écoles; 
ils les transportaient dans les leurs, sauf a les corriger par un autre en- 
seignement; et ce fut contre ce gout méme et cette persistance dans 
les anciennes études de la Gréce et de Rome qu’intervint la jalouse 
prohibition de Vempereur Julien. 

La prévention paienne, au contraire, affectait de ne tenir aucun 
compte des travaux et du génie mélés a Vobstination religieuse de ces 
réformateurs, dont elle confondait l’origine, la croyance et le courage 
héroique sous un ignorant et un insouciant mépris. Personne dans le 
monde grec ou romain ne répétait les noms, ne lisait les écrits des 
Apologistes chrétiens, hormis ceux qui en étaient touchés jusqu’a Ja 
conviction, c’est-a-dire jusqu’au changement d’eux-mémes. Car alors, 
ils n’étaient plus Grecs; ils n’étaient plas Romains; ils n’étaient plus 
gentils faisant partie de ce que les chrétiens appelaient les nations; 
ils entraient par la foi dansle peuple nouveau épars et distinct, au mi- 
leu du monde. 

Mars 1858. 24 


448 ECULE D’ORIGENE 


Ce caractére, on peut, avec certitude, l’assigner au second et au 
troisiéme siécle, puisqu’on le retrouve encore dans le siécle suivant, 
ou presque jamais le génie et la science d’un chrétien ne furent recon- 
nus par un auteur profane, et ou, par exemple, Eunape, Zozyme, Am- 
mien Marcellin, lout-en marquant le progrés du culte nouveau, ne 
citent nulle part et ne paraissent pas soupconner la puissance atlachée 
4 la parole et aux écrits de quelques-uns des ministres et des prosé- 
lytes de ce culte. 

Par la, sans donte, par cette inattention du monde paien et aussi 
par l’obscurité volontaire et cherchée des plus fermes apétres du cliris- 
tianisme, par la modeste ardeur qui dut souvent consumer toute la vie 
d'un évéque dans l’enseignement d'une étroite Eglise, on peut expli- 
quer le petit nombre de disciples apparents qui se sont renommés 
d’Origéne : quelques noms seulement s'ajoutent aux premiers que 
nous avons cités. Ce sont ceux d’Amphiloque, de Pamphile, de Théo- 
dore, dont aucun du moins ne figure parmi les disciples qui, associés 
4 quelque doctrine particuliére d'Origéne, restérent frappés de dissi- 
dence et d'hérésie. 

Le génie de ce grand docteur avait done été plus considérable que 
son influence, son apostolat plus utile aux sciences qu'a |'Eglise. 
L’exemple toutefois en est mémorable et jette une lumiére nouvelle 
sur cette civilisation erecane d’Asie, que Rome entretint au profit de 
8a puissance. 

Nous savons, en effet, que, porté de la Gréce en Egypte et en Syrie, 
possédant Phéritage des successeurs d’Alexandre, l’empire romain 
avait imposé a I’Asie civilisée par une conquéte antérieure, non pas sa 


"langue, mais ses lois. Une école de jurisprudence romaine était fondée 


a Béryte. Puis, a cété de cette action de l’enseignement législatif, la 
plus forte pour effacer, s'il était possible, les différences nationales et 
pour amener les peuples 4 l'unité, Eglise chrétienne avait exercé une 
influence de doctrine bien autrement active et pénétrante : ce fut au 
nom de la philosophie. et des lettres.si chéres & l’esprit hellénique in- 
digéne ou transplanté, et si facilement assorties a la vive imagination 
de )‘Orient. 

L'image de cette influence, le prosélytisme, non pas seulement reli- 
gieux, mais scientifique, dont elle agitait les ‘villes grecques d’ Asie, la 
culture morale qu’elle suppose, tout cela nous est attesté par un de ces 
auditeurs d'Origéne qui, du fond de la Cappadoce, étaient venus cher- 
cher la lumiére dans la Néo-Césarée de Palestine et la forteresse ro- 
maine de Béryte. Cet éléve d’Origéne était Théodore, qui, plus tard, 
recut le nom de Grégoire et le surnom de faiseur de miracles, traduit 
dans notre langue du seiziéme siécle par le mot de Thaumaturge. Le 
jour ot, aprés cing ans d'études sons un maitre admiré, Grégoire 





GREGOIRE LE THAUMATURGE. 


avec son frére quilta Césarée, il voulut, devant cette jeunesse venue 
de tous les points de |’Asie romaine, témoigner de sa reconnaissance 
et de sa foi; et c’est 1a qu'on peut découvrir, aujourd'hui méme, la se- 
créte alfinité entre l’ancien monde et la société nouvelle qui naissait 
alors, le rapprochement des peuples divers et la croissance d’un prin- 
cipe immortel qui devait tout surmonter. 

Dés l'abord vous diriez un éléve pythagoricien qui rompt la ragle 
du silence, pour remercier son maitre; mais bientét vous entrevoyez, 
a un certain accent d’élévation et d’enthousiasme, celui qui deviendra 
le chef d’un diocése chrétien. « Le silence, dit-il, convient souvent % 
« beaucoup d’autres, et me siérait bien aujourd'hui & moi-méme. J'ai 
« en effet bien peu I’habitude et le talent de ces beaux discours qui, 
« formés d’expressions choisies, se suivent et s’enchainent dans un 
« cours harmonieux. Peut-étre, je ne suis pas né pour travailler & ces 
« ceuvres de |’art grec : et de plus, voila la huitiéme année que je 
« n’ai prononcé ou composé ni grand, ni petit discours, et que je n’ai 
« entendu quelqu’un, me lire en particulier un écrit, ou déclamer 
« en public un panégyrique, ou soutenir une controverse, hormis tou- 
a tefois ces hommes admirables qui ont embrassé la grande philo- 
« sophie, et pour qui le bien dire et ]’élégance est Je moindre souci. 
« Car, mettant au second rang les paroles, ce sont les choses mémes 
« qu’ils veulent pénétrer dans leur essence, et annoncer dans leur 
« vérité'. » 

A cette distinction marquée par le jeune orateur, vous reconnaissez 
les deux écoles qui rivalisaient alors dans Je monde: d’une part, cett 
école de sophismes et de flatteries qui, depuis la soumission del 
Gréce et |'eSclavage de Rome, remplacait le Portique et la tribune, se 
faisait admirer des sénateurs oisifs et défrayait de ses vaines déclama- 
tions ou de ses mensonges serviles une foule toujours curieuse de la 
parole; d’autre part, cette éloquence nouvelle qui se nommait elle- 
méme la parole de vérité, se préparait par la méditation, la solitude 
austére, et éclatait dans le péril et la torture. 

Quoi qu’l en soit de cette seconde école 4 laquelle il appartient 
tout entier, le néophyte de Césarée va raconter comment il y fut amené 
du fond de sa patrie. « A lintelligence et au sentiment de la vérité, 
« dit-il, le silence est favorable et comme auxiliaire; mais la force, la 
« facilité de expression, nese trouvent que dans |’exercice fréquent de 
« la parole. J’en fis!’épreuve. Un maitre de mon enfance m’avait dit 
a que, soit pour devenir un de ces défenseurs qui luttent dans les tri- 
« bunaux, soit pour étre orateur 4 tout autre tilre, je trouverais grand 


‘ Gregor. Thaumat. orat. ad Origenem, p. 48. : 


448 ECOLE D‘ORIGENE. 


« secours dans la science des lois. 11 me |’avait dit, n’appliquant ce 
« conseil qu’aux choses humaines. Mais il semble que, par ces pa- 
a roles, il prophétisait sans le savoir... En effet, & pene eus-je vo- 
« lontiers ou non goulé I’étude des lois, que je vis apparaitre pour moi 
« comme un but obligé, comme une condition de cet enseignement. 
« la ville de Béryte, cette ville peu éloignée d'ici, plus romaine qu'une 
« autre, et estimée I’école d'une telle science. Alors méme, cet 
a homme divin, transféré de l’'Egypte et d’Alexandrie ou il habitait 
« d’abord, d’autres affaires l’amenaient d’abord & Béryte, comme pour 
« m’y recevoir'. » 

Maintenant le jeune Grec, il ne faut pas s’en étonner, trouve tout 
merveilleux et providentiel dans les circonstances qui vont faciliter 
pour lui ce long voyage. Le mari de sa sceur a été appelé comme ju- 
risconsulte par le gouverneur romain de la Palestine. La jeune femme, 
restée seule avec ses fréres, est tout 4 coup mandée et doit partir sous 
l’escorte d'un légionnaire romain envoyé du prétoire de Judée. Le 
jeune Cappadocien raconte qu'il saisit avec ardeur cette occasion, 
d’autant plus que le guide venu de si loin était Ini-méme chrétien. 
« Toutes choses nous excitaient, dit-il naivement : mon devoir envers 
a ma sceur, Iintérét de mon instruction, et enfin la présence de ce lé- 
« gionnaire, puisqu’il faut le dire, qui avait des billets de poste et des 
« rations de service en plus grande quantité qu’il n’était besoin pour 
«ma sceur toute seule. Il y avait d’autres raisons encore plus se- 
« crétes et plus réelles, une communion de pensées avec cet homme 
a qui nous attendait ici, la connaissance du Verhe transmise par lui, 
« lintérét de notre 4me, toutes choses qui, méme & notre insu et les 
« yeux fermés, nous conduisaient dans les voies du salnt. Ce n'était 
« donc pas ce soldat qui nous protégeait, mais uo compagnon de 
« route invisible, un guide, un gardien divin, le méme qui, pendant 
a toute la vie, comme pendant un long voyage, a veillé sur nous *. » 

C’est la que le jeune chrétien venu de si loin chercher la science 
s’était arrété sous le charme de la parole d‘Origéne. Devant un tel 
maitre, il se compare lui-méme a un oiseau sauvage tombé dans le filet 
du chasseur, et qui s'enveloppe davantage, en voulant fuir. ll décrit alors 
les instructions qu'il recoit et qui peuvent étre ramenées toutes & la 
science du bean et & l'amour du vrai. « Ainsi, dit-il, cette partie de 
« notre 4me attentive au langage et & la justesse du discours s’éclai- 
« rait a fond, non pas seulement, selon les distinctions des beaux par- 
a leurs, sur la pureté hellénique ou la barbarie d’un mot, mais sur Ja 
a chose ja plus nécessaire & tous, Grecs et Barbares. lettrés et igno- 


' Gregor. Thaumat. orat. ad Origenem, p. 56. 
2 [Lid., p. 37. 





GREGOIRE LE THAUMATURGE. 419 


~« rants, sur Ja chose spécialement nécessaire & tous les hommes, quel- 
« que condition qu ils -alent choisie; car ce qui importe & tous, en 
« toutes choses, c'est de ne pas étre trompé*. » 

Dans cette voie, l’enseignement d Origéne, selon le méme témoin, 
n’était pas uniquement spéculatif; mais i! embrassait, dit J'orateur, 
« toutes les connaissances positives faites pour réveiller en nous cette 
« humble partie de ame qui reste stupéfiée devant la magnificence, 

-« V'admirable structure et le savant artifice du monde, et, pour l’élever 
« par les vérités physiques, lui expliquant chaque chose de la nature, 
-« ramenant la nature elle-méme par une claire déduction 4 ses ¢élé- 
@ ments primitifs et exposant, 4 la fois, l'ensemble général des étres 
« et leurs essences particuliéres, les transformations et les chan- 
« gements du monde, de maniére 4 substituer dans nos 4mes & une 
« surprise irrationnelle l’admiration éclairée du gouvernement divin 
« de \’univers et des beautés de la création *. » 

« Tel est, dit avec enthousiasme le disciple d’Origéne, l'enseignement 
‘« Sublime et saint que donne la science de la nature. Faut-il parler 
« des mathématiques célestes, de la géoméirie, si utile et si indubita- 
‘« ble, de Yastronomie, habitante des cieux, toutes études que ce 
« maitre gravait dans nos ames, soit par révélation, soit par la réminis- 
a cence, soit par je ne sais quel mode encore, mais en leur donnant, 
« pour fondement et pour base assurée, le calcul inébranlable; puis, en 
« nous élevant par la géométrie, comme par une échelle qui monte 
-« jusqu’aux astres, et en nous rendant par ces deux sciences le ciel 
« accessible’ ? » 

Dans ce cercle d'études, ainsi agrandi par la vaste curiosité du mai- 
tre comme par la ferveur intelligente des disciples, la morale, cette 
science dont Socrate avait fait le but méme de la philosophie, et qui 
formait comme la religion sérieuse de !’antiquité, devait occuper une 
grande place. Mais cette morale, selon le jeune panégyriste d’Origéne, 
ne se bornait pas 4 disserter. Elle invitait aux ceuvres plutdét par des 
actes que par des paroles. 

" La se marque le contraste des deux efforts tentés dans le monde, 4 la 
méme époque : la stérilité de l'un, la féconde puissance de l'autre, 
Vinégalité des sacrifices dans les deux camps rivaux, le peu que fai- 
‘saient ces philosophes grecs, tantdét jouets frivoles appelés aux amuse- 
ments du palais de Néron, tantét condamnés 4 |’exil sous Domitien, 
tant6t accueillis par toute la faveur d’un Adrien, d’un Antonin le Pieux, 
ou d’an Marc-Auréle; puis, devant ces alternatives, !’oppression si long- 


* Gregorii Thaumaturgi, orat. ad Origenem. 
2 Ibid... p. 64. 
* Ibid., p. 65. 


450 ECOLE D'ORIGENE. 


temps uniforme et le courage invariable des chrétiens de toute ori- 
gine, leurs souffrances inouies, sous Jes bons, comme sous les mauvais 
princes, par la main du peuple, comme par celle des tyrans, par la 
vrévention calomnieuse des sages comme par les édits inhumains des 
préteurs. 

Ce souvenir et cette prévoyance sont présents au jeune Helléne, et 
animentson langage, dans la belle apostrophe qu’il adresse au monde : 
« Je prie les philosophes de notre temps, ceux que j'ai connus moi- 
« méme et ceux dont j'ai oui parler & d'autres; je prie également le 
« reste des hommes d’entendre avec patience ce que je vais dire : et 
«ces choses mémes, que nul ne me soup¢conne de les dire seulement 
« par affection & cet homme, ou par éloignement des autres philoso- 
« phes ! Si quelqu’un veut les aimer et les célébrer pour leurs lecons, 
«je suis prét & V’entendre dans ce qu'il dira de plus flatteur; mais 
« pour mol, j'aime mieux la compléte ignorance que la science qu’ils 
« enseignent ‘. » Et alors, se vantant de n’avoir jamais voulu con- 
naitre l’art prestigieux des rhéteurs du temps, il résumait ainsi l’en- 
seignement d’Origéne : 

« C’est lui qui le premier et le seul me persuada de silosaphes 
« selon la philosophie des anciens Grecs, et qui, par son exemple, 
« m’apprit la discipline des mceurs, que d’autres maitres ne m’avaient 
« pas expliquée. Je l’avouerai, c’était peut-étre un tort de ma part, 
« c’était du moins un malheur; mais je n’avais rencontré d’abord 
« que des philosophes qui, tout en promettant de m'instruire, bor- 
« naient la philosophie & la science des mots. Celui-ci, le premier, 
« tout en m’exhortant, devancait la parole par les actes; il n’usait 
« pas méme avec moi de termes préparés, ne voulant parler que d’ef- 
« fusion de coeur, et dans |’élan d'une Ame qui travaillait, au mo- 
« ment méme, & faire ce qu'elle disait... Il nous forgait a bien agir 
« par le spectacle de sa propre activité morale, nous attirant & son 
« exemple, nous éloignant de la vie contentieuse du monde, des 
« bruits du barreau, et nous élevant & une hauteur suffisante pour 
a voir autour de nous et pour accomplir librement notre tache essen- 
« tielle. Que ce soit la bien faire, que ce soit la justice méme : plu- 
« sieurs des anciens philosophes l’ont soutenu, disant que cette régle 
« de conduite privée était la plus efficace pour le bonheur des autres 
«et de nous. Qu’y a-t-il, en effet, d’aussi particulier & l’Ame, d’aussi 
« digne d’elle, que de veiller sur soi sans regarder au dehors, sans 
« se méler des affaires d’autrul, sans y exposer sa propre inno- 
« cence, mais de se rendre & soi-méme tout ce qu’on se doit par une 
« vie toute conforme & la justice? C’est ainsi qu’Origéne nous enseignait 


* Gregorii Thaumaturgi orat. ad Origenem, p. 66. 





GREGOIRE LE THAUMATURGE. 454 


« la pratique de la justice, comme une premiére nécessité pour nous. 

« De méme, on peut le croire, pour la prudence, la tempérance, 
« le courage; car le maitre suivait cette ancienne division de la philo- 
« sophie; laencore il ne séparait pas la pratique de la théorie, et son 
« enseignement était la vie chrétienne avec toute la science paienne'. » 

Montrant alors les vastes détours, Jes circuits, les terrains perdus 
de cette science, |’orateur ajoutait : « Pour ne pas nous exposer aux 
« accidents que rencontre /a foule imprudente, Origéne ne nous ap- 
« pliquait pas 4 un sen! ordre d’opinions philosophiques, ni ne nous 
« permettait de nous y arréter; mais il nous conduisail & travers toutes 
« Jes doctrines, ne nous laissant ignorer aucune des opinions de la 
« Gréce. Lui-méme marchait devant nous, nous conduisant comme 
« des voyageurs; et s'il se présentait quelque détour du chemin ou qucl- 
« que pas dangereux, il apparaissait alors tel qu'un habile ouvrier qui, 
« par un long usage, n’était novice ni étranger & rien, et qui, lui- 
« méme en sireté sur une hauteur, et tendant la main aux autres, 
« peut sauver aisément ceux qui se précipitent. Ainsi, tout ce qu'il 
« y avait dans chaque philosophe d’utile et de vrai, il le réservait 
« pour notre usage, écartant tout le reste, et s’attachant & ce qui 
« seconde le sentiment religieux dans les hommes’. » 

Voila bien, je crois, au temps d’Origéne et durant la lutte méme 
des deux cultes, la philosophie éclectique, dont s’est renommé notre 
siécle : la voila, non pas dégénérée dans cette confusion sans force 
et sans foi, dans cette Babel mystique, ot se perdit le néo-platonisme 
paien, mais s'arrétant sur le bord de l’abime dans le vaste champ 
ouvert entre deux mondes opposés qui se touchent, ct apportant au 
christianisme enthousiaste et jeune les traditions du génie antique 
et le trésor naturel de la raison humaine. 

Mais ce vaste circuit d’études n’était pour Origéne que le chemin de 
la foi. C'est le dernier caractére de \’enseignement que nous décrit 
le disciple de ce grand docteur. |! montre son maitre comme I’inter- 
préte des livres saints, n’y laissant rien d’obscur, expliquant l’oracle 
divin 4 ceux qui se sont cloignés de Dieu, ou qui, dans fa distance 
des siécles, ont cessé de l'entendre, et élant pour eux et pour le 
monde le plus intelligent auditeur de Dieu. 

La nous apparait avec les hezaples d'Origéne, avec ce texte multi- 
plié des Ecritares, dont lui fut redevable l'Orient hellénique et syrien, 
le génie méme de ce grand docteur, ce qui fit sa force et ses illu- 
sions, sa puissance sur les Ames, et aussi les tentations de son es- 
prit. 


! Gregorii Thaumaturgi orat. ad Origenem, p. 66 el seq. 
* {bid., p. 32. 


459 ECOLE D'ORIGENE. — GREGOIRE LE THAUMATURGE. 


« Avec lui, dit l’éléve enthousiaste, pour nous, rien n’était caché, 
« mystérieux, inabordable. Il nous était. loisible d’étudier toutes les- 
« croyances, croyances barbares, grecques, mystiques, civiles, divines, 
« humaines : nous parcourions tout en toute liberté, nous éclairant 
« de toutes parts, et jouissant de tous les biens de la pensée, soit qu'il 
« s'agit de quelque vérité retrouvée sous une forme antique, ou que 
« nous voulussions définir autrement, toujours s’offrait dans cet homme 
«une source abondante de hautes révélations. Il était pour nous 
« comme |’image de ce paradis de Dieu, oii 11 n’y avait pas a cultiver 
«la terre, ni 2 soutenir le corps par des aliments étrangers, mais ow 
« il nous était donné d’entretenir par le bonheur les facultés mémes de 
« ’4me, comme des plantes précieuses que faisait croitre en nous 
« auteur divin de toutes choses. Oui, tel était ce paradis de la 
« science, telle la joie supréme que nous avons godtée dans ces jours 
« disparus, gottée longtemps, mais trop peu, s'il faut croire qu'une 
« fois sortis de ce lieu, elle doit cesser pour nous. Je ne sais par quel 
« malheur ou -par quelle faute me voici banni de nouveau. Combien. 
« je vivais heureux, écoutant la parole et me taisant! Je devrais me 
« taire encore aujourd'hui, me retirer en silence, et ne pas donner ce 
« spectacle nouveau de mon maitre qui m’écoute... 

« Ne suis-je pas encore & mes propres yeux, rebelle, transgresseur 
« des ordres de Dieu? Je m’en vais m’exilant de cette heurense vie, 
« NOD moins que le premier homme s’exilait de la face de Dieu, et 
« retournant & la terre d’ot je suis sorti... Je vais travailler cette 
« terre qui produit les chardons et livraie, les peines et les soucis, 
« abandonné des heureuses et salutaires pensées, et retombant 4 ce 
« que j’avais quillé, au sol d’ou jélais sorti, & ma parenté d’ici-bas,. 
« désertant la bonne terre ot je n’avais pas su reconnaitre ma vraie: 
« patrie, quittant les parents de mon 4me, que j’y avais trouvés et la 
« maison de mon vrai pére, ou il est dignement honoré par des fils 
« qui restent prés de lui‘. » 

Nous sommes bien loin de Néo-Césarée, de cette société asiatique 
et grecque, de ce péle-méle de religions et de races, de cette philoso-: 
phie multiple, de cette foi prédominante. Mais quand cet adieu public. 
saluait Origéne au milieu d’un auditoire enthousiaste, |'imagination se 
figure quelle devait étre la puissance de tels souvenirs, non dans une 
ville romaine, mais sur la terre de Judée, entre les images de |’An- 
cien Testament et de l'Evangile, et devant cette lumiére de la science 
et de la foi qui, partie de I'Orient, nen avait pas encore deélaissé les 
hauteurs. 

VILLEMAIN. 


‘ Gregorii Thaumaturgi orat. ad Origenem, p. 73 et seq. 





P. J. DE BERANGER' 


Je voudrais parler de Béranger, comme on parle de quelqu’un qui 
vient de mourir, d’un poéte qui a pris et qui gardera une place élevée 
parmi ceux qui ont illustré notre époque; d'un homme qui a fait beau- 
-coup de mal, en croyant de bonne foi travailler au bien et a l’hon- 
- neur de son pays; d’un sage enfin selon le monde, qui, né dans un 
autre temps ou moins livré a l’esprit du sien, auque) il n'a que trop 
rendo ce qu’il en avait recu, fat aisément devenu un homme de bien 
selon Dieu, car i) eut toute sa vie le godt des vertus simples. Ma cri- 
tique, sévére, n’aura rien d’acerbe cependant, et, quoiqu’il soit dif- 
ficile de séparer I'homme du chansonnier, car le chansonnier c'est 
‘homme méme, et que |’un et l'autre ait prété la main & une ceuvre 
Inique, je m’efforcerai de reconuaitre au chansonnier, tout le talent 
qu’on vante en lui, et 2 "homme une certaine valeur morale dont il 
-’a pu parvenir 4 se dépouiller entigrement, dans une de ces guerres 
ou, si le sens s’aiguise et acquiert une rare souplesse, le caractére 
s'aigrit et l’Ame se déprave souvent. 

Je n’ai jamais compris ce que gagnent les bounes-causes 4 rape- 
lisser et a flétrir leurs adversaires. Pour moi, j’éprouve toujours un 
regret sincére quand je vois se-corrompre les dons de Dieu dans une 
intelligence supérieure. It me semble qu’il y a humilité et justice & les 
montrer brillants encore, méme lorsqu’ils se sont égarés , et qu’il 
n'y aque de l’orgueil blessé ou un dépit puéril ales méconnaitre, parce 
_qu ils s’égarent. ; 

Lorsque j’afrivai a \’Ecole normale, vers la fin de 1826, on nous 
donna, pour surveiller nos études, un jeune Basque, homme d’esprit, 
qui, par !’dge, était trop rapproché de nous pour nous paraitre beau- 
coup plus qu’un condisciple. Son instruction était médiocre, plus ap- 
parente que réelle; mais sa conversation animée et légére, étincelante 
de saillies, nous piquait et nous amusait, sans nous gagner toutefois; 
et & nous surtout, écoliers de Ja province, elle nous onvrait des per- 
spectives sur ce monde enchanté et si nouveau pour nous de l’espnit 
parisien. Le soir des jours de congé, au retour de quelque promenade 
lointaine, le maitre allait dans sa chambre prendre une guitare, et, 


! Derniéres chansons, 1 vol. in-8°; — Ma Biographie, 1 vol. in-8°, par J. P. de 
Béranger. Perrotin, éditeur. 





Ad4 P. J. DE BERANGER. 


s'accompagnant lui-méme, il nous chantait quelque chanson de Bé- 
ranger. Ii choisissait, on peut le cruire, écartant les couplets privois 
ou impies, et ces inspirations ardentes qui avaient deux fois déia amené 
le poéte devant la justice. Mais ces chansons attendries, ott le senti- 
ment s’allie & une philosophie aimable, et ces hymnes patriotiques ot 
le nom du grand empereur revient trop souvent confondre la liberté 
avec la gloire, il nous les disait avec une simplicité originale, et a 
demi-voix, comme on raconte que Béranger faisait lui-méme. Une ou 
deux fois le chanteur, se rendant aux instances de quelques-uns de 
nous, plus avancés que les autres, ou cédant & son propre entraine- 
ment (car je n’ai jamais cru, méme depuis, 4 un parti pris de séduc- 
tion politique), termina la séance par une de ces vives satires ou par 
une de ces légendes napoléoniennes qui alors couraient sous le man- 
teau, et qui avaient pour nous, comme pour tout le monde, |’attrait 
corrupteur du fruit défendu. Quelle attention de notre part! quelle 
émotion passionnée! Ces heaux vers, ces rapides images, ces senti- 
ments exprimés avec une briévelé si énergique, ces évocations har- 
dies d’un passé encore si voisin de nous, ce tour si vif, ces refrains 
qui semblaient siffler parfois comme le fouet de la Furie antique, tout 
cela nous charmait en nous troublant. J’ajoute cependant que, nourris 
comme nous I’étions de Virgile, d’Homére, de Racine. c’était, surtout 
pour la plupart de nous, de la poésie vivante, des vers qui se faisaient 
encore, c’était surtout de la poésie chantée; et puis nos dix-huit ans, 
cette douce langueur des soirs d’été, cette voix qui s'élevait avec mys- 
tére dans le coin d'une obscure salle d’ études, et qui parlait de choses 
dont on n’osait s'entretenir tout haut, enfin cette association de la 
musique et de la poésie qui nous rendait quelque chose de la muse 
grecqne : pour ma part, je Pavoue, voila par ot j’étais entrainé; car, 
ayant beaucoup lu Lamartine, j’avais dans le coeur wn idéal bien au- 
trement élevé, et, plus sensible d’aillears & la liberté civile qu’ la 
gloire des armes, j'avais for entiére dans cette monarchie constitation- 
nelle 4 laquelle le chansonnier faisait si rude guerre. 

Je conviens que chez le spirituel rapsode la passion littéraire était 
moins pure d’alliage: car l'année suivante, au retour des vacances, 
nous ne le retrouvames plus 4 |’école, 11 avait perdu son emploi pour 
avoir rempli les fonctions de commissaire au convoi de Manuel. On 
voit que, s'il choisissait pour nous dans le recueil de Béranger, pour 
lui, il l’acceptait tout entier. Son nom dira tout au lecteur: ¢ "était 
Armand Marrast. . 

J’ai raconté cette petite anecdote pour deux motifs : le premier, 
c'est qu’elle montre assez bien, ce me semble, que, derriére le Bé- 
ranger de la foule, ce Béranger libertin, impie, odieusement agressif, 
disons le mot, calomniateur d'une noble cause, il y en avait un autre. 


DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 435 


naturellement bon, accessible aux sentiments généreux et digne de les 
chanter, malin, mais 4 la maniére de la Fontaine, un peu relaché et 
paien, mais dans la mesure et avec la réserve d’Horace, tel, en un 
mot, gue l’et fait, sans l'approuver cependant, le dix-septiéme siécle. 
Quel est, hélas! celui de nos grands poétes contemporains qui ne 
porte en lui un autre lui-méme, idéal de celui que nous voyons, que 
nous entendons, que nous lisons, lequel, dans un milieu plus sain, se 
fat manifesté en sa pleine grandeur, et qui paye chérement aujourd hui 
les dons nouveaux qu'il a recus de la muse, par le sacrifice qu'il se 
croit obligé de faire aux passions d’autrul, et aux siennes, de ses 
meilleurs instincts ! 

Voici ma secdnde raison pour raconter cette anecdote: c'est qu’en 
écoutant chanter Armand Marrast je pressentais déja, ce que je com- 
pris mieux dans la suite, que la chanson, méme quand elle ressemble 
le plus a l’ode, perd beaucoup de sa grace dés qu’on la sépare de la 
musique. Est-ce 4 dire que M. de Béranger, comme Boileau le disait 
cruellement de Quinault, fuisuit des vers excellents pour étre mis en 
chant? Rien n’est plus loin de ma pensée: le vers de Béranger, au 
contraire, a une solidité qui ne souffre aucune comparaison injurieuse 
avec ce qu’on appelle le vers d’opéra. J'ai voulu dire seulement que 
ce vers brillant et précis emprunte 4 la musique des ailes qui portent 
le trait et l'enfoncent, comme il communique 4 la mélodie elle-méme 
je ne sais quoi d’alerte et de vif qui rend le rhythme plus vibrant. — 
Quand on se borne 4 lire Béranger, on admire chez Jui le développe- 
ment ingénieux de la composition, le jet net de la pensée, le tour 
élégant et concis du style, la rapide allure de la période, la vive clarté 
de l'image. Tant de rares qualités peuvent se suffire & elles-mémes, 
mais on sent que quelque chose encore pourrait sy ajouter avec bon- 
heur : ce quelque chose, c’est le chant. II y a sous ce rapport une cer- 
laine analogie entre la chanson et la piéce de théatre. Les chefs- 
d’ceuvre dramatiques gardent encore bien de la grandeur et du charme 
pour le lecteur solitaire, mais la représentation leur donne un prestige 
qui De se retrouve pas au méme degré dans le livre. La musique est 
a la chanson, méme 32 celle de Béranger, ce qu’est au drame la per- 
spective de Ja scéne. 

Béranger lui-méme le sentait si bien, qu'il a dit toute sa vie : «Je ne 
suis qu'un chansonnier, » et il faut l'en croire, car il l'a, pour ainsi dire, 
répété aprés sa mort. On lit dans un couplet qu'il adresse 4 sun cama- 
rade Brazier : 


Si l'on dit que j'ai fait des odes, 
N’en crois rien, j'ai fait des chansons; 


et il avait raison quand il parlait ainsi: c’était l'intérét de sa gloire 





456 P. J. DE BERANGER. 


qu'il défendait avec autant de bon sens que ile modestie. Ceux qui, 
moins sensibles aux éternelles convenances de |’art qu'ils n’étaient 
reconnaissants des services rendus & leur cause, se sont obstinés 4 voir 
des odes dans ces chansons, ont plutét nui au poéte; et, si l’on veut 
que ces chansons soient des odes, la critique y mettra des réserves 
qui, en définitive, les amoindriront. L’ode véritable, la composition 
large et puissante que nous appelons de ce nom, par son ampleur, 
son rhythme, le ton soutenu, |’éclat des images, l'imprévu des mou- 
vements, la richesse du développement, le rapide enchainement des 
strophes, a une grandeur qui se passe fort bien de la musique. Trouve- 
t-on que la musique fasse faute a |’Ode au comte du Luc, 4 la Para- 
phrase de Malherbe, a1’Exegi de Lebrun, a tant de nobles pages de 
Lamartine ou de Victor Hugo? Si, au contraire, on veut bien recon- 
naitre que Béranger n’a fait que des chansons, la critique sera forcée 
de dire qu'ilaagrandi, élargi, fécondé un genre secondaire, et qu’a force 
d’art et de talent il y a fait entrer mille qualités rares qui I'élévent a la 
hauteur des premiers. On dira qu’au lieu d’une suite de couplets, en- 
filés au hasard, spirituels, mais négligés, vifs, mais décousus, ot sou- 
vent la justesse est sacrifiée au mot et la logique au refrain, et qui 
avait besoin non-seulement de la musique, mais de l'indulgente gaieté. 
d’un auditoire quelque peu préparé, on a un petit poéme ingénieuse- 
ment composé, développé avec art, écrit avec soin, ot chaque vers. 
a sa valeur propre, et qui admet comme d’heureuses convenances 
Fallusion qui abrége, Je trait qui résume, le sentiment qui appelle une 
larme, le sous-entendu qui provoque un sourire. Oui, Béranger n'est 
qu'un chansonnier, mais il est le premier de tous, et c’est encore une 
assez belle gloire dans un pays qui ne compte plus les chefs-d’ceuvre 
en fait de chansons, et dans un siécle qui a vu naitre Désaugiers. Il a 
forcé les barriéres du temple, et, dans cette grande littérature des Cor- 
neille, des Moliére, des la Fontaine, il a introduit la chanson, dont il 
a fait une ceuvre classique. 

Mais il faut bien en venir, et ici je m’entendrai moins encore avec 
les dévots de Béranger, 4 |’usage qu'il a fait de ce genre par lui agrands 
el renouvelé; usage souvent déplorable, et qui montre une fois de plus. 
quel don terrible est le talent, a une époque de révoluuion, pour peu 
que la passion |'égare. 

Si je m’en rapportais & ce qu’ont raconté de Béranger ses aveugles 
panégyristes, je n’aurais pas le courage de poursuivre, et la joie de 
loner ce qui me parait louable ne me consolerait pas d'avoir 4 blamer, 
4 fiétrir la corruption érigée en systéme, et le pamphlet élevé a la 
hauteur d'un symbole national. Mais Béranger vaut mieux que ne nous 
le feraient croire ces témoignages intéressés. Détournons-nous donc 
des courtisans de Lisette, et écoutons-le lui-méme. 








DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 457 


e Ila écrit sa biographie en 4840, et on vient de la publier, comme 
une derniére protestation, j’aime 4 le croire, contre cet amas de so- 
phistiques apologies. L’accent de ces mémoires est sincére, le ton en 
est mesuré, plein de convenance et de modestie, plus sérieux méme 
qu‘on ne devait l’attendre. Ce serait une confession véritable, s‘il n’y 
manquait le repentir. Mais on sent trop que I'age a contribué, plus 
que toute chose, a y meitre la gravité et le respect de soi-méme. Quoi 
qu'il en soit, on se demande comment I’auteur a pu s’arranger si long- 
temps du monde au sein duquel il a vécu. On ne voit pas qu’il ait eu 
complétement, a aucune époque, excuse de |’entrainement. Ami franc 
et dévoué, il est volontiers prodigue de son temps, de son repos, de 
son argent; mais il semble toujours réserver quelque chose, et ce quel- 
que chose, c’est lui-méme. Ses faiblesses mémes n’ont pas l'abandon 
de la jeunesse ; elles sont de la famille de ses vers, toujourscorrects et 
travaillés, méme dans |’emportement. Il a parfaitement raison d’é- 
crire qu'il n'est pas uo bon homme; il n’y a rien, en effet, de débon- 
naire ni dans l'homme ni dans le poéte, et, si 4 ce perpétuel et attentif 
retour sur soi-méne ne s’alliait une bonté réelle et active, ce demi- 
dieu du peuple serait tout simplement le plus habile des égoistes. Mais 
non, c’est un philosophe qui a jugé en maitre le temps ov il a vécu, et 
qui, amoureux de son repos, a fait l'étude de sa vie entiére du soin de 
concilier secs godt simples et faciles avec la popularité. Cette biogra- 
phie méme, qui ne devait paraitre qu'aprés sa mort, il l'a écrite comme 
si elle popvait lui étre volée de son vivant. Il prend quelquefois, en 
effet, les choses de bien haut pour un simple faiseur de chansons, 
comme il s'appelle, et, dans l’exposé de ses opinions et de ses croyan- 
tes, je vois des ménagements bien subtils pour un homme qui ne veut 
pas entrer & |’Académie. Ce chansonnier téméraire, qui, dans ses cou- 
pleis, met si hardiment la torche sous le tréne et sous l’autel, ne prend 
garde qu’a une chose dans ses mémoires, c’est de ne jamais brdler ses 
vaisseaux. A la bonne heure! la modération a partout son prix, et nous 
he sommes pas de ceux qui voudraient que !’autear se fat montré vio- 
lent, impie, libertin dans le commentaire, parce qu'il a été un peu 
et beaucoup tout cela dans le texte. 

Béranger naquit & Paris le 19 aodt 1780, dans une humble familie 
ou. s'il trouva de touchantes vertus, les mauvais exemples ne lui man- 
quérent pas non plus. Tout le préparait, dés le berceau, 4 devenir le 
tvpe éclatant de ces enfants de Paris qu'un autre poéte, Auguste Bar- 
bier, a caractérisés en vers qu'on n’oubliera plus; cet enfant sceptique, 
railleur, intrépide, arrogant, et tonjours prét, soit 2 renverser une dy- 
nastie, svit & conquérir des empires 4 la suite d'un héros. Béranger 
appartenait d’instinct & cette race termble; d’une lucarne de sa pre- 
miére pension, il vit prendre la Bastille, et de bonne heure il put croire 


458 P. J. DE BERANGEK. 


que l'homme n’avait été jeté sur cette terre que pour y accomplir de 
pareils exploits. Il le crut un peu toute sa vie. Bientét cependant les 
circonstances |’enlevérent & cette dangereuse école, mais pour Viniter, 
en province, et dans une auberge, aux turbulentes habitudes de 1'é- 
poque, sous la surveillance d’une tante respectable qui, républicaine 
ardente et de bonne foi, était du moins une sincére catholique. Ce fut 
d’elle ce que Beranger prit le moins. Orateur d'un club d’enfants, il 
était devenu un petit personnage. Lisant avec avidité tous les livres 
qu'il rencontrait, il se fit un petit bagage d'instruction littéraire ou le 
latin n’entra jamais. On s’y prit mal pour lui en donner le godt : car, 
afin de le rendre propre a servir la messe, on commenga par lui en- 
seigner le latin de l’office. Sa précoce passion politique eut seulement 
ce bon cété qu'elle le préserva de Voltaire. Irrité des préventions de 
Yauteur des Lettres sur [ Angleterre, il eut naturellement |’horrear du 
poéme odieux dans lequel Voltaire a outragé Jeanne d’Arc. (’ était chez 
lui tout ensemble instinct de vrai poéte et de patriote sincére. 

Entré depuis, en qualité d’apprenti, dans une imprimerie de Pé- 
ronne, il y resta deux ans, s essayant déja aux vers, dont il avail eu le 
gout des Ia age de douze ans, avant méme de soupconner les régles de 
Ja versification. C’est la que son pére le retrouve un beau matin, et 
qu’il s’étonne naivement que cette éducation du hasard ait fait un ré- 
volutionnaire d'un enfant dont il ne s’était jamais occupé. Mélé lui- 
méme, dans l’intervalle, 4 des intrigues de toute nature, il était devena 
‘'intendant de la mére du comte de Bourmont. Il y eut alors, entre le 
pére et la tante, une explication piquante que le poéte raconte avec une 
grace originale. L’un se demandait comment on pouvait étre si bonne 
catholique avec des principes républicains, l'autre comment on pouvait 
se dire royaliste avec si peu de religion. Nous surprendrons ici, 4 sa 
source, ce malentendu funeste, qui depuis cinquante aps a troublé bien 
des ames. L’enfant terrible écoutait cet étrange dialogue, et donnait 
raison tour a tour aux deux interlocuteurs. 

Le pére repartit pour Paris, ot le jeune Béranger ne tarda pas a le 
suivre pour l’aider dans des opérations de banque. On s'est élonné de 
voir le futur chansonnier prendre gout 4 cette besogne, ou du moins 
yréussir. Pourquoi? Il dut avoir de trés-bonne heure cette rare finesse, 
ce fond de raison et quelque chose de cet esprit de conduite qui ne l’ont 
jamais abandonné. Cette prudence, qui a tenu dans sa vie autant de 
place que dans son talent, dut aisément s’appliquer aux affaires. Ce 
dont il faut plutét s’étonner, c’est qua une telle époque, et dans de 
telles affaires, Béranger ait porté et préservé ce désintéressement de 
poéte et ce godt actif de la bienfaisance, qui ont été l'honneur de toute 
sa vie et la rancon de bien des fautes. 

Je ne connais rien de plus navrant, et qui donne une idée aussi dé- 





DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 45u 


solante de tout un cété de notre histoire 4 ce moment, que !’intérieur 
de cette famille. Pendant que le fils tenait les livres, et se sentait affer- 
mir dans les opinions républicaines par le spectacle méme qu'il avait 
sous les yeux, et que lui donnaient Jes clients royalistes de son pére, 
le pére conspirait avec ces derniers. On le voit, par tous les moyens, 
chercher |’or qu'il préte & ses complices, et cet or leur est porté par ua 
jeune homme que, pour prix de ses pemes, on flatte de l’espoir d’étre 
up jour page de Louis XVIII, et qui, lui, en marehant, fredonne des 
airs républicains. Sa mére, ramenée par le besoin au toit conjugal, 
aprés des années de séparation, parait se soucier aussi peu du fils que 
du pére, et meurt au bout de quelques mois. Il a bien aussi une seur, 
mais qni, élevée, comme lui, loin du foyer domestique, réve la paix 
du couvent, ot la pensée de la gloire de son frére sera pour elle, un 
jour, une des formes de la pénitence, et d’od elle ne sortira que pour 
venir, au chevet d'un mourant, demander & Dieu pardon de cette gloire. 
Cette heureuse figure, & peine entrevue dans cette existence de hasard, 
console le regard et fait comprendre pourquoi et comment fut sauvée 
cette société si prés de périr. 

Convenons-en cependant, il eft fallu au jeune Béranger une foi ro- 
buste et toute chrétienne pour résister a de tels enseignements, 4 de si 
tristes exemples, et on a vu qu’il ne l’avail pas. Il en sauva sa probité 
et sa bonté naturelle; mais cette délicate pudeur de l'4me et de |’es- 
prit, qui chez lui manque trop souvent a l’expression de |’amour, il la 
perdit & jamais, et on peut méme douter qu'il !’ait jamais conoue. Un 
génie élevé pouvait encore trouver, dans ces premiéres impressions, la 
source d'une iospiration ardente et généreuse. Mais un épicurien de 
nature, mais un jeune homme qui, 4 douze ans, frappé de la foudre, 
était sorti de son évanouissement avec l’ironie de l’impiété sur les leé- 
vres, et qui n’avait entrevu les saintes obligations de Ja vie et les douces 
affections de la famille qu’a travers l'intrigue et le désordre, doué enfin 
de cette sensibilité ot i! y a un peu de tout, plutét que de cette ten- 
dresse d’4me d’oi sortent des ceuvres exquises , celuici devait étre 
surtout tenté par le démon de Ja satire, et, poéte, porter en soi le 
génie gaulois des vieux tronvéres. 

Et cependant, par un certain godt de mélancolie particulier aux na- 
tures railleuses, la chanson de Béranger manque souvent de vraie 
gaieté. Celle qu’il montre s exprime en termes si choisis, elle rime 
d’une maniére si exacte, elle s'emporte avec une telle connaissance de 
cause, elle revient si vite & elle-méme, qu'on la dirait étudiée & la 
méme source que le rhythme, et mise en ceuvre comme une conve- 
nance du genre. C’est le poéte qui rit plutét que l'homme; mais ce 
qui est bien de celui-ci, c’est un fond d'amertume qu’on sent sous cette 


460 P. J. DE BERANGER. 


joie factice, et dont il faut sans doute chercher l’origine dans les eha- 
grines impressions de la premiére jeunesse. 

Un moment, dans ces années troublées, Béranger put saisir la for- 
tune, et il la dédaigna. Toute sa vie il la dédaignade la méme ma- 
niére, lui préférant les libres allures de l’indigence et les obscures sa- 
tisfactions d'une humeur gui ne compte qu’avec ses caprices. 

Pendant que, tout en s habituant & la misére, le jeune Béranger 

cherchait encore son talent, passant par I’élégie, par la comédie et 
méme par le poéme épique, pour arriver & la chanson, Bonaparte, 
moins hésitant dans sa vocation, arrivait d’Egypte-et faisait le 18 bra- 
maire. Comment le républicain de Péronne prenait-il la chose? D’as- 
sez bonne grace, il faut en convenir, et la facon dont il sen explique 
dans sa Biographie devra paraitre d’autant plus sincére qu'il écrivait 
4 une époque ol, comme toute la France, il semblait mettre la liberté 
fort au-dessus de la gloire... a En moi, dit-il, le patriotisme a toujours 
dominé les doctrines politiques, et la Providence ne laisse pas tou- 
jours aux nations le choix des moyens de salut. » Et il se borna & ré- 
clamer contre |’emprunt qu’on faisait alors 4 Ja Gréce et & Rome des 
noms donnés aux nouvelles fonctions publiques. Ce sont, en vérité, 
querelles d’amoureux ou d’artiste; une pareille opposition n’avait rien 
de bien dangereux pour le nouveau pouvoir, et ne faisait guére pré- 
voir celle que. plus tard Béranger devait faire & la Restauration, qui, en 
attendant la gloire, et elle l’eut aussi, donnait du moins & la France la 
liberté. 

Quoi qu’il en soit, il n’y avait rien la qui dit détourner de Béranger 
la bienveillance de Lucien Bonaparte, qui fut pour lui un véritable 
Mécéne, mais dont il dira presque comme la Fontaine de Malherbe, 
je crois : Il pensa me gdter. Lucien, en effet, edit voulu le voir persé- 
vérer dans ses essais de poésie sérieuse et classique, et le premier re- 
cueil de son protégé fut loin de le réconcilier avec ce qu’il regardait 
comme une désertion de la Muse. En attendant, il lui avait assuré I’in- 
dépendance, que Béranger, a la méme époque, et pendant quelques 
années, trouva aussi dans un travail obscur, mais passablement rétri- 
bué, &.son gré, chez le peintre Landon. 

Cependant le Génie du Christianisme venait de paraitre. Séduit 
comme tout le monde par cette grande lumiére qui se fit tout 4 coup 
dans le ciel encore orageux du siécle naissant, Béranger voulut de 
bonne foi revenir au catholicisme, et par le chemin que M. de Chateau- 
briand venait d’ouvrir aux imaginations : « Je lui consacrai, dit-il, 
mes essais poétiques, je fréquentai les églises aux heures de solitude, 
el me livrai a des études ascétiques autres que l’Evangile, qui, malgré 
ma croyance arrétée, a toujours été pour moi une lecture philosophi- 
que et la plus consolante de toutes. Hélas! ces tentatives furent 











DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 461 


vaines. » Remarquez qu'il retournait de temps 4 autre & Péronne, oi, 
4 cété de sa bonne et pieuse tante, 11 retrouvait ses anciens amis et 
des souvenirs qui ne l’encourageaient guére dans ce retour 3 Ia reli- 
gion. J’ai grand'peur aussi, & le voir choisir, pour entrer dans les 
églises, les heures de solitude, qu'il n’y cherchat pas la foi, mais la poé- 
sie. It n'y rencontra ni l'une ni !’autre. 

Chemin faisant, il se livrait sur la langue, sur la versification, sur le 
rhythme, a des études acharnées qui, en attendant la vocation, le met- 
taient en possession d'un instrument souple, sonore, et d’une forme si 
latine en son tour précis, qu'on renonce difficilement & croire que Bé- 
ranger ait su le latin: mais il affirme si souvent le contraire, qu’il faut 
bien l'en croire. Il en eut du moins le vif instinct, et en retrouve la 
trame savante a travers le style de nos grands écrivains. Il a beau dire 
dans une aacienne dédicace a Lucien : 


Et ces épis que mon printemps voit nattre 
Sont ceux d'un champ ov rien ne fut semé, 


le tour de ces vers heureux atteste une laborieuse culture, et dans 
le sillon méme on voit reluire Je soc de la charrue virgilienne. 

La protection d’Arnault, qu'il appelle le Tragique, et qui pour nous 
reste du moins le Fabuliste, avait obtenu 4 Béranger un petit emploi 
dans les bureaux de )’instruction publique. C’était la derniére porte 
qu'il fat permis d’ouvrir & cette muse immorale qui devait répandre 
au coeur de toute une génération le subtil venin du scepticisme et de la 
démagogie. M. de Fontanes avail-il donc quelque pressentiment de ce 
danger prochain, lorsqu’il mettait si peu d’empressement & seconder 
sur ce point les sympathies d’Arnault ? 

Méme avant cette époque, et tout en retouchaut ses poémes, ses 
comédies, ses pastorales, Béranger faisait des chansons, mais en se 
jouant, et comme M. de Lamartine, 4 qui je ne Je compare qu’en ceci, 
el qui croyait bien, en écrivant ses Méditations, préluder & quelque 
grande épopée. Béranger faisait ainsi des chansons dont quelques-unes 
furent remarquées : celle des Gueuz, entre autres, par sa vive allure, 
élait expression colorée de cette existence vagabonde, insouciante, 
. que le poéte menait depuis des années; c’était déja la bohéme, mais 
une bohéme naive, sincére, jeune, gardant Ja grace, parce qu’elle avait 
le désintéressement, et non cette bohéme effrontée, hargneuse, vaine 
d'elle-méme et de ses vices, dont on ne cesse encore d’étaler sous nos 
yeux les plaies hideuses, et dont Je jargon a fait irruption jusque dans 
notre belle langue littéraire. J’ai bien peur cependant que la bohéme 
nouvelle ne soit née de l'autre, et ce serait encore un triste présent 
de la muse de Béranger. 





462 P. J. DE BERANGER. 


Cependant, malgré les Gueux, c’est du Roi d’ Yvetot que date le com- 
mencement de la renommée du poéte, et ici je dirais volontiers de sa 
gloire. Jen’ hésite pas, en effet, & proclamer ce petit poéme une ceuvre 
supérieure. Contemporain des splendeurs de |'Empire et de ses vic- 
toires immortelles, il en est ’heureux et piquant contraste, d'autres 
ont dit I’éloquente satire. Mais 4 quoi pensaient donc ceux qui, dans 
cette chanson, ont surtout loué le courage, et la comparatent déja 4 la 
célébre déclaration de M. Raynouard et de ses collégues? Du piquant, 
de Ja grace, de la malice, de |’a-propos surtout, & la bonne heure! 
mais du courage! Quel maladroit ami a pu dire pareille chose? Que 
faudrait-t-il penser d’une époque ot le Roi d'Yvetot passerait pour une 
cenvre héroique? Napoléon fut plus habile que les courtisans et plus 
sensé que les flatteurs aprés coup du poéte. Il laissa couric la chanson 
sung daigner sen apercevoir, et je sais gré au chansonnier de nous 
l'avoir appris lui-méme. 

Napoléon avait été, méme avant le 18 brumaire, le héros de Béran- 
ger, et, s’il lui pardonna si aisément son coup d’Etat, c’ était peut-étre 
aussi parce qu’il l'avait pressenti longtemps d’avance. Rien au con- 
traire ne le disposait & l’indulgence envers la Restauration. Toutefois, 
gagné et entrainé un moment par l’espérance universelle, il prit d’a- 
bord en patience le régime nouveau. Mais ce moment fut court. A 
part les petits ridicules (a cette distance tout peut s’avouer) qui de- 
vaient exciter la verve moqueuse d’un chansonnier, la liberté nouvelle 
se présentait avec un air de grande dame, peu sympathique & ua 
homme qui avait volontiers le goat du mesquin dans la vie, et qui aima 
toujours (il le dit lui-méme) 4 se reposer, dans le sans-géne de la man- 
sarde et de l’arriére-boutique, de la contrainte des salons. Si la gloire 
croissante et les intéréts de son parti l’obligérent parfois 4 se montrer 
dans les salons, ilne les traversait, c’est encore lui qui parle, que comme 
un pays qu’il est bon d’avoir vu, mais of |’on ne s’étabhit pas. Béran- 
ger ne comprit rien, — 11 fallait l’aimer pour le comprendre, — a cette 
belle tentative de réconciliation sociale qui s’essayait alors avec tanl 
de difficultés. 11 ne vit que les miséres d'un effort en apparence im- 
puissant, et, aa lieu de cette liberté sage et durable qu’on pouvait e0- 
core fonder sur Jes lois, il travailla de sa main 4 ramener cette fie 
vreuse liberté qui avait eu son premier amour. 

Mais eette passion révolutionnaire, qui éclata plus tard avec tant de 
force dans ses chansons, tenait encore peu de place dans le premier 
recuei] publié & la fin de 1815. A cette époque, Béranger ne parait pas 
avoir encore songé & faire de 1a chanson une arme politique : a patt 
quelque couplet od se laisse entrevoir un ennemi qui pourra devenir 
redoutable, et quelques cares inspirations o& le vrai poéte sannonce, 
il n’y a guére la, au premier abord, avec une facture plus fertile, une 











DERNIERES CHANSONS, — MA BIOGRAPHIE. 463 


versification plus soignée, un style plus étudié, qu'un de ces chanson- 
niers qui semblent naitre d’eux-mémes sur cette terre de la gaie science. 
Le ton grivois est celui qui domine ici; \’Universilé s’en émut & bon 
droit, et, avec une indulgence qui étonne, elle se borna a avertir le 
poéte. Plus tard, quand il eut pris un essor plus large et que de vrais 
amis lui conseillérent d'écarter de ses recueils ces fruits impurs d'une 
jeunesse relachée : « Je m’en garderais bien, répondait-il, ce sont 
ces chansons-la qui servent de passe-port aux autres. » 

Que vous semble maintenant? Avais-je tort de dire que Béranger 
a toujours mangué de cette fleur délicate de |’4me qui couvre et ra- 
chéte, pour ainsi dire, tous les emportements de la jeunesse? Mais il y 
a ici quelque chose de plus sérieux. Quoi! ce peuple que vous aimez 
lant, dites-vous, vous vous failes si peu scrupule de le corrompre? 
Qu’est-ce, d’ailleurs, que des doctrines qui veulent étre précédées dans 
les Ames par les mauvaises meeurs, et qui, pour s'y introduire, ont be- 
soin d’en trouver la pudeur et la religion absentes? Un ouvrier hon- 
néte et rangé, un bon pére de famille, seront condamnés 4 répéter vos 
refrains cyniques pour s élever au sentiment de la dignité humaine? 
Ah! je me défie d'une cause qui a besoin de dégrader les hommes 
pour les gagner, de les séduire pour Jes convaincre. J’avais bien lu 
dans un poéte que, pour obliger !’enfant & boire la liqueur amére qui 
peut lui rendre la vie, i! faut emmieller les bords de la coupe; ais 
le Tasse ne dit pas que, pour accoutumer les lévres de |’homme au 
généreux breuvage de la liberté, il faille d’abord les enflammer de 
lapre saveur de l’ivresse. 

Ah! que j'aime bien mieux ce jeune poéte espagnol, un chansonnier 
aussi, dont je feuilletais récemment le romancero populaire! Voici ce 
gu’ Antonio Trueba écrivait en téte d'une derniére édition de ses chan- 
sons, toutes composées pour le peuple et déja adoptées par lui: « A 
quoi j'ai apporté un soin particulier, c’est & pouvoir sans rougir mettre 
mon livre dans les mains d'un prétre, d’une jeune fille, d'une honnéte 
mére de famille. S’il se trouve dans la premiére édition quelque chan- 
son trop hardie, que |’ou m’accuse de faiblesse, et non de cynisme. Mon 
livre se publiait par livraisons, et mes souscripteurs demandaient au 
libraire des chansons un peu vives que Je libraire me demandait a 
Moi. Quel que soit mon respect pour |’intérét d’autrui, je ne sacrifie- 
rai plus 4 cet intérét |’honnéteté de ma plume et celle de mon cceur. 
Je ne serai pas un homme de talent, a la bonne heure! On ne me refn- 
sera pas du moins le titre d’honnéte homme. » 

Revenons au premier recueil de Béranger, si différent de celui-ci. JI 
y avait de tout dans ce premier recueil, et déja méme, je l’ai dit, quel- 
ques-unes de ces douces inspirations qui, par un accent nouveau, an- 
honcaient un grand poéte. 


464 P. J. DE BERANGER. 


De 1846 & 1821, il n’imprimait pas, mais il chantait. Ce fut la pre- 
miére phase de cette guerre funeste oh, commentaire ailé de la tri- 
bune et de la presse, la chanson allait, mettant partout le mot et le 
nom propres 4 la place de la métaphore ou de la périphrase, verser 
dans tous les rangs I’insulte, le dénigrement et le mépris. L’ennemi 
était d’autant plus ternble, qu’on ne savait ou le saisir. L’orateur ré- 
pond & l'orateur, l’écrivain a l’écrivain; mais la chanson, ot l’atteindre, 
surtoul dans un pays oi, pour peu qu'une chanson ait de malice. 
tout le monde la chante? Le gouvernement désarmé devant ces traits 
invisibles qui, semblables aux fléches de!’Apollon d’Homére, portaient 
la peste avec eux, dut attendre le volume pour frapper le chansonnier. 
Mais, quand le volume parut, tout le mal était fait, et, de ce proces 
comme de tant d’autres, le gouvernement ne recueillit que la mau- 
vaise grace de paraitre satlaquer par pur esprit de vengeance 4 un 
ennemi indigne de lui. La démission forcée du chansonnier eat lair 
d’une persécution, et les chansons ne s’en vendirent que mieux. 

D‘ailleurs le sentiment littéraire du pays plaida mieux en faveur du 
poéte que MM. Dupin, Barthe et Berville, et dans un recueil of se 
‘rencontraient tant de belles choses : Mon Ame, — Mon Habit, — 
la Bonne Vieille, — a Petite Fée, — le Bon Vieillard, —\e Retour dans 
la patrie, — la Sainte Alliance des peuples, — les Etoiles qui filent, 
— le Temps, — les Deux Cousins, —l Orage, — le Cing Mai, etc.,on 
ne voulut pas voir toutes les pages ow Jes choses saintes étaient impi- 
toyablement livrées au sifflet de la sottise et de l’impiété. Ainsi, d'une 
part, pendant que les avocats faisaient le livre et l’auteur aussi petits 
que possible, le public, de \’autre, les grandissait d’autant. Le poéte, 
lui, ne sy méprenait pas : i! savait 4 merveille jusqu’ol: portaient ses 
coups, et, dans ses Mémoires, il réclame hardiment tout |’honneur de 
la préméditation. Qu’on cesse donc de |ui chercher des excuses, du 
moins en ce qui louche a son ceuvre politique. En tout le reste, il se 
montre de bonne composition. Ji ne tient, on l’a vu, a ses chansons 
grivoises que parce qu’elles aident & la fortune des autres ; pour ce 
qui est de la religion, il ne veut pas qu’on le confonde avec Voltaire; 
il veut au contraire que |’on sache bien que, 4 toutes Jes époques de 
sa vie, ila été l’adepte d'un sincére spiritualisme. 1] n’est l’ennemi Ir- 
réconciliable que de la monarchie des Bourbons. Avait-elle donc s! 
grand tort, cette monarchie, de se défendre, et sa défense fut-elle en 
effet aussi cruelle qu’inutile ? 

Béranger |’attaquait de deux maniéres que la bonne logique pourra 
trouver contradictoires, mais qui se conciliaient dans la haine. Tantot a 
la liberté timide, si Pon veut, mais dontles allures encore incertaines 
n’élaient que trop justifiées par I'état de la France et des partis, i 
opposait cette liberté fougueuse et sans intelligence qui edt si aisément 





DERNIERES CHANSONS — MA BIOGRAPHIE. 465 


repris son ascendant sur les 4mes vulgaires ; et tantét & ce laborieux 
enfantement d'une politique condampnée & étre prudente sans cesser 
d’étre nationale, il comparait les grandes victoires de l'Empire et sa do- 
mination sur l'Europe. Cette double et saisissante évocation dépouil- 
lait de toulson prestige un gouvernement 4 qui la nécessité i imposait tous 
les ménagements et toutes les irrésolutions d'une situation nouvelle. 

On sait quel fut le dénodment inévitable de cette lutte poursuivie 
d’une part avec plus de violence que de loyauté, et soutenuc de l'autre 
avec une préoccupation du passé trop sincére et trop convaincue pour 
ne pas nuire 41'a-propous des mesures prises et a la clairvoyance des 
résolutions. La dynastie ne put résister 4 ce siége de quinze ans et se 
rendit au chansonnier. Je résume le fait dans ces deux mots, pour 
mieux montrer a quels excés le déréglement de l’esprit peut emporter 
loute une grande nation. Cependant la Révolution avait eu peur d’elle- 
méme el, faisant halte en chemin, elle éleva une autre dynastie. Je n’ai 
pas 2 Ja juger ici. Mon coeur est demeuré trop fidéle au culte des per- 
sonnes, pour que je ne sois pas suspect de prévention en faveur de 
linstitution elle-méme. Ia seconde monarchie de Bourbon, née vio- 
lemment de la premiére, était condamnée 4 suivre celle-ci sur beau- 
coup de points, tout en sen séparant sur beaucoup d'autres, et je 
l’aimais, je l’avoue, autant pour les liens qui la rattachaient 4 son ai- 
née, gue pour |’esprit nouveau qu'elle apportait avec elle. 

Béranger, gui avait 31 fort contribué a la chute de l'une, préta les 
mains 4 la fondation de l’autre ; mais il s’en explique de maniére a dis- 
penser celle-ci de toute reconnaissance. Quel était a ses yeux le gou- 
vernement de Juillet? Une planche fragile jetée sur un ruisseau de sang. 
Combien d’autres, comme lui, ne s'arrétérent que faute d'audace! 
Etranges fondateurs d’empire, gui ne voulaient qu’amortir la chute de 
la royaulé en la prolongeant, et, de degré en degré, la conduire sans 
bruit jusqu’a terre! Nouveaux maires du palais qui, effagant chaque 
jour davantage le souverain aux yeux des peuples. faisaient doucement 
tomber I’héritage des rois aux mains de la République! 

De 1821 & 1830, Béranger avait publié divers recueils mélés, comme 
les premiers, de nobles inspirations et de refrains qui appelaient toute 
la réprobation des bonnétes gens. A cété de chansons telles que les 
Adieuz a la campagne, le Pigeon messager, les Sciences, le Tailleur et 
la Fée, \c Chant du Cosaque, le Vieux Sergent, V In-8° et 'In-52, la haine 
et l’outrage occupent chaque jour plus de place. Le couplet obscéne 
s’eflace un peu devant les années qui arrivent. Mais la chanson politi- 
que, devenue plus mordante et plus apre, el ne s'arrélant plus aux 
petits ridicules des partis, remonte jusqu ‘aux personnes royales ; et des 
allégories transparentes livrent au mépris de la foule d’augustes infir- 
mités et souvent méme de touchantes vertus. 


466 P. J. DE BERANGER. 


Désarmé, et, 11 faut le dire, un peu désappointé par les résultats de 
la Révolution de 1830, Béranger sentit et dit avec grace que le régne de 
la chanson était fim. Pouvait-il la rajeunir par une application nouvelle? 
Pouvait-il une fois encore reculer les limites de son domaine ? Avant de 
se le demander, ils occupa de réunir ceux de ses ouvrages qui étaient 
encore restés épars. Je veux croire, pour l’honneur de I humanité. que 
le triomphe du poéte ne fut pas exempt de tout remords, et que |'image 
de ce vieux et bon roi que la chanson avait acheminé vers son dernier 
exil vint attrister plus d’une fois l’imagination du vainqueur. Une fois 
la bataille gagnée, les armes dont il s’était servi dans la lutte durent lui 
sembler froides et cruelles. Du moins cette impression fut celle d'une 
grande partie du public, de celle qui, acceptant avec une résolution 
intelligente une révolution qu'elle n’avait point appelée, ne se croyail 
pas obligée a bénir les mains qui l'avaient faite. 

Si ce dernier recueil eul du succés, il ledut surtout 4 quelques chan- 
sons qui marquaient avec grace, et non sans dignilé, la position que 
le chansonnier allait prendre dans la victoire de son parti: A mes amis 
devenus ministres, le Refus, etc. Il eut bien quelque velléité de revenira 
Yopposition active; mais, & part la Restauration de la chanson, jolie 
piéce ou la malice n’a plus de fiel, i] montra 4 cet égard plus de bonne 
volonté que de verve. Toutes les royautés se ressemblent en ce point 
qu’ elles ne s’abdiquent pas deux fois. D’ailleurs, continuant a vivre pres 
du peuple, entouré d’ouvriers, Béranger devint plus attentif & ce long 
gémissement qui s’éléve des chaumiéres et des mansardes, 3 ce cri 
d'opposition et d’anathéme gui commengait & partir d’en bas, et avee 
une vigueur toute nouvelle, 11 essaya de peindre ces profondes miséres 
qui, quelques années plus tard, devaient mettre en danger la civilisation 
tout entiére. Le Vieux Vagabond, Jacques, la Pauvre Femme, Jeanne la 
Rousse, furent dans cette voie nouvelle des tenlatives dignes de remar- 
que. Le poéte s'y renouvela sans s'y compromettre: il sut s‘arréter 2 
(emps; un pas de plus dece cété, et il touchait aux abimes. 

A dater de ce moment, il s’enfonca de plus en plus dans sa solitude. 
C'est la surtout qu'il faut le suivre et qu’il est curieux & éludier ; il ne 
s était jamais mélé beaucoup au monde, il s’en retira tout 2 fait.‘Mais, 
pendant vingt-cing ans que dure encore cette retraiie volontaire, 11 eut 
souvent a la défendre, et, tout en la défendant au dehors, & quoi il mit 
autant d’esprit qu’il en avait dépensé a écrire ses meilleures chansons, 
il sut encore résoudre ce difficile probléme, probléme difficile en effet 
dans up pays qui aime tant & changer et qui met son caprice en toute 
chose: s’établir dans sa gloire, la garder tout entiére sans la rajeunir, 
disparaitre sans se laisser oublier, peser d’un certain poids dans les 
affaires de ce monde en continuant & vivre de la vie obscure qu'il s était 
arrangée, entretenir autour de soi Je bruit et le mouvement de la popv- 





DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 467 


larité en écartant de soi une curiosité importune, attirer 4 soi les plus 
hauies renommées sans paraitre les rechercher, respirer les douces 
Vapeurs de |’encens en repoussant I’ennui des encensoirs et sans avoir 
a compter avec les thuriféraires, user de son crédit, et, je me hate 
d‘ajouter, en user pour ‘faire le bien’sans payer au pouvoir la rancon 
de ce crédit; peu a peu entin, et sans bruit, tourner au demi-dieu en 
gardant le droit, & force a’ esprit, de mesure ct de tempéraments habi- 
les, de se moquer de toutes les idoles : voila pourtant ce que fit Béran- 
ger. L’avenir ne croira jamais que telle ait pu étre, en France et parmi 
tant de révolutions, la vieillesse d’un chansonnier. 

Ii eut d’abord fort & faire pour décourager et dépayser les oisifs: il 
lu: fallut commencer par se dépayser lui-méme, et on le voit s’établir 
successivement & Passy, 4 Fontainebleau, & Tours, puis & Passy encore. 
Pauvre, il cherchait, disait-il, la vie b bon marché ; mais ce qu’il cher- 
chait a ménager ainsi, c’était moins, je le crois, sa bourse que son 
lemps et sa liberté. Cependant, au bout de quelques années, i! revint 
a Paris pour n’en plus sortir. En attendant, les éditions de son livre se 
multipliaient, et, ayant affaire & un éditeur ami qui se croyait 4 peine 
juste quand on le disait généreux , il pouvait devenir relativement riche; 
mais la richesse, méme modeste, lui parut une chaine, et iln’en voulut 
pas. L'Académie était une autre chaine, la plus légére de toutes; elle ett 
beau s’offrir elle-méme et oublier cette fois qu'elle était un salon, et 
que ’honneur d’y étre admis vaut bien sans doute qu'on le sollicite, il 
nen voulut pas davantage : c’élait s’enrdéler, se laisser marquer son 
rang, et rien de pareil ne convenait & sa libre humeur. Le calcul, si 
cen élait un, allait droit au but; car plus le poéte s’obstinatt & n’étre 
qu un chansonnier, et un chansonnier qui ve chantait plus. plus, d’au- 
tre part, on s obstinait aussi & voir des odes dans ses chansons et & 
regarder avec une admiration mélée de crainte ces armes de Roland, 
auxquelles Roland lui-méme semblait ne plus oser toucher. 

Expliquons-nous cependant, et, de la popularité du chansonnier, 
distinguons celle des chansons, ou, du moins, essayons de lui marquer 
Ses vraies limites. Le peuple a-t-il, autant qu’on le dit, chanté les cou- 
plets de Béranger? Franchement, je ne le crois pas : la chanson de 
Béranger est trop littéraire, trop tinement aiguisée pour avoir jamais 
élé bien comprise dans les casernes et dans les cabarets. Il faut, pour 
l'apprécier, une certaine culture que le peuple n’a pas encore en 
Frauce et un sentiment poétique qu’il n’aura jamais, je le crains. in 
Italie, en Allemagne, Yoreille ta plus vulgaire est sensible a l’harmonie 
des vers ; et, en Espagne, je vois sans cesse des artisans, des labou- 
reurs, des pécheurs, s’épanouir d’aise au thédtre, en écoutant ces lon- 
gues tirades qui interrompent l’action ; ce qui les enchante, c’est sur- 
tout la musique des vers. En France, le peuple a trop d’cspnt pour 


468 * _-—p, J. DE BERANGER. 


prendre ainsi le change; le style ne le touche guére, et, quand ilest en 
humeur de chanter, tout Ini est bon: Emile Debraux, moins encore, 
pour peu que le couplet ait ’4pre saveur du yin qu'il préfére, le pre- 
mier venu lui sera Béranger. Sous.la Restauration, ce nom de Béranger 
était pour lui un type, la chansdn méme, et 1! attribuait volontiers au 
poéte tout ce qu'on lui apprenait & chanter. La renommée da chanson- 
nier se faisait au-dessus de lui, dans la classe moyenne, et il la prenait 
toute faite, comme ses idées et ses passions mémes. 

Plus tard, et dans sa-solitude, Béranger n’épargna rien pour rester 
aux yeux du peuple l’homme de ses chansons. II se laissait volontiers 
approcher par lui, et il écartait soigneusement de son entourage tout 
ce qui aurail pu blesser |’orgueil des petits. Side la retraite qu’il s était 
faite il ne sortait plus de chansons, il s’en échappait encore des ora- 
cles, oracles qui, pareils & ceux de la prétresse, ne décourageaient 
aucune espérance. Homme d’opinion, et non de parti, c'est lui-méme 
qui l’a dit, il ne fermait l'avenir & aucune idée. Les génies méme les 
plus élevés, tombés des hauteurs de leur foi premiére, venaient panser 
leurs blessures au foyer du chansonnier, et ne rougissaient pas d’aller 
sur leurs vieux jours demander le repos de leur ame troublée 4 ce fai- 
seur de couplets qui avait & pleines mains répandu le mépris sur 
lout ce qu’avait adoré leur jeunesse. On eft bien étonné, je crois, 
M. de Chateaubriand, si, vers 1840, a I’époque od, aprés son péleri- 
nage 4 Jérusalem, il publiait les Martyrs, on fat venu lui dire que trente 
ans plus tard il irait trainer son cordon bleu & la cour du roi d’Yvetot. 
Et M. de Lamennais? Lorsqu’en 1817 il achevait cet admirable premier 
volume de !’Essai sur Vindifférence, se fat-il laissé dire froidement 
qu’aprés avoir résisté au pape dans Rome 1l irait un jour flatter dans 
sa mansarde un chansonnier incrédule et libertin? Je ne parle pas de 
M. de Lamartine, je l’ai longtemps aimé, et je me dois & moi-méme de 
parler de lui avec respect. Mais enfin on l’edt bien étonné, je crois, 
lorsqu’il glissait sur le lac du Bourget, dans cette barque désormais 
immortelle, chantant !’amour pour la religion, si on lui edt raconté 
alors qu’Elvire, cette autre Béatrix, la personnification de toutes les 
choses divines, il la ferait asseoir un jour a cété de Lisette. Dieu m’est 
témoin que je ne dédaigne pas la pauvreté, cette mére auguste des 
idées et des ceuvres généreuses, surtout cette pauvreté volontaire qui se 
sent toujours assez riche pour donner. Loin de moi également de vou- 
loir qu'on éléve entre les génies divers, comme on I'a fait trop souvent 
entre les divers genres, d’ infranchissables barriéres. Jen’eusse demandé 
qu’ une chose, les voir rapprochés entre eux par de nobles sympathies, 
et non par des haines communes. Spectacle sublime, que celui de M. de 
Chateaubriand, de M. de Lamennais, de M. de Lamartine, dans tout 
l’éclat de leur pure renommeée, tendant la main au chansonnier égaré, 





DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 469 


el. au nom de la muse méme, le conviant & un emploi moins vulgaire de 
son rare talent! L’égarement chez lui avail son excuse: le malheur des 
temps, de déplorables exemples, |’entrainement des sens; mais eux ! 
ne pouvaient-ils pas craindre, en se donnant si tard et déchus, qu’on 
les soupconnat de venir chercher 1a une popularité nouvelle et de 
flatter encore le peuple dans son idole ? Béranger, en leur ouvrant sa 
porte, recevait un hommage, et n’avail rien & sacrifier de sa dignité en 
recevant de tels hétes. Son libre foyer ne devait-il pas se croire absous 
de tout le mal qu’il avait pu faire? On est frappé, et, le dirai-je, quel- 
que peu humilié de l’air que prend le,chansonnier pour parler de ces 
trois hommes. Il en parle comme de grands enfants, et sur un ton 
affectueux, mais ot se méle, & son insu, une certaine dose d ironie. ll 
sent 2 merveille que, dans ce péle-méle, lui seul est & sa place. 

La Révolution de 1848 avait mis 4 une rude épreuve la philosophie 
de Béranger. La République, comme pour faire montre de toutes ses 
forces, entassa, on Je sait, dans sa premiére assemblée, tout ce qui 
daigna se réclamer d’elle. Béranger fut peut-étre le seul qu’on y ap- 
pela malgré lui. Mais, entré Ja de force, il n’eut rien de plus pressé que 
den sortir. On sent dans les lettres nobles et modestes ou, par deux 
fois, 11 donna sa démission, non-seulement la ferme volonté de ne pas 
laisser compromettre, par l'éblouissement du grand jour et l’emporte- 
ment des passions soulevées, une popularité si habilement entretenue, 
mais je ne sais encore quelle frayeur de l’action qui dément toutes les 
comparaisons que l’on a essayé de faire entre Tyrtée et Béranger. Peut- 
étre entrait-il aussi dans cette impatience de retourner chez lui quelque 
défiance de la Révolution méme. Regrettait-il la royauté? Je ne le sup- 
pose point, et je le dirais, qu'on ne me croirait pas. Mais il avait dit 
ub jour: « Au lieu de nous faire descendre doucement par |’escalier, 
on nous a fait sauter par la fenétre. » Cette attitude de républicain en 
expectative ne lui déplaisait pas, et volontiers, je crois, il edt continué 
’ prendre en patience un présent qu'il pouvait fronder sans péril, sdr 
d'un avenir dont le pressentiment lui suflisait peut-étre, et le tenait en 
paix avee tout le monde. 

Il eut plus de peine et mit plus d’énergie encore & se défendre des 
empressements de |’Académie. II écrivit sur ce sujet 4 M. Lebrun, qut 
le suppliait de se laisser nommer, une longue et spirituelle lettre ou il 
donnait tous les motifs de son refus avec une candeur aussi éloignée 
d'une fausse modestie que d’un dédain désormais impossible, méme 
aux plus glorieux. Il y commente bien quelque peu le mot de la Fon- 
tame prenant le plus tong pour aller & l’'Académie, mais c'est de la 
meilleure foi du monde qu'il se juge aussi incapable de prononcer un 
discours en public que d’endosser un uniforme : «Je suis chansonnier, 
dit-il en finissant, laissez-moi mourir chansonnier. » 





470 Pr. J. DE BERANGER. 


A la bonne heure, mourez chansonnier, puisque c est votre epvie et 
votre réle. Mais, dans son cabinet, Béranger se faisait moins scrupule 
de sortir des étroites limites du genre. Lisant et relisant sans cesse 
nos grands écrivains, et ressaisissaot & travers des tradactions impar- 
faites, mais qu’il refaisait d'instinct, le génie de l’'antiquité, il voyait 
horizon de sa pensée s'étendre chaque jour; et, dans sa Biographie, 
on trouve ca et Ja sur la langue, sur les classiques. sur nos contem- 
porains méme, des remarques pleines & la fois d'élévation et de jus- 
tesse. Il aimait les jeunes gens, et ne leur était jamais avare de ses 
conseils, conseils sévéres et comme il eit aimé a en recevoir lui- 
méme dans sa jeunesse. Il n’a pas tenu a Béranger gu’d une certaine 
époque notre littérature n’ait été un peu moins inondée de ces poésies 
d’ouvriers sans inspiration ct sans originalité, dont les auteurs n’a- 
vaient souvent d’autre molif pour rimer que de s‘étre souvenus que 
Béranger avait été apprenti imprimeur. Que le génie s’éveille dans la 
mansarde de l’ouvrier. rien que de naturel en cela: l’esprit de Dicu 
soufile ot il veut; mais que l’ouvrier ait le génie, comme on voudrait 
qu'il edt la vertu, parce qu'il est l’ouvrier, cette prétention semblait a 
Béranger aussi ridicule qu’a d'autres, et plus d'une fois il a été impor- 
tuné de cette triste et illégitime postérité de sa muse. 

Mais, 4 mesure que les idées littéraires de Béranger s élevaient en 
s élargissant, les idées religieuses se développaient-elles chez lui dans 
la méme proportion? Renouvela-t-il, en ces derniéres et sereines 
années, la tentative qu’li avait faite, il y avait cinquante ans, sous 
heureuse influence du Génie du Christianisme? On voudrait en avoir 
lentiére certitude ; mais il y avait autour de lui tant de gens intéressés 
a lui dire que ce serait compromettre l’unilé de sa vie, et qu'il serait 
aussi mal 4 l'aise dans Ja société chrétienne que dans |’Académie! Et 
cependant comme il semble qu'il était bien sur Ja voie! S'il n‘étail 
tenté de quelque velléité secréte, & quoi bon nous dire, comme il le 
fail, qu'il a toujours fait profession de spiritualisme? pourquoi le nom 
de Dieu revient-il si souvent sous sa plume attendrie, sil ne s agit 
encore que de cette froide intelligence qui, aux yeux des épicuriens, 
résume en soi Jes forces aveugles de la matiére ou les lois éternelles 
de la nature? 

A quel moment de ce retour intérieur le surprit l'heure supréme? 
Une pauvre vieille religieuse était [a, pleurant et priant au chevet du 
mourant. Qui donc osa prendre sur lui la responsabilité de la renvoyer 
a son couvent? Un saint prétre était la, debout, apportant 4 ce vieillard 
le prix divin des auménes qu'il |’avait chargé de répandre. Qui donc 
osa écarter ce porteur des miséricordes divines? L’amitié, dites-vous, 
vous faisait un devoir de veiller sur le repos de !’agonisant. Al! croyez- 
moi, il fit mort plus doucement entre ce saint prétre et cette bonne 





DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 471 


religieuse. Votre inutile amitié ne lui rappelait que le fardeau pesant 
de sa gloire profane; eux, ils l’auraient aidé a l’oublier ou ils l’en 
eussent consolé ‘. 

Ces pensées et ces regrets me sont suggéres par les Derniéres Chan- 
sons de Béranger. Peut-on bien, en effet, les appeler des chansons? 
Le poéte leur a laissé ce titre, mais sans y marquer les airs. L’eut-il 
fait, on serait souvent en peine de les appliquer & ces stances dont la 
plupart ont bien mieux l’accent et le ton de I’élégie; parfois méme la 
coupe des vers semble se refuser au chant. Ce recueil, ot il y a de 
tout, méme des chansons, et quelques-unes admirables, mais ot: il ya 
surtout des stances, des élégies, des épigrammes, des légendes, de 
petits poémes sans nom, est comme un écho affaibli, mais doux en- 
core et quelquefois touchant, de l’ceuvre entiére du poéte. I] y a quel- 
ques couplets hasardés qui attristent sur les Jévres d’un vieillard, deux 
ou trois piéces & demi irréligieuses, od l'on ne sent qu'un reste d’ha- 
bitude et comme un pli malheureux de l’esprit. Les piéces les plus 
nombreuses sont de deux sortes : les unes voudraient étre la légende 
de Empire, surtout celle de l’Empereur; mais ce retour aux velléités 
épiques de la jeunesse de |’auteur n’a rien de bien heureux. Hatons- 
nous de dire que l’ceuyre, dans son ensemble, est froide et laborieuse, 
pour avoir le droit de dire aussi que, dans deux ou trois de ces pages, 
trop étudiées, le poéte a ressaisi avec un certain éclat |inspiration 
premiére. Deux de ces chansons, Il n’est pas mort et le Cheval arabe, 
semblent datées d’un meilleur temps. 

On sent dans les autres une imagination affaiblie et qui se bat les 
lancs. Béranger, dit-on, avait une prédilection particuliére pour ce 
dernier effort de son génie, oubliant qu’il en avait mis le plus vif dans 
cet autre romancero-napoléonien, écrit au jour le jour, au gré del'in- 
Spiration, et-que dans celui-ci il courait Je risque de tomber dans la 
pire des imitations, |’imitation de soi-méme. Mais Béranger, retiré du 
monde et presque de lui-méme, du moins de cet autre lui-méme qui 
avait pris, par la satire et par le conseil, une part si grande, parfois si 
lamentable aux choses de son temps, avait de plus en plus ouvert son 
ame & ces pensées douces, naturelles, philosophiques, conciliantes, que 
les années aménent. Les vers nés de ces pensées forment 4 mon gré 
la partie vraiment originale de son dernier recueil, Dieu, la nature, les 
oiseaux, les bois, ont inspiré au poéte des pages toutes charmantes et 
doucement éclairées des teintes suaves du couchant. Ménie aux tempsies 
plus ardents de la lutte, il avait trouvé pour,chanter la nature de mé- 


’ Voyez, sur les dispositions religieuses de Béranger, 4 la fin de sa vie, la let- 
tre intéressante et mesurée que M. Thomas, l'un des plus intimes amis de cet 
écrivain, a adressée 4 M. A. Nettement, et qu’aprés l'Union l’Ami de la Religion 
& reproduite dans son numéro du 6 février 1858. 


$72 P. J DE BERANGER. 


lancoliques accents; mais c’était comme un rayon de soleil dans Ja 
tempéte. Ici, au contraire, tout est apaisé ; le retentissement de l’orage 
s’est a jamais éloigné, toutes les impressions sont clémentes ; la malice 
méme, s'il en reste encore, est sans amertume. Dans cette belle chan- 
son des Tambours, si justement louée, ce que j’admire, c’est surtout 
une protestation tardive, mais d’autant plus sincére contre un passé qui 
devail inspirer des regrets au poéte. Mon Jardin, les Oiseaux de la Grena- 
diére, le Chasseur,la Riviére, les Bois, le Merle, les Vendanges, ta Pluie, 
sont de gracieuses réveries que ne désavouerait pas la plus chaste des 
muses. Parfois le puéte quitte le ton de l'idylle et s’éléve : les Fourmis, 
la Prisonniére, Dame Métaphysique, les Grands Projets, Mon Ombre, Ma 
Canne, ont une distinction réelle; et par l'aimable philosophie autant 
que parle tour vif, rapide et concis de ces derniers morceaux, Bérangera 
peut-étre merité d'étre rapproché d’Horace auquel on s’est trop pressé 
de le comparer en d'autres temps. 

Est-ce a dire que la critique n'ait rien & relever ici, et que l'effort 
dles années ne se trahisse pas, méme dans les meilleures pages de ce 
dermer recueil? La grace elle-méme a parfois quelque chose de 
sénile et l’expression cherche trop souvent la force et effet dans la 
trivialité ou dans une familiarité d’images voisine de l’affectation. Ce 
sont les défauts de |’age, mais cette vieillesse est toujours celle d'un 
poéte. 

Quelle sera dans l’avenir la place de Béranger? Qu’est-ce qui survivra 
de son ceuvre ? Bien des pages sans doute vieilliront, parce que, nées de 
passions mauvaises, elles ne vivaient que de ce souffle violent qui n’est 
pas la vie et qui passe. La beauté de la forme ne les sauvera pas. Bien 
d'autres seront écartées par cette pudeur qui non-seulement une fait 
qu’un avec la morale, mais qui, étant ce qu’il y a de plus délicat dans 
le gout, exercera toujours envers les ceuvres de !’esprit fa plus haute et 
la plus inexorable des censures. D'autres enfin frappées de mort par un 
esprit suranné d’irréligion, seront citées comme un témoignage Ce plus 
des égarements du siécle dernier et de leur déplorable influence sur le 
ndtre. Mais, cette part faite, et faite largement et sans regret 2 Ja justice, 
4 la morale, a Ja religion, l’ceuvre de Béranger restera encore assezriche 
pour lui assurer une durable renommée. Un grand nombre de ses pe- 
tites compositions demeureront comme |’expression originale des émo- 
tions et des pensées d'une époque od tous les instincts se sont ren- 
contrés et combattus, et 4 laquelle, pour étre vraiment grande, ila 
surtout manqué la régle. 

Malgré quelques élans sublimes, malgré de belles études de style, 
on peut dire que la poésie lyrique n’occupait qu’un rang secondaire 
dans notre littérature. Elle y tiendra désormais une place élevée, et le 
devra, en partie du moins, & Béranger. La gloire du poéte sera, répé- 








DERNIERES CHANSONS. — MA BIOGRAPHIE. 473 


tons-le encore, non pas d’avoir égaré la chanson dans Je domaine de 
l’ode, mais de !'avoir, en agrandissant son propre héritage, maintenue 
dans les habitudes de l’esprit francais. Heureux si de la chanson, de- 
venue entre ses mains quelque chose de vraiment poétique et d'achevé, 
il n’edt fait un instrument de passion et de parti! Heureux surtout 
si de maladroites apothéoses n’avaient fait a la critique un devoir étroit 
de jeter en passant un regard sévére sur la vie du chansonnier, quand 
on voudrait n’avoir 4 parler que de ses ouvrages ! 


Antoine pe Latour. 


DES ETUDES ASIATIQUES 


Fleurs de l'Inde, comprenant la mort de Yaznadate, épisode tiré de la Ramaide 
de Ralmiki, traduit en vers latins et en vers francais avec le texte sanscril 
en regard, et plusieurs autres poésies indoues, suivies de deux chants ara- 
bes, etc., etc. —L’Orientalisme rendu classique dans la mesure de l'ulile et du 
posstble. 1 vol. in-8°, Nancy, Vagner; Paris, B. Duprat, édit. 


« Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? » s’écriait, il ya 
quelque quarante ans, une génération fatiguée et ennuyée des froides 
et plates conceptions du classicisme impérial. Grace a Dieu, on es! 
revenu aux Grecs et aux Romains, et, tant qu’il y aura des gens de 
gott, ils resteront nos maitres; les Grecs surtout, chez qui se ret- 
contre un sentiment plus délicat et plus exquis du beau. Le régne 
éphémére du romantisme n’a pourtant pas été stérile. Ce mouvement 
de réaction excessive nous a, en effet, rendu deux immenses servi- 
ces : d’abord, celui de nous faire comprendre que, dans les Anciens, ce 
ne sont pas des régles et des formules qu’il nous faut chercher, mais 
des exemples et des modéles; celui, ensuite, de nous faire reconnaitre 
et admirer I’idéal, non-seulement dans les ceuvres de I’antiquité greco- 
romaine, mais dans les littératures étrangéres, et chez nous-mémes 
dans les productions antérieures au dix-septiéme siécle. Dans le temps 
et dans l'espace, |’horizon des lettres comme des arts s'est beaucoup 
élargi. 

Toutefois une veine d’une grande richesse est restée jusqu’ici 4 peu 
pres inexplorée : celle des littératures asiatiques. Elles sont restées le 
domaine de quelques érudits. Le gros des esprits cultivés n’a pas en- 
core soulevé le voile dont elles sont recouvertes; il n’a pas encore éé 
admis & saluer le beau sous la forme orientale. 

L’Asie semble pourtant une mine abondante et oi 1|’on pourrait 
puiser 4 pleines mains. Autant qu’on en peut juger & travers les iné- 
vilables elfacements d’une traduction européenne, trois grandes civi- 
lisations ont chacune donné naissance 4 une littérature aussi riche 





DES ETUDES ASIATIQUES. 475 


qu'originale : — celle de la Chine, féconde surtout dans le domaine de 
la philosophie morale, de I'histcire, du théatre, du roman, et dont le 
trait saillant semble le positivisme, ou le réalisme, comme on dit au- 
jourd’hui; — celle de I'Inde, qai brille par I’éclat du coloris, la splen- 
deur du style et des images, mais surtout par une éléyation et une 
délicatesse de sentiments bien supérieures 2 tout ce que nous offrent 
dans ce genre les ceuvres, plus achevées sous le rapport de la com- 
position et de la forme, de l’antiquilé grecque et romaine; — celle 
des Sémites entin (dont les qualités principales nous sont rendues 
familiéres par la lecture de la Bible, qui en est un incomparable, mais 
non l'unique monument), et a laquelle l’islamisme a rendu de la séve 
en méme temps qu'il en étendait singuligrement la sphére. A des 
litres divers, toutes trois paraissent mériter nos hommages. 

Mais, quelque considérables que puissent étre les richesses de I’ Asie 
au point de vue liltéraire, ce n’est rien auprés de ce qu'elle nous 
offre an point de vue scientifique. Pour l’ethnographie, pour la philo- 
logie, pour I’histoire, ces études sont du plus haut et du plus vif in- 
térét. La subsistent les vestiges des sociétés primitives; les débris de 
grandes civilisations, ou détruites, ou sur leur déclin; les ruines de 
religions et de philosophies, les unes éleintes, les autres encore en 
possession des esprits; des langues trente ou quarante fois séculaires, 
gui présentent d’étonnantes analogies lexiques et grammaticales avec 
les idiomes aujourd'hui parlés en Europe; des institutions qui portent 
le cachet de la plus haute antiquité; des moeurs et des coutumes qui 
remontent aux premiers 4ges de I’humanité. C'est tout un monde a 
découvrir. : 

Déja quelques savants illustres ont ouvert la voie et signalé les prip- 
cipaux contours de ces terres inconnues. Ce qui reste a faire est im- 
mense. Peu nombreux, malheureusement, sont les ouvriers qui ex- 
ploitent ces précieux filons scientifiques. En France surtout, les études 
asialiques ne dépassent pas le cercle d'une petite phalange de savants. 
Aprés avoir recu de nous Ja premiére lumiére et l'impulsion, |’ Angle- 
terre, l’Allemagne, la Russie méme, nous devancent aujourd'hui. 

Les successeurs d’Anquetil-Duperron, de Silvestre de Sacy, d’Abel 
de Rémusat, de Chezy, de Champollion, de Burnouf, n’ont, il est vrai, 
rien & envier comme zele et comme science aux orjentalistes d’oulre- 
Rhin et d’outre-Manche, mais le champ de I’Asie est loin d’étre aussi 
généralement cultivé chez nous qu'en Angleterre ou gu’au dela du 
Khin. En France, le public demeure 4 peu pres indifférent aux recher- 
ches et aux travaux de ces laborieux et infatigables pionniers de la 
pensée, dont la vie se consume & déchifirer les archives d’une im- 
mense portion de l’humanité. Ils trouvent aussi peu de lecteurs que 
de disciples. Leurs découvertes restent l'apanage d'un petit groupe 


476 : DES ETUDES ASSATIQUES. 


d’adeptes, et, pareilles aux sciences sacrées des temps antiques, ne 
franchissent guére le seuil du sanctuaire. 

A quoi attribuer ce facheux état de choses ? 

Sans doute, la place du génie qui découvre, celle des Christophe 
Colomb, est prise, et, en récompense de leurs pénibles labeurs, les 
orientalistes ne peuvent plus aspirer qu’a un moindre degré de célé- 
brité, & la gloire plus modeste des explorateurs; mais 1a n’est point 
la véritable cause de l’espéce de langueur dans laquelle sont tombées 
les études orientales. Si, malgré la découverte récente des ruines 
de Persépolis et de Ninive, elles paraissent menacées d’une nouvelle 
éclipse, cela tient surtout 4 ce qu’elles ne conduisent qu’a fa re- 
nommeée. . 

Les études asiatiques, en effet, ne sont et ne peuvent étre une car- 
riére pour & peu prés personne, puisque, 2 |’exception de quelques 
chaires 4 Paris, elles ne conduisent & aucune fonction rétribuée. Or 
trés-restreint est évidemment le nombre des hommes qui, au goit 
durable de ces études, et aux facultés intellectuelles que supposent 
ces grands travaux d’érudition, joignent une aisance suffisante pour 
aborder J’Orient par pur et simple amour de la science. Se livrer a 
I’étude approfondie du sanscrit, par exemple, dans l’espérance incer- 
taine de remplacer un jour le titulaire d’une chaire unique, serail 
vraiment trop compter sur la fortune. Les mieux doués tournent donc 
vers d’autres directions leur ambition et leurs efforts. 

[len serait différemment, si les fonctions auxquelles ménent les 
éludes orientales étaient plus nombreuses; si, par exemple, aux chaires 
de littérature ancienne et moderne de nos Facultés, on ajoutait des 
chaires orientales. Le nombre des savants capables de les oceuper 
s accroitrait indubitablement dans la proportion des nouvelles chances 
de carriére qui leur seraient offertes. 

En inéme temps que le nombre des érudits, la création de ces chaires 
nouvelles augmenterait peut-étre celui des simples amateurs; des 
gens auxquels manquent le temps et les moyens de se livrer des 
travaux de recherches, mais qui sont aptes a jouir des résultats acquis 
par d’autres et a recueillir le fruit de leurs Jabeurs. En multipliant les 
cours d'études orientales, on réussirait 4 propager, on peut I espérer 
du moins, le godt des choses de l’Orient; on attirerait sur les travaux 
qui ont l’Asie pour objet l'attention des esprits cultivés; on contrain- 
drait les intelligences les plus routiniéres & tourner leurs regards vers 
ces horizons nouveaux; on éveillerait la curiosité des gens du monde; 
eb un mot, on ferait un public francais aux orientalistes frangats ; ce 
qui est, au point of en sont arrivées les choses aujourd’hui, le moyen 
le plus efficace d’encourager et de faire progresser les étucles asic- 
tiques. 





DES ETUDES ASIATIQUES. 477 


J'ai entendu dire que publier des livres serait bien plus profitable 
que d’enseigner. Jl n'ya qu’un malheur, c’est que les ouvrages orien- 
taux ne trouvent pas plus de lecteurs que les professeurs d’ orientalisme 
ne trouveront facilement d’auditeurs. On tourne ainsi dans un cercle 
vicieux. Les lecteurs manquent, parce que la curiosité et l’attention du 
public n'ont pas été appelées sur ces matiéres, et on découvrirait diffi- 
cilement une autre maniére de les appeler que la création de chaires 
confiées a des hommes capables d’attirer le public par le charme de 
leur parole. Un livre est froid et cher; si d’aventure un simple curieux 
vient 4 le feuilleter, ces pages ne laisseront dans son esprit que des 
traces fugitives. Au contraire, les cours sont gratuits, et, pour peu 
qu'elle soit bien maniée, la parole se grave profondément dans la 
mémoire; elle y dépose des germes qui peuvent grandir et fructifier 
plus tard. Commencer par chercher 4 l'orientalisme des auditeurs me 
semble donc plus str et plus profitable que de lui souhaiter des lec- 
teurs. Ceux-ci ne viennent point; ceux-la viendront peut-étre. En tout 
cas, la chose vaut la peine qu'on l'essaye. 

La premiére pensée,de cette mesure appartient 4 M. de Dumast, qui 
l’a consignée, dés 1853, dans une brochure intitulée : L’Orientalisme 
rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible. L’Académie de 
Stanislas, de Nancy, dont il est membre, et dans le sein de laquelle 
se trouvent d’autres orientalisants, se \’est appropriée en émettant le 
voeu que des chaires d’arabe et de sanscrit fussent fondées dans les 
Facultés provinciales. Le méme voeu a été formulé par )’Académie 
impériale de Metz. 

On voit que l'innovation n’aurait rien d’effrayant, et qu’elle ne dé- 
passerait pas, en effet, les bornes de l’utile et du pratique. Si l’on 
s’était exclusivement préoccupé des découvertes scientifiques qui 
restent & faire, on aurait demandé bien davantage, car le nombre des 
travailleurs sérieux ne saurait étre excessif lorsqu’il s’agit d’aussi riches 
placers; mais il fallait songer au public en méme temps qu’aux pro- 
fesseurs, et rester dans Jes limites du praticable. Or c'est tout ce que 
pourraient supporter avec fruit des lettrés aussi mal préparés que ceux 
de France 4 ce genre d'études. Le chinois, malgré son importance, 
reste inabordable 4 cause de son écriture. J! faudrait, pour le rendre 
accessible 4 de simples amateurs, que M. Schiitz (lui aussi membre 
de ’Académie de Stanislas), réussit dans |’ceuvre ardue & laquelle il 
travaille depuis quinze ans avec un zéle infatigable, et parvint a sim- 
plifier la lecture des caractéres chinois pour les Européens, en méme 
temps qu’a persuader aux habitants du Céleste Empire de faire péné- 
trer plus largement dans leur écriture I’ élé ment phonétique. Ni les lan- 
gues de |'Indeantébrahmanique, nicelles des plateaux de I’Asie centrale 
et du Caucase, ne sauraient actuellementdevenirle sujet d'un enseigne- 

Mans 1858. 92 


478 DES ETUDES ASIATIQUES. 


ment quelque peu général. Trois seulement ont quelque importance 
littéraire : le persan, l’arménien et le thibétain. Mais, en dehors du 
Collége de France et de la Bibliothéque impériale, il n’y a visiblement 
place encore pour aucune d’elles; |’utilité en est, en effet, trop partt 
culigre 3 tel ou tel objet. Les autres, & plus forte faison, sont le do- 
maine de la pure érudition. Les professeurs le pourront exploiter 
accessoirement en méme temps que le domaine de |’orientalisme clas- 
Sique, mais il y aurait folie & tenter de le vulgariser. Aux yeux méme 
de beaucoup de personnes, l’arabe et le sanscrit paraitront déja de 
trop, comme il est arrivé pour le grec au début. Si l'on ne consultait 
que les penchants des gens du monde, on anrait raison de s’abstenir; 
mais justement il s’agit d’éveiller leur gout et de faire naltre des désirs 
bien plus que de les satisfaire. 

La chose est-elle utile? Oui. — En ce qui concerne le sanscrit, cela 
est évident; car l’étude, méme sommaire, de la langue des Védas est 
devenue nécessaire pour la connaissance approfondie, non-seulement 
de nos deux langues classiques par excellence, le grec et le latin, mais 
encore de toutes les langues anciennes et modernes ‘de l'Europe, — le 
basque, le maggyare et le finnois exceptés. 

Au point ov en est arrivée la philologie, il n’y a plus, & vrai dire, 
de grammaire comparée, si l’on ne tient compte du sanscrit. C'est 
depuis qu’il a été étudié qu’on a reconnu la parenté originelle du celte, 
du germain, du slave, du grec, du Jatin, et de tous leurs dérivés plus 
modernes, avec le persan, le perse, le zend et les idiomes indous. 
Telle est méme la similitude fondamentale de toutes ces langues, qu'on 
les avait crues d’abord sorties toutes du sanscnt. L’opinion qui pré- 
vaut maintenant est moins absolue. On pense que cette nombreuse 
famille de langues, désignées sous le nom d’indo-européennes, peut 
bien étre composée tout enliére de rejetons d'une souche plus vieille 
encore que le sanscrit, et dont celui-ci ne serait qu'un rameau, seule- 
ment trés-important et trés-ancien. Dans tous les cas, le sanscrit a 
conservé assez de ressemblance avec cette langue 4ryenne primitive 
dont on le suppose issu pour qu'on y trouve réunis la plupart des traits 
caractéristiques qui,' dans les idiomes européens, ne se rencontrent 
plus qu’isolément. De ces vestiges, les uns ont été retenus par le latin 
et ont été perdus par le grec, ou réciprcquement; ceux-ci se sont 
perpétués dans les idiomes germaniques, et ceux-la dans les idiomes 
slaves. Phénoméne trés-naturel, et dont nous avons sous les yeux un 
exemple frappant, puisque beaucoup de mots de la langue romane ont 
passé en anglais, qui sont tombés en oubli en francais, ou ne s’y re- 
trouvent plus que dans les patois. Cela étant, il est utile & tous les pro- 
fesseurs de langues, tant modernes qu'anciennes, d'avoir au mows 
une teinture du sanscrit, pour se familiariser avec le mécanisme 





DES ETUDES ASIATIQUES. 479 


intime, pour pénétrer le génie grammatical des idiomes européens. 
Au point de vue littéraire, l’utilité n’en serait pas moindre; car il est 
tout aussi profitable de chercher le beau sous sa physionomie brahma- 
nique que sous son costume anglais, allemand, italien, espagnol. Dans 
Jes Védas, on retrouvera la solennelle simplicité des ages primitifs, 
avec des teintes plus douces que dans les hymnes d’origine sémitique. 
Dans le Ramayana, au milieu d’une composition mal ordonnée et 
surabondante, au milieu d’un luxe excessif d’images, on découvre des 
épisodes pleins de grace, et ou la délicatesse des sentiments, la no- 
blesse de |’ame, la pureté des cceurs, le mépris des jouissances ter- 
restres, la glorification des austérités, les aspirations vers la félicité 
céleste, forment le plus étonnant contraste avec ce que nous savons | 
des meceurs, soit de ]’antiquité gréco-romaine, soit de l’Inde actuelle. 
A un moindre degré, et noyées parmi ces mémes défauts, pareilles 
qualités se retrouvent dans le Mahabharata, Jusque dans les Pouranas, 
qui sont beaucoup plus modernes; mais 1a, dans ces derniers sur- 
tout, les imperfections sont encore exagérées. Il y a beaucoup 4 laisser 
dans cette littérature, & laquelle, comme 4 la végétation de |’Inde, on 
pourrait appliquer I’épithéte de luxuriante; mais il y a aussi beau- 
coup & prendre et beaucoup & admirer; beaucoup 4 apprendre surtout. 
Quant 4 I’arabe, il serait oiseux de démontrer son utilité pratique, 
pour les habitants d’un pays qui posséde si prés de ses cétes une colonie 
dans laquelle cette langue reste usuelle. Je sais bien que le barbaresque 
n’est pas la langue de Mahomet; mais & qui sait l’arabe des auteurs, |’a- 
rabe littéraire, il est facile d’apprendre Varabe vulgaire, soit d’Egypte, 
soit de Syrie, soit d’ Algérie, car ils ne sont les uns et les autres qu'une 
corruption du premier par voie de simplification; et d’ailleurs on 
n’écrit guére que l’arabe classique, lequel, en qualité de langue sa- 
crée, est resté, comme naguére encore chez nous le latin, !’idiome 
savant. Méme en Algérie, l’arabe des livres est trés-voisin de celui du 
Koran. — Sous le rapport littéraire, nous avons, me semble-t-il, moins 
4 emprunter aux Arabes qu’aux Indous. Le génie des premiers, pres- 
que exclusivement lyrique, n’a paslaissé de grandes ceuvres d’imagi- 
nation. La nature sauvage et violente de leurs sentiments, |’étrangeté 
et la trivialité de leurs comparaisons favorites, ne s’accordent guére 
avec notre gout; et la Bible nous offre & un degré au moins aussi élevé 
que les Mohallakat les qualités de grandeur et d’énergie par lesquelles 
se recommande la poésie des Sémites. Dans le conte, ils ont une 
réputation universelle; c'est un genre ow ils sont inépuisables. Mais 
ce qui Jeur manque dans |’ordre des ceuvres d'imagination, ils le ra- 
chétent surtout par la richesse de leurs travaux historiques et scien- 
tifiques. C’est par les Arabes que s'est conservé, dans le domaine 
de la médecine et des mathémathiques, le dépét de la seconde civili- 


480 DES ETUDES ASIATIQUES. 


salion grecque. C’est par les chroniqueurs de Bagdad, de Damas, du 
Caire, de Tunis, de Cordoue, de Palerme, qu’a été tracé le tableau de 
tout un age de l'humanité. Leur critique n’est pas toujours sire et 
peu d’entre eux savent tirer parti des matérianx qu’ils ont en main; 
mais, malgré leurs incontestables imperfections, ils sont pour Vhistoire, 
dont les horizons s étendent d’une maniére merveilleuse, une source 
abondante de lumiéres. Sans la connaissance de l'arabe, toute une 
civilisation encore vivante, quoique défaillante, et avec laquelle nous 
sommes depuis plusieurs siécles en contact, demeure pour nous lettre 
close. 

Toutefois les cours de sanscrit et d’arabe ne trouveraient d’audi- 
teurs que parmi les savants de profession, si les titulaires des chaires 
nouvelles se bornaient 4 enseigner ces deux langues. Ce ne serait évi- 
demment pas assez. Aussi, dans ma pensée, les professeurs devraient- 
ils consacrer la moitié de leurs lecons 4 appeler I'attention du public 
sur les sociétés brahmanique et musulmane, 4 lui en ouvrir l'accés, a 
lui en révéler les principaux secrets, a étendre la sphére de ses pen- 
sées et de ses réflexions. Dans I’état général d’ignorance ot !'on est 
de toutes ces choses, on manquerait le but si on s attachait tout d’abord 
aux expositions grammaticales et aux explications de textes. Un pre- 
mier travail est nécessaire, celui d’exciter la curiosité; et, pour cela, 
il faut faire large part aux données générales, aux notions ethnogra- 
phiques, historiques, philosophiques et religieuses; il faudrait insister 
au moins autant sur les meeurs et les institutions que sur les lois du 
langage. En un mot, les cours 4 créer devraient, ce me semble, avoir 
un caractére mixte, et relever autant de l’histoire que de la philologie. 
Sans ce mélange, il y aurail beaucoup & redouter la désertion d’audi- 
teurs trop novices. | 

En méme temps, il faudrait introduire dans l’enseignement secon- 
daire quelques notions, tout 4 fait élémentaires, d’orientalisme. Ce se- 
rait folie, sans nul doute, de vouloir grossir de l’arabe et du sanscrit un 
programme d'études déja bien assez chargé; mais rien de plus aisé 
que de révéler aux éléves (le mot n’est pas trop fort) l’existence d'une 
antiquité plus antique que celle de Rome et d’Athénes ; de civilisations 
-contemporaines de Moise jusqu’au fond de l’Asie, sur les bords du 
Gange ou du fleuve Jaune, en méme temps que sur ceux du Nil et de 
l’Euphrate. Rien de plus simple que de leur signaler, mais en passant 
seulement, par voie de simple affirmation et au moyen de quelques 
exemples bien choisis, au milieu d'une explication sur la grammaire 
grecque ou latine ; de leur signaler, dis-je, les rapports étroits de pa- 
renté qui unissent les idiomes de l'Europe ancienne et moderne avec 
la langue des Mages et celle des Brahmes; et, de la méme facon, tout 
aussi sommairement, la consanguinité grammaticale de I’hébreu, du 











DES ETUDES ASIATIQUES. 484 


phénicien, du syriaque, de arabe; ainsi que importance de cette 
civilisation musulmane dont l’influence s'étend des iles de la Malaisie 
aux cétes occidentales de |’ Afrique. 

C’est, au surplus, ce qui a deja été entrepris par les professeurs, 
qui, sous la direction de M. Duruy, publient un cours complet d'his- 
toire, et notamment par M. Guillemin, aujourd’ hui recteur de I’ Aca- 
démie de Douai. Son volume dhistoire ancienne est la mise en pra- 
tique des principes dont il avait posé la base dans son discours de 
réception & |’Académie de Stanislas, discours auquel il avait donné 
pour titre: De la nécessité d’édlargir ‘le cadre de Uhistoire ancienne. 
Ce qu’a fait M. Guillemin pour les peuples de l’antiquité, M. Sédillot, 
professeur au collége Saint-Louis, I’a fait pour les Arabes. On voit que 
des hommes pratiques, des hommes aussi experimentés qu "instruits, 
jugent cette utile réforme réalisable, puisqu ils en ont pris l’initiative. 
Et pourquoi ne le serait-elle pas? Est-il plus malaisé d’apprendre la 
parenté des Perses et des Indous, des Babyloniens et des Arabes, que 
celle des Grecs et des Latins? Est-il indispensable qu’on parle aux 
écoliers de Nabuchodonosor, de Cyrus, de Xerxés et de Porus, sans 
leur dire ce qu’étaient et ce que sont leurs peuples? Pour que les 
notions les plus élémentaires de |’orientalisme.deviennent de la mon- 
naie courante , il suftit que les professeurs des lycées sortent des or- 
niéres dans lesquelles on s'est jusqu’en ces derniers temps obstiné a 
se trainer. Il était permis & Bossuet et & Rollin de ne pas tenir compte 
d'un monde & peu prés ignoré de leur siécle, mais il serait trop ridi- 
cule de regarder plus longtemps comme non avenues les découvertes 
des Champollion et des Burnouf. La nécessité de faire pénétrer les 
principales vérités, acquises aux sciences orientales, dans lenseigne- 
ment de I’Ecole normale, et par l’Ecole normale dans les colléges, est 
évidente pour tous les hommes en qui le respect de la tradition ne dé- 
génére pas en antipathie contre le progrés. Si les idées de M. de Du- 
mast sont accueillies (et elles le seront t6t ou tard), il aura rendu 
un plus grand et plus signalé service aux études asiatiques par la pu- 
blication d’une simple brochure que s'il avait déchiffré quelque ma- 
nuscrit thibétain ou pshlévi; car ce dont la science a le plus besoin a 
Vheure qu’il est, c’est de vulgarisateurs. La mine est trouvée, et méme 
exploitée; 11 ne s'agit plus que d’en introduire les produits dans la cir- 

culation. Or cela ne se peut que par une réforme de |’enseignement 
classique, réforme partielle et facile. 

Un autre changement, fort désirable aussi, est la publication d’ou- 
vrages orientaux accessibles aux petites bourses. La plupart, en effet, 
sont inabordables pour les simples particuliers. De |’Imprimerie impé- 
nale sortent des ouvrages admirables, mais généralement peu utiles 
4 la propagation de la science, car presque personne ne les peut ache- 





m2! DES ETUDES ASIATIQUES. 


ter. On en donne quelques exemplaires aux ambassadeurs et aux 
bibliothéques publiques; le reste de |’édition moisit dans des greniers, 
ou tombe dans des mains qui n’en savent pas tirer part. Il ya la un 
abus réel. Moins de luxe typographique servirait mieux les vrais inté- 
réts de la science. En attendant que ces vues pénétrent jusqu’en haut 
liew, la Société asiatique a commencé la publication d’ouvrages orien- 
taux que chacun se peut procurer, tant le prix en est médiocre. Les 
voyages d’Ibn-Batoutah, contenant texte et traduction, ne se vendent 
pas plus cher que nos livres classiques. C’est le commencement 
d’wne heureuse révolution, qui, il faut l'espérer, portera ses fruits. 

L’emploi de caractéres orientaux est un obstacle d'un autre genre 
4 la vulgarisation des études orientales. Il agit de deux maniéres, et ea 
élevant les frais d’impression, et en effrayant les novices, de la part 
desquels les alphabets de |’ Asie exigent des études préliminaires. Aussi 
a-t-on songé de bonne heure al'adoption d’un systéme de permutation 
alphabétique. Les savants ne s’y étant jamais suffisamment prétés, la 
chose a toujours échoué. C’est que l’essentiel, en pareille matiére, est 
moins d’admettre le principe, de prendre méme l’initiative de la ré- 
forme en théorie, que d’avoir le courage d’appliquer son propre 
systéme ou celui d’autrui. En se placant & un certain point de vue, 
l’indifférence ou l’inertie des savants s'explique et se justifie. Jamais, 
en effet, le systeme de permutation le plus parfait ne vaudra le carac- 
tére original; et qu’est-ce que la difficulté du caractére pour des gens 
qui se jouent au milieu des difficultés d’un texte inédit? mieux que 
cela, quilisent des inscriptions écrites en caractéres inconnus et dans 
une langue perdue, au moyen (l'une autre langue de la méme famille? 
Témoin la lecture de l'inscription de Borsippa par M. Oppert, inscrip- 
tron dont le texte remonte au régne de Nabuchodonosor, et qui, par 
parenthése, prouve la conformité des traditions babyloniennes et des 
traditions hébraiques relativement 4 la tour de Babel eta la confusion 
des langues. Mais, en se placant au point de vue du public, les savants 
ont tort; car on ne saurait trop lui faciliter l’accés des études asiatiques, 
poor triompher de son indifférence, pour le tirer de son apathie, 
éveiller sa curiosité et conquérir sa bienveillance. 

C’est dans ce but qu’a élé composé un volume qui vient de paraitre 
- sous le ttre de Fleurs de l'Inde. En regard de \a traduction en vers 
francais et en vers latins d’un des plus beaux épisodes du Rémdyana, 
de la mort de Yaznadate, le poéte a publié les slokas de Valmiki, mais 
en caractéres européens. De la sorte le travail de comparaison entre 
l’original et les versions se trouve singuliérement facilité et simplitié. 
L’impossibilité de rendre tous les sons du sanscrit avec l'alphabet 
francais a bien obligé l’auteur & introduire dans son texte des carac- 
téres nouveaux, dont il donne la clef; mais ils sont peu nombreux et 


DES ETUDES ASIATIQUES. 483 


faciles 4 apprendre. Etabli sur l'étude comparative des systémes anté- 
rieurement proposés, depuis celui de Chézy jusqu’a ceux de Bopp et 
de Brockhaus, le systéme de permutation adopté par l’orientaliste lor- 
rain, qui les a réunis, discutés et complétés, semble résoudre plus 
heureusement le probléme qu'aucune des méthodes précédentes. On 
ne lui connait encore qu'un grave défaut, celui d’avoir été concu en 
province, appliqué pour la premiére fois hors de Paris, avec un ca- 
ractére fondu et gravé exprés 4 Nancy. Venant d’une telle source, ila 
moins de chances d’étre bien accueilli par le monde savant. Il mérite- 
rait de l’étre, pourtant, et, lors méme qu’on le croirait susceptible de 
recevoir encore des perfectionnements, il faudrait néanmoins remer- 
cier l'auteur de cette innovation, car elle est plus hardie qu’on ne serait 
tenté de l’imaginer. Puisse-t-elle étre adoptée et utilisée! On pourrait 
alors avoir 4 bas prix des textes sanscrits d'une lecture facile, & l’usage 
des débutants dans la carriére de l’orientalisme. Et que de gens res- 
teront débutants toute leur vie! 

Tout le mérite des Fleurs de l'Inde ne réside pas, bien s’en faut, 
dans la publication d’un texte sanscrit en caractéres européens : ce vo- 
lume appelle aussi l’attention de tous les esprits sérieux au double 
point de vue littéraire et moral. L’auteur s’était proposé de soulever 
un coin du voile qui nous cache le beau, tel que l’ont compris d'autres 
races et d’autres sociétés. C’est dans le domaine de la poésie qu’il en 
a cherché des spécimens; et il a pensé que pour nous en rendre plus 
Saisissants les traits principaux, mieux valait leur donner, en francais 
aussi, la forme du vers. Poéte lui-méme, et de cette école dont André 
Chénier était le précurseur, lorsqu’il écrivait cet alexandrin célébre : 


« Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, » 


Vauteur de I Orientalisme devait trouver dans la cadence et le rhythme 
de la poésie des ressources que ne lui edt point fournies la prose 
pour rendre les pensées de l’original arabe ou indou. Et telle est |’é- 
troite parenté du sanscrit et des langues classiques, que pour |’épisode 
de la mort de Yaznadate, la forme latine s'est souvent présentée natu- 
rellement, spontanément, involontairement & l’esprit du traducteur, 
comme plus voisine de son texte; en sorte qu’a cété du vers francais, 
quelquefois méme auparavant, le vers latin jaillissait de sa plume 
presque malgré lui. C’est ainsi qu’est née la traduction en hexamétres 
latins, qui accompagne, en méme temps que les alexandrins frangais, le 
texte de Ramayana. Des autres morceaux de littérature indoue et des 
piéces arabes,!auteur des Fleurs de l'Inde ne nous adonné que la tra- 
duction en vers francais. C’cst assez pour nous faire répéter aprés lui : 


ee ee ee Puros accedere fontes, 








484 DES ETUDES ASIATIQUES. 


Ou trouver plus de sauvage énergie que dans le lai de vengeance de 
Kays-Ben-El-Khatim ? 


Je l’ai tué, l’assassin de mon pére! 

De part en part mon fer I’a traversé. 

Fils d’Abdou’l-Kis, le beau jour qui m'éclaire 
T’a vu payer a ma juste colére 

Le prix du sang, le prix du sang versé. 


Oh! qu’a mon aise et qu’avec complaisance 
J’ai dans tes flancs plongé l’acier vengeur..., 
Et redoublant ma joie et ta souffrance, 

De la blessure of vivra mon offense 

Ouvert 4 l'oeil la vaste profondeur! 


Leur aspect seul glace votre courage; 
Le fort les voit, sourit & son ouvrage, 
Et du triomphe entonne les accents. 


Que chez les siens nul mortel ne raconte 
Mavoir flétri du plus léger affront, 

Sans que mon bras n’en ait demandé compte, 
Et n’ait chassé le nuage de honte 

Dont son injure avait voilé mon front, 


Mais le temps vole, et la vie est rayée 

Du livre antique ov gft l’arrét du sort. 
L’ame du lache en peut étre effrayée : 

Mes jours sont pleins et ma dette est payée; 
Je suis content. Vienne a présent Ja mort! 


Qui, j'ai vengé mon aleul et mon pére; 
J'ai de ma main immolé leurs bourreaux. 
Avec honneur j'ai passé sur la terre, 

Et n’ai pas craint le poids héréditaire 
D’un grand devoir et du nom des héros. 


Quelques pages auparavant, le lecteur était dans un autre monde. 
Avant l’expression des passions barbares du fils d’Ismail, i! a trouvé 
une piéce qu’on croirait traduite des ceuvres de quelque Marc-Aurdle 
inconnu. C’est pourtant bien de | Hitopadésa que sont tirées les fortes 
paroles adressées par le brahme Capila & un autre brahme que la perte 
d’un fils accablait de douleur: — 


Lave-toi, Candigna. Plus de lache faiblesse ! 

-Quoi! des coups du malheur un brahme est abattu? 

Sois honteux et du trouble et des cris ov te laisse 
Entrafner ta haute vertu. 








DES ETUDES ASIATIQUES. | 495 


Quand le fer, le poison, ne viendrait pas dissoudre 

Les fragiles objets de nos embrassements, 

Tout ne doit-il donc pas, tombant un jour en poudre, 
Retourner a ses éléments! 


Qu’est-il ce corps... 4 qui ]’A4me semble attachée? 

Sur le tour du potier c'est le fréle vaisseau, 

Belle et trompeuse argile, au feu non desséchée, 
Que pénétre et fond le ruisseau. 


Ou sont allés, dis-moi, tant de superbes princes, 

Rois aux chars si puissants, aux guerriers si nombreux? 

Tout montre, jusqu’au sein de leurs vastes provinces, 
Que la mort a passé sur eux. 


Sagara, ce héros qui mérita sa gloire, 

Fut admiré, fut grand : il avait tout vainca. 

Son pouvoir a pris fin, pourtant, et la mémoire 
N’en a pas méme survécu. 


Des torrents vers la mer le flot se précipite; 

Il glisse, et rien ne peut en arréter le cours. 

Non moins rapidement, hélas, — sinon plus vite, 
S*écoulent nos nuits et nos jours. 


Beauté, jeunesse, éclat, or, ou plaisirs du monde, 
Sont 1a; mais le temps marche et les mine en secret. 
Le sage en avait vu la vanité profonde : 

Il ne leur doit pas un regret. 


Lui, dont I’ceil est ouvert, dont la raison est droite, 

A ce qui vole et fuit, il ne s‘attache pas. 

Eh ! quel bien peut valoir qu'on le cherche et convoite, 
D’entre les néants d'ici-bas? 


e se e@®eHieeiteee fF @ 868 oe &® @ &® @ #8 ® @ *#® © © &#® @ @& © 


Le devoir, va, crois-moi, dans un sein ferme et digne; 
Si Jes traits du malheur sont venus pénétrer, 
Ii remplit son devoir, celui qui se résigne, 
Qui les porte sans murmurer. 
é 


Travailler 4 souffrir dans une paix profonde, 

Et des décrets d’en haut se maintenir content; 

Quelque part que l'on soit, se déprendre du monde; 
C'est le secret, c'est l’important. 


Les maximes tirées des. Courals d'un Paria tamoul, de Tirou-Vallou- 
var, ont plus encore de quoi surprendre; car le christianisme lui- 
méme ne désavouerait pas une telle morale. Sijen’en cite rien, c'est 
qu’ ici il faudrait tout citer. 

Mais ce qu’il ya de plus merveilleux, c’est I’épisode de Yaznadate. 
Pour les esprits familiarisés avec la littérature gréco-romaine, pour les 


486 DES ETUDES ASIATIQUES. 


gens qui savent 4 quel point les sentiments chevaleresques sont étran- 
gers 4 l'antiquité classique , quoi de plus étonnant que de trouver 
dans un poéme contemporain de l’expédition des Argonautes ou de la 
guerre de Troie des pensées comme celles-ci : Yaznadate, blessé mor- 
tellement, s’adresse 4 son meurtrier : 


« Ecoute. — Je veux bien adoucir ton effroi; 
Oui, mon pére, il est vrai, plus vénéré qu'un roi 
Tient un rang au-dessus de I‘humaine puissance : 
L’honneur du Brahmanat décora sa naissance. 
Mais l’épouse au cceur pur qu'il recut dans ses bras, 
Ma bonne et tendre mére, est du sang des Soudras. 
Qu’au moins par ce penser ta crainte un peu s’allége! 
Ton crime... affreux sans doute... échappe au sacrilége. 
Tu n’es point brahmicide. 

Ainsi, prés de la mort, 
L’enfant blessé par moi me consolait encor. » 


Les amateurs de couleur locale remarqueront le « Tu nes point 
brahmicide, » qui, pat un mot saisissant, transporte le lecteur en plein 
régime des castes. Plus haut, le passage dans lequel Valmiki chante 
la pluie comme on chante chez nous la pureté du ciel, ne leur aura 
pas échappé non plus : 


Un soir, — c’était alors la saison des beaux jours, 
L’admirable saison des fleurs et des amours, — 

Par les feux du soleil si longtemps desséchée, 

La terre avait enfin vu sa soif étanchée; 

Des nuages épais, agréable rideau, 

Naissaient, puis se fondaient en féconds torrents d'eau; 
Aussi, peignant leur Joie avec des cris étranges, 

Les paons aux cent couleurs, les hérons, les saranges, 
Prés des ruisseaux grossis semblaient comme enivrés, 
Et de gazons plus frais les champs s’étaient parés. 


Voila dix vers qui nous lancent d’un bond au milieu d’une nature 
entiérement nouvelle. Ceci soit dit en passant, car ce n’est pas dans ces 
détails que git l’intérét capital du morceau; il réside surtout dans les 
sentiments. Or, dans ce genre, on y rencontre les choses les moins at- 
tendues, ou, pour mieux dire, les plus incroyables. Qui en croirait ses 
yeux, en effet, s'il n’avait le texte sanscrit en regard, lorsqu’il trouve 
dans une épopée de I'Inde Pavoune, polythéiste, panthéiste, des pas - 
sages comme celui-ci : 


Ah! puisqu’un fer cruel, — qui devait t’épargner, 
Mais qui moissonne, hélas! ta fratche adolescence, — 
Tenléve, aimable et pur, en ta pleine innocence..... 
Je ne crains rien pour toi da tribunal d’en haut. 





DES ETUDES ASIATIQUES. 487 


Va, mon doux bien-aimé; va, sans nous s'il le faut, 
Aux lieux ot sont allés les pénitents austéres, 

Nourris dans les Védas et leurs saints commentaires: 
Les sacrificateurs justes et vénérés; 

Les disciples soumis 4 leurs guides sacrés; 

Et ceux qui sans faiblesse ont exposé leur vie, 

Les guerriers généreux tombés pour la patrie; 

Et ceux qui par l'exemple ont fait régner les lois, 
Yagati, Nahoussa, vrais dévots et grands rois; 

Et ces chefs de famille environnés d’estime, 

Chastes jusqu’au milieu d'un amour légitime; 

Et quiconque en sa vie eut horreur de mentir; 

Et qui sut largement au pauvre départir 

L’or, le riz, les troupeaux, — ou pour ceux qu'on exile 
Sous son toit protecteur ouvrit un sar asile. 

Va, — va, dis-je, — ov les bons, pour prix de leurs travaux, 
Sans retours ici-bas et sans efforts nouveaux, 
Dispensés désormais d'épreuve expiatoire, 

Sont allés recueillir le repos et la gloire. 

Pars, — sans nous oublier. — Que ton sort soit le leur ! 
Monte... au divin séjour de I'éternel bonheur. 


Qu’on éte avec le mot de Védas, la phrase sans retours ici-bas..., 
qui suppose la croyance 4 la métempsycose, et on pourrail se croire 
en plein Occident moderne. Telle est la similitude des sentiments et 
des idées, qu’il a suffi de donner un vétement francais 4 la pensée in- 
doue, pour lui donner le plein caractére francais, pour le lui donner au 
point de faire illusion. Y a-t-il un passage de ce souffle dans Homére et 
dans Virgile? 

Certes, tout n’est pas d’un pareil ton dans le Rdmdyana; mais, au 
milieu de lenteurs et de divagations regrettables, il se trouve plus d’une 
perle de ce prix. Or, & de telles ceuvres, on peut bien contester le pre- 
mier rang dans |’admiration des hommes, parce qu'il y manque I’har- 
monie des proportions, la sobriété dans les parties accessoires; mais 
on ne saurait leur refuser l’hommage di a de grandes et hautes inspi- 
rations, rarement égalées ailleurs. Sans rabaisser la gloire d’Homére 
ou de Sophocle, ni celle de Racine ou de Voltaire, mi celle de 
Shakespeare ou du Dante, on peut hardiment leur comparer Valmiki, et 
établir sur certains points entre eux et lui un paralléle qui n’est pas 
au désavantage du dernier. 

Les épopées sanscrites, les Védas, le drame de Sacountala, ont un 
autre intérét encore, mais que je ne veux indiquer qu’en passant. De 
leur lecture peut sortir une lecon salutaire pour les esprits, plus nom- 
breux qu’on ne pense, qui, jetés en dehors de la vérité par le malheur 
des temps, cherchent dans un vague panthéisme un repos qu’ils n’ont 
pu trouver dans les voies du rationalisme pur. A ce titre, les monu- 
ments littéraires de l’Inde méritent l’attention du moraliste et du phi- 


488 DES ETUDES ASIATIQUES. 


losophe. Quel contraste, en effet, entre |'Inde actuelle et \’Inde con- 
temporaine de Moise! Celle-ci est déja tombée sans doute dans le 
naturalisme, mais elle aretenu la croyance & !’immortalité de lame, 
au ciel, récompense des élus, aux mérites de la pénitence et de la 
chasteté. Sans partager l'erreur grossiére des personnes qui, ou- 
bliant tout simplement la conquéte musulmane et les régnes de Baber, 
d’Akbar et d'Aurengzeb, attribuent aux Indous seuls des exces et des 
barbaries dont la responsabilité pése principalement sur les musul- 
mans, fils des anciens conquérants de I’Inde (car ce sont des musul- 
mans qui occupent presque toutes les fonctions civiles et subalternes 
de l’armée du Bengale), sans tomber, dis-je, dans cette grossiére erreur 
qui confond les races étrangéres avec la race nationale, il faut bien re- 
connaitre qu’on ne rencontre plus dans les Indous d’aujourd’hui que 
des vestiges de la grandeur et de la pureté de sentiments qui brillent 
d'un si vif éclat dans le Rémdyana. Quelle distance entre la morale de 
Valmiki et celle des sacrifices humains, de |’infanticide, du faux témoi- 
gnage, du thuggisme, dela plus effroyable débauche!... entre la méta- 
physique de la Ramaide, comme |'auteur des Fleurs de l’ Inde appelle la 
grande épopée sanscrile, et la mythologie des Indous actuels, qui comp- 
tent les dieux par millions! — N’y a-t-il pas une lecon philosophique a 
tirer du spectacle d’une telle décadence? Si I’Inde, civilisée pourtant 
de bonne heure, alaissé périr, plus que tant d’autres sociétés, le dépét 
des grandes vérilés qui étaient le patrimoine commun de I’humanité pri- 
mitive, n’en faut-il pas conclure que, sans le secours de la révélation 
chrétienne, elles nous échapperaient aussi, et que nous tomberions 
_ bientét, ou comme I'Inde, bien que sous d'autres formes et par d au- 
tres chemins, dans le plus dégradant panthéisme, ou, comme la Chine, 
dans un septicisme matérialiste, dont les conséquences morales se- 
raient aussi épouvantables. Retenir la vraie régle du bien, non-seu- 
lement pratique, mais théorique, en répudiant la vérité, n’est pas 
chose aussi facile que tant de gens se l'imaginent. 


A. ve Metz-Nosiar. 





JOHANNES KLAUSS 


Pendant un séjour d’une semaine que j'ai fait l’année derniére a 
Mayence, je me suis amusé 4 visiler les petites villes et méme les vil- 
lages des environs. Je prenais souvent pour guide un ouvrier menui- 
sier de Mayence, qu’une blessure au bras empéchait depuis quelque 
temps de se livrer 4 ses travaux habituels. Un jour que nousrevenions 
du village de Monbach, nous rencontrames un joli petit garcon de 
12 4 13 ans, dont la figure me frappa par son expression douce et 
triste. 

— C’est le petit Wilhem, me dit tout bas mon guide, en me pous- 
santle bras; le fils de Johannes Klauss... Vous savez bien? 

— Quel Johannes Klauss? 

— Johannes Klauss, de Bieberich... Comment, vous n’avez jamais 
entendu raconter l'histoire de ce pauvre garcon? 

— Non, lui dis-je ensouriant. Vous oubliez que je ne suis a Mayence 
que depuis six jours. 

— C’est vrai, Monsieur; mais tout le monde la connait 4 dix lieues 
4 la ronde, cette histoire. Cela a fait tant de bruit dans le pays. 

— Racontez-moi donc cela. 

— Ah! monsieur, moi, je ne sais pas raconter. Le maitre de votre 
hdtel, M. OErling, qui parle si bien francais, vous fera ce récit bien 
mieux que moi. 

— Je n’en crois rien. En tout cas, j'aime mieux l’entendre de votre 
bouche. 

— Comme vous voudrez, monsieur.. Quant aux détails, je les sais 
mieux que pas un, car mon frére travaillait avec Johannes au chantier 
de M. Hernsheim. 

— Eh bien, mon ami, entrons dans le jardin de cette brasserie. 
Je vais faire apporter de la biére, et vous me raconterez votre his- 
toire, tandis que nous nous reposerons. 

Voici, dans toute sa naive simplicité, le récit que me fit le menui- 
sier. J'y ai seulement ajouté quelques détails que me donna mon 
maitre d’hétel quand je le questionnai en rentrant, pour éclaircit 


e 


490 JOHANNES KLAUSS. 


deux ou trois circonstances que le menuisier n’avait pu m’expliquer 
bien clairemeant. 

Bieberich est une jolie petite ville jetée sur la rive droite du Rhin, 
4 une demi-lieve tout au plus de Mayence. Les passagers des bateaux & 
vapeur la reconnaissent facilement au chAteau en pierres rouges qui 
se dresse a l’une de ses extrémités et que les ducs de Nassau habitent 
pendant la belle saison. 

Un peu en dehors de la ville, du cété opposé au chateau, demeurait, 
il y a quelques années, un ouvrier nommé Johannes Klauss. Il tra- 
vaillait chez le riche marchand de bois, Ulrich Hernsheim. 

Tous les habitants de Bieberich connaissaient ce digne garcon. 
Entré tout jeune chez M. Hernsheim, i! ne |’ avait jamais quitté. Quoi- 
qu'il ne fat guére plus payé que les autres ouvriers, et qu'il n’edt au- 
cun titre officiel pour les commander, c’était lui qui remplissait 1’ of- 
fice de contre-maitre et dirigeait la construction des piles de bois 
dans le chantier. Il faisait en outre presque tous les recouvrements de 
la maison. 

Tout autre que Johannes aurait facilement obtenu un salaire plus 
élevé; mais le brave ouvrier était trop modeste et trop peu exigeant 
pour qu’on efit |’idée de lui proposer une augmentation qu'il ne son- 
geait pas a demander. 

Certes oui, tout le monde 2 Bieberich connaissait Johannes Klauss. 
Quand il passait le soir dans les rues pour regagner son logis, les 
comméres, établies sur le seuil de leurs portes, lui criaient un amical 
bonsoir. Il leur répondait gaiement sur le méme ton. Plus d’une jeune 
fille de Bieberich se serait volontiers résignée 4 devenir madame Klauss. 
Johannes h’avait pourtant d’autre fortune que ses deux bras et sa 
bonne conduite; mais la franchise, la bienveillance et la probité se 
lisaient sur sa physionomie. 

Ce n’était pas ce qu’on appelle un beau garcon. Il avait l’air un 
peu lourd et sa figure ne brillait ni par la régularité ni par l’intelli- 
gence. En revanche, il était grand, solidement bati et d’une force re- 
marquable. Avec cela, doux, obligeant et timide comme une jeune 
fille... du temps od les jeunes filles étaient timides. 

Si Johannes restait insensible 4 toutes les agaceries, ce n’était pas 
qu’il eit lintention de rester célibataire. Son choix était déja fait. 
Pour se marier, il attendait seulement qu’il edt réuni une somme de 
cing cents florins que les parents de sa future jugeatent nécessaire 
pour monter le ménage et pourvoir aux dépenses de la noce. 

Ce diable de Johannes était si amoureux et si pressé de donner son 
nom a sa jolie fiancée, Louisa Helling, qu'il se fat volontiers marié 
tout de suite, quitte 4 monter le menage plus tard. On disait méme 
que Louisa ne se fat pas trop fait prier pour y consentir. Mais la vieille 


aa 





JOHANNES KLAUSS. 491 


Margarett, la mére de la jeune fille, était loin de se montrer aussi ac- 
commodante. 

Pendant deux ans, Johannes, qui n’était point avare de sa nature 
cependant, vécut avec une économie qui eit fait rougir le juif le plus 
juif de tout Francfort. 

Il est vrai que Louisa était bien jolie et que tout le monde vantait 
son caractére, sa vertu et sa piété. 

De son cété, la jeune fille aimait tendrement Johannes Klauss. Cet 
amour semblait d’autant plus doux au coeur du pauvre gargon, que 
jusque-la sa vie s’était écoulée dans un complet isolement. Son pére 
était mort quelques mois aprés sa naissance. Deux ans plus tard, il 
avait perdu sa mére. 

Un beau jour, les cing cents florins se trouvérent enfin complétés, 
par une gratification inattendue. Johannes les compta plus de dix 

‘fois, les serra précieusement dans une grande bourse que Louisa lui 

avait brodée, et courut chez la mére Helling. Ses pieds ne touchaient 
pas la terre. Il entra comme un fou, jeta Ja bourse sur les genoux de 
la bonne femme, embrassa la vieille Margarett, et pressa sur son 
ceeur Louisa qui riait et pleurait & la fois. Dans sa joie, Klauss aurait 
embrassé jusqu’au chien et au chat de la maison, sices deux animaux, 
effrayés de sa véhémenee, ne s’étaient prudemment réfugiés sous une 
table. 

Une fois le ménage acheté et la noce célébrée, Johannes et Louisa 
n’eurent plus & mettre en commun qué leurs vingt ans, leur amour, 
leur travail et leurs espérances. Dieu bénit ces modestes éléments de 
bonheur. 

Pendant trois ans, le jeune ménage fut aussi heureux qu'on peut 
I’étre ici-bas. Johannes n’aurait pas changé son sort contre celui du 
grand-duc de Nassau. Il fallait le voir déployer ses longues jambes, 
Jorsqu’aé la fin de sa journée de travail il regagnait la petite maison 
blanche a volets verts, od |’attendaient sa femme et son fils, le pett 
Wilhem : il allait comme un cheval de course. En vain l’appelait-on. 
“s a chacun d’un sonrire et d’un signe de téte, et galopait de plus 

elle. 

Lorsque quelqu’un l’arrétait, bon gré mal gré, pour lui parler d’af- 
faires ou seulement pour le faire enrager, le pauvre diable était 4 la 
torture. Il piétinait sur place. Doux et bon comme il |’était, il n’osait 
mi se dégager ni brusquer Jes gens, mais il répondait & tort et @ tra- 
vers. Si son interlocuteur avait le malheur de le lacher seulement 
une seconde, Johannes prénait sa course. Bien leste qui l'eiit rat- 
trappé | Il arrivait chez lui rouge comme une pivoine et le front ruis- 
selant de sueur. Sa femme le grondait alors. Pour se consoler, il em- 
brassait Louisa tout le temps que durait le sermon de la jeune femme. 


~ 


492 JOHANNES KLAUSS. 


C’était peut-étre 4 cause de cela que le sermon durait si longtemps. 
Puis Johannes s’occupait & admirer son héritier. Chez lui, en effet, 
c’était une véritable occupation. Louisa, qui était fort rieuse, plaisan- 
tait souvent son mari a ce sujet; mais, au fond du cceur, elle parta- 
geait complétement I’opinion de Johannes relativement a la supériorité 
du petit Wilhem sur tous les autres enfants de son 4ge. 

C’était vraiment un plaisir de voir les deux époux se rendre le di- 
manche dans quelqu’une de ces brasseries entourées de jardins et 
d’ombrages qu'on rencontre aux environs de toutes les villes alle- 
mandes. Louisa, qui était petite et mignonne, se suspendait tendre- 
ment au bras de son mari. De |'autre bras, Johannes cide tiérement 
le petit Wilhem, qui souriait aux passants. 

Lorsque par hasard quelqu’un disait en croisant le jeune couple : 
Quel jolt enfant! Johannes regardait Louisa d'un air de triomphe. 
I} avait des envies folles d’aller serrer les mains de |’honnéte pas- 
sant qui se montrait si bon appréciateur. 

— Eh bien! te voila satisfait ? lui disait Louisa en riant. 

— Tiens, sans doute!... et toi?... 

— Moi aussi, répondait-elle en se haussant sur la pointe des pieds ' 
pour embrasser I’enfant qui se jetait & son cou sans quitter les bras de 
son pere. 

Quand elle voulait taquiner son mari, elle Jui disait que tous les 
parents trouyaient leurs enfants charmants, fussent-ils laids comme 
des chenilles. Johannes ‘prenait la chose au sérieux. Quoiqu’il ne fat 
pas bavard de sa nature, il pérorait alors comme un avocat, et se 
mettait & détailler toutes les perfections de son fils avec une anima- © 
tion incroyable. Quand il était bien lancé, Louisa l’interrompait par 
un éclat de rire; puis elle lui sautait au cou et se moquait de lui; 
alors le brave garcon riait de tout son coeur el bénissait Dieu de lui 
avoir donné une petite femme si gentille et si gaie. 

Mais le bonheur n’est pas de longue durée. 

Un jour, Louisa tomba malade. A peine rétablie, elle voulut se re- 
mettre 4 travailler comme d’habitude; elle eut une rechute; quinze 
jours aprés, on la portait en terre. 

On crut que Johannes deviendrait fou. 

Lorsqu’en revenant du cimetiére il entra dans la petite maison 
dont la présence de Louisa avait fait pour lui un paradis, lorsqu’ll 
sentit toute la profondeur du vide que la mort de sa pauvre femme 
laissait dans son cceur et dans sa vie, il eut un accés de désespoir qui 
effraya ses amis. Il repoussa leurs consolations et voulut rester seul. 
Il s'assit sur la chaise de Louisa, prés de la fenétre ot la jeune femme 
se mettait d’habitude pour travailler. Le lendemain, comme il refu- 
sait d'ouvrir, ses voisins, effrayés pour lui, allérent chercher sa belle- 


JOHANNES KLAUSS. 493 


mére qui demeurait auprés de Castel, & une demi-lieue environ de 
Bieberich. 

On trouva Johannes dans la méme position ow il était resté la 
veille au soir. Depuis plus de vingt-quatre heures, il n’avait ni bu ni 
mangé. La belle-mére qui avait emmené 4 Castel le petit garcon, 
alors agé de deux ans, le mit silencieusement dans les bras du 
pauvre ouvrier. 

— Jl faut vivre pour ton fils et travailler pour le nourrir, dit-elle 
simplement & Johannes. 

Le lendemain, Klauss retourna au chantier; mais ce n’était plus le 
méme homme. Il travaillait machinalement... Son corps seul ¢tait & 
la besogne. Il avait laissé le reste au cimetiére de Louisa. A la longue 
cependant, il reprit, en apparence, son train de vie ordinaire, mais il 
ne retrouva jamais ni sa gaieté ni son gros rire si communicatif et si 
franc. 

Il aurait bien voulu que sa belle-mére vint demeurer avec lui pour 
élever Wilhem; malheureusement cela ne se pouvait pas. Margarett 
était vieille et cassée ; puis elle avait & soigner un autre enfant qui 
occupait tout son temps : c’était son mari, pauvre vieillard infirme 
auquel les années avaient enlevé la raison, et qui ne souffrait autour 
de lui ni enfant mi étrangers. 

Heureusement pour Johannes, une voisine qui avait soigné Louisa 
pendant les derniers jours de la maladie de la j jeune femme, prit pitié 
de Johannes et de son fils. 

Cette voisine était veuve, sans enfants, et demeurait porte 4 porte: 
avec Klauss. Sans que rien edit été convenu entre elle et l’ouvrier, 
Martha Richter continua, comme du temps de la maladie de Louisa, & 
venir chaque jour préparer le repas de Johannes et soigner l'enfant. 
Pendant les absences de !’ouvrier, elle emportait Wilhem chez elle, 
et veillait sur lui comme |’edt fait une mére. 

Deux ou trois fois, elle ne put ou ne voulut pas venir. Alors Johan- 
nes mangeait son pain tout sec et restait & garder son enfant au lieu 
de se rendre au chantier. Lorsque Martha arrivait le lendemain, i! 
l'accueillait comme dhabitude avec la bonté triste et distraite qui 
faisait désormais le fond de son caractére. I! ne lui parlait méme pas 
de l’'embarras dans lequel il s’était trouvé par suite de son absence. 

I] aurait bien voulu faire un arrangement avec la voisine, et obte- 
ir que, moyennant une petite redevance, elle consentit a se charger 
réguhiérement de ce qu’elle faisait chaque jour par complaisance. A 
diverses reprises, il avait essayé d’attaquer cette corde. Chaque fois, 
Martha s'était fachée. Elle avait méme cessé de venir pendant plu- 
siewrs jours; aussi Johannes s’était-il bien gardé désormais d'aborder 
cette question. 


é; 


494 JOHANNES KLAUSS. 


Martha Richter, veuve d’un forgeron de Bieberieh, jouissait d’une 
petite fortune de trois & quatre mille florins que lui avait laissés 
son mari. C’était une fine commére, alerte et décidée. 

Durant la maladie de Louisa, elle avait été mieux que personne 4 
méme d'apprécier toutes les bonnes quatités du digne Johannes. 
Quoique plus 4gée que lui de quelques années, elle s’était mis en téte 
de l’épouser. Elle n’eut garde de parler de son projet. Elle savait bien 
qu’on se serait moqué d’elle; mais elle poursuivit son idée avec la 
lenteur, la patience et l’Apreté d'une paysanne. Au bout d’un an, elle 
commenca a laisser entrevoir a Johannes, qu’elle serait disposée 3 
partager sa petite fortune avec quelque honnéte garcon. Klauss ap- 
prouva de la téte ce que lui disait la veuve, mais ce fut tout. L’idée 
qu'on le supposat capable de se remarier ne s’était méme pas pré- 
sentée & son esprit. Martha revint plusieurs fois 4 la charge ; mais le 
résultat fut toujours le méme. Sans se décourager, la veuve s’occupa 
de mettre dans ses intéréts les amis de Johannes, et méme la belle- 
mére de Klauss. Celle-ci voyait en effet, dans ce mariage, une petite 
fortune presque assurée pour son petit-fils. 

Lorsque l’entourage de Klauss fut bien préparé, Martha résolut de 
frapper les grands coups. 

Un jour, elle arriva chez Johannes, tout en pleurs. Pressée de 
questions par l’ouvrier, elle lui raconta avec force sanglots que 
les mauvaises langues du quartier commengaient & jaser sur leur 
compte & tous deux. Elle passait maintenant pour la maitresse de 
Johannes. Elle était perdue de réputation... Tout cela, pour n’avoir 
écoulé que son bon cceur en rendant service & des voisins dans la 
peine, et en venant soigner un pauvre orphelin. La conclusion de ces 
jérémiades fut que Martha ne pourrait plus désormais diriger la 
maison de Klauss ni s’occuper du petit Wilhem. Le pauvre Johannes 
resta atterré. Il voulait rosser les mauvaises langues, porter plainte au 
magistrat, etc. Bref, il proposait tous les moyens possibles d’ac- 
commodement, excepté le mariage. Naturellement alors Martha re- 
poussait tout, se lamentait de plus belle et maintenait sa résolt- 
tion. 

Nous ne dirons pas toutes le perplexités par lesquelles passa 1'n- 
fortuné Johannes. L’unique sujet de ses préoccupations, c était 
Wilhem. 

Dans la journée, quelques amis vinrent le voir. ll lear fit part de 
son embarras.Tous le poussérent vivement 4 ce mariage. Ils le lw 
présentérent comme un devoir envers son fils. Sa belle-meére, la 
vieille Margarett arriva aussi le lendemain, sous prétexte de voir le 
petit Wilhem. Elle fut plus pressante encore que les amis de Johannes 
et lui fit un crime de son hésitation. 





JOHANNES KLAUSS. 495 


Klauss était une de ces bonnes et honnétes natures qui se défient 
toujours d’elles-mémes, et cédent d’autant plus volontiers aux conseils 
de leurs amis, qu’il s’agit d’un sacrifice & accomplir. 

Deux mois plus tard, Martha triomphante sappelait madame 
Klauss. 

On dit que, le jour des noces, le nouveau marié avait l’air si triste 
dans |’église, qu’il semblait assister plutét 4 un enterrement qu’a un 
mariage. De cruels et doux souvenirs gonflaient son coeur, et de 
grosses larmes roulaient 4 chaque instant dans ses yeux. Au sortir de 
Péglise, Martha humiliée le lui reprocha avec un peu Paigreur. I 
s’excusa timidement. 

- Entre deux caractéres comme celui de Johannes et sai de Martha, 
il n’était pas difficile de prévoir quel 'serait le véritable chef du mé- 
nage. Indifférent 4 tout ce qui se passait chez lui, excepté a ce qui 
concernait le petit Wilhem, Johannes laissa sa femme diriger et 
commander en maitresse absolue. Il lui obdissait comme un enfant. 

Pour ceux qui ne connaissaient pas Johannes et ignoraient la pro- 
fonde douleur cachée sous cette apparente indifférence, c’était un 
spectacle amusant de vow cetle petite femme & la voix criarde 
gronder comme un bambin cet homme grand et fort... et cela, pour 
des bagatelles, pour une tache & son gilet ou pour un bouton de moins 
a sa veste. 

Comme la plupart des étres faibles, Martha usait sans ménagement 
de son pouvoir. Elle n’était pas méchante au fond; mais, tout en 
aimant sincérement son mari, elle Je tourmentait du matin au soir. 
Tout autre que Johannes se fat révolté : lui, se soumettait sans mur- 
murer, bien convaincu que tous les torts devaient étre de son cété. 

Sur un seul point, Martha vit échouer son pouvoir : malheureuse- 
ment, c’était le point qui lui tenait le plus au coeur. 

Quoique Johannes lui edt franchement avoué au moment de leur 
mariage qu'il n’aimerait jamais personne comme il avait aimé la 
pauvre Louisa, elle avait conservé l’espoir de remplacer la défunte 
dans le coeur comme dans la maison de Klauss. A la fin cependant et 
malgré les illusions sl puissantes de l'amour-propre, il lui fallut s’a- 
vouer qu'elle n’y parviendrait j jamais. 

Cette déception, toujours sensible au cceur d’une femme, contribua 
peut-étre un peu & rendre Martha plus exigeante et plus acariatre. La 
soumission absolue de Johannes 4 tous ses caprices, la reconnaissance 
profonde et l’amitié sincére qu'il lui témoignait, tout cela ne suflisait 
pas 4 Martha. Ainsi que bien des femmes, elle eit été aux genoux 
d’un homme qui, tout en lui donnant de justes sujets de plaintes, 
aurait eu besoin de se les faire pardonner par quelques cajoleries ou 
quelques tendres paroles. Lorsqu'une femme du caractére de Martha 


496 JOHANNES KLAUSS. 


s'est mis en téte d’obtenir l’amour d'un homme, elle préférerait encore 
sa haine & son amitié, qu'elle regarde comme de I'indifférence. Il 
faut avant tout qu'il s‘occupe d’elle, fat-ce pour la battre. 


Le petit Wilhem ressentait un peu le contre-coup de tout cela. 
Martha lui portait cependant cette affection quasi maternelle qu’une 
femme éprouve presque toujours pour l’enfant qu'elle a élevé. Si 
Johannes avait moins follement adoré son fils, Martha edt été la pre- 
miére & gater le petit garcon. Elle s'impatientait souvent contre |’en- 
fant, le grondait 4 tort et & travers, et faisait un monstre de ses moin- 
dres fautes, par cela seul que Johannes s'évertuait a justifier son fils, 
lors méme que Wilhem était tout & fait dans son tort. Si Johannes, au 
contraire, avait montré un peu de sévérité, Martha, cédant a sa réelle 
affection pour l’enfant, aurait bravement bataillé pour empécher qu'on 
ne le grondat. 


Au fond de tout cela, peut-étre y avait-il aussi un peu de jalousie. 
Martha sentait bien qu’en Wilhem Johannes aimait non-seulement 
son fils, mais le tils et l'image de Louisa. 


Klauss ne vivait désormais que pour cet enfant: c’était son idole, 
sa seule pensée. Depuis la mort de Louisa, l’ouvrier ne se préoccupait 
plus de sa propre toilette. Si Martha n’y avait mis bon ordre, il serait 
sorti le dimanche avec sa casquette de travail et ses habits troués. 
Mais, pour Wilhem, il ne trouvait rien d’assez beau. Cela faisait l'objet 
de maintes discussions entre sa femme et lui. Martha était un peu 
avare; puis il faut bien avouer que Johannes s’y prenait maladroite- 
ment. Au lieu d’exprimer franchement son désir, le pauvre pére n’0- 
sait présenter 4 sa femme les demandes qu'il avait & faire pour 
Wilbem qu’avec des détours incroyables. 

Le digne Johannes n’avait su de sa vie ni mentir ni dissimuler. Des 
les premiers mots, Martha devinait son projet. Elle s’impatientatt 
alors des ruses du pauvre pére et faisait de l’opposition. Jobannes 
pliait comme toujours, mais il revenait bientét a la charge, apres 
s’étre creusé la cervelle pour trouver quelque moyen de présenter la 
question sous un nouveau jour. 

Dans bien des ménages, on voit de pauvres méres déployer des 
trésors d’imagination pour justifier auprés d’un pére, avare ou mé- 
content, les folies ou les exigences de quelque enfant prodigue. Dans 
la maison de Klauss, les réles étaient intervertis. Johannes était la 
mére indulgente, Martha le pére grondeur. 

Notez bien cependant qu’avec tout cela Martha gatait l'enfant 
presque autant que son mari. Elle se faisait prier pendant huit jours 
pour acheter 4 Wilhem des objets indispensables de dix kreutzers (sept 
4 huit sous); puis, un autre jour, 2 brale pourpoint, elle achetaita 








JOHANNES KLAUSS. 497 


enfant pour deux ou trois florins de bagatelles dont il n’avait que 
faire. 

Quoique Martha mit parfois la patience de son mari 2 de rudes 
épreuves, Johanues ne s’était jamais emporté sériensement contre 
elle qu’une seule fois. Il s’agissait naturellement de Wilhem. Dans un 
mouvement d impatience, Martha avait poussé un peu rudement le petit 
garcon qui refusait de lui obéir. Wilhem tomba sur le coin d’une 
table et s'écorcha la figure. Comme |’enfant saignait beaucoup, Klauss 
se figura qu'il s’était griévement blessé. Il s’élanca vers lui; et, dans 
un mouvement de colére, 1] leva Ja main sur sa femme. 

— Sur votre vie, Martha, s’écria-t-il, ne frappez jamais cet en- 
fant! 

Quoiqu’il se fat arrété au geste, il avait dit cela avec un tel accent 
de colére et de menace, que Martha en resta toute saisie et se mit & 
pleurer. 

Malheureusement, il arriva un accident qui courba plus que jamais 
je pauvre Klauss sous le joug de sa femme. En revenant un soir de 
Manheim, il se laissa voler un sac contenant 800 florins qu'il avait 
touchés le matin méme pour le compte de Martha. Dans son désespoir, 
le pauvre ouvrier se serait jeté 4 l’eau s'il n’avait été retenu par la 
peusée de son fils. 

Il resta plus de deux heures 4 réder autour de sa maison avant 
d’oser y rentrer. Jamais voleur, & son début, comparaissant pour la 
premiére fois devant un juge d'instruction, n’eut lair plus abattu, 
plus honteux, plus effrayé que ne I’était Johannes, lorsqu’ i lui 
fallut raconter 4 Martha le malheur qui venait de lui arriver. Il en 
eut la fiévre pendant huit jours. Il avait l'air si désespéré, que Martha 
en eut pitié et ne gronda pas beaucoup; mais ses gémissements et ses 
lamentations étaient pour Klauss des reproches aussi douloureux que 
les plus cruelles injures. Dieu sait d'ailleurs combien de fois ces mal- 
heureux 800 florins servirent de massue pour écraser le pauvre 
Johannes! Ii ne pouvait jamais proposer la moindre dépense pour son 
fils sans que Martha ne s "écriat : 

— Ah! si je n’avais pas perdu ces 800 florins, j’aurais pu, etc. 

Alors Johannes rougissait et baissait la téte. 

Un dimanche matin, dans les premiers jours du mois de juillet, 
Klauss, en manches de chemise et accoudé sur la table, déjeunait 
avec de la bidre et du fromage. Il se disposait & partirpour Wiesba- 
den. La veille au soir, son patron l’avait chargé d’aller y toucher le 
montant d’une facture de 400 florins, due par le menuisier qui travail- 
lait au Kursaal ou Casino. 

A cété de lui, Martha, debout devant une armoire, préparait les véte- 
ments du dimanche de Johannes. Le reste de la semaine elle les tenait 


498 JOHANNES KLAUSS. 


sous clef, et cela, non saris motif. Un certain jour que Johannes avait 
vainement bataillé afin d’obtenir une veste neuve pour Wilhem, Klauss, 
repoussé avec perte, avait secrétement donné au tailleur sa propre 
redingote, une redingote toute neuve, en beau drap bleu. Le taillear 
en avait tiré un costume complet pour Wilhem. Je laisse a deviner les 
reproch es qu’avait recus le pauvre pére. Il s’en était consolé en admi- 
rant la bonne mine qu’avait le petit Wilhem dans son nouveau cos- 
tume, et il avait bravement continué & porter son vieil habit. 

Tandis que Martha brossait & tour de bras les vétements qu’allait 
mettre son mari, ce dernier s’apercut que Wilhem pleurait silencieu- 
sement dans un coin. 

— Qu'as-tu donc, Wilhem? hui demanda-t-il. 

— Rien, rien, se hata de répondre Martha. Déjeune donc tranquil- 
lement. 

— Alors pourquoi pleure-t-il? demanda Johannes, voyant que |’en- 
fant éclatait en sanglots. 

— Parce que monsieur est an petit volontaire, fit Martha avec 
impatience, un petit vaurien qui mériterait d’étre fouelté... parce 
qu’il veut... Mais mange donc, toi... mange donc! Tu es 1a le nez en 
l’air & me regarder, et puis tu vas arriver trop tard au chemin de fer. 

— Mais non, mais non... dis done ce qu’il veut. 

— Commence d’abord par te rasseoir. 

Johannes se hata d’obéir. 

— Eh bien! reprit-il, dés qu’1l fut assis. 

— Eh bien! dit-elle en le contrefaisant... mais mange donc, mange 
donc, au lieu de rester la les bras balants 4 me regarder... Dés qu'il 
s’agit de ce vaurien, tu perds la téte. 

Johannes prit un morceau de fromage et se mit doucement & map- 
ger; mais ses yeux ne quittérent pas la physionomie de sa femme. 

— Eh bien? dit-il encore. 

— Eh bien, répondit entin Martha, ce petit dréle ne s’est-il pas 
fourré dans la téte d’avoir une paire de bottes!... 4 son Age et dans 
notre position, je te demande un peu ! 

— Friedrich, le fils du charron, et Frantz Gothold, le fils du bar- 
bier, en ont bien tous les deux, s’écria Wilhem de son coin. 

Doué d'une charmante figure et d’une précoce intelligence, cet 
enfant était malheureusement d'une constitution faible et déhcate. La 
moindre chose le rendait malade. Cela contribuait 4 le rendre exi- 
geant et volontaire. }] abusait un peu de l'aveugle tendresse de son 
pére. 

— Ecoute donc, Martha, dit tout bas le bon Johanues, si le petit du 
charron a des bottes... 

— Ta, ta, ta, fit-elle, le charron est riche, ui. 





JOHANNES KLAUSS. 499 


— Qui, mais le barbier... 

— J.e barbier, le barbier... si le barbier a envie de se mettre sur la 
paille, nous ne sommes pas forcés de l'imiter. 

— D’abord mes souliers sont trop étroits et me font mal aux pieds, 
repnit l’enfant en pleurant. 

— Entends-tu, Martha, dit Johannes tout attendri, ses souliers lui 
font mal aux pieds. 

— Mais non, mais non ! répondit-elle en haussant les épaules : Com- 
ment peux-tu croire de pareilles sornettes ? 

— Cependant, Martha... 

— Il n'y a pas de cependant qui tienne. Veux-tu donc nous réduire 
% la mendicité, afin de satisfaire les caprices de ce mauvais petit sujet? 
Tiens, voila la clef de mon armoire alors... Prends tout, jette tout par 
la fenétre!... nous faisons de si bonnes affaires, n’est-ce pas?... Au 
surplus, quand on a perdu huit cents florins de gaieté de cceur, 
qu’est-ce que cela fait d’en dépenser une centaine de plus!... Ah! 
malheureuse que je suis!.,. Pourquoi ai-je mis le pied dans cette 
maudite maison? 

Elle commenca 4 pleurer. 

— Voyons, ma bonne Martha, je t’assure... 

— Laisse-moi, laisse-mol... voila la clef, te dis-je... vends tout, 
vends les meubles, vends la maison pour acheter des toilettes de prince 
& ton fils!... Faut-il que je te donne aussi mes bijoux et mes robes 
pour les vendre a son profit? Mon Dieu! mon Dieu! que je suis done 
malheureuse |! 

Et Martha se remit & sangloter de la meilleure foi du monde tandis 
que Wilbem pteurait a l'autre bout de la chambre. 

Le pauvre Johannes en perdait ta téte. Il courait de !’un 4 l’autre et 
faisait de son mieux pour les calmer. Ainsi qu’ il arrive toujours en pa- 
reil cas, plus il se donnait de mal, moins i) réussissait. Il parvint 
eependant a apaiser Wilhem en lui promettant de l’emmener a Wies- 
baden. De guerre lasse, Martha se calma aussi et vint s’asseoir & cété 
de son mari. Le pauvre homme suait & grosses gouttes et s’essuyait 
le front, plus fatigué de cette petite scéne qu’il ne ledt été de six 
heures de travail au chantier. 

La tréve ne fut pas de longue durée. Dés que Johannes parla de 
son intention d’emmener Wilhem & Wiesbaden , |’orage recom- 
menca. 

— C’est cela, s’écria Martha, tu vas emmener ce petit vaurien pour 
le récompenser sans doute de son tapage de ce matin. Jolie maniére 
de l’élever! Et moi je resterai & garder la maison comme une ser- 
vante. 

— Viens avec nops, répondit Johannes. 


500 JOHANNES KLAUSS. 

— Pour payer une place de plus et augmenter encore les dépenses, 
reprit-elle du méme ton... Non, je n irai pas... Et qui payera la place 
de Wilhem, s’il vous plait? 

— Il payera avec sa petite bourse, dit Johannes d’un ton conciliant, 
avec l’argent que sa grand’mére lui a donné !’autre jour. 

— Qui, sa grand’mére, reprit-elle en haussant les épaules, sa 
grand’mére ou d'autres qui n’osent pas l’avouer? Me prends-tu 
donc pour une imbécile avec tes sottes histoires ? D’ailleurs, parles-en 
de cet argent!... un florin et-demi!... On va loin avee cela!... To lui 
donnes de jolies habitudes de dépense & cet enfant... Enfin. 
aprés tout, c’est votre affaire & tous deux... Comme on fait un lit on 
se couche.., Il ne le saura que trop tét... et moi aussi malheu- 
reusement. 

Tout en se lamentant ainsi, Martha déshabillait |’enfant, le nettoyait 
et faisait sa toilette avec un singulier mélange de soins et d’impa- 
tience, d’affection et de brusquerie. Elle lissa les jolis cheveux blonds 
de Wilhem, lui noua coquettement sa petite cravate bleue, et finit par 
Vembrasser, en le grondant de ce qu'il ne tenait pas la téte droite. 
Quant au petit garcon, i} souriait en dessous avec cette expression de 
satisfaction sournoise, particuliére aux enfants gatés dont |’obstination 
vient de remporter une victoire. | 

Les deux coudes appuyés sur la table, Johannes admirait silencieu- 
sement son fils. 

— Allons, dépéche-toi, lui dit Martha, tu vas manquer le convoi. 

Il acheva de s‘habiller, embrassa sa femme et se mit en route avec 
Wilhem. 

Pendant les huit & dix minutes que dura le trajet de Bieberich 2 
Wiesbaden, Klauss fut le plus heureux des hommes. Tenant debout 
- sur ses genoux Wilhem qui regardait par la portiére, il jouissait de la 
joie de lenfant, et s émerveillait de ses exclamations et de ses 
reparties. 

Le pére et le fils se rendirent & pied de la station du chemin de fer 
4 la maison de conversation ou Casino. Il faisait une chaleur étouf- 
fante. Néanmoins Wilhem marchait gaillardement sur les talons de 
son pére. Il avait un petit air-si décidé, si gentil, que plusieurs per- 
sonnes se retournérent en souriant pour le regarder. Le cceur de 
Johannes s’épanouissait en entendant les éloges qu’on donnait 3 
son fils. 

Il commenca par se rendre chez le menuisier débiteur de son pa- : 
tron, et toucha les quatre cents florins. Johannes, qui était [homme du 
monde le plus obligeant, avait 4 diverses reprises renda plusieurs 
petits services & cet ouvrier, l'une des bonnes pratiques de M. He- 
rnsheim. Le menuisier protita de Voccasion pour donner a Johan- 





e 
JOHANNES KLAUSS. " 564 


nes une gratification de deux florins et lui fit boire une ou deux bou- 
teilles de vin. 

Le départ da convoi pour Bieberich et Mayence n’ayant lieu qu’a 
cing heures quarante-cing minutes, Johannes profita du temps qui 
lui restait pour faire une promenade dans le parc avec son fils. La nou- 
veauté des objets qu’il avait sous les yeux amusa |’enfant et l’empé- 
cha d’abord de sentir Ia fatigue qu’il commencait a éprouver. Bientét | 
cependant, cette fatigue prit le dessus. Ainsi qu’il arrive presque tou- 
jours aux enfants en pareil cas, Wilhem refusa d’avouer qu’il était 
fatigué, mais il devint maussade et grognon. Il trainait les pieds et se 
plaignait & tout propos. Son idée de bottes ne tarda pas & lui revenir 
en téte. Faute de meilleur prétexte, il recommenca ses lamentations 
a ce sujet: « Mon soulier me fait mal! » répétait-il & chaque mi- 
nute. 

— Veux-tu que je te porte? répondait le pauvre pére tout désolé. 

— Non, je ne veux pas... Je veux marcher... mais mon soulier me 
fait mal... Je veax des bottes comme Friedrich et Frantz. 

Dans|’espoir de calmer !’enfant, Johannes le ramena devant le Casino. 
Une foule de baigneurs et de baigneuses, assis sur des bancs, entre la 
piéce d’eau et le salon, écoutaient la musique qui venait de commen- 
cer. Pour que Wilhem pit se reposer, Johannes demanda une bouteille 
de biére, et s’assit & une petite table placée tout prés de la fenétre de 
la salle de jeu. Au bout de cing minutes, Wilhem, brisé de fatigue et 
de sommeil, recommenga ses jérémiades. Johannes s’agenouilla de- 
vant le petit démon, lui éta les malheureux souliers, y passa les mains 
et les visita en tout sens. En moins d'une demi-heure, il déchaussa et 
rechaussa son fils plus de dix fois. Rien n’y fit. Wilhem lui démontra, 
clair comme le jour, qu'une paire de bottes pouvait seule le guérir. 

— Mais, mon ami, lui dit enfin le pauvre pére, c’est aujourd’hui 
dimanche,.les boutiques de cordonnier ne sont pas ouvertes. 

— Si, si! s’écria le petit dréle. La bas, sur la place, avant les co- 
lonnes, moi j'ai vu une boutique qui était ouverte... et il y avait des 
bottes & la fenétre. 

— Elles seront trop grandes pour toi. 

— Non, je te dis ; il y en avait de toute petites. 

Et de pleurer de plus belle en sé tordant sur sa chaise, comme s’il 
avait eu le pied dans un étau. 

A ce moment, trois messieurs sortirent du salon de jeu. Iis cau- 
saient et riaient bruyamment. Lun d’eux faisait sauter dans ses mains 
une poignée de Fréderics d’or et de doubles florins. 

— Combien gagnes-tu? lui demanda un de ses amis. 

— Onze ou douze cents florins au moins, répondit-il. 

— Et tu es parti de combien ? 


502 JOHANNES KLAUSS. 

— D’un florin. 

— Tu as gagné tout cela avec un florin? 

— Ma foi oui... mon dernier, mon cher... Je I’ai mis sur la rouge, 
qui a passé huit fois. Puis | j'ai continué. Allons au restaurant, je vous 
invite & diner, et nous boirons du champagne glacé. En Allemagne, ou 
on a d’excellents vins naturels du Rhin, on leur préfére de détesta- 
bles contrefacons de Champagne. 


Il s’éloigna en faisant résonner |’or qui gonflait ses poches. Johannes 
suivit des yeux le fortuné joueur en enviant, ou plutét en admirant 
son bonheur, car l’envie était un sentiment inconnu au cceur du brave 
ouvrier. 

Pendant ce temps, Wilhem, grimpé sur une chaise, regardait dans 
la salle de jeu. Il appela son pére pour jouir du spectacle. II y avait trop 
de monde réuni autour de la table pour que !’enfant put bien voir ce 
qui se passait sur le tapis vert. De temps en temps seulement, lors- 
qu'un joueur quittait sa place, Wilhem apercevait un coin de la table 
couvert d’or et d’argent, et quelquefois un disque brillant qui tournatt 
entre six individus armés de petits rateaux. 

— Je veux aller voir dans le salon! s’écria Wilhem, 

Klauss n’avait jamais d’autre volonté que celle de son fils. Il suivit 
l'enfant. Oublieux de son prétendu mal de pied, Wilhem traversa en 
courant le grand salon et entra dans la salle de jeu. Son pere le 
prit dans ses bras pour qu'il pat voir par-dessus les joueurs. Johannes 
ne comprit pas grand’ chose aux péripéties de la roulette, le tableau 
qu'il avait sous les yeux l’intéressait vivement. Le tintement de lor, le 
froissement des billets de banque, l'indifférence apparente avec laquelle 
certains joueurs perdaient des sommes énormes, ou amassaient devant 
eux des monceaux dor, la fébrile agitation de quelques autres, |'im- 
passibilité des croupiers et leurs monotones refrains, tout cela finit pat 
étourdir, par griser le pauvre Johannes et par lui donner une sorte de 
vertige. Chaque jour, on en voit de plus forts que lui succomber 4 
pareille épreuve. 

Il remarqua plusieurs joueurs qui arrivaient & gagner quarante i 
cinquante florins, et méme davantage, en débutant par un seul flonn. 
Cela le fit songer aux deux florins qu’il venait de recevoir. Sa femme 
ignorait l’existence de cet argent, et ne lui en demanderait pas comple. 
Avec ces deux florins, avec un. seul peut-étre, il pouvait gagner de 
quoi acheter ces malheureuses bottes que son fils désirait si vivement. 
Il suftisait pour cela de trois coups heureux. 

Des que cette idée fut entrée dans la téte du pauvre ouvrier, elle 
n’en sortit plus. Bientét il ne fut arrété que par la timidité qui lempeé- 
chait d’avancer le bras pour déposer sa mise sur le tapis. Il lui sea- 








JOHANNES KLAUSS. 503 


blait que tout le monde avait Jes yeux sur lui. Vingt fois, il mit la main 
4 sa poche, en retira le florin, et I’y laissa retomber. 

— Voulez-vous que je passe votre argent? dit 4 Johannes un vieux 
monsieur, assis devant lui, qui avait une de ces honnes et honnétes 
figures, comme on en rencontre si souvent en Allemagne. 

Klauss rougit jusqu’au blanc des yeux et donna son florin au vieux 
monsieur. | 

— Ou faut-il le placer? demanda ce dernier. 

— La, dit Johannes, en désignant d’une main tremblante la case de 
impair, qui se trouvait la plus prés de lui. 

Ce fut le n° 17 qui sortit. Johannes avait gagné. Il retira son ar- 
gent. Encouragé par ce premier succés, il risqua encore un florin, et 
gagna une seconde fois. 

— Si je laissais ces deux florins, pensa-t-il, et si je gagnais, cela 
m’en ferait quatre. Avec cela et les deux qui me restent, j’aurais pres- 
que de quoi acheter les bottes de mon pauvre petit Wilhem. 

— Laissez-vous? lui demanda le vieux monsieur avec cette politesse 
bienveillante qu’on ne trouve plus que chez les vieillards. 

— Oui... non... oui... murmura le pauvre Johannes tout indécis. 

— Rien ne va plus, dit 4 ce mement un des croupiers, dont fa voix 
monotone trancha forcément la question. 

On amena le n° 30. Johannes avait perdu. I] passa la main sur son 
front baigné de sueur, et risqua l’un des deux florins qui lui res- 
taient. Il gagna encore, laissa tout et reperdit. Pendant sept ou huit 
minates, il joua ainsi sur ces deux malheureux florins. Plusieurs fois, il 
se vit 4 la téte de quatre florins; mais, par une sorte de fatalité, il ne put 
jamais dépasser ce chiffre. Ces alternatives furent un malheur pour 
Johannes; il edt mieux valu cent fois qu’il edt tout perdu dés les pre- 
miers coups : l’enivrement, la fiévre terrible du jeu, n’auraient pas 
eu le temps de s’emparer de lui. Au bout d’un quart d’heure, le pauvre 
ouvrier avait complétement perdu la téte. Le sang bourdonnait & ses 
oreilles, rougissait ses yeux et gonflait les veines de son front. 

Comme un homme emporté dans un tourbillon et déja complétement 
étourdi, Klauss était maintenant entrainé par une impulsion qu’il ne 
sentait plus. Par malheur pour lui, i! avait disséminé dans ses poches 
l’argent qu'il venait de toucher pour son patron. A un moment donné, 
alors qu’il croyait encore jouer sur son gain, 11 perdait déja neuf ou dix 
florins. Lorsqu’i! se rendit compte de son action, le mal était fait. Il 
avait déja vidé & demi la poche de son gilet, dans laquelle 11 avait mis 
une centame de florins. Une sueur froide couvrit le corps du mal- 
heureux ouvrier; 1] devint pale comme un mort. Que faire? que de- 
venir ? 

— Une chance heureuse peut encore tout réparer, se dit-il. 





~ 


504 JOHANNES KLAUSS. 


Il perdit complétement Ia téte et continua a jouer. Sa figure se dé- 
composait de plus en plus: il faisait mal & voir. I] se mordait les lé- 
vres 2 en faire jaillir le sang; son ceil, démesurément ouvert, suivait 
d’un air égaré chaque tour de la bille d'ivoire qui indique Je numéro 
gagnant. De temps en temps, comme pour se donner du courage, il 
embrassait |’enfant endormi dans ses bras. Une fois, au moment ou 
se décidait un coup important, il serra involontairement, avec tant de 
force, les mains du pauvre enfant, que Wilhem poussa un cri. Quel- 
ques joueurs se retournérent en grommelant. ll n'y a rien au monde 
de plus intolérant, de plus iraseible qu’un joueur. 

L’enfant s’était déja rendormi. Johannes le porta sur ‘un canapé et 
revint a la table de jeu. 

Au bout de deux heures, il s’apercut qu’il ne lui restait plus qu'un 


‘florin. Il crut s’étre trompé; il fouilla précipitamment dans toutes ses 


poches; il n’y trouva qu’un demi-florin et quelques kreutzers. Ce mal- 
heureux florin, son dernier espoir de salut, prolongea encote son ago- 
nie de plus d'un quart d’heure. Enfin il fut emporté comme le reste 
par le fatal rateau des croupiers. 

Johannes resta immobile, }’ceil toujours fixé sur la table de jeu. !I 
était comme pétrifié. Aucune idée ne se formait dans son cerveau. 
Un cercle de fer semblait étreindre son front. Personne ne faisait, da 
reste, attention 4 lui. 

A ce moment, Wilhem se réveilla: il se frotta les yeux, regarda au- 
tour de lui, et se glissa auprés de son pére. 

—— Gagnes-tu, papa? lui demanda-t-il. 

Rappelé 4 lui-méme par cette voix enfantine, le pauvre homme prit 
le petit garcon et le serra contre sa poitrine en levant les yeux au ciel 
avec une expression impossible & décrire. 

— Pauvre enfant! murmura-t-il d’une voix étouffée. 

— Silence, donc! criérent quelques joueurs; on ne doit pas laisser 
entrer d’enfants ici. 

Johannes prit son fils dans ses bras et s’éloigna. Il se trouva dans la 
rue sans savoir comment il étail sorti. Machinalement, il se dirigea 
vers la station du chemin de fer. Par bonheur, il avait pris des billets 
d’aller et de retour; 11 monta dans un waggon de troisiéme classe et 
prit sur ses genoux Wilhem, qui s‘était rendormi; puis, appuyant sa 
téte contre la portiére, il tacha de rassembler ses idées. 

Au bout de quelques minutes, il releva brusquement la téte en fai- 
sant le geste d’un homme qui vient de prendre un parti désespéré. 
Au lieu de descendre a l’embranchement de Bieberich , il continua 
jusqu’a Castel. C’était la que demeurait la vieille Margarett Helling, la 
mére de la pauvre Louisa. 





JOHANNES KLAUSS. 50 


La bonne femme resta toute surprise en voyant arriver son gendre 
et son petit-fils. 

Elle fut frappée de |’altération des traits de Johannes. 

— Est-ce que tu es malade ? lui demanda-t-elle. 

— Moi?... non. 

— Qu’as-tu done, alors? 

— Rien... mére... rien du tout. 

— Tu as la figure toute décomposée. 

— C’est la fatigue, la chaleur. J’ai beaucoup couru 4 Wiesbaden, 
voyez-vous; le petit aussi est fatigué; il faudrdit le coucher un peu. Je 
vais revenir le prendre tout 4 l’heure. 

— Ou vas-tu ? 

— Mon patron m’a donné une commission pour le chef d’un de ces 
trains de bois qui sont amarrés a cété du pont. Ayez bien soin de |’en- 
fant jusqu’a mon retour, mére. 

— Sois tranquille, va, mon gargon, répondit la vieille femme. 
Pauvre chérubin! continua-t-elle en installant Wilhem sur son lit, est- 
i) joli!... 1] dort de tout son cceur, le pauvre petit ange... Comme il 
ressemble 4 sa mére, mon Dieu! 

File se mit @ pleurer. Johannes, que les sanglots étouffaient depuis 
longtemps, ne put se conlenir davantage. I! se laissa tomber sur une 
chaise, appuya son front contre la muraille et sanglota comme un 
enfant. De grosses larmes ruisselaient entre ses doigts. Margarett crat 
que cette profonde douleur était causée par le souvenir de la mort de 
Louisa. 

— Ah! tu l’aimais bien, mon pauvre garcon! dit-elle; mais le bon 
Dieu vous a trouvés trop heureux pour ce monde... Tu la reverras 
la-haut, Johannes. Pour moi, Dieu merci, je serai prés d'elle avant toi. 

— Qui sait? tit Johannes d'un ton singulter. 

Il s’approcha du berceau et embrassa l'enfant, dont il n’avait pas le 
courage de s éloigner. 

— Tu vas l’éveiller, dit la vieille femme en tirant Johannes par le 
bras; laisse-le donc. 

— Vous en aurez bien soin, n’est-ce pas? reprit le pauvre pére. S’il 
m’arrivail malheur, vous ne l’abandonneriez pas? 

— Non, certes! s’écria la vieille femme. Mais pourquoi me dis-tu 
cela? 

— Pour rien, mére Helling... dame... dans notre état... vous sa- 
vez... enfin... un malheur peut arriver & tout le monde... au moment 
ot l’on y pense le moins... 

— C'est égal... mon garcon... tu as quelque chose qui te tracasse. 

— Quelle idée!... Voyons, mére, laissez-moi vous embrasser... et 
lui aussi, encore une fois. 


506 JOHANNES KLAUSS. 


Il tint longtemps ses lévres appuyées sur le front de son fils et partit 
en se couvrant la figure de ses deux mains. 

— Pauvre garcon ! dit la vieille femme en le suivant des yeux, il ne 
se consolera jamais de la mort de sa femme!... Il n’avait pas déja la 
téte trés-forte... j'ai grand peur qu’il ne finisse par la perdre tout a fait. 

Tandis que Margarett murmurait ces paroles en se rasseyant prés 
du lit sur lequel dormait son petit-fils, Johannes se dirigeait & grands 
pas du cété du fleuve. Il entra dans une brasserie et se mit & écrire a 
sa femme. Dés qu’il eut terminé sa lettre, il paya sa modeste dépense 
et sortit de la brasserie. ‘Il alla jeter sa lettre & la poste et se dingea 
vers le pont de bateaux qni joint Castel & Mayence. 

Il faisait déja nuit. A quelque distance du rivage, une douzaine de 
lumiéres brillant & la surface du fleuve révélaient la présence de quel- 
ques trains de bois mouillés & ces endroits. 

Ces trains, composés d’un nombre considérable d’arbres, de ma- 
driers, de planches, etc., viennent de Ja Suisse. Quelques-uns descen- 
dent le Rhin jusqu’en Hollande. D’autres se vendent par portions aux 
diverses stations du trajet. Leur équipage se compose généralement 
de quinze 4 vingt robustes compagnons. Tout ce monde descend fort 
rarement 2 terre et habite dans des cabanes ou chalets en bois, con- 
struits 41’arriére de leur immense radeau. 

Il y avait une demi-heure environ que Johannes était monté sur ce 
train de bois, quand un charpentier, qui était venu chercher sur le ri- 
vage un outil qu’il avait oublié en quiltant son travail, entendit non 
loin de lui Je bruit d’un corps tombant 4 l'eau. Malgré l’obscurité, il 
apercut confusément quelque chose qui flottait & la surface du fleuve 
et qu'emportait le courant. La rapidité du Rhin & cet endroit et l’heure 
avancée de |la nuit ne permettaient guére de supposer qu'un homme 
fait assez imprudent pour se baigner en ce moment. Aucun cri ne par- 
venait cependant 4 l’oreille du charpentier. Il lui semblait seulement 
distinguer de temps en temps I’écume blanchatre que faisaient jaillir 
les mouvements précipités d’un homme se débattant a la surface de 
l'eau. Il se jeta dans un batelet. L’embarcation était amarrée au ri- 
vage. Tout en essayant de dénouer les liens qui la retenaient, il cria 
de toutes ses forces pour appeler !’attention des hommes qu’a la lueur 
d’un falot il apercevait sur le train de bois. Ils répondirent enfin & son 
appel. Trois d’entre eux montérent sur un de leurs bateaux et firent 
force de rames dans la direction qu’indiquait le charpentier. 

Pendant plus de deux heures, ils explorérent en tous sens les eaux 
rapides et profondes du fleuve. De temps en temps, ils poussaient de 
bruyantes clameurs dans l’espoir que quelque cri leur répondrait et 
leur indiquerait la position exacte du malheureux qui se noyait. Tout 
fut inutile. Ils ne virent ni n’entendirent rien. 








‘ 


JOHANNES KLAUSS. 507 


— Est-ce qu’il ne manque aucun de vos hommes? leur demanda le 
charpentier lorsqu’ils revinrent sur le train. 

Ils se comptérent du regard. Tous se trouvaient réunis. 

— Personne ne manque, répondit le chef. 

— Il m’a semblé pourtant que c’était de dessus votre train que cet 
homme était tombé 4 l’eau, fit le charpentier. 

— Je parie, s’écria l’un des rameurs, que c’est ce pauvre Johannes 
qui est venu nous parler tout a Vhenre de la part de son patron. Je 
crois qu’il était ivre... Nous n’avons pas compris un mot de ce qu’il 
nous a dit... Il aura marché sur le train sans regarder devant Jui et 
sera tombé 4 eau... Pauvre garcon!... C’était un vigoureux compa- 
gnon et une honnéte créature... 

Quelques jours plus tard, des mariniers de Bingen trouvérent sur le 
rivage, non loin d’Erbach, un cadavre gu’on ne tarda pas 2 reconnai- 
tre pour celui du malheureux Johannes Klauss. 

On fit prévenir Martha qui arriva aussitét. Les investigations aux- 
quelles la justice se livre toujours en pareille circonstance ayant fait 
connaitre que Johannes avait touché une somme de 400 florins le jour 
méme de sa mort, et cette somme ne se retrouvant pas sur le cadavre, 
on crut d'abord & un crime. Martha fut naturellement la premiére 
personne qu’on interrogea. Lorsqu’elle vit le magistrat décidé & com- 
mencer une enquéte, elle lui présenta en pleurant la derniére lettre 
de Johannes, celle que le pauvre ouvrier avait écrite dans la brasserie 
de Castel. 

Voici cette lettre, 4 laquelle malheureusement la traduction enléve 
beaucoup de sa touchante simplicité : 

« Ma chére Martha, 

« Je te demande bien pardon de tous les chagrins que je t’ai causés. 
« Je ne tai pas rendue heureuse comme tu méritais de ]’étre. Il ne 
« faut pas trop m’en vouloir. En m’enlevant ma pauvre Louisa, je 
« crois que le bon Dieu m’avait enlevé mon ceeur et mon bon sens. 
« J’ai commis aujourd’hui une grande faute, un crime que ma mort 
« seule peut expier. J’ai joué et perdu les 400 florins que j’avais tou- 
« chés pour mon patron. M. Hernsheim aurait le droit de me faire ar- 
« réter et condamner comme un voleur. Je ne veux pas laisser 4 mon 
« pauvre petit Wilhem un nom déshonoré. Je vais me noyer. J’aurai 
« soin que ma mort ait |’air d’un accident. On croira que largent est 
« tombé a l'eau avec moi. Si pourtant on venait 4 soupconner & tort 
« quelque innocent, il faudrait montrer cette lettre. C’est déja trop 
« pour le repos de mon Ame d’étre obligé de mentir ainsi a l'heure de 
« ma mort et de faire tort de ces 400 florins 4 M. Hernsheim, qui s est 
« toujours montré si bon pour moi. Si tu pouvais lui rembourser cet 
« argent, il me semble que cela tranquilliserait un peu ma conscience; 


508 JOHANNES KLAUSS. 


« mais je t’ai déja perdu une si forte somme, que tu ne pourras peut- 
a étre pas faire ce nouveau sacrilice. 

« Je te recommande mon pauvre petit Wilhem. Je t’en prie, sois 
« douce et indulgente pour lui. Je sais bien que tu l’aimes; mais le 
« pauvre petit est si chétif et si délicat, qu’on ne peut pas le traiter 
« comme les autres enfants de son Age. Parle-lui souvent de moi. Dis- 
« lui que je |’aimais bien. Ne lui apprends jamais la véritable cause de 
« ma mort. Songe que ce sont les derniéres priéres d’un monrant gue 
« je t'adresse en ce moment. Tache de faire donner un peu d’instruc- 
« tion & Wilhem et de le mettre dans une école ot on ne le brusque 
« pas trop. Il faudra veiller aussi 4 ce que ses petits camarades ne le 
« battent pas. 

« Adieu, Martha, que Dieu me pardonne ce que je vais faire |! 

« J’ai laissé Wilhem chez sa grand’mére: pauvre petit ange! Aie 
« bien soin de lui et ne le gronde pas trop souvent. Le pauvre enfant 
« a bon coeur. Quand il sera grand, son affection te récompensera. 

« Que Dieu vous bénisse et vous protége tous les deux. » 

Lorsqu’il eut achevé cette lettre, le magistrat la rendit & Martha ev 
s’essuyant les yeux. 

— Pauvre malheureux! murmura-t-il. 

— J’ai rendu les 400 florins 4M. Hernsheim, dit la veuve dont la 
figure était baignée de larmes. Avec ce qui me reste, j éléverai Wil- 
hem. Je dois bien cela 4 mon pauvre Johannes. C’était la plus honnéte 
et la meilleure créature qui fat au monde, monsieur... Et si dour, si 
bon, si complaisant! Maintenant qu’il n’est plus 1a, je me reproche 
quelquefois de lui avoir parlé trop rudement. Dieu m’est témoin pour- 
tant que je l’aimais bien! Tout cela ne serait pas arrivé s'il avait eu 


_confiance en moi; mais son coeur était ailleurs. 


La douleur avait transformé cette femme si commune et si acaria- 
tre. Elle parlait avec une touchante simplicité et une profonde émotion 
qui attendrirent le magistrat. Il lui promit de garder le secret sar 
les véritables causes du malbeur qui venait de la frapper. 

La mort de Johannes passa d’abord pour un accident; mais peu & peu 
la vérité se fit jour, ainsi qu’il arrive Je plus souvent en pareille circon- 
stance. Le dernier voeu du pauvre ouvrier ne put méme pas étre exaucé. 

‘— Voyez-vous, monsieur, me dit le narrateur en terminant, cela 
prouve bien qu’on ne gagne rien de désobédir aux volontés de Diev. 
La Providence qui défend le suicide ne pouvait permettre que celui de 
Johannes produisit un bon résultat. Et pourtant je vous assure que 
le pauvre garcgon méritait plus d'indulgence que tout autre, car il 


- n’avait plus la téte & lui, il était comme fou lorsqu’il s'est jeté a l'eau. 


Comte ALFRED pe Bréaat. 








LE R. P. DE RAVIGNAN 


La chaire de Notre-Dame ne pouvait rester muette devant la tombe 
du R. P. de Ravignan. Il appartenait au grand prédicateur qui survit de 
dire un supréme adieu a celui qui succombe, comme le guerrier em- 
brasse le frére d’armes qui tombe avant lui. On éprouvera quelque 
consolation a rapprocher des touchantes et nobles pages qui suivent les 
paroles si pathetiques inspirées par l’affection et la douleur 4 monsei- 
gneur l’évéque d'Orléans dans la cérémonie des funérailles'. De tels 
hommages interprétent dignement le deuil et Ja reconnaissance publi- 
ques ; ils nous font vivement sentir ce que nous avons perdu et aussi 
ce qui nous reste. 


Le Secrétaire de la rédaction. 
P. Dovname. 


Le R. P. de Ravignan vient de mourir. J‘ai eu le regret de ne pou- 
voir assister & ses funérailles, ’ cause de mon éloignement. Mais je 
dois une visite 8 son tombeau, et le Correspondant me parait le lieu le 
plus naturel et le plus convenable ot il me soit permis de lui rendre 
ce pieux office d’un compagnon d’armes envers sa digne mémoire. 

J’ai touché par deux points de ma vie personnelle au R. P. de Ra- 
vignan. Lorsque, en 1836, malgré les vives instances de monseigneur 
de Quélen, je quittai la chaire de Notre-Dame de Paris pour chercher 
dans ja solitude de Rome un recueiliement et une préparation dont je 
croyais avoir besoin, ce fut le R. P. de Ravignan dont la voix remplaca 
la mienne et sut accroitre |"honneur et la puissance de cette tribune 
que la Providence avait élevée et qu'elle tenait 4 ne pas laisser périr. 
Je l’y retrouvai sept ans aprés dans tout l’éclat de ses services, el nous 
partagedmes ensemble, au milieu de son Age et du mien, le fraternel 
empire de la parole de Dieu. Mais ses forces, moins ménagées que les 
miennes, parce qu'il en abusait pour la vérité, ne nous laissérent pas 


‘ Paris, chez Lecoffre et Vaton. 
Mars 1858. 25 


510 LE P. RAVIGNAN. 


plus de quatre ans dans cette noble émulation d’un méme but, devant 
le méme auditoire et le méme succés. Il descendit de mes cétés, 
comme un frére quia le premier perdu ses forces dans le champ du 
pére de famille, et qui abandonne au plus jeune le dermier jet de la 
semence dans les sillons creusés par tous deux. Je me retrouvai seul 
au combat que j’avais commencé seul; mais sa mémoire et son nom 
restérent debout prés de moi, et, quelle que fat la différence de I’ar- 
mure-et des couleurs, la différence aussi des temps, i] sembla que les 
regards nous rencontraient toujours l'un & cété de V'autre, jusquau 
jour of moi-méme, par une crainte spontanée de ma liberté devant an 
siécle qui n’avait plus toute la sienne, je disparus de lccuvre que 
la Providence m’avait contiée et qu’elle avait bénie deux fois. 

Ma seconde rencontre avec le R. P. de Ravignan eut lieu vers la fin 
de 1844, & l'occasion d'une feuille de rédaction catholique, mais dont 
les allures, trop peu prises en dedans du christianisme nous sem- 
blaient donner & la polémique commune un caractére dangereux de 
violence et de passion. Rien ne nous séparait alors dans le fond des 
choses; nous servions tous la liberté chrétienne sous les drapeaux de 
la liberté publique, et les nuances de langage étaient la seule question 
qui troubiat l’unanimité de nos vues. Le R. P. de Ravignan était avec 
plusieurs d'entre nous pour une expression plus modérée de nos 
droits, surtout pour une expression plus contenue de nos jugements. 
La charité, qui est l’dme du chrétien, s’alliait en lui naturellement & 
l’austérité du religieux, et i! edit voulu que, dans nos rangs, elle brillat 
toujours de cet éclat sans tache qui est le plus beau vétement de la 
vérité. 

En dehors de ces deux rencontres, dont l'une fut passagére, dont 
l'autre a rempli de longues années, je n’eus point de commerce intime 
avec le R. P. de Ravignan, et je ne puis dire de son 4me que ce qui 
en apparaissait dans sa parole et dans sa vie. Par l'une et par J’autre, 
il fut de ceux que Dieu avait choisis pour servir avéc gloire I’Eglise de 
France dans le quart de siécle qui s’ouvrit en 1830 par le procés de 
I'Ecole libre, et qui prit fin en 1850 par la promulgation législative de 
la liberté d’enseignement. Dans cet intervalle si court, mais si rempli, 
Dieu avait résolu de nous rendre deux libertés de son Eglise, la liberté 
de la vie religieuse et la liberté de I’éducation chrétienne, intimement 
liée & celle de l’enseignement. Les obstacles étaient formidables. Il y 
avait quarante ans qu'une révolution, la plus entrainante qu’ait vuele 
monde, avait anéanti sur le sol francais toutes les fondations cénobi- 
tiques, quelle que fat leur forme, leur but ou leur nom, et c’esta 
peine si le vainqueur de l'Europe avait osé, entre Marengo et Auster- 
litz, tendre sa main puissante aux Sceurs de charité. Un préjugé qu on 
eit dit invincible animait la France contre les institutions qui avaient 














LE P. RAVIGNAN. sii 


donné & son histoire Saint-Denis et Suger, Cluny et Pierre le Véné- 
rable, Clairvaux et saint Bernard, Marmoutiers et Mabillon, !’Oratoire 
et Mallebranche, Saint-Lazare et Vincent de Paul, et ot Abeilard lui- 
méme avait abrité ses vieux jours dans le sein de J’amitié, et trouvé, 
pour Héloise comme pour lui, le repos dans l’honneur. Ces murs dé- 
truits, malgré leurs ruines et leur gloire, offensaient encore l'esprit 
national, ‘et l’idée de les relever se présentait moins sous la forme 
d’un péril que sous la forme d’une chimére. Cependant Dieu le vou- 
lait. Je n’ai pas l’intention de dire comment il accomplit sa volonte ; 
mais, quelle que soit la part qui en revient & d'autres, le R. P. de Ra- 
Vignan y occupera toujours une place digne d’envie. Il couvrit le froc 
religieux de la toge du magistrat, qu'il avait portée dans le monde, et, 
lorsque, aprés de longues et obscures épreuves, il reparut devant les 
hommes, la maturité de son sacrifice se montra dans un talent et des 
vertus qui rejaillirent sur la vie qu’il avait embrassée. Etranger long- 
tempsala gloire, il en devint l’'héte modeste et recueilli, et, sans jeter 
jamais une parole au souffle décevant de la popularité, il fut constam- 
ment soutenu dans son apostolat par un respect dont tout le monde 
était le complice. Nulle révolution n’altéra le calme de son dévoue- 
ment; il les vit passer, comme le patre qui garde son troupeau dans 
les montagnes assiste debout aux tempétes de la plaine. Tandis que 
d’autres couraient au bruit de la foudre, il se contentait de ne pas la 
craindre, et, continuant son ceuvre sous |’ceil de Dieu, il répandait 
autour de sa personne l’inviolabilité prédestinée & ce qui demeure au- 
dessus du temps. On pouvait désirer plus d’ardeur dans les hasards, 
mais non pas plus de constance au poste nécessaire. Il s’épanchait 
d’ailleurs dans les conseils; il inspirait de son autorité ceux qui 
étaient plus avant que lui dans la mélée, et, si sa modération servait la 
charité, elle ne servit jamais le découragement. 

C’était une belle figure au milieu de nous. Je me rappelle ces temps 
qui ne sont plus, et dont les héros retournent l’ua aprés l'autre a ce- 
lui qui nous les avait donnés. Ils n’égalaient pas sans doute ceux qui 
avaient inauguré la religion aux premiers jours du dix-neuviéme siécle 
et rouvert 4 Jésus-Christ le temple fermé de la gloire humaine : les Cha- 
teaubriand, les Bonald, les de Maistre, les Frayssinous, et cet autre in- 
fortuné Tertullien dont nos larmes ne peuvent ressusciter la gloire aprés 
qu’elles ont été impuissantes & sauver son génie. Mais, si la premiére 
génération des témoins de Dieu dans la France moderne avait eu plus 
de grandeur que la seconde et laissé des monuments mieux faits pour 
atteindre la postérité, la seconde avait exercé un empire plus efticace, 
parce qu’elle s’appuyait sur la parole et l’énergie des actes. Par elle, 
les orateurs avdient succédé aux écrivains. Tandis que le R. P. de Ra- 
vignan élevait 4 Notre-Dame de Paris une voix plus qu’admirée et con- 


512 LE P. RAVIGNAN. 


viait au banquet sacré de la paque des multitudes étonnées de s'y 
rencontrer, Frédéric Ozanam, tout jeune encore, ébranlait de son 
éloquence érudite et chrétienne les murs de la Sorbonne et se faisait 
un chemin pour la vérité dans le coeur ému de nos écoles. Non loin 
de la, un autre jeune homme, franchissant les degrés de la tribune 
politique, y apportait l’intrépidité d’une foi déclarée et se créait dans 
l’éloquence parlementaire, aprés cinquante ans de silence, une place 
que Maury n’avait pas connue plus haute, plus pure, plus patriotique, 

ott le christianisme embrassait l’arbre des temps nouveaux sans lui 
rien sacrifier de son antiquilé propre, et conviait la patrie & la récon- 
ciliation des intéréts de l’A4me avec ceux d’une liberté dont personne 
n’attendait la chute. On écrivait aussi en méme temps que !'on par- 
lait; on agissait aussi en méme temps que I’on parlait et que !’on écri- 
vait. Le fils d'un ambassadeur et d'un pair de France ouvrait dans 
Paris une école d’enfants sans le gré de I’Université, toute-puissante 
alors, et devenu tout & coup, par un héritage prématuré, membre de 
la premiére Chambre du royaume, il contraignait l’organe le plus élevé 
du ministére public de confesser hautement, en présence de }a pairie 
rassemblée, que la liberté d’enseignement était un droit écrit dans la 
’ Charte, sacré comme la Charte, et qui n’attendait que le bénéfice d’un 
jour pour étre la loi vivante du pays et de l’avenir. Des associations, 
fondées au souffle de cette vie nouvelle, couvraient la face de l’empire 
au nom des droits de la conscience, et la Révolution s' étonnait d’a- 
voir armé le cceur et la main des serviteurs du Christ. Plus saimte que 
toutes les autres, parce qu’elle n’avait d’inspiration que |’amour des 
pauvres, on vit s’élever la Société de saint Vincent de Paul. Ozanam 
en féconda Je germe dans quelques amis de sa jeunesse, et, tandis que 
de vains systémes appelaient la misére & des espérances fantastiques, 
on vit les écoles de France députer aux mansardes de la capitale, et 
bientét de toutes nos villes, les sérieux ambassadeurs de la vraie cha- 
rité. L’auméne de l’esprit ne tarda pas de se faire jour & cété de celle 
du coeur. L’éléve de Ecole normale disposa de ses courts loisirs pour 
rassembler des ouvriers autour d’une chaire modeste. L’Ecole de 
droit, celle de médecine, méme I'Ecole polytechnique; se disputérent 
cette mission de l’enseignement populaire, et enfin les églises de Pa- 
ris s’ouvrirent & l'empressement de plus en plus vaste de nos fréres 
des ateliers. On tira Jésus-Christ de son tabernacle, on le cacha dans 
des chapelles retirées, pour laisser nos grandes nefs aux pompes nou- 
velles de cet autre culte, le culte des intelligences pauvres par les in- 
telligences riches. Tout semblait devenu commun, tout se réconciliait 
dans Ja fraternité de l'Evangile, et, lorsque éclata sur l'année 1848 I’o- 
rage imprévu d'une révolution nouvelle, on vit le pauvre porter res- 
pectueusement |’image de Jésus-Christ dans ses mains poudreuses, et 











LE P. RAVIGNAN. 313 


Notre-Dame de Paris, cette Notre-Dame toute couverte encore des in- 
jures de 4830, on Ja vit en ces jours-la, tranquille et maitresse d’elle- 
méme, parler comme elle le faisait depuis vingt ans 4 la foule obéis- 
sante de ses néophytes. 

ll est permis sans doute de déposer ces souvenirs sur la tombe de 
Yhomme qui eut une si belle part & ces temps et 4 ces choses. Nous 
n’avons pas pu, trop jeunes encore, honorer la sépulture de nos grands 
devanciers du dix-neuviéme siécle, de ces rares et excellents génies 
que nous avons déja nommés et qui eurent l’honneur de rouvrir 
aux générations modernes les perspectives oubliées de l’antique 
patrie frangaise, la patrie de Dieu et du courage, la patrie de !’Evan- 
gile et de l’honneur, la patrie de l’Eglise et des héros, la patrie des 
hbertés et des saints. Aujourd’hm, descendus a notre tour, et dans 
un moindre rang, au champ de bataille, il doit nous étre loisible d’en- 
sevelir nos morts, et je ne crois pas me tromper en comptant le R. P. 
de Ravignan parmi nos morts. Il fut capitaine et soldat. Aprés avoir 
épuisé son faible corps aux triomphes si codteux de la parole, il 
rentra solitaire & la cellale du cénobite. Aucune charge ne vint vi- 
siter sa vieillesse ; aucun honneur ne tomba sur son front dépouillé. 
li ne garda de sa gloire que l’oubli de luiméme et pour emploi de 
ses forces usées que ce culte des 4mes qui survit 4 tout dans le coeur 
du prétre et lui fait rendre dans la charité son dernier souffle. « On 
nous envie beaucoup, me disait un jour monseigneur de Quélen, dans 
ce magnifique archevéché de Paris dont 11 ne reste plus une pierre, on 
Rous envie beaucoup quand on nous regarde dans ces beaux appar- 
tements, mais on ne sait pas tout ce que l’on quilte pour devenir 
évéque. C’est le commerce des 4mes qui est la vraie, qui est la seule 
consolation du prétre : on en trouve de si belles! » Le R. P. de Ravi- 
gnan eut jusqu’a la fin cette consolation divine. Les Ames allaient & lui 
par une pente naturelle; il les aimait, et elles l’aimaient. Laissons-le 
dormir dans les bénédictions de sa tombe. Plus heureux que nous, il 
voit le Maitre qu’il a servi, etce n’est plus que dans le séjour de la cer- 
titude qu'il contemple l’avenir qui nous est réservé. 

Le dix-neuviéme siécle de France a désormais accompli deux phases 
de sa destinée. Dans la premiére, il a relevé les autels de Jésus-Christ 
par la main d'un grand capitaine, interpréte clairvoyant du vceu na- 
tional, et il ena rehaussé la victoire par des hommes éminents dans 
art d’écrire et le don de penser. A la chute du conquérant, le dix- 
huitiéme siécle reprit les armes et menaca |’établissement si fragile 
encore de notre chrétienté renaissante. On put craindre que de nou- 
Velles ruines ne creusassent sous nos pieds un abime d’autant plus pro- 
fond que les assises du nouvel édifice étaient plus jeunes et moins en- 
foncées dans le sol. Mais l’esprit de Dieu soutenait ces fondements, si 


o44 LE P. RAVIGNAN. 


mal assurés en apparence ; nos fautes inémes, en s ajoutant aux efforts 
de l’ennemi, ne purent prévaloir contre !a prédestination de notre 
salut. Une seconde ére s’ouvrit en 1830; elle amena pour notre Eglise 
Ja restauration inespérée de la vie religieuse et de I’éducation chré- 
tienne par l’enseignement libre. Ce qu'avait fait le premier consul sous 
Yipspiration d'une nécessité sociale et avec la connivence de l’espnit 
public, une autre nécessité sociale le confirma, un autre esprit public 
I’étendit. La Révolution méme nous préta des armes, non pour détruire, 
mais pour édifier. Nous fimes sincéres, et le monde moderne plia sous 
Y'ascendant de notre sincérité. Ce furent de grands jours, heureux pour 
la France, heureux pour |’Eglise, et la mémoire du R. P. de Ravignan 
s'y rattache & jamais comme au socle qui porte sa statue et qui la 
maintiendra devant )’avenir. Mamtenant od sommes-nous et qu’arri- 
vera-t-il? 

li ne faut pas croire que des pas si profonds, si décisifs, aient pu 
saccomplir sans exciter I’ inquiétude et les regrets. Il n’y a pas dans 
I'Eglise une seule époque ow elle n’ait eu des adversaires propor- 
tionnés a la puissance dont elle avait fait preuve. C’est Ja loi de son 
existence. Au lieu que l’univers marche sous des lois qui ne rencon-. 
trent pas de résistance, l’humanité n’obéit aux siennes que par des 
efforts constants, et, dés qu’elle cesse de lutter, elle cesse d’avancer 
dans sa route et dans son destin. Il en est de méme de I’Eglise. Nous 
devons donc étre sirs que, méme a part nos fautes,.le péril est grand. 
L’ceuvre du dix-huitiéme siécle ne suffit plus & nos ennemis. Le dix- 
buitiéme siécle compltait sur la raison et sur ]’amélioration de la société 
humaine par la raison. Cette espérance est brisée. Le champ des révo- 
lutions s’est ouvert, et le monde est impuissant & le fermer. Cette vue 
rapproche de nous tous ceux qui tiennent a l’idée de l'ordre sous la 
forme chrétienne de la propriété, de la famille et de la liberté civile : 
c'est la notre force et aussi notre honneur. Mais il en est pour qui cet 
ordre, loin d’étre le but, est l’obstacle, et qui, par conséquent, y pu 
sent l’aliment d’une passion contre le christianisme, passion gigan- 
tesque, qui ne peut plus se prendre aux illusions du dix-huitiéme si¢- 
cle, et qui doit appelera son secours de plus héroiques négations. Nous 
les avons devant nous. Elles se feront place d’un bout de |’Europe a 
l'autre, et, la France étant le siége le plus libre aujourd’hui du chris- 
tianisme, Je plus fort par les expériences acquises et par les établisse- 
ments fondés, le plus fort aussi par les armes que la Révolution lui a 

fournies dans ce qu'elle a de juste et de sensé, nous devons nous 
attendre a subir les assauts d’une erreur plus vaste qu'elle ne s'est 
encore montrée, plus ennemie de la nature et de la raison, plus ré 
solue enfin de donner & notre foi le coup supréme du désespoir. 
Heureux serons-nous si Dieu, qui nous fit les grands hommes de 





LE P. RAVIGNAN. o15 


notre enfance, et qui, & notre 4ge viril, nous envoya des hommes tels 
que Fréderic Ozanam et le R. P. de Ravignan, ouvre encore pour nous 
Je trésor des intelligences réservées aux jours de résurrection et nous 
permet d’entendre de nouveau des voix éloquentes sur des lévres ai- 
mées | Heureux surtout s'il nous communique un esprit digne de nos 
malheurs et des tombes qu’il nous donne & garder |! 


H. D. Laconpaine. 


MELANGES 


LES CEUVRES POETIQUES ET LES BONNES CEUVRES*. 


=a 


Pour peu qu’on ait quelque souci de notre gloire littéraire, on ne peut 
voir avec indifférence ce qui se passe chez nous depuis cing ou six ans. A 
quoi bon se faire illusion? Le niveau poétique a baissé. Tous les prix offerts 
par ]’Académie frangaise, par la Société des gens de lettres, par le directeur 
d'une Revue célébre, et par un Mécéne bourgeois qui voudrait trouver son 
Horace, n'ont pu créer un poéte. Un moment il fut permis d’espérer; on ap- 
prit que, sur l’initiativede M. de Montalembert, l’Académie proposait, pour le 
concours de 4857, un sujet véritablement propre a inspirer : le rapport hu- 
milié de la commission a dissipé !’espoir qu’on était en droit de fonder sur 
un sujet tel que la guerre d'Orient. Si le mouvement de baisse continue, 
que dira la postérité, cette autre commission au jugement sommaire et sans 
appel, que dira-t-elle de Ja poésie francaise sous l'ére impériale? Quand nos 
petits-enfants auront nommeé pour la Restauration, Lamartine et Victor 
Hugo; Alfred de Musset et Briseux, pour la monarchie de juillet, quel nom 
trouveront-ils 4 citer pour |‘Empire? J’en cherche un de la meilleure foi 
du monde. 

Pour étre juste, il faut faire remonter 4 une époque antérieure |’assoupis- 
sement, ou, si !’on aime mieux, le ralentissement de l’inspiration poétique 
en France. Un critique qui a joué, sous le gouvernement de Louis-Philippe, 
le méme rdéle que M. Villemain sous la branche ainde des Bourbons, le 
signalait déja dés 1840, dans un piquant article ov il disait 4 mots couverts 
et polis, aux grands hommes du moment, ce qu’il leur a dit, sans se géner, 
depuis qu'il est devenu leur égal. Il faisait la méme confidence en vers 3 
une femme simable, madame Tastu, et sa pensée, tout a fait libre cette fois, 
s attendrissait au souvenir ge nos belles années de la Restauration, 


Ces bosquets enchantés de notre ancienne rive, 


auxquels il n’osait resonger. Attristé par la décadence des deux grands 


a Paris, une Voiz dans la foule, par M. Achille du Clésieux. 41 vol. in-8. Amyot, libraire- 
iteur. 


MELANGES. 547 


poétes de l’époque, il représentait l'un étouffé pour avoir voulu monter 
trop haut, jusquau char du Tonnerre; \’autre précipité de l’idéal dans la 
politique; et de leurs disciples dispersés il disait avec un cri de ]'dme pa- 
reil a ceux qu’arrache une blessure au vif : 


..»--L& main glace la main... 
Chacun s’en revient seul, rouvre son mal et pleure, 
Heureux s'il peut pleurer ! 


La politique et ses préoccupations ardentes commengsient ce que l’agio 
et l'esprit industriel devaient continuer. Aujourd hui, il n’y a plus lieu de 
l'accuser, cette pauvre politique, et le temps est passé ot M. de Lamartine 
pouvait confesser sans scandale, sinon sans ingratitude, qu'il donnerait tous 
ses succés poétiques pour un succés de tribune; le temps ot |'on entendait 
up homme d’Etat célébre s’écrier d'un ton de triomphateur : « La tribune a 
tué la poésie. » 

La poésie est trop vengée. 

Cependant, convenons-en, elle ne s’en porte pas mieux. Adversaire pour 
adversaire, je préfére ceux a qui elle avait affaire sous le gouvernement re- 
présentatif. La véritable éloquence n’est pas l’ennemie de la poésie; bien au 
contraire. M. Guizot, M. Berryer, et d'autres qui sont trop de nos amis pour 
étre nommés ici, ont eu souvent de ses accents. L’éloquence est une muse, 
et elles sont toutes sceurs; mais la Bourse? Qu’est-ce que cette chose-la, si- 
non I’étouffoir de la poésie? Quels autres rapports ceux qui comptent peu- 
vent-ils avoir avec ceux qui chantent, que les rapports du financier de la 
fable avec son gai voisin dont il achéte, 4 prix d'argent, les chansons, le 
somme et la joie? Les hommes de Bourse n’ont jamais eu de goft pour cette 
musique de |’ame, et surtout des Ames grandes et sensibles, comme Voltaire 
appelle la poésie. Le son qui leur plait le plus n’est pas celui de la lyre, et 
ils adresseraient sans remords 4 ceux qui en savent jouer les paroles de 
Ximénés au rossignol : « Te tairas-tu, vilaine béte! » 

Un poéte, qui est aussi un éminent écrivain, a spirituellement démontré 
ici méme que l'industrie n'est pas une meilleure inspiration de la poésie. 
Comme M. Victor de Laprade, M. Achille du Clésieux a pensé que la seule 
poésie qui fermente au contact de l'industrie moderne, c'est la satire, seul 
genre auquel le nouveau monde industriel ait encore ouvert une mine {é- 
conde *. Et les paroles de l'autear de Psyché auraient pu servir d’épigraphe a 
une partie des piéces que M. du Clésieux a publiées sous le titre de Parts, 
une Voix dans la foule. 

Peu de poétes de |’école de M. de Lamartine ont été plus favorablement 
accueillis 4 leur début. Ce fut M. Sainte-Beuve qui le présenta au public. 
Alfred de Musset venait d’obtenir la méme faveur de l’ondoyant critique; 
M. de Lamartine l’avait due 4 Charles Nodier. En prenant Ezil et Patrte 
sous un patronage qu'on ambitionnait beaucoup alors, quoique par calcul et 
systéme il ne couvrit jamais qu’a demi ses protégés, M. Sainte-Beuve assura 
au premier recueil de M. du Clésieux une vogue, d’ailleurs motivée. Le se- 


{ Correspondant du 2% avril 1857. 











518 MELANGES. 


cond ouvrage du poéte, Dernier Chant, dut 4 la recommandation de M. Bal- 
lanche d’attirer de nquveau I'attention. En voyant le chantre austére de la 
Vision d'Hébal mettre M. du Clésieux au nombre des poétes de notre age, sur 
lesquels il avait les yeux attachés avec le plus de prédilection, en |'entendant 
donner 4 sa poésie cet éloge « qu’elleva directemental’ame, comme la musi- 
que dont elle a toute l’harmonie réveuse et idéale; qu'elle lui rappelle souvent 
celle de saint Frangois d’Assise, et que l’auteur n’a pas ce seul trait de res- 
semblance avec |’homme qui fut jugé digne de recevoir dans sa chair l'em- 
preinte ineffagable des douleurs de |’humanité, » la curiosité redoubla; on 
ouvrit le volume et on lut. Fut-il compris d’un grand nombre? Selon le mot 
de M. Ballanche, cela dépassait trop intelligence d’un siécle qui cherche le 
régne de homme, et non le régne de Dieu. Quel intérét des gens préoccu- 
pés des graves questions du moment, la coalition, la baisse de la Bourse, les 
lignes de fer de I’Quest et de l'Est, pouvaient-ils prendre, je vous le de- 
mande, aux complaintes d'un exilé pleurant sa patrie? 


Le monde n’aime pas le pauvre enfant qui pleure, 


a dit M. Hippolyte Violeau, en homme qui l'a éprouvé. Les moins distraits 
adressérent 4 la poésie de M. du Clésieux le reproche fait tant de fois a celle 
de M. de Lamartine, d’étre une 4me sans corps, et l’engagérent a Jui en 
donner un. A lahonte de notre littérature, trop de disciples de M. de La- 
martine devaient suivre a la lettre ce conseil brutal, avec Je méme entrai- 
nement qu’'ils avaient suivi son drapeau parmi les nuages, puis aller grossir 
de leurs flots le courant qui fait tourner la roue de cette grosse machine 
qu'on appelle le réalisme. 

Un poéte délicat, un noble cur, un caractére élevé, ne pouvait prafaner 
ainsi les dons recus de Dieu. Devant l’idole de I'école sensualiste, i! rougit 
et se tut. Mais, tandis que ses anciens confréres descendaient de leur ballon 
pour monter en waggon, il quitta lui-méme la voie'un peu éthérée qu'il avait 
suivie jusque-la, et prit une route qui peut ne pas mener a la gloire mon- 
daine, mais qui conduit assurément au ciel. Connaissait-il Ja belle maxime 
gue M. de Falloux rappelait derniérement dans un discours admirable : « Ea 
attendant que le ciel soit notre patrie, nous devons honorer notre exil.» 
Quoi qu’il en soit, il la met en pratique depuis quinze ans. Qui n’a entendu 
parler de l’couvre du patronage des jeunes orphelins de Bretagne, qui est s2 
couronne de chrétien? M. du Clésieux est né sur les mémes gréves que |'au- 
teur du Génie du christianisme, que celui de l’Essai sur lindtfférence en 
matiere de religion, que lillustre supérieur général des fréres de |'Instruc- 
tion chrétienne, et, s’il y a entre les esprits des parentés ou du moins des 
rapports de voisinage, on peut bien voir en lui un allié ou un proche voisid, 
par le cceur et l’intelligence, des deux Lamennais et de Chateaubriand. 

M. de Chateaubriand prétendait retrouver l'histoire du chantre de Child- 
Harold, dans celle du vieux héros de ballade Child-Water, sur laquelle, dit-il, 
lord Byron se serait modelé. Sans croire 4 une pareille imitation, on peut 
admettre certaines analugies fortuites entre des aventures d’autrefois ¢ 
des histoires contemporaines. Puis donc que M. du Clésieux me conduit en 











MELANGES. 5AY 


pays celtique, et que vous pourriez me demander sous quelle influence s'est 
opérée la transformation du podéte en fondateur d’ceuvres de charité. Ecoutez 
ce récit :... Je ne l’ailu en aucun endroit, 


Et Malherbe 4 Racan ne I’a point raconté, 


mais il m’a été fait au coin du foyer breton, par un vieux pécheur de 

1’Armorique. Comme je I'interrogeais sur les ruines d’un chateau, qui cou-— 
vrent la céte et les restes d'une autre construction attenant a ce chateau : Les 
anciens, me dit-il, rapportent que c’était la demeure d’un jeune et beau gen- 
tilhomme de cette paroisse, le dernier de sa race. Il avait quitté la Bretagne 
pour aller en France ot il était devenu page du roi. Parti en riant, il revint 
bientét en pleurant. Que lui était-il arrivé? II n’aimait plus 4 se méler aux 
autres jeunes nobles de son 4ge, et chevauchait toujours seul, tantét au 
grand galop, comme s'il efit voulus’étourdir, tantét 4 pas lents, la téte pen- 
chée, au bord de la mer, sur un cheval blanc, et toujours habillé de noir; si 
bien que les gens du pays |’appelaient le beau cavalier noir, et se deman- 
daient l’un a!'autre : Quelles peines d’esprit peut-il avoir? Des peines d'esprit, 
il n’en avait point; des peines de cceur, je ne dis pas. Son pauvre cceur avait 
été fendu en deux a la cour, et, pour guérir sa blessure, il avait regagné 
son pays. Or, une fois, comme il chevauchait, le long de la gréve, selon qu'il 
avait coutume de le faire, il entendit les cloches sonner. Et il se mit 4 pen- 
ser qu’elles sonnaient de la méme maniére le matin ov il avait fait, dans 
I’église de sa paroisse, ses premiéres pdques. Hélas! ses seules paques: les 
larmes lui en vinrent aux yeux. — Par ici, dit-il, 4 son cheval. Et rebrous- 
sant chemin, il se dirigea vers !’église. Arrivé 4 la barriére du cimetiére, il 
donna sa monture 4 tenir 4 un pécheur, qui s’était arrété la pour se reposer, 
avec sa charge de poisson, sur les marches de la croix de pierre; et il entra 
dans l'église. Savoir ce qu'il y vit? Personne ne put le dire; mais, a sa 
sortie, quand il s’'apercut que le pécheur n’en pouvait plus de chaleur et de 
fatigue, et avait encore bien des lieues & faire avant d’arriver 4 la ville: 
« Mon ami, mettez votre charge sur mon cheval, je me rendrai bien a pied 
chez moi. » Le paysan nosait accepter. 

« Je vais gater, monsieur, cette belle selle de velours et cette bride dorée. » 

Le jeune gentilhomme, sans répondre, mit lui-méme le poisson sur le dos 
de son cheval. Voyez pourtant la chance. Le lendemain, le poissonnier ar- 
rive au chateau, vert comme du raisin. 

« Ah monsieur, quel malheur, votre beau cheval est tombé dans une car- 
riére, et il s’est cassé les deux jambes. » 

Il s’attendait 4 étre battu. Le gentilhomme ne fit que rire: « Tenez, mon 
ami, lui dit-il, en lui tendant deux écus au soleil, consolez-vous, et priez 
Dieu pour moi. » Le pauvre homme pria de tout son cur. -Le lendemain, 
le jeune page, au lieu d’épée, de toque a plumes, de pourpoint de velours 
et d’éperons d'or, était vétu de l’habit brun du tiers ordre de Saint-Fran- 
gois, et posait les fondements d’un hospice pour les voyageurs et les malades, 
ov il les a recueillis et soignés jusqu’a ce qu'il ait plu au bon Dieu de le 
recueillir lui-méme en son saint paradis. 


520 MELANGES. 


Voyageur attardé, je n'ai plus retrouvé que les pierres dispersées de Ia 
maison pieuse ot mes péres venaient chercher I’hospitalité, mais je I'ai recue 
4 Saint-Ilan : 

C’est la qu’un jour je vins m’asseoir, 
Les pieds blancs de poussiére... 


et, devant les prodiges que la charité y a opérés, j'ai éprouvé ce qu'on 
éprouve 4 la lecture de ces lettres ou les missionnaires racontent la naissance 
des jeunes églises chrétiennes. La ferme, l’atelier, l’école, Ja chapelle, 
ceuvre d’art achevée, dans le style du treiziéme siécle; les terres en pleine 
culture : rien n’y manque, pas méme les chansons pour conduire les néo- 
phytes au travail; pas méme Ja mer qui forme au tableau un encadrement 
d’une incomparable grandeur : 


Le matin, le clairon annongait le réveil, 

Je te vois, devancant le lever du soleil, 
Guider tes vingt enfants, 4 l’Apre labourage, 
Et par des chants pieux ranimer leur courage 


Ainsi parle le fondateur au premier contre-maitre de l'ceuvre de Saint- 
Ilan, ancien grenadier de la vieille garde, chevalier de la Légion d'honneur. 
Dés le début de l’euvre, il l’en avait nommé capitaine : 


Ce nom fit tressaillir la fibre du soldat, 
Et ton front devint fier comme au jour du combat. 


Abandonnant dés lors 4 son jeune chef le reste de sa vie, le vétéran donna 
tous ses soins aux travaux manuels des orphelins. Celui du maitre, le mien 
dit-il lui-méme : 


Le mien était d’ouvrir a ces intelligences 

Les régions de |’Ame et des humbles sciences; 
Et, lorsque finissait l'heure de la lecon, 
Prenant sur tes genoux le plus petit garcon, 
Retenant mieux que lui le sens de ma parole, 
Tu te trouvais heureux de faire aussi l'école. 


Depuis lors, continue le poéte : 


..- Le Seigneur a béni nos travaux, 

La pensée a marché dans des sentiers nouveaux, . 
La colonie a pris une forme plus belle, 

Les essaims ont quitté Ja ruche maternelle. 


Et il conclut par ce touchant hommage a son modeste serviteur : 


Quand j’entends les échos répéter dans les bois 

Le chant des orphelins que j’ai dit tant de fois, 

Si mon nom, emporté comme un bruit dans l’espace, 
D'un trait de charité doit laisser quelque trace, 

Tout l’honneur appartient 4 ce modeste appui, 
Aprés vous, 6 mon Dieu, le fondateur, c’est lui! 





MELANGES. 594 


M. du Clésieux venait de me faire visiter les batiments nouveaux ou 
agrandis de sa colonie, son église et ses champs. Bénissant Dieu de l’avoir si 
bien inspiré, je rentrais avec lui dans son cabinet, dominé par le signe adora- 
ble au pied duquel, agenouillé, il avait concu sa grande ceuvre. Autour de 
nous, tout exhalait comme un parfum de poésie pure et sereine. Je lui de- 
mandai si ses chants composés pour les jeunes orphelins sersient les derniers. 
Les beaux vers qu’on vient de lire, récités avec jun accent qui doublait leur 
valeur, furent sa réponse. Emu et charmé, je Je priai de continuer, et, de 
humble compagnon de ses travaux présents, nous remontimes 4 son il- 
lustre maitre d'il y a vingt ans; mais ce n’était plus en disciple qu'il lui 
parlait. La foi l’élevait a ja hauteur d'ou le rationalisme a fait tomber Je 
grand poéte, et lui dictait le langage que le chrétien des premiéres Médita- 
tions parlait autrefois 4 Byron : 


Lamartine, mon frére, oh! croia-moi, je le jure, 
Le désespoir n’est pas od le Christ met son cceur ! 
Apprends donc 4 sentir Je nom vrai de Sauveur ! 
C’est pour les coeurs brisés qu'il a fait le Calvaire, 
Ne garde plus ainsi ton Ame solitaire. 

Ne vis plus de ta vie, exilée en toi seul, 

Tu n’y rencontrerais que le froid du linceul. 

Vis pour étre un apdtre, un instrument docile, 

Sois le disciple, et non le Dieu de |’Evangile; 
N’usurpe nulle place et redeviens enfant; 

Ton Ame aime a revivre a ce souffle innocent; 

Tu parles de candeur, de chevelure blonde, 
N’est-il plus 4 ta voix quelque ange qui réponde? 
Quelque cher souvenir, vivant et pur flambeau|..... 


Si jJ’osais entr’ouvrir avec toi le tombeau, 

Ton cil mal affermi se troublerait peut-étre, 

Ta mere et ton enfant, viens donc les reconnaitre! 
Lamartine, ce cri, cest mon dernier pour toi: 
Grandi par la douleur, sois plus grand par la foi. 


Ces vers, d'une hardiesse toute chrétienne, ont frappé M. de Lamartine, 
assez indifférent d'ailleurs aujourd'hui 4 Ja poésie, et i] en a parlé a plusieurs 
personnes. Mais pourquoi n’ont-ils réveillé chez lui que le sentiment poéti- 
que? Leur auteur, 4 coup sir, cherchait un autre succés. 

De M. de Lamartine a l’auteur de Marie, la transition n’était pas trop 
forcée pour des Bretons. Les lecteurs du Correspondant ont pu apprécier le 
morceau plein de grace et de délicatesse que M. du Clésieux a dédié a 
M. Briseux. 

Puis, un admirable tableau dont un grand artiste s’est plu 4 embellir la 
demeure du poéte, saint Augustin et sainte Monique, que je ne retrouvais 
pas sans un délicieux étonnement au fond de la Bretagne, me procura le 
plaisir d’entendre les remerciments bien sentis de l’ami de M. Scheffer : 


Je te lus quelques traits d’intime poésie, 
Et toi, tu me donnas une toile choisie. 


L'amour a fait ton cosur plus puissant que la mort. 


522 MELANGES. 


Que de fois, contemplant tes wuvres avec larmes, 
Trouvant sous chaque trait de mystérieux charmes, 
N’ai-je pas entendu les plaintes de ton cceur, 

Souffrant comme un vaincu, quoique toujours vainqueur! 


Dans une lecture faite 4 Saint-Man, le tour de Ja charité ne pouvait man- 
quer d’arriver. Elle vint, non pas telle qu'il edt pu la peindre d’aprés lui- 
méme, non cette charité des « jeunes cceurs 4 la grace virile; » 


Et dont la vie, aimant le vrai soin des douleurs, 
Semble garder en eux la dignité des plears 


mais sa parodie mondaine « en robe de satin. » 


La charité qui brille au soir plus qu’au matin. 


Ici, le poéte changeait de ton. Froissé dans ses plus chers et ses plus dé- 
licats sentiments, i] trouvait, pour chasser les vendeurs du temple, des ac- 
cents indignés que je ne lui connaissais pas. Ils éclatérent dans le Sermon, 
dans Paris, le soir, le Thédtre, la Bourse, protestations énergiquement 
Gmues contre le réalisme grossier ou poli de notre société moderne. 

J'ai retrouvé ces morceaux, avec beaucoup d'autres, d'un meérite égal, 
dans le nouveau recueil de-M. du Clésieux, et en méme temps la vibration 
que sa voix leur communiquait. 

Des plumes fort autorisées ont jugé son livre au point de vue de la forme, 
et toutes ont été bienveillantes. Si quelques réserves ont été faites, ce n'est 
point par ceux qui pensent qu'il est certains ouvrages moins du domaine 
de la critique exclusive que de celui du sentiment, et ce que M. de Lamar- 
tine a dit des Consolations de M. Sainte-Beuve, on peut Je répéter avec plus 
de justesse encore aprés avoir entendu M. du Ciésieux : 


Devant le sentiment le goat est désarmé, 
Et l’esprit ne retient que ce qui l’a charmé. 


Le goit d’ailleurs n’avait aucunement lieu de s’armer ici, et la grande 
critique, celle qui rapproche et compare, qui suit pas a pas les progrés, 
qui ne se prononce pas sur un détail, mais en somme, tirera de ce livre 
cette conclusion qu’il est bon pour le poste, comme pour l'homme, de quit- 
ter quelquefois le monde pour la solitude et les ceuvres qu'on y pratique; 
que non-seulement |’ame s’y fortifie, mais que Je talent y mdrit, comme un 
fruit sous un verre frappé des rayons du soleil. Douze ans s‘écoulérent entre 
Vavant-derniére tragédie de Racine et la derniére, son chef-d’euvre, nee 
sous les influences des idées et de |’air qu'il respirait dans ses retraites a 
Port-Royal. Je n’insiste pas, le modeste et pieux fondateur de l’orphelinat de 
Saint-Ilan m’en saurait mauvais gré; il me suffit d’avoir indiqué aux jeunes 
poétes de notre génération tourmentée un noble exemple a suivre et qui 
leur serait profitable, méme au seul point de vue littéraire. 

Quand aux personnes qui s’intéressent 4 Ja fois aux cuvres poétiques 
vraiment recommandables et aux bonnes ceuvres, elles trouveront un dou- 
ble motif de se procurer et de répandre le livre de M. du Clésieux, ep ap- 








\ 


MELANGES. 523 


prenant qu'il ne s‘est décidé 4 le publier qu’afin de pouvoir venir en aide 
4 une seconde fondation digne de la premiére : un orphelinat de jeunes filles 
pauvres. Un jour, espérons-le, grace 4 la charité de toutes celles qui ont la 
fortune et le bonheur plus grand d’avoir encore leur mére, il pourra dire 
avec un auteur qu'il aime : 


Comme ce vieux poéte, industrieux magon, 
Moi-méme, avec mes vers, j’ai baté ma maison. 


Vicomte Hersart bE La VILLEMARQUE. 


DE LA NECESSITE DU SPIRITUALISME POUR REGENERER LES SCIENCES MEDI- 
CALES, per M. le docteur Pinocx, médecin de I’hépital Lariboissiére. 


Personne n’ignore que, depuis le dernier siécle, la philosophie sensualiste 
a exercé une influence considérable sur les sciences médicales. En tant 
qu'elles appartiennent au domaine de l’observation, les sciences ont fait 
d‘incontestables progrés ; mais la philosophie médicale, loin d’avancer, a 
reculé ; elle est tombée dans une sorte d’enfance. M. le docteur Pidoux signale 
cette décadence en ces termes :_ 

« Les sensualistes et toute I'Ecole médicale de Paris ne se doutent peut- 
‘tre pas que leurs théories philosophiques et physiologiques sont faites avec 
imagination, rien que |’imagination, et que la pensée y a le moins de part 
possible. En philosophie, on les voit toujours confondre la sensation avec 
l'idée, l’esprit avec le cerveau, les collections de faits avec des principes. En 
physiologie, ils veulent a toute force expliquer les faits de sensibilité, de nu- 
trition, de contractilité, par des idées de grandeur, de quantité, de nombre, 
de vitesse, de plus et de moins. Ils croient comprendre les actions organi- 
ques avec des idées de carré ou de rond, d’épais ou de fluide, de légéreté ou 
de pesanteur, de rapport ou de disproportion entre les diamétres donnés, de 
frottement ou de glissement, de stase ou de mouvement, defroid ou de chaud, 
de laxité ou de resserrement, de haut ou de bas, de droite ou de gauche, etc... 
Impossible 4 leur esprit de faire plus d'honneur 4 l’auteur de l’organisme 
vivant qu’é un constructeur de machines. Dieu a fait ’homme a son image 
et ressemblance; ils veulent absolument faire Dieu a l'image et ressemblance . 
de homme, Ils congoivent la nature sur le modéle de I'art, et refusent d’ad- 
mettre la vie, parce qu’ils n’en fabriquent pas. Aussi la physique du globe 
et la météorologie, calquées sur la physique un peu puérile du laboratoire, 
et rapportées, comme a leur type, aux expériments et a la science de |'In- 
stitut, sont-elles, Ja météorologie surtout, d'une telle insuffisance et d’une 
grossiéreté si indigeste devant la nature et Ja vie, qu’elles ne peuvent nt pré- 
voir ni modifier le plus petit phénoméne meétéorologique ! On accumule sur 
cette science des masses incalculables de faits, on dresse des statistiques 
gigantesques, et on attend, avec un baconisme imperturbable, que la science 
én sorte toute seule. Bref, la physique et la chimie ont fait d'immenses, de 


“ 


506 MELANGES. 


splendides progrés, mais bien plus applicables 4 l’industrie et aux arts qu’a 
l’explication des phénoménes naturels. Les forces de la nature ne sont encore 
guére connues qu’abstraites, qu’artificiellement détachées du tout vivant dont 
elles font partie. » 

Si les sciences physiques ont pour but, non-seulement de mettre dans les 
mains de homme les forces de la nature pour les faire servir 4 son usage, 
mais encore d'introduire |"homme dans la connaissance intime de cette na- 
ture elle-méme, n’est-il pas évident que, sous |’inspiration du sensualisme, 
elles s‘éloignent du grand but qu’il faut atteindre? Et d’ailleurs !"histoire de 
Yesprit humain n’atteste-t-elle pas que ce sont les philosophes spiritualistes 
qui ont fait faire aux sciences naturelles leurs progrés les plus importants? 

Afin de justifier cette thése, M. le docteur Pidoux établit un paralléle 
entre Descartes et Bacon. Nous allons jut Jaisser la parole, pour ne pas priver 
le lecteur d’une page pleine d’intérét : 

« Une grande et saisissanté preuve que le savoir a ses racines en nous; 
que notre esprit porte les raisons des choses; que, par conséquent, la vérité 
est en lui, et que la difficulté n'est que -de l’y saisir, c’est que toujours les 
sciences sont nées ou ont été renouvelées aprés un puissant retour de la 
pensée 4 elle-méme. Quand l’esprit humain, entrainé par un profond pen- 
seur, est forcé de regarder fortement en soi, on voit bientét refleurir, d’abord 
les deux sciences de la pensée pure, la métaphysique et les mathématiques; 
puis, comme les rameaux naissent du tronc, les autres branches des con- 
naissances humaines, ou les sciences particuliéres, se développer et produire 
des fruits nouveaux. Quelle plus forte présomption que les idées ne viennent 
pas des sens! 

« Bacon avait eu beau préconiser l’observation, si Descartes, par son puis- 
sant effort pour replier la pensée sur elle-méme, n’avait contraint l’esprit a 
trouver en lui les principes de la certitude et des conceptions nettes, ce qu'il 
appelle idées innées ou semences de vérité, l’esprit aurait pu observer et 
expérimenter beaucoup, sans qu’il en résultaét autre chose qu'un accroisse- 
ment numérique indéfini de la fameuse Sylva sylvarum : jeu d’enfant ou de 
vieillard, vraie science d’almanach, dans laquelle l’Organon, avec sa lanterne 
sourde non moins fameuse, n’éclairant qu'un objet a la fois, et tout extérieu- 
_ Tement encore, n’aurait introduit qu'un ordre factice, jamais une lumiére 
interne. 

« Pourquoi le Discours sur la méthode, les Méditations, les Principes de 
la philosophie ont-ils été cette lumiére? Parce qu‘ils ont illuminé l’intérieur 
de chacun, et nous ont fait voir clair dans notre esprit, !4 o0 sont les raisons 
et les évidences de tous les faits extérieurs. Bacon avait commencé par nous 
jeter hors de nous, et nous y aurions erré Jongtemps dans |’enfance du s2- 
voir, curieusement et stérilement occupés du phénoméne. Descartes débute, 
au contraire, par saisir profondément en lui les moyens de connaitre ou les 
idées générales qui ne sont que Ia. Il chasse impitoyablement de son 4me, 
comme des ombres, les idées particuliéres des choses extérieures que les sens 
y ont introduites, et la réduit 4 elle-eméme. La voila nue comme la Vérité!... 
Ce n'est qu’aprés s’étre trempée dans la raison de toutes choses, saisie d’abord 
dans son esprit, puis simultanément dans |l'esprit infini auquel le nédtre et 


MELANGES. 595 


nécessairement uni pour connaitre, qu'il permet a ses sens le spectacle-de 
lunivers... ll le contemple alors du haut de sa raison retrouvée. Ce n’est 
plus !’enfant resserré entre des limites palpables : c’est le maitre de ces Jieux 
qui s’essaye 4 reconquérir un domaine perdu dans la servitude des sens. 
Aussi voyez-le s’élancer libre dans |’espace, mesurer notre globe et les mon- 
des roulant dans |’éther, aussi facilement que sur sa table ces sphéres et ces 
mondes, copies qu’il semble avoir rapportées de ses voyages, comme le 
paysagiste une esquisse des vues qui l’ont charmé... Ou a-t-il trouvé cet es- 
pace ? ow a-t-il vu ces mouvements de corps qui échappent aux yeux? Dans 
son esprit, o& existe un espace intelligihle, idée d’espace, avec les lois des 
nombres ou de la quantité, qui lui représentent celles en qui subsiste l’ordre 
visible des cieux! Et c’est dans un poéle enfumé de la brumeuse Hollande 
que notre Descartes, les sens volontairement fermés pour un instant, fraye 
aux astronomes les routes }umineuses du ciel! S'il s’égare dans ces régions 
sublimes, s'il faut Je redresser, ses successeurs le feront en se servant des 
moyens qu'il leur a laissés. 

« Aprés cela, on peut vous permettre d’exalter Bacon, qui abandonne Co- 
pernic pour Ptolémée ; Bacon, qui n’a été connu chez nous que vers le milieu 
du dix-huitiéme siécle, quand tout était fait, cent ans aprés la rénovation car- 
tésienne des sciences, deux cents aprés les préceptes vivants de Képler et de 
Galilée... 

« Dégageons un instant son wuvre de tout élément littéraire, c’est-a-dire 
de ce que Bacon, écrivain plein de mouvement et quelquefois de grandeur, 
emprunte & la vie incroyable et aux besoins de son époque qu'il ne produit 
pas, mais qu’il célébre, et réduisons cette ceuvre a sa substance philoso- 
phique, que reste-t-il? 

« Ce qu’il se propose est absurde : il veut rendre le génie inutile, et, a 
l'aide d'une mécanique qu'il appelle Organon, égaliser toutes les intelli- 
gences. La recherche de Ja vérité ne sera plus qu'une besogne vulgaire. 

« Ce qu'il a atteint est digne de ce qu'il se proposait. Je presse strictement 
sa philosophie, et je n’en exprime qu'une sorte de systématisation ampoulée 
de la statistique. Débarrassée de son fatras, sa machine a induction, pour 
extraire la vérité des faits et le général du particulier comme on extrait le 
suc d'une plante, se réduit 4 cela. Bacon est le pére du numerisme. Un pére ne 
saurait survivre longtemps a son fils. ll nous a laissé quelques régles utiles 
pour recueillir les faits et ne pas gaspiller les fruits de l’observation. Qu’y 
a-t-il la qui ressemble 4 une philosophie? 4 un moyen de régénérer |'es- 
prit et les sciences? En vérité, les sensualistes ne vont au fond de rien. 

ell est une chose surtout dont ils ne paraissent passe douter, c'est que leur 
Bacon, ce grand exterminateur d’Aristote et de la scolastique, n’a fait que 
transformer ou que changer l'objet de cette derniére méthode. Réduisant la 
philosophie 4 un procédé artificiel pour diriger |’esprit dans la recherche et 
Ja généralisation des faits, il devait retomber dans une autre méthodomanie. 
Or l'Organon n'est que cela : c’est la scolastique nouvelle, la seolastique ap- 
pliquée aux sciences naturelles, comme celle du moyen age |’était aux 
sciences rationnelles et a la théologie. » 

Aprés avoir émis ces vues générales, M. Pidoux étudie en déisil la double 


596 MELANGES. 


action de Descartes et de Bacon sur le développement des sciences médicales, 
et résume son jugement en ces paroles remarquables : 

« Le scepticisme du dix-huitiéme siécle, en exaltant Bacon au préjudice 
de Descartes, se montra aussi mesquin qu’injuste et peu national. 1) pro- 
clama sa méthode le commencement et la fin des sciences; et alors la méde- 
cine fut, au nom de Locke et de Condillac, inondée de classifications et de 
nosographies, lesquelles sont l’expression la plus élevée et la plus utile de Ja 
nouvelle scolastique, comme la médecine exacte et le numérisme en sont la 
conséquence la plus étroite. 

« Ces deux issues, ou plutét ces deux impasses, seront inévitables pour la 
médecine & toutes les époques de décadence philosophique. 

« En effet, lorsque, pour organiser cette science, on refusera d’en puiser 
les principes dans la nature méme de |'homme, et qu'on voudra remplacer 
ces principes intrinséques par des méthodes qui, sauf leur utilité pour disei- 
pliner |’esprit dans les recherches, n'ont, au dela, d’autre but que de lui 
permetire de faire de la science en restant sceptique, on aboutira nécessaire- 
ment, comme expression la plus élevée, aux nosologies fondées sur des déno- 
minations extrinséques. 

« Telle fut l’ontologie médicale moderne ou matérialiste, médecine exclu- 
sivement pittoresque, dans laquelle tout frappe Jes sens et od rien ne parle a 
lesprit. » 

Les dangers de pareilles doctrines pour la dignité et les progrés de l’esprit 
humain doivent frapper tout homme qui sait réfléchir et prévoir. M. Je doc- 
teur Pidoux veut remettre dans la voie de |’honneur et du progrés, veut ré- 
générer les sciences médicales si belles en elles-mémes, si utiles 4 ]’humanité. 
Le secret de sa réforme est tout entier dans le spiritualisme. II ne dédaigne 
pas l’expérience et l’observation ; il en reconnait, au contraire, toute la né- 
cessité, tous les avantages. Mais ce n’est pas a l’expérience qu'il demande les 
principes qui la dominent et les lois qui fondent la science. C’est la raison 
qui nous découvre les principes et les lois, et c’est a la raison que le médecin 
philosophe les emprunte. Mais, pour nous donner le droit d’élever nos scien- 
ces sur son témoignage, la raison elle-méme doit étre explorée, analysée, 
expliquée. Dans sa théorie de la raison, M. Pidoux se rattache a la grande 
école philosophique qui part de Platon et aboutit 4 Descartes et 4 Leibnitz. 
On ne saurait trop applaudir 4 ces nobles doctrines, a ces généreux efforts. Le 
médecin philosophe sait bien qu’en restituant a l'esprit toute sa dignité il 
prépare au génie des forces qui le rendront capable de ces brillantes décou- 
vertes qui font faire a la science des pas de géant. M. Pidoux met done le 
plus grand soin a expliquer, 4 prouver la théorie des idées, en qui se trou- 
vent la lumiére et la puissance de I’esprit. Ici nous présenterons quelques 
observations au savant médecin. Pour lui, toutes les idées, sans exception, 
sont tirées de notre fonds, de sorte que, dans toutes nos connaissances, ce 
n’est que nous-mémes que nous connaissons, et que toute notre science des 
objets qui sont hors de nous, Dieu, Je monde, n'est qu'une conséquence des 
principes que nous frouvons en nous-mémes. Expliquons-nous. D'aprés 
M. Pidoux, il ya les idées en nous et les idées en Dieu; nos idées sont des 
images des idées absolues qui sont en Dieu, et nous ne sommes unis imme 





MELANGES. 527 


diatement qu’a ces idées qui constituent notre dtre intellectuel ; c’est par 
elles que nous nous élevons a Dieu. 


Sans doute il y a les tdées en nous et les idées en Dieu, si par idée en nous 
on entend, ou bien la représentation mentale de notre étre et de ses modes, 
ou bien encore Ja perception imparfaite et borndée que nous avons des idées 
éternelles, nécessaires, immuables, absolues, qui sont en Dieu, qui sont 
Dieu méme. Mais, si on place en nous les idées éternelles et nécessaires, non- 
seulement comme des perceptions ou des intuitions, mais encore comme des 
modalités constitutives de notre étre, dés ce moment on confond l'objet et le 
sujet dans Ja connaissance et on ne donne 4 |’esprit humain d’autre lumiére 
que sa propre essence. Mais, notre essence ne pouvant contenir en elle-méme 
le nécessaire, ]'éternel, Vabsolu, ’immuable, on voit tout de suite a quelle 
conséquence on arrive. Réagissant, avec une énergie qu'on ne saurait trop 
louer, contre le sensualisme qui dissipe l’esprit hors de lui-méme, M. le doc- 
teur Pidoux veut le ramener et le concentrer on lui, pour qu’il trouve en 
lui l’étre, la lumiére, la science. C'est, en effet, en nous-méme que nous 
trouvons la lumiére de'la raison, parce qu’elle nous éclaire au dedans; mais 
nous ne tirons pas cette lumiére de notre propre fonds, parce que,s'il en était 
ainsi, nous serions en quelque sorte créateurs de cette lumiére. I] n'y a pas 
d'intermédiaire entre notre esprit et son objet, c'est-A dire entre notre esprit 
et les idées, les vérités nécessaires qui I’éclairent et qu’il rapporte nécessai- 
rement a Dieu comme 4 leur principe et 4 leur substance. 

Dans la théorie de la perception extérieure et sensible proposée par M. 
Pidoux, on croit retrouver encore des intermédiaires analogues 4 ceux que 
Je médecin philosophe place dans la connaissance rationnelle. D’aprés lui, il 
semble que nous n’avons pas la perception immédiate des objets extérieurs. 
Nous ne les voyons point en eux-mémes, dit-il; nous ne saisissons autre chose 
que leur représentation sensible ou leur image dans notre cerveau. Jecroyais, 
je l'avoue, cette théorie des images représentatives et de la perception mé- 
diate des objets extérieurs entiérement ruinée par les travaux de I’école 
écossaise et par ceux de M. Royer-Collard. On ne persuadera jamais au bon 
sens que nous ne voyons point les objets en eux-mémes et que nous 
ne saisissons que leurs images dans notre cerveau. L’anutomie n’a-t-elle 
pas démontré que le cerveau est un lieu obscur ou ne pénétre aucune lu- 
miére? Comment donc peut-il y avoir des images colorées dans le cerveau ? 
Dans fa vision sensible, il se peint au fond de la rétine une image de l'objet; 
Mais cette image est renversée, et nous voyons l'objet droit. Ce n’est donc 
pas l'image que nous apercevons, mais !’objet lui-méme. Ne perdons jamais 
de vue que l’esprit est essentiellement Ja faculté de percevoir, de votr des 
objets, le monde extérieur ou les objets sensibles, dans la connaissance sen- 
sible; le monde métaphysique ou les objets métaphysiques, dans la connais- 
sance rationnelle. L’objet sensible, comme l'objet intelligible, sont hors de 
nous, et nous avons la faculté de voir l’un et l'autre sans aucun intermédiaire, 
soit des images physiques qui n’existent pas, des idées nécessaires tirées de 
nous-mémes, qui n’ont pas plus d’existence que ces images. Si la théorie que 
nous discutons était vraie, nous serions nécessairement conduits a un subjec- 
tivisme universel, 4 un systéme analogue 4 celui de Kant, ou 4 celui de 





598 MELANGES: 


Fichte, systémes qui nous méneraient bientét eux-mémes a Schelling ou a 
Hégel. 

Ces réflexions nous sont suggérées par une théorie ou nous avons trouvé 
les vues les plus élevées, les pensées les plus justes et souvent les plus in- 
génieuses. En présence de tant de belles choses que nous avons pu gotter 
avec bonheur, nous n’avons pu cependant nous défendre des réflexions que 
nous venons de proposer au médecin philosophe qui comprend si bien la 
noble mission que son talent lui donne. Il se rendra compte, nous |'espérons, 
du motif qui nous fait parler; et nous ne doutons pas qu'il ne répande un 
jour nouveau sur des matiéres aussi délicates qu'elles sont importantes. 

La théorie de Ja raison n’est qu une moitié de la tache que M. le docteur 
Pidoux s’est imposée. II veut aussi porter la réforme dans Ja physiologie; 
et il laraméne 4 trois systémes principaux: le mécanisme, |‘animisme et le 
vitalisme. 

Jamais peut-ftre on n’a mieux expliqué l’origine et la nature du méea- 
nisme de Descartes. Nous ne priverons pas le lecteur de cette page si digne 
de fixer son attention : 

« Une des plus nobles marques de la grandeur du spiritualisme et de ss 
force dans l’ordre des sciences physiques, c'est qu’A toutes les époques 
son premier regard, aprés celui dans lequel il embrasse du méme coup 
l’existence de l'ame et celle de Dieu, a toujours été pour les cieux visibles! 

« Suspendu au sein de la pensée éternelle, il s'y est nourri dinfini. 
Qu’'il en descende pour contempler l’'univers matériel, et i] ne pourra d’a- 
bord reposer ses yeux que sur l'immensité du ciel, image de I‘infini imms- 
tériel ov il s'est primitivement trempé. C’est de la que Pythagore et Platon 
sont partis pour édifier la science antique; c’est de la que Descartes s’élan- 
cera aussi pour tracer les premiéres lignes du plan des sciences modernes. 
Et ipse, tanquam sponsus procedens de thalamo suo, exultavit ut gigas ad 
currendam viam; a summo colo egressio ejus. 

« La nécessité presque divine de scruter d’abord }’infini dans les gran- 
deurs et les nombres ou linfini mathématique, telle est donc }’explication, 
je voudrais pouvoir dire la justification du mécanisme de Descartes. Toutes 
choses étant égales d’ailleurs, je ne sais pas o nous en serions sans cette 
glorieuse erreur. Que celui qui aurait mieux fait lui jetto la premiére 
pierre! 

« Pour obéir a la loi des conceptions simples et claires par laquelle Des- 
cartes arrache esprit a |’empire séculaire des causes occultes, |’idée d'infini, 
ame des sciences modernes, devait s’exercer d’abord sur la quantité divi- 
sible; et, afin que l’intelligence s’habituat a porter le poids de cette idee, il 
fallait qu'elle n’edt 4 considérer dans les choses qu’étendue, figure et mov- 
vement. L’astronomie remplissait parfaitement ce but. Quand les corps sont 
4 une si prodigieuse distance de nous, il n'est guére possible d’y voir sutre 
chose que des rapports de nombre et de quantité, objets des mathématiques. 
Au contraire, les corps terrestres soumis 4 notre observation immédiate, 
notre propre corps, par exemple, nous offrent toujours, avec I'étendue et le 
mouvement, des forces et des propriétés qui compliquent singuliérement le 
probléme de leur connaissance. Aborder ce probléme avec l'idée d'infini et 





MELANGES. 599 


imstrument de cette idée, le microscope, sans s'y étre exercé sur des pro- 
blémes simples oi l'on n'affirme rien des choses que ce qui est clairement 
contenu dans lidée qu'on en a, c’était, je l'ai déja dit, rentrer dans le chaos. 
Les difficultés prodigieuses de la médecine y favorisent plus que partout ail- 
leurs le régne des causes occultes. Descartes |’en débarrassera pour la livrer 
aussi 4 des idées claires. On traitera done d’abord Ja physique et la phy- 
siologie d’aprés les principes mathématiques qui régissent l’astronomie et la 
mécanique. 

« Aprés avoir organisé les cieux, Descartes abaisse ses regards sur la terre; 
et, comme rien n’égalait son amour pour les mathématiques, si ce n'est son 
enthousiasme pour l’anatomie et la médecine, il tente une explication de 
l'économie animale. 

« Par of commencera-t-il? Avec son audace ordinaire, il n’a pas le choix : 
par le vrai commencement, par la formation du fctus!... et il donne ainsi 
un exemple trop peu suivi aux physiologistes, qui, en abandonnant son mé- 
canisme, auraient di respecter sa philosophie. 

« La physiologie, qui n’existe pas encore comme science, sera constituée, 
en effet, le jour ou la formation de l’organisme et le jeu de ses parties, une 
fois formés, pourront étre expliqués par le méme principe. Nous en sommes 
loin encore, méme cinquante ans aprés |’espéce de défi porté par Cuvier aux 
pbysiologistes dans son Rapport historique sur les progrés des sciences na- 
turelles, Paris, 1808, défi qu’il aurait bien d& accepter pour son compte. 
« Dans presque tous les systémes de physiologic, dit-il, on commence par 
supposer I'étre vivant tout formé, au moins en germe, et bien peu de phy- 
siologistes sont assez hardis pour vouloir déduire d'un méme principe, et sa 
formation primitive, et les phénoménes qu'il manifeste une fois qu’il jouit 
de l’existence. » Eh bien, l’embryologie mathématique de Descartes et son 
Traité de Vhomme préfigurent mécaniquement la réalisation de cet idéal. 

« Quel autre parti un homme nouveau et volontairement brouillé avec la 
science antique pouvait-il tirer de l'anatomie cadavérique ou descriptive ? 
Honneur de la renaissance, opprobre de la médecine moderne, cette ana- 
tomie, que je propose de nommer mécanique, appelle, en effet, la mécant- 
que aussi nécessairement que |’automate de Vaucanson. Aucun autre prin- 
cipe qui soit en rapport avec elle. Prenant l’étre tout formé, elle exclut la 
génération, }’évolution, par conséquent la vie, aussi rigoureusement que la 
vie l’exclut. 

« L’influence du cartésianisme sur la physiologie moderne est 14 tout en- 
tiére. Il servit 4 systématiser les découvertes anatomiques de la renaissance et 
a les lancer dans le courant général des sciences d’alors. Si on efit connu 
Pembryogénie, l'anatomie comparée et d’évolution, l’anatomie vivante, Des- 
cartes n’efit pas méme songé a son fetus et 4 son homme. Mais 4 une 
anatomie mécanique il fallait une physiologie mécanique. Qu’il y ait la, 
aujourd'hui encore, deux choses, deux sciences, deux mots, une anatomie 
et une physiologie, n’est-ce pas une preuve d’infirmité et un témoignage 
criant de ]’enfance ou se trouve toujours la connaissance des étres organisés? 
Et tant que cette division existera, y aura-t-il une physiologie? » 

Aprés avoir ainsi caractérisé |’ceuvre et !’influence de Descartes, M. Pidoux 


550 MELANGES. 


poursuit le développement de cette doctrine dans |'age suivant, et nous 
montre comment Stahl et l’antmisme découlent du mécanisme de Descartes. 
M. Pidoux reconnait les immenses services rendus par Stahl & Ja science; 
mais il n’en flétrit pas avec moins d’énergie l’animisme, qu'une école sys- 
tématique cherche 4 ressusciter en faisant revivre les doctrines d’Aristote et 
celles du moyen age. 

«Le moindre danger de ces doctrines rétrogrades serait d’immobiliser la 
science, si d’ailleurs elles n’équivalaient pas au matérialisme de Cabanis et 
de Broussais. 

« Que dit, on effet, l'animisme? 

a Substance essentiellement simple, l’ame pense, veut; elle a des sensations, 
elle est le principe immédiat des mouvements musculaires; elle digére, sé- 
créte, excréte, assimile, etc... De son cété, que dit le matérialisme? L’orga- 
nisme végéte, assimile, sécréte, digére, opére les contractions musculaires, 
sent, veut et pense. Quelle différence trouvez-vous entre les deux systémes? 
Une 4me qui sécrétel'urine vous parait-elle moins dégodtante qu'un cerveau 
qui sécréte la pensée? 

« Ces évocations sont tristes comme le cri lugubre de |’oiseau des nuits; 
heureusement, elles sont d'une impuissance ridicule. » 

Au mécanisme, a l’animisme, M. Pidoux veut substituer le vitalisme. I} re 
garde Leibnitz comme Je fondateur de cette doctrine; Leibnitz, dit-il, quia 
placé des forces partout ou Descartes ne voyait que des quantités, en méca- 
nique aussi bien qu’en physiologic. Toutefois la monadologie de Leibnit: ne 
peut étre la base du vitalisme, parce qu'il n'a pas mis de la quantité et dv 
nombre dans sa monade. Malgré cette lacune, « de tous les modernes, Leib- 
nitz est celui quia le plus fortement saisi en lui l’idée de vie ou de génération. 
C'est par cette idée qu'il a proclameé l’activité essentielle 4 toute substance, et 
qu’il a identifié l’étre et la force. Etre et engendrer étaient pour lui une 
méme chose; et engendrer, c’est tirer de soi. Telle est, en effet, l’idée d'in- 
tussusception qu’on oppose toujours a celle de juxtaposition pour caractériser 
la différence des corps organisés et des corps inertes. Exister par intussus- 
ception, c'est tirer de soi toutes ses propriétés (suscipere ab intus). Yoila 
bien, en effet, la monade leibnitzienne. L'animal, par exemple, tire con- 
tinuellement de sa substance des produits organiques et des actions vitales, 
c'est-a-dire qu'il engendre, non-seulement dans sa vie embryonnaire et 
pendant qu'il se forme, mais continuellement aussi une fois qu'il est formé. 
La nutrition n’est qu'une génération continue. L’animal, excité, alimenté, 
vit toujours par génération ou intussusception; il se tire toujours de lui- 
méme..... | 

« Un autre principe parfaitement semblable 4 celui-la, c’est le principe de 
la continuité d'action, idée considérable, que Je spiritualisme seul pouvait 
donner, et qui représente en dynamique l’idée de la divisibilité infinie du 
nombre et de I’étendue en mathématique. Elle a présidé & la découverte du 
calcul différentiel. 11 n’y a pas de théorie physiologique, il n’y a pas de 
théorie, pas de pratique médicale sQre et profonde sans ce principe. Si la 
maladie disparait pour l‘esprit du médecin lorsque le phénoméne ne frappe 
plus ses sens; si, lorsque le symptéme reparait, il annonce nécessairement 





MELANGES. 531 


une maladie toute nouvelle, il n’y a plus de lien, plus d’unité, plus de vie 
dans les choses de la pathologie. Le pronostic, qui est la médecine presque 
tout entiére, est détruit dans ses fondements; la thérapeutique n'est qu’une 
chasse empirique aux symptémes, et la médecine un meurtre légal. Pourtant, 
le sensualisme conséquent et abandonné du sens commun ne devrait pas 
enseigner autre chose. 

« Le principe de la spontanéité d'action dans les étres organisés a encore 
ses racines philosophiques dans la doctrine de Leibnitz. Développé dans les 
vérités suivantes, il est le seul obstacle possible a la physiologie et 4 la mé- 
decine physico-chimiques. La premiére de ces vérités solidaires est la vie 
propre de chaque partie 4 l'infini. « Ce qui distingue, dit Leibnitz, les ma- 
« chines humaines des divines, c'est que celles-ci sont machines divines jusque 
« dans leurs moindres parties 4 l’infini, tandis que les humaines ne sont pas 
« machines dans chacune de leurs parties. Par exemple, Ja dent d’une roue 
« de laiton a des parties ou fragments qui ne sont plus quelque chose d’artifi- 
« ciel, et n’ont plus rien qui marque de la machine par rapport a ‘usage ov 
« la roue élait destinée. » 

a Tl est certain, en effet, que la vie étant organisée partout 4 l’infini, que 
chaque élément organique ayant une vie propre a |’infini, il n’y a plus de 
place ou se puisse glisser Ja plus subtile propriété physique ou chimique; et 
le vitalisme est fondé sans l'erreur de l’animisme. Mais que. la vie cessat 
d'étre déterminée organiquement 4 l’infini; que chaque particule organique 
cessat d’avoir une vie propre 4 J'infini, et la vie serait comme n’étant pas, 
et elle n‘aurait pas-d’étre, aucune réalité, pas de substance ou de fond. Il y 
aurait donc, au commencement ou 4 la fin de la. série, un moment ou elle 
ne serait pas elle. Le chimiste vous la pourrait faire sortir d’une combinaison 
Morte quien serait le principe, et adieu la physiologie; ou bien, la faire 
aboutir au méme point qui deviendrait tout et le principe rien, et Ja chimia- 
trie régnerait encore. 

«fl n’échappera 4 personne qu’un des grands principes de la pathologie, 
dont on a méme beaucoup abusé depuis la chute de Broussais, le principe 
nosologique de la spécificité, a aussi son origine philosophique moderne 
dans les vues profondes de Leibnitz sur la vie. Son idée de la continuité, 
sans celle de la spécificité d’action, aménerait une identité compléte dans le 
monde, et chaque chose, dit-il, serait indiscernable de chaque autre. Aussi 
tous les atomistes et tous les pneumatistes anciens et modernes, pour qui il 
n'y a que du plus et du moins dans les choses, et qui, par conséquent, n'ont 
jamais pu admettre nila création ni la génération ou procréation des es- 
péces, ont-ils unanimement rejeté l’idée de spécificité pathologique. Voila 
pourquoi leur premier soin a toujours été de démolir les nosologies. Elles 
sont, en effet, la négation méme de leur principe. 

« Enfin, pour ne parler que des bases principales du vitalisme contenues 
dans Ja philosophie spiritualiste de Leibnitz, j’en dois signaler une derniére, 
c'est Ja propriété qu'a chaque monade de représenter toutes les autres & son 
point de vue. En complétant et en rectifiant la monadologie comme je |’ai 
indiqué plus haut, on voit, dans cette loi, que Jes forces et les propriétés 
de chaque régne représentent spontanément et éminemment, dans un ordre 


532 MELANGES. 


d’activité supérieure, les propriétés et les forces des régnes inférieurs. On 
voit aussi que, dans l’organisme animal, les propriétés disséminées d'un ap- 
pareil (et tous les appareils ont des éléments de leur fonction partout) sont 
toujours représentées d’une maniére éminente, ou ramassées a Jeur plus 
haute puissance dans un centre qui n’est, comme je lai dit ailleurs, que Je 
pouvoir exécutif de la fonction. » 

La part de Leibnitz dans la formation du vitalisme est grande. Comme on 
vient de Je voir, M. Pidoux remarque que les conceptions de ce magnifique 
génie sont loin, malheureusement, d’avoir pénétré tout entiéres la physiolo- 
gie; on a méme abuse de la monadologie, et on ne peut nier qu'il n‘existe un 
lien secret entre cette doctrine et celle du progrés continu. 

Il est vrai qu'on aurait pu trouver le reméde préventif de cet abus dans 
Leibnitz lui-méme, c’est-d-dire dans l’idée des divers ordres d'infinis qui 
lui avait été suggérée par Mallebranche. - 

Enfin, c’est dans I'école de Leibnitz que s'est développée la doctrine de 
l'activité de la matiére, de la vitalité essentielle de l'organisme. C'est désor- 
mais, d’aprés M. Pidoux, la base de toute bonne physiologie. 1] résume toute 
sa doctrine en ces paroles : 

e Ii n’y a done de philosophie que dans le spiritualisme. Lui seul, con- 
templant la génération intérieure des idées et leur union immanente avee la 
source vive qui les produit, peut transporter cette intuition aux objets de la 
nature et donner !a certitude parfaite que ceux-ci vivent et agissent par les 
mémes lois, puisqu’ils ont pour auteur Dieu qui n’a pu les créer que d’aprés 
ses idées, et que notre esprit lui-méme est fait a l'image et ressemblance du 
sien. » 

Déja nous avons fait nos réserves sur la théorie des idées. Celle de l activité 
essentielle de la matiére, dans le sens que M. Pidoux lui donne, nous parait 
sans danger, car cette activité n'est qu'une propriété donnée par Dieu a la 
matiére; Dieu a créé la matiére vivante. Toutefois disons que le sens hu- 
main semble affirmer |’inertie de la matiére, et que la mécanique tout et- 
tiére repose sur cette donnée; disons que la vie semble résulter plutét de 
certaines lois générales imposées a la matiére que de son essence méme. Et 
d’ailleurs n’est-il pas évident que la spontanéité de l’esprit et de la matiére 
ne se développe qu’autant qu'elle est excitée par Jes objets sensibles ou intel- 
ligibles, physiques ou spirituels? Nous I'avons déja dit, l'homme n’est pas 
son objet unique. Ce n’est pas en lui-méme ou dans ses propres modalités 
qu‘il trouve ni les choses ni les raisons des choses. Dans l’ordre intelligible, 
comme dansl’ordre extérieur et sensible, la raison est, par-dessus tout, la 
faculté de voir. 

Malgré les dissentiments que nous venons d'accuser, il nous est impossible 
de ne pas rendre un éclatant hommage a la sagacité, a I’élévation d’esprit, ala 
science étendue et approfondie, dont l’opuscule que nous venons d’examinef 
est Je témoignage honorable. Ajoutons qu’on y respire partout un parfum 
de christianisme qui s’allie si bien avec la haute spiritualité qui fait I'es- 
‘ sence de ce livre. M. Je docteur Pidoux posséde tout ce qu'il faut pour 
travailler ala réforme des sciences médicales. Qu’il développe dans un grand 
ouvrage les principes posés par cette brochure si digne d’attention; qu'il 











MELANGES. 533 


éclaircisse les doutes que nous lui avons soumis; qu’il restaure enfin, dans 
la science, le régne du spiritualisme chrétien : il aura bien meérité de la 
science et de l'humanité. 

H. Maner. 


nw 8m mee we Oe ee we ee ne 


ROBERT EMMET* 


Le héros de ce livre est un jeune homme mort a vingt-trois ans pour la 
liberté de son pays. Son nom, vénéré de I'Irlande et de l’'Amérique comme 
celui d’un martyr, est resté ignoré de la France comme celui d’un vaincu. Un 
écrivain qui n’a pas voulu se nommer vient de recueillir cette noble mémoire 
dans un récit dont aucun ornement romanesque n’altére la poétique et aus- 
tére grandeur. On hésite devant cette cuvre comme devant certains tableaux 
que le maitre n’a pas signés : on y admire des traits d’une délicatesse infinie 
et des touches d’une énergie virile. Cette pensée forte et libre, cette forme aux 
graces sévéres, semblent révéler tour a tour l’esprit d'un publiciste et la main 
d’une femme. Et lorsque, 4 la fin du livre, l’auteur laisse échapper de son 
ame le souvenir do la liberté, on croit lire une page oublide de madame de 
Staél. 

Cette histoire est un fragment détaché du long martyrologe de J’Irlande. 
Robert Emmet fut, au commencement de ce siécle, un des plus héroiques 
champions de cette noble cause. Elevé dans la foi protestante, il n’avait pas 
ressenti, comme la plupart de ses compatriotes, les souffrances dela conscience 
opprimée; mais la nationalité de l’Irlande, étouffée comme sa foi, appelait 
tous ses enfants 4 la venger. Rien n’était encore venu alléger le joug de l’An- 
gleterre : en vain quelques sages et patients esprits comptaient sur l’influence 
des libertés britanniques pour mettre un terme 4 cette oppression séculaire, 
l"Irlande restait traitée comme une terre conquise, livrée par la complicité 
d’une législature servile aux exactions et aux violences de ses vainqueurs. 
Robert grandit au milieu de ces douleurs, triste et recueilli comme ces en- 
fants qui dés le berceau ont vu pleurer leur mére. fl vit son frére Thomas- ° 
Addis Emmet s’associer & linsurrection de 1798 et expier dans les fers la 
généreuse témérité de son entreprise: il fut témoin des sanglantes repré- 
sailles dont ce complot futle prétexte et que dirigea lord Castelereagh avec 
une impitoyable rigueur; il assista enfin 4 cette séance dehonteuse mémoire 
ole parlement de Dublin, sourd aux protestations éloquentes de Grattan, 
consacra, en votant l’acte d’union, sa propre déchéance et !entier asservis- 
sement de l'Irlande. La tyrannie qui engourdit les cours faibles donne plus 
d’énergie aux 4mes viriles. Robert aima davantage sa patrie en Ja voyant 
opprimée : il s’attacha plus étroitement a la liberté en Ja voyant vaincue. 
L’affranchissement de !'Irlande fut le réve de son enfance, la passion de sa 
jeunesse, .]'couvre de sa trop courte vie. 


* Deuxiéme édition. Michel Lévy fréres, rue Vivienne, 2 bis. 


534 MELANGES. 


Nous n’avons pas dessein de raconter cette vie : |‘écrivain dont nous par- 
lons lui a consacré des pages qu'il n’est pas permis de refaire et qu’il serait 
téméraire de résumer. Le lecteur y suivra Robert Emmet dans les précoces 
tristesses de son enfance, dans ces réunions d'étudiants qu'électrisait sa jeune 
éloquence, dans ces assemblées secrétes des Irlandais-Unis dont il était l’ame, 
dans ses voyages sur le continent, dans ses vaines tentatives pour intéresser 
4 sa cause le premier consul qui déja méditait un autre réle que celui d’é 
mancipateur des’ peuples. La se détache au milieu du récit, en quelques 
traits d’une sobriété énergique, une esquisse du général Bonaparte que re- 
connaitra la postérité *. 

Linsurrection, si laborieusement préparée, éclata le 23 juillet 1803: elle 
devait s’ouvrir par Ja prise de la citadelle de Dublin, puis s'étendre a tous les 
comtés, ot l’on avait entretenu d'actives intelligences. A cette heure supréme 
ou s’engageait la lutte, Robert dut descendre dans sa conscience : en regar- 
dant I’état de son pays, en y trouvant tous les droits méconnus, toutes les 
voies légales fermées, il put se dire qu'une telle rébellion était sainte chez 
un peuple quidéfendait sa nationalité et sa foi. Mais quelque chose en lui 
touche plus que son héroisme. Lorsqu’au début du combat un lache assas- 
sinat souilla la cause populaire, ce jeune patriote, qui n’avait pas reculé de- 
vant le péril, se retira devant le crime qu'il avait été impuissant a empécher; 
dés cette heure il désespéra de son cuvre: il sentait que, pour une cause 
sainte, il ne fallait que des mains pures; il n’était pas de ceux qui pensent 
qu’on peut sauver les peuples au prix du crime et que le succés suffit a tout 
absoudre. 

Quelques jours s’écoulérent pendant lesquels il s’efforca de pourvoir a la 
siireté de ses compagnons : on s'empara de sa personne avant qu'il edt songé 
4 s’enfuir. Ici commence un admirable récit : auteur, comme les grands 
peintres, s'est fait oublier devant son couvre. Robert Emmet est présent; c'est 
bien ce jeune homme deélicat et nerveux, au regard doux et fier, au teint 
pale, aux vétements noirs, 4 la parole ardente, a l’ame indomptée, marchant 
& ses juges comme 4a |’ennemi et souriant 4 l’échafaud. Nous assistons a cette 
séance du tribunal ou Jes magistrats palissent devant la sérénité de l’accusé; 
nous entendons ce procureur général de la couronne, Plunkett, qui, lors de 
. Tacte d’union, faisait appel a la justice populaire, et qui, devenu accusateur 
public, lance l’anathéme 4 Ja cause qu’il a trahie; nous écoutons ces miles et 
éloquentes paroles qu’Emmet prononce 4 la barre pour défendre sa mémoire 
en livrant sa vie et qu'il Iégue 4 son pays comme un patriotique testament; 
nous le suivons jusqu'au lieu du supplice ow sa derniére parole est une pa- 
role de paix, ou il meurt a l’aurore de sa vie, sans s'‘indigner ni se plaindre, 
sans méme donner, comme André Chénier, une pensée a la gloire, un regret 
4 Vavenir ! 

Nous avons dit que Robert était protestant; une lueur d’espérance chré- 
tienne éclaira ses derniers instants. Mais Dieu ne permit pas que la foi 
d’O’Connell fortifiat cette vie et consolat cette mort. On s'apergoit aisément 
que cette foi, manque 4 lhistorien comme au héros. Malgré le sentiment 
d’équité qui préside 4 ses jugements sur les catholiques , il semble méme en 


1 Page 72 





MELANGES. 535 


certains passages, que nous voudrions effacer de son livre, se contenter de 
ces vagues croyances dans lesquelles moururent au dernier siécle Malesherbes, 
Bailly, madame Roland ‘. Nous nous tairons sur ces morts illustres: Dieu 
seul sait les mystéres de la derniére heure; il ne révéle au monde ni les 
déchirements ni les retours des 4mes qui vont monter a Jui. Mais qui oserait 
dire que Malesherbes mourant ne se souvint pas de la foi qu'il avait admirée 
dans la prison du Temple? et qui n’eft souhaité & madame Roland, pour 
adoucir les amertumes de sa fin, la pieuse confiance qui soutenait Marie- 
Antoinette dans les tortures de sa lente agonie? 

Au milieu de ces pages, empreintes d'une éloquente simplicité et d'une 
religieuse émotion, se détache avec un charme infini un épisode qui jette 
sur la destinée de Robert Emmet un poétique reflet. Encore étudiant 4 l'uni- 
versité de Dublin, il avait congu un pur et profond attachement pour Ja fille 
d’un célébre avocat irlandais, mademoiselle Sarah Curran. Les dangers 
avaient fait grandir Jeur mutuelle tendresse: elle survécut A la mort. Exilée 
de la maison paternelle, la fiancée du jeune héros vécut abimée dans une 
‘ douleur que cherchaient vainement a consoler la respectueuse pitié des étran- 
gers et |'admiration populaire. Elle allait veiller de longues heures prés du 
tombeau de Robert. « C'est ici, dit une complainte placée dans sa bouche, 
« c'est ici qu’est la joie de ma vie, tout ce que mon Ame aimait. Cette tombe, 
a ta derniére demeure, est celle de la liberté et Ja mienne.... Le soleil ne 
« brillera plus, qui pourrait réchauffer mon cour: il est presque aussi froid 
« que le tien. » 

Quelques années plus tard, un officier anglais, qui savait son histoire, lui 
offrit sa main, pour lui donner un protecteur. Elle refusa longtemps au nom 
de son inviolable attachement: puis elle accepta en se voyant seule et en se 
sentant mourir. On la vit pendant quelques mois errer sous le ciel de Naples, 
morne et pale comme la statue du désespoir, et sa vie s’éteignit loin de la 
terre natale ou son me était restée.. 

L'Irlande n’a pas oublié son héroique soldat. Thomas Moore, qui avait été 
l’ami de son enfance, lui a consacré des chants que'redit fa voix populaire. Les 
paysans vont prier sur cette tombe ot Robert n’a pas laissé graver son 
nom. 

.-. (Il n’a pas voulu, dit une touchante romance, que Ja main d’un es- 
« clave imscrivit son épitaphe sur cette pierre. Il a voué son nom 4 )’oubli 
« jusqu'au jour ou, sur son tombeau, se lévera l’aurore de la liberté. » 

C’est un autre monument que lui éléve l’auteur de ce livre, et ce n'est pas 
manquer au dernier veeu du mourant que d'y tracer aujourd’hui son nom. 
L’Irlande a vu se lever cette aurore en laquelle i] avait espéré ; la cause pour 
laquelle il avait succombé a triomphé avec O'Connell, et les souffrances de 
VIrlande n‘impriment plus leur souillure au blason de la libre Angleterre. 
Dieu a compté ces luttes héroiques, ces males caractéres, ces imprudences 
sublimes : i] ne faut pas oublier au jour de la moisson les ouvriers qui ont 
fécondé Je sol. 

Voila pourquoi ce noble récit est bien venu méme en nos jours de lassi- 
tude ; voila pourquoi ce livre n’est pas de ceux qui découragent, mais de 


1 Page 164. 


536 MELANGES. 


ceux qui fortifient. On ‘y {vit dans une atmosphére sereine; on y trouve 
de grands enseignements et de grands exemples. 
Acsert Gicor. 


P.S. Larticle qu’on vient de lire était déja terminé, lorsqu’une bienveil- 
lante communication a placésous nos yeux quelques lettres inédites de Robert 
Emmet et de plusieurs membres de sa famille. Elles sont adressées & une 
dame francaise, d’une des plus anciennes familles de Normandie, madame la 
marquise de ***, qui avait émigré en Irlande et qui s ‘était lide étroitement 
avec les Emmet. Cette correspondance toute privée nous a paru de nature a 
jeter quelque lumiére sur ces nobles caractéres ; elle confirme en général 
les appréciations de \"historien de Robert, peut-étre aussi, sur certains points, 
autoriserait-elle a rectifier ses jugements. On ne peut la parcourir sans se 
convaincre de plus en plus de la distance qui sépare ces généreux défenseurs 
de l'Irlande des révolutionnaires du continent; on n’est pas moins frappé de 
l’esprit profondément religieux qui régne dans toutes leurs lettres, de leur 
simplicité ferme et résignée, de ces vertus domestiques qui relévent leur 
héroisme. I] y a quelque chose de touchant dans ces relations affectueuses 
entretenues entre l’émigrée de 1793 et les patriotes irlandais de 1798 et de 
1803: de part et d’autre on savait comprendre l’amour du pays, le respect du 
droit, le dévouement aux nobles causes proscrites. 

Nos lecteurs nous sauront gré de détacher quelques fragments de ces 
lettres, que nous n’avons pu lire sans une religieuse émotion. Les premiéres 
sont écrites par Robert 4 |’époque ou il était venu habiter Paris, tandis que 
son frére Thomas Addis était détenu au fort Saint-Georges, pour sa partici- 
pation a |’insurrection de 1798; en voici quelques passages : 


Paris, ce 49 décembre 1801 !. 


..... @ Gest avec le plus grand plaisir, ma trés-chére madame, que je vous 
communique les nouvelles que je viens d’apprendre ce soir: deux d’entre 
les prisonniers du fort Saint-Georges ont déja été mis en liberté, et on attend 
la libération immediate de tous les autres. Je puis aussi vous dire avec satis- 
faction que j étais déterminé, il y a quelque temps, 4 ne pas demander I'in- 
tervention de ce gouvernement (le gouvernement francais), mais simplement 
4 lui demander s'il avait déja fait ou non des stipulations en notre faveur: 
je lai fait, et, ayant recu une réponse équivoque, je suis parti sans rien 
demander, mais en faisant observer que nous aurions mérité une inter- 
vention, au moins autant que les patriotes de Naples. Je viens d’apprendre 
par une lettre de Londres que Je motif qui a principalement poussé le gov- 
vernement britannique a faire la paix a été la déclaration de lord Cornwallis, 
que, si dix mille hommes débarquaient en Irlande, ce pays serait infaillible- 
ment perdu. Une personne qui vient de Londres m’annonce aussi que le gou- 


: Ces lettres ont été ccrites en frangais, ce qui explique l'incorrection de quelques-unes des 
phrases. 








MELANGES. 537 


vernement anglais est dans |’intention de proclamer une amnistie générale 
et d’'adopter un systéme de conciliation envers l'Irlande..... » 


La lettre suivante, datée du 24 avril 4802, nous montre les hésitations de 
Robert au moment de partir pour !'Irlande, et les mobiles qui se partageaient 
ce noble coeur. 


..... « Les nouvelles que vous m'avez écrites m’ont fait beaucoup de peine: 
je sens vivement tout ce que vous devez souffrir dans un pays qui n’est plus 
pour vous ce qu'il était autrefois, et je le sens d’autant plus, que je me crois 
moi-méme sur le point de faire un sacrifice en retournant en Irlande. 

.-e.. © Mon frére se détermine 4 faire sa résidence en Amérique, quand il 
sera mis en liberté, et il désire beaucoup que je l'accompagne, si mes 
vues sont d’accord avec les siennes. Le reste de ma famille sera obligé de 
rester en Irlande: ainsi, au moment ow je croyais que la paix nous per- 
mettrait de nous réunir, il ne me reste que I'alternative de choisir, entre 
tous ceux qui me sont chers au monde, ceux que je dois abandonner. Si je 
he pensais qu’a moi, si je considérais Jes chagrins que je dois essuyer en 
Irlande et les avantages dont je jouirais dans la société de mon frére, je serais 
heureux de partager son sort, quel qu'il fit; mais, d’un autre cété, je vois que 
mon pére et ma mére, tout en me laissant la plus parfaite liberté de décider, 
me font le sacrifice de leurs propres désirs, et ce sacrifice me montre que je 
ne dois pas me laisser entrainer par des motifs personnels. Je suis donc déter- 
miné a retourner en Irlande, pourvu que je puisse le faire sans contracter 
aucun engagement de nature 4 compromettre mon honneur. 

« Personne ne peut mieux comprendre que vous, chére madame, que ce 
n'est pas sans peine que j’ai pris Ja résolution de retourner dans un pays ou, 
au milieu de tout ce qui peut éveiller le souvenir du passé, je dois tout ou- 
blier, mes espérances et mes amis..... » 


Cette lettre de Robert est la derniére qui soit entre nos mains: bientét il 
partit pour !"Irlande. Son frére, Thomas-Addis, mis en Jiberté, apprit en 
France sa courageuse tentative et sa mort. 


.-se. © Excusez mon trop long silence, écrit-il le 3 novembre 1803: il tient 
4 layépugnance que j’éprouvais 4 vous apprendre la triste certitude de mon 
malheur. Oui, chére madame, les journaux ne vous ont que trop fidélement 
appris cette perte irréparable. Robert, l’ami sur qui j’avais compté comme 
mon compagnon et mon plus ferme appui dans le pénible voyage de cette vie, 
m’a été enlevé. Mais je me soumets a la volonté supréme ; puisqu’il ne m’é- 
tait plus permis de jouir de sa société, et qu'une mort prématureée |’attendait, 
je suis reconnaissant encore qu'il lui ait été permis a ses derniers moments de 
signaler son mérite, ses talents et ses principes, de faire honneur a |ui-méme, 
4 son nom, asa famille, a sa patrie. S’il avait suecombé & une maladie, ses 
vertus n’auraient été connues que dans le cercle étroit de ses parents et de 
ses amis. S'il fit tombé sur le champ de bataille, on n’edt parlé que de son 
courage; mais aujourd’hui, tout en pleurant sa perte, je remercie Dieu qu'il 
ait laissé 4 mes enfants le précieux héritage de son nom, et qu'il ait donné a 


538 MELANGES. 


sa famille et a ses compatriotes un si éclatant exemple de dévouement a ses 
principes et a son pays. » 


Thomas-Addis ne connaissait pas 4 cette époque toute |’étendue de son 
malheur : la mort de son frére avait été précédée de quelques jours par la 
mort de sa mére; il en recut bientdt la triste nouvelle, et il la transmet dans 
les termes suivants 4 madame de *** : 


« Ma tendre et respectable mére n’a pas eu le malheur d’apprendre |'ar- 
restation de son cher Robert; elle est morte subitement d’apoplexie la veille 
du jour ov il a été fait prisonnier; et, puisqu’il ne devait plus m’étre permis 
de la revoir, je trouve une sorte de consolation dans la pensée que cette dou- 
leur lui a été épargnée. Robert l’a senti, et, quand on lui annon¢a la mort de 
sa mére, dans le tribunal méme ov allait s’ouvrir son procés, il a témoigné la 
joie la plus vive de ce qu'elle avait ignoré ses malheurs et de ce qu'elle !'a- 
vait devancé. » 


Thomas-Addis Emmet partit pour lAmérique avec sa femme et ses enfants. 
Il y exerga la profession d’avocat avec un grand succés, et y vécut entouré 
d'une respectueuse sympathie, que lui attiraient son caractére et ses mal- 
heurs. Une de ses niéces, qui alla peu d’années aprés le retrouver, donne, 
dans une lettre du 25 mars 4844, les plus charmants détails sur l’intérieur 
de cette famille toute patriarcale. Nous en détachons les deux passages sui- 
vants, qui montrent quel pieux souvenir les survivants avaient gardé a ceux 


qui n’étaient plus et en particulier & Robert. Ce sera la derniére de 10s ci- 
tations. 


a ..... Vous pouvez vous imaginer quels furent mes sentiments en fe- 
voyant, aprés une absence de douze années, tous ceux qui étaient aupara- 
vant perdus pour moi! Il est vrai qu’on ne peut s‘empécher de verser quel- 
ques larmes sur le sort de ceux qui vous ont été si chers... Mais ne nous estl 
pas permis, ma trés-chére amie, de penser que ceux que nous aimons tant 
sont maintenant heureux, qu’ils nous regardent, et s’occupent quel quefois 
de nous dans leur séjour de délices, et que, si nous nous efforcons de leur 
ressembler, il nous sera un jour donné de les rejoindre pour ne plus novus 
en séparer... » 

«..... Le plus jeune de mes cousins porte, comme vous pouvez vous en 
souvenir, le nom de mon pére. Cette circonstance seule suffirait, comme 
vous l’imaginez bien, pour m’y attacher, mais il y en a une autre encore 
plus marquée, qui me fait souvent tressaillir le coeur quand je le regarde: 
c'est sa ressemblance frappante avec cet oncle qui est mort en combattant 
pour ce qu'il croyait étre le salut de sa patrie, et qui sera A jamais l'objet de 
ma plus tendre affection, de ma plus sincére admiration et de mes plus 
amers regrets. Puisse-t-il hériter de ses vertus sans hériter de ses malheurs, 
et puisse-t-il remplir sa carriére ici-bas sans dtre obligé de sacrifier a 58 
principes tout ce qui lui est cher, jusqu’a sa vie! » 








MELANGES. 539 


NECROLOGIE 





EVERARD DE LISLE PHILLIPPS. 


Il est mort a la fleur de l’Age, comme un brave et comme un saint. A 
vingt-trois ans, catholique et anglais, il est tombé dans les rues de Delhi, 
payant de son géncreux sang la victoire de l’Angleterre et la défaite d’une 
révolte mahomeétane. Si Dieu leit permis, il eut donné de longs jours encore 
Je parfait exemple d’un soldat chrétien, se rappelant sans cesse et rehaussant 
lui-méme la fiére et noble devise de ses aieux: Non quod utile, sed quod 
justum. 

L’histoire de la civilisation racontera cette lutte prodigieuse dans laquelle 
il succomba. Quand elle aura éclairé de ses rayons les males figures des Ha- 
velock et des Nicholson, a cdté du lieutenant Willougby, elle n’oubliera pas 
de placer ce jeune homme, nous dirions volontiers cet enfant, frappé loin 
de son pére et de ses fréres, de sa mére et de ses scours. Qu'il nous soit 
permis du moins d’arréter sur sa vie et sur sa mort le fraternel regard des 
catholiques frangais. 

Everard de Lisle Phillippsdescendait d'une de ces vieilles familles, contem- 
poraines de la conquéte normande, et demeurées, par leur dévouement la- 
borieux aux intéréts Jocaux et publics, par Jeur vie agricole et patriarcale, 
"un des plus fermes remparts de la société anglaise. Dieu lui fit la grace 
de naitre au sein de son Eglise: il était le second fils d’un catholique 
éminent, M. Ambroise de Lisle Phillipps, dont nous signalions derniérement 
les courageux et intelligents efforts pour ramener I’Eglise anglicane au centre 
de l’unité catholique. 

Né le 28 mai 1835, il recut, dés le lendemain, le sacrement de bap- 
téme, et, par une touchante rencontre, son pére avait eu le bonheur de con- 
vertir le prétre qui versa sur son front l’eau régénératrice. ll eut pour par- 
rain l'un des plus dévoués catholiques de ce temps, Jean XVII, comte de 
Shrewsbury, premier comte d’Angleterre. Il témoigna, dés sa plus tendre en- 
fance, une piété qui jamais ne se démentit. Dans le comté de Leicester, 
qu’habitait sa famille, s’élevait, 4 l’abri d’une liberté protectrice, le cou- 
vent des Péres Dominicains d’Hincley. Everard y commenga ses études 
classiques. Déja la douce fermeté de son caractére se révélait par son in- 
fluence aimée sur ses condisciples de tout age : déjd sa pensée se tournait 
vers la vie militaire et vers les Indes. Un jour, le prieur, entretenant son 
pére de leurs communes espérances, lui disait ces propres paroles : « Si Dieu 
garde les jours d'Everard, il deviendra, je vous le prédis, un autre Wel- 
lington. » Au grand séminaire d’Oscott, prés de Birmingham, comme au 
collége des Péres Assomptionnistes, 4 Paris, il se montra toujours le méme, 
aussi ferme, aussi doux, aussi pieux que dans ses premiéres années. Il se pré- 
parait, 4 Paris, 4 Ja carriére qu'il avait choisie, en étudiant les langues orien- 


540 MELANGES. 


tales, sous la direction d'un savant professeur, M. Garcin de Tassy; mais 
surtout il se préparait, par sa conduite, 4 remplir toujours et partout, a la 
vie et & la mort, son devoir de chrétien. Pendant son dernier séjour au 
milieu des siens, Dieu lui fournit une occasion de rendre témoignage de sa 
foi. Aprés une féte brillante, & la table d’un grand de la terre, triomphant 
en méme temps de la faim et du respect humain, il aima mieux ne tov- 
cher que le pain et le fromage plutét que de violer la loi divine. Sa coura- 
geuse abstinence, remarquée malgré lui, édifia toutes les personnes pré- 
sentes, et sembla donner A Dieu méme les prémices de cette force dime 
‘que plus tard il fit dclater dans le feu des combats. 

Au mois d’octobre 1854, i] quitta la maison paternelle, au milieu des 
larmes de sa famille. Les Indes n’étaient pas moins tranquilles que l’Angle- 
terre au moment od s'éloignait Everard. A dix-neuf ans, il s’en allait, plein 
de confiance et d’espoir, doucement ému par la pensée d’une gloire lointaine 
qui devait rejaillir sur le front vénéré de son pére. Les perspectives d'un 
joyeux retour tempéraient pour lui et pour les siens l’amertume des sépa- 
rations. Mais Dieu avait ses desseins. Everard quittait sa famille pour ne plus 
la revoir. 

A peine arrivé dans les Indes, il sut universellement se faire aimer. Il 
témoigna constamment aux cipayes qu'il commandait la plus affectueuse, 
la plus cordiale bonté. Soutenu par la grace divine, il ignora l’ordinaire 
licence de la vie des camps. Pour mieux s’en défendre, il honorait d'un 
culte particulier ce grand et angélique saint Louis de Gonzague, I’un de ses 
patrons, et portait sur lui une de ses précieuses reliques. Chaque jour, 
dérobant 4 sen temps quelques minutes d’avance consacrées, il récitait le 
petit office de la Sainte-Vierge. Il fut, pour teus ceux qui l’approché- 
rent, comme une vivante prédication. Fréquemment, on le vit engager 
avec les officiers protestants d’amicales controverses, et, pour s’éclairer, 
pour s'affermir, il écrivaiten Angleterre, demandant avec instance des livres 
capables de diriger ou de seconder son apostolat. Sil voyait surgir et luire a 
Vhorizon de ces contrées envahies par l'erreur l'aurore d'une féte catholi- 
que, il demandait 4 ses chefs la permission de s’éloigner, montait 4 cheval, 
et allait s‘agenouiller auprés d'un prétre pour recevoir de ses mains la péni- 
tence et l’eucharistie. Souvent il traversa plus de soixante milles pour ac- 
complir ses devoirs envers Dieu. Et cette vive piété, si simple, si vraie, n’avait 
rien qui pit inspirer, méme parmi les gens du monde, |’aversion ou le dé- 
dain. Toujours a la téte des jeunes officiers de l’armée, il aimait, comme 

eux, la chasse des tigres et des éléphants, et s’'y distinguait comme il devait 
le faire contre les ennemis de sa reine et de son pays. 

Il était 4 Meerut aux jours de la révolte. Son régiment le quitta, et pro- 
clama le régne du Mogol. Everard vit son colonel Finnis tomber a ses cétés, 
percé de vingt balles. Quand la proclamation de la reine contre les révoltés 
parvint dans Jes Indes, sa connaissance particuliére de la langue indostane 
le désigna pour l’honneur périlleux de la lire vaillamment aux soldats 
révoltés. Leurs balles sifflaient a ses oreilles: il recut une légére blessure, 
et vit son cheval tué sous lui. Privé de son régiment, il entra dans le 
60° régiment des tirailleurs de la reine, et resta dans les rangs de ce corps 
jusqu’a la fin de sa carriére. 











MELANGES. Sat 


Son humanité compatissante égalait son courage. Un jour, dans un fu- 
rieux combat, 4 Glazze-Den-Nugger, il voit ses soldats mourant de soif sous 
une chaleur accablante. I] apercoit une riviére: il lance en avant son che- 
val, et, a travers les balles qui tombent a'ses pieds, il atteint la riviére, y 
puise de }’eau et l’apporte a ses soldats, qui le regoivent avec des cris d’admi- 
ration et de reconnaissance. 

Depuis son premier combat contre les révoltés jusqu’a sa mort sous les 
murs de Delhi, Everard se distingua dans vingt-trois engagements et fut 
blessé trois fois. L’assaut de la ville mahométane commenca le 44 septembre, 
féte de l’exaltation de la sainte Croix. Le régiment des tirailleurs fut divisé 
en diverses sections pour couvrir les régiments destinés 4 l'assaut. Everard 
commandait une division de tirailleurs qui devait couvrir le 8° régiment, 
chargé d'attaquer l’un des bastions. Un instant, il croit voir hésiter les sol- 
dats du régiment. Aussit6t, & Ja téte de sept tirailleurs seulement, il se jette 
avec un incomparable courage sur Je rempart, y porte le premier son pied 
victorieux, entraine par son exemple tous ceux qui l’entouraient, et s’em- 
pare du bastion aprés la lutte la plus obstinée dont le plus vieux soldat edt 
gardé souvenir. Le général Wilson lui promit sur le champ la croix de Vic- 
toria, récemment instituée pour récompenser les actes de courage sur le 
champ de bataille. Trois jours encore il put échapper aux dangers environ- 
nants; maisle 17, jour des stigmates de saint Frangois, Dieu fit descendre 
sur son jeune front la couronne éternelle. Envoyé par son colonel 4 l’attaque 
d'une mosquée, il aidait ses soldats & élever une barricade dans les rues de 
la ville conquise : tout a coup il tombe frappé a la téte, pour ne plus se 
relever en cette vie. 

Cependant, sur la terre natale, on attendait, avec un mélange indéfinissa- 
ble d’espérance et d’anxiété, les nouvelles d’Orient. Un matin, une lettre ar- 
riva. Ce n’était pas la main d’Everard... C’était la main de son colonel qui, 
pour nous servir d'une expression échappée & la douleur paternelle, an- 
nongait le coup de Dieu. Qui pourrait décrire la désolation de toute une 
famille!... Elle sut du moins accepter et comprendre I’épreuve divine, 
et, aprés les premiéres larmes, elle offrit 4 Dieu son fils immolé, son espé- 
rance anéantie, sa joie retirée, sa gloire soudainement arrétée par la mort. Le 
lendemain, un office solennel fut célébré dans la chapelle du chateau, et, en 
face des fonts baptismaux qui avaient recu lame naissante de l'enfant pré- 
destiné, sa mémoire fut célébrée par un pieux religieux d'une abbaye de 
Cisterciens, fondée par le pére d’Everard l'année méme de sa naissance. 

Ainsi meurt, loin de sa patrie, loin des siens, celui qu’attendait un si 
bel avenir. Depuis quelque temps, une voix intérieure lui disait qu'il suc- 
comberait 4 Delhi. Peu 4 peu cette voix devenait plus forte et plus claire. 
Ii n’en écrivait rien 4 sa famille, de peur de I'affliger d’avance. Mais il médi- 
tait silencieusement l’avertissement du ciel; il priait davantage, et, conser- 
vant toujours la méme sérénité lumineuse et charmante, il se préparait en 
méme temps & faire ici-bas son devoir jusqu’a la fin et & psraitre devant 
Dieu. Quelle Ame était, plus que la sienne, capable et digne de bien mourir? 
Ses compagnons d’armes protestants ont trouvé dans sa tente un rosaire, 
un crucifix indulgencié par le pape Pie IX, un reliquaire et deux manuels. 

Mans 1858. 24 


——_ —_—--—, 


542 MELANGES. 


Ils ont envoyé 4 son pére et 4 sa mére ces précieux souvenirs de leur fils 
chéri. : 

Dans une de ses derniéres lettres, i! écrivait 4 ce malheureux pére qui le 
pleure aujourd’hui : « Oh! comme je regrette Ia belle chapelle de la Grace- 
Dieu, ot j’avais tant de joie a prier et assister aux beaux offices. » [I ne re- 
verra plus la belle chapelle du chateau de ses ancétres. Mais son cher et cruel 
souvenir y sera toujours présent. Les officiers protestants deson bataillon, tous 
frappés dans sa personne, ont demandé ason pére la permission d’élever asa 
mémoire un tombeau et l’ont prié d'en marquer la place. II s’élévera dans 
la chapelle tant regrettée par Everard. La sa famille viendra chaque jour 
répandre ses priéres et consoler sa douleur. Il lui semblera que la tombe éloi- 
gnée de celui qui n’est plus s'est rapprochée d’elle, pour recueillir ses pleurs 
de plus prés. C'est 14 qu’autrefois Everard servait la messe avec une pieuse 
exactitude; c’est 14 que, dans une sainte et soudaine illumination, l'avenir 
sembla se révéler 4 ses regards. Mystérieux pressentiments des &mes! Le 
jeudi saint de l’année 1844, au moment de |’élévation, Everard, alors agé 
de six ans, répétait tout bas, pour la conversion de sa patrie, une priére que 
sa mére lui avait apprise. Il crut entendre s'échapper de I'hostie méme cette 
divine réponse : « Oui, je convertirai l‘Angleterre; oui, toute l’Angleterre, 
et c’est pourquoi j‘envoie des troubles dans tes Indes. » Aprés la messe, il 
alla trouver son frére ainé, et lui dit simplement : « Je suis certam que 
Dieu convertira l'Angleterre. » L’ainé va trouver sa mére : « Everard, lui 
dit-il, est certain que Dieu convertira |'Angleterre; mais il ne me dit pas 
pourquoi il est certain. » Interrogé par sa mére, Everard ne voulut pas ré- 
pondre avant que son frére ne fat sorti. Aprés son éloignement, il ne pro- 
nonca d’abord que ces mots : « Je suis certain, parco que Dieu me la dit. » 
Puis il raconta ce qu'il venait d'entendre. Le jour méme sa mére écrivit ce 
fait merveilleux. Elle ne prévoyait pas alors que seize ans plus tard !’enfant 
qui parlait ainsi serait appelé 4 mourir dans les Indes, aprés avoir fait rayon- 
ner dans l’'armée anglaise |’exemple de ses vertus, de son courage et de s3 
foi. Aujourd’hui, rapprochant ses anciens souvenirs de ses douleurs récentes, 
la famille d’Everard se sent consolée, autant qu'elle peut l’étre ici-bas. Ade- 
rant les desseins de celui dont Ja sévérité méme cache une miséricorde étef- 
nelle, et qui, seul, adoucit la douleur sans Ja diminuer, elle prie Dieu d’a- 
gréer l'ame de son fils comme un gage de retour a |’unité pour la protestante 
Angleterre, et de bénir les signes avant-coureurs de la réconciliation. 


Geonces Sricneur. 





BIBLIOGRAPHIE 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 


HEGEL UND SEINE ZEIT (Hegel et son époque), par M. R. Hare. Berlin, 4857. 


APOLOGIE HEGELS GEGEN HAYM (Apologie de Hegel en réponse & Haym), par 
M. Rosexxeanz. Berlin, 1858. Paris, Bohne et Schultz, rue de Rivoli, 170. 


Pendant une vingtaine d’années, la philosophie de Hegel a régné en des- 
pote sur les esprits d’outre-Rhin; toutes les sciences s'inclinaient devant elle 
et acceptaient humblement sa direction souveraine. Aujourd’hui ce systéme 
a perdu en Allemagne presque toute autorité; son discrédit y rejaillit méme 
sur la saine philosophie. Ce n’est donc pas en ce moment la philosophie 
de Hegel qui semble offrir chez nos voisins des dangers pour |’hygiéne intel - 
lectuelle du public; ce serait plutét le matérialisme dont les adhérents aug- 
mentent tous les jours, parce qu'il dispense de réfléchir. Cependant M. Haym 
vient de rendre 4 son pays un service éminent par la publication de son tra- 
vail critique sur Hegel. I} a montré, en effet, que, si le systéme de ce philo- 
sophe a été une grande mystification, la faute n’en est pas a la philosophie 
elle-méme; loin d’avoir eu pour base des recherches consciencieuses, la doe- 
trine de Hegel a été, dés le principe, échafaudée sur des hypothéses insoute- 
nables et des pétitions de principes, et ce sont ces vices d'origine qui ont 
amené sa déchéance. 

M. Haym ‘ a eu a sa disposition la correspondance, les carnets, les travaux 
de jeunesse inédits de Hegel, et jusqu’au journal que celui-ci rédigeait étant 
encore au collége. [la pu voir naitre et se développer peu a peu les idées du 
philosophe sous }'influence combinée de sa nature d’esprit, du milieu intel- 
lectuel dans lequel il se trouva placé, et des motifs secrets enfin qui, en de- 
hors de ces deux premiers éléments, poussérent Hegel 4 modifier sa doctrine. 

Nous allons donner une analyse succincte des recherches de M. Haym sur 
l‘origine de la philosophie de Hegel, car elles sont intéressantes et méritent 
d’attirer l’attention du public francais. Quoique nous nous soyons chez nous 
montrés assez peu désireux d'approfondir les arcanes de cette doctrine, 


1M. Haym, l’historien du Parlement de Francfort, est un adversaire déclaré du catholicisme 
comme de |’orthodoxie luthérienne. Ses opinions ont plus d'un rapport avec celles de 
M. Julian Schmidt. Il a publié en 1856, un travail étendu plein d’intérét sur la vie et les 
écrits de Guillaume de Humboldt. 


544 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


nous nous sommes laissé imposer un certain respect pour elle, et nous la 
regardons communément comme la théorie d'un nouveau grand ceurre, 
dont le secret est réservé 4 quelques initiés. Or il est utile de détruire ce 
respect superstitieux, et le meilleur moyen d’y parvenir est de tracer l’exposé 
de la formation toute simple et toute naturelle de ce systéme. 

Hegel, fils d’un petit employé, vint au monde a Stuttgard, en 1770. Le carac- 
tére de la race a laquelle il appartient est profondément empreint dans son 
esprit comme dans ses cuvres. De méme que le Souabe unit l’imagination on 
peu sensuelle et lesprit porté aux choses de ce monde, qualités propres a 
l’Allemand du Sud, au besoin de réflexion et d'analyse particulier a |’Alle- 
mand du Nord; ainsi, chez Hegel, le raisonnement méthodique s‘allie au dé- 
sir de connaitre et de toucher ce qui tombe sous les sens. La lourdeur, l’em- 
barras et la lenteur, qu'on reproche avec raison aux Souabes, se retrouvent 
dans le développement des idées et dans le style, comme elles se retrouvaient 
dans le débit d’Hegel. Rien dans ses travaux de collége ne fait méme pres- 
sentir Ja puissance intellectuelle qu'il montra plus tard. A le voir dans sa 
jeunesse recueillir et s’assimiler autant de faits qu'il peut, sans que ces faits 
provoquent chez lui ni remarques ni critiques, on est tenté de ne voir en lui 
qu’un futur érudit. Rangé et pédant, il s‘attire de la part de ses condisciples 
le sobriquet de « vieux bonhomme. » Cette tournure de caractére l’empécha 
au moins de s‘éprendre de la fausse sentimentalité 4 la mode en Allemagne 
vers 4785. En revanche, il professa, dés le collége, un grand enthousiasme 
pour les idées et les hommes de J’antiquité, dont il étudia de bonne heure a 
fond les langues et la littérature. Sa prédilection pour les Grecs dura toute sa 
vie et eut une grande influence sur sa maniére de considérer les choses. 
Au collége, il se montra aussi partisan décidé des hommes qui, comme 
Nicolai, Meiners et Sulzer, travaillaient a propager le mouvement de la 
Aufkldrung, de la philosophiedu temps. Ne reconnaissant pour vrai que ce 
que fe sens commun le plus ordinaire pouvait comprendre, ces hommes 
n’avaient aucune intelligence de I’histoire, qu’ils jugeaient d’aprés leurs 
idées mesquines et bornées; tout ce qu'il y a de mystérieux dans l'homme 
leur échappait. 

En 1788, flegel se rendit a J'Université de Tubingue, et s’y pénétra 
d’abord do la philosophie de Wolf. La Revolution francaise trouva en Jui un 
adherent plein d’ardeur; il fut 'un des membres les plus actifs d’un club ot 
dominaient les principes républicains. Il y fit la connaissance de Schelling, 
avec lequel, raconte-t-on, i] alla un jour planter un arbre de la liberté. 

En 1790, il commenga l'étude de la théologie sous la direction de profes- 
seurs rationalistes; mais la lecture des ceuvres de Jacobi et de Herder lui 
firent bientét prendre en dégotit les séches et vulgaires idées de ses maitres. 
Pendant quelque temps, il considéra la réflexion comme entiérement incom- 
pétente en matiére de religion; celle-ci ne devait relever, selon lui, que du 
‘sentiment intime. S'étant ensuite lié avec Hélderlin, il s’efforca plus que 
jamais de s‘assimiler le génie des Grecs, et de faire naitre en lui cette séré- 
nité desprit........... éloignée des excés de raisonnement et des dérégle- 
ments d'imagination qu'il croyait reconnaitre chez eux. Dans un hymne 
a Cérés, composé par lui vers cette époque, il déplore, comme Schiller, la 








CIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 545 


-disparition des dicux de la Gréce, et se donne pour un initié des mystéres 
d’Eleusis. 

En 1795, ie dipléme de licencié en théologie lui fut accordé. Hegel y était 
noté comme mauvais orateur et esprit incapable en philosophie, mais comme 
ayant un savoir satisfaisant et de bonnes dispositions. Il se rendit alors a 
Berne, et entra, en qualité de précepteur, dans la maison d‘un patricien. 
Pendant les trois ans qu'il y passa, son esprit travailla constamment a éclair- 
cir et a concilier les idées contradictoires de théologie qu'il avait recues de di- 
vers cétés, ainsi que les différents systémes philosophiques dont il avait pris 
‘connaissance. Les manuscrits qui contiennent ses méditations d’alors ont 
tous passé sous les yeux de M. Haym. Ils nous apprennent que Hegel, en 
méme temps qu'il se nourrissait des écrits de Lessing, dont les idées reli- 
gieuses lc frappérent beaucoup, se mit 4 approfondir, sur le conseil de Schel- 
ling, avec lequel il était en relation suivie, la philosophie de Kant. Durant un 
certain temps, il croit, comme ce dernier, que la religion est basée, en ce 
qu’elle a d’essentiel, sur la raison pratique qui parle dans chaque individu, 
c’est-a-dire quelle est entiérement subjective. Mais alors, se demande-t-il 
tout a coup, comment se fait-il que Ja religion est devenue positive, et qu’au 
lieu de la chercher en eux-mémes les hommes I’ont prise des mains d’une 
autorité extérieure? C'est a un probléme qui le préoccupe au plus haut 
point et qu'il se met a résoudre par Jes données de histoire ou du moins de 
ce qu'il croit étre l'histoire. 

Dés le premier examen de la question, ltmpératif catégorique de Kant lui 
semble insuffisant pour rendre compte de lexistence des religions, qui ne 
peuvent étre, dit-il, que le produit de l'ensemble vivant de la nature hu- 
maine, du coeur et de l’imagination. C’est surtout cette derniére faculté, 
continue-t-il, qui fit éclore les croyances de l’antiquité. Mais pourquoi ces 
croyances vinrent-elles 4 ne plus satisfaire les hommes, et comment furent- 
elles remplacées par le christianisme? Nouveau probléme pour Hegel! Mettant 
de cété les miracles, qu'il nie dés lors comme il le fit toujours depuis, il 
trouve la raison de l’avénement du christianisme dans une révolution qui se 
serait passée dans |’esprit de I‘humanité..Les hommes, dit-il, ne prenant 
plus part au gouvernement de leur patrie, qui avait été jusqu’alors le but 
supérieur de Ja vie, cherchérent ailleurs un idéal, et, se sentant défaillir, 
se mirent 4 imaginer une puissance élevée au-dessus deux, a laquelle ils 
pouvaient demander secours. Cette explication est absurde, quoique M. Haym 
ait presque l'air de la trouver satisfaisante. Un seul mot suffira pour en 
faire sentir la puérilité. Quel est le peuple qui, pour Hegel, comme pour tous. 
résume le type parfait de l’antiquité, et dont il soit seul question, quand il 
s’agit de religion et de philosophie? Ce sont Jes Grecs, et non les Romains. 
Or, trois siécles avant Jésus-Christ, les Grecs avaient déja perdu toute indé- 
pendance politique, et par conséquent ce serait du temps d’Alexandre, et 
non a |’époque d'Auguste, que lechristianisme aurait dQ naitre, si la déduc- 
tion de Hegel avait quelque valeur. Et, en outre, si la cause primordiale du 
christianisme devait étre cherchée dans I'affaiblissement moral et politique 
des hommes, comment se fait-i] que’ les barbares, libres, eux, et pleins de 
-séve, Vaient adopté si promptement ct en soient devenus bientét les plus 
fermes soutiens? 


546 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


Nous ne relevons cette erreur grossiére que pour faire toucher au doigt le 

défaut fondamental de la pensée habituelle de Hegel. Ce n’est pas de prime 
abord qu’il se perd dans I’abstraction, comme le fait Schelling: Il s’enquiert 
des faits avec une sollicitude qui semble sincére. Mais ces faits, il les trans- 
forme 4 l’instant, les explique & sa guise, et leur donne la signification. qu‘il 
lui plait. Jamais il n’a su en rapporter un dans sa nudité native, jamais il 
n’a su‘exposer une narration simple. De méme que I’artiste travaille sur la 
matiére brute et la force 4 représenter son idée, de méme Hegel pétrit les 
données de l'expérience ou de l'histoire, jette de cété celles qui ne lui con- 
viennent pas et force les autres 4 n'étre plus que l'enveloppe de sa propre 
pensee. 
‘ Pendant son séjour en Suisse, il s'appliqua, comme nous I'avons dit, a 
mettre en harmonie, par des moyens termes plus ou moins ingénieux, la part 
de mysticisme qui s’était infiltrée dans son ame, le criticisme de Kant et enfin 
son culte pour la Gréce antique. Tout en s efforcant d’amalgamer ces éléments 
qui se combattaient dans son esprit, il fixa aussi son attention sur les ouvra- 
ges de Montesquieu, de Gibbon et de Hume, et il s’occupa avec intérét de di- 
verses questions politiques. Lorsqu’'il se fut rendu, en 1797, & Francfort, 
comme précepteur chez un négociant, son gofit pour ces sortes de matiéres 
augmenta et lui fit mettre sur le papier ses idées sur des réformes a opérer 
dans le Wurtemberg et sur la réorganisation de l’empire, tombé alors dans 
un état d’atrophie et de faiblesse honteuse. 

Dans ces écrits, comme dans ses méditations théologiques, Hegel part d’une 
théorie juste, selon lui, en abstraction, de celle de Rousseau. Mais, au mo. 
ment de l’appliquer, il se met 4 examiner la réalité qu'il trouve en face de 
lui, et il en tient tellement compte, qu'il ne peut plus se décider a y toucher. 
I] ne veut ni abandonner sa théorie ni faire tort a la réalité, quoiqu’elle soit 
en plein désaccord avec son idéal. Pour en sortir, i! affirme hardiment que 
le désaccord n’existe pas, que la métaphysique a le moyen de concilier des 

éléments qui semblent si hétérogénes. Et il ne se repose qu'aprés étre par- 
venu a édifier un nouveau monde imaginaire, auquel son ancien idéal sert 
de base, mais dans lequel le monde qu’il a sous les yeux trouve aussi sa 
place. Dans cet ensemble harmonieux, les miséres publiques et privées se 
trouvent expliquées ; leurs causes nécessaires et fatales sont exposées, et 
Hegel ne sen préoccupe plus. 

Vers le milieu de l’année 1800, Hegel revient a ses études de théologie. A 

Ja suite de ses réflexions sur la politique, la conviction s’était formée en lui, 
que la théorie la plus légitime n'est cependant pas appelée 4 modifier directe- 
ment la réalité. Il transporte cette maniére de voir dans ses nouvelles médi- 
tations. La raison abstraite n’a pas le droit de critiquer les religions positives, 
dit-i] maintenant, elle ne doit que les interpreter, c’est-a-dire montrer con- 
ment tel siécle, tel état de civilisation, a dt fatalement les produire. Car, selon 
Hegel. ce n'est pas Ja raison, mais c'est la nature de l'homme complete, agis- 
sante et dans expansion de sa vitalité la plus intense, qui est la base de la 
religion. 

Qu'est-ce que vitalité, qu’est-ce que vie? se demande ensuite Hegel. La 
seule vie qui mérite ce nom, répond-il, c’est Ja vie universelle, infinie, qu'on 


» 








BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE: 547 


nomme Dieu. Lors donc que l’homme s’éléve au-dessus de sa vie restreinte et 
périssable pour pénétrer jusqu’a la vie absolue et incessante, il adore Dieu ; 
lorsque, dépassant la raison qui ne voit partout que des étres distinets, il ar- 
rive 4 reconnaitre qu'il nest qu'une parcelle dé la vie générale, il fait acte 
de religion. La philosophie n’a plus qu’é se retirer; son unique mission est 
de prouver a |’homme qu'il ne doit pas rester dans le fini, mais qu'il doit 
se compleéter en s’abimant dans |'infini. Tout cela n’est que de la logoma- 
chie panthéiste assez vulgaire que nous ne rapportons que pour indiquer 
le fil des idées de Hegel. Mais voici qui est plus rare. 

Le philosophe vient d’avouer que |’ascension de la vie limitée vers la vie 
universelle ne regarde plus la raison, puisque c'est la un acte auquel parti- 
cipait la nature humaine tout entiére. Un moment aprés, il ne se souvient 
plus de ce qu'il vient de dire. Le dernier secret de cet acte de religion intime, 
il veut le posséder, il veut voir comment cet acte se passe dans les replis du 
ceur humain,il veut en avoir fa notion précise et nette, en un mot, il veut le 
saisir par l’entendement. Cette élévation de la vie inférieure 4 la vie univer- 
selle, elle doit se faire, dit maintenant ilegel, méthodiquement, par la voie 
de la réflexion et du raisonnement. La religion est devenue métaphysique. 

C’est en septembre 1800 que Hegel mettait sur le papier ce qui précéede. Le 
2 novembre suivant, il écrit a Schelling que Vidéal de sa jeunesse, en pas- 
sant par la réflexion, s'est constitué en systéme '. En effet, nous touchons au 
seuil de sa doctrine définitive. 

Il est arrivé 4 vouloir faire suivre 4 son entendement, pas a pas, la route 
par laquelle le fini va se perdre dans l’infini, ou, en retournant le probléme, 
4 vouloir mesurer au compas la voie parcourue par |’infini ou l‘absolu, pour 
se manifester dans le fini. Mille fois avant lui l'identité de toutes les choses 
de lunivers avait été affirmée. Hegel, lui, va plus loin, il veut déterminer 
par le menu comment tout ce qui s’exclut et ce qui se contredit, — le parti- 
culier et l'universel, le bien et le mal, !’étre et le néant, le monde tangible 
et celui des idées, —ne font partie que d'un seul et méme organisme. Il 
veut connaitre au juste la place que chacune de ces choses occupe dans le 
vaste ensemble général. L'entreprise était unique, l’instrument sera de méme. 

Lorsque Hegel, lisant 4 ]’université les ouvrages mystiques de Jacobi, avait 
analysé la vertu de l'amour, il avait fait la remarque que !'amour se trans- 
porte hors de soi, vit et agit dans un autre que lui, pour ensuite rentrer en 
soi-méme et reconnaitre )'unité qui existe entre lui et cet autre. Maintenant. 
que l'amour lui parait pendant quelque temps |'essence de labgolu, les idées 


* Remarquons avec M. Haym combien le point de départ de Kant différe de celui de Hegel 
Le ‘premier ne s’avance qu’aprés s’étre assaré, par une discustion sinon irréfulable, du 
moins loyale, de ja solidité de sa base d’opérations. Hegel, ayicontraire, accepte de confiance, 
sans les controler, diverses idées, les unes fausses, les autres entachées d'erreurs, que la 
disposition anormale des esprit en Allemaxne y avait fait’ germer. Aprés les avoir tant bien que 
mal soudées les unes aux autres, il s’en forme un éddal qui est un mélange de principes em- 
pruntés a l’antiquité ou prétendus tels, de ratitthalisme inconséquent et de vague religiosité. 
Ih s’apercoit bien que les faits ne concrdent point avec cet édéal, mais il n’éprouve pas pour 
cela Je hesoin de rechercher s'il ne se serait pas fait illusion. La réalilé ne cadre-t-vlle pas avec 
son idéal? Hegel la retourne. !’écourte, l’arrange; il raisonne et déraisonne jusqu’a ce que 
tout défaut de conformité ait disparu. Agir ainsi, c'est manquer de probité, c’est en im- 
poser 3 soi-méme et aux autres. 


548 , BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


dont nous venons de parler, et sur lesquelles il était revenu plusieurs fois, 
fermentent en lui; mais, lorsqu’il les formule définitivement, il les traduit 
dans un langage plus abstrait. « L'absolu est amour, dit-il, mais il est aussi 
esprit. » Ce mot prononcé, Hegel se rappelle la maniére dont I'acte de la 
conscience humaine avait été décrit par Fichte. L’esprit de |’homme, selon 
ce dernier philosophe, s‘oppose soi-méme a soi-méme, devient un instant un 
étranger, un autre pour lui-méme, mais se reconnait immédiatement dans 
cet autre. Or, se dit Hegel, Ja méme chose doit avoir lieu pour I'esprit ab- 
solu; il faut que celui-ci sorte d’abord de soi-méme, qu'il se pose en face de 
soi-méme comme n’étant plus qu'un autre, mais qu'au moment méme il se 
retrouve. ) 

Voila le berceau de la fameuse trichotomie du mouvement dialectique per- 
pétuel, au moyen duquel Hegel reconstruira dans son cerveau toutes les par- 
ties de l’univers visible et invisible dans le méme ordre, ow il prétend 
qu’elles sont émanées de I'absolu, et au moyen duquel il forcera toutes les 
antinomies a se fondre dans un ensemble homogéne. 

Nous ve poursuivrons pas plus loin les développements ultérieurs du sys- 
téme de Hegel, qui éprouva encore plusieurs vicissitudes secondaires, mais 
dont les lignes fondamentales sont tracées dés lors. L’histoire de son élabora- 
tion, que nous venons d’esquisser, est instructive en ce qu'elle explique 
comment de pareilles extravagances purent étre énoncées et applaudies. La 
philosophie de Hegel est le produit, non des tendances naturelles et légitimes 
de I’époque qui la vit naitre, mais des aspirations égarées et contradictoires 
de cette époque. 

Elle devait périr, elle se meurt. Réjouissons-nous-en; « car elle portait en 
elle, dit M. Haym, le germe vénéneux d'une sophistique éhontée. » Non con- 
tent d’outrager constamment le bon sens par sa trichotomte, Hegel, quoiqu'il 
fot bien plus consciencieux que ses disciples, ne se fit aucun scrupule de 
recourir, quand son instrument lui faisait défaut, 4 des escamotages, a des 
tromperies impardonnables, & des suppositions gratuites, 4 des violences ma- 
nifestes faites aux termes de Ja langue, ainsi qu’aux données de Ihistoire. Ce 
sont la les expressions dont se sert M. Haym, quand il signale, lui, libre pen- 
seur, lui, ennemi de toute réaction, avec une ironie cruelle, mais juste, les 
manouvres fallacieuses de Hegel. M. Rosenkranz n‘a pas le droit de trouver 
trop dur le langage de M. Haym, dont le cceur honnéte s’indigne contre un 
philosophe qui, outre qu’il ne mérite aucun ménagement, s’étant montré tou- 
jours acerbe et souvent grossier quand il critiquait les autres, a failli, comme 
le dit M. Haym, corrompre dans sa source Ja pensée humaine. 

La réponse, trés-générale et trés-courte, que M. Rosenkranz fait aux ob- 
jections présentées par M. Haym contre les assertions de Hegel ne mérite pss 
qu'on s'y arréte. Il se borne & peu prés a dire que ces objections ont presque 
toutes déja été émises, et cela d’une maniére plus lucide. Quand cela serail, 
quel tort cela peut-il leur faire? Le systéme est précisément tombé dans le 
mépris, parce qu’elles portaient juste. Ce n’est pas que nous considérions 
M. Haym comme infaillible. Nous repoussons ses opinions religieuses; sé 
idées philosophiques ne sont pas les nétres. Mais, au moins, quand il se 
rompe, il est sincére et de bonne foi; et en résumé son ouvrage, quoique 





BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 549 


écrit d’un style un peu lourd, mérite d’étre lu et approuvé par tout ami de la 
verité. 

Aprés avoir censuré Hegel comme penseur, M. Haym |’attaque aussi comme 
‘homme. Il lui reproche d’avoir entiérement manqué de patriotisme, d'avoir 
été un flatteur du pouvoir absolu, et enfin d’étre devenu presque un hypo- 
crite. A ces inculpations, M. Rosenkranz répond, avec une chaleur généreuse 
quilhonore, par diverses fins de non-recevoir qui ont un certain poids, mais 
qui ne peuvent cependant pas entiérement justifier son maitre. 

Hegel ne témoigne jamais Ja moindre sympathie pour les efforts sublimes 
que fait l’Allemagne pour secouer le joug de Napoléon, et auxquels M. Thiers 
lui-méme a rendu hommage dans son dernier volume; bien au contraire 
toute son admiration élait acquise a l’oppresseur de son pays. Ayant apergu 
l’empereur des Frangais le lendemain de la bataille d'Iéna, i] ne se tient pas 
d’aise d’avoir vu passer 4 cheval « |’4me du monde. » Le plus grand songe- 
creux du siécle tombait ainsi en extase devant un homme qui professait un 
mépris souverain pour tous les idéologues ! 

L’Allemagne une fois délivrée, Hegel changea entiérement de langage. 
Avec une souplesse merveilleuse, due a son fatalisme, il savait s'accommoder 
de tout ce qui triomphe. La Philosophie du droit a \'air de n’étre écrite que 
pour représenter la bureaucratie despotique, telle qu’elle existait naguére en 
Prusse, comme la plus sublime manifestation de Vabsolu; elle est non pas ul- 
tra-royaliste, mais ultra-gouvernementale, ainsi que l’avait déja fait obser- 
ver Stahl. Quant 4 l’éerit que Hegel publia en 1847 sur la constitution du 
Wurtemberg, il ne nous semble pas offrir le caractére de servilité cue M. Haym 
prétend y trouver. En revanche, M. Haym nous parait étre dans le vrai 
quand il établit que Hegel a dd faire violence a ses convictions intimes en 
s'efforcant, dans les derniéres années de sa vie, de prouver l’entiére con- 
cordance du catéchisme luthérien avec son systéme. 

Tout en blamant énergiquement la doctrine et la conduite publique de He- 
gel, M. Haym sait rendre justice 4 ses qualités éminentes, 4 son intelligence 
supérieure et a la variété de son savoir. Placé, dés le principe, dans un mi- 
lieu d‘idées fausses, Hegel n’est pas responsable de toutes ses aberrations. 
Quant 4 son ceuvre, elle est loin d’avoir été entiérement stérile. D'abord il a 
donné, comme I'a si bien fait ressortir le P. Gratry, la preuve de la vérité 
par 'absurde. De plus, il a mis fin pour toujours au rationalisme abstrait. 
Quoiqu’ il ait confondu le raisonnement avec la sensation et |’intuition, et 
qu'il ait attribué au premier ce qui ne convient qu’aux deux autres, il nen 
a pas Moins, quoique indirectement, fait reconnaitre qu'upe union étroite 
est nécessaire entre les diverses facultés de l'homme, qu’elles doivent s’en- 
traider, et qu’isolées elles restent impuissantes. Enfin il a labouré de fond 
en comble le domaine de la pensée; si l'ivraie y vient mieux qu auparavant, 
la vérité aussi y pousse et y grandit avec plus de facilité. 


Erxest Grecoire. 


a 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


PARLAMENTARISCHE REDEN der Gebrivler Aveust und Petrn Fravz Rescnenseasces. 
(Discours parlementaires des fréres Avcuste et Preang-Francois Reicuenspeaces.) Ratis- 
bonne, 1858, pp. xxim et 1087 in-8. 


Ce volume important, d’au moins 1100 pages, est publié par des éditeurs 
anonymes dans le but de fournir les matériaux pour l'histoire du Parti ca- 
tholique en Prusse de 1848 4 1857. Au milieu des sanglantes folies de Frane- 
fort et de Berlin, le principe de la liberté de I'Eglise avait été posé; un article 
de la constitution prussienne garantit 4 tous la liberté de religton ; un autre 
accorde aux corporations religieuses la liberté de correspondre avec leurs 
supérieurs sans obstacle de la part du gouvernement; un troisiéme article 
établit que l'Eglise catholique régle ct administre elle-méme ses affaires. 

Jusque-la, en Prusse, I"hérésie s'abritait derriére une légalité oppressive 
contre tout progrés de la foi catholique; etson attaque contre les catholi- 
ques revétait toutes les formes, méme la forme de lettres royales, sans qu'on 
leur laissat la liberté de la défense. Mais, depuis que leur liberté est éerite 
dans la constitution du pays, un certain nombre de catholiques, importants 
per leur courage et par leurs talents, veillent sans cesse sur les intéréts de 
la liberté. On suit avec bonheur les’ phases diverses 4 travers lesquelles on 
se faconne de nouveay a la vie publique, dans un pays ot, depuis un siécle 
et demi, elle avait 4 peu prés complétement disparu. 

Deja, pendant l’Assemblée de Francfort, en 1848, un comité catholique pour 
la défense de la liberté de |Eglise, s’était formé par suite des encouragements 
du cardinal de Diepenbrock. 1) se réunissait sous la présidence du général 
de Radowitz ou de M. Auguste Reichensperger, et les hommes qui compo- 
Saient cette réunion avaient réussi, lors de {a discussion des droits fondamen- 
taux, 4 sauvegarder les droits des catholiques. Sur le terrain plus restreint 
des chambres prussiennes, les divergences politiques, dans le commence- 
ment, étaient trop grandes parmi les catholiques mémes, pour qu'un parti 
catholique bien compact edt été possible. 

Ce n’est qu’en présence d'un péril commun, lorsque le gouvernement, en 
4852, parut vouloir retirer les garanties constitutionnelles des catholiques, et 
que les ministres de Raumer et de Westphalen, alarmés du succés des mis- 
sions catholiques, essayérent de ressusciter les vieilles lois d’oppression contre 
I’Eglise, que le parti catholique dans Ja chambre se constitua définitivement. 
Tout semblait annoncer un retour aux anciens errements du systéme oppres- 
sif de Frédérie-Guillaume III. C'est alors que nous voyons Jes deux fréres 
Reichensperger, MM. de Ketteler, de Mallinckrodt, Osterrath, M. Otto de 
regrettable meémoire, Rohden, le comte J. de Stolberg, de Waldbolt-Born- 
heim, etc., serrer fortement leurs rangs pour 1a défense des libertés inscrites 
dans la constitution. M. Pierre Reichensperger est peut-dtre |’orateur Je plus 
éloquent et le plus écouté parmi cette élite de champions catholiques, et ce 
sont surtout ses discours qui forment le corps du volume dont nous rendons 
compte ici. 

Ces discours, qu’on lit avec le plus vif intérét et qui s’étendent a toutes 
los questions religieuses, politiques, administratives, etc., ont fait pénetrer 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 534 


peu a peu les notions de justice, de droit et de vérité dans cette assemblée 
dont la majorité inabordable parlait et agissait comme si le gouvernement 
seul avait des droits. Un jour, dans. un discours a |’oceasion de |’impét fon- 
cer, M. Reichensperger faisait remarquer que le cété droit de la chambre 
volait toujours avec la gauche quand il s'agissait de frustrer les catholiques 
de leurs droits et de leurs libertés constitutionnelles. L’orateur catholique, 
sans qu'une contradiction ait été élevée contre ce qu'il avancait, disait a la 
chambre : « L’affinité du cété droit avec le radicalisme s’est toujours mon- 
irée en ce que jamais une proposition en faveur des intéréts de I'Kglise 
catholique n’a été appuyée par ce cété de la chambre, pas plus que par 
celui ou siége le radicalisme, qui notoirement est toujours et partout l'en- 
nemi le plus acharné de I'Eglise catholique et de ses droits. Je vous rappelle, 
messieurs, que M. de Gerlach a dit formellement qu'on ne pouvait rien 
opposer 4 nos demandes, mais que le cété droit de la chambre n’était pas 
la pour aider les catholiques a@ rentrer dans leurs droits. Messieurs, ce mot 
a élé retenu par la sténographie, et jamais il ne sera effacé par des mots, 
vous ne l’effacerez que par les faits ‘. » 

Mais on ne cite pas quand il s’agit d'un volume de cette nature. Voici la 
contexture de |’ouvrage. La premiére partie traite du Parlemént allemand 
etse divise en deux chapitres : !’Assemblée constituante dé Francfort et \' As- 
semblée d’ Erfurth. Parmi les discours tenus devant ces assemblées par MM. Rei- 
chensperger, il en est sur Ja liberté de l'industrie, la liberté personnelle, le 
droit de propriété, la question danoise, la question du chef de l’Empire, sur 
Vélection de l’empereur d‘Allemagne, etc. La seconde partie de l’ouvrage 
traite de la Représentation prussienne de 1848 a 1857. Le premier chapitre 
est intitulé : De l’ Assemblée nationale prussienne en 1848; le second a pour 
titre : La seconde chambre de 1849 a 1855; et le troisiéme : La Chambre 
des députés de 1855 & 1857. Les nombreux discours de cette partie ont pour 
sujet les matiéres les plus variées; mais toujours le sujet est parfaitement 
dominé par ces orateurs remarquables. Les improvisations mémes, les répli- 
ques et les reparties sont d'une telle solidité pour le fond et d'une telle supé- 
riorité pour la forme, qu'on est tout étonné de voir l’éloquence politique, 
qui n’existait pas en Allemagne il y a dix ans, produire du premier coup de 
tels maitres. 

Voici les sujets de quelques-uns de ces discours : 

De la révision de la constitution; de l’insurrection de Posen; sur la peine 
de mort; }’égalité devant la loi; !a Jiberté de la presse; des fiefs et des fidéi- 
commis; ]’Etat et I'Eglise; Ja liberté d’enseignement; la loi sur 1a presse; la 
Prusse et la Diéte germanique; de l’architecture gothique; de la conservation 
des monuments historiques; do]’administration militaire; de l'impdt foncier; 
des corporations; corps et métiers; sur le réglement des douanes; la question 
des Juifs; Jes questions d'Orient; sur la restriction pour les élections; de la 
représentation des corporations et des communes; sur l'emploi des fonds ca- 
tholiques; sur luniversité catholique a ériger & Munster; de la célébration 
du dimanche; la loi d’expropriation, etc., cte. 


' Pag. 678. 


552 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


En somme, ce volume renferme plus de cent discours sur les matiéres \eS 
plus importantes, et dans toutes les circonstances oi MM. Reichensperger 
se montrent, c'est toujours l'intérét de la vérité, de la justice, de la liberté 
at de l'indépendance de IEglise, qui les inspire et détermine leurs votes. 

Au milieu de ces luttes de la vie publique, I’Eglise catholique en Prusse a 
fait de grands progrés dans ces derniéres années; elle y est devenue une- 
puissance avec laquelle il faut compter, précisément parce que dans cette 
gymnastique salutaire de la vie publique Jes catholiques ont commencé a 
compter aussi sur eux-mémes. Maintenant ils n'ont plus 4 craindre que ce 
développement de leur action puisse étre arrété par les tracasseries souvent 
insupportables de |’esprit bureaucratique, qui, lui aussi, est toujours une: 
puissance pour le mal, ou du moins pour empécher le bien. L’Eglise ca- 
tholique dans la Prusse d’aujourd’hui ne vit ou plutét ne meurt plus de 
vagues promesses de liberté : elle a enfin obtenu de sérieuses garanties 
constitutionnelles, et ces garanties, elle a trouvé des hommes éminents. 
pour les faire valoir et les défendre. C’est ce qu’on se dit avec bonheur a la 
lecture du riche volume que nous annongons ici et auquel nous désirons: 
un grand nombre de lecteurs. 

D. Cuarces Branpgs, 
Bénédictin d'Ensicdeln. 


BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE 


HISTOIRE DES THEORIES ET DES IDEES MORALES DANS L’ANTIQUITE, par J. Dess' 
(ouvrage couronné par |’Académie des sciences morales et politiques). 


L'Académie des sciences morales et politiques a couronné, en 1853, uo 
mémoire sur I'Histoire des théories et des idées morales dans U'antiquilé; 
M. Denis, qui en est l’auteur, ne !'a donné que récemment au public, aprés 
l’avoir soigneusement remanié et fort augmenté. Ecrit par un Frangais eten 
bon style, ce livre ne ressemble pas aux ouvrages ou |'érudition allemande 
accumule les hypothéses et fait collection des moindres détails; ce sont deux 
volumes qu’on peut lire d'un bout 4 l'autre avec un intérét soutenu; cest 
une vue d’ensemble prise sur le monde ancien, un résumé général de toutes 
les opinions sur Dieu et sur ]’homme qui ont eu cours depuis Pythagore et 
Socrate jusqu’a l’avénement définitif du christianisme. Qu’on ne s'y trompe 
point cependant, le résumé n'est pas complet. L’auteur annonce dans sa 
préface qu'il a enregistré le mal comme le bien; mais on sent, en le lisant, 
qu'il a été dominé par le deésir de faire ressortir tout ce qu'il y a de plus 
éminent dans les philosophes et les moralistes anciens. Aussi ne s’est-il point 
borné a faire l’analyse de leurs ceuvres; il a choisi avec soin entre leurs: 


1 Paris, Durand, 1856. 2 vol. in-8. 





BIBLIOGRAPIIE FRANCAISE. 553 


théories celles qu'il développerait dans sa brillante étude. Nous ne lui en fe- 
rons pas uD reproche. En réunissant et en resserrant dans un certain nombre 
de feuilles toutes les maximes les plus parfaites que l’antiquité nous ait Ié- 
guées, il a fait le travail du mineur qui, & travers la poussiére du sable, dé- 
couvre les parcelles d’or pur et les rapproche les unes des autres. Sil avait 
tout reproduit, le mal comme le bien, autant aurait valu nous renvoyer aux 
auteurs eux-mémes, et nous faire relire le texte de Platon ou d’Aristote, 
de Sénéque ou de Cicéron. Son livre aurait risqué d’étre banal; il est origi- 
nal au contraire, tel qu'il est composé, car nous sommes peu accoutumés a 
trouver dans |'antiquité un code aussi irréprochable de sentences morales et 
méme de préceptes religieux. 

On peut se demander toutefois si une telle méthode est légitime; si, en 
dissimulant les erreurs et en mettant en relief la meilleure part de la phi- 
losophie ancienne, on nous présente encore |’antiquité sous son vrai jour. 
Faire valoir dans l’épicuréisme cette bienveillance universelle de l'homme, 
qui effacait les limites des classes et les frontiéres des nations; dans le stoi- 
cisme, cette hauteur de vues qui distingue beaucoup plus I’époque de Marc- 
Auréle que celle de Zénon, est-ce nous faire connaitre entiérement les deux 
sectes rivales? Rechercher dans les wuvres de Platon ou de Cicéron les admi- 
rables fragments qui s'y trouvent épars, les rapprocher avec art et les fondre 
en un corps de doctrine, souvent méme y ajouter des phrases empruntées a 
d'autres auteurs, et souder le texte des disciples avec le texte des maitres, 
est-ce nous donner tout Platon, tout Cicéron? Non, sans doute, et si l’auteur 
S$ était proposé ce but, il se serait trompé. Mais, s'il a voulu seulement, par 
ce genre de travail, mesurer Ja plus grande hauteur 4 laquelle a pu s’élever 
l'esprit de 'homme abandonné a lui-méme, il lui a été permis de négliger 
tout ce qui se tenait 4 un niveau trop bas, et de nous montrer non pas l’an- 
tiquité tout entiére, mais pour ainsi parler les sommets moraux de I'anti- 
quité. Ainsi, quand la critique littéraire veut calculer Ja portée du génie 
d'un homme, elle n’apprécie que ses chefs-d’euvre; elle juge Corneille sur 
le Cid, et non sur Agésilas. De méme Mhistoire de la philosophie, quand elle 
veut calculer la portée dela raison humaine, est en droit de n'interroger que 
ses plus illustres interprétes, et de ne recueillir que les plus sublimes de 
leurs maximes. 

Mais il faut prendre garde ala conclusion qu’on doit tirerd’unetelle étude; et, 
si l'on veut porter un jugement définitif sur la philosophie de l'antiquité, il 
faut, tout en admirant ses parties élevées, se souvenir qu'elle laissait ou- 
verts d'insondables abimes. M. Denis s’en est-il parfaitement rendu compte? 
Une grave question se présentait a lui, il s’agissait d'apprécier quelle a été 
influence des anciennes philosophies sur les origines et la formation de la 
morale chrétienne, et de décider, par conséquent, si |'Evangile a été an- 
noncé aux hommes pour détruire le paganisme ou seulement pour le com- 
pléter. Cette question une fois posée, comment M. Denis y répond-il? Nous 
serions fort embarrassé de le décider. Est-ce dans sa préface ou dans son 
livre que nous devons en chercher Ja solution? Si nous nous arrétons a la 
préface, nous y trouvons une sorte de profession de foi qui est en méme 
temps des plus timides et des plus étranges. L’auteur, qui se donne pour un 


554 BIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE. 


fervent disciple du dix-huitiéme siécle, parait avoir pour opinion que le 
christianisme, loin d’étre ane divine nouveauté dans l'histoire du genre hu- 
main, n’aurait été qu'un progrés d'une génération sur la génération précé- 

dente, et pourrait passer pour le dernier mot de la philosophie ancienne. Il 
se hate d’ajouter, toutefois, qu'il ne se sent pas dans une posttion assex libre 
pour toucher a de pareils sujets; et, en attendant )'indépendance qui lui 
manque, et qu'il juge st nécessaire ala moralité de Vécrivain, il donne 
heureusement a son livre une conclusion fort différente de la préface. Puis- 
que nous n’avons pas 4 juger homme, nous n‘insisterons point sur cette 
contradiction; et nous nous bornerons 4 féliciter l’écrivain d’avoir développé 
dans ses deux volumes une autre opinion que la sienne. : 

. Qu’on lise, en effet, 'ouvrage avec quelque attention, on y trouvera plus 
d’un passage éloquent of M. Denis marque avec vérité le role qui était ré- 
servé a la grande révolution chrétienne. I! recueille avec bonheur, il cherche 
méme 4 codifier toutes les maximes des sages sur les relations des hommes 
entre eux, sur la sainteté des liens de la famille, sur la pureté de la femme, 
sur l'esclavage; mais il ne peut se dissimuler la distance qui les sépare d'une 
religion toute parfaite, imposant au monde avec autorité une régle invariabie 
de devoirs. Il est 4 la recherche de tous les actes de bienfaisance que rappor- 
tent les auteurs, trouvant fort naturel que les hommes aient eu de tout temps 
des sentiments humains; mais il convient sans difficulté qu’il n'a point troové 
dans les paiens cette prédilection et cette tendresse pour les pauvres qui don- 
nent un caractére si saisisssnt au sermon sur la montagne‘. Il note avec aoiD 
les études des philosophes sur les questions religieuses, et leurs aspirations 
vers la Divinité; mais il reconnait qu’une religion ne pouvait étre fondée par 
des penseurs qui désespéraient de l’intelligence et de !’instinct du peuple; 
que le théisme d’Epictéte et de Marc-Auréle lui-méme fut toujours une foi 
individuelle, qui n’aspirait pas 4 réformer la conscience publique, et qui n’é 
prouva jamais ces sympathiques douleurs de l’enfantement dont parle saint 
Paul *. Nous ne pousserons pas plus loin-cette analyse; elle suffit 4 prouver 
que le dernier mot du paganisme, si avancé qu’on le suppose, était encore 
aussi loin de I'Evangile que l'homme est loin de Dieu. 

Mais, si la philosophie, livrée & elle-méme, était impuissante a franchir le 
pas supréme qui la séparait de la vérité, ce n’est pas pour nous un motif de 
contester la pensée au développement de laquelle M. Denis a consacré son 
livre : c’est que la raison humaine a toujours été en progrés depuis I’ origine 
des nations jusqu’a |’avénement du christianisme. Les générations se sont 
transmis l’une a l'autre le faisceau des ]umiéres, et chacune I'a augmensé de 
ses propres clartés; c'est la loi suivant laquelle le civilisation avance. Nous sx 
vons qu’ cette loi econstante du progrés on oppose la décadence apparente des 
peuples. La Gréce était-elle plus sage, dit-on, au temps ov elle courbait le front 
sous la conquéte romaine qu’aux siécles de ses grands hommes et de ses 
triomphes? L'empire romain était-il plus avancé dans Il'intelligence des theo- 
ries philosophiques et des idées morales que la Rome des Cincinnatus et des 
Scipions? Nous n’hésitons point a soutenir cette opinion, quoiqu’elle semble 


‘TI, p. 178. 
27. Il, p. 44. 











BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 550 


avoir de paradoxal, Les maurs s’affaissaient, mais l'idée de Dieu se déga- 
geait; les préceptes du devoir étaient plus audacieusement violés, mais plus 
exactement définis; et, comme par une sorte de réaction provoquée par le 
désordre méme, 4 mesure que les hommes se permettaient plus de crimes, il 
s'élevait plus de voix pour les flétrir et pour opposer a ces scandales les vrais 
principes de l’honneur et de la vertu. 

Trop souvent on a cru servir le christianisme en niant ce progrés continu 
de la philosophie ancienne; il semble qu'on ait voulu faire plus profond en- 
core l'abime ou I’humanité était plongée, afin de mieux célébrer le miracle 
gui l’en a tiré. Le christianisme, qui est Ja vérité méme, ne saurait rien ga- 
guer 4 ce qu’on faussat l'histoire pour le glorifier; Dieu lui a fait la part assez 
belle dans les destinées du monde pour qu’on n‘ait pas a l’exagérer. Bossuet, 

eavec son lumineux bon sens, a reconnu sans difficulté que les doctrines des 
philosophes étaient une espece de préparation a la connaissance de la vé- 
rité, Dieu, « qui tient tout en sa main, comme il dit, qui préside 4 tous les 
temps et prévient tous les conseils, » avait sans doute disposé le monde de 
toute éternité 4 recevoir la lumiére dont il devait !’éclairer; et ce lent ache- 
ninement des peuples vers une croyance meilleure, loin d‘affaiblir pour 
tous la vertu de Evangile, nous fait voir au contraire que la divine provi- 
dence préparait les voies a son triomphe. Nous n’avons sur ce sujet qu’a ren- 
vcyer les lecteurs du Correspondant 4 un auteur qu'il ne nous est pas permis 
de jouer ici, mais que nous pouvons du moins citer, 4 M. Albert de Broglie 

( Le cbristianisme, dit-il, n’a point été un accident inattendu dans la des 
« tinée de l’humanité. Il s’éléve comme un point culminant dans la suite des 
« sicles. Avant lui, tout y méne; aprés lui, tout en découle. Ce n'est donc 
« point offenser le christianisme, ni diminuer son autorité divine, que de re- 
« chercher et de mettre en lumiére toutes les causes qui ont préparé et servi 
« sa marche...... Si la vérité que le christianisme a révélée est un rayon de 
« cetie verité universelle qui repose dans le sein de Dieu, elle a dQ recon- 
« naitre comme son bien et absorber en elle-méme toutes les vérités impar- 
« faites dont les systémes philosophiques se disputaient les lambeaux souillés. 
« Si le christianisme est venu pour apaiser la soif des Ames, les peuples, ces 
« troupeaux altéerds d’ames, ont dd tressaillir et se précipiter a son appro- 
« che*. » En effet, aux approches de Jésus-Christ, le paganisme s'écroulait 
comme de lui-méme. L’augure Cicéron, dans son traité de Naturd deorum, 
avait porté le dernier coup aux dieux de }’Olympe. Et ses fines railleries n’é- 
taient point une marque d’irréligion; ce n’était pas au profit de l'incrédulité 
qu’on se riait des idoles. La croyance a un Dieu unique l’emportait sur les 
fables du polythéisme; la vague religion des philosophes, on en conviendra, 
était un progrés sur ce culte grossier. 

Mais leurs theories ne suffisaient pas au monde; elles ne pouvaient satis- 
faire ce besoin de croire et d’adorer qui tourmentait les Ames. Les temples 
une fois sapés et les idoles renversées, quello religion la philosophie allait- 
elle donner a la terre? De I’Asie a l'Europe, les essais se multipliérent; et nous 
en trouvons |’instructive histoire dans le chapitre que M. Denis a consacré a 


* Discours sur [ Hist. univ., 11° p., chap. v. 
2 L’Eglise et Tempire romain au quatriéme sitcle, t. 1, p. 67. 


556 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


décrire |‘état religieux du monde gréco-romain. Au temps méme de Jésus- 
Christ, Apollonius de Tyanes voulut inventer un culte; mais il ne réussit qu’a 
faire rire de son impuissance. Plus tard, I’école d’Alexandrie s’efforea d'éle- 
ver ses autels en face des autels du christianisme déja triomphant; Plotin, 
Porphyre, Jamblique, préchérent non-seulement une pure morale, mais la 
croyance 4 la vie future, le respect de Dieu, Ia priére, l‘abstinence, Ja mor- 
tification. Ils étaient soutenus par l'opinion populaire, par la crédulité et la 
superstition, par toutes les aspirations des peuples vers une religion nouvelle; 
ils avaient pour eux la science, I’éloquence, la vertu. Et cependant leur ten- 
tative demeura sterile. Leur culte ne put trouver de sectateurs; et, quant a 
leur doctrine, elle ne réussit méme point a se mettre d'accord avec le bon 
sens. Ils voulurent se faire théologiens; mais ils ne rencontrérent point le 
Dieu un et souverainement intelligent du christianisme; ils ne surent que 
confondre Dieu avec Ja nature; au grossier polythéisme ils substituérent un 
panthéisme obscur et non moins mensonger. « Les hommes, dit M. Ville- 
« main‘, commentaient d'anciennes fables au lieu d'y croire. [ls vieillissaient 
« le paganisme pour le rajeunir; mais ils ne faisaient qu’ajouter au chzo: 
« des opinions sans trouver une croyance qui pit ranimer lesprit de l’homn» 
« et lier les nations entre elles. » La créature était réellement impuissante a 
se créer un Dieu; une religion ne pouvait étre fondée par la raison des sage, 
il fatlait qu’elle descendit du ciel. Le christianisme seul, qui sembiait destné 
4 périr, suivant toutes les prévisions humaines, devait avoir la force de rvv- 
nir sous sa Joi I'Orient et l'Occident étonnés. 


Au. Lerzvrne-Portauis. 


CEUVRES DE PAUL REYNIER. Marseille, 18564. 


Voici un petit volume bleu qui s’annonce-bien modestement, signé d'un 
nom inconnu et qui ne fera peut-étre pas grand bruit dans Je monje. Il 
s'intitule : QEuvres de Paul Reynter. || est imprimé 4 Marseille, c'est-i-dire 
bien loin de ce centre de renommeée bruyante, de gloire tapageuse qui se 
nomme la capitale. On louvre, craignant d'y rencontrer quelques-unes de 
ces ceuvres sans originalité et sans vie, comme en font éclore trop souvent 
les concours de nos académies de province, quelques poétes couronnés de 
ces fleurs qu’on a la faiblesse de railler 4 Paris et d'ambitionner 4 Toulouse 
et a Marseille. Mais, charmante surprise, hélas! trop ménagée d'ordinaire aux 
lecteurs! Ce volume est plein des poésies les plus pures et les plus touchan- 
tes, d'une délicatesse de sentiments virginale, en méme temps d'une facilité 
qui sent sa jeunesse, et l’accuse méme un peu parfois; enfin, c'est une bonne 
fortune qui ne doit pas étre dédaignée méme par les plus difficiles. Il y a de 
quoi se réconcilier avec toutes les académies de province si on a jamais eu 
le mauvais esprit de se brouiller avec elles: c'est qu’en vérité ces jolies 
choses ont été presque toutes composées pour Jes jeux floraux de Marseille, 

‘ Du polyth¢éisme. 
2 lla paru depuis une nouvelle édition des quvres de Paul Reynier, in-12 avec portrait, 


chez Ambroise Bray, rue des Saints-Péres. On en a extrait, sous le titre d’Hymees pienz , un 
joli recueil in-48 pour la jeunessse. 


BIBLIOGRAPHIE FRANQAISE. 307 


et les juges ont été fiers, ils l’avouent eux-mémes, de couronner a plusieurs 
reprises les uvres de leur jeune compatriote. 

Paul Reynier, mort,a vingt-quatre ans, était d'une nature ferme et en- 
thousiaste, d’une imagination ardente tempérée par la droiture de son cceur; 
une Ame qu’on aimait d'abord, qu’on admirait ensuite parce qu'elle réunis- 
sait en elle cesdeux choses si touchantes et si belles : la passion dans la 
vertu, Pamour exalté du beau retenu par la pratique du bien. De tels ca- 
ractéres sont rares, on comprend aisément qu’ils soient malheureux. 
Reynier était résigné, mais triste. Une lutte sublime, solitaire, partageait 
son cur entre les vivantes réalités de la terre et les aspirations plus hau- 
tes, mais moins séduisantes pour le commun, qui viennent du ciel et 
en montrent le chemin. Sa santé ne résista pas a de telles secousses. Il 
mourut, il y a bientét deux ans, révant jusqu’aa dernier jour poésie, gloire, 
vertu, anges, famille, Dieu, — qu'il chante maintenant pour jamais. Voila 
pour l’ame. Elle se reflétait toute charmante sur ses traits: un front noble 
et baut, un regard limpide et parfois inspiré, une noble physionomie, 
quelque chose d’assuré et de modeste, une franchise d'or qui semblait 
rayonner sur son pale visage. Voila I"homme, et, croyez-moi, je ne !’ai pas 
flatté; ce n'est pas un héros de roman. Si ce portrait vous intéresse a lui, 
lecteur, ouvrez son livre, vous le retrouverez tout entier. Seulement, par 
amitié, passez par-dessus les trois premiéres piéces du recueil et ne lisez que 
le reste. Songez qu’en 1848 l’auteur avait 17 ans: il n'est donc pas bien 
étonnant qu’il ait médiocrement réussi a célébrer le martyre de l'archevéque 
de Paris, }’exil et le retour de Pie IX, si beaux sujets pourtant! J'ai le cou- 
rage d’avouer que j'aurais supprimé ces trois Morceaux, OU qu'au moins je 
les aurais dissimulés le plus adroitement possible dans le milieu du recueil, 
si j'avais eu l’honneur d’en étre I'éditeur. Mais les amis du poéte n’y ont 
pas mis tant de coquetterie. Le moyen de leur en vouloir! Ils y ont mis de la 
franchise, et c'est peut-étre encore de l’habileté. Passons donc condamnation 
sur ce manque de politique; la mise en scéne fait le grand meérite de bien des 
ouvrages; on en a vu réussir sans son secours, et c'est un charme de plus 
quand vient le triomphe. 

Que trouvons-nous dans ce cher et modeste volume? Cela ne s'analyse pas 
comme un cours de philosophie. Cependant on peut y observer un double 
conrant d‘inspiration, si l’on me permet cet emprunt a la physique : ce 
n'est pas & dire que ces deux courants marchent en sens contraire et se 
combattent; non, ils s’unissent plutét: seulement on peut les distinguer 
dans leur principe. Paul Reynier, né sous Je climat de la Provence, dans 
cette terre qui rappelle la Gréce, semble avoir retenu en lui quelque 
chose du génie du peuple qui envoya ses colonies fonder la vieille cité 
de Marseille. Il avait ce culte exquis de la forme, cet amour de la lumiere, 
instinct passionné de toutes les splendides beautés de la nature, de celles 
surtout qui éclatent par la pureté des lignes et l’harmonie des contours; 
il avait ce trait indéfinissable du génie grec, qui fait qu’en parlant de 
l'art gree on pense toujours @ une statue, a un bas-relief, 4 un marbre de 
Paros, éclatant, lumineux, correct, divin; point de ces jeux savants de lu- 
miére et d’ombres si chers 4 nos peintres modernes, point de fantastique, 


558 BIBLIOGRAPIIK FRANCAISE. 


rien de dérégld; de l’ordre, de la mesure, de la lumiére; — le Parthénon. A 
cété de cela une autre source d'inspiration plus élevée, plus libre, déga- 
geant mieux la personnalité humaine, lui permettant plus d’essor, le chris- 
tianisme, l'esprit moderne. De la, ces aspirations mystiques, ces priéres ar- 
dentes, ces épanchements avec Dieu, dans lesquels le poéte nous livre toute 
son ame avec ses luttes et ses espérances; de la aussi ces gracieuses légendes, 
ces pieux récits, ces entretiens avec la sainte Vierge, et toute la poésie du 
catholicisme qui s‘exhale 4 chaque page en strophes radieuses et em- 
baumées comme un encens. Ce contraste des deux inspirations n’éclate nulle 
dart d’une mantére plus fidéle que dans lode dialoguée, intitulée : Téos et 
Pathmos, dédiée a M. le comte de Salvo : 


TEOS. 


Regardez... sous des bois 4 l’ombre enchanteresse, 
Vénus de ses pieds, blancs effleure le gazon, 

Et les nymphes en chasur cntourent la déesse. 

Et la lune sourit, penchée a |’horizon. 


PATHMOS. 


Regardez... étendu sur les marches d’un tréne 
L’Agneau divin repose, un glaive dans les flancs; 

A ses pieds des vicillards inclinent leur couronne 
Et de sept lampes d’or veillent les feux tremblants. 


La douce patrie d’Anacréon ne réveille dans l'ame que des souvenirs d'amour, 
de volupté, de plaisirs. Le sauvage rocher, o& mourut le disciple bien-aimé, 
le fiddle Jean, ne rappelle au cceur que des sacrifices, des immolations, le 
terrible mystére de notre vie, la loi divinisée et le devoir aux pieds de Dieu. 
Ces deux voix se répondent comme celles du passé et de l'avenir. L'une 
nous montre le point de départ de I'humanité, la volupté servant de régle; 
l'autre le vrai, le seul progrés, le seul illimité, le seul digne de la grandeur 
de l'homme, le bonheur dans Je sacrifice. C’est la le double élément des in- 
Spirations de notre poéte. Tantot il est tout antique, comme dans la Bacchante, 
Illus, Nérée, tantét tout chrétien, comme dans Saint Jean, Madeleine, et une 
foule d'autres poésies. Souvent il unit les deux en apparence sans partt prs. 
Enfin, ily adans ce livre plusieurs petites piéces nées d'une impression, d'un 
voyage, d'un regret, de ces petites podsies dites fugitives, qui sont fort agréables 
a lire, quoique d’un intérét moins sérieux. Cependant on y retrouve toujours 
la méme candeur, la méme naiveté, cette sincérité qui vient du coeur et qui 
va au coeur. L’esprit, la grace, la pureté, distinguent deux jolies ballades: 
l’ Ange des roses et "Enfant et le petit Jésus : si j'avais été juge des Jeux 
Floraux, j'aurais surtout aimé a couronner la piéce, Innocence et Repentir et 
Un Soir d’avril. — Mais les défauts? Le style, les images, les rimes, |'inexpe- 
rience? — Ai-je dit que le poéte était parfait? En ce cas je me suis trompe 
et je fais amende honorable; non, ce n’est pas ‘un poéte accompli. Paul 
Reynier a donné de grandes espérances qui consolent de bien des réalités; 
nous pouvons dire : il y avait en luil’Ame d’un grand podte, André Chemer 
rajeuni par le christianisme. Mais, si l'on compte pour quelque chose !a 00- 








BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 559 


blesse et la puissance de ‘inspiration, la foi ardente, la force et le bonheur 
d’expressions qui la communiquent, nous pouvons dire : Paul Reynier a été 
un vrai poéte. Lisez, — lisez et jugez. 


ALFRED Patsanr. 


ee 


HISTOIRE D’ANGLETERRE DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULES, par T. ve 
Bonnecuosk, 2 vol. in-8°. — Paris, Didier, quai des Grands-Augustins, 35. 


L’histoire de l’Angleterre est une des plus dramatiques du monde. Ses ré- 
volutions sont les actes d'une tragédie gigantesque qui, a travers le sang, 
V'imiquité, et quelquefois la honte, marche 4 un terme plein de grandeur. 
Tous les historiens en ont été frappés, et il y a deux cents ans bientét que le 
P. Dorléans remarquait qu’elle se compose presque exclusivement de révolu- 
tions. Mais, si tous ceux quil’ont étudiée en ont signalé les nombreuses péri- 
péties, bien peu en ont remarqué l’enchainement et en ont saisi l’esprit. Ils 
les ont vues se dérouler sans apercevoir le principe qui les produisait et sans 
appreécier suffisamment les résultats progressifs qui en naissaient, nous vou- 
lons dire la lente formation de la constitution britannique, fruit Jaborieux 
mais plein de vigueur des Juttes intestines de la Grande-Bretagne. 

C'est 4 montrer le travail incessant de cette constitution et le développe- 
ment corrélatif de la puissance anglaise que s'est attaché l’auteur de cette 
nouvelle Histoire d' Angleterre. Tel a été, dit-il, le double but qu'il s’est 
proposé ; mais, ajoute-t-il, c'est par l'histoire des faits qu'il entend faire 
comprendre celle des institutions. Son Histoire est donc essentiellement nar- 
rative. Ne l’est-elle pas trop exclusivement? M. de Bonnechose est-il bien 
sir que les vicissitudes et les progrés de la constitution anglaise ressortent 
bien du récit qu-il fait des événements? Outre que, a notre avis, il ne s‘em- 
preimt point assez du caractére passionné des faits, et partant manque un 
peu de vie, ce récit n’appuie pas assez sur les crises politiques, n’en appro- 
fondit pas assez les causes et n'en met pas assez les résultats en relief. Trois 
révolutions ecaractéristiques et d'une influence décisive sur la constitution de 
la royauté anglo-saxonne remplissent le second des deux volumes que M. de 
Bonnechose vient de publier, sans nous donner une idée nette des conditions 
particuliéres d’existence de cette royauté. Vers la fin de ce méme volume, 
auteur aborde une quatriéme révolution plus grave que les autres, la révo- 
lution religieuse. Son point de vue sur cette période est trop différent du 
nétre pour qu’il n'y ait pas entre nos appreciations et les siennes une diffé- 
rence profonde. Nous n’accordons point, nous, qu'il y ait & prendre et a lais- 
ser dans la révélation chrétienne, et n'admettons pas « des christianismes 
particuliers. » Cela ne nous empéche pas de reconnaitre le mérite qui dis- 
tingue d’ailleurs cet ouvrage. Ii répond, par ses proportions, au besoin qu’on 
a aujourd’hui, en ce genre, de livres qui ne soient ni trop longs ni trop 
courts, et tient un intelligent milieu entre les grandes histoires et les mai- 
gres résumés que nous avons sur |’Angleterre. Si |’ auteur est resté un peu 
froid devant des figures héroiques qu'il a eu souvent a peindre, celle de 
saint Thomas de Cantorbery, par exemple, il n’a pas du moins donné sans 








| 
| 
| 
| 
| 
| 





560 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


réserve dans les systémes qui ont prévalu de nos jours. C'est en somme un 
travail élevé et sage que cette nouvelle Histoire d' Angleterre, et nous espé- 
rons bien y revenir quand paraitront les volumes qui doivent la completer. 


ee 


LA DESTINEE DE L’HOMME, OU DU MAL DE L'EPREUVE ET DE LA STABILITE 
FOTURE, par M. Lous Moreau, 1 vol. in-12.— Paris, Gaume fréres, éditeurs. 


Les lecteurs du Correspondant connaissent M. Louis Moreau; ils ont ap- 
précié ici bien des fois les qualités qui le distinguent comme penseur et 
comme écrivain. Il suffira donc de la simple annonce a laquelle le défaut 
d’espace nous condamne pour attirer leur attention sur le nouvel ouvrage 
qu’il vient de publier. Ce n'est pas un traité philosophique des fins de Ihomme, 
mais une suite de vues neuves sur le probléme éternellement controversé de 
nos destinées. M. L. Moreau y reprend par Je cété ou elles touchent aujour- 
d’hui les esprits, et sous le jour ou les ont présentées des systémes célébres, 
les vieilles questions du ma), de la souffrance, de |’épreuve et de la vie au 
dela du tombeau, tourments ou scandales permanents de la raison. Initié par 
saint Augustin, dont il a traduit avec talent, comme on sait, les plus célé- 
bres ouvrages, a J'intelligence chrétienne des mystéres de la vie, M. L. Mo- 
reau les aborde d’un regard serein, discute les solutions infirmes et trou- 
blées qu’a la prétention d’en donner la philosophie rationaliste, et y oppose 
les hautes et saines explications qu’en offre la révélation chrétienne. L'ou- 
vrage comprend deux parties qui se distinguent, mais se font suite l'une 
a l'autre. Dans la premiére, ]’auteur examine les systémes imaginés Té- 
cemment pour chercher, en dehors du dogme chretien, la cause de l'exis- 
tence du mal sur la terre et en démontre la radicale impuissance; la suft- 
sance éclectique et l’emphase humanitaire en particulier y sont appréciées 
au plus prés. Dans la seconde, composée d'une suite de dialogues 4 la ma- 
niére antique, il établit la supériorité rationnelle et morale des raisons 
attribuées par nos livres saints aux désordres que la philosophie s'épuise ea 
vain 4 expliquer. Un peu nu et peut-étre aussi un peu trop condensé dans 
les chapitres de discussion pure, le style se détend et s’assouplit dans les En- 
tretiens. La douce gravité des solitaires, des confesseurs, des martyrs intro- 
duits dans ces conversations fictives en rend, malgré l'austérité du sujet, la 
lecture attrayante et facile. 

P. Dounatne. 





REVUE LITTERAIRE 


I. Objet de cette revue. — Il. Le prdsident de Brosses en Italie, \e\tres publiées par M. Co— 
Lous. Paris, Didier, 2 vol. in-8. — III. Les Parlements de France, par M. le vicomte 
de Bastanp v'Estanc. Paris, Didier. 2 vol. in-8. — IV. Revue de Bretagne et de Vendée, 
publiée 4 Nantes. 1857 et 1858. — V. M. de Chateaubriand, pur M. Vuutemain. Paris, 
Michel Lévy. 4 vol. in-8.— VI. Du Roman et du thédire contemporain, par M. Portov. 
Paris, Durand. 4 vol. in-8.— VII. Héléne, par madame Cu. Rersaup. Paris, L. Hachette. 
4 vol. in-12. — VIII. Milianah, poéme, par M. J. Avraax. Paris, Michel Lévy. 1 vol. in-12. 
— IX. Nos artistes, pac M. E. Asour. Paris, L. Hachette. 1 vol. in-12. 


| 


Nous avons pensé que les lecteurs du Correspondant nous sauraient gré de 
les tenir désormais au courant des livres nouvellement publiés, et nous 
avons entrepris de leur donner réguliérement une revue littéraire. Tou- 
tefois, nous ne nous Je sommes pas dissimulé, le rdéle que nous avons ac- 
cepté doit étre avant tout un rdle modeste : notre revue ne sera qu'une sorte 
de registre de l'état civil, ou, simple greffier, nous inscrirons avec soin la 
Naissance de tous les nouveaux-nés dans la république des lettres. S’il se ren- 
contre parmi ceux-ci quelque livre qui soit destiné a sortir de Ja foule et a 
faire du bruit dans le monde, nous nous contenterons de saluer de loin son 
brillant avenir; nous laisserons a d'autres le soin d’examiner plus attentive- 
ment ses titres et de porter a loisir un jugement définitif. 

Chaque ouvrage nouveau trouvera donc dans notre revue une mention 
particuliére. Toutefois, une nomenclature aride ne nous suffira pas : résu- 
mant nos études, comparant nos observations, nous nous proposerons aussi 
d’examiner dans leur ensemble et de suivre dans leurs progrés divers les ten- 
dances générales de la littérature contemporaine. De la sorte, notre travail 
comportera peut-étre une ulilité plus grande que celle de la curiosité satisfaite. 
Ii pourra refléter l'image affaiblie du temps o nous vivons, nous en signaler 
les vices, nous en découvrir les vertus, nous mettre en garde contre les uns, 
nous donner confiance 4 Ja vue des autres. On I'a dit bien souvent, la litté- 
rature, par ses tendances plus encore que par ses productions, révéle, 4 qui 
sait ou a qui veut la comprendre, |’état moral de la société. Nous nous garde- 
rons de négliger un tel enseignement. 


If 


Notre siécle espére peu, il se souvient beaucoup. Son génie n'est pas créa- 


562 REVUE LITTERAIRE. 


teur; il se plait dans l'étude du passé. Il interroge les archives de l'histoire. 
Compte-t-il y trouver le secret de ses destinées, ou bien n'y cherche-t-il que 
laliment d'une activité inquiéte? est-ce l'étude du penseur, n’est-ce que la 
recherche de l’antiquaire? L’avenir seul pourra nous l’apprendre. Quoi qu’il 
en soit, nous pouvons dire avec un certain orgueil que la critique est la science 
de notre temps, et que, si nous n’avons pas élevé pour la postérité d’impéris- 
sables monuments, nous lui aurons du moins découvert et conservé tous ceux 
que le passé nous a légués. 

C'est ainsi que tout récemment M. H. Colomb vient de donner une édition 
définitive d’un des écrits les plus intéressants du dix-huitiéme siécle, dont on 
n’avait publié jusqu’a ce jour que des fragments incomplets; nous voulons 
parler des Lettres familiéres écrites d'Italie, en 1739 et 1740, par le prési- 
dent Charles de Brosses ‘. 

Nos lecteurs connaissent sans doute le président de Brosses, l'un des ma- 
gistrats les plus distingucs de l'ancien parlement de Bourgogne. Notre colla- 
borateur, M. Foisset, a publi¢ sur sa vie un livre plein d’intérét qu’ils n'ont 
pas di manquer de lire, malgré son excessive rareté; de sorte que, sans re- 
courir a l'introduction que M. Colomb a mise en téte du recueil des Lettres, 
ils savent déja que Charles de Brosses résumait en sa personne toutes les 
vertus solides, apanage héréditaire de notre ancienne magistrature, et toutes 
les qualités plus brillantes que sérieuses de la société du dix-huitiéme siécle. 

Savant jurisconsulte, chargé, dés le début de sa carriére, des travaux Jes 
plus difficiles, Charles de Brosses pensait, 4 l’exemple de ses devanciers, que 
la connaissance isolée des textes de lois ne suffisait pas au magistrat appelé par 
ses fonctions 4 pénétrer dans les replis de la conscience humaine. }| deman- 
dait 4 l’étude approfondie des lettres et de l'histoire des lumicres pour éclairer 
son intelligence, et de nobles inspirations pour l’élever au-dessus d’une pra- 
ligue routiniére; rendre la justice était pour lui un sacerdoce et non pas un 
métier, de sorte que I’étude cessait d’étre une distraction pour devenir un 
devoir. Parlant quatre langues vivantes, connaissant a fond celles de Hanti- 
quité, il consacra de longues années a des travaux de science, d'histoire na- 
turelle, de géographie, et surtout d'histoire romaine. La traduction de Salluste 
et la reconstruction de son ceuvre perdue, qu'il prépara pendant plus de 
trente années, lui valurent Je titre de membre correspondant de |’Académie 
des inscriptions. 

Faut-il attribuer 4 cet amour des lettres anciennes la fermeté dame qu'il 
sut déployer dans les circonstances difficiles de sa vie? Organe de la résistance 
Iégale du parlement de Bourgogne aux empiétements du pouvoir devenu des- 
potique, il ne s’inclina pas devant la force victorieuse, et le jour ot le com- 
missaire du chancelier Maupeou vint briser sa compagnie, le président de 
Brosses, résistant aux offres séduisantes du favori tout-puissant, jeta sur le 
parquet sa toge ainsi que son manteau de président, et, se tournant versson 
valet de chambre : « Tenez, prenez cela, lui dit-il ; il n’y a plus que des la- 
quais quien puissent porter *. » 

Singulier contraste! Cet homme, dont la vie fut remplie par des soins si 


i Paris, Didier. 2 vol. in-8. 
* Tome I, p. xxxm. 


REVUE LITTERAIRE. 563 


sévéres, avait toutes les élégances, toutes les faiblesses, tous les préjugeés des 
contemporains de Voltaire et de Rousseau. Il unissait la grandeur austére 
d’Achille de Harlay 4 la légéreté du maréchal de Richelieu *. C’est le propre 
des temps de décadence que la corruption s’étende sur tous les caractéres 
et laisse partout son empreinte. JI en était ainsi de |’épidémie morale du 
dix-huitiéme siécle; tous les esprits, méme les plus fermes, en étaient 
atteints, 


« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » 


Charles de Brosses était lié d'une amitié d’enfance avec Buffon; ce fut a 
lui qu'il adressa une partie de la correspondance que M. Colomb publie au- 
jourd’hui. Pent-étre fut-ce en lisant ces lettres d'un ami absent que le grand 
écrivain formula son fameux axiome: Le style, c'est ’' homme. 

ll est impossible en effet de trouver, entre l’esprit et les écrits d’un homme, 
une ressemblance plus exacte que celle qui nous a frappé en comparant le 
caractére de Charles de Brosses avec les lettres que nous avons lues. Il est tout 
entier dans cette correspondance, avec ses grandes qualités et ses brillants 
défauts. Se trouve-t-il en présence des ruines d’Herculanum récemment dé- 
couvertes, l’enthousiasme du savant, la sagacité de son intelligence, la soli- 
dité de ses jugements, éclatent dans les pages qu'il adresse A |"Académie des 
inscriptions. Est-il a Rome, en présence du gouvernement pontifical, déja 
tant calomnié de son temps; s'il blame avec liberté les abus trop .réels qui 
commencent a s’y glisser, il trouve, en dépit de ses préjugés philosophiques, 
une grande force et une grande élévation d’idées, soit pour apprécier la politique 
frangaise @ la cour romaine’, soit pour rendre justice au caractére des der- 
niers papes, soit enfin pour apprécier le réle que le souverain pontife est ap- 
pelé 4 jouer dans le concert des puissances européennes: « Le pape, dit-il, 
« devrait se regarder comme le véritable Amphictyon de l'Europe et faire de 
« sa cour la cour générale des négociations, le centre commun ov se régle- 
« Taient tous les intéréts des puissances, sous sa médiation et son autorité. 
« Personne ne la refuserait, pas méme peut-étre la plupart des princes pro- 
« testants, qui ne Je haissent point aujourd'hui comme il y a deux siécles. 
« Ainsi ce qu'il a perdu d’un cété, il peut le regagner de l'autre, en suivant 
« ses propres intéréts, qui consistent 4 accorder tout le monde et en satta- 
« chant a prévenir les guerres et a tenir les princes en paix*. » Mais, quand 
M. de Brosses arrive 4 Venise, au milieu de la société la plus éléganteet la plus 
corroimpue de l'Europe, le savant et le politique s'effacent derriére l’homme du 
monde, dont les lettres ne contiennent plus que des traits piquants, des ré- 
cits équivoques et des aveux trop sincéres, qui, sans enlever son attrait & leur 
lecture, la rendent difficile, sinon impossible, pour certaine classe de lee- 
leurs et surtout de lectrices. 

” Il convient d’observer toutefois, en ce qui concerne les conclusions qu’on pourrait en 
tirer, que ces Leftres familiéres, publiées sans |’agrément de la famille, sont une cuvre 
de la jeunesse du Président, et qu’elles n’étaient point destinées 4 étre imprimées, du 
moins dans leur rédaction primitive. Voir, sur la volonté formelle de l’auteur a cet égard, 
une lettre de M. le comte de Brosees, son petit-fils, daus I’Union du 18 février dernier. 

(Note de la rédaction.) 


17... 2, p. 150. 
* Tome I, p. 165. 


364 REVUE LITTERAIRE. 


En résumé, la correspondance que publie M. Colomb a ce double avantage 
de nous mettre devant les yeux un tableau charmant oll se trouve peinte 
sous toutes ses faces I'Italie d’il y a cent ans, cette belle Italie qui n’était pas 
encore le quartier général de la Révolution, mais demeurait toujours la 
terre aimée des artistes et des poétes; et ensuite de nous faire mieux con- 
naitre le noble cour et le charmant esprit du président de Brosses, |’un des 
types achevés de notre vieille et glorieuse magistrature. 


III 


Au temps ow nous vivons, I’histoire de cette magistrature nous présente 
un utile et consolant exemple : dévouement absolu aux intéréts de la France; 
respect de ses traditions, de ses lois et de ses libertés; dans Jes jours d’é- 
preuve, fidélité sans borne 4 la monarchie; dans les jours d'éclat et de 
toute-puissance, résistance inflexible a ses entreprises, 4 ses menaces, a 
ses séductions mémes. Il est bon d’avoir cet exemple présent a la pen- 
sée. Assez d’historiens ont raconté les fastes militaires de notre pays et les 
vicissitudes de sa politique, la vie particuliére de nos princes et leurs illus- 
tres services. A une époque de reconstitution sociale, histoire nous doit 
d'autres enseignements; c'est la vie intérieure de la France qu’elle nous doit 
raconter, le développement de ses institutions, l’origine de ses lois; car c’est 
en nous apprenant quelles ont été jusqu’a ce jour les conditions de son exis- 
tence qu'elle pourra nous faire pénétrer le secret de son avenir. 

« La liberté est de vieille date en France, » dit excellemment l’auteur du 
livre dont nous allons parler. Ii faut avoir toutes les superstitions du parti 
révolutionnaire ou tout le fétichisme des amis du pouvoir absolu, pour ne 
pas découvrir dans le passé de notre pays le germe des libertés qui devraient 
éire son plus précieux apanage. C'est parce que les parlements se firent les 
tuteurs de ces libertés naissantes, qu’ils les défendirent courageusement au 
milieu des discordes civiles comme au sein de l'asservissement public, quils 
conservérent les véritables traditions chrétiennes et libérales de notre patrie, 
que leur histoire est surtout instructive et mérite l’attention et le respect des 
historiens. : 

Malgré quelques essais partiels, sans parler de |’Histotre du Parlement de 
Voltaire, qui est bien plus un libelle qu'un livre, I’histoire générale des par- 
lements restait a écrire, lorsque nous avons vu paraitre les Parlements de 
France, par M. le vicomte de Bastard d' Estang‘.I\ appartenait surtout 4 un 
magistrat de combler une lacune si regrettable, ce fut donc avec un véritable 
plaisir que nous avons accueilli cette publication, de méme que c'est avec un 
veritable regret qu’aprés l’avoir lu nous répéterons encore que l'histoire des 
parlements demeure 4 composer. 

Jamais titre en effet ne fut plus trompeur que celui des deux gros volumes 
de M. de Bastard; il semble annoncer l'histoire générale des parlements, alors 
qu’en réalité l’auteur ne s'est occupé que du parlement de Toulouse et par 
occasion du parlement de Paris. On s’attend 4 trouver une vue d’ensemble, 


§ Paris, Didier, 2 vol. in-8. 








REVUE LITTERAIRE. 565- 


un tableau saisissant et complet, et l'on ne voit qu’une série de menus détails 
placés sans ordre et sans lien a la suite les uns des autres, quelques-uns 
nouveaux sans doute et presque curieux, mais le plus grand nombre depuis 
longtemps connus et publiés. De telle sorte qu’aprés une lecture attentive on 
se demande quel peut étre l'objet d'une telle compilation. On aurait, certes, 
grand’peine a le découvrir, si l'on ne voyait que, dans la pensée de l’auteur, 
elle tend simplement a glorifier l’honorable famille 4 laquelle il appartient 
et a faire connaitre 4 la postérité les hauts faits de ses ancétres, depuis Robi- 
net de Bastard, en son vivant « capitaine de cinquante-huit hommes d’ar- 
« mes et de la grosse tour de Bourges, » jusqu’a Jean de Bastard, qui dans 
sa famille occupe probablement !a place que Louis XIV ou Napoléon tiennent 
dans d'autres maisons, puisque l'histoire ou plutét son historien lui a donné 
le surnom de Grand. 

Si parfois, au milieu des renseignements biographiques, |’auteur aborde 
quelque grande question, comme I"hérédité des offices, le droit de présenta- 
tion conféré aux corps judiciaires, il parait se faire un scrupule de les abor- 
der et de développer les idées justes qu'il se borne 4 indiquer; il semble 
croire que les pages qu’il lui consacrerait seraient dérobées a la gloire de 
ses péres. 

C’était cependant un si beau sujet que I’histoire des parlements:de France! 
Une des causes de l’échec de M. de Bastard doit assurément se trouver dans 
le plan méme qu'il s'est tracé. Il a divisé son sujet en deux parties, l’histoire 
judiciaire et I’histoire politique, et n'a pas compris quels liens étroits unis- 
sent et confondent ces deux cétés de l'histoire parlementaire. Dés lors son 
livre devait nécessairement manquer de grandeur et d'unité. 

Aussi bien faut-il reconnaitre que l'histoire judiciaire contient tout autre 
chose que ce qu’on espére y rencontrer. En voyant un magistrat et un juris- 
consulte aborder un tel sujet, ne devait-on pas s'attendre a ce qu'il retracat 
de main de maitre l’influence des Parlements sur les progrés de la législa- 
tion et de l’organisation judiciaire? Au lieu de cela, on ne rencontre que des 
notes sur le cérémonial des cours, les usages des corporations, les costumes des 
Magistrats et des avocats, intéressantes cependant, mais qui devraient étre 
reléguées au dernier plan du tableau. Un assez long chapitre est consacré au 
barreau. L’auteur, qui dans ses notes se montre fort dur pour le barreau 
moderne et signale ses écarts & la vindicte du procureur général, parle avec 
une complaisance extréme des anciens avocats et leur rend une justice com- 
pléte et méritée. On aurait grand’peine 4 découvrir la raison de cette bien- 
veillance, si !’on ne voyait que dans la pensée de l'auteur, ce chapitre doit 
tourner a la plus grande gloire de ce famoux Jean de Bastard, dit le Grand, 
en son vivant simple avocat au parlement de Toulouse, grand homme aprés 
$a mort. 

Quand on arrive au second volume, qui devrait renfermer histoire poli- 
tique des Parlements, deux choses surprennent infiniment: la premieére, 
c’est que l’auteur fasse dater cette histoire des premiéres années du dix-sep- 
tiéme siécle et supprime ainsi les temps héroiques de la magistrature, a la 
facon des historiens révolutionnaires qui prennent pour point de départ 
l’année 4789. La seconde, c’est qu’aprés avoir si bien compris le noble carac- 


@ 


566 REVUE LITTERAIRE. 


tére de l'ancienne magistrature, il censure avec tant d’amertume sa conduite 
politique. 

Jusqu’ici les plus sévéres historiens s’étaient bornés a signaler ce qu ‘ils 
appelaient lopiniatreté et la petitesse d’esprit des magistrats dans leurs luttes 
contre le pouvoir royal pendant le dix-huitiéme siécle. Mais, arrivés au terme 
de cette lutte, tous, ainsi que le reconnait M. de Bastard, avaient changé de 
langage pour flétrir le coup d'Etat du chancelier Maupeou, et pour admirer la 
ferme constance de ces hommes inflexibles, dont aucun n’avait hésité a sacri- 
fier son rang, son patrimoine et sa liberté, pour demeurer fidéle a son 
honneur, a son mera, aux lois fondamentales de I’Etat qu ils croyaient 
défendre. 

M. de Bastard ne partage pas ce sentiment, et s'en vante. Il blame sévére- 
ment ces hommes de bien de n’avoir pas cédé avec empressement aux ordres 
d'un ministre créature de la comtesse Dubarry, et d’avoir de la sorte ébranlé 
l'ancienne constitution du royaume. L’idée qu'un magistrat puisse résister 
aux capricds du gouvernement et ne pas lui sacrifier la loi dont il est le 
gardien, il parait la ‘trouver inadmissible. La pensée qu'un homme de bien 
doive, en certaine occurrence, laisser 1a sa position et sa fortune, sans songer 
a les ressaisir dans un avenir plus ou moins éloigné, il parait la trouver 
ridicule, et c’est le dernier enseignement qu’il faille tirer de son livre, c'est 
la découverte dont il se montre le plus fier. On aurait grand’ peine a trouver 
la raison de cette étrange doctrine, si l'on ne voyait que, dans la pensée de 
auteur, elle a pour objet de justifier la conduite de Frangois de Bastard, 
conseiller d’Etat et commissaire du chancelier Maupeou prés des parlements 
de Besancon et de Rennes. 

Quel que soit notre désir de justifier Frangois de Bastard, nous ne saurions 
approuver une telle doctrine, et nous persistons 4 penser que la conduite 
des magistrats du dix-huitiéme siécle est digne de respect et tout a fait utile 
a rappelor de nos jours. M. de Bastard nous pardonnera-t-il Ja franchise de 
cette opinion, lui dont l'impatience un peu naive supporte si difficilement 
les éloges donnés 4 ses devanciers par des voix beaucoup plus autorisées que 
la nétre, par des voix que sans doute, en d'autres temps, il a lui-méme 
respectueusement écoutées dans les salons du ministére de la justice *? 

- M. de Bastard termine son ouvrage a Ja maniére d’Horace, s'écriant: Egé 
monumentum xre perennius. « Si les vicissitudes du sort ne m’ont pas 
« permis, dit-il, d’étre compté, comme plusieurs des miens, parmi les grands 
« magistrats de mon pays, grace 4 leur souvenir du moins, |’historien de 
« leurs travaux ne tombera pas entiérement dans }'oubli, » Nous ne deman- 
dons pas mieux. 

Nous allions négliger de dire que, si le lecteur veut se reporter au frontis- 
pice du second volume, il verra que la famille des Bastard porte pour 
armes écartelé au premier et au quatriéme, mi-partie d'or a l'aigle de sable, 
et d'azur a Ja fleur de lys d’or; au deuxiéme et au troisiéme d'azur au baril 
d'or cerclé de sable, soutenu de deux griffons d'or, au croissant d'argent en 
pointe. 


'V. let. 1, p. 148, note 4. 











REVUE LITTERAIRE. 567 


IV 


La lecture du livre de M. de Bastard nous a laissé sans doute une im- 
pression pénible. Mais, tout en comprenant que souslinfluence de certains 
événements, certains écrivains ne rendent pas justice 4 des sentiments qui ho- 
norent notre pays, nous savons que la vieille indépendance de nos meeurs 
politiques trouve ailleurs plus d'un appréciateur équitable. Nous devons re- 
conpaitre que, si lesrédacteurs de la Revue de Bretagne et de Vendée‘ se 
montrent parfois sévéres pour leurs contemporains, ils savent du moinsfaire 
ressortir, avec un zéle constant et un remarquable talent, ce qu'il y avait de 
véritablement grand et de véritablement bon dans les hommes et dans les in- 
stitutions du passé. En parcourant les derniers numéros de cette Revue, la 
meilleure assurément de celles qui se publient en province, nous avons été 
frappé par plusieurs articlestout a fait distingués, tels que : Les Etats de Bre- 
tagne, par M. du Cleuziou; La Ligue en Bretagne, par M. Audren de Kerdrel, 
ce jeune et intrépide représentant d'Ille-et-Vilaine dans trois assemblées suc- 
cessives, puis et surtout la Conspiration de Pontcalec, par M. de la Borderie, 
récit aussi instructif qu’original d'un des épisodes les plus touchants de notre 
histoire. Nous ne saurions trop applaudir aux efforts intelligents tentés en 
province pour conserver les traditions de l'histoire locale, lorsqu’ils sont di- 
rigés par un esprit 4 la fois libéral et conservateur. Ces efforts, qui se sont 
multipliés depuis la Révolution de 4848, ont produit d’excellents travaux 
qui vengent dignement la province des dédains injustes de la capitale. 


V 


Les travaux de ce genre, dus & une intelligente érudition, ne sont heureu- 
sement pas rares 4 notre époque. Mais ce que nous ne voyons plus guére au 
temps oi nous vivons, c'est l’apparition d'une wuvre vraiment originale, 
d'un livre qui soit un monument littéraire. 

La Vie de Chateaubriand, par M. Villemain, est une de ces ceuvres capi- 
tales. Publiée dans les premiers jours du mois de janvier, elle a de suite 
attiré lattention publique et mérité d’unanimes éloges. Nous ne prétendons 
pas dans ces quelques lignes analyser et discuter cet ouvrage, qui sera pro- 
chainement, de la part d’un de nos collaborsteurs, l'objet d'une étude appro- 
fondie. Nous nous bornons a signaler sa publication comme |’événement lit- 
téraire du premier mois de cette année. 

La Vie de Chateaubriand doit étre suivie d’un certain nombre d'études 

- sur les grands orateurs contemporains. I] appartenait 4 M. Villemain d’écrire 
cette histoire de la tribune moderne; non-seulement parce qu'il a été l'un 
des spectateurs les plus intelligents, l'un des acteurs les plus applaudis de 
nos grandes luttes constitutionnelles; mais parce que, prince des critiques 
modernes, nul ne pouvait mieux comprendre et mieux juger |’éloquence 
parlementaire qui s'est élevée dans notre siécle 4 la hauteur de I’éloquence 
sacrée. 


* Paraissant tous les mois a Nantes. 





568 REVUE LITTENAIRE. 


Jamais le talent de M. Villemain ne s'est révélé avec plus de verve, plus 
de force, plus d’éclat, que dans son dernier ouvrage. Il est des pages qui de- 
meureront parmi les modéles acheveés de notre littérature; celles, par exem- 
ple, ot l’auteur retrace l’exécution du malheureux Armand de Chateau- 
briand, fusillé clandestinement, malgré les priéres de !'impératrice Joséphine; 
celles ou il raconte avec tant d’émotion les derniers moments de monseigneur 
Je duc de Berry, et qui rappellent certains passages des Mémoires de Saint- 
Simon ; celles encore oi il reproduit, d'aprés ses propres souvenirs, les der- 
niéres luttes de Ja Restauration. 

Mais le talent de l’historien n’a pas fait 4 lui seul le succés de son livre. Il 
s'attache au sujet qu'il traite un intérét puissant, dont nul ne saurait se dé 
fendre ; et, quoique les temps ou il nous reporte soient bien loin de nous, on 
éprouve, en y songeant, le charme intime et profond que l'exilé sent au 
fond de son cceur quand une voix amie lui parle de la patrie absente. Comme 
esprit public a changé depuis cette époque ot l'apparition d'un écrit de 
M. de Chateaubriand passionnait la foule, of M. de Lamartine se contentait 
d’étre un grand poéte, od M. Guizot étudiait le moyen Age, ot M. Berryer 
arrivait trop tard pour sauver !a monarchie, ot M. Dupin présentait « la Ié- 
« gitimité, non-seulement comme une verité de droit, mais comme une vé- 
a rité sociale! » 

M. Villemain faisait alors, 4 la Sorbonne, ces charmantes lecons qui, dans 
Je souvenir de ses auditeurs, ont laissé le parfum de son charmant esprit. 
Seul il n‘a guére changé, et nous le retrouvons aujourd'hui ce qu'il devait 
étre alors. Au dix-septiéme siécle, fatigués des luttes du monde, les plus 
fermes esprits se retiraient 4 Port-Royal et demandaient 4 cette pieuse re- 
traite une derniére et intime consolation. Leur ame, se repliant alors sur 
elleeméme, semblait s’élever vers le ciel 4 mesure qu'elle se détachait de la 
terre, et défier la décrépitude d'une vieillesse usée. Nous assistons 4 un sem- 
blable spectacle : ceux dont les révolutions ont brisé la carriére, et qui de- 
meurent parmi nous pour nous rappeler un temps qui n’est plus, n'ont pas 
permis au découragement de flétrir leur 4me et d’amoindrir leur esprit; ils 
ont grandi dans leur retraite; mfris par l’expérience, ils ont repris la plume 
qu’ils avaient autrefois déposée, et se sont consolés de |’inconstance de la for- 
tune en composant de durables écrits. 

M. Villemain est de tous le moins découragé; mais, sans s‘affliger outre 
mesure des retours soudains de J'opinion, il lui semble bizarre de voir la 
plupart de ceux qui ont abuse de la liberté parlementaire accuser Ja tribune 
qui n’est plus de tous les maux que la Revolution a enfantés, et susciter cun- 
tre elle les rancunes populaires. Fidéle aux convictions de toute sa vie, cil 
a prétend rappeler une époque a jamais illustre pour la France; c'est un 
a noble exemple, dit-il, quelle a donné au monde, que le monde n’a pas 
« oublié, et dont la puissance est visible autour delle, dans les institutions 
« affermies du Piémont, de la Belgique, de la Holland, de la Baviére, dela 
a Prusse, et dans le regret ou le veeu de tout homme civilisé... » Et c'est 
ainsi que M. Villemain répond 4 des accusations que I‘intérét a fait naitre et 
que la peur a acceptées. 





REVUE LITTERAIRE. 569 


VI 


Certes, quand l'heure de l'histoire aura sonné pour ces temps au milieu 
desquels nous avons vécu; quand au tumulte de Ja passion politique aura 
succédé la calme impartialité d’une méditation savante; quand les historiens 
chercheront dans le passé les causes des crises terribles que nous avons tra- 
versées et de celles que nous traverserons peut-étre encore, ce ne sera pas 
sur les institutions représentatives données ou conservées par nos rois a 
notre pays que tombera le poids de leur sévérité! S'ils ne comprennent pas 
ce que ces institutions avaient en elles de grand et de favorable aux progrés 
de l'intelligence humaine, du moins ne leur reprocheront-ils pas d’avoir con- 
duit la France au bord du socialisme. Ils iront chercher plus avant dans les 
meeurs publiques les causes de cette catastrophe, et les trouveront dans cette 
propsgande déplorable de doctrines impies et révolutionnaires 4 laquelle de 
grands talents se sont malheureusement consacrés pour répandre la démo- 
ralisation dans toutes les classes de la société. 

C’est la qu’est la source du mal dont nous souffrons ; et l‘Académie des 
sciences morales et politiques, en appelant l’attention des hommes de 
bien sur l'tnfluence du roman et du thédtre contemporain, a permis au 
savant magistrat dont elle a couronné le travail de composer un livre émi- 
nemment utile, qui plus tard aura Vintérét d'une wuvre historique, et qui, 
dés a présent, a la valeur d’une ceuvre morale. 

M. Poitou a parfaitement compris qu’en publiant cet ouvrage ‘ il remplis- 
sait un devoir, et sassociait 4 la pensée de bien public qui avait inspiré 
PAcadémie lorsqu’elle avait mis ce sujet au concours. Nous le connaissions 
déja par un beau travail sur Saint-Simon, qui a partagé le prix d’éloquence 
avec le discours si remarquable de M. Amédée Lefévre-Portalis ; et, du mo- 
ment qu'il abordait, avec son caractére de magistrat et son talent d’écrivain, 
le travail que l'Académie lui demandait, nous devions nous attendre a voir 
sortir de sa plume un livre excellent, que tout homme sérieux doit lire et 
qu'il est bon de mettre, comme un contre-poison salutaire, entre les mains 
des jeunes gens. 

Sans se laisser éblouir ni par le brillant talent de madame Sand, ni par 
Je grand et profond esprit de Balzac, ni par la popularité d’Eugéne Sue, 
M. Poitou, dépouillant leurs écrits des fictions romanesques, résume avec 
une méthode parfaite les doctrines qu'eux et leurs adeptes ont professées 
avec une incroyable audace. Il suit dans Jeur progrés les deux écoles, qui, 
depuis 1830, se sont partagé la littérature contemporaine, |’école matéria- 
liste et l’école sceptique, toutes deux tendant au méme but et réunissant 
leurs efforts pour saper un a un les principes de la morale privée et de la 
morale publique. Puis, quand il a fait cette exposition effrayante, il se de- 
mande quelle influence de pareilles doctrines, répandues a profusion et par 
le théatre et par la presse quotidienne, ont pu exercer sur l'esprit public; et 
alors, avec une netteté de vue surprenante, une assurance d’esprit inflexible, 
il montre comment la corruption est venue sasseoir au foyer domestique, et 


1 Paris, Durand. 4 vol. in-8. 


570 REVUE LITTERAIRE. 


a pénétré non-seulement dans le peuple qui, travaillé par ses passions ar- 
dentes, n’a méme pas la possibilité de s’en défendre,—mais aussi dans les clas- 
ses élevées, profitant du désceuvrement d'une jeune femme qui, séduite par 
les graces d'une poésie charmante, ébranlée déja par les chagrins de la vie, 
se laisse entrainer 4 l’exemple d'Indiana ou de Valentine ; ou bien prou- 
vant 4 des ambitieux désceuvrés que le travail n'améne que des mécomptes 
et qu'il faut tout attendre des hasards de la fortune et de l’improbité. 

Tel est l'ensemble de ce livre, que nous ne pouvons pas analyser ici, et 
qu'il faut lire; co n’est pas un traité de morale, pédant, sec, fatigant; c'est 
une révélation des plus curieuses et des ‘plus instructives, une analyse 
du poison subtil qui, pendent un quart de siécle, a été distillé goutte 4 goutte 
sur notre malheureux pays, et dans lequel tous tant que nous sommes 
nous avons trempé nos lévres. 

Nous demanderons seulement 4 M. Poitou la permission de lui adresser 
deux observations. Le mal n’existe jamais sans mélange de bien; it serait 
injuste de ne pas le reconnaitre. Or la part que M. Poitou a faite dans son 
livre 4 la partie saine et morale de la littérature contemporaine est, il en 
convient lui-méme, bien étroite et bien insuffisante. A cété de détestables 
romans, nous en avons eu d’excellents, ne fit-ce que le Cing-Mars de M. de 
Vigny, qui est un chef-d’muvre; 4 cété de drames révolutionnaires, nous 
avons eu d’excellentes ceuvres, ne fiit-ce que certaines piéces de MM. Pon- 
sard et Augier. La critique, ce nous semble, perd en autorité ce qu'elle perd 
en impartialité. - 

Notre seconde observation sera d'une nature toute différente: aprés avoir 
tracé le sombre tableau que vous savez, M. Poitou semble dire en terminant 
qu'heureusement Je mal est passé, que tout danger a disparu, et qu'il faut 
oublier ce qu'il vient de dire comme on oublie un muauvais réve. M. Poitou 
nous a trop justement effrayés pour que nous puissions soudain étre rassurés, 
comme ces enfants qu’on a fait trembier et pleurer avec un conte terrible, et 
que |’on apaise avec une caresse. Non, le mal signalé n’est que trop réel; il 
se peut qu'il ne se manifeste pas aussi clairement qu'il y a quelques années, 
mais de terribles symptémes existent toujours : n’est-ce pas en ce moment 
méme que |’on représente devant un public empressé le Fils naturel ? N’e- 
tait-ce pas hier quese publiait Madame Bovary, que la police correctionnellea 
épargnée, et les Mystéres du Peuple, qu'elle a condamnés? N’était-ce pas hier 
qu’entre autres publications on donnait une édition compléte des couvres 
d’Hégésippe Moreau, qui, sous le titre anodin de Myosotis, ne sont qu'un 
amas d’impuretés et d’impiétés, et donnent a leur auteur tous les titres vou- 
lus pour étre a l’occasion rangé parmi les poétes nationaux, puisque, sans 
avoir aucune des qualités de Béranger, il exagére tous ses défauts; sous sa 
plume, la raillerie se change en cynisme, la joyeuse humeur en scandale, le 
vieux militaire en vieil émeutier, le libéral en jacobin, et Lisette en Man- 
torne. Et, chose plus dangereuse encore! ne voyons-nous pas tous les jours les 
plus mauvaises créations dela littérature révolutionnaire reproduites et répan- 
dues a flots par des éditions populaires ou par des primes distribuées par les 
liege qui se vengent sur la morale de Ja surveillance exercée sur la po- 

itique. 








REVUE LITTERAIRE. Aya | 


Le mal existe donc encore; il est plus dangereux que jamais; que M. Poi- 
tou ne dépose pas les armes et reste courageusement dans la ligue du bien 
public dont i! est un des plus vaillants soldats. 


Vil 


Assurément, s'il est un pauvre petit roman que les anathémes de M. Poitou 
doivent épargner, c'est celui d’ Héléne, que publie madame Charles Reybaud'. 
C'est une histoire intéressante, touchante parfois, quoique assez peu vraisem- 
blable. Quelques années avant Ja Révolution de 1789, deux familles, l'une noble 
et l'autre bourgeoise, vivaient étroitement unies dans une petite ville du Com- 
tat d' Avignon. Un mariage était depuis longtemps arrété entre la fille du 
comte de Blanquefort et le fils de M. Montarieux; la Révolution éclate; le 
comte reste fidéle 4 la cause monarchique, le bourgeois devient jacobin, fa- 
natique de Robespierre; séparés par la politique, les deux jeunes gens res- 
tent unis par leur amour, et finissent par se rejoindre 4 Cayenne, ou le Di- 
rectoire déporte ensemble Jeurs parents; les haines politiques s'apaisent: 
royalistes et jacobins se tendent une main fraternelle, et le mariage est fina- 
lement célébré a !ombre des palmiers. Ce petit livre a beau étro gaté par des 
détails impossibles et des erreurs politiques, il est néanmoins d’une lecture 
attachante et qui n’offre pour personne aucun danger. 


Vill 


Avant de terminer cette revue, nous devons encore signaler a l’attention 
de nos lecteurs un poéme fort remarquable que M. Autran avait autrefois com- 
posé sur I’héroique défense de Milianah, et qu'il livre aujourd'hui a la pu- 
blicité. Assurément ce po&me renferme de fort beaux vers et des morceaux 
tout a fait supérieurs, ou se retrouve tout le talent de l’auteur de Soldats et 
Laboureurs. Mais n’est-ce pas une chose bien délicate, sinon bien impossible, 
que de faire un poéme épique sur un épisode contemporain? Ecrit en prose, 
sous forme d’article ou méme de livre, le récit de M. Autran offrirait, méme 
a de longues années de distance, un réel intérét; mais la forme poétique 
dont il est revétu lui donne une apparence bizarre qui diminue cet intérét : 
on est tout surpris de voir des officiers que ]’on peut rencontrer chaque soir 
dans un salon, des soldats que l’on a vu le matin a la parade, donner des 
ordres ou exécuter des manceuvres en vers alexandrins. I} faut tout le talent 
de M. Victor Hugo pour encadrer une bataille contemporaine dans un récit 
épique, et élever la réalité 4 la hauteur de la poésie. Qui dit poésie, en effet, 
dit création, invention, fiction : |’idéal est son domaine; il est périlleux de 
len faire descendre, 4 moins que l'on ne veuille, comme assurément ne le 
voudrait pas M. Autran, la soumettre aux lois barbares et nouvelles du réa- 
lisme ; sinon réservons pour Enée et pour Achille le langage des dieux, et 
laissons 4 M. le colonel d’Illens le droit de commander en prose a ses braves 
soldats d’aller mourir pour la France. 


* Paris, L. Hachette, in-42. 


572 REVUE LITTERAIRE. 


IX ’ 


Fuyons le réalisme, aussi bien dans la peinture que dans la poésie. C'est le 
conseil que M. Edmond About nous donne, en réunissant, on ne sait trop pour 
quels motifs, ses comptes rendus de lexposition de peinture six mois aprés la 
fermeture de cette exposition !. « Le réalisme, ditil fort spirituellement, est 
une coalition de ceux qui ne savent ni dessiner ni écrire pour nier lortho- 
graphe et le dessin. » A merveille; mais alors pourquoi cette apologie outree 
de M. Delacroix, et ce plaidoyer si habile pour obtenir des circonstances atte- 
nuantes a M. Courbet? Cette contradiction n'est pas la moindre étrangeté de 
ces comptes rendus, écrits dans le Moniteur avec la plume que M. About au- 
_ rait dd laisser dans |’écritoire du Figaro. 

Feanann Despoares. 


4 Nos Artistes au salon de 1857. Paris, L. Hachette, 1 vol. in-12. 


La librairie Douniol vient de mettre en vente deux brochures pleines d'un 
touchant intérét sur la mort du P. de Ravignan. Dans la premiére (Maladie ¢t 
mort du P. Xavier de Ravignan), l'un de ses fréres, le témoin le plus intime de 
ses derniers moments, nous fait assister jour par jour a sa douce et consolante 
mort; dans la seconde (Le R. P. de Ravignan, par M. le marquis de Dampierre), 00 
homme du monde, que l'honneur d'une liaison personnelle a mis a méme de 
connattre la vie de l’illustre et saint religieux, en raconte les circonstances prt 
cipales avec l’accent ému de la vénération et de J’amitié. : 


ERRATUM 


La note de la page 260 de l'article intitulé : L’[talie depuis cent ans, publie 
dans le dernier numéro du Correspondant, doit étre ainsi rétablie : « Caldiero 
est justement célébre dans les fastes modernes de I'ltalie : Masséna y avait battu 
une premiere fois les Autrichiens le 30 octobre 1805, avec une armée composée 
en partie d’ltaliens, avant le vice-roi, qui devait les y battre lui-méme en deux 
rencontres, le 29 avril 1809 et le 145 mars 1815. » 


L’un des gérants : CHARLES DOUNIOL. 


PARIS. — DNPRIMERIE SIMON RACON ET COMP., RUE D’zRFoRTH, 1. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS 


ET DE L‘ORIGINE DES IDEES MODERNES SUR LA VIE!. 


Un livre de M. Fliourens est toujours un événement. A ce succés 
constant et universel s'il fallait chercher une explication, je ne la 
demanderais pas a ld position officielle de l’auteur, au rang éminent 
qu’il occupe dans nos académies et dans les plus hauts enseignements 
de I’Etat. Quoi de plus naturel, chez l’auditoire choisi auquel il s’a- 
dresse, qu’une attention soutenue pour I’écrivain distingué, pour le 
penseur d’élite, qui occupe aujourd’hui parmi nous la place des Fon- 
tenelle, des Buffon, des Cuvier, avec une variété de savoir qui est une 
tradition & |’Académie des sciences, et avec un charme qui n’appar- 
tient qu’a lui? Naguére encore, quelle foule et quel empressement sous 
celle coupole Mazarine, habituée a d'autres fétes, lorsque !’ Académie 
est venue, par sa bouche, donner 4 l’illustre mémoire de Magendie 
unc réparation depuis longtemps altendue! Et puis, oserai-je Je dire? 
une fuis en sa vie, M. ‘Flourens a eu cette bonne fortune de procla- 
mer, avec tout l’air d'un paradoxe, une de ces vérités dont un écri- 
vain a dit: « Si j'avais une bonne vérité 4 dire au genre humain, je la 
lui dirais & brile-pourpoint. » De tous temps, les philosophes avaient 
maudit l'intempérance, et on laissait dire les philosophes. Le jour ot 
M. Flourens est venu nous dire, preuves en main: « Vous étes faits 
pour vivre cent vingt ans au moius; si vous n‘atteignez pas cet age, ne 
vous en prenez qu’a vous-mémes; » ce jour-la, tout ce qui mange et 
boit trop en France a voulu lire son livre, et I’éditeur a fait for- 
tune. : 

L’ouvrage qui va faire le principal objet de cette étude a une portée 
plus haute et un intérét plus général. Avec une élévation et une fran- 
chise incontestables, l’auteur aborde les questions les plus ardues de 


‘ Eloges historiques lus dans les séances publiques de C Académie des sciences. 
2° série. — De la Vie et de ' Intelligence. Par P. Flourens, membre de l’Académie 
francaise et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, etc., etc. — Paris, 
chez Garnier fréres, libraires, rue des Saints-Péres, 6, et Palais-Royal, 215. 

BS. sfx. v. vil (Lxti® DE La contect.) 25 Avan 1858. 4° civ. 25 


574 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


la physiologie et de la métaphysique. La vie dans son acception la 
plus générale, V intelligence dans ses manifestations et dans son siége, 
les rapports qui unissent l’une & l'autre, et plus encore les différences 
qui les séparent, voila le cadre de ses travaux; la méthode expérimen- 
tale, voila son instrument unique et le secret de son originalité. J’av- 
rai occasion de revenir sur ce dernier point. Ajoutons que, pour juger 
ce livre avec équité, nous ne devons y chercher que ce que J’auteur a 
voulu y mettre : point ou peu d’expériences qui n’aient été déja faites 
par lui ou par d’autres, mais des interprétations hardies qui doivent 
étre fécondes si elles sont justes, des faits anciens et des vues nou- 
velles; vuila bien, ce me semble, tout ce qui constitue un livre de 
doctrine; un livre serré, concis, dont la briéveté n’est qu’une appe- 
rence, et oi |’auteur déclare ouvertement qu’il entend nous donner 
son dernier mot, ses conclusions définitives. 

Tel est ce livre, et tel j’y devais trouver peut-étre le plan tout tracé 
de l’appréciation que j’en veux faire. 

Je n’ai pourtant point cru devoir m’y tenir. Avec une loyauté dont 
on ne peut savoir trop de gré 4 un homme de cette indépendance, 
M. Flourens n‘a pas craint d’esquisser & grands traits les opinions de 
ses prédécesseurs. D’accord avec eux sur un grand nombre de points, 
en opposition sur beaucoup d’autres, y ajoutant presque toujours de 
son propre fonds, il a soin de mettre leurs doctrines 2 cété des sien- 
nes, comme si, dans la sécurité de sa conscience scientifique, il vou- 
lait dire au public impartial : « Voila leurs ceuvres et voici les miennes; 
comparez et jugez. » Mais ici encore ce serait se méprendre sur ’es- 
prit de ce livre que d’y voir, & proprement parler, une critique de I'an- 
cienne physiologie. M. Flourens est, de sa nature, peu enclin a la 
discussion. Convaincu que la simple exposition de la vérité est une 
suffisante réfutation de |’erreur, plein d’ailleurs, comme tous les bons 
esprits, d'une naturelle bienveillance pour toute ceuvre de bonne foi 
et de savoir, et doué mieux que personne de ce don d’admirer qui est 
une des marques d’un véritable talent, il décide plutét qu’il ne dis- 
cute, et s’arréte plus au dispositif qu’aux considérants de ses juge- 
meats. 

Cette partie historique du livre se liait par trop de points aux Eloges 
académiques prononcés par M. Flourens, en ga qualité de secré- 
taire perpétuel de l'Académie des sciences, pour que Ja pensée ne me 
vint pas de réunir ici les deux ouvrages. Tout se tient, en effet, dans 
la science de la vie. Un livre que remplissent les grands noms de Jus- 
sieu, de Candolle, de Cuvier, de Geoffroy-Saint-Hilaire, touche de bien 
pres 4 celui qu’anime le souvenir de Haller et de Bichal. La physiolo- 
gie n’est-elle pas une des faces de histoire naturelle? De la, enfin, a 
rechercher comment l’idée de la vie, d'abord confuse et indélerminée, 














DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 575 


se dégage peu 4 peu dans l'histoire de la science par la logique des 
faits et des idées, il n’y avait qu'un pas, et la tentation était grande. 
Sij'y ai succombé, mon excuse sera de n’avoir point visé 4 l origina- 
lité, d’avoir voulu seulement étre vrai. Aussi bien cette méthode n’é- 
tait pas la derniére & prendre pour asseoir un jugement solide sur un 
ouvrage de ce genre.: 

Qu’il me soit permis dés 4 présent, et pour n’y plus revenir, de dire 
un mot de la forme générale des écrits de M. Flourens. Ils sont de ceux 
qui n’admettent pas une opinion moyenne. S’ils ne plaisent pas d’a- 
bord, ils ne plairont jamais. C’est qu’ils sont le fruit évident d’un sys- 
téme littéraire concgu d'avance, et qu’on pourrait ainsi caractériser : 
lélégance par la précision. Disons-le méme, la précision est au pre- 
mier rang; |'élégance vient ensuite, si elle peut et comme elle peut. Je 
m’empresse de faire une exception pour les Eloges, dont la mamiére 
plus large, la touche plus souple et plus délicate, que comportait d’ail-. 
leurs un sujet plus littéraire, prouvent assez que, lorsqu’il le veut, 
M. Flourens sait manier en maitre l’abondance choisie, la verve con- 
tenue, la grace sobre et piquante. A vrai dire, j’aimerais 4 retrouver 
partout ces qualités aimables et tempérées qui avaient dés longtemps 
marqué sa place 4 |’Académie frangaise, et qui ne nuisent qu’aux fai- 
bles. Sa phrase, sous prétexte de ne pas languir, est souvent haletante 
et précipitée; elle devient heurlée, de peur d’étre molle. L’ensemble de 
Ja composition est concu dans le méme esprit. Par un dédain peut-étre 
exagéré pour les développements et les transitions, cette partie secon- 
daire, mais indispensable, de l'art d’écrire, et comme pour se distin- 
guer de la foule des écrivains qui n'ont pas d’autre mérite, M. Flourens 
arrive enfina n’avoir que des paragraphes de deux lignes et des cha- 
pitres de deux pages. Le lien qui unit celui-ci & celui-la est évident 
pour qui a bien saisi la pensée générale de J’auteur; il échappe 4 ceux 
qui ne la connaissent pas encore. Or je me demande si c’est bien 1a 
ce qu’on se propose en écrivant, si ce n’est pas perdre tout le bénéfice 
de la netleté des formules aphoristiques. Il est vrai qu’on ménage par 
fa au lecteur qui réfiéchit ce genre de plaisir qu’un érudit éprouve & 
reconstruire une phrase avec ses membres épars. Mais il est dange- 
reux de se fier ainsi & la sagacité du plus grand nombre, qui n’aime 
pas 4 deviner, et qui, aprés le plaisir de comprendre, n‘en a pas de 
plus grand que celui de savoir pourquoi il a compris. 


[ 


L’existence de toute une classe d’étres appelés par, leur oature & 
jouer dans la création un role actif et prépondérant, exercant sur les 





5:6 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


agents physiques qui les entourent une action supérieure 8 celle qu’ils 
en recoivent, tour 4 tour dominés et dominants, mais conservant, 
sous toutes les modifications passagéres de forme et de milieu, une 
individualité propre et un caractére durable, destinés, en un mol, a 
naitre, 4 s’accroitre et & mourir aprés sétre perpétués dans l’espéce, 
voila un fait immense, saillant, aux yeux de tous, et qui semble au 
premier abord avoir di, de tout temps, fixer l'attention des observa- 
teurs. Toutefois, autant le vague sentiment, et, si je puis le dire, !’in- 
stinct de la vie est inséparable de la nature humaine. parce qu’elle est 
elle-méme une nature vivante, autant il s’en faut que la détermination 
précise des limites de la vie, de ses conditions d’exercice, ait au méme 
degré occupé de bonne heure l’esprit humain. Les anciens n'y excel- 
lérent jamais. Par un contraste bizarre, leurs poétes sont pleins d'un 
sentiment profond des beautés, de la puissance, de l’intarissable fécon- 
dité dela nature; mais cet essor de leur génie demeure & I’état d'aspira- 
tion, et leurs philosophes restent en deca des données de la poésie. Je 
ne veux pas remonter ici 4!’origine connue des philosophies de I'anti- 
quilé, 4 ce premier regard jeté sur Ja nature qui fut immense comme 
son objet et qui resta stérile pour la science, parce qu'il en mé- 
connut tout d‘abord les limites; je ne veux pas me donner le puéril 
plaisir de rechercher dans les hautes spéculations de Parménide et 
d’Empédocle les premiers linéaments de la physiologie; mais je ne 
puis m’empécher de remarquer que ce panthéisme mal défini, qui fat 
Venfance de la pensée scientifique en ne considérant dans }’univers 
que les éléments généraux dont il se compose, confondit sous les 
mémes noms, sous les mémes lois, les étres vivants et la nature 
inanimée, et cetle confusion ne disparut que pour faire place 4 une 
autre plus séduisante, et, par conséquent, plus dangereuse. 

Du jour ou la philosophie entre par l'analyse dans la voie des dé- 
couvertes positives, ol la connaissance de l'homme devient le point 
de départ de toute connaissance, l’existence de |’Ame, sa spiritualité, 
ses altribuls, ses immortelles destinées, se révélent tout & coup dans 
une lumineuse évidence, et ce qu’il y a d’essentiel dans toutes ces 
grandes doctrines apparait aussilét avec un cortége de preuves aux- 
quelles les siécles n'ont presque rien ajouté. Et il fallait qu’il en fat 
ainsi : la démonstration d’un principe intelligent et libre, étant la base 
de toute morale, répondait 4 une nécessité de premier ordre; le reste 
élait affaire de curiosité. Curiosité bien légitime sans doute, mais 
dont la satisfaction, n’étant point urgente, devait étre lceuvre du 
(emps et de l’expérience. Aussi I’étude de ?homme moral absorbe- 
t-elle longtemps toutes les autres en s’y substituant. La notion de la 
vie se confondit enti¢rement avec celle de l'ame, et toutes les langues 
de l'antiquité ont gardé la trace de cette confusion. De {a tous ces 











DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 577 


mots & peu prés synonymes, Ww77, Bdpcc, veds, animus, anima, mens, 
spiritus; et tant d'autres, dont la signilication précise a d’autant mieux 

dérouté la patience et la sagacité des philologues, que ce vague méme 
' Jes caract érise, et que c’est déja commeltre un contre-sens que de vouloir 
ies traduire par un terme rigoureux. Et si vous ajoutez 4 cela que le 
nom des organes supposés le siége de ce principe inconnu se substitue 
souvent, non-seulement dans la langue vulgaire, mais dans la bouche, 
dies philosophes, au nom du principe lui-méme; que tour 4 tour le 
goumon, le cerveau, le ceeur, le foie, le diaphragme, usurpérent cette 
fonction toujours vacante, vous aurez une idée du chaos qui devait en 
éire la conséquence. Cette confusion, sous une appellation commune, 
«le l’Ame et de la vie est manifeste dans maint ouvrage de Platon. Qui 
ne se rappelle cet admirable passage’ ot Socrate, au moment de 
mourir, discutant une & une avec ses amis ses chances d’immortalité, 
s attache & démontrer que son 4me n'est pas un étre collectif, un ré- 
suliat, un rapport, rien, en un mot, qu’on putsse comparer 3 I’har- 
monie d’une lyre, mais bien un principe, et, par conséquent, une in- 
divisible unité? La démonstration paraitra sans réplique 4 qui saura 
en faire l’application 4 l'ame spirituelle et immortelle. Mais, dans le 
fait, n’y a-t-il pas quelque ambiguité dans les paroles et méme dans 
l’esprit du premier philosophe de l’antiquité *? 

Il faut done en convenir, avant Hippocrate et méme de son temps, 
l'étude de la vie, considérée en elle-méme, n’avait été faite ni par tes 
philosophes ni par les médecins. L’honneur lui en revient tout entier. 
Mais, en constatant, avec ce titre de gloire pour le pére de la médecine, 
la grande révolution qui en fut la conséquence, il importe d'ajouter 
qu Hippocrate, et c’est lh sa force, est essentiellement médecin, qu'il 
n'est, qu’il ne veut pas étre autre chose. La physiologie, pour lui, est 
a la médecine ce que plus tard la philosophic fut 4 la théologie, une 
servante, et une servante quelque peu négligée. Cette unité physique de 
homme, ce concert admirable, .ce principe secret et agissant. qui fait 
sympathiser entre elles tant de parties diverses. qui résiste aux in- 
fluences morbides, qui en répare les atteintes avec une sorte d’intelli- 
gence aveugle et non pergue par la conscience, se rencontre néces- 


" Phédon. — Trad. Cousin, p. 264. 

* On trouve bien en divers passages de Platon une distinclion entre l'ame in- 
telligente, qui établit le siége de ses opérations dans le cerveau, et lame irasci- 
ble ou inférieure, laquelle se trouve dans le bas ventre, etc. Mais {tout cela re 
constitue pas une élude distincte du principe qui nous fait penser et de celui qui 
nous fait vivre. On pourrait, avec plus de raison, comparer cette distinction 
de Platon a celle des deux hommes que saint Paul trouvait en lui, et dont il pei- 
gnait si éloquemment les rudes combats. C'est, en tin mot, une distinction 
plutdt morale que physiologiqne. 





578 ‘DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


sairement sur le passage de ce grand guérisseur; obligé de lui donner 
_ un nom, il l’appelle tour & tour quyh, picts, évogy.v, etc. Mais demandez- 
lui quel il est, qui le constitue, ot il réside, bien plus, par quels actes 
primitifs il se manifeste; il n’en sait rien, a peine cherche-t-il a le sa- 
voir. Tel est le sens vrai de toutes ses théories de l’autocratie de la 
nature, de la coction, des crises; théories, je le répéte, purement mé 
dicales et dont l'art de guérir est le premier mobile comme le but 
unique. «Il ya, dit-il, certains sophistes, du nombre desquels sont 
méme des médecins, qui prétendent que, pour bien connaitre la méde- 
cine, il faut savoir préalablement ce que l'homme est dans sa nature, 
comment il a été d’abord créé, et de quoi il est formé. Pour moi, je 
pense que tout ce que ces sophistes écrivent sur la nature humaine est 
moins utile aux médecins qu’aux faiseurs de livres, et que l'on ne 
saurait apprendre quoi que ce soit de certain touchant la constitution 
de l'homme, si on ne le puise dans !’observation médicale. Ue qui est 
principalement a connaitre concernant la nature, pour tout médecin 
qui veut réussir 4 bien exercer son art, se réduit & savoir ce que 
‘homme est par rapport 4 ce qu’il mange et a ce qu'il boit, et les chan- 
gements que chaque chose peut opérer en lui’. » On s’exposerait donc 
4 méconnaitre |’esprit et les tendances du dogmatisme hippocratique 
en y cherchant tout un corps de doctrine physiologique. D'ailleurs les 
éléments manquaient pour une pareille ceuvre. L’anatomie était encore 
4 uaitre. [] n’entre pas dans mon plan de suivre dans !’antiquité les vi- 
cissitudes de la science de I"homme. Hippocrate régne en maitre. Les 
écoles médicales n'ont d’autre originalité que dans leur maniére de 
l'approuver ou de le combattre. Un seul homme devait avoir assez de 
force pour porter aprés lui sa critique pénétrante jusque dans ce pro- 
fond mystére de notre nature, et cet homme était Aristote. I] était trop 
judicieux analyste pour que cette fondamentale distinction de l'ame et 
de la vie lui échappat. Sa célébre classification des trois 4mes, qu’on 
a pu, sans forcer Jes analogies, rapprocher des deux vies de Bichat, 
est le premier essai en ce genre, et un essai de génie. Chose a jamais 
remarquable! cette grande séparation fut l’ceuvre d’un naturaliste. La 
physiologie naissait avec les premiers rudiments de |’anatomie com- 
parée. 

Mais ici se retrouve le vice habituel de la philosophie d’Aristote : il 
substitue sans cesse les conceptions logiques de |’entendement aux 
réalités de la nature. Ses entéléchies n’ont rien de saisissable. Elles sont 
4 la matiére de la vie (34%) ce que la forme est, dans un corps quel- 


‘ De VAncienne Médecine. (Trad. Gardeil.) Cet ouvrage de la collection bippo- 
cratique a été longtemps considéré comme apocryphe. Voir la savante disserta- 
tion ou M. Littré, juge si compétent en cette matiére, en rétablit l’authenticite. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 579 


conque, ala substance dont il se compose, une relation, ou, si vous le 
voulez, une raison d étre; en tout cas c’est une abstraction réalisée. 
Aussi l’entéléchie est-elle inséparable du corps vivant, et Aristote se 
demande, sans oser répondre par l’affirmative, si elle joue par rapport 
au corps le réle du pilote par rapport au navire. Il se condamne d’a- 
vance a l'ignorer. Il est enfin conduit asa fameuse définition de l’ame : 
« L’ame est la premiére entéléchie du corps naturel et organisé, qui a 
la vie en puissance. » Il faut convenir qu'on pourrait étre plus clair *. 
D’Aristote & Galien, malgré la distance des temps, la transition est 
facile. Jamais deux génies ne se ressemblérent davantage, et par le 
tour des idées et par l’universalité des connaissances. Galien est ou- 
-vertement péripatéticien ; il est surtout par la forme et par la mé- 
thode; il emprunte souvent jusqu’aux défauts de son modeéle, les dis- 
tinctions ijnutiles, les redites fastidieuses, les subtilités dialectiques. 
Mais tout cela est racheté chez lui par des tendances infiniment plus 
pratiques. Sa physiologie, c’est, qu’on me permette l’expression, la doc- 
trine d’Aristote passant de la logique dans les faits. Toujours il cherche 
a l’appuyer sur l’anatomie. Bien des causes, d’ailleurs, qu’il serait trop 
long d’énumeérer, lui avaient préparé la voie. Lui-méme nous a conservé 
les noms et une partie des travaux de ses prédécesseurs. L’école d’A- 
lexandrie, qui pour la premiére fois se livra aux dissections sur des ca- 
davres de criminels, avait vu les Ptolémées encourager, en s’y asso- 
ciant, ces études toutes nouvelles. Or Galien avait beaucoup fréquenté 
I’école d’Alexandrie. Dans son systéme encyclopédique, 11 ne fait pas 
une moins large part a la doctrine d'Hippocrate, renouvelée et modifiée 
deson temps sous le nom de pneumatisme. De tous ces éléments divers, 
combinés avec une habileté merveilleuse, sortit sa théorie des esprits, 
qui peut étre considérée comme le dernier mot de l’antiquité sur le 
principe de la vie et celui de Vintelligence. Ces esprits sont de trois 
ordres : les naturels, qui ne sont autre chose que la vapeur du sang, 
et qui se forment dans le foie; ils deviennent vitauz en passant par le 
ceeur, ou ils se combinent avec la partie la plus subtile de l’air, qui y 
est attirée par la respiration; enfin, arrivés au cerveau, ow ils sont en- 
voyés par les artéres, ils subissent une derniére élaboration qui en fait 
des esprils animaux, ces derniers présidant aux fonctions les plus éle- 
vées de l'économie et aux actes intellectuels. Il est impossible de 
n’étre pas frappé, dans ce systéme, de Ja fagon toute matérielle dont 


1 Cette définition est néanmoins remarquable par la présence des mots dme 
et vie dans Ja méme phrase, ce qui prouve bien qu’Aristote n'y attache yas le 
méme sens. Et il ajoute, comme incidemment : « J‘appelle vie: se nourrir, s'ac- 
croftre et se détruire par soi-méme. » Zunhy dé Adyouev sry dU abzced tpoptiv te xal 
abEnow xat odie. (De Anima, lib. I, cap. u.) Pour unfesprit moins enclin a la 
métaphysique, la edt été toute la question. 





080 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


les anciens concevaient |’Ame, de leur constante disposition & passer 
de Ja matiére a l’esprit par des transitions insensibles, 4 ne voir eptre 
ces deux ordres de substances qu'une différence de ténuité. On voit 
aussi quelle place les hypothéses gratuites ont occupée dans |’esprit 
d’un des plus profonds observateurs de l'antiquité, combien il fat 
homme de son temps, ep prenant, comme tant d’autres, des mots 
pour des raisons. [I croit tout expliquer par ses esprits animaux qu'il 
décrit comme s'l les avait vus ; pour rendre compte de chaque fonc- 
tion, il a une faculté toute préte. Lui demandail-on comment s'opére 
la nutrition, il répondait que la nutrition est une faculté naturelle a 
laquelle concourent quatre facultés, savoir : |’altractive, qui attire les 
aliments; la rétentrice, qui les retient pendant le temps nécessaire 3 
leur coction; l’assimilatrice, quiles transforme en particules analogues 
4 la substance de notre corps ; et enfin l’expulsive, qui en élimine les 
résidus, etc. Et on devait se tenir pour satisfait. 

Il faut le reconnaitre 4 la honte de l’esprit humain : ce besoin, cette 
facilité de tout expliquer, en favorisant la paresse d’esprit et le govt 
des systémes, fut peut-étre pour autant que le génie dans la domi- 
nation absolue qu’exerca le médecin de Pergame sur tout le moyen 
age. Traduit par les Arabes, traduit encore d’aprés les traductions, 
amplifié par les commentateurs, Galien partage avec Aristote le pri- 
vilége de traverser, presque sans atleinte, une période de quatorze 
siécles. Le moyen age est assez grand d’ailleurs pour qu’on se dis- 
pense de chercher en Jui ce qu'on n’y trouverait pas, l’esprit et le 
got des sciences physiques. Non-seulement les sciences morales, la 
théologie, la jurisprudence, étaient devenues la grande préeccupation 
de toul ce qui pensait et écrivait alors (qui oserait le leur reprocher ?): 
mais elles avaient imposé aux sciences d’observation leur direction, 
leurs procédés, leurs méthodes. On cherchait la physique dans 1’Ecri- 
ture sainte, la physiologie dans le syllogisme; et, l’autorité se substi- 
tuant a l'expérience, il était moins question de trouver des faits que 
d’expliquer des livres; eit-on trouvé un fait, 1] se fit encore agi bien 
moins de le mettre d’accord avec la vérité et avec la nature que de 
mettre d’accord avec lui et d’accord entre eux Galien, Rhazés et Avi- 
cenne. Ce fut le beau temps des qualités occultes, des formes substan- 
tielles, grands mots dont s’était enrichi Je patrimoine de Galien, mo- 
numents singuliers de ce que put imaginer |érudition ingénieuse de 
cette grande époque, et qui prouvent a tout le moins que, si les vraies 
méthodes d’explication peuvent disparaitre partois, le besoin d’ex- 
pliquer a des racines profondes et ne périt jamais. Nous avons beau 
jeu d'en médire avjourd’hui. Peut-étre faudrait-il leur savoir quelque 
gré d’avoir tenu en éveil, méme avec une forme vicieuse, la curtosité 
scientifique et cet esprit de critique sans Jequel la science n'est pas 





DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 581 


possible. Bien entendu, d’ailleurs, que je ne parle ici qu'en général, 
et je serais fort disposé & rendre hommage 4 Roger Bacon et a ses 
grandes découvertes, que je ne mets pas en doute, mais qu’enfin 
nous ne connaissons que de réputation. 

Or, 8 Yombre de !’Ecole qui la désavouait en partie, et a cdété de 
VEglise qui la condamna toujours, avail grandi, on ne sait comment, 
une singuliére doctrine bien faite pour des esprits amis du merveilleux 
ou prévenus de mysticisme, et qui, par des voies détournées, finit par 
rendre a la science des services qu'elle en edt pu difficilement at- 
tendre. Je veux parler de !’alchimie. M. L. Figuier a écrit cette bizarre 
histoire ‘, et il serait imprudent d’y toucher aprés lui. Je n’en veux 
prendre que ce qui concerne mon sujet, et je suis frappé de cette 
doctrine universellement répandue vers la fin du quinziéme siécle et 
gui nous raméne 4 |’antiquité : @ savoir que la vie, 2 un degré quel- 
conque, est répandue dans tous les étres matériels; que les pierres, 
les minéraux, se nourrissent et s’accroissent dans le sein de la terre 
par un travail analogue 4 celui qui se passe dans la profondeur de nos 
organes; que lor, étant le plus parfait des métaux, représente la vie 
minérale dans toute sa perfection, et qu’en conséquence |'or potable 
doit étre le reméde universel, le gage d'une éternelle santé, le but 
supréme des recherches de la science. Comment, de cet amas confus 
(Vhypothéses incohérentes dont la chiromancie, les sortiléges, les in- 
fluences astrales, sont le complément obligé, put jamais sortir une 
apparence de doctrine de l'unité vitale, c'est ce qu’il serait, je crois, 
assez futile de rechercher. Le seiziéme siécle, qui vit l'apogée de la 
philosophie hermétique. est, pour les sciences comme pour tout le 
reste, une de ces époques de confusion ot l'on peut trouver & peu 
prés tout ce qu’on veut. Qu’il se soit rencontré uo peu d’or dans ce 
fumier, cela est certain. Mais la n'est pas la question. Qu’importe 
qu'une supposition plus ou moins vraisemblable ait pu un jour germer 
dans un esprit plus ou moins ingénieux! Les hypothéses n’ont d'im- 
portance dans l’histoire des sciences que lorsqu’elles sont l’ame de 
toute une école, et servent de point de départ & de grands travaux. 
Les sciences d’observation plus que toutes les autres sont affaire de 
tradition et de méthode, et c’est ce qui manque absolument au sei- 
zidéme siécle. Je passe donc, sans y rien perdre, sur les fantaisies de 
Paracelse, de cet ivrogne, de cet éhonté charlatan qui ouvrail son 
cours en bralant les écrits de Galien, déclarant que ses souliers co 
savaient plus long que les plus grands médecins de I’antiquité. Je 
passe aussi sur Van Helmont, esprit infiniment plus sérieux, plus 


‘ L'Alchimic et les Alchimistes, etc. Etude sur la philosophie hermétique. (Ainsi 
nommée d’Hermés Trismégiste, divinité égyptienne, que les alchimistes placaient 
parmi leurs ancétres.) 


582 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


a 


profond, plus probe, mais qui 4 une nature enthousiaste et mys- 
tique joignit le malheur de venir cinquante ans trop tét. Ses ar- 
chées* ne ressemblent en rien ni & la nature médicatrice d’Hippo- 
crate, ni aux esprits de Galien, ni a rien de ce qui précéde ni de ce 
qui suit. Ce sont des étres imaginaires, personnifications bizarres 
des fonctions les plus cachées de I'économie, fruits d’une époque d’en- 
fantement ot les meilleurs systemes ne sont pas encore susceptibles 
de maturité. D’ailleurs le vrai mérite de Van Helmont n’est pas 1a. 11 
fut pour la chimie, & l’époque de la Renaissance, ce qu’avait été Rai- 
mond Lulle au moyen 4ge; et son nom reste altaché & quelques-uns 
des principaux progrés de cette science alors dans |’enfance. 


Il 


L’avénement de la philosophie moderne marque pour la physio!ogie 
une ére nouvelle, mais ce n’est pas encore celle de l’expérience. Ici 
plus que jamais ces deux sciences deviennent inséparables. Or, avec 
une grandeur et une profondeur incomparables, et comme pour asst- 
gner tout d’abord son point de départ et son point d’arrivée, cette 
philosophie débute par aborder la grande question des méthodes. On 
a trop abusé en ces derniers temps, et Dieu sait avec quelles préven- 
tions, du paralléle de Bacon et de Descartes, pour que j'aie la ten- 
tation d’y revenir; et ce qui m’en dispense, c’est qu’en fait de pbysio- 
logie Bacon, directement du moins, n'a donné naissance 4 aucune 
école. Harvey, son contemporain et son ami, se moquait de lun. Et 
puis, comme on |’a fort bien montré*, Bacon, en insistant sur la mé- 
thode jusqu’a en faire non plus un moyen, mais un but, ne détruisait pas 
la scolastique, il ne faisait qu’en changer l'objet; il refaisait une scolas- 
tique 4 l’usage du sensualisme et de l'empirisme. D’une connaissance 
tout extérieure qui ne conduisait qu’A une sorte de statistique d'un 
ordre relevé, ne pouvait jamais sortir V'idée de la vie, de la fécondité. 
La philosophie de Bacon, a-t-on dit spirituellement, c'est un systéme 


‘Tl y avait un grand archée, tenant sous sa dépendance un certain nombre 
d’archées secondaires placés dans les divers organes; pour lui, il faisait sa rési- 
dence habituelle quelquefois dans Ja rate, plus ordinairement a l orifice pylo- 
rique de l’estomac. La preuve de ce séjour, c’était ce mal d’estomac violent que 
lon ressent lorsqu’on recoit une mauvaise nouvelle. L’'approche des substances 
qui lui sont ddieuses le mettait en fureur, ou le frappait d’épouvante; de 1a les 
maladies, etc., etc. 

2 Voyez Pidoux, De la Nécessité du spiritualisme pour régénérer les sciences 
médicales. — Ce remarquable opuscule, dont le Correspondant a rendu compte 
dans le numéro de mars dernier, m’a fourni, malgré une certaine exagération 
des doctrines vitalistes, quelques idées que le lecteur reconnattra facilement. 





DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 585 


ou le chuncelier d’Angleterre se met 4 sa fenétre pour se regarder 
passer’. Mais Bacon a eu la gloire et le bonheur de marquer, dans un 
langage admirable, les nouvelles tendances de |’esprit moderne, qui, 

heureusement, a marché mieux que lui et sans lui. 

Quant a Descartes, on I’a, je crois, trop opposé 4 Bacon, comme on 
oppose la vérité & Verreur’; il le connaissait peu, n’en parle que deux 
Ou trois fois et toujours avec les marques de la plus grande estime. 
Ces deux grands génies different trop par leur temps, par leur tour- 
nure d’esprit, par la société oi ils vivaient, pour pouvoir étre rigou- 
reusement comparables. Au fond ils se touchent par un grand cété. 
Car qu’ont-ils fait tous deux, si ce n’est d'inaugurer l’observation chez 
les modernes? La vraie supériorité de Descartes, c’est de !’avoir assise 
sur sa véritable base. En allant droit au principe de toute connais- 
sance, c’est-a-dire & I'étude de l'ame, il donne au spiritualisme une 
certitude toute scientifique; mais il fait plus: contre les illusions des 
sens il démontre admirablement, et mieux peut-élre qu’tl ne le vou- 
lait lui-méme, que la matiére nous est infiniment moins connue que 
Vesprit dans sa nature. Inconcevable mystére, en effet, et bien propre 
4 décourager la science si quelqué chose en était capable! Tous les 
jours nous interrogeons la matiére, nous la manions, nous en sommes 
faits en partie; et cependant rien ne nous est plus obscur, car, 4 la 
prendre par sa propriété la plus manifeste, la seule quadmit Des- 
cartes, I'étenduc, cette élendue indéfiniment divisible serait-elle un 
assemblage de parties infiniment petites, de molécules insaisissables, 
de dimensions dont chacune peut se supprimer tour 4 tour, jusqu’a 
ce qu'on arrive au point mathématique, ce dernier terme de l’analyse 
qui est la négation méme de l’étendue? Et comment, dans la réalité 
des choses, pourrai-je concevoir une étendue véritable avec un assem- 
blage de parties qui n’en ont aucune, en d'autres termes une étendue 
sans étendue? Quel chaos inintelligible! Si je m’examine moi-méme, 
au contraire, en tant que substance pensante, quelle satisfaction 
n'éprouve pas mon esprit 4 saisir directement et pleinement I’objet 
de son étude, pour s’élever ensuite, par une conséquence naturelle et 
nécessaire, a la connaissance de Dieu? 

C'est pour avoir trop exclusivement contemplé ce grand cété de la 
nature humaine, pour n’avoir vu dans la matiére que cette étendue 
inerte qu'il ne comprend pas, que Descartes, esprit lumineux s'il en | 
fut, est tombé dans les singuliéres erreurs qu’on reprochera toujours 
a sa physiologie. L’4me raisonnable et intelligente absorbe pour lui 
tout le reste; le corps n’est qu’une machine plus ou moins parfaite 


! Pidoux, De la nécessitédu spiritualisme pour régénérer les sciences médicales. 
2 Et cest notamment ce que je reprocherais a M. Pidoux. 





584 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


dont Dieu régle directement les mouvements, et l'animal, qui o’a 
point de raison, n’est qu’une horloge parfaitement montée. On allé- 
guera peut-étre, comme preuve de ses tendances vitalistes, ses esprits 
animaux, Mais je prie de remarquer que ces esprits, dont il emprunte 
le nom a Galien, changent ici de rdle, et, d’un autre cété, n'ont rien 
qui ressemble & ce que nous appelons aujourd hui des propriéteés vi- 
tales. Je n’en veux d'autre preuve que l'importance qu'il attache a les 
donner pour des étres purement matériels. Leur rdle est, en effet, tout 
mécanique. Partis de la glande pinéale, ils vont, ils viennent, meuvent 
et sont mus. poussent et sont poussés, sont susceptibles de plus et de 
moins dans leur vitesse. Mais d’une force effectivement agissante, 
d’un principe intime de renouvellement et de conservation, il n’en est 
question nulle part. Bossuet, dans la partie physiologique de son 
Traité de la connuissance de Dieu et de soi-méme, qui nest qu'un élo- 
quent commentaire de la doctrine de Descartes, s’écriera bien dans 
son grand langage : « Quel archilecte est celui qui, faisant uo bati- 
ment caduc, y met un principe pour se relever dans ses ruines? » 
Mais pour Bossuet lui-méme, et sous cette autre image, le corps est 
toujours une machine. Descartes est le véritable pére du mécanicisme. 
Aussi bien la circulation, récemment découverte par Harvey et 
dés lors admise sans contestation, favorisait singuligrement ce mou- 
vement des esprits que devaient amener, d’ailleurs, les nouveaux 
progrés de la physique. Pendant un demi-siécle il ne fut plus question, 
dans les traités de physiologie, que de leviers, de points d’appui, de 
résistances, d'appareils hydrauliques, de soupapes, de chaleur déve- 
loppée par le frottement; théories séduisantes par leur apparence de 
_rigueur mathématique, qui, dans les mains de Borelli', produisirent 
un chef-d’ceuvre, parce qu’elles restérent circonscrites aux forces de 
l'économie réellement susceptibles de calcul, mais tombérent dans 
l'absurde quand il fallut expliquer par elles les phénoménes intimes 
de la nutrition, les sécrétions, l’action nerveuse. Il fallut supposer des 
collisions entre les molécules, lesquelles devinrent rondes, cubiques 
ou pyramidales selon les besoins de la théorie; les glandes furent des 
cribles ou des filtres, et esprit vital, qui s‘échaufiait outre mesure 
daps ce mouvement continuel, eut besoin d’étre rafraichi par inter- 
valles au moyen de la respiration; enfin, car il fallait aller jusque-la, 
on eut des esprils de divers ordres, des esprits chauds, froids, acres, 
malins, grossiers, subtils. Cette prétendue rigueur mathématique 
rouvrait la porte aux hypothéses, et elles abondérent. Ah! sans doute, 
c'est une loi de esprit humain de vouloir appliquer & tous les faits les 
connaissances gu’il a acquises sur un seul, de juger de Ja valeur des 


4 De Motu animalium. 


. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 585 


théories moins par le rapport qu’elles ont avec la vérité que par l’effort 
qu’elles nous ont codté, et d’abandonner enfin l’observation comme 
un instrument usé et inutile, quand elle nous donne autre chose que 
ce que nous lui demaodions! 

Conservez ces tendances; mais & des explications purement méca- 
niques ajoutez ou substituez les considérations nouvelles que devaient 
fournir 4 esprit des physiologistes les merveilleux phénoménes étu- 
diés par une chimie encore imparfaite et sans méthode, et vous serez 
amenés 4 ne voir dans le corps humain qu'une cornue ou un alambic 
ou tout se passe comme dans nos expériences. Ces théories, auxquelies 
nous ne revenons que trop aujourd’hut, furent l’ame de Viatrochimie, 
introduite dans la science par Sylvius. Etc’est la encore, sous une nou- 
velle forme, une autre conséquence de la doctrine cartésienne. Au 
fond, qu’importe en elfet que ce soient des phénoménes de simple 
propulsion qui donnent le secret de notre nature, ou qu’on invoque 
en leur lieu et place des réactions et des ferments, des humeurs et des 
putrescences, des alcalis et des acides? Cette maniére de procéder est 
méme, 4 un point de vue, plus logique. Car, pour le coup, il n’y a plus 
de doute, les esprits animaux sont bien une pure matiére. La théorie 
indique leur nature, leur origine, qui n’est autre qu'une véritable dis- 
tillation. Que le corps humain devienne le laboratoire d'un chimiste 
apres avoir été atelier d’un charpentier, il ne faudra pas s'en étonner 
davantage. Par le fait, ce sont toujours les phénomenes de la nature 
morte qui servent& expliquer la vie. L’ame est tout, et le corps n’est 
rien. 

Il y a plus: rien ne ressemble moins, quoi qu’on en ait dit, au 
vitalisme moderne que l’animisme de Stahl, rapportant & |’4me et a 
lame seule tout ce qui se passe dans le corps humain; rien ne dérive 
plus directement de !a maniére dont Descartes concevait l'univers. Ap- 
pliquez au petit monde de l’homme ce que Descartes mettait dans le 
grand, et voila une matiére inerte avec une Ame spirituelle, un ca- 
davre vivifié par la raison, la vie Juttant contre la mort, l’unilé imma- 
térielle contre la décomposition de la matiére. Ainsi, tandis que Male- 
branche, poussant jusqu’au bout la doctrine de son maitre, nie qu’il y 
ait aucun rapport possible entre la matiére et l’esprit, et n’admet I’in- 
fluence de l’Ame sur le corps qu’autant que Dieu intervient directement, 
pour les diriger, dans chacun des actes de I’économie, Stahl se pro- 
nonce pour les causes secondes, admet cette influence, et croit la 
prouver. Voila toute la différence. Mais il restait toujours 4 expliquer 
comment il se fait que cette 4me raisonnable dirige des actes qu'elle 
ne connait pas, en vertu de quoi se passent tant de mouvements ca- 
chés, celui du ceeur, par exemple, que la volonté est aussi impuissante 
4 arréter, qu’elle est incapable de les produire; et c’est ce que Stahl 


586 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURERS. 


n’a jamais fait d'une maniére satisfaisante. Aussi, comme tous ceux 
qui sacrifient la variété des faits aux besoims d’une unité factice. a-t-il 
prété aux plus singuli¢res interprétations; et je doute fort qu'il edt été 

flatté, s'il cuit pu entendre les éloges sans mesure que lui décerna plus 
tard le matérialisme du dix-huitiéme siécle, lorsque Cabanis, lui attri- 
buant fort gratuitement du reste, la crainte des persécutions de l’ortho- 
doxie, ne vit dans I'dme telle qu'il Pentendait qu'un mot protecteur 
chargé de nous révéler le principe qui « digére dans |’estomac, res- 
pire dans le poumon, filtre la bile dans le foie, pense dans la téte et 
dans les principales dépendances du systéme cérébral'. » 


Ill 


L’idée, la grande idée a laquelle Haller doit toute sa gloire, d'intro- 
duire dans |’étude de l'homme celle des propriétés vitales, se rattache a 
Vidée, plus générale encore, de voir dans la matiére autre chose qu’une 
étendue absolument et essentiellement imerte, de placer, en un mot, 
dans la philosophie naturelle l'étude de la force, & cété de celle de la 
quantité; elleremonte donc 4 Leibnitz. Et si ce grand homme a exagéré 
sa doctrine en substituant partout a l'idée de quantité ’idée de force 
qui devait la compléter.et non l’absorber, s’il a frappé & son tour sa 
monade d’une infécondité radicale, en ne lui reconnaissant qu’une 
sorte d'activité virtuelle, jamais agissante; celle pensée du moins, 
sortie toute vivante des spéculations de la métaphysique, tombée dans 
le domaine de la science militante, animée par des milliers de décou- 
Vertes, contient en gerine toutes les sciences naturelles des deux der- 
niers siécles. Elle a suscité toute une lignée de penseurs pleins de 
foi dans I’énergie intime des étres soumis 4 leur étude, partant, pleins 
d'avenir; grande école qui, depuis Haller et Linné, jusqu’’ Buffon et 
Geoffroy-Saint-Hilaire, s’est développée parallélement & l’école carté- 
sienne pure, qu'elle a fini par s'assimiler, et a ouvert 4 Ja science de 
la vie de nouveaux et infinis horizons. 

Comment s'est accomplie cette grande révolution? par quelles phases 
a-t-elle passé jusqu’a nos jours? comment!’ étude des propriétés vitales 
s'est-elle complétée par celle des formes organiques considérées en 
elles-mémes, soit dans les individus, soit dans les espéces? C'est ce qut 
me resterait 4 expliquer. Heureusement pour moi, c’est ici que je rea- 
contre M. Flourens. J’aurai donc désormais, sinon un guide (il n’é- 
crit pas une histoire suivie) du moins un interpréte dans le pays 
nouveau qu'il me reste 4 parcourir. Passant par-dessus les détails, 


1 Voy. Cabanis, Révolutions de la médecine, p. 152. 








DES DERNIERS OUYRAGES DE M. FLOURENS. 587 


pour lesquels je ne puis que renvoyer 4 la deuxiéme partie de son 
livre, intitulée : Coup d'eil historique sur V'étude analytique de la vie, 
je voudrais en extraire la marche générale des idées jusqu’a nos jours, 
pour me demander enfin si M. Flourens nous a donné la véritable 
formule. 

« La théorie des propriétés vitales ou I’étude analytique de la vie 
est née 4 Montpellier entre les mains de Bordeu; de Montpellier, elle 
est passée 4 Goeitingue, ot elle s’est enrichie des expériences de Hal- 
ler; de Gcettingue, elle est venue 4 Paris, ott elle a été popularisée par 
les écrits de Bichat. » C’est ainsi que M. Flourens commence et résume 
tout d’abord cette belle histoire, et il edt rendu sa pensée tout entiére 
en ajoutant : « Cette étude analytique, popularisée par Bichat, s'est 
complétée par mes expériences. » La critique des propriétés vitales 
déja reconnues, |'établissement de quelques propriétés nouvelles, 
c'est la, en effet, toute son ceuvre. Autour de ces grands noms qui 
jalonnent, si l'on peut ainsi parler, I’histoire de la physiologie expéri- 
mentale, viennent s’en grouper quelques autres non moins grands par 
le génie, mais qu’une direction d’esprit plus exclusivement philoso- 
phique rend éminemment propres 4 établir le lien et comme la filia- 
tion des idées modernes. Parmi ces derniers, Buffon, Barthez et Gall oc- 
cupent nécessairement la premiére place. C’est dire assez que !’ordre 
chronologique des faits sera partout subordonné a l’ordre logique des 
idées. 

Il commence par Bordeu, et nul exemple ne pouvait étre mieux 
choisi pour montrer comment, dans l'histoire des sciences ainsi que 
dans celle des sociétés, une idée simple et forte, préparée de longue 
main par le concours naturel des circonstances\et par la force des 
choses, se trouve un jour, on ne sail comment, arrivée & son point de 
maturité, et s'impose sans contestation. Bordeu a vingt ans : il sou- 
tient sa thése inaugurale, et, avec l’audace de son 4ge, 1! ose attaquer 
de front les deux grands systémes qui régnent de son temps, |’ani- 
misme de Stahl et le mécanicisme de Boérhaave. Pour le premier, 
quelques traits d'une logique pressante et d’une fine ironie; pour le 
second, quelques expériences décisives lui suflisent. A compter de ce 
jour, les esprits animaux ont fait leur temps; la mécanique animale se 
trouve rejetée au second rang, dont elle n‘aurait jamais dd sortir. 
Voila la premiére idée de Bordeu, celle que réclamaient impérieuse- 
ment les nouveaux besoins scientifiques de son époque, celle au 
triomphe de laquelle tout son esprit, s’il efit été seul, n’aurait jamais 
suffi. La seconde lui appartient en propre et fait sa véritable gloire. 
Pour la premiére fois, une propriété sans analogue, ne ressemblant en 
rien ni 2 la pesanteur, ni A la chaleur, ni & I’électricité, ni aux aftini- 
tés chimiques, ni A tout ce qui appartient en commun aux corps 


388 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS 


bruts, la sensibilité, est mise en évidence et reconnue propre aux corps 
organisés et vivants. Mais Bordeu dépasse aussitét le but : i] veut une 
propriété vitale, et il la veut seule; dés lors, avec la sensibilité géné- 
rale, il lui faudra autant de sensibilités propres que d'organes diffé- 
rents; dés lors aussi le mot de sensibilité perdra, en s’étendant a tout, 
la précision qui faisait sa force; Virritabilité elle-méme ne sera plus, 
dans la bouche de Fouquet, |’éléve de Bordeu, qu'une branche égarée 
de la sensibilité. Artifice de langage tout & fait analogue a celui que, 
dans le méme temps, savait si bien manier Condillac, lorsque, a force 
d’étendre le réle de l’analyse, il y faisait rentrer jusqu’a !a synthése 
elle-méme. C’est qu'il y a deux hommes dans Bordeu. L’observateur 
sagace et profond est aussi l’ancien éléve de |I'école de Montpellier, et 
4 cette école il faut de l'unité & tout prix. Que la sensibilité s’éléve sur 
les ruines de l’animisme, elle y consentira volontiers, mais a la condi- 
lion que ce principe nouveau régnera en souverain maitre, al’exclusion 
de tout autre. Tant qu'il y aura des sciences, il y aura aussi des esprits 
portés a voir partout les anologies et l'unité, comme il y en a d'autres 
qui ne saisissent que les différences. L’école de Montpellier représente 
la premiére de ces tendances : In medio virtus. 

Combien n’ était-elle pas plus sage dans ses procédés, plus indépen- 
dante dans ses vues, plus féconde dans ses résultats, la grande révolution 
qui, dans le méme temps et de Il’autre cété du Rhin, s’opérait par les 
mains de Haller! Sans idée précongue, mais par une analyse d'une pro- 
fondeur et d’une sagacité incroyables, Haller examine les uns aprés les 
autres tous les organes, tous les tissus (et notons en passant que c’est 
ici le point de départ de |’anatomie générale); il déméle, au milieu de 
la multitude des fails passagers, un fait constant, immuable, et, aprés 
des centaines d’expériences poursuivies pendant dix-sept ans, il pro- 
clame cette grande loi : le muscle, et le muscle seul, le gluten animal, 
comme il l’appelle, ou, comme nous disons aujourd hui, la fibrine or- 
ganisée, posséde la propriété de se contracter, c’est-a-dire de se rac- 
courcir sous l’influence d'un excitant; et cette propriété, profondé- 
ment, distincte de l’élasticité, qui n’est qu'une propriété purement 
physique, c'est Virritabilité', que, depuis Bichat, et avec plus de rai- 
son, on désigne sous le nom de contractilité. Réciproquement tout or- 
gane qui se contracte est un muscle, et ainsi le muscle se définit par 
la contractilité, et cette propriété convient au défini, et au seul défini. 
« Vous aurez, dit M. P. Bérard, une idée de l’impulsion donnée 4 la 
physiologie par la découverte de I'irritabilité si vous voulez bien vous 
représenter le chaos qu'il fallait débrouiller, lorsque des hommes tels 


* Dans un ouvrage publié a Londres, en 1677, Glisson avait déja clairement 
désigné et méme nommeé V’irritabilité. Mais ce premier essai était resté sans écho. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 589 


que Baglivi faisaient de la dure-mére un orgune contractile, sorte de 
coeur, dont le resserrement et le relachement alternatifs mettaient en 
circulation les esprits vilaux ou animaux, et suscitaient ainsi les con- 
tractions musculaires; lorsqu’on croyait au raccourcissement des ten- 
dons, a l'oscillation des nerfs, qui mettaient mécaniquement en jeu la 
fibre musculaire, et au resserrement des plexus, que Jes ramifications 
subdivisées des nerfs forment autour des vaisseaux '. » 

Du muscle, Haller passe au nerf, et, avec la méme rigueur de mé- 
thode, la méme puissance d’intuition, il rattache au nerf seul la fa- 
culté de sentir dans toute la valeur précise et déterminée de ce 
terme. 

Reste enfin a fixer le rapport qui unit le nerf au muscle, et leur 
mutuelle dépendance; et sur ce point Haller, en attribuant au muscle 
la faculté de se contracter par lui-méme, n'a pu réunir assez de faits 
concluants pour entrainer complétement la conviction des physiolo- 
gistes; adhuc sub judice lis est. Mais, remarquons-le, cette question, 
mailgré son importance, est relativement secondaire, puisque, deux 
termes étant donnés, le lien qui rattache l'un 4 l'autre n’implique la 
nature propre d’aucun des deux une fois qu'elle a été suffisamment 
démontrée*. 

Haller a donc établi et mis au-dessus de toute contestation deux des 
propriétés fondamentales de l’organisalion vivante, et, par la, il a 
mieux mérité de la science qu'il ne lett fait par des milliers de théo- 
ries. Cette grande doctrine a subi victorieusement |’épreuve du temps 
et de l’expérience, et ce qu'elle a d’admirable, c'est moins d’avoir ré- 
sisté aux contradictions que toute vérité rencontre nécessairement sur 
son chemin que d’avoir résisté aux exagérations et aux applications 
vicieuses. Tour a tour Cullen, Browo, Rasori, Broussais, |’introdui- 
sent sous des noms et avec des formes diverses dans la science des 
maladies, en étendant ou en restreignant le sens suivant les besoins 
de leurs causes: les systémes passent, et la doctrine reste, parce 
qu'elle porte en elle le cachet ineffacable de 1a vérité et de |’expé- 
rience. 

Les idées de Haller pénétrérent de bonne heure en France, et son 
principe de l'irritabilité, 4 laquelle il fallait entin faire une place & cété 


1 Cours de physiologie, t. I. 

# Les récentes expériences de M. Cl. Bernard sur Je curare semblent avoir 
résolu dans le sens de Haller Ja question des rapports des muscles avec les nerfs. 
Cette substance jouit de la singuliére propriété d'abolir complétement et subite- 
ment la propriété motrice du systeme nerveux. Or un animal empoisonné par le 
curare est encore susceptible de contractions musculaires sous l’influence de |'é- 
lectricité. 





590 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


de la sensibilité, parut peut-étre & Pécole de Montpellier devoir com- 
promettre par ses envahissements cette unité de la vie qui lui était si 
chére. Quoi qu’il en soit, ce fut pour l’établir sur une base désormais 
inaccessible a la critique que Barthez, avec les seules forces de son en- 
tendement, et sans le secours de l’expérience, entreprit de remonter, 
par une analyse plus haute, jusqu’au principe méme de la vie, qui, par 
la, deviendrait incbranlable. Voici comment il raisonne : tous les jours 
le physicien, placé en présence de la nature, cherche & faire rentrer 
des faits particuliers dans des faits généraux, irréductibles 4 d'autres 
plus généraux encore, et irréductibles les uns dans les autres ; a ces 
faits généraux, il donne le nom de lois, et les forces inconnues en 
vertu desquelles ces lois se manifestent prennent le nom de proprié- 
tés. Le probléme posé au physiologiste est exactement le méme, avec 
cette seule différence que les faits, étant infiniment plus complexes, 
réclament une analyse infiniment plus délicate. 

Or qu’avait fait Haller? Précisément cela, et rien autre chose. Et ces 
propriétés vitales, si nettement définies par lui, n’est-ce pas ce que 
cherchait Barthez, ce qu'il edt trouvé, lui aussi, sans ses préoccupa- 
tions d’école et de doctrine, ces fantémes de la tribu, pour parler le 
langage de Bacon? Bien loin de 1a; il proclame tout d’abord, et sans 
démonstration, l’existence d’un principe unique, qu'il nomme principe 
vital, dont tous les phénoménes de l’organisme ne sont censés que des 
manifestations secondaires; et aussitét il se croit dispensé de le déf- 
nir, de chercher quel il est, ou il réside, et par la arrive & ne mettre 
qu’un mot nouveau 4 la place de la chose qu'il fallait expliquer. Ne 
lui demandez pas si ce principe est inhérent aux organes, ou s'il a one 
existence propre et indépendante, analogue & celle de l’4me : Barthez 
se plait & l'ignorer ; il pose lui-méme la question, pour se hater de ré- 
pondre gu’elle est insoluble. Du reste, il ne faut pas trop len croire 
sur parole. Partout il parle comme s'il croyait 4 l’existence isolée de 
ce principe, et c’est ce que M. Flourens a bien montré : « Il faut ict 
dire franchement les choses. Barthez personnifie constamment son 
principe vital, etil est des moments od lui-méme en convient. « Dans tout 
« le cours de cet ouvrage, je personnifie, dit-il, le principe vital. » Il 
est vrai qu'il ajoule que ce n’est que pour pouvoir en parler d'une 
maniére plus commode... Mais, s'il en est ainsi, & quoi bon tenir 
sans cesse un langage que le lecteur devra rectifier sans cesse? Et ne 
serait-il pas plus simple, et méme plus commode, de parler comme on 
veut étre entendu'’? » Et ce langage a porté ses fruits : il nous a donne 
une physiologie toute spéculative, ot le comble de l'art sera de faire un 
livre entier sur les fonctions des organes, sans jamais nommer un sed] 


Pp. 99. 


DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 591 


organe;une médecine toute spéculative aussi, qui nous raménera, par 
une voie indirecle, 4 quelque chose de plus vague encore que les archées 
de Van Helmont. Cet étre imaginaire aura, comme une véritable per- 
sonne, ses instincts, ses répulsions, ses préférences. Une cause morbi- 
fique viendra-t-elle 4 agir sur l'économie, le principe vital s’en indi- 
gnera d'abord, et, les voies de conciliation épuisées, il s’ensuivra une 
guerre a mort, ov l'un des deux adversaires devra finir par succomber. 
Seulement tout champ de bataille voit ses moissons détruites et ses 
habitations ravagées; le pauvre corps humain sera ce champ de bataille, 
et de profondes lésions viendront témoigner, aprés la mort, qu'une 
Jutte terrible a passé par ja. 

Mais ce que M. Flourens a bien saisi, ce qui restera de l’école de 
Montpellier, moins comme doctrine démontrée que comme tendance 
vraie, c’est l'idée de cette profonde unité, de ce consensus des fonctions 
différentes, qui est la loi de l’organisation humaine, et qui, cause ou 
effet, principe ou résultat, n’en subsiste pas moins, malgré le vice des 
théories sur lesquelles on cherche a |’établir. 

Si j’enseignais ici la physiologie, j'aurais maintenant 4 faire un ex- 
posé complet de !a doctrine de Bichat. Ce serait évidemment hors de 
propos. Voyons du moins par ow il tient & Haller. Haller a distingué la 
contractilité de l’élasticité, la propriété du corps vivant de la propriété 
du corps brut. Bichat s‘empare de cette pensée et la généralise. Tout 
organe, étant matériel, posséde 4 la fois les propriétés générales de la 
matiére et posséde en plus les propriétés inhérentes & la vie. Il y a des 
propriétés de tissu dépendant de la texture, et des propriétés vitales en 
rapport avec la fonction; cette distinction, posée d’abord dans le Traité 
des membranes, est ensuite élendue a toute l'économie; elle devient 
l’ame de !’anatomie générale, et voila cette science détinitivement con- 
stituée. Mais chacune de ces propriétés ne se manifeste pas d'une fagon 
constante, ni partoul au méme degré. En d'autres termes, il y a dans 
l’homme des actes qu’il accomplit; il y en a qui s‘accomplissent ea lui. 
Dans les uns la volonté est active, dans les autres elle est passive ; il y 
ena enfin oi elle est tantét active et tantét passive. Buffon avait vu 
tout cela, et il avait émis cette grande vue que, dans chaque animal, 1l 
y a une série de fonctions uniquement chargées de présider 4 sa con- 
servation, & sa nutrition, & la propagation de son espéce, et qu'il y en 
a d’autres, d’un ordre plus élevé, qui le mettent en rapport avec le 
dehors, par l’intermédiaire des sensations, des pensées, de la volonté, 
en ua mot une vie intérieure et une vie extérieure, indépendantes, 
quoique subordonnées. M. Flourens aeu entre les mains les manuscrits 
de Bichat, et personne ne posséde Buffon mieux que lui‘; personne 


‘ La grande édition de Buffon publiée et annotée par M. Flourens lui comp- 
tera comme un des meilleurs services rendus par lui a la science et aux lettres. 


502 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


ne pouvait donc mieux nous faire assister.a la formation, ou, pour 
parler son langage, 4 la naissance de la doctrine de Bichat, faire la part 
de ce que Bichat a emprunté, et de ce qui lui appartient en propre. 

D’une hypothése jetée en passant, Bichat compose, en se! appropriaat, 

toul un corps de doctrine; avec une pénétration el une puissance d’ima- 
gination admirables, il énumére et analyse les caractéres anatomiques 
et physiologiques propres & chacune des deux vies, la vie organique ct 
la vie animale; le végétal ne posséde que Ja premiére ; l’animal, con- 
sidéré d'une maniére abstraite, est un végétal auiquel a été surajoutée la 
seconde. Reprenant alors chacune des propriétés vitales sur lesquelles 
Vanatomie générale a jeté un jour tout nouveau, il en étudie les modi- 
fications, la dose, dans chacune des deux vies. Enfin il recompose cc 
qu'il a décomposé. Les deux vies ne sont pas absolument isolées. Réa- 
nies, elles constituent |’individu. Comment sont-elles mises en rapport? 
C’est ici surtout qu’il fallait des expériences, et c'est ici que Bichat 
accumule les siennes, si lumineuses, si décisives, pour établir la dépen- 
dance mutuelle de ces trois grandes fonctions : la circulation, la respi- 
ration, l’action nerveuse. Tant que ces fonctions se maintiennent, la 
vie subsiste ; quand l'une cesse, la mort survient. La mort de chacane 
des trois suflit & tuer les deux autres. Le cerveau, le poumon, le ceenr, 
constituent le trépied sur lequel repose la vie... Et Bichat meurt & trente 
et un ans, entouré de cette triple auréole, qui suit partout la Jeunesse, 
le malheur et Je génie! Sans doute il entre beaucoup d’alliage dans 
toutes ces brillantes théories, et M. Flourens a parfaitement fait voir 
tout ce qu'un esprit ingénieux, une imagination facile, un style plein de 
verve et d'images, a souvent mis a la place des faits; sans doute, lout se 
tient de prés dans la nature; mais, bien que la séparation des deux vies 
soit moins tranchée que ne J'avait voulu le fondateur d’un systéme, 
cetle grande distinction reste, quoi qu’on fasse; elle a été le point de 
départ de la phystologie contemporaine ; elle est profondément entrée 
dans les habitudes de la science, et 11 me semble voir, aprés Bichat, la 
grande famille spirituelle, dont il est le pere, se diviser en deux bran- 
ches que je désignerais volontiers aimsi: les physiologistes de la vic 
organique, et les physiologistes de la vie animale. A tous l’anatomie 
générale et l'application du microscope aux tissus organisés, qui en est 
la conséquence, ouvre des perspectives jusqu’alors inconnues. Aux 
premiers, |’étude de Ja génération, celle de la nutrition, qui n'est 
qu'une génération continudée, montre l’anatomie sous une face toule 
nouvelle; lembryologie, l’organogénie, Vhistologie, ne se contenten! 
plus de considérer des tissus et des organes tout faits; elles assistent a 

leur formation ; elles vont de ce qui est 2 ce qui devient ; or devedir 

sans cesse, n’est-ce pas le mot dela vie? Et tout cet ensemble se com- 

pléte par les progrés non moins étonnants de la chimie organique, 











DES DERNIERS OUVRAGES DE M, FLOURENS. 59S 


depuis le jour ot Lavoisier lui donne naissance, lorsqu’il en énonce 
un des grands résultats finaux, I'échange des gaz dans les poumons, 
jusqu’a celui ot M. Dumas croit pouvoir généraliser les données de la 
slatique végétale et animale dans cette formule : « Les végétaux sont 
des appareils de réduction, les animaux des appareils de combustion; » 
ov enfin M. Bernard, en voulant donner a cette doctrine Ja sanction 
de l'expérience, est arrété, comme par hasard, et dés le premier pas, 
par ce fait si imprévu de la formation du sucre dans Je foie, qui donne 
a la science une direction toute nouvelle, dont il est impossible de sa- 
voir ce qui sortira. Et, quant 4 ceux que j'ai nommeés les physivologistes 
de Ja vie animale, qui ne sait quelle impulsion a été donnée, de nos 
jours, 4 l'étude du systéme nerveux? et a qui est-il besoin de rappeler 
les noms de Charles Bell, de Magendie, de Gall (a qui ses belles décou- 
vertes analomiques feront peul-étre un jour pardonner son absurde 
systéme phrénologique), et enfin celui de M. Flourens lui-méme? J’y 
vais revenir tout 4 l'heure. 


LV 


Mais, dans la période si féconde que nous venons de parcourir, les 
Sciences naturelles avaient marché, et cette idée de la vie que nous 
n’avons guére cherchée jusqu’ici que dans Ihomme, I’étude de !’en- 
semble des étres organisés va nous la montrer singuliérement élargie. 
Commencons par le terme le moins élevé et le moins complexe, le 
végétal. 

De toutes les sciences dont la vie cst l'objet, la botanique est 4 la 
fois la plus vaste et la plus variée, mais la plus simple, et, si je puis 
le dire, la plus logique, celle ot l’induction conduit le plus directe- 
ment au fail, la théorie 4 la pratique. Considérez-vous les organes 
. chez l’individu? Les transitions y sont si bien ménagées et les analo- 
gies si manifestes, qu'une idée en améne nécessairement une autre, et 
qu’une vérilé ne sy découvre jamais seule. Passez-vous de |& aux es- 
péces? L’intime parenté, qui en réunit visiblement quelques-unes, 
vous averlit bientét qu’il en doit éltre de méme pour les autres, et l’es- 
prit, mis ainsi sur la vole; ne s'arrétera plus. Mais cette voie, il fallait 
du génie pour Ja rencontrer, et c’estle beau spectacle que M. Flourens 
a voulu montrer au public dans ce second volume des Eloges, oi, par 
une bonne fortune inouie, il a pu réunir ces noms, que je reproduis 
dans l’ordre ow je Jes trouve : Bernard et Laurent de Jussieu, Des- 
fontaines, Labillardiére, de Candolle, Dupetit-Thouars, Benjamin De- 
iessert. 

Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, ov 1] était de mode de 





594 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


comparer entre elles les classifications si différentes de Linné et de 
Jussieu, pour en tirer, au bénéfice du botaniste francais, un avantage 
facile. Une critique plus éclairée a retrouvé dans les écrits de Linné 
une constante aspiration vers la méthode naturelle, ce grand hesoin 
de l'esprit humain qu'un génie si droit et si juste ne pouvait pas ne 
pas ressentir. Il eut le bon sens, nen possédant pas encore les élé- 
ments, 4 cause du petil nombre des végétaux connus de son temps, de 
préparer du moins ce jour qu’il ne devait pas voir, en fixant d'une 
maniére définitive les idées d’espéce et de genre qui sont la clef de 
toute la méthode naturelle. Il était donc l’indispensable précurseur de 
Jussieu. Cette filiation une fois bien établie, M. Flourens fait pour la 
méthode naturelle ce que nous l'avons vu faire pour la doctrine de Bi- 
chat, et, pour la saisir directement dans sa source, il nous fait péné- 
trer tout d’abord jusqu’au foyer domestique de Bernard de Jussieu, le 
premier grand nom de cette illustre dynastie. Mais Bernard n’a rien 
écrit quun catalogue du jardin de Trianon et quelques lettres. Avec 
ces lettres et quelques documents de famille recueillis a grand’ peine, 
M. Flourens, au moyen de J'érudition la plus discréte et la mieux choi- 
sie, va reconstituer I’ histoire des idées de son héros, nous initier & ses 
plus intimes entreliens avec son neveu Laurent, qui doit un jour le 
dépasser de si loin, nous associer 4 leurs travaux et nous mener pas a 
pas jusqu’a |’entier accomplissement de cette grande ceuvre. 

L’année 1789 est la grande année de la botanique. La publication, 
par Laurent de Jussieu, de son Genera plantarum, y marque, elle 
aussi, une révolution définitive. Jusque-la on comptait les caractéres; 
- désormais on les pésera; et ce qu'il y a d’admirable, c'est que cette 
commune mesure que Jussieu sait si bien manier, il la met & la dis- 
position de tous dans son grand principe de la subordination des ca- 
ractéres; si bien que le simple bon sens pourra dorénavant continuer 
ce que le génie seul a pu commencer. Que dire de cette grande révo- 
lution scientifique qui n’ait été déja dit cent fois? Mais suivons les 
idées. 

Le premier, le plus fondamental caractére qui se présente 4 Jus- 
sieu, est celui qui se tire de l’embryon, dont la structure entraine et 
détermine d’ avance Ja forme, la grandeur, les fonctions, la vie en un 
mot de la plante qui en sortira. La méme idée, mais vue sous une aatre 
face, va inspirer 4 un grand poéle, el & un poéte allemand. & Geethe, 
sa célébre théorie sur laquelle nous vivons encore. Ce merveilleax 
génie, qui devait imprimer & tout ce qu'il touchait, sciences ou lettres, 
le sceau de |’originalité et de l'invention, saisit le premier analogie 
parfaite qui lie les organes de la reproduction a ceux de la végétation, 
et qui s’étend ainsi du cotylédon jusqu’a Vovule. Et cette analogie 
nest pas seulement une vue de l’esprit; on peut la démontrer par la 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 595, 


culture; par elle, on peut transformer 4 volonté la feuille en bractée, 
celle-ci en calice, le calice en corolle, la corolle en élamines. De |'un 
a l'autre de ces organes, il n’y a que des degrés, et la fleur propre- 
ment dite, le carpelle, est le dernicr terme de cette longue série d’a- 
vortements. Chose merveilleuse, c’est dans cet avorton que va se cou- 
centrer l’activité vitale, au point d’en faire organe méme de la repro- 
duction. L’organe sexuel est un diminutif quant 4 la forme, et un 
multiple quant 4 la puissance. 

Suivons encore cette idée féconde. Aux mains de Pyrame de Candolle, 
elle va se généraliser 4 V’infini sous le nom de dégénérescence. La 
complétant par la pensée non moins heureuse de chercher dans les 
organes, 4 leur état rudimentaire, Ja preuve de ces soudures que la 
théorie lui faisait concevoir, et trouvant séparé dans la jeune fleur ce 
que la fleur adulte lui montrera réumi, il est enfin amené & cette con- 
ception, la plus belle et la plus vaste que la morphologie végétale nous 
ait encore fait apercevoir, celle d’un type régulier et symétrique vers 
lequel semblent graviter toutes les plantes sans jamais l’atteindre. 
Non-seulement il y a des individus monstrueux dans chaque espéce, 
et certaines cultures peuvent produire cerlaines monstruosités; mais 
il ya encore, si |’on peut parler ainsi, des espéces monstres, ou, plu- 
(dl, ce n’est la qu'un vice de langage, et toutes les espéces tendent, & 
des degrés différents, vers un type normal que l’esprit est invincible- 
ment amené & concevoir, el ce type, c’est encore Ja culture qui va 
nous donner le moyen de le réaliser quelquefois en ramenant la fleur, 
par le développement des parties qui lui manoquent, & une forme 
anormale par rapport au monde réel, mais plus parfaite aux yeux de 
la raison. La pélorie est, en un mot, une monstruosilé acquise, corri- 
geant une monstruoisité naturelle’. De méme que, dans les formes 


! Je n’ai pas besoin de faire remarquer que j’emploie ici le mot de monstruo- 
sité dans le sens que lui donnent les naturalistes, en lui donnant seulement une 
extension un peu plus grande. Pour prendre une idée plus nette de ces dévia- 
tions naturelles par rapport a un type régulier et suivant une direction cons- 
tante, examinez par exemple des plantes de genres trés-voisins et relativement 
réguliers : la belludone, la grande consoude, la gentiane, la primevére. Toutes ont, 
Outre les autres caractéres génériques, cing pétales égaux a la corolle, et cing 
étamines égales. Prenez ensuite une série analogue, et vous trouverez que la 
scrofulaire présente tous les caractéres de la belladone al’exception de la corolle 
qui est irréguli¢re et des étamines qui sont au nombre de quatre, par l'avorte- 
ment de la cinquiéme, dont le filet seul subsiste; i] en est de méme du /a- 
mium album par rapport 4 la grande consoude, du gloxinia par rapport a la 
gentiane. De méme la véronique est une scrofulaire qui n’a que deux étamines, 
la sauge un lamium a deux étamines. La primevére n’a pas d'analogue dans la 
série a quatre étamines. La gentiane et le gloxinia n’en ont pas dans la série & 
deux étamines. Ces places restent done provisoirement vacantes, etc., etc. Rien 
n’est plus fréquent en botanique que ces séries de déviations uniformes. 





596 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


que nous présente la nature réelle, tout réveille en nous Vidée des 
formes géométriques, sans que jamais Ja nature offre & nos yeux ni un 
cercle parfait, ni un triangle parfait, mi une ligne parfaitement droite: 
de méme, et par un travail d'abstraction tout 4 fait analogue, la bota- 
nique nous a conduits en définitive 4 V’idée de toute une série de for- 
mes d’un ordre plus élevé encore, je veux dire des formes organiques, 
que rien ne nous montre directement, mais que tout nous améne a 
concevoir. 

Tel est, dans ses traits les plus généraux, le progrés continu, le ma- 
gnifique développement auquel nous fait assister M. Flourens. Voila 
ce que j’al pu exltraire de son livre. Ce qu’on n’en peut extraire. ce 
dont il m’est plus difficile de donner une idée, c’est la piquante origi- 
nalité, c’est la grace charmante dont il a su revétir ces grandes choses; 
c’est ce ton élevé et enjoué a la fois qui popularise la science sans ja- 
mais la rendre vulgaire. Rien n’est plus difficile, en général, que 
d’écrire l'histoire des savants : l'histoire de leur vie, c'est celle de 
leurs travaux; l"homme disparait sous la pensée qui le domine. C'est 
pourtant ce qu’a voulu faire M. Flourens, et lentreprise a été légiti- 
mée par le succés. Il excelle, tout en laissant les idées sur le premier 
plan, & expliquer le caractére des écrits par Je caractére de l'homme. 
Chacun de ses éloges est un tableau de genre od se dessinent, dans 
une proportion exquise, les idées, les habitudes, et jusqu’aux travers de 
Ses personnages; c’est un petit drame of domine une émotion toujours 
contenue et toujours nouvelle. Quelle fraicheur, par exemple, quelle 
grace sérieuse et naive dans cet intérieur des Jussieu, si calme et si 
recueilli, ob la gloire du dehors est rehaussée au dedans par les plus 
douces vertus domestiques! Et quel contraste habilement ménagé 
avec ces troubles sociaux, ces bruits importuns, ces passions révolu- 
lionnaires qui les entourent sans pouvoir les distraire et qu’ils traver- 
Sent sans les partager! Quoi de plus touchant, j'ai presque dit de plus 
patriarcal, que ce célibat fraternel d’Antoine et de Bernard, dont l'un 
se charge de fourmr la maison d'argent, l'autre de gloire? Et lors- 
que. aprés la mort d’Antoine, un neveu, qui sera le plus grand de la 
race, est venu le remplacer au foyer domestique, qui faut-il le plus 
aimer et admirer, ou cet excellent jeune homme qui, tour a tour 
éleve et garde-malade, proméne le vieillard presque aveugle a travers 
ses chéres plates-bandes, en Jui nommant les fleurs qu'il ne peut plus 
voir, et ne demande en revanche qu’ lui faire partager quelques-unes 
de ses passions littéraires; ou cet oncle qui a reconnu I'essor du 
génic naissant, qui met a sa disposition les trésors de sa propre érudi- 
lion, et se fait volontairement le sous-démonstrateur d’un professeur 
de vingt-deux ans, hier son éléve, demain le maitre de l'Europe sa- 
vante? — Autant de tons et de nuances diverses lorsqu’ll faudra pein- 











DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 597 


dre ensuite ou les sauvageries innocentes de Labillardiére, ou !’acti- 
vité sans borne de B. Delessert, ce protecteur-né de toutes les oeuvres 
utiles, ce Mécéne de la science, ou le zéle aventureux de Dupetit- . 
Thouars, ce frére d'un héros, ce chevalier errant de la botanique, dont 
les idées, comme la personne, ont aussi je ne sais quoi d’héroique. — 
Un pareil livre est une bonne action; car il nous donne, par la prédi- 
cation de l’exemple, le plus salutaire des enseignements, nous mon- 
trant réunies (ce qui vaut mieux qu’un éloge) les deux plus grandes 
choses qui soient au monde : le génie et la vertu. 


V 


Si je ne craignais de fatiguer l’attention du lecteur, je céderais a la 
tentation de faire ici, avec le méme détail, pour la science des ani- 
maux, ce que je viens de faire pour celle des plantes. Le premier vo- 
lume des Eloges historiques de M. Flourens, depuis plus longtemps 
déja dans Ia librairie, me tracerait une marche analogue. [1 me semble 
que les étonnants résultats des travaux de Cuvier ont, par leur singu- 
larité méme, assez éveillé l'attention de tous les hommes instruits 
pour pouvoir m’en dispenser. Je ne m‘attache qu'aux résultats. 

Que s’était proposé Cuvier en créant |’anatoumie comparée?—Un or- 
ganisme étant donné, eu déterm:ner les caractéres pour lui assigner, 
dans l'ensemble des étres, la place qui lui appartient. Mais il ne s‘en- 
suit pas plus en zoologie qu’en botanique que tous les caractéres 
aient une valeur égale. C’est une monnaie 4 deux métaux, dont l'un 
servira d'étalon fixe, tandis que l’autre varie avec les circonstances. 
Ici donc encore la subordination des caractéres sera l’ame de la mé- 
thode; un caractére bien choisi en entrainera une infinité d'autres; de 
f la possibilité, avec un fragment d’os, avec une dent, de recoustruire 
uD animal entier, d’en induire avec certitude son régime, ses instincts, 
sa forme; de la la grande théurie des espéces perdues; de 1a enfin, 
par la restauration des espéces fossiles, la géologie tout entiére, nsa- 
gnifique couronnement de |’anatomie comparée. 

Mais jusqu’ici, et quelle que soit la majestueuse unité de cetle mé- 
thode, relativement 4 la conclusion générale ce nest encore qu'une 
méthode. Voyons cette conclusion. Comment va se résoudre enlin la 
grande question de l’unité du régne animal et de la continuité des 
types? Cette fois encore Cuvier a eu raison, et ce qui pest pas moins 
glorieux pour lui, il a eu raison contre Geoffroy Saint-Hilaire. La fa- 
meuse discussion de ces deux grands hommes 4 I|'Académie des 
seiences est encore trop présente 2 tous les esprils pour que j'aie a y 


% 


598 DES DERNIERS OUYRAGES DE M. FLOURENS. 


revenir'. Cette célébre idée, qui consiste & considérer la nature vi- 
vante comme une grande échelle s'élevant par des transitions insen- 
. sibles et des nuances infinies (natura non facit saltus), depuis le vé- 
gétal le plus simple jusqu’a homme qui domine la création d’une 
hauteur immense, pour servir lui-méme d’intermédiaire entre le monde 
des corps et celui des esprits; cette idée, dis-je, la plus belle et la plus 
poétique des erreurs qu’ail jamais enfantées |’esprit de systéme, date, 
chez les modernes, de Leibniz. Elle a fait la gloire de Ch. Bonnet. 
Elle a trouvé dans M. de Blainville un éloquent et ingémieux défenseur. 
Je dis plus : elle a rendu 4 Ja science d’immenses services; en provo- 
quant, comme tous les systémes, les grands travaux et les recherches 
patientes, elle a rétabli, en effet, un nombre infini de transitions long- 
temps inapercues, et qui, sans doute, l’auraient été longtemps encore; 
et, somme toute, elle est restée profondément juste, appliquée auy 
animaux d’un méme groupe. Mais elle s'est trouvée fausse, le jour ot 
i) en a fallu faire )’application & l'ensemble des étres. Jussieu avait 
montré, dans le régne végétal, trois grands types paralléles d organi- 
sation, ot l’absence, l’unité ou Ja multiplicité des cotylédons chez 
lembryon entrainent une foule de caractéres, comme I'organisation 
de la tige, la prédominance dv nombre 5 ou du nombre 5 dans les 
verticilles floraux, etc. Cuvier, qui s’est si fort rapproché de Jussieu 
par la méthode, se rapproche aussi de lui par Je résultat, en démon- 
trant qu’il faut admettre au moins quatre grands types d’organisa- 
tion animale*, et dans chacun de ces groupes des types secondaires, 
encore profondément, quoique moins essentiellement distincts. Ces 
types ne sont pas superposés les uns aux autres comme le sont entre 
eux les termes qui composent une série; car, & prendre deux groupes 
d’étres dont le premier est, daus sa généralité, supérieur au second, 
Vétre le plus parfait du groupe inférieur le sera beaucoup plus que 
l'étre le plus imparfait du groupe supérieur. Et ceci va nous mettre 
sur la voie d’une idée bien plus large encore sur la fécondité de la 
nature. 


‘ Je ne puis pourtant mempécher de rapporter ici anecdote suivante ra- 
contée par M. Flourens. Elle est caractéristique chez l’auteur de Faust. 

Gothe en vinta se passionner si forlement sur ces questions-la, que, au mois 
de juillet 1830, abordant un ami, il s’écrie: « Vous connaissez les derniéres nou- 
velles de France : que pensez-vous de ce grand événement? Le volcan a fait ir- 
ruption; il est tout en flamme.—C’est une terrible histoire, lui répond celui-ci, 
et, au point ot en sont Jes choses, on doit s’attendre a |’expulsion de la famille 
royale. — Il s'agit bien de tréne et de dynastie, il s'agit bien de révolution po- 
litique! reprend Goethe ; je vous parle de la séance de l’académie des sciences de 
Paris : c'est 1a qu’est le fait important, et la véritable révolution, celle de l'esprit 
humain. » (Eloge de Geoffroy-Saint-Hilaire.) 

? Les vertébrés, les articulés, les mollusques, les zoophytes. 





DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 599 


Mais ici je dois une explication sur ce qu'il faut entendre par le 
mot de perfection en histoire naturelle. Etant supposée une matiére 
vivante, la vie, a son degré inférieur, consistera non-seulement dans 
la simplicité de lorganisation, mais dans la confusion de toutes les 
propriétés et de toutes les fonctions. Prenez l’amibe, cet animal si 
simple, qu'il ne semble autre chose qu’une goutte de mucus. Vous n’y 
trouverez ni nerf, ni muscle, ni sang, ni poumon, ni coeur. Chaque 
partie est douée de toutes les propriétés, mais aussi chaque propriété 
s’y trouve 4 I’étal rudimentaire. A mesure que vous vous élevez, les 
fonctions, et, avec les fonctions, les organes, se séparent; le travail 
physiologique se divise de plus en plus; en se concentrant dans des 
appareils spéciaux, les actions vitales acqui¢rent un surcroit d’énergie 
rigourcusement proportionnel 4 Jeur spécialité. Mais, par une consé- 
quence naturelle, la subordination des appareils croitra dans la méme 
proportion. Lorsque chaque partie se suffisait 4 elle-méme, elle pouvait 
sisoler impunément ‘. L’obligation de vivre en société rend la hié- 
rarchie plus nécessaire et la solidarité plus indissoluble. 

Cela étant, !’on doit s’attendre 4 trouver dans les animaux, non pas 
une perfection absolue (entendu en ce sens et appliqué 4 la matiére, 
le mot de perfection ne dit rien 4 l’espril), mais une perfection relative. 
C'est la que je voulais en venir. Il n’est pas, en philosophie naturelle, 
d’idée plus fausse que celle qui consisterait a croire que, pour trouver 
la nature parfaite, il faut trouver la perfection dans chacun des étres 
qui lacomposent. Qu’on y prenne garde: ceci ne conduit a rien moins 
qu’a demander le secret de la création, et pourquoi Dieu, qui est par- 
fait, a produit un monde qui nécessairement ne peut pas ]’étre. Com- 
bien n’est-il pas plus consolant, plus satisfaisant pour l’esprit, de 
considérer la nature comme un ensemble immense et immensément 
harmonieux, ot tout esé bien & sa place? L’univers west plus une 
échelle continue, mais un vaste empire d'une beauté et d’une fécon- 
dité inaltérables, ou la nature se plait & produire, comme en se jouant, 
toutes les formes imaginables, n’étant bornée, suivant la belle expres- 
sion de Cuvier *, que par les incompatibilités organiques, c’est-a-dire 
par |’absurde, adaptant a tous les milteux possibles toutes les exis- 


1 Voici une vue que je ne donne ici que pour ce qu'elle vaut : chez les ani- 
maux supérieurs, certains états morbides, les fievres ataxiques par exemple, 
déterminent une certaine indépendance des organes les uns par rapport aux 
autres. La fibre musculaire répond directement aux excitations; Ja circulation ca- 
pillaire se ralentit ou s'accélére par places, sans modifications de l'action ner- 
veuse, etc., etc. Ne semble-t-il pas que, dans ces cas, les parties vivantes ac- 
quiérent, par je ne sais quelle décentralisation, Ja faculté de s'isoler davantage, 
rapprochant en quelque sorte l’animal malade d’un animal inférieur dans la 
série? 

*Premiére lecon d’anatomie comparée. 





G00 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


tences que ces milieux comportent, composant aussi bien des mollus- 
ques pour vivre dans l'air que des mammiféres pour vivre dans l'eau, 

reproduisant méme, sous des formes analogues, des organisations 
profondément dissemblables, et néanmoins imposant a tous ces types 
différents quoique voisins, séparés quoique dépendants, des limites 
que ni le hasard des accouplements ni les caprices de la civilisation 
ne pourront jamais franchir ! 

Si je me suis bien fait comprendre, je n’ai plus besoin d’insister sur 
l'immense importance que l'étude des formes, considérées en elles- 
mémes, a acquise de nos jours dans la science de la vie. Ce ne sont 
plus ces jeux de la nature qu'un nominalisme grossier se plaisait jadis 
xy voir. Dans l’ignorance absolue of nous sommes de |’essence des 
étres, la forme devient pour nous une manifestation de la pensée di- 
vine, une sorte de révélation de l'idéal, de l'idéal, ici) comme partout, 
plus réel que fa réalité méme! Et qu’on ne m’accuse pas de me perdre 
dans le réve des abstractions sans molif et des hypothéses indémon- 
trables; car je demanderais 4 mon tour si dans ce monde nous fai- 
sons autre chose que de chercher un idéal; et, si l'on m’objectait que 
cet idéal de la vie n'est qu’une chimére, puisqu’i! n’est jamais entiére- 
ment réalisé, je demanderais encore si le juste des sloiciens a Jamais 
existé dans la nature, et si pourtant la justice est une chimére. N’abu- 
sons point de la théorie; mais sachons aller jusqu’av bout de la vérité. 
Ah! du moins, si la vue de ce grand mouvement éternel qui emporte 
toules choses, en entassant les ruines, nous cause un moment d'incer- 
titude et d’effroi, si nous sommes tentés de nous écrier avec le philo- 
sophe grec, rdvza ééet! lout s écoule; une pensée plus haute nous ras- 
sure et nous éclaire. Non, cette perpétuelle circulation de la matiére 

n’est pas aveugle, ni ce mouvement sans direction; tout s écoule, 
mais tout suit une marche déterminée pour aller prendre sa place 
dans Pharmonieux ensemble des choses. La vie, comme uno souffle di- 
vin, circule dans l’univers, non plus de cette maniére confuse et indé- 
terminée que l’antiquilé avait révée sans la comprendre : 


Mens agitat molem et magno se corpore miscet. 


Elle ne tombe pas dans le monde des corps pour s'y disperser et s'y 
anéantir, mais les corps viennent jusqu’a elle pour s‘idéaliser, si l'on 
peut ainsi dire. Ce n’est plus dans une vague aperception, a travers une 
image lointaine et fugace, qu’il nous est donne de la saisir. La science 
vient de lui donner un corps et une figure. Répandue & tous les degrés 
et sous des millions de formes 4 la surface du globe, douée dans cha- 
cune de ses manifestations d'une force de reproduction indéfinie, elle 
se fixe d'une maniére invariable dans des types infiniment variés. Chose 





DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 60! 


plus admirable encore! ces existences, d'une diversité inouie, se sub- 
ordonnent entre elles dans une parfaite harmonie. Les molécules simi- 
laires s’unissent dans des tissus semblables, ceux-ci dans des appa- 
reils organiques, et ces appareils eux-mémes dans les individus, 4 peu 
prés comme l’attraction se concentre, dans les corps inertes, en un 
centre de gravité. L'espéce, le genre. la classe, le régne, que notre 
ceil ne voit pas, que notre main n’a jamais saisis, apparaissent 2 notre 
raison dans le monde des intelligibles, comme des réalités non moins 
concrétes et non moins subsistantes que ce que nous voyons et ce que 
nous touchons. Tour a tour chaque particule de matiére peut venir 
demander sa place a ce grand banquet de J’individualité vivante. Elle 
y prend, avec une nouvelle direction, des propriétés nouvelles, qui 
n anéantissent pas les forces générales de la nature, mais qui les do- 
minent et les dirigent. Dans ce torrent qui sécoule toujours et ne 
s épuise jamais. elle acquiert, 2 mesure qu elle est assimilée, un sum- 
mum d'activité vitale qu’il ne lui est pas donné de dépasser, et au dela 
duquel elle se désassimile pour rentrer dans la circulation générale, 
et servir 4 d'autres existences qui la réclament. Parfois le mélange 
passager des espéces semble créer un type nouveau, dévié du type pri- 
mitif pour aller vivre ailleurs d’une vie propre. Mais ce ruisseau, dé- 
taché du grand courant qui lui a donné naissance, s épuise ou finit 
par y retourner. Et ainsi une somme de vie & peu prés constante se 
maintient sur la terre dans une sorte d’oscillation perpétuelle qui 
laisse 4 la liberté tout son jeu, comme a la Providence tout son em- 
pire. Les individus, que dis-je? des espéces, des genres entiers finis- 
sent par succomber (et leurs débris accumulés dans les couches 
lerrestres rétablissent dans l’ordre des idées des transitions qui n’exis- 
laient pas dans |'ordre des temps); mais de nouveaux genres appa- 
raissent aussi, comme pour varier a certains intervalles ce spectacle 
changeant de la création, ot tout demeure, et ot toul se renouvelle. 


VI 


Je reviens 4 M. Flourens, et, pour le coup, je ne le quitte plas. 
Peut-étre ce long circuit ne m’était-il pas inutile pour arriver au but que 
je me propose. Maintenant je puis poser cette question : M. Flourens, 
publiant un livre et Pintitulant : De la Vie et de I'Intelligence, tout 
dabord a-t-il justifié son titre? Comme j’avais l’intention (il faut bien 
que j'en convienne enfin) de répondre avec une respectueuse fran- 
chise : « Je ne le crois pas », on concoit que j'ai dd me tater moi-méme 
et commencer par rassurer ma conscience. Un pareil titre, ou je me 
trompe fort, annonce une solution. Sil ne la donnait pas, i! serait 


602 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


comme tant d’autres livres qui ne Uennent pas ce qu’ils promettent. 
Mais il a ceci de particulier, qu'il la promet, et qu’il la donne, et qu'il 
la donne incompléte: ce que j’ai peine 4 Jui pardonner. 

M. Flourens, qui a tant et si bien écrit sur l'histoire de la science de 
la vie, qui fait au Collége de France un cours si justement applaudi 
sur le développement des sciences naturelles au dix-neuviéme siécle, 
qui prononce !'éloge des naturalistes et des médecins en un style que 
Fontenelle, son auteur favori, ne désavouerait pas, M. Flourens, dis-je, 
sail beaucoup mieux que moi tout ce que j’ai essayé d’exposer. Il le 
dirait beaucoup mieux aussi. Mais tout & coup le naturaliste, |’anate- 
miste profond que je connaissais en lui, disparaissent. Je ne retrouve 
que le physiologiste, et le physiologiste expérimentateur; et dans la 
physiologie expérimentale il ne voit que ses expériences. 

« Depuis un siécle, nous dit-il, toutes nos physiologies ne sont que 
des répétitions de celle de Haller. 

«Il est temps de se faire de la vie des idées nouvelles, et de l’intelli- 
gence, ou du moins des limites qui séparent !’intelligence de la vie, 
des idées plus neltes. » 

Et plus loin: « Je livre cet ensemble de choses originales et neuves 
aux physiologistes et aux philosophes : ils y trouveront les uns et les 
autres ce qui leur manque : le physiologiste des vues et le philosophe 
des faits. » 

Voila qui est parler. On a reproché ce ton 4 M. Flourens. Pour ma 
part, je ne l’en blame pas. J’ai dit que son livre est essentiellement 
dogmatique. Or ce ton marque la confiance, et la confiance part de la 
conviction. Aussi, bien que je n’accepte pas cette fin de non-recevoir 
opposée & tout ce qui le précéde, je me résigne a prendre ce qu'il me 
donne et j'y cherche la preuve de ce qu'il avance. 

« Le grand secret de la vie est la permanence des forces et la mu- 
tation continuelle de la matiére. » De ces forces, Jes unes gouvernent 
la matiére qui concourt 4 I'exercice de la vie, les autres en maintien- 
nent les formes. — Voila en quelques mots tout ce qui, développé et 
soutenu par des expériences, compose toute la premiére section de 
louvrage, intitulée: De la Vie. Si M. Flourens s’en tenail la, je serais 
en droit de lui dire, dés a présent, que sa formule ne définit d’une 
maniére compiéte qu'un des phénoménes de la vie, Ja nutrition, et 
qu'en conséquence elle nembrasse qu'un des cétés de Ja question. 
Heureusement il y ajoutera, plus tard, dans la seconde partie, intitulée : 
De I'Intelligence, une nouvelle analyse des propriétés vitales. Au poiat 
de vue de la méthode d’exposition, j’eusse préféré voir réuni dans le 
chapitre de la vie tout ce qui concerne la vie. Mais, si ce n’est la qu'une 
question de chapitres, je passe volontiers condamnation. Acceptons 
donc son aphorisme, car il est incontestable, restreint toutefois au 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 603 


sens que je viens de lui donner. Est-il nouveau? Pour ce qui est de la. 
constance des formes, je m’en suis suffisamment expliqué, et je pense 
avoir établi que cette constance, dans les individus et dans l’espéce, 
est le grand résultat de l’anatomie comparée. Au reste, M. Flourens 
ne fait que commenter ce célébre passage de Cuvier: « La vie est un 
tourbillon continuel dont la direction, toute compliquée quelle est, 
demeure constante ainsi que l’espéce des molécules qui y sont en- 
(rainées, mais non les molécules individuelles elles-mémes; au con- 
traire, la matiére actuelle du corps vivant n’y sera bientét plus, et 
cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matiére 
future 4 marcher dans le méme sens qu elle. Ainsi la forme de ces corps 
leur est plus essentielle que leur matiére, puisque celle-ci change sans 
cesse, tandis que l'autre se conserve’. » Ce passage est d’une pro- 
fondeur admirable. Cuvier avait dit & peu prés la méme chose au com- 
mencement de son cours d’anatomie comparée; et tout l‘ouvrage est 
le développement de cette grande pensée ; c’était Ja, en effet, la meil- 
leure preuve et la seule. Mais M. Flourens veut des expériences, et il 
emprunte celles de Spallanzani sur la reproduction des pattes de la 
salamandre*. J’en demande pardon a M. Flourens; mais il me semble 
que ces expériences, quelque curieuses qu’elles soient, sont ici a 
cété de leur véritable place. Il s’agit, en effet, bien moins de ce qui 
se passe lorsqu’un membre a été coupé que de ce qui a lieu dans la 
profondeur d’un membre sain dont la forme reste, les éléments en 
changeant sans cesse. Prouvez Je renouvellement de la matiére; la 
persistance de la forme n’a pas besoin d’étre prouvée: elle se montre 
d’elle-méme. Sans doute voila une chose fort extraordinaire, de voir 
des os, des ligaments, des muscles, des nerfs, se reproduire avec une 
exacte proportion, un nombre et une figure précise. Mais le fait vrai- 
ment extraordinaire, c’est celui de la reproduction en elle-méme a 
quelque degré que ce soit; 4 ce titre, la réapparition d’une seule cel- 
lule d’épiderme, chez les animaux supérieurs, ne me parait pas moins 
digne des méditations du physiologiste. Et, sans aller si loin, la plus 
grande de toutes les merveilles en ce genre, n’est ce pas de voir l’ceuf 
fécondé reproduire sirement et constamment les caractéres de |’es- 
péce & laquelle il appartient? Je n’ai pas besoin d’autres expériences. 
Que prouvent donc celles de Spallanzani? Que I'étendue de la pnis- 
sance de reproduire les parties mutilées est en raison inverse de |'élé- 
vation de l’animal dans la série, en d’autres termes, du degré de cen- 
tralisation des appareils. Chez un chien, cette puissance est presque 
nulle; chez un polype, chaque morceau isolé reproduira un animal 


* Rapport historique sur les progrés des sciences naturelles. 
2 Qui repoussent complétement autant de fois qu’elles sont coupées. 





604 DES DERNIERS OUYRAGES DE M. FLOURENS. 


entier. Ceci ne doit point élre perdu de vue; or les expériences de 
M. Flourens tendraient, au contraire, 2 faire croire au lecteur irré- 
fiéchi que cette faculté réparatrice est un des caractéres essentiels de 
la vie, tandis qu'elle y décroit 4 mesure qu’on s éléve. Et que ne pour- 
rions-nous ajouter sur le phénoméne si curieux des aberrations de 
plasticité, ot l’on voit une partie, un organe, s’allonger, s’hypertrophier. 
se déformer sans cause appréciable! Autant de cas ot la matiére de 
la vie change incessamment, od la forme change aussi au lieu d'étre 
permanente, et ot la vie pourtant se maintient. 

Voyons donc comment sera prouvé le renouvellement incessant de 
la matiére, qui dés lors fait le fond de la question.— Par l'expérience 
de la garance et par celles qui ja complétent dans la Théorie expéri- 
mentale de la formation des os’. Et certes, voila des expériences déci- 
sives; Nous y voyens successivement, soit une coloration propre de l’os 
déterminée par un régime convenable, soit une lame de platine. soit 
un anneau, étre emportés de dehors en dedans, et, d’abord extérieurs 
4 l’os, lui devenir intérieurs. Donc l’os perd sans cesse par le dedans 
ce qu'il gagne par le dehors. Tout cela est net, certain, concluant. Et 
pourtant M. Flourens ne s'exagére-t-il pas la portée déja si grande de 
ces observations? Et d’abord, avant méme ces expériences, ne pos- 
sédions-nous pas déja des preuves irréfragables de ce qu‘elles vien- 
nent confirmer? Pour ne citer que les plus grosses, l'introduction et 
l’assimilation des aliments, l’échange des gaz dans les poumons, |’ex- 
pulsion, au moyen de la sécrétion urinaire, des produits ultimes de fa 
combustion des matiéres azotées, etc., n’étaient-ce pas autant de preu- 
ves de ce passage conlinuel des moléeules matérielles & travers l’orga- 
nisme? Les expériences de M. Flourens, en produisant ce fait sous 
une forme saillante, en le mettant, pour ainsi dire, sous nos yeux, ont 
prouvé de plus d'une maniére élégante et péremptoire que, dans les 
os, ce passage a lieu dans un sens déterminé, dans une direction con- 
stante. Je vais plus loin : elles rendent probable qu'il en est de méme 
dans tous les autres organes. Mais a-t-il le droit de conclure tout aus- 
silét que « towe la matiére, tout !’organe matériel, tort |’étre, parait 
et disparait, se fait et se défait, etc. ? » Est-ce ainsi que nous avons vu 
raisonner Haller? Et si quelque esprit difticile venait avancer que les 
glandes qui sécrétent les liquides chargés de préparer \’absorption. 
que le systéme nerveux qui préside au mouvement de la nutrition. 
pourraient bien n’étre pas soumis & ce mouvement qu’ils dirigent: 
sans doute Jes analogies plaideraient encore pour l’hypothése de 
M. Flourens; mais l‘hypothése contraire a-t-elle jusqu’ici, de par la 


‘ Acceptant sans restriction ces expériences, ne différant que sur l’interpré- 
tation, je ne puis que renvoyer, pour les détails, aux ouvrages de M. Flourens. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 605 


physiologie expérimentale et indépendamment des données de Vhis- 
loire naturelle, été démontrée absurde ? 

Je ne me dissimule pas tout ce qu’a d’odieux le réle que je remplis 
en ce moment. J’accumule des objections sans rien proposer 4 mon 
tour; et pourtant puis-je faire autre chose? En présence d’expériences 
remarquables par leur précision et de conclusions qui me semblent 
hasardées, puis-je ne pas exprimer & la fois une admiration et un 
doute? En raison méme de ce que ce réle a de pénible, je demande un 
peu d'indulgence. Savoir douter, n’est-ce pas une partie de la science? 


VII 


M. Flourens passe sans transition 4 |’étude du systéme nerveux. 
Suivons-le sur ce nouveau terrain. Il y va détailler, comme je |'ai dit, 
ses idées sur la vie; il va chercher le secret de I'intelligence; il va 
surtout chercher a les séparer l'une de l'autre. 

Les ressources dont dispose la science pour l'étude physiologique du 
plus important systéme de I'économie sont nombreuses et diverses, 
et attestent peut-étre par leur nombre méme |’insuflisance de chacune 
d’elles. C’est d’abord l’anatomie normale, dont la marche est si diffi- 
cile parmi des organes si mous et si délicats. D’ailleurs, nul organe 
ne garde moins, aprés la mort, la trace des modifications que lui 
imprimait la vie. C'est ensuite l’anatomie comparée; elle est féconde, 
il est vrai, en précieux enseignements, lorsqu’elle nous montre partout 
le développement de la fonction en rapport avec celui de l’organe et, par 
l’organe, nous permet de conclure 4 la fonction; mais elle joint & la 
difficulté souvent extréme d’établir les parties analogues (comme il ar- 
rive, par exemple, dans la classe des poissons) l'inconvénient que rien 
ne rachéte, de ne pouvoir conclure avec certitude de !'étre inférieur, 
oti Lout est séparé, al’étre supérieur, ot tout est solidaire. C’est encore, 
lorsqu’on sait la mamier, la pathologie humaine, qui, rapprochant la 
lésion fonctionnelle de J’altération organique, conclut de la fonction 
lésée 2 la fonction normale ; science d’ailleurs trop souvent contradic- 
toire par l’extréme complexité des lésions, mais qui, en deéfinitive, 
n’en donne qu'une certitude plus grande au petit nombre de faits avé- 
rés qu'elle posséde. C’est enfin V'expérimentation physiologique exé- 
cutée sur des animaux vivants, laquelle, suivant la remarque de 
M. Flourens, n’est aprés tout qu’une maladie, mais une maladie en 
quelque sorte raisonnée et réalisée dans des conditions déterminées 

d’avance. Aussi M. Flourens adopte-t-il ce seul moyen d’exploration, 

> 1’exclusion de tous les autres, et c’est ce qu’on ne saurait admettre. 

Aprés tout, les vivisections, malgré les commodités qu’elles donnent: 
Avan 1858. 26 





606 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURERS. 


% l'étude, ne sont pas exemptes d’inconvénients. Elles placent !’ani- 
mal dans des conditions tout artificielles,- substituent une action 
brusque et subite 4 l’action lente des maladies. De plus, les mutila- 
tions nécessaires pour arriver aux organes en expérience altérent pro- 
fondément la vie de I’animal, qui finit presque toujours par y succom- 
ber tét ou tard. Et, pour ne parler que des expériences dont je m’occupe 
en ce moment, sans doute 1 faut savoir gré 4 M. Flourens d’en avoir 
régularisé la méthode et le manuel opératoire. Mais om ne persuadera 
jamais qu’un animal chez lequel on a enlevé la voite du crane ou les 
lames vertébrales pour mettre 4 nu le cerveau ou la moelle épiniére, 
puisse étre assimilé & un animal placé dans des conditions physiolo- 
giques d’existence. 

Quoi qu’il en soit du vice "presque inévitable de la méthode em- 
ployée, la doctrine de M. Flourens se présente avec lincontestable 
mérite de la clarté et de l’unité. Il reconnait au systéme nerveux cing 
grandes propriétés : la sensibilité, la motricité, la coordination des 
mouvements de locomotion, le principe de la vie, l’intelligence’. 

Il a consacré a démontrer l’existence de ch acune deces propriétés 
et 4 la localiser dans un organe spécial un nombre considérable d’ex- 
périences dont il donne aujourd’hui le résumé. Ce n’est pas dans un 
recueil comme celui-ci que je puis les discuter une & une. D’ailleurs il 
serait insensé de contester 4M. Flourens une habileté consommée dans 
Y’art des vivisections. J’accepte donc, dans leur trés-grande généralité, 
les résultats brutes, si je puis parler ainsi de ces expériences telles — 
que je les trouve dans l’ouvrage oi elles furent publiées pour la pre- 
miére fois’. 

En voici le résumé le plus succinct, et, je crois, le plus fidéle que je 
puisse donner. 

4° La sensibilité réside dans les faisceaux postérieurs de la moelle 
épiniére, dans les racines postérieures des nerfs et dans toute la partie 
des nerfs qui provient de cette racine. 

2° La motricité, c’est-a-dire la propriété de provoquer directement 


‘ Je dois dés a présent rassurer mes lecteurs sur le spiritualisme de M. Flou- 
rens, qui pourrait paratftre compromis dans cette énumération. Comment l’ame 
raisonnable entre-t-elle en exercice au moyen d'un organe matériel? c'est {a 
une question qui touche de trop prés a la question philosophique et religieuse 
de l’union de l‘me et du corps pour que le physiologiste doive sen occuper. 
Ce qui est certain, c’est que, dans nos conditions actuelles d'existence, nous ne 
pouvons penser sans cerveau, et cela suffit pour que, dans le langage physiolo- 
gique, on puisse faire de I'intelligence une propriété du cerveau. C'est ainsi 
encore qu'il arrivera a M. Flourens de dire: l’Organe qui pense. Et pourtant il est 
bien loin d'étre un éléve de Gall. Il suffit d’étre prévenu. 

® Recherches jexpérimentales sur les propriétés et les fonctions du systéme 
nerveux. 








DES DERNJERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 607 


les contractions musculaires, réside dans les faisceaux antérieurs de la 
moelle, dans les racines antérieures des nerfs, et, jusqu’’ un certain 
point, dans toute la partie des nerfs qui provient de cette racine. 

Ces deux premiers grands faits reproduisent les résultats des beaux 
travaux de Ch. Bell et de Magendie. Ils peuvent étre considérés 
comme définitivement acquis a la science’. 

3° Le principe qui coordonne entre eux les mouvements de loco- 
motion dont le point de départ immédiat est, comme on vient de le 
voir, dans les cordons antérieurs de la-moelle; ce principe, dont 
M. Flourens a raison de dire que, jusqu’a lui, rien n’en avait donné 
l'idée, réside dans le cervelet. Ce point est aujourd'hui accepté par la 
majorité des physiologistes ; je l'accepte provisoirement comme dé- 
montré, et j’élimine par 1a méme les théories qui considérent le cerve- 
Jet comme présidant 4 |’amour physique (Gall) ou aux mouvements en 
avant (Magendie), etc. 

‘4° La moelle allongée ou bulbe qui établit une communication entre 
la moelle épiniére d’une part, le cerveau et le cervelet d’autre part, 
a une double fonction : 1° Elle est en partie destinée & servir de 
lien entre la production immédiate des mouvements et la volition 
ainsi que la coordination de ces mémes mouvements; 2° par une 
petite quantité de la substance grise située & sa partie postérieure, 
elle sert & la fois de principe moteur et régulateur des mouvements 
respiratoires. Par la elle exerce une influence directe sur la-respi- 
ration, et, par elle, sur Ja circulation, par conséquent sur toutes 
les grandes fonctions de la vie organique, par conséquent enfin 
sur la vie entiére. Ce point, qui a une ligne a peine d’étendue, vague- 
ment indiqué par Lorry et Legallois, a été déterminé, avec une préci- 
Sion jusque-la inconnue, par M. Flourens, qui l’a désigné sous le non 
de neud vital. 

5° L’intelligence, le principe qui préside aux perceptions et aux vo- 
litions, en un mota tous les phénomeénes psychiques proprement dits, 
réside dans Je cerveau *. 

Voici maintenant la premiére conclusion générale tirée de 1a par 
M. Flourens : toutes les propriétés du systéme nerveux sont isolées; 
‘T’organe qui posséde l'une d'elles ne posséde pas les autres, et récipro- 
quement. Mais en méme temps elles sont subordonnées entre elles. Le 


‘{ Je ne dirai rien ici des faits récemment publiés par M. Brown-Sequart. Ces 
faits, d'une haute importance, sont encore a l'étude et ne touchent qu indirec- © 
tement a la démonstration que je veux faire. 

2 J‘omets 4 dessein ce qui n’est qu’acccssoire dans Ja doctrine de M. Flourens, 
par exemple, ces singuliers mouvements de rotation déterminés par la section 
des tubercules quadrijumeaux, etc., qu'il a le premier bien étudiés, et qu’ on ne 
peut encore bien rattacher 4 aucune loi connue. 


608 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


cerveau préside & tout ce qui est intelligence ou dépend de I'intelli- 
gence; le nceud vital & tout ce qui est vie. 

Examinons ces propositions. Et d'abord, dags |’état actuel de nos 
connaissances, et méme depuis les expériences de M. Flourens, peut- 
on, comme il I'a fait, localiser d’une maniére absolue, exclusive, les 
propriétés du systéme nerveux? J’ai déja dit gue je reconnaissais la 
moelle comme siége du mouvement par ses cordons antérieurs, de la 
sensibilité par ses cordons postérieurs. Ce point est accordé, je n'y re- 
viendrai pas. Mais j’arrive au cerveau. Peut-oni dire avec M. Flourens que 
le cerveau soit « profondément et absolument insensible? » A l'état 
‘normal, cela n'est pas douteux. Tous ceux qui ont ouvert des cranes 
d'animaux vivants savent qu’on peut tailler, piquer, dilacérer le cer- 
veau sans que l’animal donne le moindre signe de sensibilité. Mais 
mettez dans le cerveau la moindre inflammation, la sensibilité y appa- 
raitra a un degré excessif; toute excitation, tout ébranlement, provo- 
quera des doulenrs atroces. Je m’étonne d’autant plusque M. Flourens 
n’ait pas fait cette distinction, que lui-méme, dans le volume dont je 
m’occupe aujourd hui, l’a trés-nettement établie pour les tissus fibreux : 
les ligaments, tendons, aponévroses, .etc., parfaitement insensibles a 
l'état sain, deviennent extrémement sensibles dans |'état d‘inflamma- 
tion. La méme chose est trés-probablement vraie pour le cerveau'. 

Je puis déja établir que le cerveau n'est pas « profondément et 
absolument insensible. » Est-il complétement étranger au mouve- 
ment? Pour M. Flourens, fa moelle épiniére qui, comme nous 
avons vu, contient le principe du mouvement, le contient encore 
tout entier; il est la, et nulle part ailleurs; le cerveau ne contient 
que l'intelligence et la volonté. La volonté est la cause occasionnelle 
qui fait entrer en exercice le principe du mouvement. — La con- 
séquence logique de tout ceci serait : Une lésion du cerveau devra 


‘ Ne pourrait-on pas admettre que cette sensibilité accidentelle du cerveau ne 
lui appartient pas en propre, mais qu’elle est le fait des ramifications excessive- 
ment déliées du nerf grand sympathique qui accompagnent dans le cervean les 
ramifications de l'artere carotide interne? Ces rameaux proviennent du ganglion 
cervical supérieur, et ont été bien décrits par M. Hirschfeld sous le nom ingé- 
nieux de nervi nervorum. Une section des filets carotidiens du grand sympathi- 
que, le cerveau étart préalablement enflammé, pourrait donc peut-étre éclairer 
ce point intéressant; et c'est ce qui n'a, que je sacte, encore été fait par per- 
sonne. 

Ma conclusion : Le cerveau n'est pas insensible, reste donc vraie jusqu'a 
‘nouvel ordre. — Alléguera-t-on des sympathies? Outre le vague de ce mot, qui 
sert en général a expliquer tout ce qui est inexplicable, nous ne connaissons 
guére de sympathies qu'entre un organe sensible et un autre organe sensible. — 
Quant a une sympathie dont le point de départ serait dans un rene insensible, 
je ne sais trop ce que cela pourrait signifier. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 609 


abolir la volonté, une lésion de la moelle abolir le mouvement. 
Or, en pathologie, la seconde de ces propositions est seule 
vraie. Une lésion des hémisphéres cérébraux ne porte en général av- 
cune alteinte 4 |’intelligence ni & la volonté; elle abolit ou dimiaue le 
mouvement dans le cété opposé du corps’. Pour expliquer la persis- 
tance de lintelligence et de la volonté, M. Flourens alléguera sans 
doute |’expérience que nous allons bientét examiner, et qui prétend 
établir l'unité de lintelligence par l'unité de l’organe. Mais reste 2 
expliquer la perte du mouvement. Une explication assez spécieuse 
consisterait & dire que, Ja continuilé étant interrompue entre le lieu ot 
s opére la volition et celui d’od part Je mouvement, Vinfluence del’une 
sur l'autre n’est plus possible. Mais cette explication, qui parattrait 
plausible dans les cas ot la lésion siége a la racine des hémis- 
phéres, dans un point rapproché du bulbe, ne l’est plus dans les cas 
trés-nombreux ot une paralysie compléte succéde & une Jésion trés- 
superficielle. Toujours est-il que le paralytique veut se mouvoir, et ne 
se meut pas. Or c’est l’organe du mouvement qui est sain et celui de 
la votite qui est malade, ce qui est directement contraire a la théorie. 
Donc le cerveau est aussi moteur. 

Donc encore, et pour me résumer sur ce premier point, le cerveau 
n'est ni absolument insensible ni absolument étranger au mouve- 
merit. On pourrait accumuler les preuves, mais celles-ci me semblent 
suflisantes. La méme argumentation me servirait 4 établir que le prin- 
cipe de la coordination des mouvements volontaires, lequel réside dans 
le cervelet, n’y exclut ni une certaine sensibilité ni une certaine mo- 
iricité. 


Vill 


M. Flourens me parait beaucoup plus heureux dans la détermina- 
tion du siége de l'intelligence. Le cerveau, le cerveau seul, en est l’or- 
gane. Si, comme on vient de le voir, l’intelligence n’y est pas seule, 
du moins elle y est tout entiére. Et ici, par une suite d’expériences 
admirablement nettes, i] démontre avec toute la rigueur désirable que 
impression lumineuse se fait:& !a rétine, la sensation aux tubercules 
quadrijameaux, la perception dans le cerveau. ll y a donc trois ma- 
miéres de rendre aveugle un animal, c’est de lui enlever 4 volonté 
l’impression, ou la sensation, ou la perception. Donc la perception, 
V’idée, n'est pas une sensation transformée, et voila par terre !’écha- 
faudage de Locke et de Condillac. Mais M. Flourens va plus loin; et 
il ajoute que l'unité de l’intelligence se prouve par l'unité de l'organe. 


‘ A cause de l‘entrecroisement des fibres cérébrales au sortir du crane. 








610 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


Enlevez successivement plusieurs tranches de cerveau, toutes les fa- 
cultés intellectuelles persistent; quand tout le cerveau est retranché, 
toutes les facultés disparaissent. En un mot, supprimez une de ces fa- 
cultés, toutes s’en vont; rendez-en uue, toutes reviennent avec elle. - 
Donc elles se tiennent toutes entre elles, donc l’organe est un, la fa- 
culté est une. Rien n’est plus séduisant, je l’avoue, que cette théorie; 
rieo en apparence ne sert mieux une doctrine philosophique qui nous 
est chére, l’unité du moi. Mais voyons les faits : 

Et d’abord, je ne puis in’empécher de regretter que toutes ces expé- 
riences aient été faites sur des poules et sur des pigeons. D’une part, 
ces animaux ne peuvent étre donnés pour des modéles d’intelligence ; 
de |'autre, ce sont des animaux relativement inférieurs et chez lesquels 
l’indépendance plus grande des fonctions ne permet pas de conclure 
aux supérieurs. . 

Et puis que de faits contraires4 la théorie ne pourrait-on pas alléguer 
ici! Premiérement, s'il en étail ainsi, la conséquence naturelle qu'on 
en devrait tirer serail que la plus grande partie du cerveau, pouvant étre 
enlevée sans inconvénient, est inutile — ce qui est inadmissible. Je fe- 
rai, si l’on veut, bon marché de cet argument tiré des causes finales. 
Mais il reste ceci : l'ensemble des faits tirés de l’anatomie comparée, 
malgré quelques exceptions apparentes , que je n’ignore pas, et que je 
ne me charge pas d’expliquer, démontrent cependant, pour la trés- 
grande généralité des cas, que le développement de |’intelligence est 
partout en rapport avec le développement du cerveau'; et, en effet, 
l’analogie devait faire prévoir, si on veut bien me pardonner cette 
image grossiére, que, 1& od il y aurait plus de substance cérébrale, il 
y aurait de la place pour plus de facultés. — Si de l& nous passons 2 
homme, combien d'individus chez Jesquels une lésion trés-restreinte 
de l’encéphale entraine la perte totale de l'intelligence! Que d’idiots 
dont le cerveau présente & peine quelque altération sensible, et qui, 
dans tous les cas, suivant la théorie, en auraient bien assez pour 
penser comme les autres! Et voici qui est plus grave : combien de ces 
cas bien avérés, et qu'il faut bien se résoudre & accepter, sauf & les 
expliquer easuile, o8 une lésion partielle du cerveau entraine une Ié- 
sion partielle de l'intelligence, comme la perte de la mémoire et, ce qui 
est plus curieux, d’une partie de la mémoire, comme celle des sub- 
stanlifs, celle des heux, etc*. Je ledemande, que devient ici l’unité de 


‘ Surtout avec le développement én surface, au moyen de la profondeur plus 
ou moins grande des circonvolations. 

* Il existe en ce momenta la Salpétriére une aliénée qui ne sait prononcer 
que les mots : monsieur, madame, qu'elle combine avec des séries de mots, 
tels que deux, trois, quatre, etc. Ainsi elle n'a, pour rendre sa pensée, que des 





DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 611 


Yorgane? Ah! il est dangereux d’établir une vérité philosophique sur 
de pareils témoignages; car, si l’on éléve au rang de preuves les argu- 
ments favorables tirés de I’étude des organes, la justice et la logique 
exigent qu'on fasse la méme faveur aux arguments contraires. Heu- 
reusement pour l'unité da moi, elle n’a pas besoin de cela; et, pour 
ma part, il ne me répugne pas d’admettre qu’un principe unique dans 
son essence, et multiple dans ses manifestations, comme est l’intelli- 
gence, puisse, quant a ces manifestations, se ressentir de la mul- 
uplicité de l’organe. Que M. Flourens me permette cette réflexion : 
cette unité de l'intelligence, qu’il reconnait mieux que personne, il 
nous la présente sous une forme trop facile a saisir, et, si j’ose le dire, 
trop matérielle. Il la fait imaginer plutét qu’ll ne la fait concevoir. L’u- 
nité suppose !’indivisibilité. Cherchez donc lindivisibilité dans un or- 
gane matériel | 

Je ne fais que signaler en passant, parce que je ne m’attache ici 
qu’a la doctrine physiologique et & ce qui appartient en propre 2 
M. Flourens, une erreur psychologique capitale. C’est cette confusion 
perpétuelle qu’i! fait, sur la foi de Malebranche, de l’intelligence et de 
la volonté. Entre le fait de juger et celui de se déterminer, ou, 
comme disent les psychologues, entre une opération de l’entende- 
ment et le nisus de la volonté, il y aun abime. De ce que j’agis par un 
motif agréé par mon intelligence, il ne s’ensuil pas que }’acte par le- 
quel j’approuve ce motif se confonde avec celui par lequel j’exécute. 
Cela est vrai dans les faits de )’ordre purement matériel. Cela est en- 
core plus vrai dans les faits de l’ordre moral. Hélas! voir le meilleur, 
est-ce le faire? Sil en était ainsi, le développement de lintelligence 
serait une vertu; pour étre un saint, 11 suffirait d’étre bachelier ! 
Comme je ne veux pas étre indiscret, je ne demanderai pas non plus 
a M. Flourens ce qu’il a fait des affections morales, des sentiments, 
qui ne sont pas des sensations, et qui ne sont pas, je pense, dans les 
cordons postérieurs de la moelle. Seraient-ils dans le cerveau ? 


IX 


Jarrive au neud vital, que je pourrais appeler aussi le noeud du 
systéme de M. Flourens; car c’estl& qu'il faut chercher enfin la solu- 
tion du grand probléme de la séparation de la vie et de I’intelligence. - 

On a vu que, dans tout mouvement voulu, il y avait trois choses : la 
volonté, qui en est la cause premiére éloignée, et qui réside dans le 
cerveau; limpulsion motrice immédiate, qui réside dans la moelle 


expressions qui n'ont évidemment aucun rapport avec elle. Cette femme cst 
probablement affectée d'une hémorrhagie des corps striés. 


612 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


(cordons antérieurs); enfin la coordination de ces mouvements en 
mouvements d'ensemble, principe dont le siége est au cervelet. Or il 
est un ordre de mouvements qui ne sont que passagérement soumis & 
la volonté, qui s’exécutent sans elle et quelquefois malgré elle. Je veux 
parler des mouvements de respiration‘. Ici donc les deux faits capi- 
taux sont |'impulsion motrice et la coordination ; ces deux propriétés 
résident dans la moelle allongée et dans un point trés-restreiot de 
cette mocile, qui n'a pas plus d'une ligne d’étendue. Retranchez, 
tranche par tranche, la moelle épiniére au-dessous de ce point, la res- 
piration, quoique profondément altérée, subsiste encore; retranchez 
tout l’encéphale au-dessus de ce point, la respiration continue ; elle ne 
cesse que quand vous touchez & ce point. Comme contre-épreure, 
laissez intact tout l’axe cérébro-spinal et blessez ce seul point, la 
mort survient immédiatement. Voila ce que M. Flourens, le premier, 
a vu complétement, clairement, et cela suffirait & sa gloire. — Ji 
ajoute : « Ce point est le centre de toutes les actions vitales ; c’est le 
neeud vital; » et il erée pour le systéme nerveux une propriété nouvelle, 
la vie. La vie devient une propriété de ce systeme au méme litre que 
la sensibilité, que la motricité; et cette propriété a son siége, son 
organe, dans le neeud vital. La vie est 1a, elle n’est nulle part ailleurs. 

Qu’on se rappelle ce que j’ai dit plus haut de l’esprit qui doit prési- 
der & la détermination d'une propriété vitale. Il s‘agit de trouver up 
fait primitif, un fait inexplicable par toute autre voie, un fait irréduc- 
tible en un autre. Voyons si nous trouverons ici ce caractére. Le prin- 
cipe de mouvement et de coordination que nous étudions mainte- 
nant est-il d’une autre nature ici que dans le reste du systéme 
nerveux? 

Et d’abord, déterminer un mouvement, que ce mouvement se passe 
dans des muscles de la locomotion générale ou dans des muscles res- 
pirateurs, sont-ce deux choses différentes? Au premier abord, il y a 
bien cette différence déja signalée, que la moelle ne détermine le mou- 
vement que sous |’influence d’un stimulus, ordinairement la volonte. 
et que le nceud vital détermine le mouvement en l’absence de ce sti- 
mulus. Mais cette différence est-elle aussi tranchée qu’on veut bien la 
faire? Ceci est délicat. La moelle n’est pas seulement un organe de 
transmission; elle est aussi par elle-méme un foyer de mouvement, 
dont I’activité propre est mise en évidence dans certaines circonstan- 
ces. Elle parait exaltée lorsque la moelle a été séparée de l’encéphale. 
Irritez alors la peau; les muscles, et souvent d'autres muscles que 
ceux qui correspondent a la partie irritée, se contractent. Il y a donc 


‘ Selon Ch. Bell, les muscles respirateurs sont animés par deux ordres de 
nerfs: les uns qui président aux mouvements v olontaires, les autres aux mouve- 
ments involontaires. 





DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 615 


1a évidemment un mouvement non voulu succédant & une sensation 
non percue. Ce phénoméne, bien étudié par Marshall-Hall, a été dési- 
gné sous le nom d'action réflexe, et la propriété de la moelle qui lui 
donne naissance sous le nom de pouvoir excito-moteur. Il réside dans 
Ja substance grise de la moelle épiniére. Mises & |’étude, les actions 
réflexes se sont trouvées jouer dans I'économie un réle jusqu’alors 
insoupconné, Les mouvements respiraloires rentrent aujourd’bui, de 
l'aveu unanime des physiologistes, dans la classe des actions réflexes. 
L’excitation nécessaire pour la produire consiste dans le contact de 
Vair avec les muqueuses des voies aériennes. C’est ainsi que l'on ex- 
plique la premiére inspiration du nouveau-né, qui, jusque-la dans le 
sein de sa mére, ne respirait pas; méme explication pour le sommeil, 
dans lequel la respiration se continue évidemment sans le concours 
de la volonté. Les phénoménes se succédent dans |’ordre suivant : 
irritation de la maqueuse, sensation non pergue, — impulsion mo- 
trice non voulue, — contraction musculaire. Or, toute contraction 
des muscles de la vie de relation étant essentiellement intermittente, 
celle-ci cesse biéntét aprés; survient alors l’expiration, phénoméne 
purement passil; puis tout recommence dans le méme ordre. Or 
tout cela peut avoir lieu aussi bien aprés que l’encéphale a été enlevé; 
mieux méme, en quelque sorte, puisque nous avons remarqué que le 
pouvoir excilo-moteur augmente par le fait’ de la séparation de Ja 
moelle et du cerveau. Ii snffit que les impressions, puissent étre trans- 
mises, et la persistance du nerf pneumogastrique’ swffit 4 cetle 
transmission. Mais enfin pourquoi la portion de moelle située au-des- 
sous du ncend vital ne peut-elle le suppléer? Peut-étre parce qu'elle 
ne recoit pas de nerfs sensitifs en rapport avec les muqueuses respira- 
toires. Quoi qu'il en soit, tout ce que je voulais établir, c'est que la 
propriété trés-remarquable dont jouit le nceud vital rentre dans Ja pro- 
priété plus générale que j'ai appelée pouvoir excito-moteur. Et ce qui 
augmente l’analogie, c’est que M. Flourens a constaté que cette pro- 
priété réside dans la substance grise. Reste enfin’ expliquer pourquoi 
ies mouvements de respiration ne sont pas brusques, saccadés, irré- 
guliers, comme ceux qui succédent d'ordinaire 4 une action réflexe, 
et j'ai dit gu’avec M. Flourens il faut reconnaitre a la moelle allongée 
ja faculté, non-seulement de produire, mais de coordonner ces mou- 


‘M. Flourens fait remarquer que la propriété du naad vital ne dépend pas 
de la présence des racines des nerfs pneumogastriques. Et la preuve, dit-il, 
c'est que la section de ces nerfs ne tue pas l'animal immédiatement. — Je con- 
viens que c'est une grande présomption. Mais, pour donner une conviction com- 
pléte, ne vaudrait-il pas mieux pratiquer simultanément la section du pneu- 
mogastrique et celle de la moelle? D'autres nerfs peuvent le suppléer, jusqu’a 
an certain point, lorsque l’axe cérébro-spinal est intact. 





614 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


vements. Mais, dans tout cela, je ne vois rien de particulier, rien de 
spécilique, pas de propriété nouvelle, par conséquent. 

En un mot, si une lésion de la moelle et du cerveau, qui se traduit par 
une paralysie des muscles de la locomotion, ne produit pas la mort, 
cest que les mouvements auxquels ces muscles concourent ne sont 
pas directement nécessaires ala vie. — Une lésion du neeud vital pro- 
duit la mort immédiate, parce qu’elle paralyse des muscles dont I'ac- 
tion est immédiatement nécessaire & la vie. Et ceci est important. 
Dire (ce qui est vrai) que la moelle allongée est le siége d'un principe 
d’action sans lequel une fonction capitale et liée intimement a toutes 
les autres deviendrait impossible, et dire que la moelle allongée con- 
tient le principe de la vie, sont deux assertions profondément distinc- 
tes. La premiére n’implique pas du tout la seconde. S’il en était ainsi, 
oD pourrait retourner la proposition, et dire que le principe de la vie 
réside dans le coeur. En effet, supprimez (ce qui est facile) l'abord du 
sang au neeud vital, et son action deviendra nulle, et la mort en résul- 
tera. On pourrait done en conclure avec une apparence de raison que 
la vie réside dans la circulation, puisque celle-ci est dispensable a 
un organe qui lui-méme est indispensable au maintien de la vie. Entre 
Hunter, qui mettait la vie dans le sang, et M. Flourens, qui la met 
dans le noeud vital, qui décidera? Les deux opinions seroot vraies, a 

condition de n’étre pas exclusives. On pourrait méme, & Ja rigueur, 
lirer un avantage pour la premiére de cette remarque de M. Flourens 
lui-méme, que la suppression totale de l’axe cérébro- spinal ne sup- 
prime pas immédiatement la circulation’. Mais, & vrai dire et quoi 
que l'on fasse, la vie, ou plutét les fonctions qui concourent & la vie, 
forment un cercle continu. Peu importe en quel point vous tnter- 
rompez ce cercle, si vous |’interrompez. 

Et M. Flourens ne se contente pas de mettre la vie dans la moelle 
allongée : il la refuse & tout autre organe. J’ai pensé d’abord que ce 
n’était qu’une forme de langage. Mais le doute n'est plus possible en 
présence de phrases comme celles-ci : « Je dis Vintelligence distincte 
de la vie, parce que l’intelligence réside dans un organe oi ne réside 
pas la vie, et réciproquement la vie dans un organe ot ne réside pas 
Vintelligence *. » Et plus loin : « L’intelligence se trouve donc od n’est 
pas la vie, la vie oii n’est pas |’intelligence; l’organe de l’un n’est pas 
Yorgane de l'autre, » etc. Quoi! le cerveau, séparé du bulbe, ne wi 
plus! Il vit si bien, qu’il ne fait plus que vivre, et probablement ne 
préside plus 4 la pensée. La moelle, les nerfs, les muscles, ne viveot 


‘ Rech. expérim. sur les propriétés et les fonctions du systéme nerveux, 
ch. xu. 
* Préface. 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURERS. 615 


plas! Mais excitez cette moelle, et elle déterminera des mouvements; 
ces muscles, et ils se contracteront... Plus on réfléchit, plus on expé- 
rimente sur la vie, moins on la trouve séparée de !a mort par ces 
limites précises que nos systémes se plaisent a établir. Et M. Floarens 
le voit bien, car il dit lui-méme : « Je distingue l’action d’une partie 
de sa plénitude d'action : ce n’est pas, en effet, absolument sa vie ou 
son action que chaque partie tire de la moelle allongée, puisque cha- 
que partie peut vivre un certain temps séparée de cette moelle, et 
méme agir encore quand on l'irrite; c’est seulement ce degré de vie 
ou d’action par lequel chaque partie remplit sa fonction’. » Il ya 1a 
une timidité de langage qui n’échappera & personne. Le fait subsiste : 
il n’y a pas d’organe qui ne puisse conserver un certain degré de vita- 
lité séparé du nceud vital; donc le nceud vital, qui est chez les ani- 
maux supérieurs le centre du mécanisme de la vie, n’est pas l’organe 
de la vie. Aussi, et comme pour la prévenir, M. Flourens se pose a 
lui-méme cette objection, que les animaux les moins élevés dans la 
série vivent bien, non-seulement sans neeud vital, mais méme sans 
systéme nerveux, et il répond : C'est parce que, chez ces animaux, 
toutes les propriétés vitales sont confondues. Mais Ja précisément est 
toute la question. — Le polype d’eau douce vit sans neeud vital. — La 
sangsue a un nombre de neeuds vitaux égal & celui des anneaux dont 
elle se compose *; — homme enfin n’a qu’un neeud vital. — Voila, sous 
trois formes bien saillantes, trois des degrés auxquels se manifeste la 
vie. Etant donnés ces trois animaux, peut-on dire de l’un plus que des 
deux autres, et d’une maniére absolue, qu’il vit? Tous vivent, mais le 
premier est infiniment plus parfait que le second, et le second que le 
troisitme. M. Flourens a donc pris pour un caractére essentiel de la 
vie ce qui n’en est qu’un caractére accessoire, un caraclére de perfec- 
tlonnement : la centralisation des fonctions. 


Je me résume, et je conclus : 

M. Flourens s’est posé un double probléme : 1° déterminer les pro- 
priétés du systéme nerveux et localiser chacune de ces propriétés 
dans un organe spécial; 2° séparer par la méme Jintelligence de 
Ja vie. 

Avec Ch. Bell, et en le complétant, il a nettement séparé la sensibi- 


* Rech. expérim., etc., p. 195. 
* C’est ce que M. Moquin-Tandon a appelé les zoonites. 





616 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 


lité de la motricité', l'une résidant dans les cordons postérieurs, !’au- 
tre dans les cordons antérieurs de la moelle épiniére. 

li a aussi et trés-nettement distingué : 

La motricité, cause immediate Ges contractions musculaires, d'avec 
la volonté, cause simplement provocatrice, laquelle réside dans le 
cerveau; 

La production des mourements d’avec la coordination de ces mou- 
vements, dont le principe réside dans le cervelet ; 

La sensation, phénoméne seulement vital, de la perception, phéno- 
méne psychique. 

Poussaut plus loin Nanalyse expérimentale, il a cru pouvoir, dans 
leurs organes, séparer l’intelligence de la sensibilité et de la motricité. 
Je pense avoir montré que la distinction n'est fondée qu’en partie, et’ 
que le cerveau n'est élranger & aucune de ces trois grandes fonctions. 

Enfin il a voulu établir une limite définitive entre la vie et l’intelli- 
gence, et cela encore par les organes. J'ai essayé de montrer que sur 
ce point, malgré l’excessive finesse de ses apercus, il a complétement 
échoué, ou gu’il n’y est arrivé qu’en restreignant, sans profil pour la 
science, cette idée de la vie Qu’il avait regue si grande et si générale 
des mains de Bichat et de Cuvier. 

Est-ce & dire que, sur ce point méme, il n’ait pas rendu d’éminents 
services 4 la science? A Dieu ne plaise! Il a nettement établi I’étroite 
intimité des différentes parties du systéme nerveux, le mécanisme 
prodigieux qui donne 4 l'une de ces parties une importance sans égale, 
ja subordination mutuelle du systéme nerveux, de la respiration et de 
la circulation. Tout cela est admirable, et ce mot n'est de ma part ni 
une concession ni une politesse, mais l’expression dune conviction 
sincére. 

Bien plus : dans toutes les grandes questions philosophiques soule- 
vées par sa doctrine, je |’ai trouvé d’une sagesse et d'une loyauté rares; 
et ici je ne saurais trop le jouer, car ceci touche moins encore aux 
idées du savant qu’au caractére de |’homme. Peu de savants, sans 
doute, dans cette sireté de soi-méme que donne une découverte qu'on 
croit certaine, auraient été capables d’écrire cette phrase : « Voila la 
preuve physiologique de l’unité de l’intelligence, la preuve philosophi- 
que est bien plus forte, sans doute; mais il faut parler & chacun son 
langage; el aux mauvaises philosophies qui prétendent appui sur la phy- 
siologie, il faut montrer que cet appui n’est pas, et que la physiologie 
ne dément pas le sens intime. » 

Une telle phrase vaut mieux qu'une découverte : elle montre un es- 
prit digne d’en faire. 


‘ Cette dénomination méme appartient a M. Flourens. 


wy 








DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. 617 


Sur une question plus délicate peut-étre, celle qui concerne lta part 
‘Tintelligence qu’il faut accorder aux animaux, sur ce grand desidera- 
tum de la philosophie de Descartes, méme élévation d’idées, méme 
sagesse d’appréciation'. M. Flourens.alors a su parler de l'homme en 
naturaliste et des bétes en philosophe. Rien de plus beau que ce paral- 
léle. L’homme n’a pas besoin, pour étre grand, de rapetisser les ani- 
maux. Entre le régne animal et le régne humain, la raison et la ré-. 
flexion mettent une distance infranchissable. « Les animaux seatent, 
connaissent, pensent; mais l’homme est le seul de tous les étres créés 
4 qui le pouvoir ait été donné de sentir qu'il sent, de connaitre qu'il 
connait, et de penser qu'il pense*. » Et c:est pourquoi, en fait d'in- 
slinct, et méme, & certains points de vue, en fait d'intelligence, il a 
élé moins donné a |'homme, parce qu’ll pouvait plus acquérir. Le plus 
grand spectacle qui puisse réjouirla Divinité, disait la sagesse antique, 
c'est celui de l’homme de bien aux prises avec l'infortune. Je le crois; 
car le libre développement des forces morales a une grandeur dont 
rien n’approche. Mais, dans un autre ordre d’idées, est-il une vue plus 
grande et plus consolante que celle de l'homme arrivant en ce monde, 
faible, désarmé, au moral comme av’ physique, pourvu d’‘instincts 
relativement trés-bornés, mais, en revanche, indéfiniment perfectible, 
comme individu et comme espéce, obligé de lutter sans cesse avec 
la débilité de ses organes, la misére de ses sens, Jes défaillances de 
ses facultés, suppléant dés lors & la faiblesse native de son esprit 
par la conception de l'idéal et énergie de sa volonté, et conquérant 
pied & pied, dans un labeur qui n’a d’autre terme que le tombeau, cet 
immortel empire des idées, qui est le sien?... C’est le spectacle que 
M. Flourens excelle & nous montrer, et cela, simplement, fortement, 
dans le langage précis de la science, avec la seule éloquence des faits. 

Je veux finir par un dernier éloge, le meilleur 4 mes yeux. M. Flou- 
reins a, sinon créé, du moins renouvelé parmi nous une grande mé- 
thode : je veux dire l’usage en philosophie, non-seulement de l’ob- 
servation, mais de l'expérience. Tous les .grands philosophes du 
dix-septiéme siécle, 8 commencer par Descartes, ont été des physiolo- 
gistes. Le dix-huiti¢me, en portant partout l’analyse (ce dont je ne 
veux pas le blamer ici), a trop séparé ce qui devait étre unt en nous ha- 
bituant & considérer isolément ces deux faces de la nature humaine : 
l’dme et le corps. Le siécle qui a porté Kant et Bichat ne nous a 
point encore montré unies dans le méme homme I'intuition philoso- 
phique et la sagacité profonde de l’expérimentateur. Je ne sais ce que 


‘ Voir en outre l'ouvrage de M. Flourens intitnlé: De [Instinct et de UIntelli- 
gence des animauz. 
* Ouv. cit. 


- 648 DES DERNIERS OUVRAGES DE M. FLOURENS. °‘ 


l'avenir nous réserve, ni si ce profond mystére de notre nature nous 
laissera jamais entrevoir le lien secret qui unil l'intelligence 4 la vie, 
sans pourtant les confondre. Mais ce que je sais, ce que l’exemple de 
M. Flourens vient de me prouver, c’est que, s'il vient jamais un homme 
d’un génie assez ferme et d'un coup d’cell assez pénétrant pour attein- 
dre, en partie du moins, la solution toujours désirée et toujours dif- 
férée de ce grand probléme, pour nous faire concevoir enfin ce que 
peut étre une intelligence servie par des organes', cet homme, on 
peut l’affirmer d’avance, ne sera qu’un physiologiste et un philosophe. 
Puisse M. Flourens étre cet homme! 


Maurice Raynavp. 


‘ Expression de M. de Bonald. 


DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858 


On l’a dit avec une éloquente justesse : il n’y a de grand chez 
homme que son effort vers quelque chose de plus grand que lui. 
L’art, cette parare des sociétés polies, n’est ou du moins ne devrait 
étre que l’expression méme de cet effort, de cet élan vers un idéal qui 
répond tout & la fois @ notre nature et la dépasse. Prenons pour point 
de départ cette moyenne de sentiments, de pensées, d’habitudes, 
d'intéréts, qui forme, pour ainsi dire, le fond de la vie humaine. Si 
une ceuvre d'art, nous trouvant dans ce milieu, tend & nous élever au- 
dessus; si nous sentons qu’elle nous gégage un moment de nos atta- 
ches terrestres pour nous transporter vers des régions plus hautes, 
livrons-nous sans crainte et soyons sirs qu’elle nous vient d’une 
inspiration excellente, alors méme que ]’exécution aurait faibli entre 
les mains de l’artisle. L’ceuvre, au contraire, qui nous rabaisse au- 
dessous de cette température intellectuelle et morale, qui annule en 
nous toutes les aspirations supérieures et divines, pour surexciter ou 
flatter tout ce que notre étre contient de sensuel et de bas, celle-la, 
quelles que soient d’ailleurs les graces de la forme et la perfection des 
détails, nous arrive d’une source impure et appartient & un ordre 
d’idées inférieures et corruptrices, Hélas! ces vérités élémentaires, 
appliquées 4 la littérature actuelle, en seraient la condamnation la plus 
éclatante. Qu’on se rassure pourtant : nous ne prétendons pas ouvrir 
ici une école de pessimisme et de dénigrement systématiques. On a 
vu surgir, dans ces derniers temps, des paladins si intrépides, de si 
bouillants redresseurs de torts, que nous n‘avons plus 4 nous occuper 
de la sdreté des routes littéraires. Grace & cette gendarmerie d’élite, 
elles ne tarderont pas sans doute 4 étre purgées de tous les vaga- 
bonds, de tous les trnands, de tous les bohémes qui détroussaient la 
morale, dévalisaient le bon sens et assassinaient l’orthographe. Lais- 
sons ces chevaliers armés de toutes piéces continuer leur croisade, 
musique de Verdi en téte, et tachons de rester dans le vrai. Le pessi- 
misme est essentiellement stérile; le dénigrement ne persuade et ne 
converlit personne. Les imaginations auxquelles on s’adresse, ayant 
nécessairement un enjeu dans le mal qu’on leur signale, si on leur 


620 DE L'ESPRIT LITTERAIRE EN 1858. 


représente ce mal comme sans reméde, comme n’étant mélé d’au- 
cun bien, elles se révoltent contre ce désespérant anathéme, et la 
rigueur méme de l’arrét en compromet l’autorité. 

Mais notre droit, notre devoir, en dehors de tout parti pris et 
de tout systéme, est de rechercher de quel cété penche aujourd’hut la 
littérature ; et ceci n’est, dans Jes traditions de la critique, ni une inno- 
vation, ni un paradoxe; car toute littérature, par cela méme qu’elle 
reléve & la fois des grandeurs et des faiblesses de l’esprit humain, a, 
jusque dans ses phases les plus brillantes, un célé qui, en s'aggra- 
vant, peut devenir dangereux ou funeste. En d’autres termes, ila 
existé toujours, ou presque toujours, deux littératures marchant cote 
4 céte, la bonne et la mauvaise; et il suffirait, pour s’eu convaincre, 
de jeter un regard en arriére, non-seulement vers les époques de ta- 
tonnements ou de décadence, mais vers celles qui demeurent pour les 
générations suivantes un sujet d’admiration, de regret et d'étude. 
Toutefois, et c’est la une distinction importante, la prépondérance 
du bien ou du mal dans les lettres varie suivant gue les temps sont 
favorables ou contraires au libre développement de la pensée dans le 
sens de sa vrale mission et de sa céleste origine, au généreux essor 
des 4mes vers un but digne d’elles. Une littérature est dans une pe- 
riode de vigueur ou d’affaissement, de prospérité ou de misére, selon 
que le mouvement, la vie, le succés, l’entrain, Ja popularité, I’in- 
fluence, la faculté d’attirer & soi les talents jeunes, ardents, avides de 
renommée et de bruit, appartiennent aux idées saines ou corrup- 
trices, aux célébrités pures ou tarées, aux ceuvres honnétes ou per- 
verses, aux bons ou aux mauvais exemples. 

Ceci posé, et en admettant avec nous que l’art moderne penche 
d’un cété od il trouverait bientét, s’il s’y abandonnait, sa dégradation 
et sa perte, en admettant que ces alarmants symptémes menacent 
notre pays dans une de ses plus précieuses couronnes, dans sa glotre 
la plus belle aprés la gloire des armes, 4 qui faudrait-il s‘en prendre? 
Ceci est assez délicat & indiquer, car la littérature évidemment n'est 
pas la seule coupable : nous devrions faire la part des vicissitudes poli- 
liques que nous n’avons point a juger ici, de la société qui a trop 
souvent, dans ses rapports avec les lettres, négligé tout ensemble ses 
intéréis et ses devoirs, et de la critique qui, au lieu de diriger ou d’a- 
vertir, s'est trop complaisamment amusée 3 faire l’école buissonniére. 
On le voit, le champ est vaste, le sujet compliqué, et c’est parmi des 
éléments bien divers que nous aurions 4 dégager la moralité des spec- 
tacles qui nous aMigent, l'étude du moderne esprit littéraire en pré- 
sence des événements, de la société, de la critique et de lui-méme. 

Les excés de }'esprit littéraire ne datent pas d'hier: des juges éclai- 
rés en signalaient les abus avant les catastrophes que Von a pu lui 





DE L’ESPRIT LITTERAINE EN 4858. 621 


attribuer en partie, et qui ont préparé sa déchéance. Dés l’année 1847, 
en un moment de sécurité trompeuse qui cachait déja bien des périls 
et des abimes, un homme, que |’on n’accusera pas de rigorisme ou 
méme d’indifférence envers les accroissements et les libertés de la 
pensée’, signalait, avec des ménagements ingénieux et des appréhen- 
sions prophétiques, les écarts, les dangers.et les travers de cet esprit 
littéraire, c’est-a-dire de la littérature cessant d’étre instrument d'une 
idée féconde, s’isolant des causes qu'elle doit défendre, de la tache qui 
lui est imposée dans la distribution des forces et des influences so- 
ciales, pour devenir un art indépendant de tout ce qu'il aurait & expri- 
mer, 4 combattre ou a servir, une puissance particuliére, sui generis, 
ne cherchant plus qu’en elle seule sa vie, son but et sa gloire. Or, 
si l'on convient, avec un de nos écrivains les plus éminents, que, 
parmi les ceuvres de l’esprit, les meilleures sont celles d’ou la prémé- 
ditation litiéraire est complétement absente, et qui n’existeraient pas 
Si une passion ardente, une conviction vigoureuse, un inlérél puissant, 
ne les avaient fait tout a coup jaillir d'un cerveau inspiré, on sera forcé 
d’avouer gue l’excés dont nous parlons doit amener des résultats dia- 
métralement contraires, et imprimer & tous ses produits uo caractére 
artificiel et débile. Arrivé ou plutét descendu a ce point, l’esprit litté- 
raire s offre & nous avec deux tendances qui, par le fait, n’en sont 
qu'une : exagération et isolement. Remarquez, en effet, que tout pou- 
voir qui se croit assez fort pour vivre désormais de sa vie propre et se 
passer d’auxiliaires et d’appuis croit s’agrandir et se fortifier encore 
par cette orgueilleuse ruplure avec tout ce qui le soutenait et le com- 
plétait autrefois. Illusion également.fatale 4 tous les pouvoirs! I’his- 
toire est la pour nous l'apprehdre. En politique comme dans les let- 
tres, dans l’ordre intellectuel comme dans les lois de la nature 
extérieure, les éléments de la vie s'appellent entre eux par une 
double faculté d’assimilation et d’expansion; si bien que toute puis- 
sance vivace et féconde attire 4 soi d’autres germes de vitalité et de 
force, et leur communique 4 son tour sa fécondité et sa vie. C’est pour 
avoir méconnu cette vérilé que les pouvoirs qui, par un sentiment 
exagéré de leur grandeur, n'ont plus voulu exister que par eux-mémes 
et ont repoussé leurs alliés et leurs soutiens, ont été, aprés un mo- | 
ment de splendeur factice et passagére, condamnés a une rapide dé- 
cadence, et ont méme fini par perdre leur raison d’étre. Citons, comme 
exemple, notre ancienne monarchie, et revenons bien vite 4 la littéra- 
ture. L’esprit littéraire, cette royauté absolue et sans contre-poids, 
aprés avoir brisé, comme I’autre, tout ce qui en faisail une partie in- 
tégrante de la nation, de la société et des institutions frangaises, a da, 


4 M.de Rémusat, Passé et Présent, 1847. 


622 DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 41858. 


comme l'autre, jeter une lueur éblouissante, artificielle et fugitive, 
et trouver enfin sa ruine dans son isolement et son excés. 

Et cependant, méme en se reportant a cette époque od l’auteur de 
Passé et Présent commencait & signaler d'inquiétants symptémes, qui 
ne serait frappé d’une différence entre les excés d'alors et ceux d’au- 
jourd’hui? Dans ce temps-la, l’esprit littéraire, s'il sortait de ses voies 
véritables pour se complaire dans son omnipotence et ses caprices, 
lendait du moins ou paraissait tendre & de grandes choses. Cette exa- 
gération de son réle et de sa destinée en ce monde se manifestait par 
en haut, au-dessus des sphéres ow doit raisonnablement s’exercer son 
action sur les intelligences. Il teignait de ses couleurs éclatantes la 
politique, l’histoire, la poésie, la propagande révolutionnaire, et toutes 
ces chiméres sociales qui, & l'approche des révolutions, en forment 
l’avant-garde et les préludes. Il aspirait & intervenir, d'une fagon dic- 
tatoriale, dans le gouvernement des sociétes futures, & créer un type 
d’individualisme superbe, investi de la double royauté de l'or et da 
génie, dont il serait le premier ministre, et qui serait appelé & dominer, 
sous son inspiration immédiate, les Républiques et les Empires. A 
supposer qu'on pit prendre un moment au sérieux ces grandes fictions 
romanesques dont la bourgeoisie d’alors eut le tort d'accepter béné- 
volement le clinquant et les prestiges, elles traduisaient, en récits 
plus extravagants que des songes, les ambitions de la littérature visant 
a la toute-puissance. Encore une fois, il y avait la présomption, or- 
gueil, démence, ridicules et dangers de toutes sortes ; il n’y avait pas 
abaissement : c’était insensé, ce n’était pas vil. Et puis l'expérience 
manquait; si l’on pouvait déja,.sans trop d’invraisemblance, douter 
que les facultés poétiques dussent nécessairement impliquer l’aptitude 
aux affaires et au gouvernement, jl n’y avait pas encore de raison 
concluante pour supposer qu’un grand écrivain ou un grand poéte y 
fat moins propre qu'un avocat ou un banquier. L’erreur méme qui 
confondait ainsi des vocations si diverses ou plutét si contraires était 
de celles qui exaltent les esprits, qui les égarent peut-étre, mais qui 
ne les dégradent pas. Les institutions libérales de cette époque, les 
libertés toujours croissantes des imaginations enivrées de leurs propres 
philtres, certaines complaisances parties de haut lieu et justifiées par 
Vinexpérience et par les séductions du talent, tout contribuait a cette 
surexcitation démesurée de l’esprit littéraire. Si des hommes sages 
sen alarmaient dés lors et en ont adressé le reproche aux entraine- 
ments et aux faiblesses du moment, Ja situation actuelle donne lieu a 
des remarques d'un tout autre genre. Loin de nous la pensée d’aborder 
ici la politique et de la faire intervenir dans nos humiliations litté- 
raires! La littérature, aprés tout, n’est que le luxe des sociélés, et, si 
ja force des choses améne le sacrilice de ce luxe a des intéréts urgents 





DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 41858. 623 


et des périls visibles, on ne peut ni s’en étonner ni s’en plaindre. 
Mais enfin, 4 part toute idée d’opposition et de satire, il faut bien re- 
connaitre que les lettres ne sauraient avoir d’existence indépendante 
de ces formes de la vie publique qui peuvent les élever ou les abattre, 
les fortifier ou les affaiblir, piquer leur émulation ou provoquer leur 
lassitude. Elles se recrutent, s’animent, s'excitent par le voisinage et 
le contact d’institutions, de libertés, de luttes, qui ne se confondent 
pas avec elles, qui parfois méme heurtent leurs délicatesses et absor- 
bent 4 leurs dépens |'attention générale, mais qui les entrainent dans 
leur mouvement et les échauffent de leur feu. Les germes féconds que 
ces libertés déposent dans les 4mes et disséminent dans l’air, I'élan 
qu’elles impriment aux jeunes tétes, le gout de polémique et d’aven- 
ture qu elles propagent et dirigent, peuvent rejaillir sur la littérature; 
car tous les enthousiasmes s’enchainent comme tous les désenchau- 
tements, et nous n’en voudrions pour preuve que ces magnifiques 
batailles littéraires de Ja Restauration, contemporaines et rivales des 
luttes passionnées de la tribune et de la presse. Chaque époque a, en 
littérature, une expression particuliére, des genres différents amenés 
par des talents supérieurs 4 un plus haut degré de perfection, & mesure 
que le courant des idées, l'ardeur des illusions ou des croyances, le 
jeu des intéréts publics, la curiosité, le godt, la passion, la mode, se 
portent de préférence vers tel ou tel point. S'il est vrai, par exemple, 
gue I'éloquence de la chaire a figuré au premier rang des gloires litté- 
raires du dix-septiémie siécle, que la propagande philosophique a un 
moment dominé en souveraine tout l’art du dix-huitiéme, on peut dire 
que la tribune et la presse, sans étre précisément la littérature du dix- 
neuvieme, en étaient la manifestation, la démonstration la plus vivante 
et la plus populaire. Elles agitaient du moins, elles passionnaient les 
esprits; et ce mouvement, cette passion venant 4 rencontrer, dans des 
intelligences animées de la ferveur commune, une faculté plus spéciale 
d’art, de poésie, d’invention ou de raffinement littéraires, se tradui- 
saient en beaux ouvrages. Les glorieux efforts du romantisme de 1828, 
les enthousiasmes et les coléres que soulevaient ses tentatives, le ca- 
ractére militant qu’offrit chacun de ses succés, le contre-coup qui s’en 
faisait sentir dans la société polie et y maintenait le godt des plaisirs 
de l’esprit, tout cela ne fut qu’une des faces de la vie publique d’a- 
lors, ayant vue, non plus sur Ia Chambre des députés, les bureaux 
des grands journaux et les champs de bataille électorale, mais sur 
le théatre francais, les cours de la Sorbonne, les préfaces des li- 
vres nouveaux, le salon des chefs de la pléiade et les cabinets de 
lecture. 

Ces sources s’étant tout & coup taries & la suite d'un de ces orages 
qui desséchent les riviéres aprés en avoir fait des torrents, ces condi- 


624 DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 4838. 


tions de renouvellement et d’excitation féconde ayant subitement 
manqué a l’esprit littéraire, que lui restait-il? Le vide: il s’est sou- 
venu du vers de Corneille, et, n’ayant plus ot se prendre, il s'est ra- 
mené en soi: mais, hélas! en présence de quelle situation nouvelle? 
Autour de lui tout était changé. II ne s’agissait plus de s‘amplifier, de 
s’exalter, de réver la conquéte du monde, de créer ces types domi- 
naleurs et superbes, symboles de ses ambitions et de ses songes. La 
phase des mortifications commencait. L’expérience, une douloureuse 
expérience, était la pour démontrer ou nous avaient conduits ces as- 
pirations chimériques, et en pareil cas, on le sait, les espérances 
dégues et les illusions brisées rejettent les violents et les faibles, 
c’est-i-dire les majorités, vers l’extrémité contraire. Condamné par 
I’événement a subir cette réaction du bon sens et des idées positives, 
humuilié, aigri, irrité plutét que converti par l’adversité, que pouvait 
faire esprit littéraire et qu’‘a-t-il fait? Il a suivi la marche logique des 
pouvoirs qui, en s’exagérant, s’affaiblissent, et qui, ayant perdu leur 
légitime emploi, croient y suppléer par le stérile élalage de leurs 
abus et de leurs caprices. S’imaginant, par leffet de l’habitude, que 
tout lui était permis et que tout lui était dd, mais ne pouvant plus 
appliquer 4 de hautes ambitions ce sentiment excessif de ses privi- 
léges et de ses droits, il a passé d’unextréme 2 l'autre, et s'est exagéré 
par en bas au lieu de s’exagérer par en haut. L’empire du monde lui 
faisait défaut; il a remplacé la chimére par le calcul et visé au bien- 
étre, aux gros bénrfices, a la richesse promptement acquise. Ce n'est 
plus un jeune ambitieux aspirant & la domination universelle : c'est 
un habile teneur de livres, un égoiste madré, blasé, songeant avant 
tout 4 faire valoir les articles de son petit commerce, et supputant 
part soi ce que pent lui rapporter chacune de ses ceuvres, surtout s'il 
sait y méler, & des doses convenables, l’annonce, laffiche et la ré- 
clame. Ce n’est plus un prétendant, c’est un industriel. Par une br 
zrre alliance qui tient & des vanités contradictoires, il est & Ia fois si 
infatué de sa valeur, si insoucieux de sa mission et si désabusé de ses 
réves, que, s'il trouve une occasion favorable, il s‘en empare, abdique 
et s'absorbe dans l'industrie et l’agiotage, jadis ses antagonistes, au- 
jourd’hui ses proches parents. 

Ici une objection se présente : si l’esprit littéraire, n’étant plus 
vivifié par les libertés politiques, est sujet 2 de telles miséres, com- 
ment donc se fait-il que, sous des gouvernements non moins absolus. 
sous certains rapports, que tous ceux de notre époque, Ia littérature 
ait atleint son apogée et produit ses plus magnifiques chefs-d’ceuvre? 
Le siécle de Louis XIV s’offre aussitdt & la pensée. fl y a la, ce avus 
semble, une distinction capitale. Lorsqu’une société, une oivilisation, 
passant d’une orageuse adolescence 4 une vaillante jeunesse, est-en 


DE L'ESPRIT LITTERAINE EN 41853. 625 


progrés et en tatelle, lorsqu’un pouvoir nouveau, idéal, non classé 
encore, sy produit peu & peu el y marque sa place au milieu des 
puissances établies, peu lui importe que cette place lui soit disputée, 
que les institutions publiques le génent et l’entravent : que dis-je? en 
ayant l’air de l’entraver, ces institutions, cet état social, favoriscront 
son essor et ses conquétes. I] aura pour auxiliaires et pour complices 
ceux-la méme que leur position et leur intérét apparent devraient 
mettre en garde contre ses entreprises. ll sera secondé par ce pen- 
chant naturel au ceur humain, que J'immobilité fatigue, qui, dégouté 
de ce qu'il a, ennuyé de tout ce qui le régle et le limite, aspire & l’in- 
connu comme & son domaine véritable. Tout lui sera bon alors, & ce 
pouvoir indéfini et invisible, pour signuler sa venue et préparer son 
régne; les saintes libertés de la chaire chrétienne, les épanchements 
épistolaires, l’apologue, la satire, les mémoires du courtisan, les por- 
traits du moraliste, la tragédie, la comédie, le poéme, tout, jusqu’aux 
ingénicuses flatteries prodiguées au souverain et sous lesquelles on 
reconnaitrait aisément une sourde guerre contre ce qui personnitie et 
protége l’antique société; tout, jusqu’d la protection absolue de ce 
monarque, heureux de celte nouvelle auréole qui vient ajouter a |’é- 
clat de sa couronne, enchanté peut-étre de faire fustiger par ces petits 
gu’il croit tenir dans le creux de sa main des grands qui }ui portent 
ou qui lui ont porté ombrage. Mais, dans une société nivelée, égalisée, 
aplatie, dans un monde que dix révolutions ont ravagé, bouleversé et 
repétri a leur image, qui s'est un moment enivré de |’esprit littéraire, 
qui en a subi les prestiges, accepté les abus, constaté les périls, par- 
tagé les désastres, cet esprit, dépouillé en méme temps de ce qui 
l’excitait sous les monarchies absolues et de ce qui Je ranimait dans 
les Etats libres, devient un effet sans cause. Se débattant contre les 
rancunes qu'il mérite, contre les métiances qu’il provoque, contre le 
dégodt gu’il souléve, contre la curtosité méprisante qui répond aux 
derniéres parades de sa vanité, exaspéré du sentiment de ses fautes, 
de son déclin, de son impuissance, du vide et du froid qui l’environ- 
nent, il se donne misérablement en spectacle a autrui et & lui-méme. 
C’est un vieil enfant, s’amusant de ces hochets des sénilités puériles, 
plus vains que ceux de l’enfance. Ceux qui s’enrdlent ou qui persistent 
sous son drapeau déteint au soleil et a la pluie se divisent en deux 
paris : les positifs, nous l’avons dil, songent 4 s’enrichir; les viveurs, 
4 manger et 4 boire. L’arithmétique, la bombance, puis la représenta- 
tion en plein vent ou |’on s’appelle par son nom, oa J'on se montre 
au doigt, et ob |’on fait rire aux dépens du voisin une foule peu déli- 
cate dans le choix de ses plaisirs, voila comment. nos raffinés d’au- 
jourd’hui entendent et pratiquent la littérature. Cette grande cam- 
pagne de l’esprit littéraire au dix-neuviéme siécle avait débuté par de 


626 DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858, 


belliqueuses préfaces, pleines de promesses, d’enthousiasmes et d’es- 
pérances : elle finit par des carnets d’agents de change et des cartes 
de restaurateurs. 

Repoussé de la vie publique, n'y trouvant plus |’élément d'une 
activité nécessaire 4 qui veut conserver ses forces, l’esprit hitéraire 
pourrait-il du moins contracter ou maintenir une alliance avec la so- 
ciété polie, et se dédommager, dans les salons, du mauvais succés de 
ses efforts pour régler les destins de ’humanité? Hélas! la réponse 
est trop facile, et cette seconde partie de la question était d’avance 
impliquée dans la premiére. Ces relations amicales de la littérature et 
du monde, ce gracieux échange de toutes les distinctions et de toutes 
les élégances de l’esprit sur un terrain commun ou les lettres appren- 
nent a étre courtoises, la société & étre lettrée, et ot la civilisation 
gagne des deux cétés de ce double enseignement, toute cette tradition 
si excellente et si conforme au génie méme et aux meurs de notre 
pays est essentiellement aristocratique. Hier encore, dans ce crépus- 
cule dont on ne savail pas s'il était un soir ou une aurore, on jouis- 
sait de cette tradition charmante comme d'un vestige du passé. Le 
temps a fait un pas, et, dans ce monde moderne ou les événements les 
plus contradictoires en apparence tournent tous, en définitive, au pro- 
fit de I’égalité démocratique, il ne nous restera bientét plus un seul 
de ees précieux fragments d’un héritage répudié par les uns et dissipé 
par les autres. N’exagérons rien cependant, et ne flattons pas les sa- 
lons. Leur influence n’est pas toujours trés-saine; le convenu et le 
factice s’y font d’ordinaire une trop large part, et il est difficile aux 
esprits les plus fins et les plus sages d’échapper & ce cahier des charges 
du dilettantisme mondain qui consiste souvent & admirer des _plati- 
tudes, 4 créer de fausses renommées, 2 échanger des complaisances, 
4 affadir le sens littéraire dans une atmosphére de serre chaude in- 
compatible avec les franchises et les rudesses du vrai talent. Mais 
aussi que d’avantages balancaient cet inconvénient! La, du moins, la 
littérature restait ce qu’elle doit éire; elle s’associait aux autres dé- 
licatesses de la vie civilisée et leur servait de rayonnement et de 
couronne. Si le monde, en intervenant & sa maniére dans le mouve- 
ment des lettres, leur imposait parfois un godt de convention et des 
enthousiasmes de commande, il exercait sur elles un contréle, une 
surveillance, qui rendaient impossibles certains écarts et certains abais- 
sements. Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille nous 
offre, dans toute son idéale beauté, l'image de cette alliance qui, tout 
en perdant beaucoup de ce caractére héroique, s'est continuée pen- 
dant deux siécles. Sans remonter aussi haut qae le vainqueur de Ro- 
croy et l’auteur de Polyeucte, remarquons qu'il y a dans les ouvrages 
récents, méme les plus applaudis, tel personnage, telle seéne, tel dé 





DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858. 627 


tail, tel bon mot, qu’un auditoire d’élite, composé de juges compé- 
tents, d’intelligences cultivées, aurait arrétés au passage, et il edt 
rendu, en les arrétant, un égal service & l’art et & l’auteur. Un eri- 
tique spirituel remarquait naguére, en parodiant une phrase de Joseph 
de Maistre, que les sociétés ont toujours la liltératare qu'elles méri- 
tent. On pourrait ajouter qu'une littérature: plait toujours 4 la so- 
ciété qu'elle représente. Quand le sentiment du respect a disparu de 
la vie sociale, comment subsisterait-1l dans Je roman et dans le drame? 
Quand toutes les graces, toutes les pudeurs de |’éducation et des 
bonnes manieéres, ont été supprimées par le sans-géne moderne, com- 
meat les retrouverait-on au théatre et dans les livres? Quand 1’éléva- 
tion des idées, la notion du dévouement et du sacrifice, l’aspiration 
au beau et au grand, les généreuses folies de la passion et de la jeu- 
nesse, ont fait place, dans les 4mes, au culle de l’argent, du plaisir 
et de la matiére, comment ces vulgaires idoles n’animeraient-elles pas 
de leur souffle épais les productions de la pensée? Cette surveillance 
de bon godt que nous regrettions tout & l’heure, de quelle facon 
s’exercerait-elle, et qui l’exercerait? Les rares connaisseurs que |’on 
rencontrait autrefois & tous les rendez-vous de la littérature et qui y 
formaient comme un aréopage en permanence s’en sont allés un & un, 

emportés par le temps. A cette élite ont succédé des multitudes ac- 
courues de tous les points du globe, profitant & Ia hate de cette facilité 
de communications ot lout se méle et s’égalise, consommant sans 
sourciller les repas les plus indigestes et y assouvissant un appélit 
de table d’héte. Qu’importe 4 ces dilettantes d’un jour, qui seront 
demain ce qu’ils étaient hier, marchands & New-York, gentlemen 
farmers en Angleterre, buveurs de biére 4 Hambourg, vignerons 
en Bourgogne, fabricants a Saint-Etienne, courtiers & Lyon, agio- 
teurs & Paris, que leur importe que Jes auteurs défigurent les 
meeurs et le langage de la bonne compagnie, qu’on voie ici un mar- 
quis parlant comme un sous-oflicier en demi-solde, la un pére avili 
et bafoué devant son fils, ici une comtesse chargeant un jeune homme 
qu'elle a vu deux fois et qu’elle veut marier & sa niéce de rattraper 
ses lettres compromettantes, a une jeune personne bien élevée si- 
gnifiant par huissier & ses parents ses intentions matrimoniales, plus 
Join une duchesse se faisant couturiére et noyant dans un dé & coudre 
les scrupules nobiliajres de son orgueilleuse famille? Que lui importe 
que la langue de MM. Scribe et Dumas fils remplace celle de Racine 
et de Moliére? Ce sont la des bagatelles pour qui veut se divertir pen- 
dant quelques heures et retourner ensuite 4 ses affaires. Rien d ailleurs, 
dans les habitudes de la plupart de ces spectateurs et de ces lecteurs, 
n’est de nature 4 leur faire trouver choquant ce que les délicats trou- 
veraient monstrueux : ils n’ont pas, ils ne sauraient avoir cette jus- 


628 DE L'ESPRIT LITTERAIRE EN 1858. 


tesse d’oreille qu'une fausse note révolte, et qu'un ut de poitrine ne 
console pas de l’oubli des nuances. Heureux encore si cette curiosité 
frivole et peu raffinée n’amenait pas des conséquences plus facheuses:! 
Nous touchons ici 4 un autre progrés dans le mal, 2 un nouveau genre 
de dépravation de l’esprit littéraire dans ses rapports avec Ja société. 

Il y a quinze ans, quand régnait le roman-feuilleton, quand ses in- 
venlions gigantesques passionnaient la cour, la ville et la province, et 
créaient ces existences singuliéres, aussi en dehors des lois sociales 
el morales que les ceuvres étaient.en dehors des régles littéraires, on 
pouvait dire que la littérature calomniait la société. Ses procédés, 
toujours les mémes, se réduisaient 4 une perpétuelle antithése qui 
nous montrait sans cesse !héroisme dans le crime, la grandeur dans 
le désordre, la poésie dans le mal, et qui, distribuant les beaux réles a 
tous les outlaws des civilisations réguliéres, imposait les réles sacrifiés, 
odieux et ridicules a tous les représentants de l’ordre, de Ja hiérar- 
chie, du devoir, de la défense légitime et légale, depuis la patricienne 
jusgu’au prétre, depuis le magistrat jusqu’au gendarme. Mais ces ca- 
lomnies n’étaient que collectives, et la société, qui se laissait faire. 
pouvait encore, jusqu’é un certain point, s'aveugler sur la portée de 
ses complaisances. Elle rencontrait 4 un amusement nouveau, des 
émotions plus violentes, et ces contrastes, toujours si altrayants pour 
les imaginations blasées, entre ]'excés du romanesque dans Ja littéra- 
ture et l’uniformité prosaique, la plate régularité de la vie réelle. 
Celle vogue insensée, obtenue par des peintures mensongéres, boule- 
versait déja toutes les relations des hommes de lettres et des gens du 
monde. Les auteurs de ces étranges récits devenaient, comme leurs 
ceuvres mémes, l'objet d'une curiosité peu respectueuse oi |’influence 
et la dignité littéraires disparaissaient dans l’éblouissement, le caprice 
et le fantastique. On parlait d’eux comme de ces nababs revenus, 
avec des tonnes d'or et des hoisseaux de pierreries, de régions in- 
connues aux vieilles cartes géographiques. On souriait de leurs pré- 
tentions, on se redisait, 4 voix basse, leurs magniticences, leurs plai- 
sirs et leurs manies. On savait que les écrivains ou, pour mieux dire, 
les artistes se rassemblaient entre eux pour se moquer des bourgeois. 
On savail que tel romancier révait une liste civile de prince souverain, 
que tel autre se proposait de terminer par la plume ce que Napoléon 
avait commencé par I’épée, qu'un trojsiéme se croyait appelé a la 
présidence d'une république universelle avec des peintres pour cham- 
bellans et des rapins pour ministres. Tout cela ne semblait pas bien 
grave, parce que tout cela n’était pas sériedx. De ces situations res- 
pectives résultait le régne du faux, de l’excessif, du chimérique et de 
l’'impossible. Les créations de ces maitres du genre révélaient & chaque 
page le défaut, le dédain ou l'abus de Vobservation, et montraient 








DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 1858. 629 


jusqu’ot l’esprit littéraire peut étre entrainé par sa rupture avec la 
société polie. Toutefois ces travestissements et ces mensonges res- 
taient encore dans le domaine des généralités. On noircissait plaisir 
le gentilhomme, la grande dame, le fonctionnaire, le prince, le ma- 
gistrat, le bourgeois, mais dans des personnages d’invention et sous 
une forme accommodée aux exigences du roman. Toute une classe 
pouvail se dire offensée, on ne touchait pas aux individus. La sépara- 
tion avait porté ses fruits, Vhostilité était manifeste, la personnalité 
ne régnait pas encore. 

Ce triste progrés nous était réservé, et 1! est logique. Les catastro- 
phes publiques, les variations du gout et de la mode, l’esprit de 
réaction toujours prét a se réveiller en France, avaient relégué 
dans l’ombre ces fictions énormes qui, au milieu de tortsinnombrables, 
avaient au moins le mérite de généraliser leurs calomnies et Jeurs 
paradoxes; mais cette curiosité malsaine qu’elles avaient excitée et 
qu’elles ne savaient plus satisfaire subsistait toujours. La morale était 
supprimée, le contréle mondain annulé, Ja conscience et la pudeur 
littéraires réduites au silence. Les imaginations saturées, ayant épuisé 
toutes les sensations violentes, toutes les émotions fébriles du ro- 
man et du drame, demandaient quelque chose de plus vif, de plus 
court et de plus piquant. C’est alors que nous avons vu |esprit 
littéraire descendre encore un échelon, la littérature et la société — 
hélas! quelle société! — poser l'une devant |’autre, non plus pour 
échanger des conseils et des modéles, non plus méme pour s’égarer 
mutuellement, ici par des complaisances coupables, l& par des 
tableaux décevants et corrupteurs, mais pour se faire une mauvaise 
petite guerre ot le stylet allerne avec le coup d’épingle, ot le scandale 
personnel, vrai ou apocryphe, inventé ou amplitié, s étale et s’exploite 
en toute licence, ot l’anecdote, la chronique, la nouvelle 4 la main, 
remplacent le roman et installent sur toutes les devantures de la pe- 
tile presse l’allusion, l’initiale ou le nom propre. N’insistons pas da- 
vantage, et bornons-nous a indiquer cette plaie honteuse avec le laco- 
nisme du mépris. Assurément ce n'est Ja qu'un recoin, — le plus 
malpropre et le plus immonde, — de la |ittérature moderne : ila 
pourtant sa sigoilication et sa valeur. On peut en conclure que la 
veine aristophanesque, inhérente a l'esprit frangais et inséparable des 
luttes du journalisme, s'est abaissée comme tout le reste. N’ayant plus 
de sens politique, ne pouvant plus s’attaquer aux grands et aux puis- 
sants de ce monde, elle se rabat sur des particuliers, pénétre dans 
leur vie privée, force leur secrétaire, publie leurs correspondanees, 
dessine leur caricature, trahit les secrets de leur ménage, le tout pour 
ameuter plus de curieux et attirer plus de lecteurs. Ce que les pou- 
mons intellectuels doivent y subir d’exhalaisons pestilentielles, les boutf- 


630 DE L'ESPRIT LITTERAIRE EN 41858. 


fées de mauvais air qui se répandent de la sur le monde des lettres, 
les souillures qu’y infligent et qu'y recoivent la société et l’esprit litté- 
raire, le fond de passions dégradantes qui s’amasse dans ces 4mes que 
Vidéal aurait pu peut-étre illuminer d’un de ses rayons et la muse 
d’un de ses sourires, voila ce gu’1l est facile de comprendre et superfla 
de constater. 

Et la critique? Nous aurions trop & dire s’il fallait énumérer ses 
fautes , et, avant de lui jeter Ja premiére pierre, nous ferions bien de 
nous assurer que nous n’avons jamais péché. Remarquons seulement 
qu'elle s'est éloignée, autant que la société et la littérature, de son réle 
véritable. Ramené a son expression la plus solide et la plus nette, ce 
role consiste & avertir ceux qui écrivent et a éclairer ceux qui lisent. 
Signaler dans les ouvrages de l'esprit le bien et le mal, afin que le 
public s’y porte ou s’en abstienne, atin que les auteurs s’arrétent ou se 
corrigent, telles sont, ou du moins telles étaient, aux époques primi- 
tives, les fonctions de cette magistrature littéraire qui n'a pas, comme 
l'autre, le privilége d’étre inamovible. Nous avons, comme Sganarelle, 
changé tout cela. Les opinions peuvent varier sur le talent, la grace, 
la verve, la malice, le style de nos critiques en renom; mais, quand 
ils ont parlé d’une ceuvre, nous défions ceux qut l’ont écrite de savoir 
ce qu’ils auraient dd éviter ou faire pour que cette ceuvre fit meilleure, 
et nous ne défions pas moins ceux qui voudraent en connaitre le fort 
et le faible d’avoir la-dessus une information précise ou méme approxi- 
mative. Les provinciaux, les arriérés, les gens naifs, tous ceux qui 
ne sont pas initiés aux arcanes des méthodes nouvelles, s "exposeraient 
4 d'étranges bévues et a de singuliers mécomptes, s’ils prenaient au 
pied de la lettre les arréts de ces juges ou de ces oracles. La critique, 
au lieu de régler, de conseiller, de relever |’esprit littéraire, est de- 
venue sa complice : elle s'est faite styliste et fantaisiste comme lui; 
comme lui, elle s’est éprise de paillettes et de falbalas. Elle a imité 
ses caprices, emprunté ses fanfares, vécu de ses inutilités et de ses 
friandises. La conscience et le godt, ces deux moitiés d’elle-méme, 
vieilleries! Ce qui Ini importe, c’est de savoir ruser comme un diplo- 
mate, éblouir comme un artificier, bavarder comme un avocat, 
prendre le plus longcomme un écolier, manier le fleuret comme un 
maitre d’armes. Avec ces connaissances utiles, elle peut se passer 
de science, d’autorité et de sens moral. Et remarquez que je ne lui 
demanderais pas méme de n’étre mi passionnée, ni partiale, ni in- 
juste. Je ne crois pas que l’impartialité absolue soit possible dans la 
critique littéraire, parce que la littérature exprime des idées, parce que 
les idées se rattachent 4 une doctrine ou 4 un parti, et quel’on ne sau- 
rait, en jugeant un ouvrage, s’abstraire des doctrines qu'il propage et 
du parti qu'il sert. A Dieu ne plaise d’ailleurs que je songe 4 proscrire 


DE L’ESPRIT LITTERAIRE EN 4858. 651 


tout ce qui suppose encore un peu de chalear, d’entrainement et de 
viel La partialité, c’est la passion, et, méme dans ses écarts, la pas- 
sion est préférable a ce calme plat ot tout se résout en arrangements 
et en calculs. Ce gui domine aujourd'hui, ce qui caractérise la critique 
actuelle, c'est d’abord le désir de briller pour soi et par soi, de faire, 
pour son propre compte, de |’esprit et du style, sans le moindre souci 
de ce qu'elle vante ou blame; c’est ensuite un je ne sais quoi qui n’est 
précisément ni de la partialité ni de l’injustice, mais plut6t un juge- 
ment apporté tout fait, avant que les piéces soient produites et le 
proces plaidé. On dirait presque le succés ou la chute rédigés d’a- 
vance, en vertu de formules acceptées et de conventions particuliéres 
dont le public ne doit pas avoir le secret. On décide, & huis-clos et 
entre experts, qu’une ceuvre doit réussir ou tomber, qu'un auteur doit 
élre écrasé ou porté aux nues, et la chose, en effet, s’exécute par en- 
treprise, comme le plan d’un ingénieur ou Je devis d'un architecte. 
Ajoutez-y la camaraderie, la prévoyante réciprocité des services de- 
mandés et rendus, les progrés du charlatanisme et de la réclame, |’or- 
ganisation de plus en plus savante de tout ce qui, dans l’art moderne, 
cétoie le génie des affaires, et vous comprendrez que cette partie de 
la critique, la plus usuelle et la plus populaire, ressemble moins & 
une magistrature qu’é une société en commandite ot l’amour-propre 
de chacun sauveygarde les intéréts de tous, et ot les vanités littéraires 
se servent les unes aux autres d’appat et de garantie. Parfois quelques- 
uns de ces spirituels augures qui ne peuvent se regarder sans rire ont 
des moments de redoutable franchise et,laissent échapper de singu- 
liers aveux. lisrévélent tout 4 coup & leurs lecteurs les dessous decartes, 
les mots d’ordre et les mystéres. Mais !’usage, la commodité, les 
clauses d’assurance mutuelle, reprennent le dessus; tout rentre dans 
l’ordre accoutumé, et ces quelques vérités, arrachées & un instant de 
mauvaise humeur, ne tirent pas a conséquence. En résumé, la eriti- 
que, dans ses rapports avec l’esprit littéraire, est une tutrice qui a 
perda le droit de réprimander son pupille, parce qu’elle l’aide 4 manger 
son bien et partage ses fredaines. 

Dans une atmosphére ainsi préparée quelles ceuvres peuvent éclore? 
Nous n’avons ici ni & en donner le détail ni & en rappeler les titres. 
En outre, il est bien entendu, nous ne saurions assez le redire, que 
ces remarques chagrines ne s’adressent pas & la grande et sérieuse 
littérature, qui compte aujourd’hui encore des représentants illustres 
et des ceuvres éminentes. Celle-la parle a d'autres intelligences, 
marche dans d’autres voies et se propose un autre but. Qaand nous 
lisons avec délices un livre de M. Villemaion, quand nous ouvrons avec 
une émotion respectueuse les feuilles toutes fraiches d'un volume de 
M. Guizot, quand nous nous souvenons de récents hommages rendus & 





652 - DE LESPRIT LITTERAINE EN 1838. 


léloquence et aux vertus d’un apétre, d'un saint, quand nous répé- 
tons tout bas des noms chers aux lettres, & l’bistoire, a la philosophie 
chrétienne, 2 la société polie, dont la plupart appartiennent & nos 
plus précieuses croyances el se lient & nos plus douces jouissances 
littéraires , il nous semble insensé de nous plaindre et impie de 
désespérer. Mais, au-dessous de cette littérature, il yen a une autre, 
et c’est celle qui fait le plus de bruit, qui a le plus de prise sur les gros 
batuillons, sur cette masse d’esprits jeunes, cuneux, oi: le mal germe 
si vite, ot les préjugés, les erreurs, les passions mauvaises, offrent 
une pature toute préte aux conseils perfides et aux impures images 
du roman etdu théatre; c’est celle en qui se résumel’esprit littéraire. 
exagéré, vicié et avili, tel que nous avons cru le comprendre et 
essayé de lesquisser. Nous en appelons, ncn pas méme aux con- 
sciences rigorisies, mais simplement aux hommes vivant dans an 
milieu d’affections hounétes et d’habitudes distinguées, et amenés 
par une curiosité bien naturelle & lire ce qu’on écrit et & assister 3 ce 
qu’on joue: quelle que soit la page ou la scéne, il leur suffira de voir, 
de réfiéchir et de comparer, pour comprendre. par un irrésistible 
instinct, que cette littérature les fait entrer dans un ordre d’idées, 
de mceurs, de sentiments, de caractéres et de langage, inférieur a ce 
que les honnétes gens et les hommes bien élevés ont le droit d’exiger 
jusque dans leurs plaisirs, sous peine de se trouver cr mauvaise com- 
pagnie. Ce thermomeétre est infaillible, et nous n’en demandons pas 
d’autre. S‘il est prouvé que, pour jouir des produits de cet art nou- 
veau, les intelligences de taille ordinaire sont obligées de se baisser, 
comme on se haisse pour ramasser dans la poussiére ou dans la 
boue un objet que l'on voit reluire, tout est dit; car l'ame est faite 
pour monter comme les corps pour descendre, et tout ce qui la dé- 
tourne de son origine et de son but manque aux lois fondamentales 
de la pensée humaine. 

C’est 4 ce penchant de l'art contemporain, 4 cette manifestation 
extréme de l’esprit littéraire, que la critique doit déclarer une guerre 
impitoyable. Sa tache est simplifiée par le malheur méme et le danger 
de la situation. Aux époques de crise et de révolution en littéra- 
ture on peut appliquer les paroles de M. de Bonald sur les révolu- 
tions politiques. Le difficile alors n'est pas de faire son devoir, mais 
de le connaitre. Quand je me reporte, par le souvenir, aux pre- 
miéres luttes du romantisme contre la tradition classique, je me dis 
qu’on pouvait hésiter, dans ce temps-la, sur le parti & prendre. Les 
deux armées avaient de grands noms et de glorieuses devises 4 inscrire 
sur leurs drapeaux : d'une part, de nobles exemples, d’admirables 
modéles, deux siécles de prospérité et d'influence, le génie méme de 
notre langue, et ces intéréls conservateurs qui, dans le monte des 


DE L'ESPRIT LITTENAIRE EN 1858. 655 


idées comme dans le monde des fails, militent pour le maintien des 
puissances établies; d’autre part, des horizons infinis, t'esprit de con- 
quéte, des richesses étrangéres 4 ajouter & notre opulent héritage, et 
ces conditions d’hygiéne intellectuelle, qui, 2 certains moments, en- 
gagent les littératures 4 changer d’air, 4 se retremper en des sources 
nouvelles comme les corps épuisés. Mais maintenant il ne s’agit plus 
d‘invoquer Aristotle ou Schlegel, Racine ou Shakspeare, la tradition 
ou ja nouveaulé, l’autorité ou |'indépendance : la question est posée 
en des termes plus brefs, plus nets, et qui touchent de bien plus prés 
a la dignité des lettres, aux plus sérieux intéréts des intelligences, que 
dis-je? ala grandeur et au salut des Ames, ces sublimes enjeux que le 
bien et le mal se disputent & travers les siécles. 

La matiére prévaudra-t-elle dans Jes ceuvres de l'esprit, sous pré- 
texte qu'elle triomphe dans cette nature extérieure of l'homme en fait 
a Ja fois son esclave et sa souveraine? La foule, conviée de plus en plus, 
au nom de l’égalité, a prendre sa part des jouissances de |’:magination, 
au milieu des suggestions grossiéres de la vie réelle, y trouvera-t-elle 
une lumiére purifiante ou une ombre fétide, des pensées et des images 
qui l’élévent ou !l’abaissent, un enseignement salutaire ou funeste, d'ot 
elle sortira meilleure ou pire, plus éprise de I’honnéteté ou du vice, 
plus attirée vers ses immortelles espérances ou plus prompte a se 
rouler dans la fange de ses convoitises? Cette partie de I’éducation pu- 
blique qui se fait par les livres et les écrits de tous genres, par les 
spectacles, par toutes les représentations et toutes les formes de l'art, 
et qui de la retombe sur le foyer domestique et la vie intérieure, sera- 
t-elle same ou corruptrice, fortifiante ou dissolvante? L’esprit litté- 
raire, cet enlant gaté hier, abandonné aujourd'hui, achévera-t-il de 
salir ses lettres de noblesse sur les tréteaux des bateleurs et dans les 
ruisseaux de Ja bohéme, ou bien retrouvera-t-1l sa proportion et sa 
mesure, el rentrera-t-il, 4 son rang et 2 sa place, dans le mouvement 
général de la société nouvelle? Telles sont les questions qui domi- 
nent désormais tous les points de vue de la littérature. Sur ce terrain, 
s'il est toujours difficile d’accomplir son devoir, il est du moins fort 
aisé de Je connaitre. Les théories du godt s'y accordent avec les lois 
de la conscience. L’ame, |’imagination, I'intelligence, de quelque nom 
que vous appeliez ces émanations divines, exilées, dépaysées et meur- 
tries dans les durs et froids rouages du monde moderne, sont Ja, atten- 
dant les souffles d’en haut ou les vapeurs den bas, pour s‘exalter ou 
s'abattre, se sauver ou se perdre. Ces.vapeurs délétéres et ces souf- 
fles vivifiants, transportez-les dans la littérature, vous aurez le dernier 
mot du débat littéraire. Dieu merci! le chrétien et le moraliste y peu- 
vent guider, suppiéer et completer le critique. 

ARMAND DE PonTMARTIN. 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN 


. La conclusion du Concordat autrichien est un des grands événe- 
ments religieux de notre époque : elle a mis fin & la situation la plus 
grave oi jamais I’Kglise se soit trouvée, sans arriver jusqu’a la con- 
sommation du schisme. L’élément catholique était en proie a une 
lente dissolution dans la monarchie autrichienne; le Concordat lui 
rend la force et la vie en rétablissant son indépendance : Dieu ne 
pouvait envoyer & Pie IX une plus douce consolation aprés les tribu- 
lations qui ont accueilli les premiéres années de son pontificat. 

Néanmoios le Concordat autrichien a été diversement jugé, méme 
dans les rangs des catholiques ; on a trouvé que 1’établissement reli- 
gieux qui devait résulter de cette convention ne ressemblait guére 3 
ce gui existe dans les pays politiquement renouvelés depuis la fin 
du dernier siécle, et celte comparaison n'a pas semblé favorable a 
l'ceuvre importante accomplie dermiérement par le Saint-Siége. A plus 
forte raison, le Concordat autrichen devait-il fournir aux adversaires 
de la cause catholique un texte commode de récriminations contre I’es- 
prit qui anime |’Eglise et dicte ses résolutions. 

Le travail que nous publions, et que nous devons 4 la plume savante 
de M. le professeur Buss, est de nature, pour quiconque le lira avec une 
sérieuse attention, a dissiper bien des doutes et & rassurer les con- 
sciences faciles & inquiéter. Mais, pour tirer de ce travail un profit sa- 
lutaire, il faut l'accepter dans Je sens méme ov !’auteur |'a conga. 
M.le professeur Buss appartient pleinement a ce qu’au dela do Rhin on 
appelle I’école historique; il ne semble pas mettre de restriction aux 
principes sur lesquels se fonde cette école, et qui consistent & effacer 
toute régle abstraite de la constitution des empires et & ne reconnaitre 
d’autre fondement aux lois qui gouvernent un peuple que le dévelop- 
pement de son histoire. Naturellement cette théorie des fondements 
de la législation ne s'est pas formée & l'occasion des discussions reli- 
gieuses : on a compté plus de protestants que de catholiques parmi les 
fondateurs de !'école historique, et !’on congoit que les catholiques 
aient été d’abord étrangers & un systéme qui écarte de la loi toute 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 635 


influence directe d’une justice générale et supérieure aux combinai- 
sons humaines. Mais, comme les doctrines de |’école historique ra- 
menaient forcément a l'étude du passé, comme le respect du passé 
devenait ainsi la base de la justice, les catholiques de I’ Allemagne 
devaient se sentir portés & se ranger dans un camp oi les souvenirs 
de la religion avaient cessé d'étre en butte aux outrages prodigués 
par la philosophie incrédule. Il leur semblait, et peut-étre leur sem- 
ble-t-il encore, qu’une histoire exacte et impartiale de l'Eglise catho- 
hique pouvait suflire pour écarter du réglement des affaires humaines 
toute orgueilleuse théorie et pour en faire sentir universellement 
Vinanité. 

L'école historique n’a jamais eu de nombreux prosélytes en France, 
et il répugne & la nature de notre esprit d'en adopter les doctrines. 
Pour nous tous, sans distinction d’opinion, le bon sens trace une voie 
4 suivre entre les abstractions métaphysiques ov se perd le senti- 
ment de la réalité, et les conclusions d’une expérience que ne guide 
aucun principe. Aussi notre histoire ne ressemble-t-elle point a celle 
des peuples ot !’école historique a des interprétes si autorisés et exerce 
une si grande influence. Nous ne cessons de soumettre les faits au 
contréle des principes; nous recherchons en tout et partout la justice, 
et, parmi les Francais, |’Eglise catholique n’a tant de soutiens illustres 
que parce qu’elle représente & leurs yeux, avec la régle de la foi, la 
plus haute et la plus compléte expression de la raison humaine. C'est 
dire assez que |’Eglise ne nous apparait guére que sous sa forme per- 
pétuellement militante, et que nous ne la concevons pas pétrifiée sous 
les entraves d'un gouvernement temporel immobile. 

D’autres peuples obéissent & des impressions toutes différentes, et, 
sil’on veut en chercher un qui forme un contraste complet avec nous, 
c'est certainement l’amalgame hétérogéne, mais puissant, des nations 
qui forment la monarchie autrichienne. La raison d’étre de cette mo- 
narchie se concoit & premiére vue, dans la constitution de la société 
chrétienne, telle qu’elle existait encore i] y a soixante ans, réduite a la 
défensive par les envahissements de l’islamisme, et obligée de couvrir 
ses flancs du cété resté le plus vulnérable par un grand établissement 
&% Ja fois militaire et religieux. Plus on approchait du danger, plus la 
consigne devenait la loi supréme de Ja société. La puissance de I’er- : 
reur , personnifiée dans |’islamisme, n’avait pas seulement la force & 
sa disposition; elle usait aussi de la séduction des doctrines, et, quand 
on reporte le regard sur les siécles écoulés, on ne peut se défendre 
d’un sentiment d’effroi en voyant quelies proportions avait prises la 
prédication dissolvante des Hussites, au moment méme oui les progrés 
de la conquéte ottomane menagaient de réduire l'Europe chrétienne 
aux proportions de la monarchie de Charlemagne. 


636 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


Au milieu de ces périls du dedans et du dehors, Vienne, deux fois 
assiégée et deux fois délivrée pour le salut de |'Europe entiére, est 
restée comme le symbole de l'unité nécessaire 4 la compression de 
tant d’éléments destructeurs. Les événements de ce siécle, en abat- 
tant ses remparts, n’ont point effacé le caractére de forteresse catho- 
lique qu’elle avait recu des siécles antérieurs. C’est encore un César 
(Kaiser) qui régne dans ses murs, et, selon que César sert l’Eglise ou 
lui conteste ses droits, Empire accomplit sa destinée ou met en pénil 
les intéréts de Punité européenne. 

Pour accomplir sa tache, César commande & un vaste camp préto- 
rien ot le christianisme a installé l’honneur militaire et o& le devoir 
se résume dans le service du prince. La population civile, nécessaire a 
entretien d'un aussi vaste établissement, n’a ni génie oi histoire qui 
Ini soient propres. Ses maitres lui sont venus de la grande école des na- 
tions civilisées, les premiers de l’Alsace, les derniers de la Lorraine. 
Incapable d’initiative, elle a obéi A toutes les influences, bonnes ou 
mauvaises, qui lui sont arrivées du dehors. Aux jours de l’obéissance, 
elle était prosternée; aux jours de la révolte, elle a égalé en stupide 
férocité les peuples les plus coupables. L’invasion du protestantisme 
fut pour elle une époque de désorganisation, comme |’avaient été les 
soulévements des Hussites. Pour lui rendre cette vie d’emprunt qui 
la soutient, il fallut l’ascendant du placitum impérial ; le catholicisme 
fut rétabli en méme temps que l’administration dans les Etats hérédi- 
laires de |’Autriche. 

Au dela de ces Etats, la liberté humaine aurait trouvé dans le génie 
des habitants un plus noble théatre; mais comment réglementer, a 
deux pas de l’ennemi commun, tant de races antipathiques, entassées 
sur le méme sol, & peine émancipées de la barbarie, el toujours dis- 
posées 4 prendre |’anarchie pour !’indépendance? Encore si Jes dis- 
positions confuses de ces nations eussent été hivrées 4 elles-mémes; 
si la civilisation de l'Occident n’edt eu parmi elles qu’un seul or- 
gane, le catholicisme; si le désordre propagé sur le terrain des vrais 
et libres combats par la révolte religieuse et les prétentions de la 
philosophie n’edt jamais pénétré dans cetle Babel autrichienne ot 
un cercle étroit renferme autant de langues qu’en contient le reste de 
l'Europe! Avec uo pareil amalgame, I’unité n’était el n’est encore 
possible qu’’ des conditions rigoureuses. C’est ce qui a récemment 
rendu inévitable la défaite des Hongrois et des Italiens. 

Chacun de nous embrasse lidée d’une Italie indépendante de I’Au- 
triche, mais & la condition d'un progrés dans le caractére politique des 
Italiens, progrés qui, jusqu’a ce jour, semble étranger & leurs facultés 
puissantes. L’Italie, divisée en elle-méme et contre elle-méme, I Italie, 
hostile @ la puissance spirituelle qui fait toute sa grandeur moderne, 











LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 637 


en est réduite 4 passer de Ja France & |’Autriche et de l’Autriche 4 la 
France. Ses provinces septentrionales, largement ouvertes du cété de 
VAllemagoe, sont restées, & peu d’exceplions prés, constamment 
soumises 4 V’influence ou & l’autorité du César germain. Le Pape 
seul, mieux que la France, a pu, par intervalle, les délivrer de ce jouy ; 
mais |'Italie, contraire au Pape, ne saurait rompre les chaines ger- 
maniqnes. Si les conditions de gouvernement propres 4 |’Autriche 

s’étendent sur la Lombardie, c’est, au point de vue des rapports de 
i’Eglise et de l’Etat, comme 4 tout le reste, une conséquence de la 
nécessité politique que subit la Péninsule. Aprés un temps de leur 
vie donné 4 des illusions généreuses, les Lombards les plus sages en 
reviennent toujours & désespérer du salut politique de leur nation 
et & accepter l'autorité de la religion, méme alors qu’elle se confond 
avec l'autorité du César étranger : Dura lex, sed lex! 

Quand on compare, en lisant!’ introduction historique de M. le pro- 
fesseur Buss, la maniére dont le rétablissement du catholicisme fut im- 
posé en Autriche par !’empereur Ferdinand II, avec les nobles conquétes 
de la libre prédication accomplies dans la Hongrie a la méme époque, 
on se souvient des titres de noblesse qui appartiennent & la nation 
magyare; on se représente la monarchie catholique fondée par saint 
Etienne, la royauté frangaise de Charles Martel, les glorieux combats 
de Jean Hunyade et de Mathias Corvin, ot, sous les yeux de l'Eglise 
romaine, une poignée de soldats de la Croix sauvait !’Europe oublieuse 
de son salut comme de ses devoirs; et de fait, aujourd’hui, ‘c’est en 
Hongrie, ot la loi de tolérance subsiste toujours, que la liberté serait 
la plus favorable a la religion catholique. Mais 1a encore I'influence 
pernicieuse des mauvais exemples de |’Occident a conduit, par le be- 
soin de réprimer l’anarchie, & faire river les chaines d’une noble nation, 
La monarchie autrichienne, qui a trouvé son salut dans la fidélité 
militaire, est entrainée, par ume espéce de fatalité, & renforcer de 
_plus en plus I'unité administrative; et c'est précisément dans des 
circonstances aussi graves que la Providence a suscité, au sein ile la 
famille impériale, la pensée de renoncer au joséphisme et de rendre 
a l’Eglise catholique la plupart de ses anciens droits. 

Il est donc évident gu’on n’avait pas le choix de la forme : dans la 
concentration croissante du pouvoir, on devait, ou redoubler I'escla- 
vage de la religion, ou faire 4 I’Eglise une part dans la puissance pu- 
bliqgue. Mais heureusement un soulfle généreux avait passé sur |’ Al- 
lemagne : les événements de 1848, au lieu d’amener le triomphe 
d’une incrédulité radicale, avaient fourni aux catholiyues l’occasion de 
se rallier, et rendu au clergé Ja liberté de la parole et de la discus- 
sion. Ce mouvement admirable, entigrement conforme 4 l’esprit de 
ce siécle et propre & étendre les fécondes perspectives de l'avenir, 

Ava 1858. 27 


638 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


est la cause premiére de I’abolition du placet dans la monarchie 
autrichienne. La maniére dont cette abolition s’applique en verta 
du Concordat emprunte , il est vrai, sa forme aux habitudes ad- 
ministratives qui avaient servi d’instrument & l'asservissement de 
lEglise; et la fragilité d’un élément aussi variable, aussi dépen- 
dant de Ja diversité des intentions et des caractéres, a de quoi ef- 
frayer au premier abord. Pour se rassurer, il faut remonter a la 
source du changement. On reconnait alors sans peine, dans cette 
derniére évolution, ce que l'histoire de l'empire d’Autriche a toujours 
montré, une nation menée 4 la baguette du tambour, et l’on est réduit 
> se demander si le succés aurait été possible avec une autre mé- 
thode. 

Ces vérités qui nous frappent, 4 la distance impartiale ou nous 
sommes placés, se présentent difficilement & l’esprit des publicistes 
religicux de l’Allemagne. On y a de nobles regrets pour les instita- 
tions du Saint-Empire romain : on en recherche la tradition jusque 
dans l’ombre qu’en a conservée la monarchie autrichienne. Sous I'in- 
fluence de ces impressions, on prendrait volontiers la frontiére du 
monde catholique pour son centre, et on ne demanderait pas mieux 
que de confondre la propagande de Ja Croix avec l’extension de la 
domination germanique. C’est pour cela que le portrait de ]’Autriche 
est toujours flatté dans les publications catholiques d’outre-Rhin, 
qu’on y excuse les fautes des Césars, qu’on y exalte leurs services, et 
qu’au besoin on rejette la responsabilité du mal accompli sur d'autres 
que sur ceux gui en sont les véritables auteurs. 

Nous comprenons ces illusions respectueuses; mais, au point de 
vue de notre pays, nous ne pouvons nous dispenser de repousser 
la confusion qu’on veut établir entre le gallicanisme francais et le 
joséphisme de l’Autriche. Sans doute c’est par Febromus que l'o- 
dieux systéme auquel le Concordat vient de mettre fin a pénétré 
‘dans la pensée des monarques de |’ Autriche, ou plutét c’est Febro- 
nius qui’a fourni un spécieux prétexte a des prétentions qui s'agi- 
tent toujours sous l’oreiller du pouvoir absolu. Et Fébronius lui- 
méme n’a aucun mérite d’originalité : depuis Pierre des Vignes jus- 
qu’a Pierre Pithou, il n’a jamais; manqué dans I’Eglise catho olique de 
docteurs disposés 4 donner & la prostration devant le pouvoir civil 
les séduisantes apparences de la liberté. Mais les réformateurs de 
l’Autriche, au dernier siécle, élaient-ils les disciples sincéres des 
maitres de Febronius? La encore, et plus qu’ailleurs, on se servail 
des dissidents catholiques pour colorer un envahissement politi- 
que. La corruption du dix-huitiéme siécle était au fond des es- 
prits : on opprimait |’Eglise, parce qu’on ne croyait plus 4 la re- 
ligion. L’odieuse pensée de |transformer en une docile police les 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 639 


instruments du salut des ames flattait ceux dont la foi s’était en- 
gloutie dans le naufrage des mceurs; on allait droit au schisme, et, si 
l'on s'est arrété en route, a qui faut-il faire honneur de cette retenue 
si ce n’est d’abord & Ja miraculeuse patience du Saint-Siége, et en- 
suite aux exemples terrifiants de la Révolution francaise, venant en 
aide, cette fois, 4 la résistance, toujours évidente, mais trop souvent 
vaincue, du sentiment populaire ? 

L’apologie du gallicanisme est aussi loin que jamais de notre pensée. 
C’est en nous émancipant de plusieurs des opinions chéres 4 nos 
devanciers que nous avons entrevu la lumiére. Sur les pas de quel- 
ques penseurs hardis, nous avons pu mettre fin & la contradiction 
d'une croyance ot la source des convictions apparaissait toujours 
environnée d’erreurs et obscurcie par des passions déplorables. Si, 
de nos jours, la science de |’histoire a accompli un progrés, c’est 2 
coup sar au profit du Saint-Siége, et, parmi ceux qui affectent de mé- 
connaitre ou de contrarier ce mouvement, il n’en est pas aujourd’ hui 
up seul qui dirait des grands papes, auteurs de la civilisation mo- 
derne, la moitié de ce que Bossuet ou Fleury en racontaient comme 
de faits avérés. 

Nous avons aujourd’ hui le bonheur de comprendre ce quia fait ]’er- 
reur de nos péres; et d’ailleurs, & mesure que, par]’esprit du temps, 
les liens qui unissaient l’Eglise au pouvoir temporel se sont relachés, 
nous avonscomme instinctivement senti le besoin de nous rapprocher 
de notre mére, et, en puisant dans son sein de nouvelles forces, d’ho- 
norer de plus en plus la seule puissance morale qui soit restée debout 
au milieu du naufrage de toutes les puissances. 

Mais, quand nous revenons sur le passé, & moins de faire comme 
les esprits étourdis qui, par crainte de tomber d’un cété, versent de 
Yautre, nous ne pouvons consenlir & voir dans le gallicamisme fran- 
cais, tel qu’il a été pratiqué pendant cing siécles, avant comme apres 
‘Louis XIV, autre chose qu'une doctrine sincére, embrassée par des 
hommes droits, souvent généreux, contre des dangers dont ils n’ap- 
préciaient justement nil’ origine ni le reméde; une doctrine qui, loin de 
mener au schisme, leur semblait nécessaire pour le prévenir ; une ap- 
plication défectueuse, mais sincére, de la distinction des deux pou- 
voirs. 

Nous pouvons bien ne pas partager ces sentiments : il nous est 
interdit d’en mettre la loyauté en doute. N’avons-nous pas vu le 
clergé francais, aprés avoir tout sacrifié 4 union avec le Saint-Siége, 
rapporter ces doctrines de |’exil et du martyre? Ne les avons-nous 
pas entendu professer, en toule tranquillité de conscience, par les 
confesseurs de la foi qui furent les instituteurs de notre enfance? 
Aussi, quelque divergence qui existat entre les traditions du Saint- 


640 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


Siége et les prétentions du clergé gallican sur le réglement des rap- 
ports de l'Eglise et de |’Etat, Rome a-t-elle usé envers les opinions 
francaises d’une mansuétude, d’une indulgence et d'une persévérance 
dont ‘elle recueille & présent le fruit. Il n’est plus en France un 
coeur vraiment sacerdotal d’ot ne s’élance spontanément un acte 
d’adhésion filiale & l’Eglise de Rome et d'amour pour son chef: 
et c'est précisément parce que ces dispositions n'offrent pas ap- 
parence de l’ambiguité qu’on peut et qu'on doit apprécier le passe 
avec impartialité et sang-froid. Il n’y a pas le moindre danger a 
reconnaitre que la France, méme alors qu'elle se trompait, por- 
tait dans ces obscurs problémes cette recherche impartiale du vrai, 
ce besoin de la justice, cette indépendance du caractére, qui nous ont 
(oujours relevés de nos erreurs, et, aprés tant de crimes commis 
parmi nous, n’ont pas empéché que notre nation ne continuat de 
marcher en téte dans la carriére de la civilisation chrétienne. 

Les erreurs libres del’ esprit francais ne sauraient donc en aucun cas 
se confondre avec la servilité des bureaux de |’Autriche. A l’époque ow 
la corde du gallicanisme a été le plus fortement tendue, jamais un coré 
francais n’a consenti a se rabaisser au réle d’un commissaire de police; 
et, quand la Révolution a voulu, par la constitution civile, inaugurer le 
joséphisme en France, on sait comment les gallicans d’alors ont ré- 
pondu a celte injonction despotique. C’est pour cela que, mal- 
gré nos opinions actuelles, nous ne pouvons nous empécher de -pro- 
tester quand nous voyons assimiler nos Péres de |’Eglise de France 
a tous ces grossiers valets qui se ruaient au service du bon plaisir 
autrichien. 


Cu. LeExonsant. 


PREMIERE PARTIE 


LEGLISE EN AUTRICRE JUSQU EN 4848. 


Le Concordat autrichien est un fait si con sidérable, que les préoc- 
cupations mémes de la guerre d'‘Orient n’en ont pu distraire l’attention 
du monde. L’opinion publique a compris que ces deux événements 
avaient pour |’Eglise une. importance capitale; mais celui des deux 
qui nous semble devoir entrainer les plus fécondes et les plus salu- 
daires conséquences, c'est le Concordat, s’il est exécuté dans |’esprit 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 64! 


qui l’a inspiré. On s'est mépris toutefois sur la véritable nature de ce 
grand acte en y voyant la consécration absolue de la liberté de I'L- 
glise. A cet égard, il le céderait & la constitution belge. Le Concordat 
n'est que l’affranchissement , la suppression des entraves d'une na- 
ture particuliére et tout & fait oppressive, qui pesaient depuis un siécle 
sur l'Eglise d’Autriche. On se tromperait également si on croyait qu’il 
soit applicable dans sa totalité & toutes les législations religieuses, et 
que Jes catholiques en doivent poursuivre sans distinction l'extension 
dans tous les pays. Le concordat a pour base, d’un cété, le droit canon. 
de l'autre, |'état particulier de Ja monarchie autrichienne. Il a mis 
un terme a un état de choses odieux, oppressif, dont I’Eglise n’ était pas 
la seule victime. Il a établi Ja liberté religieuse dans le mode et dans 
Ja mesure que permettaient la situation, les meeurs et les lois de l’Au- 
triche. Il reproduit en cela un des caractéres essentiels de l'Eglise, qui, 
bien que par elle-méme souveraine et indépendante, n'en est pas 
moins établie au milieu des peuples, et s'efforce pour accomplir sa 
mission de pénétrer de son esprit et de sa vie I'humanité organisée 
en nations. Le droit canon, tout en ne reconnaissant aucune Eglise 
exclusivement nationale, n’exclut pas cependant les rapports particu- 
liers de I’Eglise avec les différentes nations. Les luttes qui se produi 
sent dans |'Eglise ont pour but de régler la nature et les limites de ces 
rapports. La ou l’esprit national menace de metire l'intérét politique 
au-dessus de l'intérét religieux, aussitét l’Eglise universelle est forcée 
Ae réagir contre cette tendance. Si, au contraire, |'Eglise s’isole trop 
des conditions propres 4 chaque pays, la réaction naturelle de l'esprit 
national semble vouloir briser cette autonomie ecclésiastique. C’est au 
droit canon qu'il appartient de fixer la mesure de cette indépen- 
dance de I’Eglise; c’est & l'histoire qu'il appartient de déterminer 
ses rapports avec I’ organisation politique des divers Etats. 

Tandis que |’ Eglise i invoque le passé pour faire triompher dans le 
présent son principe d’unité, elle rencontre la méme tendance dans 
Etat. L’Etat, lui aussi, aspire 4 l’unité et cherche a rattacher dans 
cette intention la législation actuelle a celle qui I'a précédée. C'est 
pour lui un besoin si impérieux, que tous les peuples qui ont renié 
cette solidarité avec le passé ont été jetés dans des révolutions sans 
fin, et ne peuvent espérer le repos que lorsqu'ils auront renoué ta 
chaine interrompue des traditions. Toute loi promulgucée par l’Etat, 
toule convention conclue par lui, doit étre la conséquence de son 
développement historique. II faut done apprécier le nouveau Concor- 
dat au point de vue du développement de |’Eglise dans la monarchie 
autrichienne. Pour le bien comprendre, il est nécessaire d’examiner 
histoire de I'l glise d’Autriche dans les temps modernes ei de s‘at- 
tacher aux principes transmis par le fondateur de la dynastie impée- 





642 LE CONCORDAT AUTRICHIEN., 


riale 4 ses successeurs pour régler leurs relations avec la puissance 
spirituelle. 

La maison de Habsbourg et la maison de Lorraine qui s'auit & celle-ci 
par la suite, eurent pour politique constante de vivre en paix avec 
l’Eglise. Cette politique remonte a l’origine méme de la dynastie. Lors- 
que, le29 septembre 1275, Rodolphe I“, comte de Habsbourg et de Ki- 
bourg, landgrave d’Alsace, alors 4gé de cinquante-six ans, fut appelé par 
le vote unanime des Electeurs & \’Empire a’ Allemagne, il recut pour 
mission de mettre un terme aux calamités qu’avait entrainées la lutte 
des Hohenstaufen contre |’Eglise. Il en prit l’engagement envers le 
pape Grégoire X, devant les princes électeurs, en face de la nation dés- 
espérée de la décadence de l’Empire. Quoiqu’il ett autrefois suivi le 
parti de son parrain Frédéric Il dans sa lutte contre |’Eglise, il avait 
reconnu avec le temps tout ce que cette politique renfermait de fu- 
neste, et sa position indépendante a I’égard des Gibelins comme 4 
l’égard des Guelfes le rendait, au jugement de Werner, archevéque 
de Mayence, plus capable que personne de rétablir l’ordre dans |’Em- 
pire. Pour arriver & ce but, il 1mportait avant tout de faire cesser les 
anciens différends avec I'Eglise. Rodolphe inaugura son régne en adhé- 
rant au concile de Lyon, en s’engageant 4 respecter les droits de 
l’Eglise, et en faisant rentrer dans le domaine impérial tous les biens 
qui en avaient é(é détachés pendant un long et terrible interrégne. En 
conséquence, on convint de prendre pour année normale l'année 1245, 
date de la déposition de Frédéric Il par le concile de Lyon. En réta- 
blissant dans son intégrité le domaine composé des terres impériales 
vacantes, le nouvel empereur se constituait un pouvoir fortement na- 
tional, relevait le boulevard de l'Empire sur les frontiéres de \’Ouest, 
et donnait aux affaires de |’Allemagne une direction toute nouvelle. 
Aprés avoir ainsi affermi sa puissance, il visita toutes les parties de 
ses Etats, les pacifia et rendit la tranquillité 4 un peuple épuisé par de 
longues souffrances. Il préta 4 l’Eglise un utile concours en soumet- 
tant les Prussiens encore paiens et en facilitant par d’importants 
priviléges les progrés de la Hanse et de l’ordre Teutonique dans ces 
contrées. Le 48 octobre 1265, a Lausanne, 1] renouvela solennelle- 
ment au pape Grégoire X les promesses qu’il avait faites relativement 
4 la liberté de l’Eglise dans |’Empire germanique, & la séparation 
perpétuelle de Empire et du royaume de Sicile, et & la protection 
de I’Ktat ecclésiastique. Ii fut fidéle a cet engagement : car, le pre- 
mier, il reconnut formellement la souveraineté des Papes sur les Etats 
de l’Eglise, et en garantit la possession a Nicolas III et 2 ses succes- 
seurs. S'll ne se fil pas couronner & Rome et s’il n’alla pas & la Croi- 
sade, ainsi qu’il l’avait promis, il faut en accuser les complications 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. | 645 


politiques de son temps et la mort qui interrompit ses grands projets. 

La paix avec |’Eglise, )’affermissement de la puissance impériale, 
tel fut le testament politique que le chef de la maison de Habsbourg 
laissa & sa dynastie. Ses successeurs restérent invariablement fidéles 
a ses traditions. Nous n’en voulons pour preuve que le discours pro- 
noncé par Charles-Quint & la diéte de Worms, le 19 avril 4521, pour 
exhorter les princes de )’Empire a combattre ’hérésie de Luther. 

« Je descends, dit-il, des empereurs trés-chrétiens d’ Allemagne, 
des rois catholiques d' Espagne, des archiducs d’Autriche, des ducs de 
Bourgogne, qui ont fait connaitre au monde par d’irrécusables monu- 
ments leur constante fidélité 4 Eglise romaine, 4 la religion ortho- 
doxe, aux'riles sacrés, & la discipline et aux meeurs ecclésiastiques. 
C’est & moi de montrer la méme sollicitude pour la religion et pour le 
vaste empire qu’ils m’ont légués. Je suis résolu & suivre jusqu’a ma 
mort les traces glorieuses de mes aieux, & ne Jamais écouter les con- 
seils pernicieux qui me détourneraient de la vraie foi et de l’obéis- 
sance due aux conciles. Il est plus juste de croire 4 lerreur de celui 
qui se fie opinidtrément & ses propres Jumiéres que de supposer que 
tant d’hommes pieux et sages se sont trompés durant une longue 
suite de siécles. Or il est impossible d’absoudre Luther 4 moins:d’ac- 
cuser d’crreur tous ceux qui nous ont précédés dans la foi; car ¢e 
frére égaré a mis entre eux et lui un tel abime, que le nom de catho 
lique y disparait tout entier. Je suis donc bien décidé 4 m’opposer aux 
progrés de cette impiété, et je sacrifierai mes Etats, |/Empire, mes 
amis, ma vie méme, plutét que de laisser cetle contagion se répandre 
dans les Ames jusqu’a ce gu’elle ait tout infecté. Si par lenteur, indif- 
férence ou corruption, nous permettions 4 cette hérésie de s’emparer 
de l’Allemagne, ce serait une honte éternelle pour mon nom et pour 
celui des princes de l'Empire. Je me repens déja d'avoir montré tant 
d’indulgence envers cet homme pervers et de lui avoir donné le temps 
d’augmenter sa perfidie. Je veux que dorénavant on n’entende plus 
parler de lui, qu’on ait soin de lui faire aussitét quitter la ville et qu’on 
veille & ce qu'il ne viole pas en route son sauf-conduit par des prédica- 
tions défendues. Je le considére désormais comme un ennemi et un 
homme sans foi. Quant aux princes, j’attends d’eux des résolutions 
conformes 4 |’équité eta la dignité chrétiennes. Il ne faut plus encou- 
rager cette apostasie par une indulgence inopportune. » 

Tel fut le discours de Charles-Quint; et, bien que.sa politique n‘ait 
pas été conforme 4 ses paroles, on ne ‘retrouve pas moins dans ce lan- 
gage une énergique expression de sa tidélité & I’ Eglise. 

La Réforme ne fit nulle part de plus rapides progrés qu’en Autriche. 
Il ne faut pas s’en étonner. A la vérité, depuis le grand schisme, les 
archiducs et l’Université de Vienne avaient suivi la cause des Papes 


644 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


légitimes; mais, dans |’hiver de 1409 4 1410, Jéréme de Prague avait 
réussi a répandre ses erreurs & Vienne, et au concile de Bale !’Univer- 
sité de Vienne avait incliné vers l’antipape Félix V. Les décrets réfor- 
mateurs du concile de Passau de 1470 avaient attesté le déplorable 
clat moral du clergé. Frédéric Ill était trop faible pour mettre un 
terme a un (el état de choses. Grace aux innombrables abbés comman- 
dataires, la discipline des couvents n’existait plus; les églises et les 
communautés avaient été victimes de Ja rapacité des avoués. Aussi, 
lors de l’apostasie du seiziéme siécle, l’évéque de Vienne n’appuya-t-il 
pas de son autorité la résistance opposée par la Faculté de théologie 
aux erreurs de Luther, et il fallut un ordre de |’Empereur, en date du 
29 {évrier 1524, pour forcer le Recteur Magnifique et les trois facultés 
siculiéres a publier la bulle de condamnation. On permit méme au 
prédicant Eckenberger de précher dans la chapelle du chateau impé- 
rial, Grace & la faveur dont les novateurs étaient l'objet de la 
part de la nublesse et des fonctionnaires qui devaient faire exécuter les 
ordonnances, I’hérésie prit bientét un grand développement. En 
4530, elle avait pénétré dans les provinces les plus reculées de l’Au- 
triche. A la diéte d’Inspruck, et plus encore & celle de Prague, on ré- 
clama le libre exercice du nouveau culte. En 1548, les Etats d’Autri- 
che, de Carinthie, de Carniole et de Styrie renouvelérent sans succés 
ceite demande 4 la diéte d’Augsbourg; et, en 1556, a la suite de la 
paix de religion, les Etats de la haute et basse Autriche réunis a Vienne 
firent de l'octroi de cette liberté une condition du vote des subsides 
qui leur étaient demandés pour la guerre contre les Turcs. Ferdi- 
nand I* entra dans la voie des concessions, d’abord en permettant 
aux laiques la communion sous les deux espéces, et, en second lieu, 
en révoquant les lois pénales édictées contre les hérétiques. Toutefois, 
dans le péril de l'Eglise, il eut ’heureuse pensée de réclamer le se- 
cours de la Société de Jésus, qui exerca une puissante et salutaire in- 
fluence, et fonda, en 1352, des colléges & Prague et dans d’antres 
lieux de la Bohéme. Ferdinand ne s'arréta pas aux concessions que 
nous venons d‘indiquer. Il fit présenter au concile de Trente plusieurs 
propositions favorables 4 la doctrine nouvelle, telles que l’autorisation 
de la communion sous les deux espéces, le mariage des prétres, etc. Le 
concile rejeta ces demandes. A la mort de ]’empereur, I'hérésie avait 
gagné du terrain dans plusieurs provinces : elle avait envahi la ma- 
jorité du peuple ; presque partout elle s’était emparée des classes su- 
périeures. 

La faveur que témoigna Maximilien II aux protestants de Hongrie 
et de Boliéme assura leur prédominance dans ces contrées. Toutefois 
il leur refssa l’expulsion des Jésuiles qu’ils reclamaicnt, et ce ne fut 
méme qu en 4268'qu'il octroya aux seigneurs luthériens le libre exer- 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN: 645 


cice de leur culte; encore le limita-t-il & leurs chateaux, 2 leurs mai- 
sons et 4 leurs églises patronales, sans permettre & d'autres qu’ eux 
et & leurs gens d’en profiter. Ce n’en fut pas moins une source d abus. 
Les protestants s‘emparérent du patronage des corporations catho- 
liques. La foi s'affaiblit rapidement, et, en 1572, les choses avaient été 
poussées si loin, que l’Empereur dut rendre un décret pour ordonner 
a l’Université de Vienne de faire enterrer ses membres avec les solen- 
nilés de |’Eglise. 

Une réaction catholique se produisit cependant dans fa basse Au- 
(riche elle-méme sous le régne de Rodolphe II. Ses chefs étaient le 
gouverneur-archiduc Charles, Melchior Klesel et les Jésuites. Elle 
fut prompte et efficace. L’exercice du nouveau culte dut se renfer- 
mer dans les termes des concessions précédemment octroyées. En 1589, 
Jes prédicants luthériens fyrent forcés de quitter les Etats héréditaires; 
en 1612 et 1603, les catholiques rentrérent en possession de soixante- 
quinze de leurs aociennes paroisses, et, pour couronner I’ceuvre, |’Uni- 
versité de Vienne revint 4 la foi qu’elle avait désertée. 

Cette réaction se continua dans la basse Autriche, sous le gouver- 
nement de l’archiduc Mathias. Dans la haute Autriche, au contraire, 
elle rencontra une énergique résistance et entraina méme une révolte 
parmi les paysans. Eo Bohéme, les assemblées des luthériens furent 
interdites, et les hérétiques déclarés incapables d’occuper des em- 
plois publics. Mais le pays ot la Réforme avait compté le plus grand 
nombre d'adhérents, c’était l’Autriche centrale. L’archiduc Charles. 
fils de Ferdinand I, dont cette province était l'apanage, avait promis 
aux seigneurs, pour eux, leurs familles et leurs gens, le libre exercice 
de la confession d’Augsbourg, en limitant toutefvis cette concession & 
la durée de son gouvernement. Mais, la comme ailleurs, les protestants 
ne surent pas se contenter de ce qui leur avait été accordé, et ils se li- 
vrérent & de coupables violences méme contre l'archiduc. Ce prince 
mourut en 1590 pendant la minorité de son fils Ferdinand, qui devint 
empereur sous le nom de Ferdinand II. La réaction fut énergiquement 
conduite parle tuteur du jeune prince, l'archiduc Ernest, et, aprés lui, 
par son successeur |’archiduc Maximilien. 

Le jeune archiduc Ferdinand, qui avait été élevé par les Jésuites a 
l'Université d’Ingolstadt, revint dans ses Etats avec la ferme résolution 
d’arracher ce pays au luthéranisme, et il le jura a la sainte Vierge lors 
d’un pélerinage qu'il fit & Lorette en 1598. A peine de retour, il ordonna 
aux prédicants luthériens de quitter le pays dans le délai de quinze jours. 
Cet ordre fut exécuté. Il ordonna également & ses sujets de rentrer 
dans le sein de I’Eglise, en laissant aux récalcitrants la liberté de s'‘ex- 
patrier. Les protestants adressérent leurs réclamations & |’Empereur ; 
mais l’archiduc invoqua pour justifier ses mesures les violences com- 


646 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


mises par les sectaires. La réaction s’opéra sans résistance, ce qui 
semble indiquer que I’hérésie n’avait pas jeté parmi ces peuples de 
profondes racines. 

Les novateurs avaient aussi, dés 1564, réclamé dans le Tyrol la 
liberté de conscience; mais la diéte avait, en 4570, repoussé leur de- 
mande comme contraire 4 la constitution du pays. 

Le succés de cette réaction encouragea |l’empereur Rodolphe a en 
tenter une nouvelle. Il s’y crut d’ailleurs autorisé, parce que les sei- 
gneurs ne s étaient pas tenus dans les limites des concessions qui leur 
avaient été faites par Maximilien Il. Mais ces tentatives provoquérent en 
Hongrie une révolte fomentée par le magnat de Transylvanie, Etienne 
Botschai (1604). Les Etats d’Autriche firent alliance avec ce prince, et la 
victoire remportée par les insurgés amena en 1606 la paix de Vieune, 
aux termes de laquelle le libre exercice de la religion réformée était ac- 
cordé anx Hongrois, sans préjudice des droits de Ja religion catholique. 
L’Empereur refusa de ratifier ce traité. Ce fut une cause de division 
entre lui et l’archiduc Mathias, et par suite un obstacle aux progrés 
de la réaction catholique. Les habitants de la Bohéme obtinrent la fa- 
meuse Lettre de majesté qui leur garantissait la liberté religieuse. Il en 
fut de méme pour la Silésie et pour les autres pays que l’archiduc Mathias 
avait obtenus avec l’aide des protestants. Enfin, en 4609, on fit une 
capitulation qui étendit la liberté religieuse accordée par Maximilien, 
en permettant aux nobles d’admettre des étrangers & la célébration 
de leur service religieux. 

L’empereur Rodolphe II mourut en 1612, et eut pour successeur 
Mathias. Aussitét les protestants, qui redgutaient pour l’avenir l’avé- 
nement du catholique Ferdinand, formérent de toutes parts des con- 
spirations. La révolte éclata d’abord en Bohéme; la Lettre de majesté 
avait donné aux seigneurs le droit de batir des églises, mais n’avait 
pas accordé le méme droit aux sujets. Or, les sujetsdel’abbé de Brau- 
nau et de l’archevéque de Prague ayant néanmoins construit des 
églises, ces deux prélats usérent de leur droit et les firent fermer. Les 
protestants, dont les plaintes avaient été repoussées par |’Empereur, se 
soulevérent et précipitérent les conseillers impériaux par les fenétres 
du chateau de Hradchin & Prague, le 23 mai 1618. Toute la Bohéme 
fut en 1nsurrection. On établit un gouvernement révolutionnaire, et la 
fureur populaire se déchaina contre les catholiques. La révolte de la 
Bohéme réagit sur |’Autriche. Les concessions de l’empereur Mathias 
ne purent calmer les protestants dont l’exigence augmentait avec 
les succés de l'insurrection de Bohéme. Sur ces entrefaites, Matthias 
mourut le 20 mars 1619, et Ferdinand If monta sur le tréne. Dés son 
avénement, il offrit aux peuples de la Bohéme la confirmation de ka 
Lettre de majesté : ce fut en vain. Les insurgés repoussérent ses pro- 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 647 


positions, et, forts de leur alliance avec les protestants du resle de 
l’Allemagne, ils choisirent pour roi, le 19 aoadt 1619, l’électeur pala- 
tin Frédéric V. La fortune ne tarda pas 4 changer. Vainqueur 4 la ba- 
taille de la Montagne-Blanche, prés de Prague, le 8 novembre 1620, Fer- 
dinand fit expier, non-seulement a la Bohéme sa rebellion, mais aussi 
a tous les protestants de l’Empire leur participation a la révolte dont 
la défénestration de Prague avait été le premier acte. Les choses 
avaient d’ailleurs été poussées si loin, que, tout en affichant la plus 
grande fidélité pour leur souverain, les protestants n’avaient pas craint 
de s‘allier avec les Turcs dans le but de détréner Ferdinand II, de lui 
donner un cloitre pour prison et de faire élever ses enfants dans le 
protestantisme. Ils avaient méme concu le projet d’envoyer une am- 
bassade 4 Constantinople pour offrir au sultan.de devenir ses tribu- 
taires. Ferdinand refusa de renouveler aux protestants les promesses 
qui leur avaient été précédemment faites pour le libre exercice de 
leur religion, et défendit aux sujets des seigneurs catholiques de 
fréquenter les temples luthériens. Il fit restituer aux églises les biens 
dont elles avaient été dépouillées et rendit aux Jésuites leur place 
dans \’Université de Vienne. Il fut interdit de propager le protes- 
tantisme dans les terres de la Chambre impériale et des seigueurs 
catholiques. Les protestants de Vienne furent exclus de toutes les 
charges municipales et privés du droit de bourgeoisie. Enfin, en 
4624, 11 fut défendu aux ministres luthénens, sous les peines les plus 
graves, de précher, soit dans la capitale, soit dans les autres com- 
munes impériales. Ferdinand poursuivit la méme réaction dans la 
haute Autriche. Les ministres et les maitres d’école durent quitter 
le pays dans le délai de huit jours. Les habitants furent sommés 
d’abjurer le protestantisme avant Paques (1626). On n’excepta que les 
seigneurs qui professaient le protestantisme depuis plus d'un demi- 
siécle. Dans la basse Autriche des mesures analogues furent appliquées. 
et la réaction se produisit avec encore plus d’énergie. Quant aux 
protestants de la Bohéme, leur défaite fut compléte'. Le comte palatin 
Frédéric, qa’ils avaient élu roi et qu’on surnommait dérisoirement 
le roi d’hiver, prit la fuite. Les ministres calvinistes et les prédica- 
teurs luthériens furent successivement expulsés, et I’Eglise de Bohéme 
rétablie dans son ancien état. Le 31 juillet 1627, un édit ordonna 
4 tous les protestants d’embrasser le catholicisme dans le délai de six 
mois. Au bout de ce délai, ceux qui n’avaient pas obéi furent contraints 


‘ Plusieurs historiens ont rapporté des trails qui semblent démontrer que la 
réaction politique et religieuse opérée en Bohéme par Ferdinand If fut entachée 
de rigueurs excessives. Nous regrettons que notre savant collaborateur n’ait pas 
donné quelques détails 4 ce sujet. V. Ranke, Histoire de la Papauté, t. IV, p. 123 
de la traduction francaise. (Note du Traducteur.) 


648 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


de quitter le royaume. Aprés la bataille de Leipsick, le luthéranisme 
reprit un instant le dessus. Mais les armes de Wallenstein rétablirent 
dans le pays les lois de Ferdinand II, et le protestantisme y fut étouffé 
sans retour. La méme réaction s’accomplit en méme temps et avec le 
méme succés en Moravie. 

Le protestantisme ne conserva sa prépondérance qu’en Silésie et 
en Hongrie. En Silésie, Ferdinand II avait reconnu la Lettre de ma- 
jesté de Rodolphe Il, et en Hongrie les priviléges concédés par la paix 
de Vienne avaient été maintenus. Aussi, la réaction qui s’opéra en 
Hongrie ne fut-elle pas l'ceuvre du pouvoir temporel, et s‘accomplit- 
elle suivant l’esprit de I’Eglise. Elle fut surtout dirigée par un mission- 
naire d’un zéle ardent et d'une charité apostolique, le Jésuite Pazmanny, 
depuis archevéque de Gran et primat du rvyaume. I! avait trouvé la 
Hongrie protestante et il la laissa catholique. Il fonda de nombreux 
établissements pour !’éducation du clergé, tels que le séminaire hon- 
grois 4 Vienne, les colléges des Jésuites & Raab ct a Presbourg, et sur- 
tout cette admirable Université de Tyrnau, dont il confia la direction 
a la société de Jésus, et qui fut successivement transportée 4 Bude eta 
Pesth, oi elle existe encore aujourd’hui. I] mit partout en vigueur les 
décrets de réforme du concile de Trente, et dans cette intention il 
réunit a Tyrnau un synode diocésain et deux synodes nationaux. Sous 
son influence, le catholicisme pénétra si profondément dans la Ilongrie, 
qu'il n’y put étre affaibli par les événements qui saivirent, alors méme 
que la paix de Linz eut accordé, en 1645, la liberté religieuse aux 
sujets qui ne parlageraient pas la foi de leurs seigneurs. 

La monarchie autrichienne, dont le protestantisme avait un moment 
envahi les deux tiers, était ainsi redevenne presque exclusivement ca- 
tholique. Ferdinand I! pouvait étre regardé comme le restaurateur de 
la foi, non-seulement en Autriche, mais encore dans toute l’Allemagne. 
Jamais il n’avait oublié le voeu de sa jeunesse dans !'église de Lo- 
rette. Lorsque, le 5 juillet 1619, assiégé par les rebelles protestants 
dans son chateau impérial, il s’était prosterné au pied de la croix, une 
voix mystérieuse lui avait dit : Non te deseram, Ferdinande ; et bien- 
tét aprés, sanvé par les cavaliers qu'amenait & son secours le comte de 
Dampierre, il avait compris que cette voix était celle du Sauveur. 

Ferdinand IIf soutint énergiquement la lutte engagée par son prédé- 
eesseur. Durant les quinze derniéres années de la guerre de Trente-Ans, 
devenue une guerre universelle, il tint téte @ la coalition de presque 
toutes les puissances européennes liguées contre la maison de Habs- 
bourg; et ce ne fut que lorsque la misére publique, portée & son com- 
hle, eut rendu la résistance impossible, qu'il consentit & signer le traité 
de Westphalie, qui démembrait l'Allemagne et frappait au cceur le 
Saint-Empire. Au dedans, il continua la réaction commenceée : fa seule 








LE.CONCORDAT AUTRICHIEN. 649 


concession qu'il consentit 4 faire aux Etats protestants d’Allemagne et 
a la Suéde dans le traité de Westphalie fut que les habitants protes- 
tants de la basse Autriche pourraient rester dans le pays et aller assis- 
ter hors de ses frontiéres au service luthérien. En méme temps il tra- 
vailla & la réforme intérieure du clergé catholique en encourageant de 
tout son pouvoir les efforts des régulters; 11 améliora l'instruction pu- 
blique ; "Université de Vienne était redevenue catholique, et les écoles 
des Jésuites prirent, sous ce régne, un développement considérable. 

Léopold I* succéda & Ferdinand III, et chacune des quarante-sept 
années de son régne fut marquée par quelque grande ceuvre religieuse. 
La cour assistait avec tout l’éclat de la pompe impériale aux grandes 
fétes de l’Eglise, et I'exemple du souverain agissait puissamment sur 
esprit du peuple. Vienne possédait un grand nombre d’associations 
religieuses et de confréries florissantes. Des évéques, comme Léopold- 
Guillaume 4 Passau et Léopold Kollonits 4 Neustadt, des abbés, des re- 
ligieux enflammés d’ardeur pour la gloire de Dieu, rivalisaient de zéle 
avec le prince. 

Le 5 mai 1705, Léopold I* mourut. Son fils, Joseph 1, se trouvait, 
a son avénement, en face des difticultés que Jui créaient les troubles 
de la Hongrie et la guerre de succession d'Espagne. Cette derniére 
guerre le brouilla avec le pape Clément XI, qu'il crut favorable & la 
France, et, ala faveur de cette division, l’esprit du dix-huitiéme siécle 
commengca A pénétrer en Autriche. Le Pape, qui observait dans la 
guerre de la succession une complete neutralité, reprochait seulement 
a l'Empereur de n’avoir opposé aucune résistance a l’entreprise de !’é- 
lecteur protestant de Brandebourg, qui de sa propre autorité venait de 
se créer roi de Prusse, non plus qu’a |’élévation de la maison protes- 
tante de Brunswick-Lunebonurg 4 la dignité électorale : 1] lui contes- 
tait, en outre, le jus primarum precum. L’Empereur, pour user de re- 
présailles, revendiqua, comme fiefs de !’empire, les duchés de Parme ct 
de Plaisance, y tit lever une contribution de guerre, et, lorsque le 
Pape, sous la suzeraineté duquel se trouvaient ces duchés, voulut s’y 
opposer, Joseph I* défendit l'exportation du numéraire que Rome ti- 
rait du Milanais et de Naples, occupa Comacchio et assiégea Ferrare. 
Enfin il s'avanca vers Rome, ot le Pape, abandonné de tous, dut si- 
goer, le 45 janvier 1709, un traité en vertu duquel il reconnaissait 
comme roi d’Espagne I'archiduc Charles, frére de I'Empereur, sans 
préjudice toutefois des droits d’autrui : en outre, il promit d’investir 
ce prince du royaume de Naples. Malgré ce traité et en dépit des récla- 
mations répétées du Saint-Siége, Comacchio resta au pouvoir de I’ Au- 
triche, & litre de fief de Empire, jusqu’en 1723. 

Charles VI monta sur le tréne le 417 avril 47414. Le Pape l'avait re- 
connu roi d’Espagne; mais, comme cette reconnaissance élait condi- 


650 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


tionnelle, Ja désunion qui existait entre Empire et le Saint-Siége n’en 
subsista pas moins. Du reste, aucun des prétendants n’était satis- 
fait de l’attitude du Pape, et tous deux refusérent d’admettre ses repré- 
sentants aux négocialions qui précédérent la paix d'Utrecht. On disposa 
sans son concours de la Sardaigne et de la Sicile, fiefs du Saint-Siége. 
La Sicile échut au duc Victor-Amédée de Savoie, qui y exerca tous les 
droits de la souveraineté jusqu’en 1719, époque a laquelle cette ile 
revint 4 l’Empire. Parme et Plaisance furent déclarés fiefs impériaux et 
donnés 4 un infant d’Espagne. 

Le systéme politique suivi par !Empereur envers le Pape réagit, 
quoiqu’a un moindre degré, sur |’Eglise d’Autriche. Charles VI im- 
prima un grand essor a]’industrie, et, pour en favoriser les progrés, il 
accueillit dans ses Etats un grand nombre de protestants. Bientét des 
libraires protestants s’établirent & Vienne et répandirent dans le pays 
des livres de leur propagande. Beaucoup de catholiques abjurérent, et 
il se forma méme une société secréte expressément dirigée contre la 
religion. Le danger devint promptement assez sérieux pour que le car- 
dinal-archevéque de Vienne demandat 4 |’Empereur la création d'une 
commission aulique, chargée d’examiner les griefs de l'ordinaire et 
frappat d’excommunication les membres de la société secréte. 

L’Empereur refusa de nommer la commission aulique, mais sup- 
prima la société secréte. 

L’antique piété régnait encore dans le peuple; mais, depuis la guerre 
de Trente-Ans et sous )’influence des événements qui viennent d 'étre 
rappelés, un certain relachement s’était introduit dans l’organisation 
ecclésiastique. Quels étaient, a cette époque, les rapports de I'Eglise 
et de |’Etat? Le gouvernement se renfermait en général dans les limites 
de sa compétence;‘il suivait en principe les régies du droit canon. Oo 
reconnaissait la suprématie et la juridiction du Saint-Siége ; les com- 
munications étaient libres entre les évéques et le Pape, ainsi qu entre 
les ordres religieux et leurs généraux résidant & l’étranger. La junidic- 
tion des éveques et des supérieurs était respectée; la puissance tem- 
porelle ne s "immiscait en rien dans les choses du culte; I’Eglise diri- 
geait exclusivement les écoles de théologie et les écoles élémentaires, 
et administrait ses propriétés selon les régles du droit canon. L'Eglise 
avait la prééminence dans toutes les parties de l’Empire. Ainsi les 
évéques occupaient le banc d'honneur dans les diétes et y formaient 
le premier ordre; beaucoup d’entre eux et quelques abbés portaient le 
litre de prince; plusieurs méme avaient une cour féodale considérable 
et possédaient de grands biens. La législation protégeait VEglise et ré- 
primait avec la plus grande sévérité les crimes contre la religion et 
les moeurs. Ce systéme recut quelques atteintes sous le régne de 
Charles VI. On commenga a proclamer la nécessité du placet pour la 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 651 


promulgation des lois ecclésiastiques, et de |’autorisation du gouver- 
nement pour les aliénations des biens de |'Eglise. Le clergé, confiant 
dans la piété du prince, et considérant d’ailleurs que |’épiscopat, étant 
nommé par le gouvernement, se trouvait tenu par la 4 une certaine 
dépendance, n’essaya pas de résister & ces prétentions. L’espritetla mo- 
ralité de l’épiscopat étaient, il est vrai, irréprochables ; mais beaucoup 
de ses membres manquaient de la science nécessaire. Les abbés des 
couvents qui avaient échappé a Ja commande valaient, en général, 
mieux que les évéques, parce qu’ils étaient Je produit de I’élection, et 
que l'élection librement faite n’appelait guére aux dignités que des 
hommes de science et de caraclére. Toutefois, méme dans les couvents, 
qui étaient encore en Autriche le foyer de la vie chrétienne, }instruc- 
tion religieuse s était singuliérement affaiblie. 

Quant au clergé séculier, sa situation variait suivant |’étendue et la 
richesse des diocéses. Dans les grands évéchés, tels que celui d'Olmutz, 
qui comprenait toute la Moravie, celui de Breslau, qui embrassait toute 
Ja Silésie, le pouvoir épiscopal s’exercait par délégation & des degrés 
fort nombreux. II n’en-pouvait étre autrement; mais l’unité du gou- 
vernement ecclésiastique en souffrit beaucoup, et cette situation fut 
pleine de dangers quand le gouvernement spirituel eut pris le carac- 
tére bureaucratique. C’était surtout de l’esprit des consistoires et des 
vicaires généraux que dépendait dans ces évéchés la marche de l’admi- 
nistration ecclésiastique. On y trouvait d’ordinaire quelques canonistes 
ou thévlogiens distingués qui créaient, sur les nombreuses matiéres 
soumises 2 leur juridiction, une sorte de jurisprudence traditionnelle, 
si bien que les changements d’évéques n’apportaient aucune modifica- 
tion dans la marche des affaires. 

A cété des chapitres de cathédrales se trouvaient les chapitres 
fort nombreux des collégiales, dont Jes bénéfices étaient recherchés et . 
se donnatent habituellement aux curés ou doyens les plus méritants. 

Les paroisses différaient beaucoup tant en étendue qu’en richesses. 
Cependant, en général, elles étaient dotées d’une maniére insuflisante, 
aussi bien que les- chapellenies, qui exigeaient peu de travail, mais 
dont les revenus élaient fort minces. En général, 4 l'exception des 
évéques et des chapitres, le clergé séculier était dans une situation 
trés-précaire : toutefois ce qui lui manquait de ce cété était compensé, 
d'une part, par le respect que lui portaient les peuples, et, de l'autre, 
par V’indépendance dont il jovissait encore envers I’Etat. Le curé, 
a qui était subordonné le maitre d’école, lequel remplissait en méme 
temps les fonctions de sacristain, dirigeait, sous la surveillance exclu- 
sive de l’évéque, |’école paroissiale, et gouvernait & peu prés souverai- 
nement la commune sous le rapport religieux, moral et intellectuel. 

Les ordres religieux avaient pris dans |’'Empire un immense déve- 


652 LE CONCORDAT AU TRICHIEN. 


loppement, surtout en Belgique, en Lombardie, et dans l'archiduché 
d’Autriche. Le premier rang appartenait alors 4 la compagnie de Jé- 
sus :.le peuple et la maison impériale n’avaient pas oublié qu’elle 
avait arraché l’Autriche & I"hérésie, et,-malgré les calomnies dont elle 
était l'objet, elle conservait par la prédication et l’enseignement I’in- 
fluence que son dévouement lui avait conquise. Toutefois les couvents 
ne rendaient pas, 4 cette époque, les mémes services que dans le 
passé. Depuis les succés obtenus sous le régne de Léopold I", le clergé 
avait négligé les études théologiques, qui avaient fait sa force, et, au 
moment oi la fausse science commengait ses ravages, la vraie science 
- était désarmée. 

Quoique la science eut conservé dans les couvents plus de place que 
dans le clergé séculier, elle n’en était pas moins déchue de sou an- 
cienne splendeur. De plus, les soins que le clergé régulier donnait 
au ministére paroissial dans certains pays, ot il rendait d’ailleurs 
d’importants services, avaient eu pour effet de relacher les liens de la 
discipline. Les grandes familles religieuses n'avaient plus dans la so- 
ciété l’admirable rdle qu’elles avaient autrefois rempli, et de mesqui- 
nes rivalilés avaient succédé chez elles a la généreuse émulation des 
siécles passés. 

La cause de l’infériorité des deux clergés au dix-huiti¢me siecle se 
trouvait, d'une part, dans |’insouciance ov ils vivaient en face d'un 
avenir gros d’orage; de l’autre, et surtout dans le systéme vicieux 
de l'enseignement théologique et de |’éducation cléricale. Le clergé, 
quoi qu’on en dise, a besoin d’une instruction et d’une éducation spé- 
ciales, éducation et instruction qui doivent encore se diversifier sut- 
vant gu’il s’agit du clergé régulier ou du clergé séculier. Ces idées 
n'élaient pas inconnues en Autriche; mais on les avait négligées, 
. et elles s’étaient peu a peu eflacées des esprits. Aussi la difltérence 
entre les écoles du clergé disparut-elle de plus en plus. On y_ étu- 
diait suffisamment fa langue et la littérature. latines; quant aux Jan- 
gues grecque et hébraique, aux études de philologie et d’histoire, on 
n’en tenait aucun compte; les sciences physiques et naturelles n’é- 
taient guére plus ea honneur; la philosophie faisait Fobjet d'un cours 
_ de deux ans dans les universités, mais, au fond, cette philosophie 
n’était qu’une gymnastique iatellectuelle si pauvre, qu'elle méritait & 
peiue le nom de dialectique. 

C’était avec cette faible préparation qu’on abordait |’étude de la 
théologie. L’enseignement théologique était donné par les facultés de 
théologie des universités, par les séminaires diocésains et par les éco- 
Jes des monastéres; mais partout le systéme d’enseignement était le 
méme, et nulle parti! n’était approprié aux altaques dirigées contre la 
doctrine de I'Eglise. Ces attaques avaient leur pointde départ dans!I’his- 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 655 


toire, et c’était sur ce terrain qu'il eut fallu se placer pour les repousser 
avec avantage. Malheureusement, laméthodeen vigueur était la méthode 
Scolastique, qui ne pouvait offrir d’armes victorieuses pour les luttes 
de ce temps. Les écoles ‘épiscopales commengaient, en outre, & 
professer un systéme hostile aux prérogatives du Saint-Siége ; et les 
écoles des Augustins et des Dominicains perdaient leur temps et 
leur peine & s’escrimer contre les Jésuites, dont ces ordres étaient de- 
puis longtemps jaloux. 

L'éducation du second degré n’était guére dans un meilleur état : il 
n’existait pas pour les enfants de séminaires organisés suivant les pres- 
criptions du concile de Trente; on avait seulement des séminaires de 
théologiens, et des gymmases pour Jes étudiants pauvres, ecclésiasti- 
ques ou laiques. La plupart de ces établissements dépendaient des cou- 
vents et étaient soumis 4 une discipline monastique, qui, dans beau- 
coup d’endroits, avait fini par devenir tout 4 fait machinale. 

Ce qui manquait & cet enseignement, c "était le feu sacré; cependant 
I’Eglise aurait pu facilement le ranimer, puisque les écoles étaient 
toutes placées sons sa dépendance. L'Etat lui abandonnait I’ enseigne- 
ment. Le peuple lui témoignait le plus vif attachement; et d'innombra- 
bles confréries, formées dans un but de piété et de charité, concou- 
raient avec les ordres religieux a entretenir la foi dans les masses. 
Ainsi, au milieu du siecle dernier, J’Autriche était encore, par sa 
Constitution, un état essentiellement catholique; et ce caractére, qui 
en faisait une puissance homogéne, lui assurail, malgré la haine des 
protestants, la prédominance en Allemagne et le respect de l'étranger. 

Cependant, dans le silence et sous l’influence d’éléments venus du 
dehors, il s’était formé, au sein de cet empire si catholique, une 
Opposition puissante contre |'Eglise. Ses ennemis, longtemps 1S0- 
lés, s'étaient enfin entendus, et ils avaient reconnu due la puissance 
de I'Eglise résidait dans le Saint-Siége et dans la compagnie de Jésus. 
Tel fut dés lors le but de leurs attaques; mais, en présence de |’impuis- 
sance de la discussion publique en Autriche et de la force du catho- 
licisme dans le peuple, ils comprirent que, pour réussir, la guerre 
contre l'Eglise avait besoin d'étre conduite par Etat. On chercha donc 
a gagner le gouvernement impérial par l’attrait de l’omnipotence, et 
I’épiscopat par celui de Vindépendance. Lun et l'autre se laissérent 
entrainer, et le clergé et le peuple suivirent sans métiance, dans une 
voie dont ils ignoraient le danger, les guides dans la piété desquels tls 
avaient mis une confiance absolue. 

Si l'on cherche & tirer une conclusion de ce résumé de l'histoire 
d’Autriche, on voit que le trait caractéristique de cette histoire 
est |'union constante de I'Eglise et de I'Etat. Cette union absolue a ses 
périls ; elle fait dépendre de la force ou de la faiblesse du souverain la 





654 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


force ou la faiblesse de I’Eglise ; souvent aussi il arrive que I’Eglise, se 
laissant aller & une contiance excessive dans les dispositions d'un gou- 
vernement, se trouve dans une position critique, lorsque le timon de 
I’Etat échappe des mains du prince pour passer dans celles des fone- 
tionnaires. 

L’essentiel, dans un tel systéme, est que l'on sache distinguer nette- 
ment la sphére d’action des deux puissances. D'ailleurs, en Autriche, 
un autre systéme serait impossible, et ce n’est que parce que l'on a 
méconnu cette distinction essentielle que I'Eglise s'y est trouvée, 
dans un temps rapproché du notre, exposée aux plus graves dangers. 

Le caractére catholique était si profondément imprimé dans la consti- 
tution et dans les moeurs de ce pays, qu'il fallut qu’au dix-huitiéme 
siécle, comme au seiziéme, le principe de la lutte contre |’Eglise 
lui vint de I’étranger. Ce principe fut le gallicanisme alors tout-puis- 
sant et exagéré encore par le jansénisme. Il serait trop long de faire 
histoire de cette doctrine. Développée & ta faveur de circonstances di- 
verses, elle séduisit les royautés, qui, loin de chercher dans I'alhiance 
de |’Eglise la meilleure des garanties d’avenir, crurent se mettre 
a labri du danger en brisant tous les pouvoirs qui leur faisaient 
ombrage. 

L’éclat de |’absolutisme francais ne manqua pas non plus d’éblouir 
les autres gouvernements. Le dix-huiliéme siécle devint l’époque 
da despotisme éclairé : chacun l’emprunta a la France; Pombal le 
transplanta en Portugal; Aranda et Campomanés en Espagne; Tanucei 
4 Naples; la Sardaigne, Parme, ja Toscane, suivirent le méme dra- 
peau. 

On put espérer un moment que |’Autriche, conservant son calme 
traditionnel, saurait se défendre de ce dangereux entrainement. Mal- 
heureusement le prince de Kaunitz ne tarda pas & tromper cet espoir, 
et la situation de la monarchie 4 cette époque favorisa la politique par 
‘laquelle ce ministre répudiait tout le passé de I'Empire. 

Charles VI était mort en 1740. A sa mort, éclata la guerre de la suc- 
cession d'Autriche qui dura huit ans et enrichit la Prasse de plusieurs 
provinces autrichiennes. La Prusse devint ainsi une grande puissance 
européenne : en méme temps elle recevait de Frédéric I] une centra- 
lisation contraire & toutes les traditions germaniquey et empruntée 
aux idées francaises dont ce prince s était fait le représentant en Alle- 
magne. Ce fut ce systéme que le prince de Kaunitz, adepte de la phi- 
losophie francaise, transplanta en Autriche, espérant par cette explot- 
tation matérielle des forces du pays compenser les pertes de territoire 
qu’avait entrainées la derniére guerre. La politique extérieure fat 
changée comme la politique intérieure. La maison de Habsbourg et 
la maison de Bourbon, ces éternelles ennemies, firent une étroite al- 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 655 


liance..L'Eglise ressentit le contre-coup de ces changements. La jeu- 
nesse autrichienne alla chercher ses inspirations & Paris, et, aussitét 
que le gouvernement leva le drapeau des innovations, gallicans, jan- 
sénistes et encyclopédistes se réunirent et formérent un parti com- 
pacte. 

L’ceuvre de destruction commence : on transforme le droit civil, 
la procédure, la police; et, comme les fonctionnaires avatent peine a 
suivre le mouvement nouveau, on prend la résolution de créer, en 
bouleversant l’enseignement public, une génération nouvelle de fonc- 
tionnaires. On enléve aux universités leur caractére ecclésiastique et 
leur autonomie; elles deviennent des établissements de l’Etat destinés 
a former des fonctionnaires ecclésiastiques ou laiques. Il en sortit un 
clergé sans principe et des fonctionnaires publics 4 |’avenant. Les 
écoles des monastéres ne portérent pas de meilleurs fruits : les cou- 
vents avaient perdu leur indépendance. Déja, en 1747, on avait dé- 
fendu au nonce du Pape de les visiter, et, en les détachant ainsi du 
centre de I’Eglise, on les avait isolés et affaiblis. L’action du Saint- 
Siége sur |'Eglise d’ Autriche fut neutralisée par le placet auquel furent 
soumises toutes les lettres du Pape; et, déja a plusieurs reprises, les 

biens des couvents et des paroisses furent appliqués aux établisse- 
ments séculiers sans |’assentiment du pouvoir spirituel. 

L’épiscopat ne s’émut pas de ces empiétements: il se laissa méme 
dépouiller de la censure des publications ecclésiastiques, et dés lors la 
littérature put en toute liberté se déchainer contre |'Eglise. Depuis 
1754, le gouvernement s’immisga dans les choses du culte sans qu’au- 
cune réclamation se fit entendre. Au contraire, toutes les innovations 
hostiles a I'Eglise étaient accueillies avec transport par une opinion 
publique de plus en plus égarée. L'impératrice Marie-Thérése, person- 
nellement pieuse, assistait 4 cette décadence de la fot et des moeurs; 
de temps en temps elle essayait d’y porter reméde par des édits ; mais 
ces édits, en désaccord avec la marche générale de l'administration, 
ne tardaient pas & tomber en désuétude. 

En 1756, 4 la mort de Francois I", Joseph Ii devient co-régent. Ad- 
mirateur passionné de Frédéric II, ils’attache & Vimiter, et sous son 
régne, on travaille a détruire Eglise comme institution positive, en 
vertu d’un plan parfaitement arrété. Ce plan avait élé tracé dans |’ou- 
vrage -de l’évéque auxiliaire de Tréves, Hontheim, qui le publia sous 
le pseudonyme de Justinus Febronius, avec ce titre: De Statu Eccle- 
siz et legitima potestate Romani pontificis (1763). 

Cet écrit, partant de l’existence d'une prétendue démocratie chré- 
tienne dans I'Eglise primitive, contestait la juridiction du Pape sur les 
évéques, le subordonnait a | universalité des évéques, ne reconnais- 
sait en lui que l’exécuteur faillible des canons, et établissait ainsi la 








656 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


légitimité de l'appel des déeisions du Saint-Siége au concile ecuméni- 
que. Il proposait a I'Eglise de revenir & |’état ov elle avait été, suivantlai, 
lors des quatre premiers conciles cecuméniques, et, pour atteindre ce 
but, il conseillait aux évéques de s’allier avec les princes. Le Pape con- 
damna cette doctrine, et Hontheim se rétracta plus tard. Mais cette 
rétractation manqua de franchise, et, d’ailleurs, les sentiments de 
Hontheim. étaient ceux de |’épiscopat allemand, et surtout des arche- 
véques rhénans, qui, depuis longtemps, se voyatent avec déplaisir. eax 
puissants électeurs, dans la dépendance spirituelle de Rome. Comment 
sélonner dés lors que le pouvoir civil ait refusé de se dessaisir des 
armes qu'on lui avait données contre l'Eglise?-De méme que les princes 
électeurs du Rhin firent des doctrines de Hontheim la base de leurs 
griefs contre le Saint-Siége, de méme aussi elles devinrent celle des 
ponctuations d'Ems, élaborées en 1866 sur |l’ordre des électeurs ecclé- 
siasliques et de l’archevéque de Salzbourg. En matiére ecclésiastique, 
le fébronianisme fut le Credo de l’administration autrichienne. 

Mais il arrive que ce que l’on renverse dans |’Eglise emporte dans sa 
chute tout ce qui s’y rattache dans I'Etat. Les derniéres garanties que 
les magistrats et les fonctionnaires de la nouvelle école avaient encore 
laissées 4 I’Etat ne tardérent pas 2 disparaitre. On créa dans les uni- 
versités des cours de droit naturel rationaliste, et de science politique, 
auxquels tous les étudiants en droit furent obligés d’assister. Cet ensei- 
gnement fut presque exclusivement substitué aux études de droit his- 
torique et positif, et les éléves formés par cet enseignement n'éprouve- 
rent aucun scrupule a seconder les mesures arbitraires dirigées contre 
I'Eglise. La victoire de la bureaucratie irréligieuse ne pouvait cepen- 
dant étre décisive tant que |’Eglise garderait la surveillance des écoles. 
On attribua 4 I'Etat le monopole de I'enseignement, et le gouvernement 
alla jusqu’a réglementer I’ enseignement religieux. Pour y parvenir plus 
sdrement, il chargea le prétre Felbiger, de Silésie, de rédiger un caté- 
chisme applicable & toutes les confessions chrétiennes, et concu dans la 
forme de l’enseignement socratique. L’entreprise fut couronnée d'un 
plein succés, surtout aprés l’abolition de !a société de Jésus en 1775'. 

Les Jésuites, qui avaient longtemps dirigé les écoles et y avaient con- 
servé beaucoup d’influence, étaient le but des principales attaques. 
Cependant, aprés leur suppression, les autres ordres religieux ne fareal 
pas épargnés. On leur défendit de recevoir des novices sans Ja permis- 
sion du gouvernement, et ces autorisations ne devaient étre données 
que tout juste pour empécher l’extinction de ces ordres. Les couveats, 


‘ Malgré la haine que le gouvernement portait aux Jésuites, il se trouva ce- 
pendant obligé, par l’insuffisance de son personnel enseignant, de leur laisser 
aprés leur abolition la direction d'un certain nombre de colléges et de chaires 
de philosophie. 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 657 


ainsi tenus entre la vie et la mort, perdirent toute influence sociale. 
Quant au clergé séculier, on lm porta la plus grave atteinte en impo- 
sant aux facultés de théologie un programme rédigé par un certain 
Bautenstrauch, qui défigurait complétement |’ enseignement catholique. 
Sauf quelques protestations isolées, !’épiscopat resta indifférent jusqu’au 
moment ot: Eybe!l osa enseigner le fébronianisme pur dans nne chaire 
de l’Université de Vienne. Les évéques réclamérent alors; mais le gou- 
vernement passa outre et continua de réglementer jusqu aux dogmes 
et aux sacrements de I’Eglise. 

Le 29 novembre 1780, Joseph Ii commenga 4 régner seul; la haute 
intelligence et la piété deMarie-Thérése avaient plus d’une fois apporté 
des tempéraments au déplorable systéme alors en vigueur. Joseph ne 
connut pas de semblables scrupules, et poussa ce systéme jusqu’a ses 
plus extrémes conséquences. Ii voulait que tous les détails de gou- 
vernement procédassent de sa seule volonté, et il résolut d'appliquer 
4 toutes les parties de son vaste empire une immense centralisation 
qui ne tenait aucun compte du passé, du caractére, de l’origine des 
différents peuples qu'il renfermait. C'est & cet unitarisme qu’il immola 
la constitution nationale, le droit ancien et les tibres corporations. L’E- 
glise devait en étre la premiére victime. Joseph se proposait de la 
transformer en Eglise d’ Etat. Son programme se trouve tout enlier dans 
la lettre adressée le 142 décembre 1781 par le prince de Kaunitz au 
nonce du pape Garampi, et communiquée comme une déclaration ofli- 
cielle 4 tous les fonctionnaires de la monarclrie. L’abolition des abus 
de l’Eglise qui ne touchent ni aux dogmes ni aux choses spirituelles 
ne saurait, prétendait le ministre, dépendre du Saint-Siége, puisqu’a 
J'exception de ces deux choses Rome n’a aucune autorité dans |’Etat. 
C’est done uniquement & |'Empereur, qui seul a droit de commander 
dans |'Etat, qu’appartient l’abolition de ces abus, parmi lesquels i} faut 
surtout comprendre ceux qui concernent la discipline extérieure du 
clergé, et particuliérement celle des ordres ecclésiastiques. Puisque le 
pouvoir souverain du prince s’élend sur tout ce qui, dans|’Eglise, n'est 
pas d'institution divine, mais ne doit son existence qu’a |l’approbation 
du prince, c’est a lui quiincombe le droit de limiter ces sortes de con- 
cessions; et non-seulement il peut les changer et les restreindre, mais 
les supprimer toutes les fois que les circonstances |’exigent. Le rescrit 
ajoutait que |’Empereur avait invité les évéyques 4 reprendre les droits 
qui leur avaient autrefois appartenu et qui depuis avaient été usurpés 
par le Saint-Siége. 

C’élait suspendre de la maniére la plus grave l'exercice de la consti- 
tution ecclésiastique. Pour en empécher la destruction complete, Pie VI 
se décida a faire le voyage de Vienne. ll fut regu avec enthousiasme 
dans toute l’Allemagne; mais il ne put rien obtenir de Joseph II, qui, 


658 | LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


fidéle 4 son déplorable systéme, se refusa & traiter avec lui. Rien n’est 
plus curieux que les deux lettres échangées en avril 1782 entre l’'Em- 
pereur et le Pape. Dans la lettre du Pape régnent d'un bout a l'autre 
une douloureuse sollicitude pour |’Eglise et cette tendresse du pére 
des fidéles qui ne songe qu’a éviter de cruelles extrémités; la lettre de 
]’Empereur, au contraire, est pleine de faux-fuyants. C’est un autocrate 
qui s’appuie sur des droits et des devoirs qu'ils'est lui-méme créés, et 
qui, fier de sa supériorité, j’allais dire de son infaillibilité, cache a peine 
sa froideur et sa dureté sous le voile d'une politesse tout extérieure. 

De 1782 4 1785, on mit |’épiscopat en possession des droits réser- 
vés au Saint-Siége ; un grand nombre de couventsfurent supprimés, 
ainsi que les nombreuses confréries, les congrégations de la sainte 
Vierge, les tiers ordres. Des convents supprimés on forma le fonds de 
religion, comme on avait’ formé le fonds d' étude avec les biens de la 
compagnie de Jésus. 

On cherche 4 séduire le clergé paroissial en lui promettant de con- 
sacrer le fonds de religion 3 améliorer sa situation matérielle; mais en 
méme temps on le dépouille de son autorité spirituelle. Privé de tout 
esprit de corps, dépourvu de la protection de !'épiscopat, il se mit au 
service de |’Etat. Comme manuel d’enseignement officiel pour lhis- 
toire de |’Eglise, on prescrivit aux étudiants en théologie l’ouvrage du 
protestant Schroeckh, et, du haut des chaires de théologie, les jeunes 
lévites n’entendirent plus que des invectives contre le Saint-Siége, les 
ordres mounastiques et les institutions ecclésiastiques. Ce qui fit le 
plus de ravage, ce fut l’enseignement du droit canon dont le manne! 
fut jusqu’en 1807 l’ouvrage de Pehem, fébronien déclaré. Enfin, pour 
enlever 4 la pure doctrine ses derniers asiles, on supprima toutes les 
écoles de philosophie et de théologie des couvents, et l'on obligea 
ainsi le clergé régulier 4 venir chercher la science dans les universités. 
En 1783, une nouvelle mesure vint porter un coup mortel aux meeors 
ecclésiastiques comme 4 la doctrine de }’Eghise : nous voulons parler 
de la suppression des séminaires épiscopaux et de |’établissement des 
séminaires généraux exclusivement dépendant de )’Etat. L’épiscopat 
laissa sans protester s'accomplir cette ceuvre de destruction ; seuls. 
‘les évéques de Belgique, sous la conduite de l'illustre cardinal de 
Frankenberg, s'élevérent contre ces mesures avec un courage apos- 
tolique. 

Les universités furent aussi de plus en plus soustraites 4 |’influence 
catholique. En 1782 on supprima l’obligation de préter serment 4 la 
confession de foi du concile de Trente. Le droit canon fut restreint 
4 ce qu’on appelait le droit ecclésiastique privé. L’intervention person- 
nelle del’Empereur put seule empécher qu’on accordat aux professeurs 
de théologie la liberté d’enseignement illimitée, c’est-a-dire la licence 











LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 659 


la plus effrénée. Au milieude ce désordre dans les doctrines, Je niveau 
des études baissa rapidement. La censure ne laissait arriver de |’étran- 
ger que les livres composés dans I’esprit du systéme dominant. Les 
couvents, en pleine dissolution, n’avaient plus assez de calme pour 
se livrer 4 des travaux scientifiques : ils ne recevaient plus de novices 
dans la crainte d’une suppression imminente; et d’ailleurs leur ancien 
esprit avait complétement disparu. Le clergé séculier perdit ses privi- 
léges en matiéres d’impéts et ses immunités judiciaires; les consis- 
toires épiscopaux n’eurent plus 4 connaitre des délits des ecclésiasti- 
ques que lorsque ces délits étaient relatifs & leurs fonctions mémes ; 
encore fallait-il qu’ils ne consistassent pas dans la transgression de 
quelque ordonnance impériale en matiére ecclésiastique. 

On ne. peut imaginer & quel point le pouvoir temporel s’immiscait 
dans le gouvernement de I’Eglise. Il fit une liturgie officielle, interdit 
les dévotions les plus populaires, les processions et les pélerinages; il 
supprima un grand nombre de jours fériés et frappa de peines de police 
ceux qui se refusaient 4 travailler ces jours-la : enfin il fit effacer du 
bréviaire romain tous les passages qui pouvaient rappeler la liberté de — 
l’Eglise, tels que l’office de saint Grégoire VII. 

Le peuple, froissé par ces innovations dans ses habitudes les plus 
chéres, commenca 3 retirer sa confiance au clergé, dans lequel il ne 
voyait plus que l'instrument docile du pouvoir politique. On avait été, 
en 1780, jusqu'a ordonner aux prétres, non-seulement de lire en 
ehaire, mais de recommander aux fidéles Jes ordonnances adminis- 
iratives du gouvernement. Le prétre, en acceptant cette situation, avait 
disparu sous le fonctionnaire. 

Alors s'introduisit aussi dans Ja législation, dans la juridiction et 
dans l’administration une fausse démareation entre le domaine de 
I’Eglise et le domaine de |’Etat. La législation du mariage en particulier 
fut enti¢rement modili¢e : l’Etat s’attribua la juridiction entiére en ma- 
iére matrimoniale. 

Ainsi qu’on vient de le voir, l’Eglise était lésée dans tous ses inté- 
réts. Cependant aucune portion du clergé n’eut le courage de ta dé- 
fendre. Quant au Saint-Siége, il ne pouvait agir directement d’une 
maniere eflicace, puisque le gouvernement, en Te déclarant puissance 
étrangére, avait par avance frappe son intervention de nullité; quant 
4 une intervention indirecte, l'état de I'Eglise d’Autriche ne permettait 
pas davantage d’y compter. 1 épiscopat avait accepté en silence trop 
‘d’empiétements sur les droits de |’Eglise pour ne pas en subir les der- 
niéres et naturelles conséquences. On ne pouvait compter non plus sur 
les consistoires épiscopaux, complices de cette inertie, etremplis d’ail- 
leurs d’adhérents au nouvel ordre de choses. Le clergé paroissial ren- 
fermait encore quelques bons éléments; mais, d'une part, il était trop 


660 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


dépendant de la bureaucratie, et, d’autre part, les consistoires auraient 
empéché ses réclamations de se produire. Enfin le clergé régulier 
se taisalt, parce que le moindre acte d’opposition de sa part aurait 
été le signal de la suppression de tous les couvents. 

Quant aux laiques, ils étaient entrainés par le courant de esprit du 
temps, et, lors méme qu'il n’en ett pas été ainsi, ils avatent trop peu 
lhabitude de la vie publique pour pouvoir donner a leur mécontente- 
ment religieux une expression quelconque, & plus forte raison celle de 
la parole publique. 1a noblesse, adonnée aux plaisirs et au laxe, res- 
(ait indifférente & l'asservissement de I’Eglise. Les fonctionnaires, qui 
longtemps avaient envié au clergé l'autorité et le respect dont il jouis- 
sait, se faisaient volontiers l’instrument des innovations religieuses du 
gouvernement. La bourgeoisie supérieure était déja incrédule ; la bour- 
geoisie inférieure et les paysans suivaient naturellement Je torrent. 
Ainsi l’opinion publique n’existait pas, et, la ot elle existait, elle se 
prononcait contre |’Egtise. 

Le nouveau systéme alla donc en s’affermissant tous les jours, et 
bientdt il se compléta al’aide des maximes suivantes : L’Eglise, en vertu 
de l’institution divine qui lui donne un pouvoir de doctrine, de consé- 
cration et de’ juridiction, posséde un jus in sacra ; mais l’Etat, de son 
cété, a un jus circa sacra qui doit se faire valoir sons la double forme 
du jus cavendi et du jus tuendi. Quelque soit le double sens dont ces 
expressions svient susceptibles, elles sont évidemment admissibles 
dans une certaine mesure. Tout serait pour le mieux si, par le jus ca- 
vendi, Etat entendait seulement se garantir contre les empiétements 
de I'Eglise, et si, par le jus tuendi, il n’entendait donner al’Eglise que 
la protection légale. Mais le droit ecclésiastique autrichien comprenait 
dans le jus circa sucra le droit de guider I'Eglise, de circonscrire dans 
les limites de l’arbitraire le pouvoir du Pape, aussi bien que celui des 
évéques, de S arroger une surveillance supréme, de modifier a son gré 
tout ce qui lui paraitrait nuisible dans les institutions ecclésiastiques, 
enfin d’exercer sur les personnes et les choses de |’Eglise les droits 
qu'il aurait eus sur elles s'ils-n’eussent point appartenu a I’Eglise. En 
outre, suivant les commentateurs, ce droit entrainait pour I’ Etat le 
dominium eminens sur tous les biens de \'Eglise. En méme temps le 
gouvernement revendiquait comme siens tous les droits qui lut avatent 
été concédés, & titre de tolérance, comme le droit de nommer aus 
évéchés, le patronage paroissial, la collection des revenus interca- 
laires. 

Ainsi |’Eglise d’Autriche étail presque descendue au rang d'Eglise, 
d’Etat. L’influence du Saint-Siége était réduite aux plus mesquines 
proportions, et le pouvoir dont on avait dépouillé le Pape était exercé 
non par |’épiscopat, mais par la couronne. Cette entreprise était l'au- 








LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 661 


vre de Joseph II, et elle avait réussi, grace & l’esprit d’irréligion qui 
régnait d'un bout a l'autre de |’Europe. 

Nous avons déja dit comment, en s’attaquant & Ia liberté de I’Eglise, 
la législation joséphiste lui avait aussi enlevé la direction de |’ensei- 
gnement. Tout ce gui imprimail & l’enseignement un caractére re- 
ligieux fut supprimé. Il en fut ainsi de la profession de foi et da 
serment d’obéissance au Saint-Siége. Lorsque I'Université de Vienne de- 
manda la permission de célébrer annuellement huit fétes dans sa cha- 
pelle académique, on ne lui en accorda que trois; d’ailleurs, depuis la 
suppression des congrégations, le service du culle ne se faisuit dans 
ces chapelles qu’avee one grande irrégularité. On avait confisqué jus- 
qu’aux biens des nations académiques, parce qu'on les avait prises 
pour des confréries. Lorsqu’on s’apercut de V’erreur, on les rendit & 
VUniversité, mais & condition que ces biens ne seraient pas employés a 
payer les messes fondées, mais 4 des ceuvres philosophiques. On défen- 
dit aux recteurs el aux doyens de porter désormais le costume tradi- 
lionnel de leur charge. Enfin, comme on ne reconnaissait plus a cette 
Université le caractére d’une corporation indépendante, on réunit ses 
biens au domaine de |’Etat et l’on supprima sa juridiction. 

Voici quels étaient les principes adoptés en matiére d’enseignement : 
le nombre des individus sachant lire et écrire doit étreaussi grand que 
possible, mais 11 convient de restreindre le nombre de ceux qui s’ap- 
pliquent 4 des études plus relevées. Quant aux études universitaires, 
il n’y faut admettre que des esprits d'une distinction reconnue. La 
langue latine ne doit étre conservée que dans Jes écoles moyennes : 
dans les faculiés, on n’employera que la langue allemande, parce 
que ces établissements ne sont pas destinés 4 former des savants, mais 
des fonctionnaires; par la méme raison, on n’y doit rien enseigner 
que les audileurs ne puissent aussitét appliguer au bien de I’Etat. Un 
seul professeur sulfit pour chaque branche d'études, et dans le choix 
des professeurs il ne faut avoir égard qu’a la capacité, et non & la re- 
ligion. 

Ce triste programme fut poussé & outrance dans l’application. L’U- 
niversité ne fut plus qu'une pépiniére de fonctionnaires. L’idée de ci- 
toyen et celle de serviteur de I’Etat devinrent ideutiques; I’Eglise et 
la science, tout appartenait & cet état rationaliste ; Joseph Il avait, 
avant Napoléon I, constitué l’idéal de "Etat enseignant. 

Le plan d’études fut complétement modifié. La faculté de philoso- 
phie, réduite au réle d’établissement transitoire entre les gymnases et 
les trois faculiés supérieures, perdit ses chaires de langues et celles 
de sciences politiques et administratives : ces derniéres furent trans- 
portées 4 la Taculté de droit. La durée de l’enseignement dans les fa- 
cultés de médecine, de droit et de théologie fut réduite de cing ans } 


662 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


quatre ans. A la faculté de théologie, on supprima les chaires de pa- 
tristique et de polémique. Les étudiants durent assister en commun 
avec les éléves de la faculté de droit aux cours de droit ecclésiastique 
et d’histoire de l'Eglise, dont nous avons précédemment fait connaitre 
lesprit. On retira aux évéques la surveillance des études théologiques 
qui leur avait élé formellement reconnue par Marie-Thérése; et, pour 
justifier cette mesure, on allégua que l’histoire ecclésiastique, !’exé- 
gése biblique, la théologie morale, la théologie pastorale, le droit ca- 
nonique et la patrologie reposaient sur une hase philosophique. On 
éleva la jeunesse cléricale dans des séminaires généraux parfaitement 
indépendants de |’épiscopat ; c’était 1a qu’on la préparait a exercer un 
jour de par l’Etat le ministére des ames. Le 27 avril 1788, on alla 
plus loin encore : l’enseignement théologique fut réduit & trois années. 
L’herméneutique et la dogmatique furent restreintes, l'histoire et la 
littérature théologique tout 4 fait supprimées. 

Ce plan d’études souleva de nombreuses plaintes en Autriche, et fat 
amérement critiqué & l’étranger. Le développement intellectuel y per- 
dit beaucoup : l'éducation religieuse descendit plus bas encore. Quoi- 
que l’empereur eat défendu aux professeurs d’attaquer dans leur en- 
seignement les dogmes de I’Kglise, le caractére de cet enseignement 
n’en fut pas moins essentiellement irréligieux jusqu’en 1789. 

Mais, lorsqu’a la suite de la Révolution frangaise, des symptémes me- 
nacants pour la sécurité publique se produisirent en Autriche, Josephil 
compritqu il avait fait fausse route. Par une ordonnance du9 février 4790, 
il reconnut avec franchise qu'il s’était trompé, que la moralité et les 
croyances avaient subi l’atteinte la plus grave, que la science n’élail 
plus qu'une ceuvre de mémoire, et que déja les parents intelligents 
croyaient de leur devoir de soustraire leurs enfants a |’enseignement 
public. Il chargea en conséquence le chancelier supréme, le comte de 
Collowrat, de composer un nouveau plan d études qui pat étre mis en 
vigueur dés l'année suivante. Malheureusement le mal était déja si 
profond, que !’on ne pouvaits’attendre & une réaction prompte et efii- 
cace. Elle commenca d’abord sur le terrain politique. En effet, 
le systéme de gouvernement de Joseph II n’avait pas seulement brisé 
Vautonomie de I’Eglise, mais aussi Ja libre existence de toutes les cor- 
porations. Le mot d'ordre n’élait pas seulement : L’Eglise, c'est moi, 
écho de cette autre parole : L'Etat, c'est moi; Yidéal auquel aspirait 
cet empereur possédé du démon des réformes, c’était l'unitarisme. Les 
nombreux pays de la monarchie, si différents entre eux, devaient s'as- 
similer sous une constitulion uniforme, un gouvernement unique, une 
seule et méme administration; et cet Etat unitaire, adminisiré comme 
l'Eglise qu’il absorbait, devait étre réduit & un mécanisme si simple, 
re l’empereur pit d’un seul geste le faire mouvoir au gré de ses 

irs. 


LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 663 


Les réformes de |’Empereur n’avaient pas seulement atteint I’Eglise, - 
mais encore les provinces, et les peuples irrités n’attendaient qu'une 
occasion pour se soulever contre un état de choses aussi tyranni- 
que. Cette eccasion ne vint que trop (é6t. L’Autriche, engagée dans 
une guerre contre la Turquie, eut soudain a combattre |’alliance de la 
Prusse avec la Pologne et la Porte. Les peuples qui avaient le plus 
souffert des réformes de Joseph II, la Belgique, la Hongrie, la Transyl- 
vanie et le Tyrol, profitérent de l’embarras que cette situation créait & 
l’Autriche. Une sourde fermentation ébranlait tout l’Empire. Une révo- 
lution éclata en Belgique, une autre menacait en Hongrie : de toutes 
parts arrivérent les réclamations les plus pressantes contre le sys- 
téme en vigueur. 

Joseph reconnut alors l’erreur de sa politique. Son amour pour ses 
peuples était ardent et désintéressé, mais il manquait de lumiéres. Au 
lieu de laisser ses peuples suivre leur libre et naturel développement, - 
il s’opiniatrait & leur imposer un bonheur qui n’existait que dans son 
Imagination. Au déclin de sa vie, instruit par l’expérience, il révoqua 
beaucoup de ses mesures irréfléchies et arbitraires; mais le chagrin 
qu'il éprouva d’avoir ainsi perdu sa vie empoisonna ses derniers 
jours. 

Il mourut le 20 février 1790, laissant le tréne & son frére Léo- 
pold II. Ce prince avait introduit en Toscane les mémes innovations 
dans I'Eglise que Joseph II en Autriche. On ne pouvait donc attendre 
de lui un changement radical. D’ailleurs, le parti qui avait inspiré les 
réformes du dernier régne était devenu tout-puissant, et il n’avait ni la 
conscience de son erreur ni le désir de la réparer. , 

Léopold laissa donc |’administration & peu prés telle qu'il l’avait 
trouvée. Préoccupé des complications étrangéres qu’avait fait naitre 
la Révolution francaise, il ne songea pas 4 la révolution qui envahis- 
sait ‘Empire. Il se borna & quelques palliatifs, et sous lui s’établit 
un systéme intermédiaire qui eut pour effet l’apaisement des discus- 
sions publiques. On rétablit les séminaires épiscopaux; on introdui- 
sit pour les causes civiles des clercs une procédure séculiére, pour 
leurs causes ecclésiastiques une procédure ecclésiastique, pour les 
causes paroissiales une procédure mixte. On permit de nouveau les 
dévotions particuliéres et l'emploi de la langue latine dans l'admi- 
nistration des sacrements. On reconnut au Pape le droit de dispense 
pour plusieurs empéchements dirimants au mariage. On s’arréta dans 
la suppression des couvents. La surveillance des évéques sur l’ensei- 
gnement théologique, au moins en ce qui touchait au maintien de la 
pureté doctrinale, et Ja censure ecclésiastique sur les ceuvres reli- 
gieuses, furentrétablies. Quanta la position politique des évéques, elle 
resta la méme, sauf en Hongrie, od V’ancienne constitution fat remise 


664 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


en vigueur. Néanmoins le systéme resta debout, et méme a certains 
égards le jus circa sacra fut encore élendu. 

A la mort de Léopold, arrivée en 1792, |’église d’Autriche était de- 
venue une église purement nationale. L’influence du Saint-Siége était 
nulle. En théorie, il avait encore le droit d’envoyer des légats, de 
demander aux évéques des rapports, de rendre des décrets en matiére 
de foi et sur les points de discipline applicable a VEglise universelle; 
mais les légats ne devaient étre admis qu’aprés avoir présenté leurs 
pouvoirs, el, si ces pouvoirs, n’avaient pas été conformes aux lois en 
vigueur, on ‘les auraient éconduits. 

Les rapports des évéques devaient, pour arriver a2 Rome, passer 
par la chancellerie impériale, et ne pouvaient, par conséquent, rien 
contenir qui ressemblat & une plainte contre le gouvernement. Enfin, 
les décrets du Pape n'avaient de valeur que lorsqu’ils avaient obtenu 
le placet impérial. 

L’épiscopat, qui affectait une grande indépendance vis-a-vis du Saint- 
Siége, était presque en tous points asservi 4 l’Etat. Les prétres se re- 
connaissaient eux-mémes comme fonclionnaires publics et négli- 
geaient d’autant plus leurs devoirs religieux que les charges imposées 
par |’Etat étaient plus lourdes. Le clergé paroissial, insuffisamment 
rétribué, perdait le respect des peuples par suite de la dépendance 
dans laquelle il se trouvait placé. Les couvents languissaient entre la 
vie et la mort, et se dépeuplaient 4 vue d’ceil. La suppression des 
confréries avait fait perdre & l’Eglise le concours des laiques poor les 
bonnes ceuvres. Appauvri, déconsidéré, démoralisé, le clergé était 

_ tombé dans la décadence la plus compléte. Une réforme radicale était 
indispensable : par malheur, la Révolution frangajse qui se dressait 
menacante aux portes de |’Autriche, y vint mettre obstacle. Cepen- 
dant on sentait le vice du systéme dominant, et de ce repentir sortit 
le systéme intermédiaire qui exista jusqu’en 1848. 

Le successeur de Léopold, Francois Hf, était un prince pieux 
et, pendant son régne, qui dura de 1792 » 1835, il aurait pu 
accomplir la restauration de I’Eglise. Il en fut détourné par sa lutte 
contre la Révelution; mais il est vrai de dire qu’ll o’y pensa méme 
pas, puisqu’il introduisit le systéme joséphiste dans les provinces 
nouvellement conquises, dans la Gallicie occidentale en 1795, «ans le 
pays vénitien, dans I'Istrie et la Dalmatie en 1797. A la veérité, le 
gouvernement et l’épiscopat, éclairés par !’expérience, cessérent de 
marcher dans la voie des innovations; mais tout le mieux était purement 

. négauf, et personne n’avait assez d'intelligence ni assez de courage 

pour lever le drapeau de la réaction. Legrand exemple de la réconcilia- 

tion du clergé francais par le martyre fut perdu pour |’Autriche. Oo 

put croire, 2 l’étranger, en n’entendant plus parler de mesures vie- 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 665 


lentes contre I’Eglise, que le joséphisme avait cessé d’exister. C’était 
une erreur : seulement il était si fortement constitué, gu’il semblait 
étre un systéme normal, et que les catholiques, fort peu nombreux 
d’ailleurs, qui l’envisageaient autrement, désespéraient de le voir dis- 
paraitre. 

La politique du gouvernement autrichien ne favorisait pas l’ceuvre de 
la restauration, pouttant si nécessaire. Ii aurait di. comprendre que, 
depuis qu’en 1795 par la conclusion de ja paix de Bale l'union des 
princes allemands contre la France révolutionnaire lui avait échappé, 
il devait d'autant plus se concilier les catholiques d’Allemagne. Au 
lieu de tendre & ce buten affranchissant |’Eglise, il resta tout au 
moins inactif, lorsqu’en 1795 la Prusse émit le projet de la séculari- 
sation générale des principautés ecclésiastiques de |’Empire, il ne 
comprit pas qu’une telle mesure, en détruisant |’équilibre entre les 
princes ecclésiastiques et les princes séculiers, entrainait la ruine de 
Empire déja menacé : il aurait dd se rappeler aussi que ta séculari- 
sation pratiquée en Autriche avait laissé le pays sans défense contre 
les armées francaises; malheureusement tout cela échappa a ses ré- 
flexions, et il laissa sans opposition la Prusse exéculer son dessein. 

ll ne s’occupa pas davantage de rendre a |’Eglise une force extérieure 
qui eut compensé les pertes du dehors. A |’époque ot Bonaparte, par 
ja conclusion du Concordat, portait une grave atteinte au gailicanisme 
tout en essayant de le ressusciter dans les articles organiques, \’Au- 
triche, puissance catholique, ne fit rien de grand pour !’Eglise. Deux 
ordonnances impériales du 15 mars 1802 apportérent seulement 
quelques modifications & I’état de choses existant. On créa pour le 
clergé séculier un grand nombre de gymnases et d’écoles philoso- 
phiques. Chaque siége épiscopal dut s’adjoindre une école de théo- 
logie et un séminaire; des bourses purent étre accordées aux étu- 
diants en théologie; Jes revenus des chapelains, des curés, recurent 
quelque augmentation. Les religieux durent reprendre I’habit de leur 

ordre et furent astreints 4 l’observation de leurs statuls, pourvu que 
ces statuts n’eussent rien de contraire aux ordonnances impériales. ll 
fut permis de nouveau aux couvents de recevoir des novices, a con- 
dition que ces novices ne feraient profession gu’a l'age de vingt et un 
ans. L’inspection des écoles élémentaires fut rendue & |! Etat, en partie 
par un motif d’économie, en partie par une raison de convenance; 
toutefvis cette surveillance fut donnée non aux évéques, mais aux con- 
sistoires, considérés comme autorités de |’Etat, et, comme tels, obligés 
de se soumettre aux ordonnances impériales sur les méthodes, les livres 
d’enseignement, les examens et !’inspection. L’usage de la langue 
latine fut rétabli dans les écoles philosophiques pour plusieurs bran- 
ches de l’enseignement; V’histoire et le dogine eurent leurs chaires 


666 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


4 part. Quant 4 la théologie, tout demeura dans le statu quo. L’inspec- 
tion des études resta aux fonctionnaires impériaux : il y avait & Vienne 
une commission aulique des études, considérée comme autorité cer- 
trale. Seulement on créa, pour ces matiéres et pour les affaires ecelé. 
siastiques, des référendaires ecclésiastiques; mais ces référendaires, 
quoique appartenant au clergé, n’étaient en réalité que des fonction- 
naires de |’Etat, et leur création ne fut qu’une concession apparente. 

Le seul résultat de ces réformes fut d’augmenter le nombre des 
novices et des étudiants en théologie; toutes les autres espérances 
furent décues : l'état des gymnases, envahis par le rationalisme, ne fit 
qu’empirer ; les écoles élémentaires ne recurent aucune ameélioration. 
L’institution des référendaires ecclésiastiques fut en somme préjudi- 
ciable 4 l'Eglise, parce que heaucoup de ces fonctionnaires étaient in- 
vestis d’une autorité supénieure a celle des évéques. De plus, on 
donna la plupart des siéges épiscopaux 4 ces référendaires qui avaient 
perdu dans les habitudes de la chancellerie séculi¢re toute notion des 
droits et des libertés de |'Eglise. 

Cependant le Saint-Empire romain ou l’empire d’Allemagne avait 
cessé d’exister en 1806, et Ia maison de Habsbourg-Lorraine avait 
perdu par la le plus magnifique joyau de sa couronne. Cet événement 
n’avait di surprendre personne. La sécularisation de 41803, en sap- 
primant a Ja diéte les voix de quatre archevéques, de vingt évéques, 
de six prévéts, ou en donnant ces voix & des princes séculiers, avait 
rendu inévitable la ruine de l'empire germanique, puisque par suite 
de ce changement les protestants disposaient dans la diéte de vingt- 
sept voix de plus que les catholiques, bien que la majorité du 
pays fat incontestablement catholique ‘. L’établissement de la Confé- 
dération du Rhbin sous le protectorat de Napoléon porta le dernier 
coup 8 l’Empire. La nation allemande était tombée si bas, qu’elle ne 
sentit pas la honte de cette chute. L’Autriche, pour laquelle la dignité 
impériale n’était depuis trois siécles qu'une charge pesante, partagea 
Vindifférence commune. Déja en 41804, dans la prévision de ce qui 
allait arriver, l’empereur avait pris le titre impérial pour ses Etats 
héréditaires en se qualifiant empereur d’Autriche. Le Pape fil ce qu’av- 
rait di faire l’Allemagne et protesta. Le Saint-Siége avait toujours re- 
gardé |’empereur comme le défenseur né, |'avoud de ’Eglise en Alle- 
magne. Il savait tout le danger qu'il y avait pour I'Eglise 4 étre livrée, 
par le démembrement de l'Empire, aux différents gouvernements de 
l’Allemagne. On doit observer toutefois que |’Empire ne finissait 


‘ La sécularisation faisait perdre;a l'Eglise d'Allemagne 3,438 lieues carrées de 
superficie territoriale, 3,161,776 ames, un revenu de 21 millions de florins, et 
un capita) de 420 millions de florins, au taux de cette époque. 


LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 667 


que comme institution politique. L'advocatie générale de I’Eglise, con- 
férée par le Saint-Siége & la maison d’Autriche, ne passaitipas, pour 
cela aux trente-huit gouvernements allemands; mais, ainsi que l’em- 
pereur Francois Il le fit déclarer en 1829 devant le conclave romain, 
elle continuait aprés Ja dissolution de l'Empire a résider dans la maison 
qui en ayait été investie. 

Malgré tous ces enseignements, le systéme joséphiste restait en 
vigueur : les réformes partielles opérées 4 plusieurs reprises attes- 
taient, il est vrai, les bonnes intentions du gouvernement, et permet- 
taient méme d’espérer un meilleur avenir; mais enfin le principe sub- 
sistait, et plus d’une fois ses dispositions les plus oppressives furent 
mises & exécution. 

La faiblesse de |’épiscopat maintenait cet état de choses. Isolés 
entre eux, séparés du Saint-Siége, les évéques n’usaient pas méme 
des rares libertés qui n’avaient pu leur étre ravies; ils ne songeaient 
pas & mettre a profit la piété personnelle et le bon vouloir de |’em- 
pereur pour obtenir de lui |’affranchissement de l’Eglise. Beaucoup 
d'entre eux avaient perdu jusqu’au sentiment des convenances; plu- 
sieurs {réquentaient les théatres et donnaient des bals dans leurs palais. 
Le public trouvait cela tout naturel, et ne songeait point 4 s’en scan- 
daliser. 

Le Saint-Siége, menacé par la Révolution frangaise, puis par Napo- 
léon qui en avait recueilli I'héritage, avait un trop pressant besoin de 
l'appui du gouvernement autrichien pour se |’aliéner par ses réclama- 
tions; if n’avait d’ailleurs rien & en espérer sous ce rapport: en 
1810, pendant la captivité de Pie VII & Savone, Francois Il ouvrit des 
négociations avec le pontifé prisonnier pour obtenir de lui la conclu- 
sion d’un Concordat sur les bases du systéme joséphiste. 

Le congrés de Vienne, malgré les protestations du cardinal Consalvi, 
ne modifia pas la situation de |’Eglise en Allemagne : uniquement 
préoccupés d’une restauration politique, ses membres restérent com- 
plétement indifférents aux droits et aux intéréts de la religion. L’'Eglise 
ne recut aucune garantie dans la nouvelle constitution fédérale de 
Allemagne. On y déclara seulement dans l'art. 16 que la différence 
de religion n’entrainerait aucune différence dans la jouissance des 
droits civils et politiques. Bien que plus de la moitié des habitants du 
Pays compris dans la confédération germanique fit catholique, les 
Etats catholiques n’obtinrent a la diéte de Francfort que le sixiéme 
des voix. On eut égard au nombre des gouvernements, moins qu’au 
chiflre de la population. Or des trente-six gouvernements de la confé- 
dération, cing seulement étaient catholiques. 

Les pays annexés, en 1845, 4 la monarchie autrichienne, Salzbourg, 
la Carinthie, le Tyrol, la Lombardie, I'Istrie, la Dalmatie, la Croatie, 


668 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


et une partie de la haute Autriche, furent soumis comme les autres ala 
législation joséphiste. Comme on tenait & étouffer dans les provinces 
italiennes et en Dalmatie |’esprit ultramontain, les archevéchés de Mi- 
lan et de Zara, et le patriarcat de Venise, furent donnés a des prélats 
allemands. Mais ces mesures blessérent le sentiment national, et le 
mécontentement public empécha le gouvernement de pousser jusqu’au 
bout, dans ces provinces, l’application de son systéme. On respecia 
les fondations religieuses qui s y trouvaient en grand nombre, etl'on se 
borna a y établir le systéme d'instruction publique que nous avons 
précédemment décrit. 

Rien n’avait donc ébranlé le joséphisme, pas méme |'intervention du 
pape Pie VII, qui, en 1819, avait remis un mémoire dans ce sens 4 
l’Empereur. Tout & coup se manifesta une énergique opposition sous 
l’influence de cette grande école catholique de France qui venait de 
naltre 4 la voix des Chateaubriand, des de Maistre, des Bonald et des 
Lamennais, et qui, poursuivant une restauration sociale en méme temps 
qu'une restauralion religieuse, ralliaita elle des défenseurs du principe 
monarchique tels que Burke, de Haller, Adam Muller, Gentz. Les libé- 
raux allemands, qui, en matiére religieuse, acceptaient volontiers la lé- 
gislation joséphiste, contribuérent cependant malgré eux, par la force 
du principe qu’ils défendaient, a |'aflranchissement de |'Eglise. Ce qui 
dut également y contribuer, ce furent les négociations entamées dans 
plusieurs Etats pour régler définitivement la situation de !'Eglise catho- 
lique. C'est ainsi que la Baviére en 1847, la Prusse en 1821, le Ha- 
novre en 1824, conclurent avec le Pape des concordats et des’ traités. 

Ce mouvement des esprits eut en Autriche un double résultat : le 
nombre des partisans du systéme en vigueur diminua, et le gouver- 
nement se montra plus disposé aux concessions. On permit aux évéques 
de faire le voyage de Rome. Le pouvoir disciplinaire de l'épiscopat sur 
le clergé fut étendu; les livres d’enseignement hétéredoxe furent sup- 
primés; il ne fut plus défendu d’enseigner dans les séminaires que 
l’autorité du Pape est supérieure & celle des conciles’ la discipline du’ 
clergé régulier fut rétahlie, et les pélerinages autorisés de nouveau. Mais 
ce qui fit la plus vive impression, ce fut le rétablissement des Rédemp- 
- toristesa Vienne, en 1816, et des Jésuiles en Gallicie, en 1820. Bientét 
la vie catholique se réveilla dans le peuple, chez qui elle n’avait jamais été 
complétementéteinte. Des confréries se réorganisérent, surtout dansles 
grandes villes ou se faisait sentir davantage I’influence de Ja France : le 
service divin fut célébré avec plus de pompe, et des prédicaleurs ani- 
més du zéle apostolique retrouvérent un auditoire fervent. Des jour- 
naux catholiques étrangers familiarisérent le clergé, et surtout le jeune 
clergé, avec les idées de liberté et d'indépendance de !'Eglise. L 'épis- 
copat céda au courant et se sentit ramené vers le Saint-Siége, comme 


LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 669 


vers son centre naturel. On commenga a parler de la nécessité de re- 
venir & d'autres principes en matiére de droit ecclésiastique ; si ces 
veux ne furent pas dés lors exaucés, du moins leur donna-t-on une 
sorte de satisfaction en retirant de l’enseignement ofliciel, par décret 
aulique de 1833, le Manuel joséphiste de droit ecclésiastique de Rech- 
berger. Vers cette époque, quelques négociations furent engagées avec 
le Saint-Siége ; mais on ne se faisait pas, ea Autriche, une idée bien 
nette de la portée d'un Concordat, et l’on se figurait pouvoir maintenir 
le principe de la législation existante. Aussi, dés les premiers pourpar- 
lers, la cour de Rome reconnut-elle qu'il était impossible de traiter sur 
de semblables bases. . 

Toutefois |’empereur Francois II avait compris combien il était de- 
venu indispensable de rétablir l’union entre |’Eglise et |’Etat : apras 
avoir essayé, pendant un régne de quarante-trois ans, de remédier aux 
maux les plus graves, i! recommanda 4 son fils de reprendre les négo- 
cistions interrompues avec le Saint-Siége, et en méme temps il fit 
écrire au prince de Metternich : « Je remets entre vos maids mon re- 
pos éternel. » 

Francois }f mourut dans cette pensée le 2 mars 1835. Son fils, Fer- 
dinand 1", conserva le méme ministére, et par suite le méme systéme 
de gouvernement. Vainement l’esprit catholique se développait dans le 
clergé et dans le monde laique, le joséphisme était si profondément 
entré dans les institutions, qu’on ne savait comments’en délivrer; d'un 
autre cété, l’esprit patriarcal des empereurs en dissimulait les vices 
les plus saillants. Ce systéme ne pouvait céder que devant des influences 
venues de l’étranger. Ona lieu de s’étonner que le salutaire et merveil- 
leux exemple donné par la Belgique catholique en 1830 n’ait pas 
été mieux compris et mieux apprécié au sein de cel empire auquel les 
Belges avaient appartenu pendant prés d'un siécle. Mais les hommes 
d’Etat monarchiques, tout comme les prétendus libéraux, restérent les 
veux volontairement fermés en présence de ce peuple intelligent et 
magnanime qui avail fait une révolution pour conquérir la liberté reli- 
gleuse en méme temps gue la liberté politique, et qui consacrait par 
sa constitution démocratique la pleine et entiére émancipation de 
IE glise. Ce grand fait, qui exerca sur les destinées du catholicisme en 
France et dans le nord de |’Allemagne une influence si décisive, fut 
comme non avenu pour |’Autriche. Eo revanche, ce qui fit un grand 
et salutaire effet, ce fut l’arrestation de l'archevéque de Cologne 
par Jes ordres du gouvernement prussien en 1857, et la défense cou- 
rageuse de ce confesseur de la foi par Grégoire XVI. Le contre-coup 
de cet événement se fit sentir en Autriche parla conclusion d'une con- 
vention faite en 1841 entre le gouvernement impérial et le Saint-Sicge 
relalivement aux mariages mixtes, convention aux termes de laquelle 

Avan 1858. Qs 


670 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


lEtat garantissait son concours a lEglise poor les cas ov les par. 
lies ne sengageraient pas a élever leurs enfants dans la religion 
eatholique. Du reste, le gouvernement autrichien n’alla pas plus 
loin. Il n’imita pas méme Frédéric-Guillaume IV, qui, en cédant 
dans l'affaire de Cologne, accorda & |'Eghise tout ce qu’elle deman- 
dait et permit aux évéques de Prusse de correspondre ltbrement avec 
Rome. 

En somme, le seul résultat produit en Autriche par l’héroique résis- 
tance de l'archevéque Clément-Auguste fut de ranimer dans les esprits 
le désir de la liberté de I’Eglise. Du reste, ni les glorieuses luttes sou- 
lenues en France depuis la Révolution de juillet, & la tribune et dans 
la presse, par de courageux évéques et d’illustres laiques, en faveur 
de la liberté de l'enseignement, ni la suppression lyrannique en Suisse 
de couvents fondés pour la plupart par la maison de Habsbourg, rien 
ne put tirer |’Autriche de son état d'inerlie. Elle ne s’émut guére plus 
de l'oppression dont étaient victimes les catholiques de Russie, et de fa 
propagande qui s'exercait dans |’Empire au nom du schisme et du pan- 
slavisme. A peine la désastreuse influence de la secte de Ronge put-elle 
appeler l'attention du gouvernement et hui ouvrir les yeux sur les dan- 
gers de la situation dans laquelle 1! maintenait I’Eglise. Cependant des 
commissions furent nommeées pour travailler & la réforme de !enset- 
gnement, et particulicrement de lenseignement théologique. Mais leurs 
travaux (rainérent tellement en longueur, qu’en 1848 elles n‘avaient 
encore produit presque aucun résultat. 

Pendant ce temps-la, et malgré les efforts du prince de Metternich. 
le mal avait fait de rapides progrés. Le systéme d’enseignement, le 
défaut d’intelligence de la presse, la censure qui empéchait la pro- 
pagande du bien en favorisant celle du mal, tout avait concouru 
a répandre dans les esprits un prétendu libéralisme du plus mauvais 
aloi : la contagion avait si profondément pénétré les hommes et les 
institutions, qu’il suffit d'une secousse a |’étranger pour déchainer la 
révolution. La guerre du Sonderbund avait été le dernier avertissement 
pour les puissances catholiques, et elles ne l’'avaient pas su com- 
prendre. Ce fut alors gu’éclata la Révolution de 1848, et la monarchie 
autrichienne fut renversée dans la poussiére. 

Nulle part la révolution de 1848 ne produisit de plus tristes effets 
gu’a Vienne. On put reconnaitre les fruits du systeme qui durait 4 
peine depuis un siécle en voyant fa lacheté des honnétes gens et la hi 
deuse impudence des méchants. Les Rédemptoristes furent brutale- 
ment expulsés, l’archevéque insulté, les couvents frappés de con- 
tributions arbitraires. On ne saurait dire quels outrages furent di- 
rigcs contre la religion et ses ministres du haut de la tribune démo- 
Cratigue, dans le comité de salut public, daus les assemblées électo- 





LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 671 


rales et dans la salle de l'Université, puis dans la presse, dont les Juifs 
s‘étaient emparés. La secte de Ronge se constitua dans des tabagies 
et des salles de danse. Le 17 septembre 1848, il parut lui-méme a la 
tribune de |'Odéon, et publia la constitution de la Commune chrétienne 
libre, & Vienne, I.’attitude des catholiques et du clergé en Autriche 
montre ce que I'Eglise, si elle avait été libre, aurait pu faire pour le 
salut du pays. Quelques ecclésiastiques et quelques laiques défendirent 
vaillamment les droits et les institutions de l'Eglise aux diétes consti- 
tutionnelles de Vienne et de Kremsier contre les attaques les plus in- 
sensées du parti démocratique, qui voulait, lors des débats sur les droits 
fondamentaux, aggraver encore la législation joséphiste. L’épiscopat 
ne resta pas inactif, et, dans des mémoires adressés 4 la diéte de 
Vienne, il revendiqua Jes droits imprescriptibles qui lui étaient 
confiés . 

C’est au milicu de ces graves conjonclures que le sceptre passa 
dans les mains fortes et courageuses du jeune empercur Francois-Jo- 
seph. Tout en combattant la révolution, i] sonda du regard les bles- 
sures quelle avait déja faites au pays et celles qu elle lui préparait dans 
l’avenir, et comprit que l’affranchissement de !'glise était le seul re- 
méde qu’on pat opposer a de si grands maux. Pour atteindre ce but, 
deux voies lui étaient ouvertes : d’un cété la, séparation compléte de 
l’Eglise et de I’Etat; de l'autre, le rétablissement de Icur ancienne har- 
monie Les traditions du pays indiquaient naturellement au gouverne- 
ment la seconde de ces deux votes, et ce fut dans cet esprit qu'il rédi- 
gea la constitution du 2 mars 1849. Cette constitution déclarait que 
toute Eglise ou société religieuse légalement reconnue avait le droit 
de régir ou d’administrer librement ses propres affaires. La loi sur les 
associations affranchissait les réunions formées pour !’exercice d’un 
culte légalement reconau des restrictions auxquelles étaient soumises 
les réunions en général. Le droit de propriété était garanti a l’Eglise 

et aux associations qu'elle renferme dans son sein, sous la condition 
de se conformer aux lois générales de I’Etat. En garantissant le secret 
des lettres, la constitution rétablissait le liberté “des communications 
avec le Saint-Siége ; en abolissant la censure, elle supprimait implici- 
tement la nécessité du placet. 

En attendant que des lois organiques eussent pourvu a l’exécution 
de ces décisions, il était indispensable de prendre quelques arrange- 
ments provisoires. Dans ce but, le ministére provoqua, le 31 mars 
1849, une réunion des évéques des Etats hérédituires allemands, et, 
plus tard, une réunion semblable des évéques de la Hongrie. Les con- 
Sérences durérent du 30 avril au 16 juin 1849, et I’épiscopat remii au 
gouvernement, d'un accord unanime, des demandes qui portaient 
sur les points suivants : 


672 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


1° L’enscignement, c’est-a-dire l'enseignement théologique, I'in- 
struction religiense dans les gymnases, l’action de I’Eglise dans les 
écoles élémentaires ; 

2° Le gouvernement et l’administration intérieure de I'Eglise ; 

3° La juridiction ecclésiastique ; 

4° La législation matrimoniale ; 

O° Les fonds de religion et d études ; 

6° Les couvents ; 

7° Les biens des paroisses et des églises. 

Les évéques monirérent dans leurs réclamations la plus grande 
modération : on peut juger du point de vue ou ils s‘étaient placés par 
le passage suivant de la déclaration préliminaire gu'ils présentérent 
au gouvernement : 

« Nous mériterions le reproche de prévarication si nous ne faisions 
en sorte de faire prévaloir cette autonomie de |'Eglise que la sagesse 
de !Empereur a hautement reconnue. C’est pourquoi nous croyons 
nécessaire de revendiquer pour I’Eglise certaines prérogatives qui lui 
' ont élé retirées par les lois précédentes. Toutefois, en agissant ainsi, 
nous aurons un soin extréme de ne toucher 4 rien de ce qui est établi 
sans y élre forcés par des raisons majeures. Nous reconnaissons que 
plusieurs des mesures prises par le pouvoir en dehors de la sphére de 
son action sont en elles-mémes bonnes et salutatres. Sur ce point 
notre tache consistera seulement 4 transporter ces dispositions dans le 
domaine de I’Eglise, afin qu’elles soient vivifiées par cet esprit qui 
peut seul les rendre fécondes pour le salut des Ames. » 

L’assemblée épiscopale établit un comilé de cing de ses membres 
sous la présidence du cardinal prince Frédéric de Schwarizenberg, alin 
d’entretenir avec le gouvernement une communication incessante. Le 
7 avril 4850, le ministre des cultes et de l’instruction publique, comtc de 
Thun, fit son rapport & lEmpereur sur les négociations ouvertes avec 
I’épiscopat, et, ala suite de ce rapport, parurent les ordonnances du i8 
et du 25 avril 1850'. 

La premiére de ces ordonnances supprime la nécessité du placet et 
les restrictions apporlévs au pouvoir disciphiuaire ; la seconde rend anx 
évéques le droit d'aulorisation en ce qui touche lenseignement reti- 
gieux et l’enseignement théologique, et reconnait 4 I'Eglise le droit de 
conférer le doctorat en théologie. Le droit de |’ Empereur de nommer 
aux évéchés vacants ne doit étre exercé que sur l'avis des évéques de 


‘ Les actes des évéques, le rapport du ministre et les ordonnances se trouvent 
dans la brochure officielle intitulée : Piéces relatives a U' Assemblée épiscopale de 
Vienne. Vienne, 1850, chez Braumuller. 


LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 673 


la province, et les garanties demandées pour la mise en possession des 
canonicats sont accordées. Quant aux servitudes militaires imposées 
aux ecclésiastiques et 4 la Libération dé la conscription pour les candi- 
dats 4 l’état ecclésiastique, on promet d’avoir égard aux désirs des évé- 
ques. Pour ce qui coucerne l'enseignement théologique, |’ordonnance 
distingue les écoles théoloziques dans les séminaires épiscopaux et dans 
les couvents, et les facultés de théologie. Les premiéres sont essen- 
tiellement de la compétence épiscopale ; pour les secondes, les évéques 
ont, sous certaines réserves, le droit d’autoriser ou d’interdire |’ensei- 
gnement des professeurs. Dans les villes qui ont une université, on 
propose l’adjonction d'une école diocésaine aux facultés de théologie. 
On promet d’augmenter le traitement des professeurs dans les écoles 
diocésaines; enfin, on place sous la directionde l’épiscopat I’école théo- 
logique supérieure de Vienne. 

Des mesures ultérieures complétérent ces décisions relativement & 
l’organisation des écoles et des facultés de théologie. Pour le rétablis- 
sement de la discipline réguliére dans les couvents des pays hérédi- 
taires et de la Hongrie, le Saint-Siége nomma, pour trois ans, visiteurs 
apostoliques avec des pouvoirs extraordinaires, les cardinaux-archevé- 
ques de Prague et de Gran. Les missions, les petits séminaires, |’or- 
ganisation d’exercices spirituels annuels pour le clergé, attirérent 
successivement l’attention. 

L’ensemble des ordonnances impériales rendues depuis cette époque 
sur les matiéres qui touchent aux affaires ecclésiastiques atteste un 
sincére altachement pour I'Eglise et un grand respect pour son indé- 
pendance. Toutefois le gouvernement avait compris qu'il était impos- 
sible de rien fonder de durable sans un Concordat avec le Saint-Siége. 
Les évéques d’Antriche ne pouvaient représenter I’Eglise i eux seuls. 
Un accord avec eux n’aurait fait que continuer le systéme épiscopal et 
n’aurait pas donné les garanties réclamées. Aussi le gouvernement, en 
méme temps qu’il donnait, en avril 4851, son acquiescement aux ré- 
clamations de |’épiscopat, était-il entré en négociations avec Rome. 
Les ordonnances que nous venons de rappeler n’avaient eu d’autre but 
que de statuer provisoirement sur les points les plus importants et de 
manifester hautement les intentions du gouvernement. On put craindre 
un instant que lerescrit du 24 aodt 1854, qui supprimait la constitu- 
tion, ne menacat par suite l’existence de ces ordonnances. Mais une 
ordonnance du 31 décembre déclara expressément que |’ Empereur en- 
tendail toujours protéger les églises ou sociétés religieuses légalement 
reconnues, leur maintenir leur libre administration, et leur garantir la 
paisible possession de leurs biens. 

I! ne restait donc plus qu’a s’entendre avec le comité épiscopal 
pour conclure un concordat avec Je Saint-Siége. Cette grande ceuvre 


674 LE CONCORDAT AUTRICHIEN. 


ne devait pas tarder a s'accomplir : grace aux actes récents du gouver- 
nement, elle était devenue facile, aprés avoir été longtemps impossible 
sous un systéme qui déniait a la papauté tous ses droits, et ébranlait les 
fondements de I’Eglise catholique, apostolique et romaine. 


D' Buss. 








LE 


GOUVERNEMENT REPRESENTATIF EN FRANCE 


Histoire du gouvernement parlementaire en France, par M. Dovercier pe HauraNnne. 
Paris, Michel Lévy. 1857. 


I 


Le gouvernement représentatif, aprés avoir régi la France pendant 
la plus grande partie du dix-neuvieme siécle, a disparu pour faire 
place a d’autres formes. Si sa chute a été le signal de défections écla- 
tantes, si la retraite de ceux qui s'élaient ralliés 4 ses beaux iours, 
et qui n’ont pas voulu s’associer & sa mauvaise fortune, semble con- 
damner sa cause aux yeux du plus grand nombre, le gouvernement 
représentatif a aussi conservé ses fidéles, que rien ne peut décourager. 

Quelques-uns d’entre eux croient ne pouvoir mieux le servir qu’en 
étudiant ses origines, les déviations que ses principes ont subies, les 
secrets de sa prospérité, les causes de sa chute. Ils espérent ainsi 
signaler les écueils contre lesquels leur barque a échoué, afin que, 
si jamais elle venail 4 étre remise 4 flot, elle évitat les périls qu’ils 
n’ont pu ou n’ont su conjurer. Tel est l'objet que s'est proposé M. le 
comte de Carné en publiant ses Etudes sur histoire du gouvernement 
représentatif. M. Duvergier de Hauranne a envisagé le méme but; il a 
consacré & ces mémes études les loisirs que lui a faits la suspen- 
sion de ses fonctions législatives. En écrivant |'Histoire du gouver- 
nement parlementaire, ils'est arraché pour quelque temps aux amer- 
tumes du présent, il a fait revivre autant qu’il était en lui le passé 
pour lequel il ne dissimule pas ses regrets: Flebile solatium ! 

Membre de !a Chambre des députés sous la monarchie de Juillet, 
puis de l’Assemblée nationale sous la République, il a vu fonctionner 
le mécanisme parlementaire dans les situations les plus diverses. 
« Il s’est associé, il le déclare lui-méme, quelquefois peut-étre avec 
trop d’ardeur, aux lu(tes constitutionnelles des parlis et aux passions 
que ces luttes tendent & développer. » 1] ajoute aussi que, « lorsqu’on 
considére le résultat auquel ces lultes ont abouti, personne n'a le 
droit d’étre bien fier. » 


676 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


Ces brusques revirements de la fortune n’ont pas été des enseigne- 
ments sans poriée pour M. Duvergier de Hauranne; nous trouvons 
dans les volumes déja publiés des appréciations sur les événements 
des vingt-cing premiéres années de notre révolution, bien différentes 
de celles de la plupart des écrivains libéraux gui ont traité le méine 
sujet, la veille et le lendemain de la Révolution de 18350. 

Quel publiciste de cette école (a l'exception de quelques rares 
disciples de madame de Staél) se fat alors senti assez dégagé des pré- 
jugés de sa génération pour altaquer sans ménagement la centralisa- 
lion administrative, la Convention, le Directoire, le 18 Fructidor, pour 
juger entin que la Charte de 1814 avait fait plus pour nos libertés 
que les constitutions de 1791 et de Van VHT? 

M. Duvergier de Hauranne se sépare avec éclat, sur tous ces points, 
des traditions de l’ancien libéralisme historique. Ecrivain monarchique 
et libéral, il a compris qu’il ne devait ses applaudissements ni 4 l‘in- 
surrection qui a pris la Bastille, nia celle qui a renversé le tréne le 
10 aoadt 1792. Toutes deux ne menaient-elles pas également la France 
a l'anarchie, puis au despotisme. Nous aimons mieux féliciter M. Du- 
vergier de Hauranne de celte impartialité que de le suivre sur le ter- 
rain of il a cherché 4 opposer le gouvernement parlementaire au gou- 
vernement représentatif. Jl nous permettra méme de regretter qu'il 
ait soulevé cette question. Porter le débat sur ce terrain, n’est-ce pas 
s'exposer a faire renaitre bien gratuitement les divisions qui ont com- 
promis la cause chére 4 tous les délenseurs de la liberté politique, et 
déterminég T'avénement du régime qui !'a perdue. Il y a la, nous le 
croyons, une querelle de mots plus encore que de choses; son plus 
grand tort 4 nos yenx serait d’étre stérile si elle n’était irritante. Aussi 
nous interdisons-nous jusqu’’ l’expression de notre opinion. En agis- 
sant ainsi, nous sommes loin de faire le sacrifice de nos principes : 
nous donnons la mesure de |’esprit de conciliation qu’ils inspirent. 

Apres avoir fait ces réserves sur le systeme de M. Duvergier de Hau- 
ranne, nous nous plaisons 4 reconnaitre qu'il a publié l’étude la plus 
compléte des constitutions éphéméres qui se sont disputé la France de- 
puis 1789. Son livre est une véritable histoire constitutionnelle de notre 
pays. Que d’autres préférent les récits de nos guerres; qu ils admirent 
cette exaclitude qui ne laisse pas ignorer le moindre détail sur fa posi- 
tion de chaque corps d'armée, cette science stratégique qui discute. 
non-seulement les plans de campagne qui ont été suivis, mats lous ceux 
que |’on aurait pu sulvre: nous n'y saurions redire; quant 4 nous, nous 
trouvons plus d’enseignements dans I’histoire de nos institutions poli- 
tiques. Nous avons donc suivi le récit de M. Duvergier de Hauranne 
avec le plus grand intérét. Nous nous sommes si souvent rencontré 
avec I‘honorable écrivain pour apprécier les grands événements des 








EN FRANCE. 677 


vingt-cing premiéres années de la Révolution, qu’il a fini par nous 
rendre tres-exigeant; nous aurions voulu pouvoir parler toujours 
comme lui. | 

Au moment d’arriver aux portes de la vieillesse, comme le dit 
M. Duvergier de Hauranne, les hommes qui ont marqué dans nos 
annales parlementaires auraient tort de se draper avec fierté dans 
les opinions de leur jeunesse sans chercher a déméler le vrai d’avec 
le faux. Ils ne doivent pas se survivre en quelque sorte a eux-mémes, 
pour aflliger encore le pays par le souvenir de dissentiments qui lui 
ont couté si cher. Aprés tant de révolutions, n’y a-t-il pas un terrain 
sur lequel puissent se réunir tous ceux qui veulent |’autorité sans 
oppression, la liberté sans l’anarchie? 


Il 
ASSEMBLEE CONSTITUANTE. 1789-47914. 


La période de notre histoire qui commence en 1814 et finit en 1848 
appartient seule au gouvernement représentatit. M. Duvergier de Han- 
ranne a cru avec raison qu'il n’était pas sans intérét de faire précéder 
son récit de l'exposition des faits principaux de l'histoire constitu- 
tionnelle de la France, depuis 1789, date de l’initiation de notre pays 
ala vie parlementaire. 

Pourquoi le gouvernement représentatif ne s’est-il pas établi dés 
1789? Pourquoi Louis XVI, prét @ sacrifier toutes les prérogatives 
suraonées de sa couronne, ne s'est-il pas entendu avec les états géné- 
raux, pour donner a son peuple des institutions libérales et monar- 
chiques? 

En examinant ces questions, nous remontons a la source méme des 
calamités qui, pendant vingt-cing années de révolution, ont empéché 
la France d’arriver au gouvernement représentatif. Dans quel état se 
trouvait la France lors de la convocation des états généraux? L’antique 
constitution du royaume avait subi de trés-grandes modifications. 
La royaulé avait concentré dans ses mains l'autorité publique. Les 
élais généraux n’avaient jamais été réguligrement convoqués; ils ve- 
naient de temps a autre constater les besoins du pays, ils ne s’é- 
taient pas réunis depuis 1614. Pendant ce long intervalle, le roi avait 
gouverné sans contrdéle; Richelieu, Mazarin et-Louis XIV avaient brisé 
Jes pouvoirs provinciaux et communaux, ou des avaient neutralisés 
par les empiétements continuels de la centralisation administrative. 

La noblesse n’avait d’existence politique que sur les champs de ba- 


678 LE GOUVERNEMEAT REPRESENTATIF 


taille, ou elle avait le glorieux privilége de verser son sang pour son 
prince et pour sa patrie. Soigneusement éloignée des emplois publics, 
elle était attirée 2 la cour, ot elle ne trouvait que de stériles passe- 
temps. Aprés avoir perdu les droits qui pouvaient lui donner quel- 
que influence politique, elle avait conservé les priviléges qui la ren- 
dajent odieuse aux autres classes de la nation. Elle était enfin corrompue 
et démoralisée par la philosophie matérialiste du dix-huitiéme siécle. 
qui réunissait dans son sein ses adeptes les plus nombreux et les 
plus pervers. {1 ne fallait donc compter sur la nublesse ni pour se 
mettre 4 la téte du mouvement ni pour y résister. 

Le. clergé n’était plus une puissance politique. C'est dans le tiers 
état que se trouvaient les forces vives de la nation. Depuis pres de 
cent quarante ans, c’était sur lui que reposait I'administration de 
Vittat; il remplissait presque toutes les fonctions publiques; s'il n’avait 
pas ses,entrées aux grands et petits levers du roi, il avait seul place 
dans les conseils od se débattaient les affaires du royaume. A sa téte 
étaient les parlements. Etablis par la royauté pour administrer la jus- 
tice en son nom, ces corps |’avaient toujours assistée dans ses luttes 
contre laristocratie et le clergé. Pour prix de leur appui, ils avaient 
recu quelques débris de l’autorité des états généraux. Mais la puis- 
sance des parlements n‘avait pas de bases bien solides. Dociles instru- 
ments de la. politique de Richelieu et de Louis XIV, ils n’élevaient 
la voix que sous des gouvernements plus faibles, auxquels leur oppo- 
Sition tracassiére créait d'inextricables embarras. La bourgeoisie était 
du reste divisée 4 V’infini. « Dépouilée, dit M. de Tocqueville, de ses 
« vieilles franchises, elle ne songeait qu'a pénétrer par quelque cété 
« dans le corps de la noblesse, qu’a obtenir ou 4 acheter de petites 
« places, auxquelles certaines exemptions ou certaines distinctions 
« étaient attachées , gu’a prendre enfin sa part des avantages qui lui 
« étaient refusés.» Assez forte pour se mettre a la téte du mouvement, 
elle n’était pas assez puissante pour le diriger dans la voie oi elle 
avait intérét & le maintenir. Derriére la bourgeoisie enfin était le 
peuple, écrasé par les impéts, démoralisé par l’exemple des classes 
supérieures de la société, perverti par les mauvaises doctrines qut 
lui étaient enseignées, se plaignant déja avec amertume, s’essayant 
aux insurrections par de petites émeutes, prét & donner son concours 
aux réformateurs, sauf & les écarter quand la toute-puissance serait 
dans ses mains. 

La presse,:a laquelle la liberté venait d’étre donnée, en usait avec 
toute la fougue que l'on peut imaginer. Hl suffit, pour voir combien 
toute pensée de concili@ion était alors loin des esprits, de relire ce 
qu’écrivait Sieyés dans son Essai sur les priviléges : « La société, qu! 
« se compose presque en (otalité de non privilégiés, a des répétitions 4 








EN FRANCE. 679 


« exercer contre les privilégiés, et, au lieu d’étre plus que les autres, 
« ils doivent étre moins par de justes représailles. » 

Telle était la situation de Ja France en 1789, au moment ow les 
états généraux se réunissaient. Les différents ordres de |’Etat y seraient- 
ils représentés de la méme maniére gu’en 1614? Les événements 
avaient marché depuis cette époque; les publicistes démontrérent que 
le tiers état était appelé désormais & jouer un rdle tout autre que celul 
qui lui avait jusqu’alors été dévolu : on décida donc que le nombre de 
ses députés serait doublé. 

Avant de se séparer, les électeurs, conformément aux usages de la 
monarchie, avaient remis & leurs députés des cahiers, dans lesquels 
leurs veeux étaient consignés. Ces cahiers contenaient les éléments 
du véritable gouvernement représentatif. Ils demandaient avec une 
touchante unanimité la garantie de la liberté individuelle, l’inviola- 
bilité de la propriété, le respect du secret des lettres, la liberté de la 
presse, le vote de l’impdét et des lois par les représentants de la na- 
tion, la périodicité des états généraux, la responsabilité des agents 
du pouvoir exécutif. 

La grande majorité des cahiers se prononcait aussi pour la liberté 

des cultes, l'admissibilité de tous les Francais aux emplois publics, 
l’égale répartition des charges entre tous les citoyens sans distinction 
de classes. Il y avait sur ces derniers points quelques dissidences 
mais la majorité était assez prononcée pour budiquer clairement 
volonté nationale. 
_ Si Faccord existait sur les principes fondethea eae: les cahiers 
élaient muets ou proposaient les solutions les plus opposées sur les 
questions de détail et d’exécution. La contradiction le plus souvent 
n’clait qu'apparente; il fallait cependant en tenir compte, pour l’em- 
pécher de détruire l’union qui existait sur les grands principes. Que 
fallait-il donc faire pour que les états généraux marchassent résold- 
ment au but que s’était proposé le roi en les convoquant, et les 
électeurs en rédigeant leurs cahiers? Il était nécessaire qu’ils se 
sentissent conduits par une direction énergique qui ne leur laissat pas 
perdre de vue la reconstitution de la monarcbie francaise, seul objet 
de leurs travaux. 

Cette direction devait venir naturellement de la royauté. Etait-elle 
en mesure de la prendre? Louis XVI avait, par sa vertu, purifié le tréne 
souillé par les vices de son aieul; il n’avait qu'un seul désir, le bien 
de son peuple; son cceur droit souftrait cruellement de toute injustice; 
son intelligence élait étendue et cullivée; il examinait avec soin tous 
les projets qui lui étaient soumis et en trouvait promptement les cétés 
faibles. Mais il joignait 4 ces royales vertus une grande défiance de 
lui-méme; il lui manquait une volonté cnergique pour imposer silence 


680 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


4 ses scrupules exagérés, ordonner ce qu'il croyait utile, et maintenirc 
des décisions contre les critiques dont elles étaient suivies. 

Impuissant par lui:méme 4 maitriser une situation aussi tendue, 
‘trouvait-il au moins dans son conseil les appuis nécessaires pour I’ai- 
der et le soutenir dans la tache difficile qu’il allait entreprendre. Son 
premier ministre, Necker, homme intégre, appliqué, esprit ingénicux, 
capable de diriger avec ordre les finances d’un Etat bien réglé, manquait 
des grandes qualités qui font "homme d Etat, ou Jes paralysait par une 
recherche puérile de la popularité. Louis XVI ne pouvait compter ni 
sur la fermeté de son caractére ni sur son expérience pratique pour 
sauver la dignité de la couronne et défendre les prérogatives essen- 
tielles de la royanté. Toutefois 1] faut, pour étre jnste envers Necker. 
reconnaitre qu’il avait élé appelé aux affaires 4 un moment od tous les 
ressorts du gouvernement élaient usés, et que, la ot 11 échoua, bien 
d’autres certainement auraient éprouvé le méme sort. 

Le gouvernement commit la faute irréparable de laisser les états 
généraux s assembler sans avoir rien fait pour mettre l'autorité royale 
hors de question. Le roi avait le pouvoir constituant, il en avait usé 
pour prescrire le doublement des députés du tiers état. Cette pre- 
miére décision soulevait immédiatement une autre question. Comment 
les états généraux voteraient-ils? Les députés exprimeraient-ils leur 
suffrage par téte ou bien par ordre’ On concoit !’importance de cette 
question, alors qu'un seul des trois ordres ¢omptail autant de députés 
que les deux autres réunis. ll appartenait 4 la royauté de se prononcer 
immeédiatement; elle devait, aprés avoir accordé le doublement des 
députés du tiers, ordonner qué le vote aurait lieu par téte. Elle ne 
prit aucun parti, afin, dit Necker, de mieux respecter la liberté de 
‘Assemblée nationale. A plus forte raison, malgré les périls imminents 
de la situation, malgré tes clameurs menagcantes de la populace, ne 
fit-on rien pour donner dés l’origine une direction aux travaux des 
états généraux. Cependant Louis XVJ, seul maitre du pouvoir consti- 
tuant avant la réunion des états généraux, avait le moyen d’éviter les 
dangers d'une discussion orageuse et passionnée sur les principes 
fondamentaux de la société et du gouvernement, en donnant & la 
Fratice une constitution monarchique et libérale, conforme aux voeux 
émis par la généralité des cahiers de la nation. S'il edt agi de cette 
maniére, il n’edt pas vu la popularité qui l’avait jusqu’alors suivi 
’abandonner pour s’attacher & la puissance nouvelle qu'il laissait s’é- 
tablir sur les débris de son autorité; au lieu de suivre le mouvement 
en vaincu, il leat dirigé; il edt trouvé dans la représentation nationale 
un appui, et non un danger. Telle est la politique dont Necker se fat 
fait l’initiateur s'il eat été pénétré de la gravité de la situation. Se- 
rait-on parvenu, en suivant celte ligne de conduile, & changer le cours 


EN FRANCE. 68! 


des événements, nous ne saurions le dire: jamais les symptémes d'une 
grande révolution n’ayaient été plus alarmants; néanmoins l’aulorité 
royale n’avait encore rien perdu, la lutte n’était méme pas encore cn- 
gagée, c’était donc le moment de tenir, avec la plus grande fermeté, 
les rénes de |’Etat. 

On agit tout autrement; le plan gue Necker fit triompher consistait a 
altendre el a voir venir. La royauté ne sut ni abandonner 4 propos tout 
ce qu elle ne pouvait garder plus longtemps ni concentrer éneryique- 
ment dans ses mains |’autorité qui n’en pouvait sortir sans danger 
pour son existence et pour |’avenir de la société. Elle abdiqua moralc- 
ment en ne prenant point l’iniliative. Comment s’élonner dés lors, 
que les élats généraux, qui sentaient la nation derriére eux, se soicnt 
emparés du pouvoir et se soient constitués en Assemblée nationale. 
La crise ainsi commencée ne pouvait avoir d'autre issue. 

Nous joindrons-nous a M. Duvergier de Hauranne pour applaudir a 
cette solution ? Cela nous est impossible, car elle était grosse de pécrils 
pour l'avenir. L’Assemblée constituante ne pouvait ni faire un bon 
usage du pouvoir dont elle s’était emparée, ni méme le conservcr. 
Nous ne croyons pas qu'une Assemblée delibérante puisse concen- 
trer et garder la toule-puissance dans notre pays, alors méme que 
les circonstances sembleraient étre les plus favorables. S’il nous était 
reslé quelques doutes a cet égard, ils seraient dissipés par des évé- 
nements qui sont encore bien prés de nous. Nos derniéres Assembi¢es 
républicaines avaient une majorité compacte, a la téte de laquelle figu- 
raient des hommes qui avaient acquis une expérience consommeée des 
affaires publiques dans le parlement et dans les plus hautes fonctions 
de l’Etat; cependant elles n'ont pu fonder rien de durable, elles n’ont 
pas méme su employer un immense pouvoir 4 défendre leur propre 
existence. 

Il n’y a donc rien de surprenant que l’abandon du pouvoir en 
4789 & une Assemblée entiérement neuve & la vie parlementaire ait 
eu le plus déplorable résultat. Il n’y eut jamais dans l'Assemblée con- 
stituante qu'une majorité de circonstance, formée, par les passions du 
moment, des éléments les plus hétérogénes. Le vote sur la question 
constitutionnelle la plus importante fut souvent du a la surprise. Il 
n’y avait réellement de majorité que lorsqu ils ‘agissait de détruire ce 
qui existail; l'accord cessait aussitét que l'on songeait a la réorgani- 
sation de la société frangaise. Chaque député avait pour ainsi dire sa 
théorie, qu'il avait empruntée aux écrits de Montesquieu, de Delolme 
et de Rousseau, ou 2 la constitution de la jeune république des Etats- 
Unis. Loin-de chercher 2 s’entendre entre eux, ces théoriciens ab- 
solus n’étaient pas disposés & faire le plus léger sacrifice de leurs idces. 
Mounier, Lally-Tollendal, Sieyés et Barnave, avaient un grand crédit 


682 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


dans |'Assemblée, mais aucun d’eux ne pouvait constituer un parti 
assez fort pour devenir le noyau de la majorité. Mirabeau lai-méme. 
esprit bien autrement vigoureux et pratique que les plus distingués 
de ses collégues, ne pouvait prétendre 4 aucune influence durable. Ml 
avait sans cesse 4 lutter contre le mépris des uns, Ja haine des au- 
tres, la jalousie de tous. On subissait quelquefois |’ascendant irrésis- 
tble de son éloquence, on ne voulait pas cependant se laisser con- 
duire par lui. 

L’Assemhlée ne pouvait trouver en elle-méme la direction dont elle 
avait besoin; au lieu de reconnaitre que l'intérét de tous l’engageait a 
fortifier le pouvoir cxécutif entre les mains du roi, en maintenant tou- 
tes les prérogatives sans lesquelles la monarchie représentative ne 
saurait exister, elle ne s'appliquait qu’a détruire piéce a piéce tout 
ce qui restait de l’autorité royale. On croyait donner & la nation 
tout ce qu’on enlevait au roi. Des hommes qui se disaient monarchi- 
ques préparaient les voies de la République; ils croyaient avoir tou- 
jours &lutter contre les abus d’autorité de Louis XIV au faite de sa 
puissance; ils simaginaient qu’ils ne pouvaient fonder la monarchie 
constitutionnelle sur des bases durables qu’en avilissant le monarque 
et en ne lui laissant aucune autorité. Ils s’apergurent enfin qu’ils 
n’avaient fait que les affaires de la Révolution et voulurent fui enle- 
ver le terrain qu’ils lui avaient si imprudemment livré. Ils s’adresse- 
rent 2 la royauté pour mettre leurs projets & exécution; mais il était 
trop tard, ils l'avaient complétement désarmée. Il ne resta d’autre 
moyen & la plupart d’entre eux pour expier celte erreur funeste que 
de porter courageusement leur téte sur |’échafaud. 

L’Assemblée constiluante n’ayait pris le peuvoir des mains de la 
royauté que pour le laisser tomber dans celles de la populace et des 
hommes qui excilaient ses passions. 

Avant la convocation des états généraux, des troubles avaient éelaté 
> Paris, mais ils avaient été réprimés. Quand |’Assemblée nationale, 
en n’obéissant pas 4 la déclaration du 23 juin, qui lui ordonnait de dé- 
libérer par ordres, eut bien constaté la déchéance de l’autorité royale, 
la populace se sentit délivrée de toute espéce de frein, et se livra 4 
toutes sortes d’excés. La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, au- 
rait dd révéler 4 l’Assemblée constituante qu’un nouveau pouvoir s’é- 
levait & cété du sien, qui se soucierait encore moins de ses décrets 
que des ordonnances royales. Ce mouvement insurrectionnel avait été 
suivi de la constitution d’une autorité nouvelle & Paris, celle de la 
commune, qui exerca bientét une véritable dictature sar la capitale du 
royaume. La mairie de Paris, fut confiée d'abord aux mains honnétes, 
mais faibles, de Bailly. L’'Hotel de Ville, siége du pouvoir municipal, 
était chaque jour entouré par des bandes furieuses qui surveillaient 





EN FRANCE. 6835 


les actes de la commune, et n’en tenaient aucun compte quand ils 
froissaient leurs instincts de désordre. Peu de jours aprés la prise de 
la Bastille, Foulon et Berthier étaient massacrés devant les hommes 
chargés de maintenir l’ordre dans Paris. 

Le pillage des arsenaux, qui suivit insurrection du 14 juillet, donna 
des armes aux hommes les plus dangereux. On chercha 4 les contenir 
en formant la garde nationale; mais elle ne devait préter & l’autorité 
municipale qu’un concours insuflisant contre les émeutes. Nous nous 
expliquons difficilement l’enthousiasme que la journée du 14 juil- 
let 1789 fait éprouver a certains écrivains qui se disent grands par- 
tisans de la monarchie constitutionnelle. Que des faits pareils trou- 
vent leur apologie chez les incorrigibles courtisans de la vile multi- 
tude, c’est chose toute natarelle; quant & ceux qui ont une égale 
horreur pour toutes les insurrections, quels qu’en soient les auteurs, 
ils ne sauront jamais comprendre que, lorsque la représentation na- 
lionale est assemblée, lorsqu’elle délibére, il soit opportun d’agir 
violemment en dehors d'elle et de devancer ses décisions par ce 
que lon ose appeler la justice du peuple. Les pays dans lesquels de 
pareils faits s‘'accomplissent impunément, les assemblées qui auto- 
risent de semblables mouvements en y applaudissant, sont désormais 
a la merci de l’insurrection. 

La prise de la Bastille n’était-elle pas d’ailleurs le signal de la dés- 
organisation générale? Les gardes frangaises avaient d’abord fraternis¢ 
avec |'émeute, puis s étaient mises 4 sa téle. Il ne fallait done plus 
compter sur la fidélité des troupes. Ainsi, au moment méme oi I’ia- 
surrection organisait son armée, le roi, et par conséquent |’ Assemblée 
nationale, perdaient la direction de la force publique. 

Les provinces suivaient l’impulsion qu’elles recevatent de Paris : 
les masses populaires y commettaient des excés de toute sorte; on ne 
voulait pas laisser & l’Assemblé nationale I’honneur de faire disparaitre 
les derniers débris de la féodalité; les décrets qui sanctionnaient les 
résolutions prises dans la nuit du 4 aodt trouvérent de singuliers 
commentateurs dans les bandes de brigands qui parcouraient les cam- 
pagnes, pillaient Jes chateaux, et s’emparaient des caisses publiques. 

Enfin, dans bien des endroits, les impéts n’étaient méme plus ac- 
quittés. Tels sont les auspices sous lesquels s'‘inaugurait le dogme 
de la souveraineté nationale. Chacune des décisions de |’Assemblée 
était commentée, discutée, attaquée dans les clubs de Paris. La popu- 
lace de la capitale, trouvant que son contrdle ne sexergait pas avec 
autant de facilité sur le roi et sur Assemblée nationale que sur la 
commune, décida que le roi et l’Assemblée ne devaient plus résider & 
Versailles, elle alla s’emparer d’eux dans les journées des 5 et 6 oc- 
tobre. La garde nationale, nominalement commandée par la Fayette, 


684 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


joua le réle qu’elle a trop souvent répété depuis : elle servit d’escorte 
a Ja Révolution. 

Nous avons décrit le milieu dans lequel l'Assemblée nationale était 
placce pour délibérer sur la reconstitution de la monarchie frangaise: 
nous savons maintenant quelles inspirations devaient la guider et 
quelle liberté d’esprit elle pouvait avoir; ses décisions nous étonne- 
ront moins: le désordre que |’Assemblée laissait régner en dehors 
d’elle nous explique celui qui existait dans son sein. 

M. Duvergier de Hauranne ne nous parait pas s'étre assez préoccupé 
des conditions dans lesquelles I’ Assemblée constituante était appelée a 
vivre. Il conclut, de l’isolement de Robespierre, Pétion et Buzot, que 
le parti populaire, dont ils étaient les chefs, avait peu d'intluence sor 
les délibérations de l’'Assemblée nationale. Il oublie ainsi les redouta- 
bles moyens d’action dont ces hommes disposaient; il ne faut pas attn- 
buer uniquement aux erreurs de |’ Assemblée la faiblesse du gonverne- 
ment qu’elle donna & la France; il laut tenir un grand compte de la pres- 
sion violente qu’elle subit constamment. Les différents partis qui com- 
posaient |’Assemblée nationale ne se montraient pas a la hauteur de 
la situation. M. Duvergier de Hauranne condamne avec raison |’in- 
conséquente tactique de la droite, qui consistait a appuyer les motions 
les plus extravagantes et 4 donner quelquefois & Robespierre, Pétion 
et Buzot, I'appoint qui leur manquait pour faire adopter les mesures 
les plus anarchiques. Pourquoi ne juge-t-il pas avec la méme sévérité 
le parti constitutionne! qui commit aussi bien des fautes, et ne sut ja- 
mais rien faire, pour conserver dans ses mains le gouvernement que 
la faiblesse de la royauté y avait laissé tomber? 

Disons maintenant quelques mots de la maniére dont }’ Assemblée 
résolut les principales questions constitutionnelles qui lui étaient sou- 
mises. 

Tout le monde était d'accord pour faire précéder la Constitution 
d’une déclaration des droits de l'homme. On n’aspirait & rien moins 
qu’a retrouver les titres perdus de I"humanité. « Nous voulons faire une 
« déclaration de droits pour tous les hommes, disait Duport, pour tous 
« les temps el pour tous les pays, et servir ainsi d’exemple au monde.» 
Castellane voyait dans la non-existence d’une pareille déclaration la 
cause de tous les maux de I’humanité. « C’est pour cela, ajoutait-il, 
« que nos péres ont cessé un jour détre libres , et que les peuples de 
« l'Asie et de l'Afrique croupissent encore dans l'esclavage.» « Si c’é- 
« tait un excés, dit M. Duvergier de Havranne, il valait mieux que 
« |"excés contraire, et, tout en le signalant, on doit encore le respec- 
« ter. » Nous n'éprouvons pas les mémes sentiments que M. Duver- 
gier de Hauranne, et nous condamnons, en pareille matiére, les excés, 
quelle qu’en soit l’origine. Nous ne prétendons pas que la déclaration 








EN FRANCE. 685 


des droits de l'homme ait exercé une bien grande influence sur la 
marche de la Révolution : Ja populace n’avaitl pas attendu, pour se met- 
tre en révolte permanente, qu’on lui présentat la résistance a |'oppres- 
sion comme le plus saint des devoirs. L’Assemblée , en s'associant par 
son silence, quelquefois méme par son approbation, aux menées des 
démagogues, avait hien autrement énervé l’autorité qu'elle ne pouvait 
le faire par des déclarations métaphysiques. Néanmoins il n’est pas 
sans utilité de retrouver, dans ces discassions et dans les décisions 
qui en étaient le résultat , les symptémes manifestes de toutes les agi- 
tations et de tous les dangers de Ja France. Si nous condamnons les 
absurdes réveries d'Anacharsis Clootz , nous ne saurions étre plus in- 
dulgents 4 l’endroit des déclamations pompeuses gui en contenaient 
tous les germes. 

L’école anglaise, ainsi appelée parce qu’elle voulait modeler le gou- 
vernement de la France sur celui de la Grande-Bretague, avait & sa 
téte le premier ministre Necker : ses organes principaux étaient Mou- 
nier et Lally-Tollendal. Elle avait 1a majorité dans le comité de consti- 
lution, mais elle était loin d’entrainer les votes del’ Assemblée derriére 
elle. Elle voulait confier le pouvoir législatif 4 deux Chambres. Aprés 
avoir proposé comme Chambre haute un Sénat héréditaire, elle avait 
reculé devant l’impopularité qui accueillait alors tout ce qui ponvait 
élre pris comme un moyen de rétablir l’aristocratie : elle avait con- 
senti & ce que la premiére Chambre se composat de membres nommés 
a vie; elle s’était méme contentée, pour les sénateurs, d'un mandat de 
six ans. Dans ces termes méme elle éprouva le plus rude échec, et n'ob- 
lint que quatre- -vingt-neuf voix. 

Sur la question de la sanction royale, !’école snigtaias ne fut pas 
plus heureuse : elle voulait que le roi prit part & la confection des lois 
de la facgon la plus indépendante, et proposait de lui donner le droit 
de suspendre l’eflet des décisions de |'Assemblée en refusant de les 
sanctionner. Une discussion excessivement vive s’engagea : Mirabeau 
défendit ardemment Ja prérogative royale; il tint un langage que l'on 
n’était pas accoutumé a entendre, en disant que la tyrannie pouvait 
avoir son siége tout aussi bien dans les assemblées que dans les cours 
et dans les camps. Cette question agitait vivement J’esprit public. « On 
« voulait ou on ne voulait pas le veto, et cela signifiail qu’on voulait 
« Ou qu’on ne voulait pas Ja tyrannie. Le peuple, sans méme entendre 
« cela, prenait le veto pour un impét qu'il fallait abolir ou pour un 
« ennemi qu'il fallait pendre, et il voulait le mettre 4 la lanterne'. » 

On prit un terme moyen, et, sur la demande du roi lui-méme, |’ As- 
semblée lui reconnut le droit de suspendre sa sanction pendant un 


* Thiers, Histoire de la Révolution, t.1, p. 145. 





686 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


temps déterminé. C’était un nouvel échec pour le comité de constite- 
tion, qui se démit, et fut renouvelé dans un sens moins favorable a 
l'autorité du roi. L’école de Sieyés était en majorité dans le nouveau 
comité. 

Sieyés avait pris pour base de son sgstéme l’idée de la séparation 
absolue des pouvoirs. Il croyait que la constitution serait parfaite si 
le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif étaient tellement isolés l'un 
de l’autre, que toute rencontre, et par conséquent tout conflit, devint 
impossible ; chacun d’eux devait avoir sa sphére «d'action distinete et 
indépendante. Pour mieux faire saisir le mérite de cette théorie, il 
l’expliquait en comparant le corps politique au corps humain , I'As- 
semblée nationale était la téte et le roi était le bras. Cette compa- 
raison était loin d’étre juste ; Sieyés oubliait que, si l’on comprend 
difficilement l'antagonisme entre la téte et le bras, la lutte pouvait 
exister et existait déja entre le roi et l'Assemblée. II s’appliqua donc 
4 détruire tout point de contact entre le pouvoir exécutif et le pouvoir 
législatif. Tous ces efforts ne diminuaien!t pas les rapports forcés qui 
existaient entre l’un et l'autre, ils les rendaient encore moins faciles ; 
les conflits, loin de s’'amoindrir, prenaient chaque jour plus de gra- 
vilé, et Barrére pouvait dire, sans s’exposer & unetrop forte contradic- 
tion : « Ce n'est pas a |’Assemblée qu'il faut apprendre que le pouvoir 
exécutif sera toujours l’'ennemi du pouvoir légisiatif ! » 

Ii semblerait qu’une théorie qui méne a des résultats aussi absurdes 
ait da étre abandonnée a tout jamais. M. Duvergier de Hauranne nous 
apprend qu’elle a été reprise de nos jours par M. le vicomte de Cor- 
menin, avjourd’hui conseiller d’Etat. Dans une brochure publiée en 
1851 pour démontrer que la révision légale de la constitution de 1848 
serait un acte insensé et criminel, M. de Cormenin s’exprimait ainsi : 
« Les pouvoir légistatif, exécutif et judiciaire se liennent en équi- 
« libre sous I’ceil nocturne et diurne de la presse : le premier légifére, 
« le second gouverne , le troisiéme juge; ils se jalousent, c'est ce 
« qu'il faut ; ils se disputent , lant mieux; s ‘ils crient, c'est quils ne 
« sont pas morts ; et, s'ils ne sont pas morts, c'est que nos libertés vi- 
« vent. » 

M. de Cormenin, nous en sommes convaincu, sent mienx aujour- 
d’hui qu’alors quel danger cette théorie présente pour nos libertés; il 
ne pense plus que le pouvoir exécutif et les assemblées législatives 
n‘aient rien de mieux a faire que de se jalouser, se disputer et crier. 
L’Assembiée constituanle , malheureusement pour elle et pour la 
France, n’a pas eu, comme M. de Cormenin , la faculté de revenir sur 
ses erreurs : elle organisa donc le pouvoir exécutif, et détermina ses 
rapports avec le pouvoir législatif d’aprés les idées anarchiques de 
Sieyés. Quelle devait étre la situation des ministres? pouvaient-ils 





EN FRANCE. 687 


faire partie de |’Assemblée ? Les cahiers étaient d’accord pour deman- 
der que la responsabilité des actes du gouvernement reposal sur leur 
téte ; l’approbation avec laquelle la Constituante avait accueilli le choix 
des ministres pris dans son sein semblait laisser au roi la latitude la 
plus grande. Cependant, par un de ces retours d’opinion dont nos as- 
semblées nous ont trop souvent reproduit l’exemple, on avait établi 
Pincompatibilité entre les fonctions de député et celles de ministre. 
Mirabeau, quis’était rapproché du roi, comprit que Je ministére était 
le seul trait d'union possible entre le roi et l'assemblée; aussi fit-il une 
motion tendant 2 admettre les ministres aux séances avec voix con- 
sultalive et 2 rapporter le décret d'incompatibilité. Jamais il ne fut 
plus éloquent que dans cette discussion; jamais aussi les haines et les 
jalousies qu'il inspirait ne se produisirent avec autant de violence et 
d’amertume. Il ne pul, malgré ses efforts, rallier la majorité; \’Assem- 
blée ne se contenta pas de rejeter sa motion, elle adopta une proposi- 
tion de Lanjuinais qui fermait méme aux députés démissionnaires 
l’accés du conseil du roi. 

Quelle idée se faisait-on alors du réle des ministres ? Barnave va nous 
le dire: « Il faut que le roi nomme les ministres, et non le peuple, 
« parce que des ministres nommés par le peuple seraient nécessaire- 
« ment trop estimés. » ; 

Camille Desmoulins retournatt ce raisonnement contre la monarchie 
‘constitutionnelle, en demandant « si la perfection de la constitution 
« consistait 4 ce qu'il y efit toujours des ministres imbéciles ou fri- 
« pons. Faire de mauvais choix de ministres afin que le pouvoir légis- 
« latif conserve son ascendant, qu’est-ce autre chose que de donner 
« des maladies afin de conserver le médecin en honneur. » 

Au moment de se séparer, I’ Assemblée constituante alla encore plus 
loin en décidant qu'aucun de ses membres ne pourrait étre nommé 
ministre pendant les quatre années qui suivraient la session. Mais on 
autorisa les ministres a entrer dans la salle des séances, et & s’y faire 
entendre pour les affaires de leurs départements. 

M. Duvergier de Hauranne voit dans cette décision )’erreur capitale 
des constituants, Ja cause des plus grands malheurs de notre Révolu- 
tion. Si les ministres eussent été choisis par le roi dans le sein de 
I’ Assemblée, s'ils eussent été en méme temps les hommes de la con- 
fiance de la majorité et ceux du roi, la monarchie était sauvée. « Si 
« ‘Assemblée eat compris comme Mirabeau le réle des ministres, la 
« plupart des diflicultés se seraient soudainement évanouies. » 

M. Duvergier de Havranne pe saurait nous persuader qu'il y ait 
dans un gouvernement représentatif une nécessité absolne poor le roi 
de s'astreindre a ne choisir ses ministres que dans le parlement, et 
nous nous demandons si les chambres qui montrent de telles exi- 


688 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


gences ne doivent pas s'imputer une partie de la responsabilité du 
conflit qu’elles ont ainsi élevé. Néanmoims nous reconnaissons qu'il 
est indispensable que les agents du roi soient investis de la confiance 
de la représentation nationale, et nous croyons qu‘ils |’obtien- 
dront d’autant mieux, gu’ils auront été choisis dans son sein. C'est la 
tout ce que nous pouvons accorder 4 M. Duvergier de Hauranne. Ii se 
fait une grande illusion en pensant que |’Assemblée constituante eit 
changé le cours des événements en se rangeant a l‘opinion de Mira- 
beau sur le réle des ministres. Qu’auraient pu faire les ministres au 
milieu du désordre inoui que les votes de |’Assemblée constituante 
avaient sanctionné? Ov M. Duvergier de Hauranne peut-il trouver la 
majorité dans laquelle le roi aurait pris ses ministres ? Nous avons deja 
démontré que les partis dans I’ Assemblée étaient loin de présenter |a 
moindre homogénéité, qu'il n'y avait que des majorités de circonstance 
qui ne reconnaissaient d’autres chefs que ceux que leur donnaient les 
passions du moment. La conscience des dangers de |’Etat suggérait- 
elle aux hommes les plus accrédités une autre ligne de conduite, la 
foule s’éloignait d’eux ; ils tombaient aussitét dans |’isolement, et par 
conséquent dans |’impuissance. Tel avait été successivement le sort de 
Mounier 'et de Mirabeau, de Barnave et de Duport, de la Fayette et de 
Bailly. En eft-il été autrement si ces hommes éminents eussent été 
ministres ? Nous ne le pensuns pas. La contiance que le roi leur aurail 
accordée les eit désignés aux soupcons del Assemblée et aux coléres de 
la populace ; 1! était impossible & qui que soit de préter son concours 
aul roi sans étre immédiatement considéré comme un partisan de Ia ty- 
rannie. La question ministérielle n'avait donc qu'un intérét secondaire. 
Qwimporte, en effet, que l'architecte qui batit sur un sol mouvant 
donne aux différentes parties de son éditice les proportions les plus exac- 
tes! S’il ne s'est attaché 4 en rendre les fondations inébranlables, ses 
constructions n’en seront pas moins & la merci du premier coup de vent. 

Nous ne sommes pas d’avis que le sort de l'ceuvre de |’ Assemblée 
conslituante ait été surtout compromis par la mauvaise organisation du 
pouvoir ministériel ; si le roi avait dirigé les travaux de |’ Assemblée 
constituante, la présence des ministres dans la salle des séances, avec 
le droit de prendre part aux discussions, edt sufli pour entretenir les 
relations nécessaires & la bonne harmonie des deux pouvoirs. 

La constitution mettait en présence le roi irresponsable et invio- 
lable, et Assemblée législative ne relevant que d'elle-méme. Comment 
les différends qui pourraient se produire entre les deux autorités se- 
raient-ils vidés? On ne se préoccupa point de cette question impor- 
(ante, on ne donna pas au roi le droit de consulter la nation par la dis- 
solution de |’Assemblée. On ne laissa d’autre issue aux luttes de l'ave- 
nir que les coups d'Etat et les insurrections. 


EN FRANCE. 689 


Le systeme électoral fut réglé avec ane sagesse qui contraste avec 
Vinexpérience qu'avait alors révélée |’Assembiée dans la plupart des 
grandes questions constitutionnelles. On se conformait cette fois aux 
voeux exprimés dans Jes cahiers. Les assembles primaires nom- 
maient des électeurs, qui se réunissaient pour choisir le député de 
leur circonscription électorale. L’exercice du droit électoral n‘était 
pas accordé & tous les cttoyens d’une maniére absolne. Il était res- 
treint & certaines conditions; il fallait payer une contribution équiva- 
lente & trois journées de travail pour siéger dans les assemblées 
primaires; a dix journées pour étre électeur; & un marc d’argent 
pour étre député. Cette combinaison présentait une transaction heu- 
reuse entre le suffrage universel et’ le systéme trop exclusif des 
colléges électoraux composés de censitaires; elle faisait participer 
toutes les classes de la nation & l'exercice des droits politiques, 
assurait la maturité des choix en les divisant, et la prépondérance 
des classes éclairées dans lesquelles les électeurs devaient étre pris 
par Ja force des choses. Dans des temps calmes, sous un gouverne- 
ment régolier, des élections ainsi faites ne pouvaient manquer de 
donner une représentation vraiment nationale. 

Ces sages mesures étaient bien peu en harmonie avec éelles que 
l'on était habitué a voir sortir-de |’Assemblée constituante, aussi pro- 
-voquérent-elles toutes les coléres du parti de la Révolution. 

On réclama le suffrage universel & un seul degré, sur lequel |’anar- 
chie fondait les plus‘grandes espérances ; |’oracle de la Gironde, Con- 
dorcet, poussa méme |’amour de la logique jusqu’a réclamer le droit 
électoral pour les femmes. 

« Les droits des hommes, disait-il, résultent seulement de ce qu’ils 
« sont des étres intelligents, sensibles, susceptibles d’acquérir des 
a idées morales, et de raisonner sur ces idées ; les femmes, ayant ces 
« qualités, ont des droits nécessairement égaux. » 

Camille Desmoulins démontrait la nécessité d’adopter le suffrage 
universel par les raisons les plus écrasantes. 

« Si, au sortir de la séance, les dix millions de Francais non éligi- 
« bles ou leurs représentants 4 Paris s’étaient jetés sur certains dé- 
« putés et leur avaient dit : Vous venez de nous retrancher de la so- 
« ciété parce que vous étiez les plus forts dans la salle, nous vous 
« retranchons, 4 notre tour du nombre des vivants parce que nous 
« sommes les plus forts dans la rue. Ces dix millions de Francais 
« n’auraient pas trop mal raisonné. » 

Si nous n’avons que des éloges & donner au systéme électoral établi 
par l’Assemblée constituante, nous ne saurions trop déplorer I’ organi- 
sation territoriale qu’elle crut devoir donner & la France. Le change- 
ment opéré dans les circonscriptions brisait sans retour tous les usages 





690 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


locaux, et privait la France entiére de ce qui lui restait de vie poli- 
tique pour la faire refluer sur Paris. 

L’organisation administrative telle qu'on!’ établissait ne présentaitpas 
pour le moment d’aulre inconvénient que celui de soustraire les pro- 
vinces & |’autorité du pouvoir exécutif maintenu nominalement par la 
constitution. Mais il suffisait, pour fonder un despotisme administratif 
bicn autrement pesant que celui de Louis XIV, d’introduire une légére 
moilification dans leslois votées par |’ Assemblée constituante. C’est ce 
que fit la loi de pluviédse an VIII en mettant a la tte du département, 
de l’arrondissement et de la commune (les fonctionnaires désignés par 
le pouvoir exécutif et en leur conférant toute l’autorité. 

M. Duvergier de Hauranne n’aime certainement ni le gouvernement 
absolu ni la tyranie administrative; comment n’a-t-1l pas su s'affran- 
chir complétement de ce respect de convention qu'inspirent les ceuvres 
de l'Assemblée constituante et blamer sans restriction le systéme de 
notre organisation territoriale; il n’ignore pas que ceux-la seuls défen- 
deut avec succés les libertés publiques, qui luttent avec énergie contre 
la tendance absorbante de la centralisation ; cependant 11 donne d’a- 
bord son approbation & I'ceuvre de l’Assemblée. 

«Il était utile, dit-il, de briser jusqu’’ un certain point l’esprit 
« provincial, et de faire comprendre au Dauphiné, au Languedoc, 2 la 
« Provence, ala Normandie, qu’elles n’étaient pas de petites nationa- 
« lités distinctes, mais des fractions d'une grande nationalité, des par- 
« ties homogénes d'un méme Etat. » 

Le danger était-il la? l’esprit provincial était-il tellement vigoureux 
et tellement indépendant, qu’1l fallit le détruire? l’unité provinciale ne 
pouvait-elle pas aussi bien se concilier avec l'unité nationale que !'u- 
nité communale ? 

A des époques plus éloignées de notre histoire, tous les efforts da 
gouvernement s'étaient porteés vers |'affaiblissement des Etats provin- 
ciaus, la formation de la grande nationalité frangaise exigeait qu'il en 
fit ainsi. Mais, en 1789, les provinces avaient perdu tout ce qui pou- 
vait compromettre l’unité et la grandeur du pays; elles avaient con- 
servé de précieuses traditions qui pouvaient aider au maintien de 
ordre social. En présence de la forme nouvelle qu’allait recevoir le 
lien qui réunissait déja si étroitement les différentes parties dela na- 
tion, il n’y avait aucun danger a laisser subsister l’ancienne orgapisa- 
tion territoriale ; on y trouvait une garantie certaine contre les excés 
de la centralisation. 

L’Assemblée nationale, en ne tenant aucun compte de toutes ces 
considérations, commit une erreur bien plus grave que celle qu'elle 
avait faite en méconnaissant les conditions essentielles de |'organise- 
lon du pouvoir ministériel. On pouvait, en effet, suppléer (6t ow tard 


EN FRANCE. 691 


4 ce qu'il y avait de défectuenx dans la situation faite aux ministres; 
il était impossible de rétablir ces associations fondées sur une com- 
munauté d'origine et de souvenirs, et dont les liens étaient déji si 
relachés. L’esprit systématique d’innovation qui dominait I’ Assemblée 
’empécha de prévoir tout le mal qu’elle faisait. Barrére cependant 
blamait Sieyés d’avoir voulu coupailler la France pour en faire un 
damier départemental. 

M. Duvergier de Hauranne ne parait pas méconnaitre entiérement les 
vices de cette organisation, et nous sommes heureusx d'opposer a l’ap- 
préciation que nous venons de critiquer celle-ci, a laquelle nous ne 
reprochons qu'une trop grande réserve. « D'un autre cété, 4 la vue des 
« résultats, il est permis de se demander si l’ceuvre de l’uniformité, le 
e« gout de la symétrie, n’entrainérent pas trop loin l’Assemblée consti- 
« tuante. Cerles, il est commode pour un gouvernement d’étre le 
« maitre partout quand il est maitre au centre, et de faire mouvoir par 
« up seul ressort trente millions d’hommes disséminés sur un sol ni- 
« velé; mais, si cela est commode, cela est dangereux, et peut-étre 
« edt-il été préférable que la vie morale dela France ne se concentrat 
« pas sur ce point unique. Or, en effacant toutes les anciennes divisions 
« lerritoriales, en supprimant tous les anciens noms, en brisant toutes 
« les anciennes habitudes, il n’est pas certain que, sans te vouloir et 
« sans le savoir, l'Assemblée constituante n’ait pas frayé les voies au 
« despotisme et facilité la reconstruction de la formidable machine 
« administrative, qui, depuis plus d’un demi-siécle pése uniformé- 
« ment sur tous les points de la France. » 

Enfin, il est une des créations de l’Assemblée constituante que nous 
ne saurions passer sous silence : c’est la constitution civile du clergé. 

M. Thiers n’avait pas trouvé assez d’éloges pour cette constitution; 
s'inspirant du mandement dans lequel M. de Talleyrand, alors évé- 
que d'Autun, en faisait I’éloge comme d'un heureux retour aux lois 
les plus pures de I Eglise, que le temps et les passions humaines avaient si 
étrangement altérées, ly avait découvert un projet religieux et sincé- 
rement chrétien, rentrant de la maniére la plus évidente dans les 
attributions de |’Assemblée constituante, ayant méme \'approbation 
tacite du pieux roi Louis XVI. M. Duvergier de Hauranne, nous l’en 
félicitons, montre ici plus de réserve ; s'il prend la défense des auteurs 
du projet, qu'il qualitie de chrétiens fervents qui voulaieut ramener 
l’Eglise & ses formes primitives, il critique leur acte, il blame I’ Assem- 
blée de s’y élre associée, et voit dans Ja constitution civile une ceuvre 
imprudente et impolitique que I Eglise ne pouvait adopter et qui allait 
inaugurer un schisme. Etait-ce bien le moment de fonder une religion 
nouvelle? L'Assemblée constituante augmentait volontairement les 
embarras du pays en mettant sa toute-puissance au service du jansé- 


692 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


nisme qu'elle ne professait pas, et dont les partisans ne formaient dans 
le pays qu'une minorité imperceptible! 

Nous avons examiné les travaux constitutionnels de l’ Assemblée, 
nous n’avops pas encore parlé de ses réformes en matiére de droit 
civil; nous n'avons pas & nous en occuper ici; nous pensons avec 
M. Duvergier de Hauranne « qu’elles ont été durables, fécondes, et ne 
 « sauraient, quels que soient les efforts ingénieux de quelques beaux 
« esprits, éltre arrachées 4 la France. 

« Les réformes de la méme Assemblée, en matiére de droit polt- 
« tique, ont été, en grande partie du moins, éphéméres et stériles, et, 
« aprés les avoir longtemps aimées, la France parait s’en étre dé- 
« gotlée. » 

Pourquoi cette différence dans le sort de ces deux espéces d’instita- 
tions? c’est ce que M. Duvergier de Hauranne ne nous parait pas avoir 
suffisamment expliqué. 

Les réformes de l’Assemblée en matiére de droit civil répondirent 
généralement aux besoins de la nation; et donnérent satisfaction aux 
voeux que la nation avait exprimés dans ses cahiers. Au lieu de s’inspi- 
rer aux mémes sources pour les réformes politiques, les Constituants 
n’eurent qu'une pensée, détruire tout ce qui existait et y substituer 
un gouvernement nouveau, basé sur les théories les plus abstraites. 
Aussi, rompant avec toutes les traditions du pays, ils le boulever- 
sérent de fond en comble, et le laissérent en proie aux plus grands 
désordres. 

L’Assemblée constituante ne pouvait donner 4 la France le gov- 
vernement représentatif; elle lui légua une constitution qui n’éta- 
blissait qu'un pouvoir faible, divisé, a la merci de toutes les factions; 
elle assuca I'égalité an pays, mais elle compromit pour longtemps la 
cause de la liberté. I fallait au gouvernement représentatif une ori- 
gine plus calme que les délibérations tumultueuses de |’Assemblée 
constituante : la France dut se résigner 4 l'attendre pendant vingt- 
trois ans. 

Nous avons vu comment M. Duvergier de Hauranne avait démoli 
piéce 4 piéce. Pédifice de la constitution de 1791; nous ne nous ex- 
pliquons guére pourquoi il s’est montré moins sévére dans l’apprécia- 
tion de l’ensembile des actes de |’Assemblée constituante. Nous avons 
dit en commencant pour quelles raisons le gouvernement représentatif 
ne pouvait pas étre donné a la France en 1789; nous ne reprocherons 
_ donc pas & Assemblée constituante de ne pas l’avoir fondé, mais nous 
ne saurions non plus nous joindre au tribut d’éloges que M. Duvergier 
de Hauranne croit devoir lui payer. 

Un homme qui avait pris la part la plus active aux luttes oratoires 
de cette époque, qui s’étail laissé entrainer bien avant dans la voie de 





EN FRANCE. 695 


la Révolution, Adrien Duport. avait fini par entrevoir l'abime dans le- 
quel notre vieille monarchie allait s écrouler, et voici en quels termes 
il prophétisait 4 l’Assemblée constituante le sort de son ceuvre et l’a- 
venir qu'elle ménageait au pays. 

« Les idées d’égalité et de tiberté ont pénétré partout, ce qui est un 
« bien; mais ces idées vent se dénaturant et se faussant, ce qui est 
« un mal peut-étre irréparable. Ainsi, au lieu de voir dans la liberté 
« publique la limite des droits de chacuu, limite posée par la justice, 
« exprimée par la loi, défendue par la force publique, combien n’y 
« voient que l’expressiou d'un droit personnel et absolu, sans relation 
« aucune avec le droit des autres? Quant a l’égalité, les imbéciles et 
« les fripons, dont la ligue est si naturelle et si commune, seront tou- 
« jours tentés de persuader, les uns, qu'elle est l’égalité des fortunes et 
« des propriétés, les autres, qu'elle est celle des capacités et des ta- 
« lents; et c’est ainsi que s’‘accomplit chaque jour la désorganisation 
« de l’Etat. Pour empécher cette désorganisation d'arriver 4 son 
« terme, il faut se hater, non de restreindre la liberté et I'égalité, mais 
« de les envelopper dans un gouvernement juste et solide. Si on ne 
« le peut pas, la constitution périra et l’empire sera déchiré par les 
« factions. Puis, aprés de longs et pénibles essais, sait-on 4 qui l'em- 
« pire appartiendra? au despotisme, 2 gui toutes les Ames épuisées, 
« fatiguées, viendront demander un asile. » 


[il 


ASSEMBLEE LEGISLATIVE ET CONVENTION. 


Le gouvernement nouveau s’est formé, il s’est donné sa constitu- 
tion, il va fonctionner sous le contréle de I’émeute qui a présidé asa 
naissance, qui a dirigé ses premiéres opérations, et qui n’entend pas 
renoncer au droit de surveiller ses actes et de lui dicter ses vo- 
lontés. 

La constitution de 1791 maintient momentanément l’autorité du 
roi; mais elle a blessé & mort la monarchie, elle a retiré & la royauté 
son pouvoir et sa dignité, elle ne I’a laissé subsister que pour en faire 
le jouet de toutes les intrigues et le point de mire de toutes les in- 
surrections. Elle ne saurait étre rendue responsable de tous les désor- 
dres qui allaient éclater, il y avait une force latente qui minait les 
bases de la société; cependant il ne faut pas amoindrir non plus le rdle 
de la constitution de 1794, elle fut un puissant lévier pour le parti ré- 

volutionnaire & qui elle avait fourni ses armes, en méme temps 


694 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


qu'elle s’était appliquée a isoler Ja royauté et a la priver de ses moyens 
de défense. 

La constitution investissait l’Assemblée législative de la puissance 
souveraine et donnait au roi, par le veto suspensif, le moyen d’en 
paralyser l’exercice. Or une Assemblée omnipotente, jalouse 4 l’excés 
de son autorité, pouvait-elle souffrir patiemment qu’on J’arrétat dans 
ses usurpations par une entrave de ce genre. Les clubs, qui domi- 
naient l’Assemblée Iégislative, devaient s’irriter méme bien autre- 
ment de l'usage de cette prérogative constitutionnelle. 

Le velo forma, en dehors comme en dedans de l’enceinte législative. 
l'objet des discussions les plus passionnées; ce fut le prétexte des dé- 
crets Jes plus inconstitutionnels et de toutes les insurrections. 

L’Assemblée législative inaugura son régne par des actes de pros- 
cription, en édictant des lois draconniennes contre les émigrés et les 
prétres insermentés. Elle. ne proposait 4 Ja sanction du roi que des 
mesures qui froissaient sa conscience d’homme, sa foi de chrétien et 
sa dignité de prince. On ne craignait méme pas de lui adresser des 
décrets qui anéantissaient l’ombre d’autorité que lut laissait la consti- 
tution; c'est ainsi qu’on lui présenta suecessivement la loi qui dis- 
solvait sa garde constitutionnelle et celle qui appelait une armée de 
fédérés dans les environs de Paris. 

Il refusait alors sa sanction, et cet acte éminemment constitutionne 
donnait lieu aux déclamations les plus violentes et les plus séditieuses. 
Cependant, appliquant jusqu’au bout cette constitution qui méconnais- 
sait ses droits, fidéle jusqu’a la mort au serment qu'il avait prété, il 
confiait la direction des affaires & des ministres qui lui étaient désignés 
par les chefs de la majorité de l'Assemblée. Si le talisman politique de 
M. Duvergier de Hauranne était aussi infaillible qu'il le croit, s'il suffi- 
sait, pour que la monarchie constitutionnelle puisse exister, que les mi- 
nistres soient les hommes du parlement, toutes les difficultés auraient 
dé disparaitre. Il n’en fut rien; les nouveaux ministres abusérent de 
la confiance du roi pour je désarmer entiérement et le livrer sans 
défense aux fureurs et 4 la risée de la populace. Si les Giron- 
dins ne sont pas Jes inspirateurs, au moins furent-ils les coniplices de 
lodieux attentat du 20 juin. Quel ignoble réle que celui du nouveau 
maire de Paris, Pétion, un des sages de la Gironde, qui ouvre, pour 
ainsi dire, les portes des Tuileries 4 insurrection, et n’y parait que 
pour étre le témoin impassible ds |’abaissement de lautorité royale 
et des outrages adressés & des femmes eta des enfants. Cependant 
il y a encore & Paris une autorité qui a le sentiment du devoir : c’est 
le directoire du département qui n’hésite pas a suspendre Pétion de 
ses fonctions municipales. Cette mesure est approuvée par le roi. 
L. Assemblée législative appelée 2 se prononcer en dernier ressort sur 





EN FRANCE. 695 


Varrété du directoire, s'associe, autant qu’il est en elle, aux ignomi- 
nies du 20 juin, et rétablit Pétion dans des fonctions qu ‘il remplissait 
si bien dans l’intérét de la cause révolutionnaire. 

A partir de ce moment, la nation s’est complétement retirée de 
l’'aréne politique; les assemblées électorales sont abandonnées par les 
bons citoyens qui ne peuvent déja plus exprimer librement leur opi- 
nion; elles sont dominées par les anarchistes. C’est alors qu’a lieu fa 
journée du 10 aodt, qui met fin au gouvernement inauguré quelques 
mois auparavant, 

A partir de ce moment M. Duvergier de Hauranne ne peut voir « en 
« |’Assemblée autre chose que instrument passif de toutes les vo- 
« lontés, de toutes les passions, de tous les déréglements popn- 
« laires. » Il croit pourtant qu'elle était animée de pensées généreuses 
et de sentiments humains. Si ces sentiments existaient dans |’Assem- 
biée législative, elle s’est constamment appliquée 4 les refouler en 
elle-méme, car ses actes en présentent peu de trace. Nous n’attendrons 
pas aussi longtemps que M. Duvergier de Hauranne pour juger comme 
elle mérite de !’étre !a ligne de conduite suivie par |’ Assemblée légis- 
lative. Si quelques voix courageuses, celle des Beugnot, des Vaublanc, 
des Lameth, des Quatremére de Quincy et des: Becquey, s’y faisaient 
entendre et s efforcaient de rappeler l’Assemblée au sentiment de ses 
devoirs envers le pays, elles n’avaient aucune influence sur les dé- 
cisions de sa majorité. Elle fut dés sa naissance ce qu’elle ne cessa 
jamais d’étre, aux ordres de la plus vile multitude. Avant le 10 aout, 
elle était oflicieusement a la disposition de |’émeute; aprés le 10 aoat, 
elle fut son auxihaire officiel; c'est alors qu'elle vota la suspension 
et l’emprisonnement da roi, quand la constitution proclamait l’invio- 
labilité de la personne royale, qu'elle établit une premiére toi de sus- 
pects, malgré les termes du pacte fondamental qui garantissaient la 
hberté individuelle; il ne lui restait plus qu’a assister silencieusement 
aux massacres de septembre, pour cédler humblement la place 4 la 
Convention, dont elle ne saurait répudier les forfaits, car elle les a 
préparés au moins par sa faiblesse. 

LaConvention va donc avoir un nouveau gouvernement a organiser, 
celui de Ja République, qu'elle a proclamée dés sa premiére réunion. 
Deux partis se disputent la direction de |’ Assemblée et le gouverne- 
ment de la France, les Girondins et les Montagnards. A leurs cétés 
siége, sur les bancs du centre de la Convention, le Marais, masse inerie 
prise dans les Assemblées constituante et législative, qui cherche avec 
anxiété de quel cété sera la force afin de s’'y soumettre, et qui rachéte 
quelquefois la tardiveté de son adhésion en renchérissant sur les pru- 
positions les plus révolutionnatres des maitres du jour. 

M. Duvergier de Hauranne avoue nettement sa préférence pour lcs 


G26 LE GOUVERNEMENT REPIESENTATIF 


Girondins; ils avaient, dit-il, une ferme croyance au droit individuel 
ct un respect profond pour la liberté; ensuite, si l’on a de graves re- 
proches a'leur faire, c'est surtout Jeur faiblesse qu'il faut accuser. 

« Ce qu'ils faisaient par faiblesse, dit-il, d’autres le faisaient par 
a systéme, et, tout en déplorant leurs déviations, la France libérale 
« voyail en eux les derniers représentants des grandes et nobles idées 
« de 4789; c'est pourquoi elle s'émut et s’émeut encore si profondé- 
« ment au récit de leur chute et de Jeur mort. » Quant a nous, nous 
ne saurions avoir plus de sympathie pour les Girondins que pour les 
Montagnards, et nous sommes surpris de voir M. Duvergier de Hau- 
ranne se laisser ici complétement abuser par des mots. 

Nous froissons, il est vrai, un sentiment presque populaire : la poésie 
s'est emparée de la cause des Girondins et a su la rendre intéressante; 
histoire n’a d’autre but que la vérité, si elle rencontre sur son pas- 
sage de fausses divinités, il est de son devoir de leur refuser ses hom- 
mages. Quoi! les Girondins seraient les représentants des grandes et 
nobles idées de 1789! Les voeux exprimés dans les cahiers de la na- 
tion n’ont rien de commun avec les théories subversives de ces 
hommes. Qui pourrait-donc intéresser les écrivains monarchiques 2 
leur cause? sont-ce leurs actes, est-ce la direction qu'ils ont su donner 
aux travaux de |’ Assemblée législative? Quelque imposant que soit le 
souvenir des luttes oratoires ot brillérent Vergniaud, Gensonné, 
Guadet, Barbaroux et Isnard; quelque attendrissant que soit le récil 
de leur mort, on ne saurait oublier |’attitude des chefs de la Gironde 
vis-h-vis de Vinfortuné roi Louis XVJ, leur conduite au 20 juin, au 
10 aodt, leur silence pendant les journées de septembre. Roland 
voulut s’opposer aux massacres et brava énergiquement les fureurs 
de la populace; mais aucun de ses amis n’imila son courage. « En 
« votant la mort du roi, dit M. Duvergier de Hauranne, sans la croire 
« juste, les Girondins s étaient tués moralement. » 

Les Girondins peuvent-ils au moins mériter l'admiration de la 
postérité par leur esprit pratique et leur capacité gouvernementale? 
Ils n’auraient pas déployé, contre la coalition des puissances étran- 
gére, celte énergie qui fait que, malgré tous ses crimes, la Convention 
nationale ne saurait étre enliérement maudite par la France dont elle 
a défendu le territoire et reculé Jes frontiéres. Les Girondins prépa- 
raient en outre la constitution la plus inepte qui se puisse imaginer; 
c'était le fruit de ce que M. Thiers appelle gravement « les médita- 
« tions des esprits les plus distingués de l'Assemblée. » 

Condorcet, que nous avons déyja vu précher l’émancipation politique 
de la femme, avait fait le plan de cette constitution, qui convoquait 4 
chaque instant les électeurs pour nommer & toutes les fonctions pu- 
bliques et pour délibérer sur toutes les affaires de la commune, du 


EN FRANCE. 697 


département et de l’Etat. Si le mouvement perpétuel edt eu besoin 
(“une démonstration, l'agitation incessante du corps électoral l’aurait 
certainement fournie. 

« C’élait, disait Condorcet, gonner a la France le gouvernement 
« représentatif sans porter atteinte 4 la souveraineté du peuple et con- 
« cilier dans une heureuse transaction les deux systémes. » 

M. Duvergier de Hauranne ne parait pas avoir le méme enthon- 
siasme pour I’ceuvre de la Gironde. Suivant lui, « les agriculteurs, les 
« artisans, les ouvriers, devaient trouver une occupation suffisante 
« dans les opérations des assemblées primaires, et il leur restait peu 
« de temps pour se livrer aux travaux industriels et cultiver leurs 
« champs. » 

Cependant M. Duvergier de Hauranne ne veut pas aller jusqu’an 
bout des rigueurs de la critique; i! trouve. dans Ja déclaration des 
droits, des choses qui, 2 son avis, font le plus grand honneur a leurs 
auteurs, notamment le chapitre intitulé des Moyens de garantir la 
liberté civile. 

Quant & nous, nous ne féliciterons pas Condorcet de ce que sa 
constitution ne méconnaissait pas toujours les lois du bon sens, sur- 
tout quand nous voyons, dans les parties ainsi louées, des disposi- 
tions comme celle-ci : La peinc de mort est abolie excepté en ma- 
lire politique. Les Girondins, s’ils avaient été les plus forts auraient- 
ils été moins féroces que leurs ennemis? 

La constitution de Condorcet fut attaquée par Marat, et voici com- 
ment il jugeait I'ceuvre et ses auteurs. 

« Qui croirait que, pour proposer une nouvelle loi ou en faire ré- 
« voquer une ancienne, on tient cing millions d’hommes sur pied 
« pendant six semaines? C'est un trait de folie qui mérite aux législa- 
« teurs constitutifs une place aux Petites-Maisuns, avec d’autant plus 
« de justice, qu’ils ne permettent pas a leurs collégues de se tromper; 
« car ils excluent du sénat pour une session entiére tout membre qui 
« aurait voté pour un décret qui serait rappelé. » 

I! faut le reconnaitre ici, Marat prenait cette fois en main la cause 
uit sens commun outragée par Condorcet. Nous ne voyons donc pas a 
qucl titre la mémoire des Girondins aurait droit 4 nos sympathies. 
Aprés la journée du 54 mai, gui assura la défaite de la Gironde, les 
Montagnards songeérent a leur tour & donni'r une constitution au pays, 
ils n‘avaient pour la faire qu’a choisir dans les travaux de leurs théo- 
riciens. Robespierre avait déja ln aux Jacobins la fameuse déclara- 
ion des Droits de I’homme qui mettait la propricté en question et 
proclamait l'impdt progressif et le droit au travail. Quand & Saint-Just 
il se plongeait dans la métaphysique la plus sentimentale, et croyait 
avoir fait de précieuses découvertes. quand il éimettait des maximes . 


688 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


telles que celle-ci : Les lois ne repoussent que le mal; le gouvernement 
est plutét un ressort d'harmonie que d'autorité. Dans la partie mo- 
rale de sa constitution louée par Vergniaud, Saint-Just avait imaginé, 
pour apaiser les troubles publics, un procédé tout a fait nouveau et 
assez en opposition avec les usages de |'’époque; nous citons en en- 
lier le chapitre qui établissait cette merveilleuse institution. 

« Art. 1°°. Les communes éliront tous les deux ans, lors da renvu- 
« vellement des législatures, six vicillards recommandables par leurs 
« vertus, dont les fonctions seront d’apaiser les séditions. 

« Art. 2. Les vieillards seront décorés d'une écharpetricolore et d'un 
« panache blanc ; lorsqu ‘ils paraissent revétus de leurs attributs, le peu- 
« ple garde le silence et arréte quiconque poursuivrait le tumulte; le 
« peuple prend les vieillards pour arbitres. 

« Art. 3. Si le trouble continue, Jes vieillards annoncent le deuil 
« de la loi; ceux qui insultent un vieillard sont répulés méchants et 
« déchus de la qualité de citoyen. » 

Saint-Just inventait également un systéme électoral dans lequel 
chaque électeur nommait tous les députés de la France. 

Nous serious injuste si, dans cette nomenclature des constitutions 
montagnardes, nous oubliions celle d'Anacharsis Clootz, bonne pour tous 
les temps, tous les pays et tous leshommes, et qui proposait au peuple 
francais d’échanger son nom qui ne signifiait rien contre celui de 
Germain qui veut dire frére. Entre tant de chefs-d’ceuvre, 11 semble- 
rait que le choix dat étre difticile; cependant la Conventicn ne mit 
que dix jours pour faire la constitution de l'an II: Les débris de la 
Gironde, confondus avec Je Marais, se crurent obligés, pour se faire 
pardonner leur opposition passée, de renchérir encore sur les folies 
de la Montagne. C’est ainsi que Ducos demandait que le peuple, ap- 
pelé par la Constitution a voter les lois, et le droit de les discuter; un 
autre représentant réclamait méme pour {es assemblées primaires le 
droit de faire des amendements. D’aprés le projet de la commission. 
il y avait un député par cinquante mille habitants. Ducos et Fon- 
fréde proposaient qu'il n’y edt de député que pour cent mille habi- 
tants, afin d’éviter le fédéralisme. M. Duvergier de Hauranne déclare 
qu'il ne voit guere ce que le fédéralisme pourrait perdre ou gagner au 
triomphe de cet amendement. Le suffrage universel 2 un seul degré 
était adopteé. 

Nous n’examinerons pas, avec M. Duvergier de Hauranue, les détails 
de la constitution de l'an Il qui ne {ut jamais mise en vigueur; nous 
signalerons uniquement la discussion qui s’éleva sur le mode d’élec- 
tion des membres du conseil exécutif. Seraient-ils nommeés directement 


par le suffrage universel, ou seraient-ils choisis par |’ Assemblée na- 
tionale? 


EN FRANCE. 699 


« Guyomard et Chabot demandaient que tous les fonctionnaires fus- 
a sent nommés par les assemblées primaires. Levasseur, Thuriot et 
« Robespierre répondaient qu'il était nécessaire que le corps législatif 
« émanat seul de la volonté populaire et ett le caractére de représen- 
« tation; aulrement le conseil exécutif, élu également par le peuple, 
« se trouverait |’égal du corps législatif et profiterait, pour usurper, 
« de la force qui lui serait donnée pour exécuter. Il faut en convenir, 
« ici Robespierre, Thuriot et Levasseur avaient complétement raison, 
« et l’Assemblée fit bien de se ranger a leur opinion. » 

Enfin nous reléverons avec M. Duvergier de Hauranne un dernier 
trait qui caractérise bien I’époque. La Convention, a la veille d’ envoyer 
a l’échafaud les plus illustres de ses membres, déclara qu’en aucun 
temps les députés ne pouvaient étre recherchés, accusés nijugés pour 
les opinions énoncées par eux dans le sein du corps législatif. 

La France, consultée sur cette belle ceuvre, ne pouvait manquer de 
laccueillir avec acclamation : c’est ce que firent les assemblées pri- 
maires. Elles étaient alors interrogées pour la premiére fois; elles le 
furent souvent depuis, et il est'sans exemple qu’elles aient jamais fait 
une réponse négative, queiles que soient les questions qui leur aient 
élé posées. 

Il ne manquait plus & la Constitution de I’an II que la formalité de la 
promulgation; elle la recut le 10 aodt 1795, dans la féle de l’unilé et 
de V’indivisibilité. Le premier article du programme rédigé par David 
nous fait connaitre dans quel gout cette féte était congue : 

« Les Francais se léveront avant l'aurore; la scéne touchante de 
« leur réunion sera éclairée par les premiers rayons du soleil : cet astre 
« bienfaisant dont la lumiére s’étend sur tout l’univers sera pour eux le 
« symbole de la vérité 4 laquelle ils adresseront des louanges et des 
« hymnes. » 

Malgré sa promulgation, la Constitution de l’an II resta une lettre 
morte; ses auteurs avaient adopté un systéme de gouvernement bien 
plus simple et qui leur permettait de briser sans délai et sans Jutte 
toutes les résistances. C’était la domination du Comité de salut public, 
ayant pour agents, sur toul le territoire de la République, les représen- 
tants en mission el les comités révoluuionnaires, et, pour moyens 
d'action, la guillotine, les mitraillades et les noyades. Le 4 septembre 
1795, un décret régularisait cette odieuse tyrannie; il ne manquait plus, 
pour couronner |'ceuvre révolutionnaire, quel'atroce décret du 22 prai- 
rial, ceuvre personnelle de Robespierre et dont toute la moralité res- 
sort dans celle disposition connue : 

« La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurcés 
« patriotes, elle n’en accorde point aux conspirateurs. » 

Tel est le régime auquel le 9 thermidor mit fin par la chute de Ro- 





700 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


hespierre et de quelques-uns de ses complices. M. Duvergier de Hau- 
ranne ne cherche pas ici 4 se prononcer entre les vainqueurs et les 
vaincus, il ne croit pas que I’histoire doive plus d'intérét: a Collot 
’Herbois, Billaud-Varenne et Tallien, qu’a Robespierre, Saint-Just et 
Couthon. « Entre de tels hommes, dit-il, i! n’y a point de choix a faire 
« et la cruauté froide et systématique des premiers vaut de tout point 
«la férocité violente et emportée des seconds. » 

Néanmoins la date du 9 thermidor est considérée comme celle de 
la délivrance de laFrance, parce qu'elle fut le signal d'une réaction ct 
du réveil de opinion publique. Le systéme de la Terreur était con- 
damné, les vainqueurs de Robespierre ne pouvaient étre ses continua- 
leurs. La Constitution de |’an II, ceuvre de la faction vaincue, ne fat 
pas plus observée apres sa défaite que pendant son triomphe ; mais 
ses parlisans, qui ne Sen élaient jamais préoccupés tant qu ils avaien! 
dominé dans le comité de salut public, en demandeérent la mise a exé- 
cution et linvoquérent 4 l’appui de leurs tentatives insurrectionnelles. 

La commune de Paris avait cessé d'exister, les députés proscrits 
élaient venus reprendre leur place, la Convention termina sa carniére 
en donnant une constitution républicaine au pays. Cetle constitution 
élait, commeses devanciéres, précédée d'une déclaration; mais, |’expé- 
rience ayant appris qu'il y avait des devoirs comme des droits, la dé- 
claration déterminait les uns et les autres. 

La division de la représentation nationale en deux chambres, re- 
poussée par l’Assemblée constlituante, fut admise par la Convention. 
Cette derniére avait l’expérience des dangers que pouvait produire la 
concentration de l’autorilé législative dans une seule assemblee. 
aussi se décida-t-elle 4 la partager entre deux conseils. Le conseil des 
Ciog Cents dont le nom indiquait lenombre des membres, et le conseil 
des Anciens, qui ne comptait que deux cent cinquante députés. Le 
systéme des élections a deux degrés était remis en vigueur. Les citoyens 
n’étaient admis a faire partie des assemblées primaires qu’autant gu ils 
payaient une contribution équivalente a trois journées de travail. La 
Commission proposait méme que chaque électeur primaire justfiat qu il 
savait lire et écrire ou qu’il avail appris un art mécanique ; sur la mo- 
tion de Cambacérés, |’exécution de cette nouvelle disposition fut ajour- 
née jusqu’en 1804. « Sans que personne devinat ce que seraiten 184 ks 
« Constitution républicaine de l’an HI, on pouvait tenir pour non ave- 
« pue une prescription a si long terme.» L’assemblée primaire choisis- 
sail dans son sein autant d'électeurs qu'il y avait de fois deux cents ¢i- 
toyens inscrits sur fa liste communale. L’électeur du deuxiéme degre 
devait posséder dans la commune un revenu déterminé comme pro- 
prictaire, locataire ou termier. Ce systéme présentait une grande ana- 
logie avec cclui qu’avait adopté |’ Assemblée constituante; il avait tuus 








EN FRANCE. 704 


lesavantages du suffrage universel et en écartait tous les inconvénients; 
il devait, nous l’avons déja dit, prouver son excellence par les choix 
mémes faits par le corps électoral. En 1794, il est vrai, il n’avait pas 
donné d’heureux résultats; mais le désordre et l’anarclie rendaientalors 
impossible toute manifestation réguliére de l opinion publique. Lorsque 
Ja Constitution de I’an III fut votée, les circonstances n’étaient plus les 
mémes, la Terreur avait cessé, les élections pe pouvaient manquer de 
révéler le jugement porté par l’immense majorité du pays sur tout ce 
qui s’était passé depuis 1789. 

Le corps législatif se renouvelait par tiers; ses membres étaient réé- 
ligibles. Le pouvoir exécutif était remis & un directoire composé de 
cing citoyens et se renouvelait tous les ans par cinquiéme. Il fut encore 
question d’attribuer la nomination du directoire au corps électoral ; on 
renonga 3 cette idée & ja suite des représentations faites par Mailhe. 
« Sia tous les moyens d’action qu’il faut lui donner pour qu’il accom- 
a plisse sa mission le pouvoir exécutif joint le prestige, l’ascendant 
a d’un choix émané du peuple, la liberté est perdue. » 

La désignation du directoire fut confiée au conseil des Anciens, qui 
choisissait les dépositaires du pouvoir exécutif sur la liste des candidats 
présentée par le conseil des Cing Cents. 

La Constitution républicaine de |'an HI, malgré toutes ses imperfec- 
tions, est certainement l’ceuvre la plus sérieuse qui soit sortie de la dé- 
libération de nos anciennes assemblées ; elle rendait au pouvoir exé- 
cutif la plupart des prérogatives si essentielles qui lui avaient été 
refusées par la constitution monarchique de 1791; les autorités dé- 
partementales et l'armée étaient subordonnées en fait comme en prin- 
cipe au directoire : si la France eit été répubjicaine, elle edt trouvé 
dans cette constitution le gage assuré de l’ordre et de la prospérilé. 
Mais le pays condamnait la république qui lui avait été imposée: il 
ne voulait, comme en 1789, d’autre gouvernement que la monarchie 
représentative : le gouvernement inauguré en |'an Ill ne pouvait donc 
€tre qu'une halte ; la Constitution, si elle était loyalement mterprétée 
et striclement exécutée, ne présentait d’autre avantage que de per- 
mettre & la volonté nationale de se manifester dans toute sa force. 

Or ce n’était pas précisément le but que s’étaient proposé la plupart 
de ses auteurs, et notamment le parti thermidorien ; s’ils avaient brisé 
Ja domination des clubs, sls avaient secoué le joug de la commune 
de Paris, c’était moins pour rétablir l'ordre que pour éloigner d’eux 
des périls dont ils avaient pu apprécier la gravité. La n’étaient 
pas les seuls dangers qui Jes menacaient; l’opinion publique, ils ne 
l’ignoraient pas, les confondait dans la méme réprobation que les 
complices de Robespierre; ils devaient donc prendre des garanties 
contre elle. Tel est dés lors le seul but de tous leurs actes. 

Ava 1858. 29 


702 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


Les membres de|l’Assemblée constituante, par un désintéressement 
honorable, mais impolitique, s'étaient interdit lentrée de l’ Assemblée 
législative ; non-seulement la Convention ne renouvela pas cette inter- 
diction pour elle-méme, elle voulut encore se perpétuer, autant qu’ll 
était en elle, en décidant que les deux tiers des conseils seraient né- 
cessairement pris parmi ses membres. Les assemblées électorales de- 
vaient choisir entre les Conventionnels, et la Convention se réservait le 
droit de pourvoir aux remplacements rendus nécessaires par les dou- 
bles élections et par les démissions. 

M. Thiers avait approuvé ce coup d’Etat contre la liberté des élec- 
tions. M. Duvergier de Hauranne en démontre toute l’iniquité. La 
France protesta avec ensemble contre la violence qui lui était faite. 
L’élection des cing cents conventionnels imposés au pays fit voir que 
les révolutionnaires ne s’élaient pas trompés sur les antipathies qu’ils 
inspiraient, Les choix des électeurs se portérent, avec une entente sans 
exemple dans nos annales parlementaires, sur les hommes qui s'étaient 
le plus opposés aux exces de la Convention. C’est ainsi que Lanjuinais 
fut élu dans soixante-treize départements, Boissy d’Anglas dans soixante- 
douze, Pelet de la Lozére dans soixante et onze. Par suite de ces élee- 
tions multiples, cent quatre places restaient vacantes; la Convention les 
remplit en désignant les hommes les plus compromis par leur partl- 
cipation aux crimes dela Révolution. 

Quant au tiers des membres librement nommé par les électeurs, 1 
fut choisi dans unsens bien plus hostile & la Révolution; aussi n’atten- 
dit-on pas qu’il fut complétement installé pour désigner les directears. 
On prit & dessein dans la Convention cing régicides, Barras, Larévell- 
Jére-Lepaux, Rewbell, Letourneur et Carnot. La Convention trouvail 
ainsi le moyen de se survivre & elle-méme; les révolutionnaires signi- 
fiaient & la nation qu’aprés n’avoir reculé devant aucune violence 
pour s’emparer du pouvoir ils étaient bien décidés & n’en épargner 
aucune pour le conserver. 


IV 
Dinecrome eExécuTir. 1795-4799. 


M. Duvergier de Hauranne voit, dans le Directoire , l’époque oi 
la France put croire le plus sérieusement au gouvernement répv- 
blicain. Si ’on ne réussit pas alors & asseoir ce gouvernement sut 
des bases solides, il attribue |’insuccés de cette tentative aux mat- 
vaises conditions dans lesquelles elle eut lieu. Si le conseil des 
Anciens avait composé le Directoire d’hommes comme Daunou, Lat- 
juinais, Boissy-d’Anglas, qui venaient de recevoir d’éclatants témoi- 





EN FRANCE. 703 


gnages de la confiance’ nationale, les résultats pouvaient étre diffé- 
renis. 

Nous ne croyons pas que ces changements de personnes eussent 
donné une satisfaction définitive 4 ]’opinion publique. Boissy-d’Anglas, 
Lanjuinais et Daunou, n’avaient été nommés avec tant d'ensemble 
que parce que le pays n‘avait pas alors de moyen plus significatif de 
manifester ses voeux secrets; leur popularité n’avait pas d’autre raison 
d'étre : ils n’auraient pu soutenir la République, qui avait contre elle, 
non-seulement l'indignité de ceux qui la gouvernaient, mais, surtout 
l’antipathie de la France. 

Barras, Laréveillére et Rewbell, avaient bien la conscience des 
sentiments du peuple; aussi, fidéles & la mission que la Convention 
leur avait léguée, ils ne s’'appliquent qu’ entraver les manifestations 
constitutionnelles de l’opinion publique. 

M. Thiers, aprés avoir approuvé l'idée qu’avait eue la Convention 
de s'assurer la majorité dans les deux conseils et la prépondérance 
dans le Directoire, ne pouvait manquer d’applaudir a tout ce qui serait 
fait par le Directoire pour maintenir les traditions de la Convention. 
Suivant lui, les directeurs se mirent 4 l’ceuvre avec bonne foi et bonne 
volonté; n’étaient-ils pas du reste, « pour Ja plupart, des hommes 
honnétes et animés d’excellentes intentions? » 

M. Duvergier de Hauranne se sépare ici avec éclat du systéme 
suivi par M. Thiers; il ne partage aucune des préventions de I'émi- 
nent historien, il flétrit avec énergie toutes les mesures oppressives par 
lesquelles le Directoire viola la Constitution qu’il était chargé d’exécuter. 

Sur la proposition du Directoire, les conseils décidérent que le 
séjour du département de la Seine serait interdit 2 tout conventionnel 
non revétu de fonctions, & tout ancien fonctionnaire, & tout militaire 
licencié, & tout prévenu d’émigration. Les lois contre jes prétres et les 
émigrés furent renouvelées et aggravées; mais les lois étaient impuis- 
santes 4 arréter le mouvement des esprits. Les élections de l’an V ap- 
prochaient; on chercha &@ se prémunir contre leur résultat probable 
en mettant quelques entraves & la liberté des électeurs et en leur 
imposant le serment de défendre la Constitution contre la royauté. 
Le corps électoral répondit 4 ces bravades par des nominations tout 
4 fait anticonventionnelles; il excluait aussi bien du scrutin les ther- 
midoriens que les hommes modeérés dont 1] avait adopté les noms a 
I’élection précédente. Ainsi Lapjuinais ne trouva plus en 1796 un 
seul département qui lui continuat son mandat. 

Nous pouvons reconnaitre, avec M. Duvergier de Hauranne, qu’il y 
avait 14 une tactique peu adroite; néanmoins elle révélait d'une facon 
éclatante l’aversion du pays pour les hommes et les choses de la Ré- 
volution et ses voeux pour la monarchie représentative. 


704 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


_ Les élections avaient bien simplifié la situation. M. Thiers constate 
avec douleur qu il n'y avait plus dans les conseils que « deux cent cin- 
quante membres appartenanta la grande assemblée qui avait défenda 
et consommé la Révolution. » Les conventionnels avaient la minorité 
dans la législature, mais ils étaient en majorité dans le Directoire, 
ou Barthélemy, qui avait remplacé Letourneur, ne pouvail compter que 
sur l'appui de Carnot dévoué & la République, mais hostile & la majo- 
rité de ses collegues. Si l'on attendait les élections de l’an VI. dont le 
résultat ne pouvait étre douteux, le parti révolutionnaire n’aurait plus 
compté qu'un petit nombre d'adhérents dans les conseils, il aurait perdu 
en méme temps la majorité dans le Directoire. C’est alors que Rarras, 
Rewbell et Laréveillére songérent & se débarrasser de leurs collé- 
gues et de la majorité des conseils par un coup d Etat. « Triste et déplo- 
rable ressource, dit M. Thiers, mais qui dans la situation et avec leurs 
alarmes était la seule possible. » M. Duvergier de Hauranne croit avec 
raison qu’il y avait une ressource moins triste et moins déplorable, 
qui consistait 4 mettre fidélement & exécution le pacte constitutionnel. 
Mais alors que devenaient les révolutionnaires : c’ était la l'objet des 
craintes des directeurs et de leurs partisans, ils avouaient méme leurs 
préoccupations avec la plus grande naiveté.« Puisque nous ne pouvons 
a sauver Jes principes de la Révolution, tachons au moins de sauver 
« ceux qui l’ont faite. » 

Treilhard , que nous voyons successivement voter la mort de 
Louis XVI, faire partie du comité de salut public et du Directoire, 
donnait en ces termes 4 Matthieu Dumas |’explication dela conduite de 
bien des révolutionnaires : 

« Vous étes, lui disait-il, de fort honnétes gens, fort capables, et qui 
« voulez sincérement soutenir le gouvernement; mais, nous conven- 
a tionnels, si nous vous laissions faire, vous nous conduiriez a notre 
« perte. Il n’y a qu'un moyen de nous entendre : montez 4 la tribune 
« et diles que, si vous aviez été membres de la Convention, vous auriez 
« voté la mort de Louis XVI. Donnez-nous cette garantie, et nous vous 
a suivrons aveuglément. » 

Les conseils n’avaient pas, il faut le reconnailre, l’énergie du 
Directoire, ils défendaient avec une grande timidité contre ses en- 
treprises les droits qu’ils tenaient de la Constitution. 

Brothier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle avaient été distrails 
de leurs juges naturels el traduits devant un conseil de guerre, sous 
prévention d’embauchage; la Cour de cassation cassa la procédure, le 
Directoire annula l’arrét de cassation : le conseil de guerre ayant ac- 
quitté les accusés, le gouvernement ne se tint pas pour battu, et les 
traduisit devant les tribunaux sous prévention de conspiration. Les 
conseils n’élevérent aucune réclamalion; c’est ce qui aura sans doute 


EN FRANCE. 105 


fait dire plus tard qu’on ne pouvait attribuer au arcane a aucun 
acte arbitraire ni aucune usurpation de pouvoir‘. 

Aprés les élections de l’an VI, les conseils, saat M. Thiers, for- 
ment les projets les plus fous; remplissant avec zele le mandat qui 
leur avait été confié, les nouveaux députés ne craignent point de de- 
mander |’abrogation en masse des lois révolutionnaires; on écoute 
avec faveur les orateurs les plus hostiles, notamment Camille Jourdan, 
qui « avait une colére ridicule contre le Directoire*. » Enfin, on va 
méme jusqu’a proposer d’éter au Directoire Ja faculté, qu'il tenait 
d’une loi, d’exammer les lettres venant de létranger *. » Nous avouons 
que nous ne voyons pas |a de quoi exciler notre indignation, nous 
allons nous trouver en présence d’autres actes qui la méritent mieux. 

I.es projets du Directoire s’ébruitent; quelques voix se font entendre 
dans les conseils et les conjurent de prendre des mesures pour leur 
sireté; Aubry propose d’augmenter leur garde et de la mettre sous 
les ordres directs des présidents et des inspecteurs de la salle. Le 
Directoire comptait dans les conseils des amis dévoués qui, trailres a 
Jeur mandat, cherchent & donner le change & leurs collégues. Ils re- 
poussent avec énergie ces accusations outrageantes pour |’honoeur du 
Directoire qui avait juré fidélité 4 la Constitution, et nient avec le plus 
imperturbable sang-froid les projets dont ils avaient le secret et dont 
ils conseillaient la mise & exécution. 

« Ces alarmes, disait Guillemardet, sont des alarmes feintes, ou 
« bien ce sont les réves de quelques imaginations en délire. » 

a Qu’avez-vous & craindre, disait Eschassériaux? Le Directoire 
« n’est-il pas chargé de pourvoir & notre sdreté? Et, si le pouvoir qui 
« ale dépét de la force publique avait la criminelle pensée d’en user 
« contre vous, est-ce que les bons citoyens ne vous protégeraient 
a pas? » 

« ]l appartient au Directoire, ajoutait Lamarque, de veiller & la 
« streté de I'Assemblée : supposer qu'il manquera jamais & ce de- 
« voir, c’est lui faire la plus sanglante injure. » 

Quels auxiliaires allait-on employer celte fois pour exécuter le coup 
d’Etat? Jusqu’alors la Révolution s’était servie de l’insurrection, mais 
c’élait une arme bien dangereuse pour ceux qui sen servaient. « Le 
« Directoire, dit M. Thiers, avait heureusement uo autre appui, celui 
« des armées. » Il s’était adressé 2 plusieurs généraux, et notamment 
4 Bonaparte, qui venait de terminer sa glorieuse campagne d'Italie. Il 
recut de ce dernier, comme des autres, les plus grands encourage- 


‘Thiers, Histoire de la Révolution. 
* Ibid. 
3 Ibid. 











706 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


ments, dans des adresses menacantes et injurieuses pour les conseils. 

Des lors le Directoire n’hésita plus & préparer son coup d'Etat. 
Quelques-uns des ministres avaient la confiance de la majorité des 
conseils; on savait que, tant qu’ils seraient aux affaires, il n’y avait 
rien & craindre pour la Constitution; ils sont congédiés et remplacés 
par des hommes qui pouvaient sans déshonneur siéger 4 cété de Merlin 
le régicide et l'auteur de la trop fameuse loi des suspects. Un corps 
d’armée dépasse les limites fixées par la Constitution autour de la capi- 
tale. Il semble que ces faits doivent décider la législature & aviser. 
Mais les hommes de courage que M. Thiers n’avait pas craimt de 
fiétrir comme formant l’implacable faction conjurée contre la li- 
berté et le repos de la France, « comprimés par la masse inerte et 
« molle qui paralyse les assembiées, voyaient tristement le flot monter, 
« et, sans espoir d’y résister, se préparaient & périr en faisant leur de- 
« VOIr. » 

Peut-étre aussi ces hommes que M. Duvergier de Hauranne reléve 
en si nobles termes des appréciations malveillantes et passionnées de 
M. Thiers se faisaient-ils quelques illusions sur la situation. 

Le conseil des Cing-Cents comptait parmi ses membres un général 
4 qui ses hauts faits donnaient une influence légitime : c’était Piche- 
gru; onle choisit pour président, il rassura l’Assemblée et lui déclara 
qu’elle pouvait délibérer en paix sans avoir rien & craindre de l'armée. 

« L’armée, dit-il, sait que Ja subordination cesse 1a ot elle trouve 
« des ordres contraires & la Constitution et aux lois, elle ne souillera 
« point sa gloire. » D’ailleurs, oubliant que César et ses légions n’‘a- 
valent pas été arrétés par le Rubicon, i! pensait avoir éloigné tout 
danger, en faisant placer sur toutes les routes, a la limite constitution- 
nelle, des poteaux qui rappelaient & |’armée ses devoirs. 

L’audace des conspirateurs s’accroissait en présence de la fai- 
blesse des conseils; le Directoire n’épargnait rien pour éclairer les 
moins clairvoyants. Ji lui fallait ’exécuteur de ses hautes ceuvres : 
Bonaparte le lui envoya. Augereau, soldat brutal et ambitieux, quitte 
l’armée d'Italie et vient commander la premiére division militaire dont 
le siége est & Paris. Enfin, la police est confiée & Sotin, homme sans 
principes comme Augereau, et qui saura trouver les mensonges les 
plus hardis pour détourner l'indignation publique sur les victimes da 
Directoire. Il restait une derniére précaution & prendre : les conseils 
avaient une garde constitutionnelle de deux cents grenadiers, il fallait 
s’assurer, sinon son concours, du moins sa neutralité; on songea a 
l'acheter. On attendait quelque temps les fonds que Bonaparte devait 
envoyer, mais celui-ci, qui ne voulait pas trop se compromettre avec 
le Directoire, trouva des faux-fuyants pour ne pas remplir ses engage- 

ments. On dut s’adresser ailleurs. 





EN FRANCE. 107 


Cependant Vheure s’avangait, des fausses alertes se répandaient 
dans le public; quelques-uns des députés menacés passaient les nuits 
dans l’enceinte du palais législatif. Dans la nuit du 45 au 16 fructidor, 
ils étaient réunis avec les inspecteurs de la salle, quand on vint leur 
apnoncer que cent quatre-vingt-six députés étaient arrétés, et que les 
troupes entraient par quatre colonnes dans Paris. « On envoya véri- 
« fier, soit aux barriéres, soit 4 l’hdtel de la police, les rapports des 
« agents, il fut reconnu que le plus grand calme régnait partout'. » 
Aussi M. Thiers s’étonne-t-il que les inquiétudes ne se soient pas im- 
médiatement calmées, et gourmande-t-il « les tétes folles du parti qui 
a n’en résolurent pas moins de commencer le lendemain par faire 
« déclarer la permanence. » Les événements allaient immédiatement 
montrer si ceux qui voulaient prendre les devants sur le Directoire 
étaient aussi fous que le dit M. Thiers. 

« Quarante-huit heures aprés, ditM. Duvergier de Hauramne, Paris, 
a en se réveillant le matin, trouvait ses rues envahies par une armée, 
« les salles des séances occupées, un grand nombre de députés arré- 
a tés, et on pouvait lire sur toutes les murailles des proclamations ot 
« Je Directoire annoncait avec emphase qu'il venait de déjouer un af- 
« freux complot et de sauver la Constitution de l’an Hil. » 

« Ces proclamations imprimées le 17, et dont Thibaudeau eut con- 
« naissance & onze heures du soir, dénoncaient une attaque dirigée 
« pendant la nuit du 17 au 48 par les émigrés et les brigands de la 
« Vendée contre les postes qui environnaient le Directoire exéculif. Le 
« ministre de la police Sotin répondit & Laréveillére, qui fui faisait 
« remarquer l’invraisemblance de cette assertion : On le croira tou- 
« jours bien un jour, et cela suffit. 

« Le Directoire, aidé par quelques vils débris des deux conseils, 
« obtint de Ja passion et de la peur tout ce qu’il pouvait désirer. » 

Le rapport de Boulay de la Meurthe, qui fut chargé de présenter 
aux conseils mutilés les décrets de proscriptions contre ses collégues, 
st bien diversement apprécié par MM. Thiers et Duvergier de Hau- 
ranne. Suivant M. Thiers, « il donna les raisons qui, dans la circon- 
stance, étaient trop fondées. » M. Davergier de Hauranne se montre 
moins sévére pour les circonstances et moins indulgent pour le 
complice du Directoire. « Il représente cet homme doux et consi- 
a déré paraissant 2 la tribune pour y donner lecture, avec une mo- 
«.dération apparente, de l’abominable décret en quarante articles, 
« gui la veille avait été rédigé dans le conseil intime du Directoire... 
« Il fallait avant tout proclamer cette grande vérité, capable de ras- 
« surer tous les esprits: c’est que le triomphe des républicains ne 


‘Thiers, Histoire de la Révolution frangatse. 


708 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


« serait pas souillé par une goutte de sang, et que les propriétés se- 
« raiept respectées. Aprés quoi Boulay proposait d'envoyer 4 Cayenne 
« cinquante-trois de ses collégues, deux directeurs, un ministre, pla- 
a sieurs centaines de journalistes, et tous les prétres qu'il plairait an 
« Directoire de désigner, en meltant provisoirement leur propriété 
a sous le séquestre. » 

Le coup d’Etat du 18 fructidor regut l’approbation de Sieyés, de 
Talleyrand et de Benjamin Constant. M. Thiers, dans son Histoire de 
la Révolution francaise, sen est également fait le défenseur. La légalité, 
d'aprés lui, était une illusion @ la suite d'une révolution comme la 
notre. Sil ne va pas jusqu’a dire avec Bailleul « qu'il n’était pas pos- 
sible, dans une telle crise, de mettre plus de régularité ou de montrer 
plus de respect pour la représentation nationale : » il fait dans les 
termes suivants l’apologie du Directoire. 

« Le Directoire, par Je 18 fructidor, prévint la guerre civile, et lui 
« substitua un coup d’Etat exécuté avec force, mais avec tout le calme 
« et toute la modération possible dans les temps de révolution. » 

Nous félicitons hautement M. Duvergier de Hauranne de ne pas 
s‘étre laissé fléchir par cette prétendue modération. Au lieu de défi- 
gurer le 18 fructidor, d’épouser la cause des proscripteurs et de flé- 
trir les victimes, il a porté sur celte journée le jugement le plus sévéere: 

« Elle devint, dit-il, pour tous ceux qui plus tard voulurent asservir 
« leur pays un précédent et un enseignement; elle détruisait chez les 
« citoyens toute foi dans la vertu propre des institutions et des lois, 
« et dans la puissance constitutionnelle des assemblées; elle habitua 
« le peuple a voir la Révolution passer devant ses yeux comme un 
« spectacle, sans qu'il sen mélat, et presque sans qu'il s’en inquiétat. 
a Elle apprital’armée sa force et la faiblesse des pouvoirs civils. » 

M. Duvergier de Hauranne invoque, du reste, a Vappui de son opinion 
une autorité que M. Thiers ne s étonnera pas de voir préférer a la sienne 
en pareille matiére : 

« Punir de la déportation, sans jugement, des députés, des journa- 
« listes, dit Napoléon dans ses Mémoires, c’était renouveler la proscrip- 
« tion des triumvirs de Rome; c était se montrer plus arbitraire que 
« le tribunal de Fouquier-Tinville, puisque, au moins, il entendait les 
« accusés et ne les condamnait qu’a mort. » 

« L’histoire, ajoute avec raison M. Duvergier de Hauranne, quand il 
« s'agit de juger untel acte, ne saurait étre moins sévére que Napoléon.» 

A partir de ce moment, il n'y eut plus que l’ombre d'une représenta- 
tion nationale, qui se traina misérablement jusqu’a ce qu’il plat 4 un 
nouveau Cromwell d’en disperser les débris. 

Aprés avoir éloigné des conseils tout esprit d'opposition, il restait 
au Directoire 2 régier avec le pays. Les élections de l’an VII allaient 





EN FRANCE. 109 


avoir lieu. Les royalistes et les modérés s’étaient. il est vrai, retirés dela 
lutte; ils ne voulaieut pas, par leur présence aux élections, paraitre pren- 
dreau sérieux un gouvernement bien décidé 4 s’imposer an pays. Le Di- 
rectoire n’avait donc aredouter que les candidatures des Jacobins. Se 
préparant & un nouveau coup d'Etat contre ces nouveaux adversaires, 
il engagea ses partisans, quand ils ne se croiraient pas en majorité dans 
un collége électoral, & faire scission et & dresser des procés-verbaux } 
part, dans lequel ils proclameraient député lecandidatdu gouvernement. 

Le Directoire ne s’était pas trompé dans ses prévisions : les élections 
lui furent contraires. Aussi, le 22 floréal, les conseils, dociles instru- 
ments de Barras et de ses collégues, leur accordérent-ils un nouveau 
coup d’Etat. Une loi annulait d'une maniére générale les élections des 
départements qui élaient hostiles : quand les choix d’un département 
n’étaient pas faits dans le méme esprit, on maintenait seulement les 
élections favorables au gouvernement. Enfin le candidat de Ja minorité 
scissionnaire était admis a siéger dans les conseils, tandis que le dé- 
paté élu par la majorité des électeurs était exclu. 

Voici, du reste, comment Bailleul développait, & l’appui du décret du 
22 floréal an VII, cette grande considération que la légalité n’était qu'une 
illusion ou le réve de quelque téte folle : | 

« On dira peut-étre que cette mesure est arbitraire... Citoyens, crai- 
« gnez d’étre victimes d'une fausse délicatesse. Comment accuser d’ar- 
« bitraire une mesure dictée par la sagesse? II ne faut certes pas aban- 
« donner les principes ; mais i! faut mieux raisonner et sen tenir aux 
« faits.., Ainsion se demande comment les choix d’une méme députa- 
« tion peuvent étre bons et mauvais, illégaux et légaux tout & la fois. 
« L’objection se résout par les fails : les élections ne sont pas indivisi- 
« bles, et les républicains peuvent y obtenir un candidat, tandis que les 
« royalistes ou les anarchistes en obtiennent un autre. Quoi de mieux 
« alors que d'admettre le premier et de rejeter le second ?... Cette loi 
« sera une époque marquante dans I’histoire des Assemblées représen- 
« tatives. Ce que nous vous proposons de faire contre les anarchistes, 
« vous l’avez fait l’an passé contre les royalistes. N’est-ce pas 14 un 
« précédent respectable ? » 

Malgré leur humilité, les conseils faisaient quelquefois entendre des 
critiques améres sur les actes du gouvernement. « Il ya, dit M. Duver- 
« gier de Hauranne, dans les institutions représentalives, quand la liberté 
« de discussion subsiste, une force secréte qui agit 4 J’insu méme de 
« ceux gu’elle anime et qu’elle pousse.» Si quelques voix signalaient le 
désordre des finances, « aussitét les esprils s’exaltaient, I’émotion 
« gagnait les coeurs, et ces hommes, humbles et serviles hors de la salle 
« des séances, retrouvaient sur leurs bancs, presque sans s’en aperce- 
« voir, quelque force et quelque indépendance. » 


® 


740 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


Le Directoire n’avait pas d’éléments de durée; il n’avatt rien & of- 
frir 2 la France en compensation du despotisme dégradant qu'il lui 
imposait. C’est ce qu’entrevirent promptement quelques-uns des com- 
plices du 48 fructidor, qui, avec la souplesse que les révolutions don- 
nent naturellement aux esprits sans principes, se tournérent contre lui, 
et méditérent sa ruine pour ne pas tomber avec lui sous le mépris 
public. 

Les élections de l’an VII furent encore contraires au gouvernement : 
ce qui s’était fait en l’an VI ne pouvait plus se renouveler. Merlin in- 
sista vainement auprés de ses collégues pour faire une derniére tenta- 
live : ’heure des coups d’Etat n’était pas encore passée; mais ils ne 
devaient plus désormais profiter au Directoire. 

Les nouveaux ennemis du gouvernement y font entrer Sieyés 4 la 
place de Rewbell, directeur sortant. Sieyés avait toutes les qualités 
nécessaires pour mener la nouvelle intrigue : il s’était associé au 18 
fructidor, el n’avait obtenu comme récompense que |’ambassade de 
Berlin. Dans les loisirs qu’il y avait trouvés, il sétait convaincu de la 
faiblesse de ses alliés du 18 fructidor, et, jugeant avec raison que la 
France était profondément monarchique, que les jours de la Républi- 
que étaient comptes, il s’était décidé & empécher & tout prix la restaa- 
ration de la monarchie légitime, en lui substituant une monarchie & sa 
guise, dont lui et ses amis auraient été les souverains régulateurs. 
Cherchant partout des princes qui voulussent bien recevoir la couronne 
de ses mains, il s’était successivement adressé 4 |’archiduc Charles et 
au duc de Brunswick ; mais la loyauté de ces princes avait dérouté ses 
profondes combinaisons. 

A peine Sieyés était-il installé, que la lutte s’engageait dans les con- 
seils. Boulay de la Meurthe, le rapporteur des décrets du 18 fructidor, 
le disciple de Sieyés, réclamait la liberté de la presse et signalait la 
dilapidation des finances. Voici comment il qualifiait le régime qu'il 
avait acclamé peu de temps auparavant : 

« Cet atroce et stupide systéme est louvrage de deux hommes mal- 
« faisants : Laréveillére et Merlin..... Merlin, homme & petites idées, 
« & petites passions, 4 petites haines, procureur brouillon et tracas- 
« sier, digne 4 peine d’étre le garde des sceaux de Louis XI. » 

L’opinion publique était avec Sieyés et Boulay contre le Directoire, 
comme elle avait été quelques années auparavant avec Tallien et Bil- 
laud-Varennes contre Robespierre et Saint-Just. Le Direetoire s’avoua 
vaincu. Treilhard, Merlin et Laréveillére donnérent leur démission. St 
les ennemis de l ancien Directoire furent satisfaits, la France gagna 
peu au changement, Le nouveau Directoire ne tarda pas & monteer 
qu'il héritait de toutes les traditions de l’ancien. Sur sa proposition, les 
conseils adoptérent la fameuse loi des otages, qui rendait les parents 


EN FRANCE. 741 


d'émigrés et les nobles responsables des délits ou des crimes politiques 
commis dans la commune ot ils résidaient. L’assassinat d'un function- 
naire entrainait la déportation de quatre otages . 

Berlier répondait ainsi aux objections qui étaient faites & cette loi : 
« It n’est jamais inconstitutionnel de sauver Ja Constitution, et une me- 
« sure destinée a prévenir une révolution ne saurail étre révolution- 
« naire. » 

Enfin, comme corollaire de cette mesure, on adopta_Ja loi de l’em- 
prunt forcé, qui témoignait du profond respect que ses auteurs avaient 
pour ja propriété, comme la loi des otages démontrait leur sollicitude 
pour la justice et la liberté individuelle. 

Le gouvernement du Directoire était certainement le digne succes- 
seur, l’émule méritant du comité de salut public; s'il n’alla pas plus 
join, s'il ne se rapprocha pas davantage de cet idéal de tout gou- 
vernement révolutionnaire, il ne faut pas s’en prendre au mauvais 
vouloir de ses membres, mais & la difticulté des circonstances. Les 
Jacobins étaient bien ingrats en n’appuyant pas de toutes leurs forces 
un gouvernement qui appliguait leurs principes avec autant de con- 
Science, et ceux qui admirent tout dans Ja Révolution auratent tort de 
lui refuser ses sympathies au moment oi il approchait de sa chute : 
ils laisseraient croire qu’ils n’ont d’éloges que pour le succés. 

Les lois des otages et de l’emprunt forcé avaient donné une satisfaction 
momentanée a Sieyés, mais elles ne lui suffisaient pas : il révait une bien 
autre gloire. Jl voulait donner 4 son pays cette constitution, fruit de ses 
savantes veilles et de ses méditalions patriotiques, qui avail été la ri- 
sée des Assemblées devant lesquelles il l’avait exposée. La France y 
trouverait un gouvernement qui aurait le double mérite d'étre tout a 
fait nouveau et d’assurer au législateur et 4 ses disciples puissance et 
richesses. Le renouvellement du Directoire ne lui avait pas donné une 
majorité suflisante pour pouvoir faire un coup d'Etat par lui-méme; | 
ne devait compter en aucune facon ni sur le conseil des Anciens mi 
sur celui des Cing-Cents : il fallait donc faire disparaitre du méme 
coup Ja législatnre et le pouvoir exécutif; le plan, nous-l’avons déja 
dit, ne devait pas rencontrer de grands obstacles dans |’opinion pu- 
blique. Sieyés, qui n’avait pas I’habitude d’agir par lui-méme, songea a 
associer un général & ses projets. Ce qui transpirait de ses desseins pro- 
voquait une certaine irritation. On accusait Sieyés de vouloir rétablir 
la tyrannie, et Lucien Bonaparte déclarait qu'il serait le premier & poi- 
gnarder quiconque aspirerait & se faire dictateur. 

La mort de Joubert avait privé Sieyés de Vappui sur lequel il 
comptait, quand Napoléon Bonaparte, quittant subitement I'Egypte, 
arriva & Paris. Ils furent immédiatement mis en rapport, et le coup 
d’Etat fut arrété entre eux. La constitution de I’an Ill en fournit le pré- 





712 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


texte : elle donnait au consei!l des Anciens le droit de transférer le 
siége de la représentation nationale dans une autre commune que Pa- 
' pis. « Grace & cette attribution habilement employée, dit M. Duvergier, 
« on enleva & la résistance des Cing-Cents son point d’appui naturel, et 
« le lendemain, & Faide d’un président infidéle & sa mission et traitre 
« 4 ses collégues, on put vaincre I’hésitation des troupes et renverser 
« la représentation nationale. » 

Aprés tant d'insurrections et de coups d’Etat, y avait-il encore une 
représentation nationale, et Bonaparte n'était-il pas dans le vrai en ré- 
pondant aux membres du conseil des Anciens qui Je sommaient de 
respecter la Constitution: 

« La Constitution, vous |l’avez violée au 18 fructidor, vous |’avez vio- 
« lée au 22 floréal, vous l’avez violée au 350 prairial! La Consti- 
« tution, elle a‘été invoquée par toutes les factions, elle a été violée 
« par toutes. » 

« C'est la premiére fois, dit M. Duvergier de Hauranne, que la force 
« mililaire jouait le principal rdle ; jusqu’alors elle avait obéi ala fraction 
« dominante des Assemblées ou au pouvoir exécutif. » Il ne pouvait en 
étre autrement : le parti révolutionnaire avait associé l'armée & toutes 
ses entreprises, depuis le jour ot les gardes francaises avaient dooné 
Tassaut 2 la Bastille qu’elles devaient défendre. Le 18 fructidor avait 
révelé aux généraux le secret de leur puissance ; n’était-il pas naturel 
qu'ils voulussent en disposer désormais pour eux-mémes ? 

Nous n’avons pas de prédilection pour la date du 18 brumaire 
an Vill. L’armée, dans un Etat bien régié, ne peut se transformer 
en pouvoir constituant ; mais nous ne saurions éprouver une indigna- 
tion bien vive contre le coup d’Etat qui finit par punir uo gouverne- 
ment misérable qui n’avait vécu que par ce moyen, et les assemblées 
pusillanimes qui I’avaient subi ou s'y étaient associées? 

Si nous ne pouvons accueillir le 18 brumaire avec les mémes accla- 
mations que Barrére, Garat etCabanis, si nous n'y voyons pas avec eux 
le berceau des libertés publiques, nous reconnaissons que la liberté 
n’était pas alors la préoccupation da grand nombre. La prophétie 
d Adrien Duport s’était réalisée. La France, épuisée par dix années de 
révolution, avait momentanément oublié le but vers lequel elle s était 
constamment dirigée : elle n’aspirait qu’au rétablissement de l’ordre 
matériel. Le gouvernement inauguré par le 18 brumaire allait lui 
donner de ce cété la plus compléte satisfaction. Bonaparte avait 
alors un sentiment infaillible des besoins du pays; il comprit que 
le pardon serait acquis & son coup d’Etat s'il le faisait suivre im- 
médiatement de l’abolition de l'odieuse législation que les révolu- 
tionnaires avaient édictée contre la conscience, la liberté et la propriété 
des citoyens. Le rappel des lois des otages et de l’emprunt forcé, 





EN FRANCE. 713 


Ja mise en liberté des prétres et des nobles arrétés comme sus- 
pects, le rappel des proscrits de fructidor, la cléture de la liste des 
émigrés, lui donnérent une vraie popularité. Entin, le 48 brumaire ne 
fut pas suivi, comme le 18 fructidor, de la proscription en masse des 
vaincus. 


_V 
CONSULAT ET EMPIRE. — 4799-1814. 


Bonaparte, qui avait pris le gouvernement en main, dit modestement 
lorsqu’il s'agit de (travailler & la constitution : « Le citoyen Sieyés a 
« toute sa vie profondément médité sur l’organisation des gouverne- 
« ments ; il a de grandes lumiéres et de vastes idées politiques : il n'y 
« a rien de mieux a faire que d’adopter le projet qu'il a concu. » 

Sieyés, se croyant sir du succés, reproduisit le systéme qui avait 
été repoussé en l’an IIf par la Conventien. I! comparait |’édifice poli- 
tique & un batiment dans lequel chaque corps d’ouvriers a son travail 
a part, et ne peut bien le faire qu’autant que les autres corps d'état ne 
sen mélent point. Il ajoutait en outre que, pour assurer |’ordre. la 
confiance devait venir d’en bas et l’autorité d’en haut. Voici com- 
ment il arrivait a ce double résultat : 

Les habitants de chaque commune inscrivaient le dixiéme d’entre 
eux sur la liste dite communale. La liste communale se réduisait au 
dixiéme et formait la liste départementale, qui, par la méme opération, 
aidait & composer Ia liste nationale. 

Tous les fonctionnaires de |’Etat devaient, suivant l’importance de 
leurs fonctions, étre pris dans ]'une ou l'autre de ces listes : la con- 
fiance venait donc d’en bas. . 

L’autorité venait d’en haut, parce que les choix étaient faits par les — 
fonctionnaires ou les corps politiques dépositaires du pouvoir. 

L’autorité se constituait ainsi. 

Le sénat ou le collége des conservateurs, composé de Sieyés et de 
ses amis, devait veiller au maintien de la constitution, annuler tout ce 
qui lui était contraire, nommer le Corps législatif et le Tribunat. I! 
comptait cent membres a vie dont chacun recevait cent mille francs de 
rentes au moins en domaines nationaux situés dans un rayon de trente 
4 quarante lieues autour de Paris. 

Le Corps législatif votait les lois que discutaient devant lui le Tribu- 
nat et le conseil d'Etat. 

Le pouvoir exécatif était représenté par un grand électeur nommé 
par le Sénat et qui n’avait que trois choses & faire : promulguer les 
lois, nommer deux consuls et toucher le traitement de six cent mille 


4h ‘ LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


francs. Les deux consuls étaient réellement chargés du pouvoir exé- 
cutif; ils avaient des ministres et deux conseils d’Etat. 

Enfin, ce qu'il y avait de plus ingénieux dans cette constitution, 
c’était le rétabhissement de |’ostracisme, par le droit qu’avait le Sénat 
d’absorber le grand électeur ou tout autre citoyen en le nommant sé- 
nateur : dignité incompatible avec toute fonction publique. Pendant 
que Sieyés revoyait pour la derniére fois son ceuvre, Bonaparte s était 
pris au sérieux plus que son collégue nel'avait espéré; tout le gouver- 
nement était dans ses mains, 1] était résolu & ne pas s’en dessaisir. Il 
ne voulait pas, il avait certes bien raison, avoir fait le 18 brumaire pour 
la coterie de Sieyés, que le projet de constitution transformait, comme 
le remarque M. Thiers, en oligarchie vénitienne. Il signitia donc qu'il 
lui fallait un autre réle que celui de grand électeur qu’il qualifiait, 
avec une grande justesse, de porc a l’engrais. Sieyés se résigna & mo- 
difier son plan et 4 laisser Bonaparte-se faire la part du lion. Les 
formes extérieures étaient loin d’étre génantes, elles furent conser- 
vées. Les listes de notabilité furent adoptées avec enthousiasme; on 
décida seulement que les premiéres nominations se feraient avant la 
confection des listes, et que plus tard des catégories de fonctionnaires 
et un certain nombre de citoyens seraient désignés par |’administra- 
tion pour figurer sur les listes en dehors de tout choix électoral. 
M. Duvergier de Hauranne se demande dés lors comment la confiance 
pourrait venir d’en bas. 

Quant & la seconde partie de l’axiome, qui faisait venir l’autorité 
d’en haut, elle était mise en relief plus que jamais; seulement l’auto- 
rité se trouvail déplacée. Le Corps législatif n’avait plus la faculté de déli- 
bérer en séance secréte avant de passer au vote des lois. Le Sénat per- 
dait le droit d’absorption; il se recrutait surla présentation de troiscan- 
didats par le gouvernement, le Tribunat et le Corps législatif. Le Conseil 
d’Etat était plus directement sous la main du pouvoir exécutif, qui 
était confié pour dix ans & trois consuls. Le pouvoir exécutif recevait 
les attributions qui dans une monarchie appartiennent au roi. Le pre- 
mier consul faisait tout; les autres Je regardaient faire. Bonaparte, pre- 
mier consul, désigna comme ses collégues Cambacérés et Lebrun. 

Sieyés se montra vraiment philosophe, et alla prendre son siége 
au Sénat; il jugea sans doute, comme M. Thiers I'a fait aprés lui, 
« qu'il n’était guére possible de faire passer une plus grande partie 
« de sa pensée dans la constitution d'un grand peuple. » La dotation 
qui lui fut faite montrait d’ailleurs que Bonaparte n’était pas 
ingrat et que, sil ne voulait pas partager le pouvoir, il savait au 
moins acheter l’oubli des offenses. « M. Sieyés éprouva une vive 
« satisfaction ; car, malgré une incontestable probité, il était sen- 
a sible aux jouissances de la fortune, et il dut étre touché aussi 








EN FRANCE. 745 


« des formes élevées et délicates avec lesquelles cette récompense 
« nationale lui fut décernée. » Lycurgue et Solon a qui M. Thiers 
compare Sieyés n’avaient pas su finir ainsi! L’admiration des con- 
ventionnels fut non moins sincére que celle de leur ancien col- 
légue, et, quoique le Moniteur fidtrit leur apostasie, ils n’en baisérent 
pas moins la main qui les chatiait; Bonaparte se radoucit: il savait bien 
que, dangereux sous un gouvernement faible, ils n’auraient rien & re- 
fuser 4 un gouvernement fort. Quelle que grande que fat la part faite 
par la constitution de l’an VIII & l’autorité de Bonaparte, elle lui parut 
insuffisante. En l’an X, il obtint le consulat & vie; on crut a cette 
époque que quelques concessions libérales allaient étre faites. Camille 
Jordan, dans une brochure intilulée : Vrai Sens du vote national, for- 
mulait ainsi cette pensée : « Il faut stipuler notre charte... » Il atta- 
quait avec la plus grande énergie, comme arrétant Je premier consul 
dans ses tendances libérales, « les transfuges de la démocratie, exa- 
« gérant aujourd'hui toutes les maximes de l’ordre, comme ils exagé- 
« raient hier tous les principes d’indépendance, et prétendant com- 
« penser leurs fureurs passées par leur abjection présente; certains 
« nobles et certains prétres cherchant. dans tout pouvoir nouveau I'i- 
« mage de celui qu’ils regrellaient, croyant devoir payer au gouver- 
« nement sa protection en exagérant ses droits et en poussant le 
« peuple sur la pente fatale de la servilité. » 

La saisie de la brochure et surtout le sénatus-consulte de |’an X, 
qui mutila Je Tribunat, diminua l’autorité du Sénat et concentra tous 
tes pouvoirs dans les mains du premier consul, montrérent que |’opi- 
nion de Camille Jordan n’avait pas prévalu. 

Deux ans aprés, Empire était proposé par le Tribunat et acclamé 
par le Sénat. Les idées mises en avant par Camille Jordan se firent 
encore jour. Napoléon parut méme y déférer en demandant aux corps 
de I’Etat de lui faire connaitre leurs voeux sur les changements & in- 
troduire dans le pacte constitutionnel. Le Sénat demanda pour lui- 
méme I’hérédité et une augmentation de priviléges; le Corps législatif 
et le Tribuiat, plus modestes, ne demandérent qu’une augmentation 
de traitement; on établit une haute Cour de justice; Lacépéde célé- 
brait en ces termes cette merveilleuse institution : 

« En présence de tant de bienfaits, la liberté sainte devant laquelle 
« sont tombés les remparts de la Bastille reposera donc sans crainte. 
« L’homme d’Etat sera satisfait et les ombres illustres du sage |’Hos- 
« pital, du grand Montesquieu, du vertueux Malesherbes, seront conso- 
« lées de n’avoir pu que proposer I’heureuse institution que consacre 
« Je sénatus-consullte. » 

M. Duvergier de Hauranne examine les institutions de l’Empire 
dans deux chapitres que nous engageons nos lecteurs & rechercher 


16 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 


dans son livre; quelque intéressants que soient les détails qui s'y 
trouvent, ils ne sauraient avoir la moindre place dans cette Etade qu: 
a pour objet le gouvernement représentatif. 

D’ailleurs Napoléon déclarait que les sénateurs et les députés n’é- 
taient que les organes de son tréne; il faut donc chercher la gloire de 
la France & cette épogue ailleurs que dans les Assembiées délibé- 
rantes, elle brille de tout son éclat sur les champs de bataille ot Napo- 

léon fit face pendant dix ans & toute l'Europe coalisée contre lui. 


CONCLUSION. 


La France arrivait enfin au gouvernement représentatif. M. Du- 
vergier de Hauranne consacre un volume & |’histoire constitutionnelle 
des années 1814 et 1815. Nous examinerons cette partie de son ou- 
vrage quand les autres volumes auront paru. Mais, avant de terminer 
notre appréciation sur vingt-cing années que nous venons d‘esquisser 
4a grands traits, demandons-nous comment la France a pu étre pendant 
si longtemps & la merci de toutes les intrigues, de tous les désordres 
et de toutes les violences. S‘il faut s’en prendre aux erreurs de l'As- 
sembiée constituante, au manque d’énergie de !'autorité royale, il est 
juste aussi de reconnaitre que la faiblesse du caractére de la plupart 
des hommes politiques fut pour beaucoup dans toutes les calamités de 
la France. Si quelques hommes généreux payérent de leur téte leur 
attachement & leurs principes, le plus grand nombre de ceux qui pro- 
fitérent de la Révolution pour entrer aux affaires ne donnent-ils pas 
exemple de plus viles apostasies? Insolents devant la monarchie 
ébranlée, ils avaient courbé docilement la téte devant le parti révolu- 
tionnaire. Ils avaient deux buts : ils voulaient d’abord sauver leur vie, 
méme au prix de leur honneur’*, puis satisfaire leur cupidité et leur 
ambition. 

Il n’est pas sans intérét de signaler ici ce déplorable effet de nos ré- 
volutions ; car, s'il a exercé une influence considérable sur les événe- 
ments que nous avons examinés, il en devait exercer une non moins 
déplorable sur ceux qui suivirent. 

M. Duvergier de Hauranne n'a pas manqué, toutes les fois que \’oc- 
casion s’en présentait, de flétrir ces hommes dont toutes les actions 
n’ont eu d’autre mobile que l’intérét, et pour qui Je succés a toujours 
été l'objet d’un culte. Nous empruntons & la riche galerie de M. Duver- 
gier quelques portraits. 

A Sieyés d’abord, au grand faiseur de constitutions, revenait la pre- 


‘ Propter vitam vivendi perdere causas. 


‘ 








' EN FRANCE. 717 


miére place. Il avait demandé & \’Assemblée constituante la suppres- 
sion de la noblesse, qu'il considérait comme une excroissance. Il était 


alors dévoué & la cause de la monarchie constitutionnelle. Membre de. - 


la Convention, il avait jugé, « dés le début, que Je temps des discussions. 
« métaphysiques était passé, et que, dans la lutte qui s’engageait, les 
« vaincus, quels qu’ils fussent, payeraient de leurs tétes Je lort de 
a n avoir pas été les plus forts. Or c’est une chance que Sieyés ne vou-: 
« lait courir @ aucun prix : 1] n’avait plus songé qu’a trouver, comme 
« il le disait lui-méme, — un trou, — of il pdt se mettre & !’abri de 
« l’orage. — Que faire, disait-il, dans une telle nuit? Attendre le 
« jour. Cependant il était loin de rester inactif. Il avait voté la mort 
« du roi Louis XVI et presque toutes les abominables mesures qui ont 
« déshonoré cette époque. Il s’était méme fait un honneur de venir 4 
« la suite de Gobel renier sa qualité de prétre et déclarer que depuis 
« beaucoup d’années il ne se considérait plus comme catholique. » 
Quand Thermidor fut arrivé, 1! sorlit de sa cachette et chercha vaine- 
ment 4 faire triompher ses théories auprés de la Convention. Il applau- 
dit au 48 fructidor, et, plein d’horreur pour l’excroissance dont il de- 
mandait déja l'extraction en 1789, il proposa le bannissement des 
anciens nobles et la confiscation de leurs biens. 

Nous avons vu comment il prépara e418 brumaire, ce que Bonaparte 
fit de sa constitution, comment Sieyés ne lui en tint aucune rigueur, 
et recut de lui une place au Sénat et la belle terre de Crosne. Plus 
tard, peut-étre par pénitence de-ses erreurs passées, peut-étre aussi 
par un dernier sentiment de haine pour l’ancienne noblesse, i] con- 
sentit & se laisser faire comte de |’Empire. 

Merlin, de Douai, était un grand jurisconsulte. Avant la Révolution, 
il était avocat au parlement de Flandre et secrétaire du rot. Dans la 
seconde édition du répertoire de jurisprudence publiée en 1784, il 
établissait en ces termes l’imprescriptibilité du crime de régicide : 
« Suivant quelques auteurs, le crime de régicide est encore exceplé de 
toute prescription. » On le vit plus tard voter la mort de Louis XVI, 
achever de fouler aux pieds Jes lois divines et humaines en proposant 
la loi des suspects et en donnant son concours & J’organisation de 
Vinfame trivunal révolutionnaire. Puis il fit partie du Directoire exé- 
cutif, et, quoique chassé du pouvoir par Sieyés, trouva le moyen, 
aprés le 48 brumaire, d’entrer dans la magistrature et d'arriver aux 
plus hautes dignités. Dans la troisiéme édition de son répertoire, qui 
parut en 1808, il ne se bornait plus & émettre l’opinion timide que le 
secrétaire du roi avait placée dans I'édition de 1784. « Quiconque, 
a disait-il, oserait attenter a la personne sacrée du légilime souve- 
« rain commettrait celui de tous les crimes qui ale plus d’élendue 
« dans ses effets, et qui, par conséquent, doit étre le plus sévérement 


748 LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF EN FRANCE. 


« punt. D’un cété, comme le coupable jette le trouble dans I’Etat, il 
« est juste que jamais l’Elat ne lui serve d’asile. C’est un monstre qui 
« n’a plus de patrie, contre qui tous les souverains doivent s’armer, 
« et pour qui l’univers entier ne doit plus étre qu’un précipice. D’un 
« autre célé, comme le souverain, en tant que souverain, ne meurt 
« jamais, et qu’il n’y a point de prescription contre lui, il est naturel 
« que je crime de lése-majesté trouve en lui un éternel vengeur. » 

Pouvons-nous étre plus indulgents pour Merlin que lui-méme? N’é- 
lait-ce pas le cri de la conscience humaine révoliée qui échappait a 
ce jurisconsulte, qui avait eu le tort de mettre les grandes facultés de 
‘son intelligence au service de la plus détestable des causes. 

Nous pourrions citer encore Garat, Talleyrand, enfin le trop fameux 
Fouché, duc d’Otrante, et beaucoup d’autres qui s efforgaient de mar- 
cher sur leurs traces. Nous trouvons dans ces apostasies, et dans la 
pusillanimité des classes les plus éclairées de la société qui les encou- 
rageait, le secret de tous les désordres et de toutes les violences qui 
affligérent la France pendant la période que nous venons de parcourir. 
Comment Iesprit public aurait-il pu se développer dans de telles con- 
ditions? Aussi la France n’arriva-t-elle au gouvernement représentatif 
qa’aprés avoir subi des épreuves de tout genre, jusqu’a la plus cruelle 
de toutes, l’invasion étrangére. Ce gouvernement était toutefois le but 
vers lequel elle n’avait jamais cessé de tendre. Méme dans ses plus 
mauvais jours, elle croyait y trouver la conciliation la plus heurense 
des traditions du passé, des exigences du présent et des nécessités de 
l'avenir. 


Henry Moreav. 





LA FILLE DE L’AMIRAL 


I 


e 

A lextrémité du village de Middleton, sur la frontiére occidentale 
du Wiltshire, s‘éléve une maison de briques rouges fort jolie, quoique 
UN peu ancienne; les portes, les fenétres, les angles des murs, sont 
ornés de frises en pierre de taille; le toit est décoré de balustrades et 
de vases de méme matiére. 

Il y a dans ce style quelque chose d’agréable et d'imposant; on 
aime ces grandes portes chargées d’ornements, ces perrons de pierre, 
cette quantité de fenétres longues et étroites, la solidité des construc- 
tions en brique. La stabilité apparente de ces éditices imprime V’idée 
d'une stabilité semblable dans la position, Ja fortune et les habitudes 
de ceux a qui ils appartiennent, idée qni ne s’attache pas toujours aux 
constructions classiques de fonte et de ciment qui caractérisent notre 
architecture moderne. 

Dans les endroits un peu éloignés de la métropole cette impression 
de stabilité n’est pas tout a fait illusoire. Méme dans ce siécle de chan- 
gements incessants, d’attachements passagers, de plans et de projets 
qui se succédent rapidement, on peul trouver encore quelques indi- 
vidus qui, 4 tort ou a raison, conservent leurs affections locales dans 
toute leur force, s'attachent avec un mélange d’amour et de respect 
au séjour de leurs ancétres, au berceau de leur enfance, honorent avec 
un pieux sentiment ces antiques appartements ot leurs parents com- 
mandaient naguére avec cette digpilé grave qui sied si bien aux che- 
veux blancs dont on n’a point la faiblesse de rougir. Pour eux, le 
génie du lieu hante encore les allées, les charmilles, les parterres, et 
ils repoussent de tout leur pouvoir cet esprit d'inpovation qui, sous 
le nom de progrés, sacrifie tous les souvenirs du passé aux conve- 
nances et aux commodités du present, faisant bon marché de nos 
jouissances morales quand il s’agit de les sacrilier aux jouissances 
matérielles. 

La maison que j'ai entrepris de décrire était, dans ce genre, un 


120 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


spécimen des mieux conservés. Elle s’élevait au milieu de jardins, de 
cours et de pépiniéres, ot toutes les traces d’une autre époque avaient 
été soigneusement respectées. Sur le devant était une cour bordée de 
chaque cété d’ormes majestueux, et coupée au milieu par une large 
allée sablée destinée, sans doute, aux chevaux et aux voitures, mais 
si parfaitement ratissée, que les y laisser passer edt paru presque une 
profanation; de chaque cété régnait un gazon si bien fauché, qu'on eat 
dit un tapis de velours, et la main da jardinier était si active, son soin 
si vigilant, que les feuilles tombées semblaient disparaitre & mesure. 
En face de l’entrée de cette cour, un beau perron de pierre conduisait 
a une lourde porte en chéne sculpté par laquelle on pénétrait dans 
la maison, et de chaque cété s‘étendait une longue suite de fenétres. 
percées certainement avant que l'impét nous eut enseigné l'économie 
de la Jumiére, entre autres économies bonnes et mauvaises. _ 

Le derniére de la maison me plaisait encore davantage; la se trou- 
vait un jardin d'un genre qui m’a toujours charmé; c’était une ravis- 
sante confusion d’allées, de parterres, de bosquets, d’arbres fruitiers, 
de vignes; puis des fontaines et de clairs viviers o se jouaient de 
grosses carpes qui venaient sur le bord chercher la noarriture que 
leur tendaient les deux plus belles mains qui aient jamais daigné 
prendre un semblable soin. 

It faut excuser la loquacité d’un vieillard : je ne puis poursuivre ce 
récit sans m’arréter au souvenir de ces beaux jours de paix, d'inno- 
cence et de bonheur. Pourquoi me faut-il maintenant parcourir seul 
‘ces allées silencieuses, rappeler les ombres fugitives du passé et tacher 
de former une histoire de mes souvenirs et des souvenirs de ce qui 
m’était cher? 

Cette antique demeure, si délicieuse & mon avis, appartenait, dans 
ce temps-la, au vice-amiral Thornhaugh ; il lhabitait avec sa fille 
unique, la belle, la charmante Inez; il était veuf depuis longues aa- 
nées. Je me disais souvent que je ne savais lequel était plus en har- 
monie avec ce séjour et l’embellissait davantage, ou le vieil amiral ou 
sa jolie fille : l'un avec sa tournure martiale et imposante, son visage 
sévére halé par les vents, sillonné par les batailles, et dont la couleur 
basanée était encore rehaussée par la chevelure blanche comme la 
neige qui l’encadrait; l'autre avec cette taille souple et légére, ces 
traits délicats et expressifs, ces grands yeux noirs percants, ces che- 
veux plus sombres et plus Iuisants que ne le fut j jamais l'aile du cor- 
heau, ce sourire, ces gestes enchanteurs, cetle voix douce et harmo- 
nieuse, ce petit air espiegle et décidé. 

Miss Thornhaugh ne ressemblait pas aux autres jeunes Anglaises: 
sa mére était Espagnole; c’était une fort belle personne que |’amiral 
avait épousée 2 Valence ou & Séville, et qu'il avait ramenée avec lui 


LA FILLE DE L’AMIRAL. 724 


en Angleterre, od elle mourut peu de temps aprés. Tout le monde 
disait que sa fille lui ressemblait beaucoup: le fait est qu’elle n’avait 
pas ce teint blanc et rose qui est une des beautés de nos jeanes filles ; 
le sien avait plutét quelque chose d’un peu olivatre qui ne plait pas 
4 tout le monde, mais sa peau était unie comme le plus beau marbre : 
sa taille avait quelque chose d’ondoyant et de délicat que je ne saurais 
décrire, une sorte de souplesse gracieuse que je n’ai jamais rencon- 
trée chez aucune autre. Ses pieds et ses mains étaient d'une forme si 
parfaite, qu’ils semblaient plutét l’ouvrage de l'art que celui de la 
nature. Elle s’habillait d'une maniére qui Jui était tout a fait particu- 
liére, portait du blanc ou du noir plutét que de la couleur, et n’étail 
pas pincée et ajustée dans ses vétements comme les jeunes élégantes 
qui venaient quelquefois la visiter. Elle portait quelquefois un riche 
bracelet ou une chaine d'or; mais elle ne mettait jamais rien dans ses 
cheveux qu’elle tressait et tournait autour de sa téte d'une facon ori- 
ginale que je trouvais charmante; quelquefois elle s’enveloppait dans 
une grande mantille de Jégére dentelle : c’était une mode qui lui venait 
de sa mére, ainsi que le patron de son joli soulier de satin noir. 

Miss Thornhangh était pleine de gaieté et de bonne humeur, mais 
dégére et capricieuse comme un oiseau. Elle ne se mettait jamais 
beaucoup en peine de ce que pensaient ou faisaient les autres, et sui- 
wait ses idées avec un peu d’obstination peut-étre; mais cette obsti- 
nation était si gentille, que je ne pouvais pas la lui reprocher. Je ne 
Ja vis jamais offenser qui que ce fat; malgré sa légéreté et son insou- 
ciance, elle était excellente pour tous ceux qui avaient besoin de sa 
bienveillance. Une parole dure, un mot de colére, ne sortirent jamais 
de cette belle bouche pendant les longues années que je ai connue. 
Quelques-uns lui reprochaient d'étre coquette; mais je crois que 
¢ était pure jalousie. Elle riait et causait, il est vrai, avec les jeunes 
gens, mais tout cela si innocemment, que je n’y trouvais aucun mal. 
Puis elle avait un cceur si chaleureunx! comme elle aimait le vieil 
amiral, son pére! Quant & lui, il l’adorait; il ’aimait comme fa pru- 
nelle de ses yeux; elle était la lumiére qui éclairait ses pas, une source 
de joie pour son Ame. Les traits du vieillard, auxquels la sévérité du 
gaillard d’arriére avait laissé une dignité froide qui allait presque 
jusqu’a la dureté, prenaient & son approche une douceur extraordi- 
naire; sa voix, qu’aucun de nous ne pouvait entendre sans une sen- 
Sation indéfinissable aussitét qu’elle s’élevait un pen, prenait, en lui par- 
dant, les plus tendres inflexions. Quant a lui refuser rien de ce qu'elle 
pouvait désirer, ou & trouver & redire & quoi que ce fut qu'il lui plat 
de dire ou de faire, cela n’était jamais entré dans la téte de !’amiral. 
La jeune fille se faisait un jeu de ses manies, dont quelques-unes 
étaient pourtant bizarres et assez obstinées; d'un sourire elle désarmait 





722 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


ses coléres les plus terribles. Elle le cajolait pour lui faire faire ses 
volontés, ce qui était impossible a toute autre personne. Elle babillait, 
le caressait et le pliait & ses désirs, comme j’ai vu guelquefois ane 
délicate enfant tourmenter, caresser et tyranniser un dogue énorme et 
un peu hargneux, auquel personne ne se souciait de parler. La com- 
paraison est peu respectueuse, mais elle est bien juste. 


II 


Iis vécurent ainsi dans la grande maison de Middleton, faisant des 
visites et donnant des diners & toute la haute société du voisinage; ne 
manquant ni un bal ni un tir a l’arc, jusqu’a |’époque ok miss Thoru- 
haugh atteignit, je crois, sa dix-neuviéme année; alors arriva le chan- 
gement auquel je m’attendais : Inez fut fiancée. 

Il y avait un jeune officier de marine qui était un grand favori de 
Yamiral, et celui-ci m’avait dit plusieurs fois que jamais un autre 
qu’Henry Vivian ne serait le mari de sa fille chérie. Henry était ua 
homme selon son coeur; un garcon franc, honnéte, sensé, brave 
comme un lion; le meilleur officier qu'il connit au service de Sa Ma- 
jesté, et jamais 11 n’accepterait un autre gendre. Je me disais que les 
projets de ce genre réussissent rarement, et que les qualilés que je 
viens d’énumérer n’élaient peut-étre pas précisément celles qui pou- 
vaient fixer le coeur d'une élégante jeune fille. Heureusement le bon 
amiral avait la prudence de garder ses projets pour lui, si bien que sa 
maligne fille n’eut pas la tentation de songer a les traverser; et, lorsque 
le capitaine Henry Vivian parut enfin, je le trouvai si charmant, que je 
commengai 4 espérer que mon vieux maitre ne serait pas désappointé. 

Le capitaine Vivian était tout ce que l’amiral en avait dit, un excel- 
lent et habile officier, vif, plein de.sens et de coeur et possédant cette 
franchise qui, selon moi, sied si bien & nos marins. Mais le temps 
nest plus ob ces qualités étaient gatées par une brusquerie et une 
rudesse qui ne pouvaient plaire 4 des femmes d'un godt délicat. Le 
capitaine Vivian était le type du parfait gentleman; jamais petit-maitre 
des gardes ne fut plus recherché dans ses vétements, plus élégant dans 
ses maniéres. Cependant cette recherche et cette élégance ne pouvaient 
cacher la simplicité naturelle du caractére le plus droit et le plus af- 
fectueux que j'ale jamais connu. Le déguisement, la prétention, le 
calcul, étaient également étrangers a Henry Vivian, et auraieut para 
incompatibles avec le regard si pur de ses beaux yeux bleus, le son 
harmonieux de la voix la plus agréable qui fat au monde. 

Ii vint & Middleton visiter le plus ancien et le plus cher ami de I’a- 





LA FILLE DE L’AMIRAL. 723 


miral Vivian, son pére défunt; est-il besoin de dire.qu’il se prit d’une 
vive passion pour miss Thornhaugh ? Je n’aime pas ce mot de passion; 
car je crois que la passion est toujours égoiste; }’attachement du jeune 
marin était trop dévoué, trop ardent, pour n’étre que de |'affection, 
mais il en avait la généreuse pureté. Son amour ne se manifestait guére 
par ces jalousies, ces caprices, cette tyrannie, qu’on m’avait appris & 
regarder comme les signes distinctifs de cette passion lorsqu'elle a 
atteint son apogée; mais, s’il edt été nécessaire, i] eit travaillé toute 
sa vie pour l’entourer de jouissances; il se serait exposé & toutes les 
intempéries des saisons pour qu'elle pit reposer sur le duvet; il aurait 
bravé sans sourciller le danger, la souffrance, la mort, pour lui épar- 
gner le plus léger chagrin. C’était la tendresse dévoude d’un coeur 
sincére et aimant, rehaussée par ce sentiment particulier d’admiration 
et de respect avec lequel le marin considére toujours une femme ai- 
mable, belle et distinguée. 

Miss Thornhaugh n’était pas iosensible & tout cela. Elle parut 
bientét aimer beaucoup le capitaine; ils étaient toujours ensemble 
dans ce charmant jardin. Il ne se lassait pas de la suivre parmi ses 
fleurs et ses oiseaux; elle n’en semblait pas importunée, mais riait et 
plaisantait comme elle faisait avec son pére, seulement d'une ma- 
niére 4 la fois plus douce et plus mutine. Elle edt séduit le coeur du 
plus froid des philosophes, celui d’Henry Vivian était & ses pieds. 

Je les vois encore, par un beau soir d’élé, se promenant dans le 
jardin avec |’amiral; je me disais qu’ils feraient un couple charmant, . 
et je crois qu’en effet tout fut arrangé ce jour-la. L’amiral fut appelé 
par le jardinier; alors Henry, prenant une des blanches mains de la 
jeune fille dans les siennes, !a conduisit vers une treille ombragée par 
une vigne luxuriante dont la fleur embaumait les airs; ce fut 1a qu'il 
lui déclara son amour, Ja que d’une voix émue il confessa la passion 
qui pouvait seule !’autoriser a élever ses voeux jusqu’a une beauté si 
parfaite, jusqu’’ un mérite si fort au-dessus du sien. Il n‘était, il le 
savait bien, qu’un enfant de |’Océan; H n’avait pas fe savoir, l’esprit, 
I’élégance des autres hommes; i! n’avait 4 lm offrir que son adoration, 
son dme et sa vie (1] aurait pu ajouter : et une trés-jolie fortune). Les 
Joues d’Inez étaient cramoisies; elle était trop confuse pour pouvoir 
répondre; mais son visage en disait assez, et bientét 11 la remercia 
avec transport de ce qu'elle ne Jui avait pas dit. 

Je ne pense pas que miss Thornhaugh se fat précisément éprise du 
capitaine Vivian; mais, quoiqu’elle et beaucoup d’imagination, elle 
n’était pas sotlement romanesque ; touchée et satisfaite de l’attache- 
ment d’un semblable cceur, elle consentit avec joie & un engagement 
qui devait ’introduire dans la vie réelle sous des auspices si favorables. 
Elle n’avait aucune des idées fausses qu’on eit da attendre d'une jeune 


724 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


fille élevée comme elle I'avait été; son pére lui avait fort heureusement 
transmis quelque chose de sa raison et de son énergie. 

L’engagement une fois pris, miss Thornhaugh n’eut ni maux de 
nerfs, ni inquiétudes, ni hésitation; elle n'envisageatt la vie ni comme 
un paradis de passion ni comme un enfer de désappointement; elle 
n’imaginait pas que méme I'affection prévoyante du capitaine Vivian 
pat la préserver d’une certame part de chagrins et de soucis, mais. 
avec cette protection elle était préte 4 leur faire face courageusement; 
elle se promettait beaucoup de bonheur dans sa société, mais il n’y. 
avail pas dans sa téte la moindre exaltation. 

- Quant & lui, il était moins raisonnable. Son amour était de ceux 
qu'on traite de folie quand les perfections de l’objet aimé ne les jus- 
tifient pas. Mais je n’essayerai pas de décrire ses transports a l’idée 
de posséder cette charmante fille. Sa passion se trabissait dans ses. 
gestes, dans ses maniéres, et leur donnait une gaicherie inimaginable. 
Ce signe infaillible d'un véritable attachement excitait parfois miss 
Thorohaugh & exercer son talent pour Je tourmenter d'une maniére- 
que je voyais avec peine. Elle, qui était la bonté méme envers tout le 
monde, se montrait souvent impitoyable envers cet ami si dévoué; 
mais cela n’arrivait jamais en présence de son pére. L’amiral était sé 
enchanté du capitaine Vivian, que l'amour méme qo’ll portait & sa 
fille semblait palir auprés de cette affection, et je suis certain que, 

s'il l’edt prise en flagrant délit de-quelques-uns de ces petits actes de 
tyrannie, il le Jui edt fait payer cher. 

Leur engagement devint bient6t le sujet de toutes les conversations; 
ons’ occupa du contrat. Le capitaine Vivian faisait de fréquentes vi- 
sites 4 Middleton, ou plutét il ne s’en éloignait guére. Aprés une de 
ces courtes absences il revint accompagné, d’aprés le désir de I'a- 
miral, par son inlime ami, M. Lawrence Hervey. 

Lawrence et le capitaine Vivian étaient amis d’enfance. La méme- 
affection, quoique moins vive peut-étre, avait existé entre leurs pa- 
rents. Les jeunes gens furent élevés ensemble tant que les circon- 
stances le permirent; puis le gout trés-prononcé qu’'Henry montrait 
pour la marine et l'aversion de Lawrence pour cette profession les 
forcérent & se séparer ; mais la distance ne parut affaiblir en rien leur 
mutuel atlachement. Habitué & partager avec Lawrence toutes ses 
pensées, tous ses sentiments, Henry était impatient de le présenter 2 
sa charmante fiancée, et I’ amiral. qui s'appliquait & prévenir tous ses 
désirs, s’était empressé d’inviter M. Hervey. 

Je crois qu'on ne vit jamais deax étres plus dissemblables en tous 
points que nos deux amis: Vivian, créé pour l’activité, avec des gestes 
vifs et animés, un visage expressif d’un coloris plein de chaleur; Law- 
rence, grand, pale, avec un air de langueur; des traits d'un contour 





LA FILLE DE L’AMIRAL. 725 


<élicat, mais d'un caractére fortement accusé; un front réfiéchi, 
presque mélancolique, ombragé de cheveux noirs; un regard calme, 
anais suflisamment expressif lorsqu’il parlait; une voix trés-douce et 
an tranquille sourire plein de sentiment. Je remarquai aussi |’extréme 
-beauté de sa main qui ajoutait singuliérement 4 la grace de son exté- 
vieur; il n'était pas si recherché que le capitaine Vivian; il n’avait pas 
le vernis d'un homme du monde, mais sa nonchalance naturelle avait 
une sorte d’élégance gui n’appartenait qu’a lui. 

Le méme contraste existait au moral: ’un ne vivait que pour |’ac- 
tion, l'autre que pour la pensée. Tandis que !’un suivait avec ardeur 
une profession brillante, l'autre n’en avait suivi aucune, préférant 2 
toutes les tentations de l’avarice ou de l’ambition la satisfaction de son 
gout pour l'étude. L’un vif et prompt, doué d'un bon sens qui lui en- 
-seignait comme par instinct ce qu’il devait faire, réfléchissait peu, 
lisait encore moins et agissait beaucoup; l’autre, doué d’un esprit fin 
et observateur, réfléchissait beaucoup, lisait immensément et ne faisait 
tien. Sur quelques points ils se ressemblaient cependant : ils étaient 
également éloignés de tout ce qui était étroit, égoiste et intéressé; 
également exempts de ces habitades irréguliéres trop communes chez 
des hommes du monde. 

Iis arrivérent tard. Les bougies étaient déja allumées dans le salon; 
uo bon feu flambait et petillait dans la cheminée. Miss Thornhaugh 
me parut excessivement réservée; cependant je crus voir dans les 
coins de sa bouche l’apparence d’an sourire quand le capitaine, avec 
‘un peu trop d’empressement, un peu trop d’emphase peut-étre (!’a- 
mour sincére rend rarement gracieux), présenta son ami aux longues 
jambes, qui, de son cété, paraissait trés-calme et trés-froid. L’amural, 
qui, heureusement, ne voyait rien de toutes ces petites gaucheries, 
accueillit M. Hervey avec sa cordialité habituelle. 

— Avez-vous fait longue route aujourd’hui, capilaine Vivian? de- 
manda Inez aprés les premiers compliments. 

— Nous venons de Londres & quatre chevaux, répondit tranquille- 
ment Lawrence. 

— Sans doute, reprit l’amiral, Henry n’est pas homme 4 perdre 
du temps en chasse. Toutes voiles dehors! Hein! Combien de nceuds 
& Pheure? 

— Vraiment, monsieur, je n'ai pas compte. 

— Dix ou douze milles a heure, dit Lawrence. Le capilaine Vivian 
avait la baguette d’un enchanteur; les chevaux volaient comme si leur 
impatience edt égalé la sienne. 

— Je ne puis concevoir, capitaine Vivian, pourquoi vous vous pres- 
8€z ainsi, dit la jeune fille; le sage ne se hate jamais. 


726 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


Et elle allait continuer sur ce ton; mais son pére était Ia. Elle baissa 
les yeux et prit ]’air innocent et doux d'un agneau. 

Le thé vint et circula 4 la ronde. Miss Thornhaugh ne le faisait 
jamais; c’était dommage peut-étre. L’'amiral tenait trop & la discipline 
pour admettre l’intervention d’une femme dans la tenue de sa maison; 
Inez passait sa vie dans J’oisiveté. C’était peut-étre aussi un peu ma 
faute. J’avais été le secrétaire de |’amiral, et, lorsque son amitié me 
donna place & son foyer, le désir de lui étre utile m’avait fait prendre 
le réle de son maitre-d’hétel. 

Rien de plus charmant que la gaieté d’Inez pendant le thé; rien de 
plus enchanteur que le sourire qu'elle adressait tantét 4 son pére, tan- 
tét au capitaine Vivian, tantét d son ami. Le capitaine semblait ne pou- 
voir la quitter des yeux, et elle en paraissait quelquefois impatientée; 
si leurs regards se rencontraient, elle détournait les siens presque dé- 
daigneusement; peut-étre sa délicatesse était-elle offensée de ce que 
cette adoration se montrait si ouvertement en présence d'un étranger. 

Quant a cet étranger, il l’examinait aussi avec un grand, un pro- 
fond intérét; mais, &’ ma grande surprise, il ne paraissait pas l’admi- 
rer beaucoup. C’était Je premier homme que j'eusse vu la considérer 
avec l’ceil d'un critique; tous, en général, étaient tellement fascinés 
par ses charmes, qu'il Jeur semblait impossible de les analyser, bien 
moins encore de leur trouver quelque défaut. Une fois ou deux, comme 
elle parlait avec une sorte d’arrogance au capitaine Vivian, Lawrence 
parut mécontent ; puis, quand elle s’adressa 4 lui-méme avec cette 
politesse insinuante & laquelle je ne croyais pas qu’un mortel pat ré- 
sister, il répondit trés-séchement. 


iil 


Le lendemain M. Hervey se promena longtemps seul dans le jardin, 
et, quand Henry lui reprocha le stoicisme qui lui permettait de s'‘éloi- 
_gner un seul moment de la société d’une créature si charmante, il sou- 
rit tranquillement et dit : 

_ —Non, Henry, ne me souhaitez pas d'étre enivré aussi : c’est as- 

sez d’un & la fois ainsi privé de sa raison. Elle est belle, elle est char- 
mante ; vous avez en elle la meilleure excuse pour ce que je ne puis 
m’empécher d’appeler (je vous en demande pardon) une étrange iofa- 
tuation. Vous autres amoureux, vous faites aux gens de sang-froid l'ef- 
fet que font les danseurs quand on se bouche les oreilles, dans une 
salle de bal; on nc peut comprendre pourquoi ce mouvement, cette 
agitation. Mais, be vous fachez pas, Henry (le capitaine semblait pt- 
qué); & vous parler franchement, je vous plains et je voudrats vous 
voir aimer un peu moins. 


LA FILLE DE L’AMIRAL. 727 


— Peut-étre l’aimé-je trop, dit Vivian avec un soupir; du moins il 
va sans dire que je ne puis aspirer 4 étre payé d’un égal retour; mais 
l’adorer sans raison ni mesure me parait ce qu’il y a de plus raison- 
nable au monde. Avouez, Lawrence, que c est un ange. 

— C'est une enchanteresse, du moins, dit Lawrence. 

— Mais pouvez-vous trouver un défaut & cette charmante figure, a 
cette taille élégante? Ne riez pas de moi, Lawrence. Les marins ne 
sont pas habitués 4 vivre au milieu d’étres si séduisants et ne peuvent 
avoir celte froideur philosophique que je vous envie aussi peu que 
vous pouvez m’envier mon heureuse passion. 

Lawrence sourit encore, mais son ami ne sen apercut pas : l’amiral 
et sa fille venaient les joindre. Le capitaine courut offrir son bras & 
Inez; mais son air trop soumis provoqua encore la malignité de la 
jeune fille : elle le refusa. 

— Non, non, laissez-moi jouir, pendant que je le puis, de ma char- 
mante liberté; pour l'amour de Dieu, n’anticipons pas sur |’avenir. 
Monsieur Hervey, j’esptre que mon jardin vous plait et que vous ad- 
mirez le godt avec lequel j'ai arrangé tous ces parterres. Vous étes 
botaniste, je suppose, car, s'il faut en croire le capitaine Vivian, vous 
comnaissez tout ce qu’il y a en lair, sur terre et sous terre. Nous 
autres marins, nous sommes un brin superstitieux, nous sifflons 
pour faire changer le vent, nous croyons au vaisseau-fantéme, et 
nous ne sommes pas éloignés de confondre la science avec la magie. 
Hein! capitaine Vivian? 

Vivian parut déconcerté. Il n’était pas exempt de quelque faiblesse 
de ce genre. 

— Si ce jardin est votre ouvrage, miss Thornhaugh, dit Lawrence 
pour détourner la conversation, je puis vous complimenter sur vos 
connaissances : 1] est admirablement arrangé. 

— Bah! dit l’amiral, elle n’y entend rien. Je serais bien faché de la 
voir palir sur des livres poudreux, m’écorcher Jes oreilles avec des 
noms barbares et salir ses jolies mains pour faire du jardinage. Elle 
distingue un chou d’avec une rose : c’est assez pour la fille d'un ma- 
telot. | 

— Rien de plus vrai, dit Inez en riant, tout cela est |’ouvrage de 
notre vieux jardinier. Pour moi, je ne fais que voltiger, inutile et oi- 
sive, comme un papillon; quelqu’un ajoutera peut-étre aussi volage 
(en jetant un regard sur Lawrence). Allons, capitaine Vivian, pourquoi 
ne venez-vous pas 4 mon secours comme de coutume ; pourquoi ne 
défendez-vous pas aussi la cause du dolce far niente? Convenez qu'il 
fait nos délices & tous deux, et que, contents d’admirer les beautés 
de la nature, nous ne lui enlevons pas tout son charme en |’analysant, 
en la disséquant, comme font les philosophes. 


28 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


— Ainsi vous ne faites absolument rien? dit Lawrence, que cela 
amusait. 

— Absolument rien, et je n’ai pas envie d’en faire davantage. 

Elle avait pris le bras du capitaine Vivian, qui s‘élait rapproché & 
son premier appel, et paraissait aussi heureuse que lui. Il y avait un si 
grand charme dans son sourire, une si douce gaieté dans ses yeux, 
que Lawrence avoua plus tard que, dans ce moment-la, il l'avait trou- 
vée irrésistible. Cependant Ja situation de son ami ne le satisfaisait pas 
encore. « S’il veut assurer son bonheur, pensait-il, il devrait moins. 
aimer. Elle aurait besoin d’étre dirigée ; elle a élé trop longtemps ga- 
tée. Il faudrait que son amant pril un certain ascendant sur elle : 
elle ne l'en aimerait que mieux. Henry pourrait en faire tout ce qu’it 
voudrait sl n’était pas si follement épris. Est-il possible qu'un homme 
de sens se livre si aveuglément 4 une enfant volontaire et capricieuse? 
Le mariage est une aflaire grave; on ne doit pas Je traiter comme si 
ce n’était que Je commencement d'un roman. Elle sera maitresse de 
sa maison, mére de ses enfants. Comment peut-il flatter tous ses ca- 
prices, satisfaire toutes ses fantaisies? Mais a quoi bon raisopner avec 
un homme qui réve? Cela ne fait que le contrarier. Je voudrais cepen- 
dant qu’il se fit craindre et respecter un peu davantage. » 

Lawrence était blessé au vif quand il voyait le capitaine Vivian dé- 
concerté par les railleries de miss Thornhaugh. Quelque spirituelle 
qu'elle fat, il lui semblait qu’a Ja place d’Henry il n’aurait pas pris 
garde a ses impertinences; mais son orgueil souffrait pour son ami. 
Il était au supplice de le voir humilié devant elle; cela le rendait telle- 
ment irritable, qu’il finit par devenir injuste et par prendre en mal, 
quand cela venait d’elle, ce qui, chez toute autre personne, ne lui eit 
paru qu'une innocente malice. 

— J’avoue franchement, Jui dit-il un jour aprés une petite seéne de 
ce genre, qu’a la place d'Henry je romprais avec vous. Je ne croirai 
jamais qu'une femme estime l'homme dont elle peut se jouer aiosi; et, 
si vous ne l’estimez pas immensément, permettez-moi de vous dire que 
vous manquez du discernement le plus vulgaire. 

— Je me flatte de savoir apprécier, tout aussi bien que de plus ha- 
biles, cet assemblage de rares perfections; mais, si le capitaine Vivian 
s'attend 4 ce que je serai en adoration perpétuelle devant ses ineffables. 
qualités, je dis 4 son ami et je suis préte a lui dire & lui-méme qu'il se 
irompe. 

— li se trompe beaucoup en se placant ainsi vis-a-vis des 
Vétres. 

-- Sans doute. D’autres sont plus modérés dans leurs sentiments. 
Je sais bien que vous ne m’aimez pas, monsieur Hervey, quoique je 
ne puisse imaginer pourquoi. 














LA FILLE DE L’AMIRAL. 729 


— Sdrement, dit Lawrence, qui ne put s’empécher de sourire, il est 
difficile d’imaginer pourquoi on n’aimerait pas une personne si par- 
faite. 

—— Je ne me crois pas sans défauts, quoi que vous en puissiez pen- 
ser; mais je déteste qu'on m’en parle. Mon pére ne m’en parle jamais; 
le capitaine Vivian ne m’en aime que mieux; ce serait dommage de 
m’en corriger pour votre bon plaisir. 

— Grand dommage sans doute! Les défauts sont une chose deéli- 
cieuse dont le charme finit par échapper. Un homme se lasse quel- 
quefois d’étre tourmenté, et, au bout d'un certain temps, se refuse 4 
accepter_ I"insouciance pour la tendresse, l'indifférence pour I'affec- 
tion. Si j'étais femme, je crois que j ‘adorerais Henry. Etre choisi par 
lui, voir ce caractére ardent devenir prés de moi doux et timide comme 
celui d’une lille, non par faiblesse, mais par J’excés de son amour, 
cela me toucherait si vivement, que je ne voudrais pas me jouer d’un 
semblable ceeur : je |’aimerais profondément, sérieusement, comme 
il Je mérite. Reconnaissant la supériorilé de sa nature et de ses 
qualités, je n’aurais pas |’enfantillage de vouloir les abaisser 4 mon 
niveau; je chercherais plutét & faire honneur 4 son choix. 

— C'est magnifique! En attendant, je me contenterai d’étudier |’ art 
de lui plaire. Quelle que soit mon ignorance sur d'autres puints, vous 
conviendrez que j‘entends assez bien celui-la. Croyez-vous bonnement 
que, si je m’en allais d'un air grave travailler a devenir parfaite pour 
étre digne de lui, cela lui plairait beaucoup? Bah! vous étes un enfant 
pour ces choses-la, tout sage que vous étes, avec votre air triste et 
mécontent. Nous nous arrangerons trés-bien si vous voulez nous lais- 
ser tranguilles. Je suis en train de le dresser ; il ira trés-bien quand il 
Sera mis au pas, vous en conviendrez vous-méme. Je suis plus en état 
de conduire que lui, et... 

— Et il est un grand sot! dit amérement Lawrence. Je vois que 
vous ne l’aimez pas. Si vous l’aimiez, vous ne le traiteriez pas ainsi. 

— Vraiment! Tant pis pour lui! Nous verrons si on vous aimera da- 
vantage. Malgré toutes vos qualités, monsieur Harvey, vous pourrez 
vous trouver trés-heureux si vous étes jamais aimé comme Henry 
Vivian. ; 

Elle le quitta aiusi un peu en colére et s’en fat rejoindre Henry, 
qu’elle trouva tout sombre et tout pensif dans le salon. Eile lui prodi- 
gua tant de charmants sourires, qu’'ils étaient les meilleurs amis du 
monde avant que |’indolent Lawrence n’ett eu le temps de regagner la 
maison. En entrant, il fut convaincu que tout était oublic, que quel- 
ques douces paroles avaient dissipé l’indignation du capitaine Vivian, 
et qu'il était plus esclave que jamais. Inez lui lanca un regard de 
triomphe qui acheva de I’irriter. « Elle le trompe! » pensa-t-il. 








730 LA FILLE DE L'AMIRAL. 


C’était une erreur; mais, malheureusement, Lawrence avait trés- 
mauvaise opinion des femmes. II avait beaucoup véeu dans le grand 
monde, et ne jugeait que d’aprés ce qu’il avait vu dans les cercles les 
plus fashionables et les plus dissipés. Pour lui toute femme était une 
coquette prenant plaisir & se jouer des plus chéres affections des 
hommes, sans jamais engager la sienne. Il croyait peu a la vertu, car 
il avait vu tant de pruderie, tant d’hypocrisie, qu’il se méfiait des ap- 
parences. Dans celte disposition, il semble qu’il aurait da croire aux 
bonnes qualités de miss Thornhaugh, d’autant plus qu’elle était mca- 
pable de feindre celles qu’elle ne possédait pas; mais il la voyait d'un 
ceil prévenu et ne voulait pas se laisser charmer. 


IV 


Les choses continuérent ainsi. Miss Thornhaugh ne se laissait pas 
détourner de ses amusements par les airs graves du philosophe, qui, a 
dire vrai, n’était guére em faveur prés de nous. Notre maniére d’étre 
n’était peut-étre pas la plus sage du monde, mais nous regardions avec 
peu de bienveillance |"homme qui ne semblait pas la godter. Le capi- 
taine Vivian penchait de notre cété et ne semblait plus aussi intime 
qu’autrefois avec M. Hervey. Lawrence s’en apercevait et ]’attribuaita 
l’influence toujours croissante de miss Thornhaugh, ce qui ne dimi- 
nuait pas ses préventions. 

Miss Thornhaugh prit un rhume. Ce rhume lui seyait si bien, que 
‘je crus presque que c’était une manceuvre de coquetterie. Sa figure 
était entourée d’un élégant fichu de dentelle qui faisait ressortir la 
noirceur de ses cheveux et la vivacité piquante de ses beaux yeux; 
plusieurs cachemires se drapaient avec grace sur ses bras, sur ses 
épaules, autour de sa taille ou la couvraient quand elle s’étendait né- 
gligemment sur les canapés. Le capitaine Vivian était héureux de la 
soigner comme les marins seuls savent le faire. M. Hervey semblait 
plus maussade que jamais. Cela parut surtout un jour qu'Inez, aprés 
étre resiée enveloppée jusqu’au nez sur le sofa, chuchotant avec 
Henry, qui élait assis prés d’elle, se leva tout & coup en apercevant, 
grace 4 un mouvement du rideau, un ravissant clair de lune, et 
s'élanca dans le jardin avec un simple chale, ou méme peut-étre 
sans chile. 

Le capitaine Vivian, qui la suivait 4 travers tous les détours du jar- 
din pour l’aider a cueillir un bouquet de roses et de géraniums, pou- 
vait-il s’opposer & cette imprudence? Il fit quelques objections par 
acquit de conscience, et fut enchanté de n’étre pas écouté. L’amiral 
ne se fatiguait pas la téte de craintes et de précautions : je pense qu'il 








LA FILLE DE L'AMIRAL. 731 


ne croyait pas & la maladie; sa jolie fille, du moms, ne lui en avait 
pas donné |’expérience : elle n’avait que de légéres indispositions et 
les gouvernait comme bon lui semblait. 

Elle rentra, rouge comme une cerise et toussant horriblement. 

— Quelle délicieuse soirée! monsieur Hervey. Capitaine Vivian, 
comprenez-vous votre ami qui a, depuis trois jours, le méme livre 
dans les mains? Allons, lisez donc! 

Et elle jeta sur le livre un énorme bouquet. 

— Ceci méme, miss Thornhaugh, ne me tentera pas de paraitre 
autre que je ne suis, ou de dire que vous étes sage de sortir ce soir, 
ou qu ‘Henry a raison de vous le permettre. Comme vous toussez! 

— Qui, j’avoue que je tousse; mais je suis sire que cet air char- 
mant ne peut que me faire du bien, car il fait ict ane chaleur insup- 
portable. 

En disant ces mots, elle ouvrit la fenétre toute grande et se tint au- 
prés avec un chale jeté négligemment sur ses épaules. 

— Bien, miss Thornhaug; ce n'est pas mon affaire. Mais, vraiment, 
amiral, vraiment, Henry, je ne vous comprends pas : elle aura la fiévre 
demain. 

— Machére miss Thornhaugh, dit le capitaine en faisant un mou- 
vement pour fermer la fenétre. 

— Non, dit-elle tout bas avec une sorte d’obstination, cela lui ferait 
trop de plaisir. Capitaine Vivian, si vous étes son esclave, je ne la suis 
pas. Je ne veux rien faire de ce qu’il commande. 

— Pas méme quand il a raison. 

— Pas méme quand ila raison. D’ailleurs, il n’a jamais raison. 

— Pour l’amour de moi, Inez, laissez-vous persuader. Il fait si 
froid! 

— Pour |’amour de vous! Ah! que c’est joliment dit! Mais étes- 
vous bien sir, Henry, que vous n’insistez pas pour lui obéir? Je hais 
les tyrans. Fermez la fenétre. 

Elle rentra toute frissonnante, et aussi pale qu’elle était rouge 
naguére. 

Lawrence reprit la parole. Ayes son air de langueur il y avait une 
singulitre autorité dans sa maniére de parler. 

— Miss Thornhaugh, il se peut que je sois un tyran; je voudrais 
étre absolu ici, et je vous enverrais coucher. Vivian, vous n’entendez 
rien aux rhumes; je m’y connais, et je vous assure que si cela con- 
tinue... 

— Coucher, vraiment! comme un enfant qu'on met en pénitence! 
Je n’en ferai rien, dit-elle. 

— Vous feriez mieux. 

— Qui, mais je ne veux pas. Je me demande comment nous avons 


732 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


pu exister avant que M. Lawrence Hervey ne vint parmi nous, sots et 
ignorants enfants que nous sommes! Il est fort heureux que nous nous 
en soyons tirés. Et si je vais me coucher maintenant, trés-sage signor, 
me permettra-t-on de me lever demain? 

— Non! » 

Un violent accés de toux Ja reprit en ce moment. 

— Vraiment, ma chére, dit l’amiral Jevant enfin les yeux de dessus 
un atlas qu’il examinait, ce que dit M. Lawrence est parfaitement 
sage, le lit est ce qu’il vous faut. Je ne vous ai jamais entendue tousser 
ainsi. Il ne faut pas que cela continue. 

— C’en est fait, & présent il faut que je m’en aille. Henry, je ne 
- yous pardonnerai de ma vie de m’avoir fait un maitre de cet homme 
ennuyeux. Avez-vous encore quelques ordres? ajouta-t-elle en faisant 
> Lawrence une révérence ironique, tout en prenant sa bougie. 

— Non, dit froidement Lawrence. Je vous souhaite une bonne 
nuit, miss Thornhaugh. Puissiez-vous ne pas avoir sujet demain d’étre 
moins fachée contre moi que ce soir! 

Ily eut lieu du moins de reconnaitre la sagesse de ses avis. Elle fut 
trois semaines sans reparaitre au salon. Pendant ce temps, M. Hervey 
parla plusieurs fois de s’en aller; mais les angoisses du capitaine Vivian 
étaient si crueHes & l’aspect du danger oi se trouvait Inez par suite 
de ’imprudence qu'il lui avait laissé commettre, que Lawrence con- 
sentit sans peinea rester prés de lui. Je dois méme avouer qu’en cette 
circonstance il lui témoigna son affection par mille attentions que je 
n’aurais pas attendues d’un étre qui me semblait si froid. 

Miss Thornhaugh reparut palie, maigrie, du reste toujours la méme. 
Elle était, silest possible, plus volontaire que jamais, et semblait ré- 
solue & profiter du peu de temps qui lui restait pour tourmenter le 
capitaine et son ami. 

Pendant sa convalescence, le capitaine Vivian avait insisté pour 
qu’on abrégeat ses jours d’épreuve. Elle avait résisté, refusé; mais 
un « Bah! bah! quelle bétise? » de l’amiral avait tranché la question, 
le mariage devait avoir lieu dans un mois, Inez ne voulait pas perdre 
son temps jusque-la. 3 

Elle vint donc au salon dans une assez mauvaise disposition. Elle y 
trouva une dame qui élait venue savoir de ses nouvelles et qui fit de 
grandes doléances sur ce que miss Thornhaugh ne pourrait assister au 
bal des chasses qui devait avoir lieu dans quelques jours. 

— Et pourquoi cela, ma chére mistress Grandison? Qui a pu vous 
mettre en téte une idée si bizarre? J’irai certainement. 

— Vous! s’écria le capitaine Vivian. 

Lawrence, qui se tenait dans un coin de la chambre, leva les yeux 
en laissant échapper une exclamation trés-significative. 








LA FILLE DE L’AMIRAL. 133 


Elle s’en apercut, lui jeta un regard de colére, détourna la téte et 
ajouta pour le vexer. 

— Qui, mistress Grandison, j'irai certainement. Lord Edward Beau- 
champ est commissaire. Je n’y manquerais pour rien au monde. 

— Qh non! dit en riant avec affectation mistress Grandison qui était 
assez sotle, je me souviens que c'est un de vos grands admirateurs ; 
par reconnaissance vous devez y aller. Il mourrait de chagrin si vous 
y manquiez. 

— Ce serait un fat de moins, dit brusquement |’amiral. 

— Un fat! dit mistress Grandison. Ah! amiral, comment pouvez-vous 
dire cela? C’est l’étre le plus élégant, n’est-ce pas, miss Thornhaugh ? 

— Oui, je !’ai toujours trouvé, répondit celle-ci; mais nous n’ai- 
mons que les maniéres de gaillard d’arriére. 

Je fus trés-faché qu’elle ett dit cela, elle le fut aussi quand l’amiral 
repril : 

— Miss Thornhaugh, voici les premiéres paroles que j'eusse pré- 
féré ne pas entendre sortir de votre bouche. 

— Je suis fachée de ne pas m’étre coupé la langue avant de les 
pronoucer, cher papa, répondit-elle en lui souriant doucement. Mais 
ses yeux élincelérent quand elle ajouta : — Que nulautreici ne prenne 
cela pour une excuse. 

Le capilaine Vivian rougit et baissa les yeux; quand ses senti- 
ments étaient blessés, sa figure prenait une expression si douce et si 
mélaacolique, que je me demande comment elle pouvait y résister. 

— Crest trop fort! dit Lawrence ; et 1! sortit de la chambre. 

Mistress Grandison fit ses adieux, et nous nous trouvames encore 
plus mal & |’aise quand elle fut partie. 
Entin le capitaine Vivian releva la téte, et avec un air de gravité 
et d’'autorité que je ne lui avais jamais vu et qui lui allait trés-bien, il 

s’avanea el dit : 

— Le temps n'est pas encore venu ot il me sera permis de pré- 
senter une requéte ressemblant fort 4 in commandement. 

— Un commandement? Non, en vérité! 

— Je n’ai pas oublié, comme vous, ce que j’ai souffert par suite 
de ma complaisance pour votre derniére imprudence; puis-je de- 
mander que cela ne se renouvelle pas? 

— C’est une demande par trop osée, monsieur! je me garderais 
bien de l’accorder. 

— Vous ne me refuserez pas, Inez? 

— Si certainemeut, capitaine Vivian. 

— J'en suis trés-faché, dit-il plutét blessé que déconcerté comme 
de coutume. 

— Vous ne pouvez imaginer que je renoncerai 4 aller & un bal 

Avan 41858. 30 


134 LA FILLE DE L'AMIRAL. 


dont un ancien ami est commissaire. Lord Edward serait extrémement 
surpris que, moi surtout, je n'y fusse pas. 

— Par tous les diables! cria d’une voix de ton nerre l’amiral dont 
elle avait tout 2 fait oublié la présence, qu’importe ce que penseront 
ou ne penseront pas dix mille blancs-becs parfumés comme lord Ed- 
ward? Si Henry dit que vous feriez mieux de n’y pas aller, n’y allez 
pas. Et il sortit du salon. 

—Non, dit le capitaine Vivian d'un ton profondément blessé, si 
mes veeux inquiets, si mes souffrances passées, plaident en vain, Inez, 
je renonce A exercer une influence qui a besoin pour appui de !’auto- 
rité d’un pére. Je vous demande pardon, miss Thornhaugh, j'avais trop 
présumé de mon bonheur, je le vois dans vos yeux. Fou! insensé! 
j'avais cru que mes désirs, mon repos... 

Ses yeux exprimaient des pages de tendre éloquence; ceux d'Inez 
eommencaient & s’adoucir, elle allait céder, quand malheureusement 
M. Hervey rentra. Le changement fut curieux, elle était baissée pour 
écouter les paroles de son amant qui parlait fort bas, tout en elle an- 
bongait une vive émotion; dés qu'elle apercut Lawrence, elle se re- 
dressa de toute sa hauteur, reprit son air dédaigneux et répondit : 
— En vérité, capitaine Vivian, vous en demandez trop. 

— Cela suffit, dit-il en reculant de quelques pas. 

Elle poursuivit comme font quelquefois les gens qui désirent qu’on 
les contredise : — N’est-il pas étrange qu’on s oppose avec cette ob- 
stination & un plaisir innocent que j avais & coeur, le seul plaisir de ce 
genre dont je jouirai jamais. Encore quelques semaines, et tout cela 
sera fini pour moi. Vous exercerez pleinement cette tyrannie a laquelle 
_ vous étes poussé, je n’en doute pas, par ce régulateur habile des 
affaires des jeunes filles, M. Lawrence Hervey. Je connais perfaite- 
ment son opinion; il faut que nous soyons guidées, contraintes méme 
dans les choses les plus insigmfiantes. Il semble que nous n’ayons ni 
le bon godt ni le bon sens de juger par nous-mémes. Mais i! se trompe 
grandement, s’il croit me gouverner. Je déteste la tyrannie; j'abhorre 
les tyrans jaloux et tous leurs caprices, et dés ce moment..... 

— Toute cette tirade me parait dirigée contre moi, miss Thornhaugh, 
dit enfin Lawrence, vous pourriez vous éviter la peine de la continuer. 
Si j’ai pris quelquefois la liberté de vous faire des observations, c’est 
parce que je pensais étre Je seul assez insensible a la fascination que 
vous exercez pour pouvoir le faire. J’ai été assez romanesque pour 
croire que la vérité une fois connue serait acceptée par un esprit aussi 
sincere que le vétre me semblait étre. J’ai cru de plus que le titre 
d’ami du capilaine Vivian me ferait recevoir avec une indulgence qu au- 
trement je n’eusse pas méritée. 

— Non, s’écria Henry, le ttre de mon ami est Je dernier que vous 











LA FILLE DE L’AMIRAL. 733 


puissiez avoir a l'indulgence d’Inez; elle a raison, elle méprise une 
passion trop humble, trop irrésistible, elle méprise la possession d’un 
coeur qui dans l’excés de son dévouement a cessé de se respecter lui- 
méme. Etre conduit en captif pour orner le triomphe d'un autre est 
peut- -étre la seule récompense qu'elle réserve & mon infatuation; mais 
j'ai encore assez de sens pour lui résister. Si elle veut risquer une vie 
si précieuse pour se donner ce plaisir, quelle aille & ce bal, moi je 
n’irai pas. 

Il se détourna, la voix lui manquait, il était profondément blessé. 
Elle regarda Lawrence; mais il avait les yeux baissés, elle ne put y lire 
cet air de désapprobation qui la poussait toujours & bout. Elle se 
tourna ensuite vers Vivian, qui s’élait approché d’une fenétre, luttant 
de tout son pouvoir pour remporter cette victoire qui lui semblait né- 
cessaire. Elle traversa rapidement la chambre. 

— Henry Vivian, je vous demande pardon, je me suis conduite 
envers vous, devant ces témoins, d’une maniére sotte et indigne, il est 
juste qu’ils m’entendent le confesser. J’'avoue que je me suis jouée de 
votre bonne opinion d’une maniére qui mérite le sévére chatiment de 
la perdre & jamais ; mats, si vous me la rendez pour celte fois, je ne la 
perdrai plus désormais. Je n’irai pas 4 ce bal, puisque vous pensez que 
j aurais tort de le faire. Monsieur Hervey, ajouta-t-elle (mais d’un ton 
beaucoup moins doux), je vous prie de croire que ces excuses n’ont 
été nullement amenées par votre intervention, et que je n’ai pas besoin 
de votre secours pour remplir mes devoirs envers le capitaine Vivian ! 

— Je n’en ai jamais douté, répondit-il froidement, et je pense que 
vous avez fini par ol vous auriez di commencer. Je vous en demande 
pardon. 

Ce fut & mon tour d’étre faché contre lu. Mes yeux se remplis- 
saient de larmes; je savais combien cette soumission avait dd codter 
4 Inez; et, tandis que le capitaine Vivian lui prit une main qu'il porta 
a ses lévres, je priai Dieu du fond du coeur de les bénir tous deux. Les 
paroles de M. Hervey me semblaient froides et dures, mais elle ne 
parat pas s’en embarrasser. Il partit le lendemain, et ce fut la derniére 
querelle entre les amants. A partir de ce jour miss Thornhaugh fat 
subjuguée et me parut encore plus charmante dans sa douceur el sa 
tendresse qu’elle ne l'avait été avec sa gaieté, ses caprices et son es- 
prit piquant. 


V 


Enfin ils furent mariés | 
Le ciel était pur, le soleil rayonnait dans toute sa splendeur, les 
cloches sonnaient gaiement du haut du clocher de notre église; tout 


736 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


dans la petite ville de Middleton avait un air de joie et de féte; les 
fenétres étaient parées de guirlandes. de fleurs et de feuillages, et les 
rues étaient pleines de gens qui altendaient l’arrivée du joyeux cor- 
tége, tandis que |'élégante voiture du capitaine Vivian, la modeste 
berline verte de l’amiral et les équipages de quelques voisins don- 
naient a notre cour une animation inaccoutumée. 

La charmante mariée descendit enfin de sa chambre. Elle était tout 
en blanc; le voile léger qui la couvrait tempérait l’éclat de ses yeux 
si vifs et de sa chevelure noire. Celle physionomie si animée avait 
pris un air plein de modestie et de sentiment; ses lévres, toujours en- 
tr’ouvertes par un piquant sourire, étaient fermées maintenant avec je 
ne sais quoi de pensif qui leur prétait un nouveau charme. Elle des- 
cendit ainsi entourée de ses jeunes amies, au milieu desquelles elle 
s’élevait comme un lis majestueux. Nous étions tous au bas de }’es- 
calier pour la recevoir: d’un cété l'amiral et moi, son fidéle Achate; 
de l’autre le capitaine Vivian, et derriére lui son ami, M. Hervey. 

Jamais je ne vis figure plus charmante, plus animée de joie et de 
tendresse que celle du capitaine Vivian Jorsqu’il vil paraitre sa fiancée. 
L’amiral, rayonnant de bonheur et d’orgueil, se tenait plus droit que 
jamais. Quant & moi, mes vieux yeux se remplissaient comme de cou- 
tume. Je n’ai jamais pu voir quelque chose de trés-beau sans étre 
atleint de cette misérable faiblesse. M. Hervey ne se lassait pas de 
regarder miss Thornhaugh; je crus qu'il Jui accordait enfin quelque 
chose de l’admiration qu'elle méritait. 

L’amiral fit monter sa fille pour la derniére fois dans sa voiture; 
chacun suivit comme il pul; quelques mioutes aprés nous traversions 
avec fracas les rues, ordinairement si paisibles, de la petite ville. 

J’ai oublié de dire que, parmi les dames invitées en cette occasion, 
-ge trouvait miss Vivian. C’était la sceur du capitaine Henry; mais elle 
avait, disait-on, prés de vingt ans de plus que lui. Il disait qu'elle 
avait été fort jolie dans sa jeunesse; on assurait que c’était une femme 
excellente et trés-supérieure. Quant 4 sa beauté, c'était maintenant 
une vieille histoire; il n’en restait plus qu’une figure longue et maigre, 
de grands yeux trés-durs, un nez délicat et régulier, des lévres minces 
et pincées. D’une taille élevée, elle se tenait toujours parfaitement 
droite, n’inclinant jamais la téte, & moins que ce ne fat par une espeéce 
de salut trés-roide, qu’elle regardait comme le superlatif de la poli- 
tesse. Son immuable froideur formait un singulier contraste avec la 
snobilité des traits de miss Thornhaugh. Jl se peut qu'elle fat trés- 
vertueuse; du moins elle parlait beaucoup de vertu; n’assistait 4 aucun 
divertissement public; s’occupait sans cesse 4 conseiller el gouverner 
les autres, 4 distribuer des livres, & présider des sociétés, etc. Je ne 
puis imaginer pourquoi je Ja trouvais si désagréable. 


LA FILLE DE L’AMIRAL. 737 


~ Je ne sais pourquoi on |’avait invitée au mariage du capitaine. Elle 
assista au déjeuner avec un air renfrogné tout & fait hors de saison, et, 
quand elle regardait ma chére miss Thornhaugh, il y avait par mo- 
ments sur son visage une expression de désapprobation dédaigneuse 
qui me la faisait hair. 

A cela prés le déjeuner fut charmant. Quand on sortit de table, la 
mariée me prit a part pour me donner une petite boite renfermant une 
bague d'une grande valeur qu’elle me pria de porter en souvenir d’elle. 
« Je n’ai pas besoin, monsieur Roper, de vous recommander mon 
cher bien-aimé pére. Vous l'aimez autant que je l’aime et vous l’avez 
bien mieux servi. Si jamais vous sentez un seul moment quelque froideur 
se glisser entre vous et votre vieil ami, regardez ce talisman. souvenez- 
vous de cette fille absente qui vous aime tendrement et qui donnerait 
sa vie pour lui. » En parlant ainsi, ses yeux brillants se remplissaient 
de jarmes qui me touchaient d’autant plus, qu’elles étaient rares chez 
elle. Mais, en dépit de tout son courage, elles coulérent abondamment 
quand elle jeta ses bras au cou du vieil amiral, couvrant de baisers ce 
rode visage et répondant & ses bénédictions par les plus tendres veux. 
il fallut mettre on terme & ces adieux. Henry Vivian placa sa jeune 
épouse dans sa voiture; les chevaux, qui piaffaient depuis Jongtemps 
et labouraient l’allée sablée de Ja fagon la plus indigne, partirent au 
grand trot, et tout disparut. 

Rien de plus triste qu’un jour de noce quand tout est fini et le 
jeune couple parti. II faut que chacun rentre dans sa vie ordinaire, dans 
cette vie ordinaire si ennuyeuse pour notre nature imaginative, que 
tous, presque 4 notre insu, nous nous efforcons sans cesse d’échapper 
asa monotonie, cherchant, les uns par l’action, les autres par de ro- 
mantiques réveries, celui-la par de vertueux efforts en faveur d'autrui, 
celui-ci par une coupable indulgence envers lui-méme, cherchant, 
dis-je, 4 réveiller ces puissantes facultés qui semblent cachées dans le 
coeur de l'homme. Mais, hélas! l'amour est, ce me semble, la seule 
passion qui posséde entiérement ce pouvoir, et c'est a cela qu'il doit, 
je crois, tout son empire sur les esprits les plus élevés. I! vient sous 
un aspect si séduisant, avec des visions si belles, quoique si fausses, 
des promesses si douces, quoique si vaines! Mais ot m’égaré-je? Je 
n'ai pas l’esprit de moraliser, et, bien que je pense beaucoup, je ne 
saurais exprimer mes pensées de maniére & les rendre utiles aux 
autres. 

Nous rest4mes tous quelques moments sur fe perron. Le vent s était 
un peu éloigné et agitait le feuillage des vieux ormes; |’amiral sem- 
blait les examiner. Moi, déconcerté de !état ot je voyais pour Ja pre- 
miére fois notre belle allée sablée, je me promenais de long en large, 
les mains dans les poches, tachant de réparer le dommage avec mes 


738 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


pieds. M. Hervey, plongé dans une profonde réverie, se promenait 
sous les arbres; les dames se tenaient en cercle sous Je portique. Per- 
sonne ne trouva grand’chose & dire jusqu’au moment ou miss Vivian 
s'approcha de |’amiral pour le prier de faire demander sa voiture, 
ce qui fut pour les autres dames le signal de demander les leurs. 

M. Hervey se rapprocha alors. 

— Amiral, il est temps que je demande aussi mes chevaux. 

— Comment! vous ne nous quiltez pas encore, monsieur Hervey? 
Mon vieil ami et moi, nous serons comme perdus de nous trouver tout 
seuls. Ot allez-vous donc? 

— Sur le continent, 2 Paris, dit Lawrence. 

— Jen suis faché, dit l’amiral, qui n’avait jamais pu, ou plutdét ja- 
mais voulu vaincre ses préjugés antifrangais du temps des victoires 
navales et des rasades de porto. Que diable tous les jeunes gens vont- 
ils faire & Paris maintenant? Qu’est-ce que vous apprendrez Ia, si ce 
n’est 2 amener votre pavillon? 

— Pis que cela, dit gravement miss Vivian; il apprendra & lire Vol- 
(aire et & renier son Créateur. 

— Il n’est pas nécessaire d’aller a Paris pour faire la premiére 
chose, dit Lawrence, et la seconde n’est pas la conséquence inévitable 
de ce voyage. 

— Quant a Voltaire, Rousseau et un tas de mécréants jacobins 
francais qui infestaient le monde quand j’étais 4 votre 4ge, monsieur 
Lawrence, dit l'amiral, je ne crois pas qu'il y ait dans tout leur fatras 
de quoi troubler une téte comme la vétre; mais je déteste Paris, je 
déteste les Francais, leurs maniéres, leurs airs de petits-maitres, leur 
style ampoulé, leur absurde galimatias républicain.... 

— Leur irréligion, interrompit encore miss Vivian, leur légéreté li- 
cencieuse, leur mépris pour toutes les lois de la morale et de la dé- 
cence. 

— Réellement, miss Vivian, dit Lawrence, vous traitez un peu ru- 
dement une nation qui est la seconde, sinon la premiére, de l'uni- 
vers. 

— Je latraite comme elle le mérite! dit miss Vivian en colére. Je 
me suis toujours étonnée, monsieur Hervey, de votre partialité pour 
une nation si dangereuse. Je sais que tout ce que je puis dire n’aura ja- 
mais la moindre influence sur vous; mais j'espére vivre assez pour 
yous voir vous repentir de votre mépris pour tout ce qui est respec- 
table, et de votre sot engouement pour cette nation impie et licen- 
cieuse. 

— Vraiment, miss Vivian, dit séchement Laurence, je ne sais of 
vous avez pu en apprendre si long sur leur licence et leur impiété. 
Comme il n'est guére probable que vous ayez fait en secret une petite 








LA FILLE DE L’AMIRAL. 739 


excursion 4 Paris, je suppose que vous aurez lu quelque mauvais ro- 
man francais. 

— Des romans francais! non, vraiment! Mais, sans souiller son es- 
prit par de semblables lectures, il suffit d’observer pour pouvoir for- 
mer un jugement sur la maniére de penser particuliére & une nation 
et en déduire les conséquences probables. Je sais ce que je dis; si 
jeusse été mére, ni mon fils ni ma fille n’auraient mis le pied dans ce 
pays-la. Je l’ai dit bien souvent & votre mére, monsieur Lawrence, 
quand elle vous envoya sur le continent pour perfectionner votre édu- 
cation; je savais ce qu’il en adviendrait. 

— Vraiment, chére madame, j'espére que le plus grand mal qui en 
puisse jamais résulter sera de me faire préférer un nécessaire francais 
a une hoite & rasoirs anglaise, et une mayonnaise 4 un paté de porc. 

— C’est bon, c’est bon; je ne dis plus rien. 

Il me semblait alors que rien n’était plus absurde que le préjugé 
de miss Vivian, plus raisonnable que Lawrence. J’eus lieu de changer 
d’opinion. 

Justes ou non, les avertissements de miss Vivian ne furent point 
écoutés. 

M. Hervey partit 1mmédiatement pour le continent, ow il resta plu- 
sieurs années, principalement & Paris. 

Le capitaine Vivian et sa femme, aprés.la plus heureuse lune de 
mie! qui fut jamais, vinrent habiter une trés-grande maison qu'il avait 
louée dans Spring-Gardens. [| avait, comme je l’ai dit, une trés-jolie 
fortune; mais, comme i! ne songeait nullement 4 abandonner sa pro- 
fession, il ne fit aucune acquisition d’immeubles. Ce fut ta qu’ils vé- 
curent dans une élégante médiocrité, ne se mélant pas aux dissipa- 
tions du monde fashionable, mais ne se retirant pas de la société des 
personnes de leur rang et de leur fortune. Malgré ses prétentions a la 
paresse et 4 J’insouciance, miss Vivian conduisait son ménage et celles 
des affaires de son mari qui se trouvaient de sa compétence, comme 
J'avais toujours espéré qu'elle saurait le faire. Sans rien perdre de sa 
vive gaieté, elle dirigeait tout avec ordre el prudence, et savait se 
montrer bonne et utile, sans étre moins élégante. Deux charmantes 
petites filles naquirent pendant cette période. Elles ne furent pas aban- 
données & des soins mercenaires, et pourtant la charmante mére 
n’oublia pas qu’elle était épouse pour n’étre plus qu’une bonne d’en- 
fant. Un systéme de prudente surveillance produisit sous ce rapport 
les plus heureux résultats. Les enfants étaient beaux, vifs, intelli- 
gents, ravissants. Auraient-ils pu étre autrement avec de tels parents? 
L’ainée, miss Florence, avait d’épais cheveux bruns frisés en boucles 
naturelles, des yeux brillants, un sourire doux et pensif; l'autre petit 
bijou, miss Georgy, avait les cheveux blonds de son pére quand il était 


740 LA FILLE DE L’AMIRAL. 


enfant, ses grands yeux, son front découvert et intelligent, une petite 
bouclie sérieuse, mais charmante. 

Je ne saurais dire laquelle je préférais. Souvent j’en prenais une sur 
chaque genou; puis, m’asseyant prés de l’immense cheminée du salon 
(& Middleton-Court), je remplissais leurs petits cceurs de récits sur les 
fatigues et les dangers de la mer; je leur apprenais & aimer un brave 
marin, les élevant, 2 ce que je croyais, hélas! pour faire, comme leur 
douce mére, le bonheur d'un marin. Puis, quand je leur racontais 
quelque touchante histoire, les larmes coulaient doucement, en si- 
lence, le long des joues de la petite ainée, tandis que la derniére s’en- 
flammait & mes récits de lutte et de danger. 

Le capitaine Vivian et sa femme passaient |’été et une partie de I'hi- 
ver avec l’amiral. Il ne se séparait d’eux qua regret et les engageait 
toujours & revenir. Il aimait les petites plus encore, s'il est possible, 
qu’il n’avait jamais aimé leur mére. 

Que de fois je l’ai vu se promener dans son jardin, tenant de chaque 
main une des petites habillardes, causant et riant lui-méme comme 
un enfant, tandis que le capitaine et ma chére jeune dame, au bras de 
Yun de l'autre, allaient et venaient, gais et insouciants, en paix avec 
eux-mémes et avec le monde entier. La figure de mistress Vivian 
avait pris une douceur d’expression qui lui manquait, disait-on, aupa- 
ravant, et qui lui venait maintenant de I’habitude de sourire sans cesse 
a son mari et a ses enfants. 

Mais il faut que je m/arréte... que je m’arréte pour pleurer. Oi 
étes-vous tous, chers innocents? Ktres bénis, ot étes-vous? Ma 
plame se refuse 4 écrire. La tache que j'ai entreprise surpasse mes 
forces!..... 


Traduit de l'anglais par M"* Sévesras. 


La suite au prochain numéro. 











MELANGES 


MEMOIRES DE LUTFULLAH 


GENTILHOMNME NMUSULMAN. 


Autobiography of Lutfullah, edited by Eowann B. Easrwice. C. Reinwald, 15, rue des 
Saint-Péres. Paris. 


Parmi les surprises que l"Inde réservait a l'Europe dans ces derniers temps, 
J’apparition d'un livre écrit en anglais et publié 4 Londres par un mahomé- 
tan de l’ordre sacerdotal n’est peut-étre pas la moindre. Lutfullah, l’auteur de 
ce livre, est le descendant direct d'un fort grand saint qui, dans son temps, 
c’est-a-dire de 1434 4 1470, eut lhonneur de servir de guide spirituel et de 
précepteur moral au sultan Mahmoud-Khilji. Il vint au monde le 4 novembre 
4802, 4 Dharanagar, ancienne ville du Malwa. La fortune qui, grace aux 
libéralités du sultan, avait longtemps souri 4 sa famille, semblait malheu- 
reusement alors se lasser de ses bontés, et, quand Je pauvre Lutfullah se 
trouva orphelin a l’ége de quatre ans, il n'avait plus des grands biens at- 
tachés au tombeau de son ancétre, Shah-Kamaluddin, par son éléve le sul- 
tan, qu'un mince revenu de deux cents roupies (cing cents francs) : encore 
devait-il le partager avec des cousins avides et haineux. 

Dans ce temps-la aussi une horrible famine désolait le pays; de grandes . 
troupes de Pindaries se précipitaient plusieurs fois par an sur la ville pour 
la piller, imités souvent par de puissants chefs du voisinage, lesquels, quand 
la victoire se déclarait en leur faveur, infligeaient aux pauvres habitants Jes 
plus cruelles tortures pour les forcer 4 découvrir leurs trésors cachés. Tantét 
ils exposaient la victime, téte nue, aux rayons bralants du soleil, Jes oreilles 
pincées dans la batterie d'un fusil, puis ils placaient sur sa téte un petit 
caillou surmonteé d’une grosse pierre, dont le poids le faisait peu 4 peu péné- 
trer dans la cervelle; tantét ils remplissaient 4 demi un sac de cendre et de 
poivre rouge, et, J’appliquant sur la figure du malheureux, ils provoquaient 
ainsi de violents éternuments, et, si le supplice durait plus d'un quart 
d’heure, 1) déterminait par suffocation une mort horrible. 

L'enfance de Lutfullah, fort éprouvée par la misére, le fut aussi par de 
fréquents voyages et de nombreuses vicissitudes, précurseurs de toutes celles 
dont sa vie devait étre remplie. Sa jeunesse ne fut guére plus heureuse; son 
étoile le jeta dans d’étranges aventures qui lui donnent une certaine ressem- 
biance avec notre célébre Gil Blas, moins toutefois l’esprit et la gaieté! 


142 MELANGES. 


Recueilli d’abord par un oncle aussi pauvre que lui-méme, il le suit bien- 
tét 4 Baroda pour y chercher des secours, puis aprés, et dans le méme but, 
a Ujjain, s‘arrétant daus chaque village, y préchant les sacrés commande- 
ments, et recevant en retour l’hospitalité respectueuse de tous, car, ne l'ou- 
blions pas, l’oncle et le neveu appartiennent 4 l’ordre sacerdotal. 

Adopté ensuite par Je second mari de sa mére, subahdar au service d'une 
princesse mahometane du pays, tour a tour caressé et maltraité par lui, em- 
mené 4 Gwalior, d’ot Jes mauvais traitements l’obligent de fuir, exposé aux 
plus facheuses rencontres, il arrive enfin a Agra, dans la famille de son pére, 
et il y passe cing ans occupé a perfectionner son éducation. Car Lutfullah 
aime l'étude, il cultive les langues, et c'est pourquoi nous le verrons passer 
la plus grande partie de sa vie au service des Anglais, soit en qualité d’in- 
terpréte, soit comme professeur de persan, d’hindoustani et d’arabe. 

Au mois de février 1817, il entre au service d'un médecin célébre, Hakim- 
Rahmatullah-Beg-Khan, & la suite duquel il acquiert quelques connaissances 
médicales, et visite Delhi pour la premiére fois, la distance entre Agra et 
cette derniére ville n’étant, dit-il, qu’une promenade d'une semaine & tra- 
vers des jardins charmants. La triste célébrité de Delhi fera peut-étre lire 
avec intérét ce qu’en dit notre auteur : 

« Au matin du huitiéme jour, nous edmes devant les yeux l’aspect splen- 
dide de Delhi, l'ancienne capitale des rajas et des empereurs. Le premier re- 
gard jeté sur cette grande ville rappelle au voyageur sérieux qu'elle fut le 
siége central de l’empire de I'Inde, d’ou les ordres partaient pour étre exé- 
cutés dans toutes les provinces; que sa vue seule remplissait de terreur et de 
respect les plus grands princes; que les tétes de bien des coupables puissants 
ou non étaient suspendues a ses portes en punition de leurs méfaits, tandis 
que d'autres passaient dessous triomphalement. 

« En entrant dans Ja ville, quelques employés et péons du gouvernement 
anglais visitérent notre bagage, 4 notre grand déplaisir, et nous interrogérent 
minutieusement sur la cause de notre arrivée..... 

« L’ancienne ville de Delhi, nommée Indraprastha dans les annales my- 
thologiques des Indous, n'est plus qu’un monceau de ruines au sud de la 
ville moderne. On apercoit encore la trace des palais et des habitations, sussi 
bien que celle des portes de la ville, des mosquées et du mausolée de l’em- 
pereur Humayoun; le fort de Sher-Shah et quelques autres petites citadelles 
sont demeurés debout et intacts. Les citadelles paraissent merveilleusement 
fortes, méme aujourd’hui. Le premier mahométan envahisseur de I'Inde, le 
sultan Mahmoud de Ghizni, s'empara de la capitale vers la fin de l'année 
1110. Mais, fidéle 4 sa politique libérale, il la rendit au raja et le replaca 
sur Je tréne comme son tributaire. 

« La ville moderne a été peuplée par l’empereur Shah-Jahan, vers 1654, 
sur la rive occidentale de la riviére Jamna, et il l’appela Shah-Jahanabad, 
de son propre nom. Au moment ot je la visitai, elle contenait environ deux 
cent mille habitants. Elle semblait dans une situation peu florissante, ayant 
beaucoup souffert pendant les guerres de Maratha. Les murs, surmontés de 
bastions et percés de sept portes, sont construits en pierres rouges. On y voit 
plusieurs édifices dignes d’attention, les uns en bon état, les autres tombant 





MELANGES. 745 


en ruines..... Mais le plus élevé de tous et le plus élégant, c'est Je Jami- 
Masjid, ou la grande cathédrale mahométane, batie en pierres rouges et garnie 
de marbre a lintérieur; elle est située au milieu de la ville. Ce temple véné- 
Yable fut commencé par l’empereur Shah-Jahan dans la quatriéme année 
de son régne et achevé dans la onziéme. 

« Les habitants sont généralement polis et d'une bonne conduite, et le 
climat parait sain. » 

Tel est l’effet que produisit Delhi sur notre auteur. En la quittant, il se 
rendit a Ujjain, prés de sa mére, of il ne tarda pas a se lasser de son oisi- 
veté, et, des idées de gloire et de fortune ayant germé dans sa téte, il se mit 
a souhaiter ardemment d’aller dans le Dekhan, ou, grace a la guerre qui y 
régnait alors, il ne doutait point de réussir, Mais, hélas! s’écrie-t-il, qui 
peut dire ce qui lui arrivera demain? Poussé par sa mauvaise étoile, il s‘en- 
gage a la légére avec un parti d’Afghans, croyant se rendre dans le Dekhan, 
et découvre trop tard qu'il s‘est fait le secrétaire d'un chef de voleurs, qui, 
loin de le conduire au lieu désiré, le méne, a travers les montagnes, au mi- 
lieu des Bheels, brigands redoutés et cruels. Le pauvre Lutfullah éprouve 
une grande horreur en se voyant en si mauvaise compagnie; mais il se 
garde de la témoigner. Quatre mois se passérent dans une vallée sauvage et 
inaccessible, habitée par les bandits seuls, et plusieurs prises importantes 
eurent lieu a leur grande satisfaction. Les Afgbans enrichis parlérent alors 
de se séparer des Bheels pour retourner passer quelque temps dans leurs 
familles : ce a quoi le chef consentit, les priant seulement d‘attendre trois 
jours pour prendre part & un banquet d’adieu. 

« Le matin de la féte, dit Lutfullab, je me levai plus t6t qu’a l’ordinaire, 
t me rendis 4 une fontaine que j’avais coutume de visiter. Aprés avoir ac- 
compli les inévitables devoirs de tout bon mahomeétan, je m’assis et me mis 
4 réfléchir 4 mon prochain retour dans Je monde civilisé, et au bonheur 
d’échapper a la société de voleurs et de bandits. Chose étrange! ces pensées, 
doin de me réjouir le ceeur, l’attristaient. Je ne sais pourquoi l’aurore de ce 
jour tant désiré m’apparaissait couvert de nuages. Je ne fis point attention 
4 ces pressentiments, et repris le chemin de ma cabane. En approchant, 
mon oreille fut bientét frappée d'un bruit pareil a celui de la hache d'un 
_ boucher retentissant sur les os et sur Ja chair des animaux, accompagné de 
cris et de hurlements terribles, suivis de plaintes et de gémissements. 
La raison, me revensnt 4 temps, m’arréta. « Ce sont peut-étre les moutons 
« destinés au festin que l'on égorge, pensai-je; mais pourquoi ces horribles 
« cris? » Tout en réfléchissant ainsi, mes pieds se dirigeaient naturellement 
en arriére; mais soudain qu apercus-je; & ma grande terreur, sinon un 
Afghan s’enfuyant, la téte ensanglantée, et les vétements couverts de sang. 
Je courus vers lui et lui dis: « Que se passe-t-il, Ibrahim-Khan? » A quoi 
il répondit : « Nous sommes perdus, tous les Afghans sont assassinés par 
« les Bheels, j’ai échappé en feignant d’étre mort. Ne me suis pas, car on 
peut me poursuivre. Fuis aussi vite que tu pourras pour sauver ta vie. p 
— « Adieu, Ibrahim, luidis-je, que Dieu te protége! » 

Voila le banquet que les perfides Bheels ménageaient a leurs alliés pour 
s’emparer de tout le butin. Ces brigands, qui se recrutent surtout parmi les 





144 MELANGES, 


montagnards, infestent les routes, détroussent les voyageurs et pénétrent 
nuitamment dans les villes, ot ils commettent toute sorte d’horreurs. Si l'un 
des leurs est blessé trop griévement pour pouvoir revenir avec le reste de la 
troupe, ils lui coupent la téte sans hésiter, et l’emportent avec eux, afin 
qu'on ne puisse le reconnaitre. Du reste Jes chitiments qu'on leur inflige 
quand on parvient & s’en emparer sont tout 4 fait en harmonie avec leur 
propre cruauté: une mort douloureuse les attend infailliblement, soit qu'on 
Jes fasse trainer par la ville attachés au pied d’un éléphant, ou bien écarteler 
par ce méme animal, lequel instruit, par le mahawat, pose son pied sur le 
pied desa victime, et, saisissant l’autre avec sa trompe, Je déchire en deux en 
un clin d’eil ; soit encore que le bourreau, aprés avoir placé sa téte sur une 
pierre plate, et posé sur la tempe une autre pierre ronde, lui fasse sauter la 
cervelle d'un coup de marteau ; soit enfin qu'on le précipite du haut d'une 
muraille, ou qu'on le place 4 la bouche d'un canon. Ges cruautés et ces 
supplices, qui paraissent tout a fait dans Jes moeurs de ces peuples et que les 
maitres plus civilisés de I’Inde n’ont pas rougi d’adopter, peuvent expliquer 
jusqu’a un certain point les horreurs commises récemment par les révoltés. 

Mais revenons a notre ami Lutfullah. Aprés une marche de cing jours a 
travers des contrées désertes et des privations de tous genres, il atteint enfin 
un village ami. La, apprenant la mort du subahdar, son beau-pére, il se 
rend a Indur prés de sa mére, et, la trouvant fort malade d'une fiévre com- 
mune dans ces contrées, il l’emméne 4 Dharapour, sa ville natale, dans 
lespoir de la rétablir. Mais il a bientét la douleur de la perdre, recueil- 
lant pour tout héritage la charge d'un jeune frére en bas age. C’était 
en 1818, Lutfullah avait alors seize ans, beaucoup de dettes et un peu 
d’espérance. Heureusement un de ses amis, agent du gouvernement an- 
glais, lui obtint une petite place, au service de I’illustre compagnie, en 
qualité de commis d'une poste de district, aux appointements de quinze 
roupies par mois. En conséquence il recut l’ordre de prendre avec lui sept 
harkaras ou coureurs, de se rendre dans le village de Dharampour, pour de 
la expédier toutes les lettres et paquets dirigés du Sindua-Pase 4 Mandleshwar 
et vice versa, y ajoutant en outre une lettre quotidienne pour rendre compte 
de l'état du pays 4 un représentant anglais de la compagnie, établi a Mhow. 

« Pétais le premierserviteurde!' Angleterre stationné dans ce district, et tous 
me respectaient en conséquence. Le gouverneur pourle compte du gouverne- 
ment du Dhar appartenait a la caste des Brahmanes ; il était 4gé d’environ 
cinquante ans, grand amateur d’opium, tyrannique envers les habitants du 
village, d'un caractére désagréable et peu bonnéte. Il me témoignait un 
grand respect en apparence, me fournissait gratis toutes les choses néces- 
saires 4 la vie; mais il me détestait intérieurement , voyant que j'avais 
de lautorité et que ses sujets m‘étaient plus soumis qu’a lui. Pourtant il 
était bien obligé d’en passer par 14, puisque la puissance de son maitre, 
relativement a celle des Anglais, était ce qu'est une fourmi a un éléphant, et 
moi leur représentant, beau jeune homme de la haute caste gouvernante, 
bien supérieur a sa personne décrépite. » 

Notre ami Lutfullah, comme on le voit, n’a pas trés-mauvaise opinion de 
ui-méme, et dans ses modestes fonctions on sent percer l'orgueil étrange du 





MELANGES. 145 


vaincu parlant au nom du maitre. Son bonheur ne fut cependant pas de 
longue durée, et, au bout de quatre mois, les dépéches cessant de passer par 
cette route, son emploi fut supprimé, et !e pauvre commis cassé aux gages. 

Toutefois ces premiers rapports avec les Anglais ne devaient pas étre les 
seuls. De retour dans sa ville natale il ne tarda pas a se placer prés d'un of- 
ficier anglais en qualité de professeur de persan et l’accompagna a Nalcha, 
son quartier général. Quelques mois aprés il entrait au service d'un autre 
officier en qualité de maitre d‘hindoustani, le premier ayant da retourner en 
Angleterre, et, a dater de ce moment jusqu’a l'année 1835, il remplit régu- 
liérement les fonctions de professeur de persan, d’hindoustani, d‘arabe et de 
marathi, tantét prés des uns et tantét prés des autres, changeant de lieu 
comme il changeait d'éléves et d’enseignement, selon les besoins et les cir- 
constances. || apprit aussi l'anglais, et de 1824 41829 il ne manqua jamais, 
avant de se mettre au lit, de réciter par cceur dix mots de cette langue et de 
lire quelques pages de grammaire. « Et ainsi, aprés un rude travail de huit 
années, j'appris l'anglais, la langue Ja plus difficile du monde. » 

En compagnie de ses différents élaves, il visita successivement une grande 
partie du pays, recueillant des notions et rencontrant des aventures fort 
propres & nous donner une idée de j'état de ces contrées et de leur civilisa- 
tion. Ainsi, pendant son séjour 4 Khaira, il constate que cette portion de 
pays, ravagée par les tremblements de terre, privée de riviéres et couverte 
de matiéres volcaniques, est loin de posséder l’aspect riant des contrées plus 
fertiles de I'Inde. Les habitants y sont trés-immoraux : le brigandage, le 
vol, la piraterie, sont considérés comme des actes héroiques; l’adultére, la 
fornication, infanticide, et quelque chose de pire encore, y sont pratiqués 
impunément. 

A Surat, nommée par Jes mahometans la porte de la Mecque, le premier 
lieu de débarquement des Anglais en 1608, il va visiter un cimetiére gué- 
bre, entreprise en apparence fort périlleuse, et en réalité fort désagréable. 

« On m’avait dit que plusieurs cimetiéres guébres existaient prés de la 
ville, je me préparai un matin 4 m’y rendre. Mais mon ami me dit que c’'é- 
tait fort imprudent de m’exposer 4 un pareil danger, un prétre étant toujours 
placé en sentinelle pour empécher les curieux de souiller par leur contact 
ou par leur regard ces cimetiéres sous peine de mort. Arrive que pourra, 
dis-je, je veux y jeter un coup d’cil. Me trouvant résolu, mon ami me dit 
d’attendre jusqu’au soir et qu'il m‘accompagnerait. Nous partimes donc 
dans l'aprés-midi, et, lorsque nous fimes a un mille environ de }a ville, 
nous apercimes plusieurs tours isolées sur Jesquels étaient perchés de nom- 
breux vautours déplumés depuis la téte jusqu’au ventre. Nous nous arrétimes 
sous un arbre, attendant le crépuscule pour éviter d'étra vus par le prétre 
aussi bien que par les hergers et, par les passants. Le moment venu je laissai 
mon ami en observation sous l'arbre et m‘avangai vers la tour..... J’y ar- 
rivai en une minute, montai quelques marches qui étaient & l’entrée, et, es- 
caladant lestement Je mur, j'eus bientét un horrible spectacle sous les yeux. 
Des squelettes, les uns encore entiers et les autres tombant en pourriture, 
mélés aux haillons des suaires, encombraient le puits, ceux-ci accrochés au 
bord du parapet, ceux-la vers le milieu du puits. L’horrible odeur qui s’en 


746 MELANGES. 


échappait ne me permettant pas de rester plus de cing minutes, je me hatai 
de redescendre; mais malheureusement mes mains lachérent le parapet tan- 
dis que mes pieds cherchaient ou se poser; je glissai, et, ma poitrine frottant 
contre la paroi du mur, je mécorchai sérieusement. Le bruit de ma chute 
ayant attird l’attention du gardien, il sortit de sa butte située 4 environ 
deux cents pas de a, vociférant comme un furieux, la main arméed’un long 
baton, et appelant au secours. » 

Heureusement ce formidable gardien était & demi aveugle et trés-peu 
ingambe, de sorte que les deux amis purent regagner la villesans encombre. 
Ne se croirait-on pas transporté dans un paysage des Mille et une Nuits? 

Lutfullah quitte bientét Surat pour s‘en retourner chez lui, et, dans le récit 
de ses préparatifs, il nous apprend comment on s'arrange pour voyager com- 
modément dans ce pays. « Le 29 septembre au matin je quittai Surat pour 
Broach, et louai pour porter mon bagage tsois bégaris ou porteurs. 

« J'étais obligé d’en changer 4 chaque village. Je les payais libéralement. 
Un ou deux sous, pour s'acheter un verre de jus de palmier fermenté qu'ils 
aiment beaucoup, leur faisait faire tout ce que je voulais. Je partageais le 
fardeau entre deux, et le troisiéme préparait mes pipes, me massait ef tenait 
le parasol sur ma téte pour me préserver des rayons du soleil, trés-brélants 
alors, bien que la pluie eft a peine fini de tomber, Le tuddy au jus de pal- 
mier est une veritable calamité pour le peuple de ce district. On en trouve 
des marchands dans tous les villages, et méme sur les routes, ou on ren- 
eontre toujours une boutique de toddy 4 la distance de un ou deux milles, 
établie a l’ombre d'un grand arbre ou d'une cabane, surmontée d'un petit 
drapeau, et le débitant, parsi d’ordinaire, vous invite 4 boire d’un ton flat- 
teur et persuasif. » 

Apres un court séjour dans sa ville natale, notre ami Lutfullah entre 
comme interpréte au service de son jeune prince. Mais, fort peu payé et 
dépouillé par le ministre des présents qui lui sont accidentellement offerts, 
il donne bientét sa démission et se décide a partir pour Bombay, en quéte 
d'officiers anglais disposés 4 devenir ses éléves. De Bombay il se rend 4 Sat- 
tara, dans le Dekhan, en passant par Puna, ex-capitale des Mahrattes, et sou- 
mise aux Anglais depuis 1818. La téte remplie des’ merveilles qu'il avait en- 
tendu raconter sur la splendeur de la ville, il voulut s’y arréter deux jours 
pour admirer tant de richesses; mais son désappointement fut complet. La 
prospérité de Puna a fui avec son indépendance; des marchés, jadis rem- 
plisd’or, de perles, de pierres précieuses, sont maintenant vides; et la po- 
pulation, qui s’élevait A un demi-million d’habitants, n’en compte plus que 
cent douze mille aujourd'hui. Une fois au camp de Satara, il ne tarda pas a 
trouver bon nombre d°écoliers. Il y passa six ans pendant lesquels il acquit 
de la réputation et une bonne somme d'argent. 

Malheureusement les embarras d'un ménage, la négligence de ses domes- 
tiques, les vols qu'ils commettaient pendant son absence, le firent songer a 
la nécessité de prendre femme pour surveiller sa maison et lui tenir compa- 
gnie aux heures de la solitude. Ecoutons-le lui-méme : 

« Ainsi contraint par les circonstances, j’épousai, le 23 septembre 1824, une 
jeune fille que j’avais connue 4 Kach et que sa destinée avait amenée a Sa- 











MELANGES. aT 


tara peu de temps avant moi. L’homme est naturellement égaré par les ten- 
tations, et, dans beaucoup de cas, il n’est détrompé qu’alors qu'il se trouve 
entiérement pris dans les filets du mal. En nous exagérant de petits maux, 
nous nous en attirops ordinairement de bien plus grands. Le réve du bon- 
heur dans l'état du mariage ne dura guére, et je fus bientét plus accablé 
qu'auparavant de soins domestiques. Etant garcon, je n’avais qu’a penser & 
moi; mais ensuite il me fallut songer a cette autre personne dont la destinés 
était unie 4 la mienne. Ma bourse, jusqu’ici assez lourde, s'allégea sensible- 
ment, et, pour achever ma disgrace, je découvris que ma compagne avait un 
caractére grognon et hypocondriaque auquel j'aurais 4 me soumettre & 
Pavenir. » 

Le pauvre Lutfullah ajoute qu'un pareil inconvénient peut, il est vrai, 
étre évité par la loi du divorce, qui permet au mari de renvoyer sa femme st 
elle est désagréable; mais cette coutume n’existe que parmi le peuple, et, 
quant 4 lui, il ne comprend pas qu'on puisse se séparer sans de graves mo- 
tifs d'une compagne fidéle. La polygamie serait plus son fait, bien qu’il n’em 
ait pas usé pour lui-méme; il trouve commode pour un homme d'un haut 
rang d’avoir quatre femmes légitimes et autant de servantes qu’il en peut 
nourrir, parce que, dans le nombre, il ne peut manquer d’en rencontrer une 
qui lui convienne, et, quant aux autres, tout en les gardant, il n’a pas be 
soin de s'en occuper, chacune sachant parfaitement qu'elle ne doit s’en 
prendre qu’a elle-méme de l’indifférence de son seigneur, puisqu’elle aurait 
da savoir se faire aimer de maniére qu'il ne désirat pas de changer. 

Les idées de Lutfullah relativement a la réclusion des femmes ne sont pas 
moins nettes et ses raisonnements moins convainquants. 

« Les Anglais, dit-il, regardent la réclusion des femmes de la société des 
hommes comme une faute; mais nous autres, vrais croyants, nous ja consi- 
dérons comme une vertu. Les Anglais laissent leurs femmes sans controle et 
leur permettent de jouir de la société des hommes en public et en particulier. 
Pauvres créatures! naturellement faibles, combien deviennent victimes des 
brutales intrigues des hommes, combien de grandes familles ont été perdues 
par cette folle liberté! A Londres seulement, quatre-vingt mille femmes sont 
inscrites, dit-on, sur les registres de la honte. . 

« Sion se proméne le soir dans un des quartiers de la plus grande ville 
du monde, appelé Regent-Street, on trouve quantité de dames, d'une beauté 
exquise et douées de grands talents, abandonnées par leurs parents et leurs 
amis, commettant habituellement de mauvaises actions, et peut-étre obligées 
de les commettre. A qui la faute, sinon 4 la licence établie par les civilisa- 
teurs? 

« Je ne prétends pas dire que toutes les dames mahomeétanes soient ver- 
tueuses. La vertu et le vice sont frére et scour : l'une est blonde, ]'autre est 
noir, et aucune nation n’a échappé ni n’échappera jamais a leur influence. 
Mais les limites et la contrainte imposées par la Joi mahométane et les 
usages domestiques empéchent, je dois le dire, le vice d’augmenter, la 
vertu de diminuer. Pendant que les dames mahometanes sont occupées a 
leur aiguille, 4 leurs devoirs religieux cing fois par jour, 4 surveiller leur 
cuisine et autres affaires du ménage, elles n’ont pas le temps de penser aux 





748 MELANGES. 


admirateurs. Leur mariage est arrangé par leurs parents, leurs meilleurs 
amis, dont l’expérience du monde est plus grande que Ja leur. La fiancée a 
généralement l'occasion de voir son prétendu par une fente de la porte ou 
par une fenétre avant de l’épouser, et aucun contrat de mariage n'est va- 
lable sans le consentement légalement attesté des deux parties. Ainsi on 
évite bien des dissensions et des animosités, dont les rivalités empoisonnent 
les esprits, et le lit nuptial est non-seulement exempt de toute souillure, 
mais méme de toute crainte 4 ce sujet. Enfin la réclusion préserve les fem- 
mes des tentations et des erreurs qui irritent lesprit de leurs joies capri- 
cieuses et laissent aprés elles la morsure permanente du remords. Comme 
élles n'ont point goité le triomphe et le pouvoir que donne la beauté en 
Europe, l’amertune de la domination perdue ne vient point s’ajouter au 
recret des charmes évanouis. » 

_ Voila certes un tableau trés-séduisant des avantages de la réclusion. Je 
laisse aux femmes chrétiennes !e soin d'en apprécier les désavantages, pressé 
que je suis de les faire assister au sacrifice d’une veuve sur les eendres de son 
mari, pour completer la peinture du bonheur conjugal en Orient. Notre au- 
teur, il est vrai, en sa qualité de musulman, blame fort cet acte de fana- 
tisme indien. Quant a nous, il nous parait étre la conséquence logique, bien 
qu’extréme, du pouvoir illimité du mari sur sa femme. 

Un matin que Lutfullah donnait sa lecon de persan 4 un jeune offierer an- 
glais, on vient leur annoncer qu’un sacrifice se prépare dans un village 
voisin. 

« Cette nouvelle nous surprit, nous ne pouvions croire qu'un tel outrage 
4 Vhumanité pit avoir lieu impunément sous les yeux d'un résident an- 
glais. Nous étions encore en train de causer la-dessus quand nous vimes la 
funébre procession sortir de la ville, musique en téte, et passer prés de la 
demeure du résident. Nous couriimes 4 nos chevaux, et, au bout d’une 
demi-heure, nous étions rendus sur le lieu de l’exécution, par une chaleur 
extréme. Un autre de mes éléves arrivait en méme temps de son cote. 

« Aprés un quart d’heure d’attente environ, a }’ombre d'un arbre, sur le 
bord de la riviére, la procession arriva et les brahmanes déposérent la biére 
sur Je rivage, de maniére que |’eaw de la riviére lavat les pieds du cadavre. 
Sa figure et ses mains étant découvertes, nous reconnimes que c’était un 
brahmane d’a peu prés quarante ans, fort et bien fait. 

« Notre examen terminé, nous nous tourndmes vers la jeune femme, qui 
s était assise sous un arbre, en vue du mort, préte 4 s immoler a ses manes 
sur le baicher que }'on préparait prés de la. Ses parents et amis l'entou- 
raient au nombre de vingt environ. Elle s'entretenait avee eux, et répondait 
a leurs demandes par maintes prédictions; elle était belle, elle pouvait avoir 
seize ans, et son charmant visage ne trahissait ni crainte ni angoisse. Le lieu- 
tenant Earle, bien versé dans la langue mahratte, entra en conversation 
avec elle et chercha, par un discours fort éloquent, a la dissuader d accom- 
plir son horrible sacrifice, qu’il considérait comme un meurtre commis par 
les brahmanes, lesquels, par leurs mauvais conseils et contrairement a la 
pure loi hindoue, la poussaient 4 une mort cruelle en ce monde et en |’autre. 
« Dites ce qu'il vous plaira, lui dit-elle, moi, j'irai avec mon seigneur. C’é- 











MELANGES. 749 


« tait écrit dans le livre de mon destin que je serais 3a femme, ainsi je dois 
« Pétre dans toute |’étendue du mot, et celle de nul autre. Je l’ai aimé uni- 
« quement et ne pourrais jamais aimer personne avec cette sincérité pre- 
« miére; je dois donc étre sa compagne fidéle partout ow il va. Ne vous tour- 
« mentez pas davantage 4 ce sujet, monsieur; la paix soit avec vous! » 

« Le lieutenant Earle, suivant I’avis du docteur Kaye et le mien, la pria 
de l’entendre encore un moment, et, lorsqu’elle se tourna vers lui, if ajouta : 
« Je vous prie, madame, de réfléchir encore 4 !’acte que vous allez commet- 
« tre; n’agissez point contre votre raison; vous devez étre certaine que nous 
« sommes VQs amis, que nous voudrions vous sauver d'une mort horrible 
« par tous les moyens possibles, sur le moindre signe de consentement de 
« votre part, et nous vous assurerions les ressources nécessaires pour le reste 
« de votre vie. Essayez au moins de vous brdler le petit doigt avant d'aban- 
« donner aux flammes votre corps tout entier. » Mais, hélas! ces sages avis 
ne produisirent aucun effet sur son fanatisme; elle répondit 4 M. Earle, avec 
un sourire dédaigneux, qu'elle lui était fort obligée de son zéle, mais qu’elle 
n’en avait pas besoin, que sa parole était une et irrévocable. Puis, déchirant 
bravement un coin de son mouchoir, elle le trempa dans I’huile de la lampe, 
toujours placée devant les sutti, et, le roulant autour de son petit doigt, elle 
lalluma avec empressement, et le laissa briler comme une chandelle, ré- 
pandant I’odeur de la chair grillée. Pendant tout ce temps, Ja jeune femme 
causait avec les assistants sans qu'un gémissement ou un soupir trahit sa 
souffrance, bien que la rougeur subite qui lui monta au visage et les gouttes 
de sueur qui coulaient sur son front montrassent suffisamment l’angoisse 
qu’elle en éprouvait. Je crois que cet accés d’enthousiasme fanatique est pro- 
voqué et maintenu par certains narcotiques, tels que le camphre en parti- 
culier, que Jes brahmanes au ceeur dur administrent en grande quantité 4 la 
victime aussitét qu’elle a déclaré l'intention de se sacrifier, poussée par l’im- 
pulsion soudaine de sa douleur, au moment de la mort de son époux. L’effet 
agit promptement sur tout le systéme nerveux, la stupéfaction s’ensuit, et 
le corps entier est comme engourdi avant d'aller au feu qui doit le consu- 
mer. Le bicher étant prét, on lava le cadavre et on le placa dans le cercueil, 
en méme temps on attacha environ une demi-livre de camphre au cou de la 
veuve. Elle se leva avec beaucoup de vivacité, invoqua ses dieux, et s'élanca 
vers Je bicher, pareille a un papillon se précipitant vers la flamme. Elle fit 
alors sept fois le tour du bacher, y entra, plaga Ja téte du mort sur ses ge- 
noux, et, avec une méche allumée qu'elle tenait entre deux doigts de son 
pied gauche, elle mit le feu aux matiéres combustibles mélées aux piéces de 
bois. A peine était-elle entrée, que les brahmanes fermérent l’ouverture avec 
de grosses poutres. Le docteur Kaye, fort animé, s’écria alors, bien qu'il sit 
4 peine un mot de la langue : « Arrétez, misérables! ceci n’est pas juste; 
« n’ouvrez pas cette porte! » disant dans son ignorance tout le contraire de ce 
qu’il pensait, ce qui, malgré la gravité du moment, fit sourire plus d'un as- 
sistant. Dés que Je feu fut allumé; les brahmanes et ceux qui entouraient le 
bicher se mirent 4 crier 4 haute voix le nom de leur dieu Brama; en méme 
temps‘les tambours, les flageolets, les cymbales qui accompagnaient la pro- 
cession, retentirent, afin sans doute d’étouffer les cris de détresse de la vic- 


750 MELANGES. 


time. Aussitét que les flammes s’élevérent, ils coupérent les cordes qui atta- 
chaient les quatre coins du bdcher, et |’énorme poids tombant sur la jeune 
femme dut l’écraser sur-le-champ. Bref, en moins d'un quart d’heure, l'im- 
mense échafaudage ne fut plus qu'un monceau de cendres; la musique et les 
cris cessérent, et les exécuteurs fatigués s'assirent tranquillement sous I’ar- 
bre, attendant que les cendres fussent éteintes pour pouvoir les jeter dans la 
riviére et retourner chez eux. Nous reprimes aussi le chemin de notre de- 
meure, tristes et affligés de ce que nous venions de voir. » On sait que, de- 
puis le gouvernement de William Bentinck, les Anglais ont interdit cette 
coutume barbare. ‘ 

Au bout de six ans passés a Satara, notre ami Lutfullah, d'une humeur as- 
sez peu stable, comme on a pu déja le remarquer, se transporta a Surat, oi il 
trouva de nouveau bon numbre d'éléves. Ses progrés en anglais étaient aussi 
fort satisfaisants; il Je lisait et l’écrivait assez bien, nous dit-il, et le parlait 
de telle facon, que souvent ses amis anglais lui demandaient en plaisantant 
si ses parents étaient bien tous deux natifs de I’Inde. C'est ace moment qu'il 
commenga a étudier l’arabe, la langue la plus difficile, selon lui, aprés l’an- 
glais. Ce n'est pas tout; il aborda en méme temps I’étude du droit et celle de 
ja médecine, si bien qu’au bout de trois ans il obtint un certificat de capacité 
dans Ja Joi mahométane et un autre dans la médecine théorique. N’avais-je 
pas raison de dire que Lutfullah était un savant? 

En 1834, il quitte Surat pour se rendre a Ajmir, capitale du Rajputana, 
avec un jeune officier nommeé Eastwick, le plus fidéle et le plus aimé de tous 
ses éléves. La distance qui sépare ces deux endroits est d’environ deux cent 
vingt milles; la route qu‘ils suivaient les conduisit au pied du mont Abu, 
montagne célébre a cause des temples et des antiquités religieuses dont elle 
abonde. C’est un ancien lieu de dévotion pour les Hindous, particuliérement 
pour la secte de Jain et celle plus moderne de Siva. Elle a environ un mille 
de hauteur au-dessus du niveau de la mer. Douze passages conduisent au 
sommet; deux d’entre eux sont extrémement escarpés, et un seul, considéré 
comme te plus sir, est fréquenté par les voyageurs et les pélerins. Au haut 
de la montagne, on trouve un réservoir appelé Nakhi-Talaa, parce que, 
d’aprés la légende hindoue, leurs dieux l’ont creusé avec les ongles (nakha, 
ongle). De nombreux anachorétes peuplent les vallées et les cavernes de la 
montagne autour de ce réservoir, mais. ilsse montrent rarement. Au mois 
d‘aodt, le soleil étant au signe de la Vierge, un nombre considérable d’Hin- 
dous viennent s'y baigner, ses eaux ayant, selon eux, la propriété d’effacer 
les péchés. 

Les temples batis en l’honneur des dieux sont trés-beaux et trés-élégants, 
particuliérement ceux des Jain, élevés au nombre de cing en |’honneur de 
Nemnath, Rakhab-deo, etc., etc. 

Les ornements gravés sur les piliers, les plafonds ornés de la fleur du lo- 
tus et de celle du jasmin en bas-relief, imitent la nature méme. Dans la par- 
tie postérieure d’un de ces temples, on voit dix éléphants et le méme nombre 
4 l’entrée d’un autre, plus un cheval, tous en marbre et environ de la gran- 
deur d’un beauf, fixés par ordre sur ces dalles. Le transport de ces grandes 
masses de pierre au sommet de la montagne doit avoir cofté un travail et 








MELANGES. 765A 


des dépenses considérables. On dit que le fondateur de ces temples magni- 
fiques était un banquier, qui, n’ayant pas d’héritier, consacra toute sa for- 
tune a ces édifices en l’'an 1243. 

En quittant le mont Abu et ses merveilles, notre voyageur passa par la ville 
d’Udepur, dont les princes, appelés Ranas, sont marqués au front d'une tache 
de sang a leur inauguration. « On ignore d’oii vient ce sang, ajoute-t-il, mais 
je crois qu'on tue un prisonnier pour se le procurer. » Dans ces pays, la vie 
humaine n’a pas grand prix. 

De retour a Surat en 1835, le bon Lutfullah nous apprend que cette année- 
la, ses ressources étant fort limitées, il se mit 4 pratiquer la médecine, dans 
laquelle il ne tarda pas 4 se faire un nom, soignant les pauvres gratis et ne 
faisant payer que ceux qui le pouvaient. Dans l’espace de quinze mois, six 
cent soixante-quatre malades lui passérent par les mains, dont trois seule- 
ment moururent. « [] est vrai, ajoute-t-il naivement, que j'avais soin de ne 
pas me charger des cas difficiles, les renvoyant 4 I"hépital du gouverne- 
ment. » Précaution fort sage pour lui et pour ses clients. 

Il parait aussi que la profession de médecin n’est pas fort lucrative dans 
ce pays, car avec ce grand nombre de malades, notre docteur, loin de faire 
fortune, se trouva hors d'état de parer aux dépenses que lui occasionna Ja 
naissance dan fils, et il fut obligé de reprendre des eléves, ce qui le con- 
traignit de nouveau 4 quitter Surat. Engagé, @ son retour, aprés une courte 
absence, au service d'un prince du pays, le nuwab de Surat, il nous initie 
par le récit de ses tribulations aux intrigues et aux menées de ces petites 
cours, ombres de souverainetés, pensionnées par les Anglais et auxquelles 
rien ne reste que }a vénalité des subalternes, l'abrutissement des chefs. 

a J’appris, par le ministre de Sa Grandeur, qu’environ deux mois aupa- 
ravant, l’agent du gouvernement anglais avait agi trés-irrespectueusement 
envers le nuwab en faisant lier et battre publiquement un de ses serviteurs, 
uniquement parce qu’ il était ivre. Sa Grandeur, se trouvant 4 ce moment chez 
son ministre, apercut son serviteur dans cette humiliante position, et le fit 
relicher, et dans la colére du moment il accabla Jes gardes d’injures et les 
jeta a Ja porte a coups de pied. L'agent, pour se venger, était alors occupé a 
Paccuser prés du commissaire du gouvernement anglais, a la fois juge et 
magistrat. Bientét cependant la paix fut signée en apparence, mais ce ne. fut 
que pour resserrer les chaines qui déja pesaient sur le nuwab et le forcer a 
renvoyer quelques-uns de ses plus dévouds conseillers pour les remplacer 
par des créatures de l’'agent et du gouvernement anglais. Lutfullah lui- 
méme eut sa part de dégoits et donna sa démission pour retourner a son 
meétier de professeur, et en cette qualité il partit bientét pour le Sindh. Un 
incident de son voyage par mer montre la naiveté de ces populations. Deux 
immenses requins s'approchérent du navire dans une disposition joyeuse, 
tantét se poursuivant, tantét tournant autour du navire ou passant dessous, 
et lui donnant de temps en temps des secousses qui effrayaient grandement 
les passagers et excitaient l’indignation du capitaine. « Ces brutes, dit-il a 
Lutfullah, sont quelquefois dangereuses, il est vrai; mais ne craignez ren, 
ils sont aussi laches qu’ils sont gros! La-dessus, il s’approcha du bord du 
navire et leur adressa ce discours persuasif: « Vous étes les rois de la mer, 


752 MELANGES. . 


cessez de nous poursuivre, au nom de Dieu et du prophéte Salomon. Nous 
sommes de pauvres gens, notre navire ne contient pas plus de dix personnes, 
allez aux autres, ils contiennent les soldats bien nourris de (honorable Com- 
pagnie. » Ces sages conseils ne produisirent aucun effet sur jes deux monstres 
recalcitrants; ils n’en jouérent que mieux et continuérent 4 tourner autour 
dunavire pendant cing quarts d‘heure, jusqu’a ce que le pacifique capitaine, 
perdant enfin patience, langa de toutes ses forces une grosse pierre a l'un 
d’eux, ce qui les mit en fuite plus efficacement que ses paroles. 

Arrivé au camp anglais, situé sur les rives del'Indus, Lutfullah entreprend 
la grammaire sindhi, qu'il trouve trés-facile. Le 19 décembre étant la fin 
du caréme mahométan et aucun prétre ne se trouvant dans le camp, Lut- 
fullah conduisit les priéres et prononca le sermon devant la congrégation, 
composée de cavaliers et de fantassins mahomeétans. « Et, bien que n’'en 
ayant plus l’habitude, ajoute-t-il, je m’en tirai convenablement et recus le 
prix ordinaire, consistant en un turban et une écharpe d’environ quarante 
roupies. » 

Notre ami n'est pas seulement un homme de cabinet, c'est un esprit at- 
_ tentif, et les bétes elles-mémes n'échappent point a ses observations, lesquelles 

ont un cachet de naiveté assez amusante. « Je remarquai, dit-il avec beau- 
coup de sérieux, que dans cette province (le Sindh) Jes coqs sont fort reli- 
gieux ; car, outre les chants du matin et du soir, ils consacrent encore deux 
heures d’extra a cet exercice, de huit heures a dix heures du soir. Cet excés 
de zéle serait considéré comme un mauvais présage dans I'Inde et dans la 
Perse et cofterait la vie a l’oiseau; mais les Sindhs n’y font pas attention. » 
Heureuse indifference pour les imprudents chanteurs ! 

Les petites malices de notre ami ne sont guére moins innocentes que ses 
observations, et pourtant il les raconte avec une certaine complaisance. Un 
jour que, réduit au plus mince ordinaire, le capitaine Eastwick rendait graces 
4 Dieu d’un pauvre repas composé de dattes et de pain de riz, Lutfullah lui 
dit: « ll ne faut pas remercier le ciel d'un mauvais diner, autrement il ne 
nous en donncrait pas de meilleur. » Mais le capitaine répondit en souriant : 
« Attendons pour discuter que nous soyons bien sdrs d'avoir fait mauvaise 
chére. » Son compagnon fut enchanté de cette réponse, car i] n‘avait parlé 
ainsi que pour I’éprouver, et, tout en causant de la sorte, I"heure du sommeil 
arriva et leur fit oublier Jeurs tribulations. 

St ces bagatelles nous donnent |’idée du genre d‘esprit de notre auteur, 
certaines parties plus sérieuses de son récit nous montrent celui des popu- 
lations de ces contrées et nous apprennent, ce que les derniers événements 
ont du reste surabondamment prouvé, la haine qu’elles entretiennent contre 
la puissance anglaise, et les moyens dont celle ci s ‘est servie pour s'emparer 
successivement de leur territoire; qu’on nous permette encore cette citation, 
elle ne manque pas d'intérét. - 

« Nous arrivames 4 Hydrabad le 20 janvier 1839... Un jeune noble, proche 
parent des Amirs, vint de leur part nous complimenter... Le munshi Jeth 
Anand, agent des Anglais dans la ville, fut envoyé a la cour pour s informer 
du moment ou Leurs Grandeurs pourraient recevoir le représentant anglais 
et ses compagnons. Le 24, il nous apprit que les Amirs ne pourraient pas le 
recevoir ce jour-la, subissant l’opération bi-mensuelle de l’épilation. 











MELANGES. 155 


« Le 22, Mir Subdar-Khan envoya un messager confidentiel, chargé d’as- 
surer le capitaine Eastwick qu'il avait toujours été dévoué a la cause an- 
glaise; qu’on ne devait pas le rendre responsable des actes de ses cousins 
et qu’il en demandait |’assurance. La-dessus, je fus député vers Son Altesse 
- pour lui renouveler les assurances d’amitié. . 

« Aprés avoir parcouru une distance d'un peu plus de trois milles, nous 
arrivames en vue de la forteresse d’Hydrabad, dont j'avais beaucoup entendu 
parler et qui me désappointa fort. Ce n’est rien plus qu'une fortification 
pentagone, bastionnée irréguliérement, sans fossés a l’entour. Elle renferme 
les familles des Amirs, leurs parents et serviteurs. En traversant la ville, 
nous vimes plusieurs troupes de Bilouchis assis en groupe, avec leur pipe et 
du chanvre préparé devant eux. Ils me regardérent de travers et m’insul- 
térent dans leur langue. « Que dites-vous de cela ? demandai-je 4 mon con- 
ducteur; est-ce ainsi qu'on traite les étrangers dans votre pays? — Ce sont 
de vils soldats, me répondit-il; ils n‘aiment pas les Faringis (Anglais), et, 
comme ils vous prennent pour un d'eux, ils vous disent des injures; n'y 
faites pas attention : c'est ce que le résident est obligé de faire quelquefois. » 
Considérant qu'il était 4 propos de suivre le conseil, j'entrai sans autre ré-— 
flexion dans Je palais de Mir Subdar et lui fus présenté. Il était assis sur un 
lit avec son fils Fath-Ali, bel enfant de dix ans; un secrétaire et un esclave 
occupaient avec lui Ja chambre spacieuse et nue. Quand j’eus achevé de le 
saluer selon l‘usage mahometan, Son Altesse me tendit la main; je la touchai 
de la main droite, et j'allai mi’asseoir par terre comme les autres, mais on 
m’invita a prendre une chaise qui me fut apportée. Aprés les compliments, 
je m’acquittai de mon message, que Son Altesse écouta avec attention et dont 
elle fut satisfaite. Nous nous entretinmes ensuite des maurs et coutumes 
des Européens, puis je pris congé. Deux cavaliers sindhs recurent lordre 
de m’accompagner jusqu’a la résidence et de me protéger contre les insultes 
des sauvages Bilouchis. Je rencontrai mon maitre en compagnie des capi- 
taines Outram et Leckie, qui se rendaient a la cour des trois Amirs. Ma 
présence étant nécessaire, je dus retourner sur mes pas. Ce fut une dure 
journée de fatigue et de privations pour moi, car je n’avais pris le matin 
qu'une tasse de thé et un morceau de pain, et le jour approchait de sa fin, 
sans que mon travail s achevat. 

« En arrivant au Darbar, nous trouvames la foule des Bilouchis armés si 
épaisse, qu'il me parut impossible de passer. On fit faire place cependant pour 
les Européens. Quant 4 moi, je restai en arriére sans pouvoir pénétrer d'au- 
cune fagon. Heureusement le capitaine Eastwick, une fois prés des Amirs, se 
tourna et dit: « Tiens, Lutfullah, prends soin de ces papiers. » A peine 
eut-il prononcé ces mots, que desserviteurs, écartant les groupes, me prirent 
sur leurs mains, et, me faisant passer lestement au-dessus de la téte de la 
multitude, me déposérent prés de mon maitre, 4 cdté duquel je m’assis, pre- 
nant des notes. 

« Les trois Amirs, Nur Mohamed, Nasir Khan et Mir Mobamed, avec un 
jeune homme nommé Mir Shahdad, étaient assis sur une sorte de table a 
quatre pieds, couverte d'un simple tapis de Perse, qu'on appelait le tréne ; 
leurs épées et leurs boucliers étaient placés devant eux. Les Anglais prirent 
place sur des chaises apportées pour eux, mais ils avaient été obligés de dé- 





754 MELANGES. 


faire leurs souliers avant d’entrer. Le reste des assistants s‘assit & terre sur 
le tapis. Il n’y avait pas d’ordre comme dans les cours indiennes. Les Bilou- 
chis et Jes Sindhis armés s’arrangeaient selon leur bon plaisir, s’entretenant 
ensemble a haute voix et nous regardant d’un air menacant, comme si nous 
étions leurs meurtriers. 

« La longue suite de compliments enfin terminée, le capitaine Eastwick se 
hata d’administrer a ses hdtes la potion amére qu’il leur apportait. Il prit de 
mes mains le traité que j'avais traduit récemment et le lut a Leurs Altesses 
avec un bon accent persan. Les Amirs l’écoutérent avec calme, bien que l'on 
pat apercevoir sur le visage, tantét rouge de colére et tantét pale comme la 
mort, de Mir Nur Mohamed des traces de mécontentement. La lecture achevée, 
les Bilouchis montrérent une grande agitation. Un léger signal de leurs chefs 
aurait suffi 4 ce moment pour nous faire massacrer par ces barbares, dont 
plusieurs nous entourérent sabre nu, pareils 4 des bourreaux srs d'une exé- 
cution. Mir Nur Mohamed parla le premier & ses collégues en bilouchi. 
« Maudit soit celui qui se fie aux Faringis! » Puis, s’adressant au représen- 
tant anglais, il lui dit: « Vous changez les traités selon votre commodité et 
« votre bon plaisir : est-ce 14 comme on doit agir envers ses amis et ses bien- 
« faiteurs? Vous nous avez demandé le libre passage de vos armées 4 travers 
« notre territoire, nous vous l’avons accordé sans hésitation, nous fiant a votre 
« parole. Si nous avions su qu'une fois volre armée entrée dans notre pays 
« vous auriez menacé notre sireté, et exigé de nous un nouveau traité qui 
« nous oblige a vous payer un tribut annuel de trois cent mille roupies, et 
« une somme immediate d’un million cent mille roupies pour les dépenses 
« actuelles de l’armée, nous aurions pris des mesures pour garantir la sireté 
« de notre pays et de nos personnes. Vous savez que nous sommes des Bilou- 
« chis, et qu'on ne peut nous effrayer comme des marchands. Nous ne gou- 
« vernons pas seuls le pays, mais l'intérét de tout le clan est compris dans 
« le gouvernement. » 

Malgré la justice de leurs représentations, et le ton quelque peu belliqueux 
de Mir Nur Mohamed, les Amirs furent obligés de se soumettre et d’accepter 
les nouvelles bases du traité; ce ne fut pas toutefois sans une certaine vel- 
léité de vengeance. Au moment oti les Anglais levaient leur camp, une armée 
d‘environ dix mille hommes et trente piéces de canon sembia vouloir les 
attaquer, mais la supériorité du nombre et de la discipline-]’emporta, et l'un 
des chefs en se retirant envoya une réponse polie aux remontrances sévéres 
du résident anglais, rédigées par notre ami Lutfullah. Ainsi, moitié par 
ruse et moitié par force. aidés en outre par la trahison de quelques chefs, 
comme il arrive toujours en pareil cas, les Anglais soumirent toute la pro- 
vince. 

Cette raison du plus fort, la seule que connaissent les conquérants de 
toutes les nations, est naturellement appliquée partout dans ce pays. Lutfullah, 
toujours avec l’armée, arrive a Sakhar, et nous apprend que cette ville, jadis 
florissante, est aujourd’hui a peu prés ruinée. « Sakhar est située sur Ja rive 
droite de I'Indus ; en face, sur l'autre rive se trouve Rori, ville populeuse, 
et au milieu du fleuve la forteresse de Bakhar. Cette forteresse, tant célébrée 
par les historiens persans et sindhs comme imprenable, fut préiée aux au- 





MELANGES. 155 


torités anglaises pour y mettre leurs provisions; mais 4 la fin dela campagne 
il se trouva que le prét était devenu un don irrévocable. » 

Tout n’est-il pas aisé au vainqueur dans un pays ou les hommes sont trop 
laches pour se défendre? Vous trouverez un peu plus Join un exemple de 
cette lacheté qui peut expliquer I’asservissement si facile de l'Inde. Dix vo- 
leurs bilouchis s‘emparérent de trente chameaux appartenant au gouverne- 
ment anglais, tandis qu’ils étaient au paiturage sous la garde de cing cipayes 
et d’un baik. Deux des conducteurs furent blessés, et 4 cette vue leurs ca- 
marades, prenant aussitédt la fuite, suivis des cipayes, accoururent tous a 
V’agence anglaise, et leur chef fit le rapport suivant avec beaucoup de gra- 
vité: « Les voleurs viennent d’emmerer les trente-neuf chameaux, monsieur; 
deux conducteurs sont blessés, et tout va bien.—Combien y avait-il de vo- 
leurs? — Dix; mais nous avons apergu un nuage de poussiére qui indiquait 
qu ils étaient suivis d'un plus grand nombre.— Pourquoi n’avez-vous pas fait 
feu? — Parce que nous préparions notre repas sous un arbre, et, en voyant 
les hommes blessés, nous sommes accourus vers vous.—Yous étes de fameux 
soldats.—Je remercie Votre Honneur pour ces bonnes paroles. J'ai fait mon 
devoir. — Votre devoir! J’ai hien envie de vous envoyer devant une cour 
martiale pour votre belle conduite.— Alors nous devons remercier notre 
mauvaise chance d'une pareille récompense pour nos fidéles services. » 

Le méme genre de vie, entremélé de voyages, de bonne et de mauvaise 
fortune se continue, pour notre ami Lutfullah, jusqu’en 4844, époque mar- 
quée pour lui par un bien grand événement, son départ pour |’Angleterre 
en qualité de secrétaire interpréte d’un prince indigéne. Ce prince s‘étant vu 
enlever d'un trait de plume, par l’illustre compagnie, les honneurs et les 
revenus dont il devait entrer en possession 4 la mort de son pére, et ne 
pouvant obtenir justice a Bombay, sc résolut 4 aller la demander a la source 
méme du pouvoir. G’est ainsi que notre ami Lutfullah vint 4 Lo:dres. 

Cette grande ville, « ot, dit-il, la destinée de notre douce patrie est entre 
les mains de vingt-cing grands hommes, » ne parait pas l’avoir émerveillé 
autant qu’on pourrait s'y attendre. Il trouve que le soleil y brille aussi fai- 
blement que la lune dans son propre pays, et ne peut expliquer autrement 
que par la volonté de I’Etre supréme ta domination qu’exerce sur le monde 
cette petite ile qui est 4 la surface du globe comme une tache sur le corps 
d’un homme, Toutefois il décrit trés-minutieusement toutes les curtosités o8 
on le conduit, exprimant naivement ce qu’elles lui font éprouver et ne Jais- 
sant pas que de rencontrer certaines déceptions dont sa naiveté indienne ne 
sait trop que penser. Un jour, par exemple, il va visiter le musée de lho- 
norable Compagnie, et il al’honneur d’étre présenté 4 trois savants : John 
Shakespeare, auteur d'un dictionnaire d'hindoustani; le professeur Wilson, 
orientaliste distingué, et le colonel W. H. Sykes. « Sachant que le premier 
de ces messieurs avait écrit un livre dans notre langue, je lui adressai un 
compliment fort long et fort bien tourné. Mais, hélas! je découvris qu'il ne 
pouvait pas me comprendre ni parler un mot de la langue, dans laquelle il 
avait pourtant composé plusieurs ouvrages. » 

Si notre ami Lutfullah avait connu plus de savants européens, sa surprise 
aurait élé moins grande, car il aurait su que l’incapacité de l’auteur anglais 
n'est pas chose fort rare. 





156 MELANGES. 


Une autre fois on le méne voir un jongleur célébre dont il trouve les tours 
ingénieux. « Mais, aprés tout, dit-il, nos jongleurs indiens sont supérieurs 
aux Européens. D’abord ceux-ci ont tout un matériel préparé exprés; ils sont 
sur un théatre qu’on peut éclairer ou assombrir 4 volonté, tandis que le 
pauvre jongleur indien est en plein air et accomplit aux yeux de tous des 
tours comme ceux-ci. Par exemple, i! dunne un serpent a son singe qui le 
dévore devant vous,. si bien que le sang tache la bouche de I’animal; puis Je 
jongleur retire le reptile tout vivant par la queue du singe. Une autre fois il 
poignarde sop propre enfant, coupe la gorge 4 sa femme; on voit le sang 
couler des blessures, et on découvre qu’aprés tout ce n'est qu'un tour habile. 
Moi-méme j'ai eu pour ami un brahmane jongleur qui prétendait étre in- 
spiré par la Divinité et faisait des tours tels, qu'on les aurait certainement 
pris autrefois pour des miracles. J'y conduisis une fois deux docteurs anglais; 
e'ctait 4 Surat; ils furent bien surpris de le voir frapper des mains et produire 
une grande quantité de cardamone et de noir; un des assistants avait une 
bague en émeraude, il lui reeommanda de la bien tenir; un instant aprés elle 
se trouvait sur le vétement du docteur Leggett. » 

Qu’on aille donc s’émerveiller aprés cela des tours plus ou moins extraor- 
dinaires qui nous viennent de |’Amérique, et crier aux esprits parce que les 
tables tournent ou que les fauteuils marchent! 

Sur un point, pourtant, le fils de Mahomet s’avoue franchement inférieur 
aux chrétiens: c’est en anatomie. On le conduit un jour 4 I’hépital Saint- 
George, et 1a, aprés avoir visité les salles, il assiste 4 la dissection d’un sujet 
mort seulement depuis deux jours. «a Je fus convaincu alors qu'une grande 
partie de ce que j'avais appris dans l’anatomie de Galien, en persan et en 
arabe, ne reposait que sur des conjectures, et qu’il est impossible d’acquérir 
une connaissance compléte de cette science, la plus utile 4 I"humanité, sans 
avoir suivi un cours pratique de dissection. » 

Du reste, si sa visite 4 Londres sert a I'éclairer sous ce rapport, je doute 
quelle ait modifié heureusement ses idées sous d'autres. Au moment de re- 
tourner dans sa patrie, aprés quatre mois de séjour dans la métropole de 
l’Angleterre, il s’exprime ainsi : 

« Je puis maintenant résumer ce que je pense des Anglais en disant qu'ils 
sont entiérement soumis a la loi et obéissants aux ordres de leurs supérieurs. 
Leur patriotisme est plus grand que celui d’aucune autre nation du monde. 
Leur obéissance, leur confiance et leur soumission envers le sexe féminin, 
excéde de beaucoup les limites de la modération. La liberté accordée aux 
femmes, dans ce pays, est grande, et il résulte de cette tolérance insensée 
des maux déplorables. » 

Hl est clair que notre civilisation ne I’a point attiré, et que la vue de l’im- 
“moralité courant les rues de Londres }’a plus frappé que toutes Jes vertus 
cachées pratiquées par la femme chrétienne dans la liberté du sanctuaire 
domestique. 

Quant 4 nous, il faut bien |’avouer aussi, son livre ne nous a pas inspiré 
non plus de vives sympathies pour ce monde mélé et barbare, ot la cruauté 
remplace le courage et ou la ruse marche avee la lacheté. Mais i] nous a in- 
teressé en nous aidant a soulever un coin du voile qui recouvre, depuis tant 
de siécles, cette terre d'Orient, encore si peu connue. 











BIBLIOGRAPHIE 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 


HISTORY OF ENGLAND, FROM THE FALL OF WOLSEY TO THE DEATH OF ELIZA- 
BETH, by Jiwzs Axroxy Frovne, vol. 1 and IJ. London, W. Parker, 1856. — Histoire 
d’ Angleterre, depuis la chute de Wolsey jusqu’d la mort @ Elisabeth, par Jacgues-AntToine 
Faovve, M. A. vol. I et 1J. Londres, J. W. Parker, 1856. 


Depuis quelques années, il se fait en Angleterre un travail qu’on pourrait 
comparer a celui de la fourmi Jaborieuse, apportant a Ja demeure commune 
un fétu qu'elle a trouvé bien loin et qu'elle traine 4 grand’peine. Suivez-la 
du point de départ au point d'arrivée : quel labeur! Chargée de son fardeau, 
elle s’arréte parfois devant un obstacle qui se présente soudain sur sa route, 
parfois elle l'aborde hardiment, et alors ce sont des efforts désespérés, mais 
victorieux pourtant. Plus souvent, lintelligente bestiole, comme dirait 
la Fontaine, élude la difficulté au prix d'un long détour et finit par atteindre 
la fourmiliére. Nous sommes tentés de rire 4 la vue du mince résultat ob- 
tenu par tant de persévérance. Attendons quelque temps, et de ces imper- 
ceptibles débris va surgir tout un édifice. 

Ainsi en est-il de l’autre cété du détroit pour Jes exhumations historiques. 
Toute une génération de fourmis humaines s’est jetée avidement sur les par- 
chemins poudreux, les livres de dépenses monastiques, royales, seigneu- 
riales ou commuuales; sur les correspondances inédites, les mémoires auto- 
graphes, les vieilles piéces de thédtre, comme aussi sur ces autres piéces de 
théatre qu’on appelle papiers politiques (State papers), avec une ardeur telle, 
que les publications de ce genre formeraient déja une énorme bibliothéque. 
Chacun apporte son fétu avec une bonne volonté parfaite, et la fourmiliére 
prend des proportions monstrueuses. Que sortira-t-il de tout ce mouvement 
historique? En vérité, il serait difficile de le dire; mais trés-certainement ce_ 
ne sera pas le ridiculus mus d'Horace. Quand méme ces recherches patientes 
et laborieuses ne feraient que donner aux Anglais un peu de cette conscience 
historique si remarquable chez leurs devanciers les Allemands, ce serait assu- 
rément un progrés. J’ai souvent pensé qu'un travail d’ensemble, résumant 
ces diverses recherches archéologiques sans parti pris, sans systéme adopté 
@ priori, serait d'un grand prix pour la majorité des lecteurs anglais. Ils en 
apprendraient plus ainsi sur I’histoire de leurs aieux, et particuliérement sur 
celle du seiziéme siécle, que dans ces écrits ou !’auteur se préte a flatter les 
passions du pays pour assurer Ja vente de son livre. 








738 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


Celui dont nous allons parler remplit-il ces conditions honorables? Je suis 
faché de le dire dés le début : il a complétement trompé mon attente. Quoi- 
que l'Histoire d' Angleterre depuis la chute de Wolsey jusqu'a la mort d’ Elisa- 
beth doive une grande partie de son intérét aux nouveaux documents auxquels 
M. Froude a puisé, cet auteur se montre partout aussi agressif, aussi partial 
contre le catholicisme que les premiers réformateurs eux-mémes. A quoi 
donc attribuer une tendance aussi opposée a |’esprit nouveau qui commence 
i vivifier les études historiques? Je ne crois pas étre fort éloigné de la vérité 
en affirmant que, si M. Jacques-Antoine Froude n'edt pas été le frére d'un 
autre M. Froude, qui mourut jeune, il y a quelques années, sur les confins 
du catholicisme, dans ces jours féconds ot le puséysme commengait 4 deé- 
ployer son ardeur juvénile, il efit probablement écrit dans un esprit plus 
équitable. On dirait qu'ila tenu 4 honneur de prouver combien il est éloigné 
de tout compromis avec ce papisme abhorré, dont les Anglais disent aujour- 
d’hui qu'il est contagieux (catching). Il y a méme mieux : l’historien est, au 
fond, plus rationaliste que protestant, et se prend quelque part a regretter 
que la réforme allemande et la réforme britannique n’atent pas confondu 
d’abord leurs eaux dans un courant commun. Nous connaissons $ beaucoup 
d’Anglais fort peu disposés a partager ce regret. 

Il semblerait cependant que M. J. A. Froude efit dd étre mis en garde sur 
ses tendances reétrogrades par le résultat de ses propres études sur le moyen 
age en Angleterre. Nous ne voudrions d’autre preuve contre lui-méme que 
ce beau chapitre d’introduction ot il passe en revue la société anglaise au 
moment ou éclata Ja question du divorce royal. Comment ne s’est-il pas 
apercu que, sous un régime ou le pouvoir politique envisageait avant tout le 
bien-étre moral et intellectuel du pays; sous un régime ou chaque ouvrier, 
chaque agriculteur, trouvait un travail et une existence assurés; ot le pro- 
priétaire foncier sentait sans cesse qu'il avait des devoirs a remplir envers 
ses vassaux avant d’avoir droit & jouir de sa richesse; ot |’industriel et 
Je marchand ne pouvaient exploiter les classes laborieuses au profit de leur 
cupidité; sous un régime enfin ot le droit au travail \ui-méme était admis 
comme une chose légale et juste; comment n’a-t-il pas compris que, dans 
une pareille société, les représentants de la religion, les prétres en un mot, 
ne pouvaient croupir dans une corruption et une ignorance profondes, éga- 
Jement oublieux de leurs devoirs sacerdotaux et de leur dignité d-homme? 
Il y a Ja une contradiction choquante que vous n’essayez méme pas d‘expli- 
quer, et pour cause. Qui donc avait engendré, nourri, élevé cette société si 
vigoureusement constituée, si vaillante au travail et a la guerre, si passion- 
née pour ses libertés, si soumise déja au frein de la loi, et si fiére pourtant 
devant ses monarques? qui? si ce n'est I’Eglise catholique, apostolique et 
romaine? Telle est la conclusion qui s’impose irrésistiblement au lecteur en 
lisant ce tableau que M. Froude a tracé de main de maitre, et devant lequel 
il s'arréte lui-méme ému, comme s'il regrettait d’avoir a s’enfoncer dans les 
tristes régions qu'il aura désormais a parcourir. Pourquoi sommes-nous 
se d’ajouter que le paradoxe, pour ne rien dire de plus, lui servira de 
guide? 


Les deux volumes que nous avons sous les yeux commencent en I’année 








BIBLIOGRAPINE ETRANGRRE. 759 


1526, quand le cardinal Wolsey était au faite des honneurs, et s’arrétent a 
la mort d'Anne Boleyn, en 1556. Ils embrassent done une période de dix 
années, les plus féecondes en événements de tout le régne d’Henri VIII. Jus- 
qu'ici ce prince avait passé aux yeux de I’Kurope savante pour uno prince 
dont les débuts brillants furent ternis par la luxure et la cruauté, ces deux 
premiers fondements de I'Eglise anglicane. Il semblerait que l’opinion fat 
fixée sur cette matiére: M. Froude a changé tout cela. A ses yeux, le second 
Tudor, en divorcant avec Catherine d’Aragon, ne fit que céder & une né- 
cessité politique, pour assurer la succession royale dans la ligne mascu- 
lime encore A naitre, et pour céder au veeu de la nation, qui craignait de 
voir se renouveler les guerres des deux Roses! Je n’exagére rien, et, si 
je n’étais obligé de me renfermer dans Jes bornes d'une notice biblio- 
graphique, les preuves ne manqueraient guére 4 l'appui de ce que j'a- 
vance. Il n’y a qu’un malheur a l’encontre de cette théorie : c’est que la 
nation avait vécu pendant vingt ans sous ce régne sans manifester la plus 
légére crainte 4 cet égard, et qu'il fallut la question du divorce elle-méme 
pour Ja faire surgir! Que Henri VIII eft continué de vivre comme par le 
passé avec sa femme légitime; qu’il n’efit point cédé 4 sa passion insensée 
pour une maitresse, et nous demanderions volontiers 4 M. Froude si le parle- 
ment anglais efit jamais songé 4 soulever ce débat? Il faut compter grande- 
ment sur l’ignorance de ses lecteurs pour espérer de leur faire accepter de 
pareilles réveries. 

Une fois sur ce chemin, |'auteur n'est arrété par aucune difficulté. 
Henri VIII et ses conseillers sont des modéles de sagesse, de modération et 
d’équité, qui se laissent duper pendant sept années entiéres par un pape 
rusé, dissimulé, menteur, qui cherchait uniquement 4 gagner du temps, 
quoique convaincu au fond de la justice de la réclamation. Et Wolsey, ce 
grand politique (ce sont vos expressions), qui avait commencé par se jeter 
aux genoux de son maitre, le suppliant avec larmes de se désister de cette 
folle entreprise, était-il convaincu, lui aussi, de cette justice? Et Henri VIII, 
en personne, qui, 4 un moment donné, feint dese rapprocher de Catherine, 
pour mieux tromper le pontife, tout en envoyant des lettres passionnées a 
Anne Boleyn, tout en se ménageant des rendez-vous avec cette femme; 
Henri VIII, qui reconnaissait en plein tribunal les vertus et la soumission de 
son épouse, croyait-il sincérement suivre la volonté divine en la répudiant? 
Poser la question, n’est-ce pas la résoudre? 

Je n’ai rien a dire sur l'ignoble trafic entrepris, 4 la suggestion de Cranmer, 
pour acheter, en faveur du divorce, |’opinion des canonistes dans les uni- 
versités. M. Froude l’abandonne lui-méme tout en le regrettant plus qu'il ne 
le condamne, tout en rappelant que les agents diplomatiques de Henri VIII 
montrent ces consciences vendues prétes 4 déserter les intéréts de leur patron 
a Ja premiére occasion. Mais alors pourquoi voudrait-il donc que le pape efit 
prété l’oreille 4 des arguments dont il connaissait si bien la valeur? Pour- 
quoi lui reproche-t-il de reculer devant une décision dont le pontife romain 
prévoyait les résultats? Comment! vous rapportez sans cesse les paroles des 
ambassadeurs anglais, qui le menacent d'une défection analogue A celle 
de |’Allemagne déchirée par le protestantisme; vous montrez la politique 


760 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 


vacillante et louche de Francois J", tout entier a sa rivalité avec Charles- 
Quint; vous mettez en relief le sac de Rome par les troupes luthériennes 
de ce méme Charles-Quint, et vous vous étonnez ensuite que le chef supréme 
de la chrétienté ait hésité avant de prononcer une décision qui com prometitait 
de si graves intéréts; qu'il ait espéré user a la longue la folle passion du 
despote et le ramener a de meilleurs sentiments! Vous vous étonnez encore 
que le pasteur des Ames ait été douloureusement impressionné par les appels 
réitérés de l’infortunée Catherine! Tout pape qu’était Clément VIll, M. Froude 
est forcé de lui reconnaitre un ceur humain qui recule devant injustice; 
et ce pape ne craint pas de déclarer & |'ambassadeur britannique que jamais 
il n’osera souiller sa conscience d'une iniquité aussi flagrante. I! y avait bien 
la, ce semble, quelque indépendance, quelque énergie, aprés tout, et elle 
meéritait au moins de n’étre pas passée sous silence, comme vous I‘averz fait. 

Il n’y a pas jusqu’a la figure de la malheureuse reine qui ait trouvé grace 
enticre devant les préjugés de lhistorien. Aussi, pourquoi ne s’est-elle pas 
retirée d’elle-méme de la scéne? Pourquoi n’est-elle pas entrée, par exemple, 
dans quelque ordre relaché, ot elle efit pu mener la vie du monde sous le 
voile d’une religieuse? L'idée est ingénieuse, i} faut l'avouer, pour un écri- 
vain d'un protestantisme aussi pur; et, pour dernier acte 4 cette comédie, il 
n’aurait plus fallu qu’affubler Je voluptueux Henri d'un capuchon de moine; 
— car, il faut qu’on le sache, ce prince fit demander au pape s'il ne pourrait 
lui accorder Ja faculté d’entrer en religion pour porter Catherine 4 en faire 
autant, sauf 4 relever le Tudor de ses veeux dés que Je but serait atteint. Et 
voila le réformateur religieux que M. Froude voudrait nous faire respecter 
comme un instrument de la Providence pour la régénération morale du 
monde! Jusque-la, du moins, elle avait eu recours 4 des agents d'un autre 
caractére. 

Il faudra bien raconter quelque jour les causes diverses qui amenérent le 
clergé anglais 4 subir aussi facilement le nouveau régne de lhérésie et du 
schisme. C'est un probléme resté insoluble pour la plupart des esprits sérieux, 
Mais qui est néanmoins en voie de solution par suite des documents que 
chaque année met au jour. On sent bien que nous n’avons pas ici a nous en 
occuper : toujours est-i] que le phénoméne le plus étonnant peut-étre de 
toute l'histoire ecclésiastique, c’est le spectacle de cet épiscopat passant avec 
armes et bagages au camp de l’ennemi. L’écrivain dont nous nous occupons 
n’a aucune pitié pour ces prétres dégénérés, cela se concoit, et nous Serions 
tentés de partager ses dédains si nous ne savions aussi |*habileté infernale, 
sans parler des menaces, qu’on déplova pour Jes tromper. Depuis un siécle et 
plus, d’ailleurs, l’aristocratie britannique jetait des regards de convoitise sur 
les biens de I'Eglise, et, au temps d‘Henri VIII, ce sentiment était devenu 
une veritable fiévre : l’exemple de l’Allemagne avait porté coup. Je nen 
voudrais pour preuve, parmi beaucoup d’autres, que le trait suivant cité 
par notre auteur. « En 1529, le parti de l’anéantissement du pouvoir papal 
avait une telle confiance dans les dispositions du parlement qui allait s‘ou- 
vrir et dans la pression irrésistible des circonstances, qu’aux tables des 
grandes maisons, 4 Londres, on parlait uniquement et triomphalement de 
détruire prochainement |'établissement ecclésiastique et de confisquer les 


BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 7GA 


biens de I’Eglise On considérait le roi comme le seul obstacle a ces projets. 
« Ces nobles lords s’imaginent, écrit l'‘ambassadeur francais a cette occasion, 
« qu'une fois le cardinal (Wolsey) mort ou disgracié ils pilleront sur-le- 
« champ l'Eglise et la dépouilleront de toutes ses richesses. Je n’ai pas besoin 
« d'avoir recours a |'écriture chiffrée pour vous annoncer ceci, car chacun 
« en parle ouvertement!. » 

Les nobles lords entrérent donc vivement dans les projets de Henri et de 
son digne ministre Cromwell pour la spoliation des monastéres. Il va sans 
dire que M. Froude bat des mains : 4 ses yeux, les commissaires nommeés pour 
faire une enquéte sur la situation morale et mateérielle de ces établissements 
remplirent consciencieusement un grand devoir. Des ruses et des moyens de 
terreur quon mit en ceuvre pour amener les moines 4 composition, pas un 
mot : Collier, et Spelman, et Dugdale, sans compter bien d'autres écrivains 
protestants, auraient pu cependant en apprendre beaucoup a Mhistorien sur 
ce sujet. Notre auteur aime infiniment a citer Jes nouvelles piéces produites 
depuis quelque temps sur cette triste affaire : par malheur, elles sont pour 
la plupart les témoignages intéressés des spoliateurs. Qu’y a-t-il d'éton- 
nant ace qu‘ils aient accusé les victimes de monstruosités dont celles-ci 
ne pouvaient se défendre? Leur défense, si on leur permit d’en rédiger, 
n'existe plus : quel fond dés lors pouvons-nous faire sur ce tissu d’accusa- 
tions abominables dont sont remplis les rapports et Ja correspondance d'un 
Leighton, par exemple? Comment croire, encore une fois, que ce peuple an- 
glais, si fier, si moral, comme l’appelle M. Froude, et pu supporter pendant 
des siécles Je tableau de débordements pareils chez ses guides spirituels? 
Comment enfin comprendre que ce méme peuple se soit soulevé plusieurs 
fois pour provoquer le rétablissement des ordres monastiques? Il y a dans 
ces faits, on le voit, une contradiction qui valait bien la peine d’étre 
expliquée. Le lecteur y efit gagné des informations plus solides, plus véridi- 
ques, q ue dans les récits complaisamment orduriers de ces agents vendus au 
pouvoir tyrannique du moment. Pour notre part, nous en sommes encore a 
comprendre comment un écrivain qui se respecte a pu élever de pareilles dé- 
positions 4 la hauteur de sources authentiques. 

Nous avons été sévére pour ces deux premiers volumes de M. Froude : 
est-ce 4 dire cependant que son ouvrage soit a rejeter complétement? Telle 
n’est pas notre opinion. Malgré son parti pris de dénigrer systématiquement 
tout ce qui concerne IEglise catholique, ses pages jettent souvent un jour 
subit et inattendu sur le travail souterrain qui se faisait alors dans la société 
anglaise, et qui explique bien des choses restées jusqu’ici ou obscures ou 
inconnues. Il y a donc profit réel a le lire, et j’ajoute en finissant que le style 
de M. Froude est d'une lucidité si transparente, d'un coloris si vrai, que sou- 
vent il nous a rappelé les plus belles pages d’Augustin Thierry. Cet éloge 


dit tout. Pourquoi faut-il que l’esprit qui domine la Conquéte des Nor- 


mands en Angleterre vienne aussi compleéter la ressemblance? 
C. F. Avptey. 


« Tome I, p. 150. 


762 BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 


BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE 


DES LOIS INTIMES DE LA SOCIETE, par M. Anrome Motuttar!. 


Dieu a dit: Faisons l'homme a notre image. Cette parole mystérieuse a 
été depuis longtemps méditée et commenteée par les théologiens. Nous croyons 
qu’il suffit pour la foi de reconnaitre que nous sommes l’image de Dieu dans 
la partie pensante de notre étre, et que notre 4me, qui est, qui connait et 
qui veut, offre en elle-méme des traits vivants de la Trinité incréée. 

Une école nouvelle est allée plus loin : pour s’expliquer la famille et la 
société humaine, et méme les phénoménes de la nature physique, elle s'est 
élancée dans les profondeurs de la nature divine : « Le nombre 3, dit M. de 
Maistre, est écrit dans les astres, sur la terre, dans l’intelligence de l’homme. 
dans son corps, dans la vérité, dans la Fable, dans |'Evangile, dans le 
Talmud, dans les Védas, dans toutes les cérémonies religieuses, antiques 
ou modernes, légitimes ou illégitimes, aspersions, ablutions, invocations, 
exorcismes, charmes, sortiléges, magie noire ou blanche; dans Jes mystéres 
de la cabale, de la théurgie, de l'alchimie, de toutes les sociétés secrétes; 
dans la théologie, dans Ja géométrie, dans Ja politique, dans la grammaire, 
dans une infinité de formules oratoires ou poétiques qui échappent 4 I’at- 
tention inavertie; en un mot, dans tout ce qui existe. On dira peut-étre : 
C’est le hasard. — Allons donc?! » 

M. Molliére aurait-il saisi au passage cette fusée brillante? Quoi qu'il en 
soit, d'une simple indication, il a fait une démonstration scientifique. Il a 
transformé une lueur vive, mais passagére, en une lumiére immense et 
continue par laquelle il veut éclairer toute la création. 

C’est ce qui a été la pensée mére du savant ouvrage qu'il vient de livrer 
au public, et dont nous allons tacher de donner une idée. 

Dans une série de formules ingénieusement combinées, M. Molliére montre 
l'untvers entier soumis a des lois procédant par ordre ternaire. Il a méme 
fait un tableau de ces formules résumant les éléments constitutifs de Ia so- 
ciété divine et humaine. On nous pardonnera de ne pas reproduire ce ta- 
bleau dans notre court article bibliographique; car de telles formules auraient 
besoin de longues explications, et il y a des correspondances symétriques qui, 
en parlant 4 |’ceil, ne parlent pas en méme temps a I'esprit. Il ne suffit pas 
de juxtaposer, il faut lier. On ne peut pas analyser de simples intitulés de 
théorémes : il faudrait reproduire ces théorémes en entier pour les faire 
comprendre. 


Disons ici en passant que M. Mollidre arrive, par ses déductions succes- 


Un volume in-8*, chez Pélagaud, rue Mercitre, a Lyon, et rue des Saints-Péres, n°57, 
a Paris. 
* Soirées de Saint-Pétersbourg, t. Ul, p. 131. 











BIBLIOGRAPHIE FRANGAISE. 763 


sives, a une théorie de la société beaucoup plus libérale que celle de M. de 
Bonald. 

Nous avons remarqué un passage de cette portion de l’ouvrage ou l’auteur 
établit que la prescription est un principe applicable au droit public comme 
au droit civil. Nous citerons ce passage comme pouvant donner quelque idée 
du style de l'auteur et de la maniére nette et franche avec laquelle il aborde 
les discussions les plus difficiles. 

« C’est un noble spectacle, dit-il, que celui de ces quelques hommes, cap- 
tifs volontaires d'un serment faussé par tous, et invoquant sans cesse-et sans 
peur le droit vaincu contre Ja foree victorieuse. Le parti triomphant lui- 
méme ne peut, aprés l'heure de ses premiers enivrements, se dissimuler que 
ces hommes représentent la conscience et |l'honneur humain. Dieu doit donc 
voir avec amour ces martyrs, souvent obscurs, de Ja foi politique, dont le sa- 
crifice continu intercéde pour la patrie; et souvent méme il est visible que 
sa justice ainsi apaisée les récompense en permettant des restaurations de 
pouvoir inespérées pour tous! — Rien n'est plus touchant encore que le sen- 
timent persistant de la nationalité... 

«..... Mais tl ne se peut néanmoins que de telles protestations sient éter- 
nellement Je droit de se mettre en travers du train des choses humaines... 
ll vient un moment ot le temps enfin prononce, et ot le droit passe, comme 
le sceptre, d’une main 4 l'autre... » 

Puis il rappelle ce mot célébre de M. de Maistre : « A quel moment précis 
le jacobite commenga-t-il d’étre coupable?... C'est une question qu'il faut 
laisser au jugement de Dieu. » 

« Le temps, ajoute M. Molliére, tranche nécessairement ces questions im- 
menses ; mais qu'on ne sy méprenne pas: il y faut le longtemps, le trés- 
longtemps, comme le dit la loi civile elle-méme..... prescription de siécles 
et non d’années, prescription en quelque sorte de Dieu, et non des hommes. 

« Ainsi donc, lorsque, malgré lous les efforts des hommes, les choses vont 
graduellement en sens contraire de ces efforts, il ne faut pas encore dire : 
Malheur aux vaincus! Mais i] est permis de soupconner que Dieu, qui voit 
plus clair que nous dans les mérites de chacun, pourrait bien l’avoir dit lui- 
méme !! » 

Il est impossible de toucher une question aussi brilante avec plus de déli- 
catesse et de fermeté. Au moins ce publiciste catholique ne jette pas l'ana- 
théme a ceux qui protestent en faveur du droit des dynasties et des natio- 
nalités! Au contraire, il les aime comme des fréres et les respecte comme 
des martyrs. Mais il est obligé de reconnaitre que le temps peut créer 
une tradition nouvelle et consacrer une autre légitimité, dont les droits 
devront étre reconnus 4 leur tour. Sa bouche ne dira pas : Vx victis; mais 
il laissera entrevoir que Dieu a pu le dire lui-méme, et le chrétien résigné 
sera disposé a s'incliner devant cet arrét, s'il a été réellement prononcé dans 
le ciel. 

Quand cette résignation est désintéressée et qu'elle couvre une douleur 
ae ne devient-elle pas 4 son tour un sentiment profondément respec- 
table?... 


{ Pages 521-523. 


764 BIBLIOGRAPHIE PRANCAISE. 


Si nous n’étions pas renfermé dans les bornes étroites d’un bulletin bibtio- 
graphique, nous ferions 4 la théorie de M. Molliére plusieurs objections de 
détail, ou plutét nous lui soumettrions quelques doutes. 

Mais, dans tous les cas, nous n’entendrions contester ni l'orthodoxie ni la 
grandeur de son hypothése. In dubits libertas : des autorités plus respecta- 
bles et plus compétentes que la ndtre ont examiné les théories. des lois in- 
times de la société et les ont trouvées irréprochables sous Je rapport théo- 
logique. Il n'y a done aucun scrupule a avoir sur ce poimt; il y a méme 
plus : des philosophes catholiques non-seulement du moyen Age, mais du 
dix-neuviéme siécle, ont adopté ce beau et séduisant systeme. Parmi eux, on 
peut citer le pére Gratry. Dans un de ces entretiens familiers ou ce religieux 
expose avec tant d’élévation et d'éclat les plus grands mystéres de Ja religion, 
ila déclaré qu'on ne pourrait pas aller au fond des sciences physiques elles- 
mémes sans y trouver des vestiges de la Trinité. 

Ces traces devraient donc étre plus visibles encore dans les sciences sociales. 

S‘il en est ainsi, M. Molliére a découvert les véritables fondements sur les- 
quels on peut asseoir les lois de la politique humaine. Dés lors, plus d'indif- 
férence permise, plus de scepticisme possible dans cette sphére ot des hom- 
mes religieux, et souvent méme des membres du clergé, portent tant de 
doutes et de découragement. Quiconque admet les dogmes chrétiens en 
trouvera, suivant M. Molliére, les reflets écrits dans les lois intimes de la 
société. Les esprits qui se sont égarés dans le labyrinthe des opinions politi- 
ques, si divergentes et si multiples a a notre triste époque, pourront étre re- 
mis dans la droite voie, s ils consentent 4 se laisser guider par cette colonne 
de feu qui luit pour les hommes de foi au milieu des ténébres du siécle. 

Les prodiges de ces harmonies entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel 
ne pourraient-ils pas aussi fournir-des armes a |’apologiste chrétien contre 
rincrédule instruit et de bonne foi? C'est ce que M. Molliére n’hésite pas a 
croire. Il ne s'agirait que d'une hypothése a verifier, qui serait dans le 
monde moral comme celle de I’attraction dans le monde physique. 

L’ouvrage de M. Molliére est éminemment suggestif, comme diraient les 
Allemands : il fait penser. Malheureusement il y a en France peu de pen- 
seurs vraiment sérieux; la langue philosophique y est comme une langue 
étrangére qu’on parle mal et qu'on entend moins encore. La valeur des théo- 
ries de M. Molliére ne peut donc étre appréciée que par des hommes d’élite. 
C'est 4 eux que son ouvrage s'adresse d’une maniére spéciale. Qu’il soit au 
moins lu par cette classe de lecteurs avec quelque attention, et leurs suf- 
frages seront certainement acquis 4 un auteur qui a creusé si laborieuse- 
ment les questions les plus difficiles, et qui les a traitées avec une si pené- 
trante intelligence. 


Atsgrt pu Boys. 


MAITRE PIERRE, par Epxonn Apoor. 4 vol. in-12. Paris, L. Hachette. 


Nous voici bien loin de Tolla, du Rot des montagnes et de la Gréce con- 


temporaine. Cette fois encore M. About transporte ses lecteurs sur une scene 
nouvelle. 





BIBLIOGRAPHIE FRANQGAISE. 765 


Connaissez-vous... nous ne dirons pas, comme Mignon, la terre ou fleurit 
loranger, mais les plaines ou pousse |’ajonc, of régne la bruyére, od nul 
arbre ne s’éléve, nul ruisseau be murmure, ou les hommes vivent a six 
pieds du sol, et, vus de loin dans leur cape de laine au milieu de leurs trou- 
peaux, rappellent ces patres géants qu’Enée rencontra sur les rives de la 
Sicile : 

ie Sa Mat Oe . Vasta se mole ferentem. 
Pastorem Polypheum . B.S ras ae pay 
Trunca manum pinus regit et vestigla firmat. 
— On peut citer Virgile avec M. About. — Enfin, connaissez-vous les Landes? 

C'est la que nous conduit aujourd’hui M. About. Son héros est en harmo- 
nie avec Je cadre dans lequel il se meut. Imaginez un homme court et fort, 
taciturne et loquace tour a tour, qui boit du vinaigre avec son eau au lieu de 
vin, et joint aux gofits sauvages d'un Mohican les instincts agricoles d’un 
Anglo-Saxon : tel est maitre Pierre. 

Cependant, et bien qu’il en ait d’ailleurs la forme, le nouvel ouvrage du 
spirituel romancier n’est pas un roman; c'est une thése : nous dirions une ré- 
clame,n'étaitl’accentsympathique et manifestement convaincu de son langage. 

Nous avons nommé tout 4 l'heure les Landes, ves steppes de la France 
qu’on cherche depuis longtemps 4 assainir et 4 fertiliser. Grace au progrés 
des études géologiques, on connait aujourd hui la cause de leur stérile insa- 
lubrité; on sait qu’elle tient au séjour foreé des eaux pluviales entre la cou- 
che de grés imperméable qui fait le fond du sol et le mince tapis de terre vé- 
gétale qui le recouvre. Le premier probléme 4 résoudre pour arriver aux 
améliorations que ce pays réclame est donc |’écoulement régulier de ces 
eaux latentes ou, durant six mois de l'année, baignent et se pourrissent les 
racines des végétaux, et d'ou s’exhalent, pendant six autres, des émanations 
putrides et mortelles. 

Ce probléme, la science qui l’a posé croit en avoir seule le secret et pré- 
tend qu'il n’appartient qu’a elle de le résoudre. Malheureusement les moyens 
qu'elle propose sont dispendieux et les Landes sont pauvres. Les bergers de 
la Canau ef des rives de l’Adour en seront-ils donc réduits 4 attendre qu'un 
capitaliste philanthrope ou un savant millionnaire vienne Jes délivrer de la 
pellagre, etne peuvent-ils rien faire par eux-mémes pour se sauver? Telle 
n'est pas l’opinion de M.About. Il croit, et nous sommes de son avis, qu on 
peut arriver 4 transformer les Landes par des procédés plus expéditifs et 
moins cofiteux que ceux que préconisent Jes savants et qu'ils proclament 
seuls efficaces. L’assainissement, et, par suite, la mise en culture de ces dé- 
serts, est, dit-il, une affaire beaucoup plus simple que ne le supposent les 
théoriciens agronomes, ou plutét ce n’en est pas une. Sans recourir aux pra- 
tiques compliquées qu'il ne comprendrait pas, aux appareils mécaniques 
que l’élévation de leur prix lui interdira toujours, le paysan landais peut, 
avec le secours de sa béche et par un travail bien conduit, dessécher sa 
steppe d’abord, et, en associant ses efforts 4 ceux de ses voisins, procurer en 
peu d'années a son village la vie, l’abondance et la santé. 

C'est pour le démontrer qu’a la suite d’un voyage dans Je paysa été écrite 
l'histoire de maitre Pierre. 

Ava 1858. 31 


766 BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


Maitre Pierre n’est pas un homme : c’est la personnification du peuple 
landais. I] représente par son beau cété cette vieille et forte race basque 
depuis mille ans croisée de Sarrasin que Charles Martel écrasa sans la 
vaincre et avec qui dut transiger Charlemagne; gens tenaces, durs a Ia peine, 
avares ou prodigues de paroles, selon |"‘humeur, mais essentiellement fins. Ce 
n’est pas chose facile en Jittérature, on le sait, que d’animer ces personni- 
fications abstraites. Aussi, malgré tout l’entrain de sa plume, M. About n'est 
pas arrivé & faire de son personnage un étre vivant. Sauf Je tableau de sa 
jeunesse sauvage, oti il ya du mouvement et de la couleur, on sent dans tout 
le reste un effort mal dissimulé pour cacher un plaidoyer sous les formes 
d’une fiction romanesque. 

L’auteur ne se l’est pas dissimulé, pensons-nous; mais ce cadre narratif 
‘Tui a semblé se préter mieux qu'un autre au but essentiellement populaire 
qu’il se proposait. Le fait est qu'il a touché ainsi, par maniére d’incident, a 
une foule de questions d’économie ou de morale villageoise, qui empruntent 
un caractére piquant 4 la rustique crudité du langage de maitre Pierre; car, 
pour la raillerie, maitre Pierre est un triple Gascon. On ne saurait faire 
mieux justice des ruineuses méthodes d’agronomie qu'on propose aujour- 
d’hui a nos paysans, ni se moquer plus agréablement du radotage des profes- 
seurs d’agriculture au sujet du drainage et de l’emploi qu’on en fait aujour- 
d’hui 4 tort et a travers. Nous renvoyons le lecteur 4 cette piquante critique 
(p. 100-402), ainsi qu’aux traits lancés en passant contre les vices des riches 
campagnards, le maintien intéressé des abus municipaux par les maires, et 
l'infame calcul des bourgeois qui mettent des limites 4 Ja fécondité du ma- 
riage (voy. p. 219). 

Certes nous aimons 4 voir la morale se méler ainsi, dans Jes causeries de 
maitre Pierre, aux questions d’intérét matériel. Mais pourquoi Ja religion n'y 
a-t-elle point sa place aussi? Maitre Pierre pense a tout ce qui peut donner un 
peu de bonheur a cette région déshéritée des Landes, a |'air sain, aux eaux 
pures, aux verts ombrages, aux voies de communication, 4 l’honnéteté de la 
vie conjugale; il n’oublie qu'une chose : Dieu, l’empire salutaire de la foi 
religieuse, influence moralisatrice du culte public. Cependant la religion 
et les champs furent toujours et partout unis. De quel pays et de quel siécle 
sont donc ces nouvelles Géorgiques? Les autres, celles que nous savons tous 
par cccur et que M. About, éléve distingué de I'Ecole normale, n’a pas pu 
oublier, sont pleines d'un profond sentiment religieux, et leur auteur, en 
les composant, a par deux fois au moins invoqué les divinités champétres : 


. « . +» Vos, 0 clarissima mundi 

Lumina, labentem ceelo que ducitis annum, 
Liber et alma Ceres. ...... 

Teque, magna Pales, et te, memorande, canemus, 
Pastor ab Amphryso, etc. 


L’euvre de Virgile, pour étre ainsi pieuse (pit vates), en vaut-elle moins 


que celle de M. About? 
P. Dounaire. 





REVUE CRITIQUE 


I. La Terre et ' Homme, par M. A. Mavny. Paris, L. Hachette. 4 vol. in-12. — II. Histoire 
des religions de la Gréce antique, du méme auteur. Paris, Ladrange. 2 vol. in-8. — 
III. Revue du monde paien, publiée sous la direction de M. p’Ansetug. Paris, Lanier; Avi- 
gnon, Séguin ainé. — IV. Analyse de l'inscripltion de Borsippa, par M. J. Oprenr. Paris, 
Benjamin Duprat. 4 vol. in-8.— V. Histotre de la révélation biblique, par le docteur 
Hanxesere, traduite de allemand par M. l’abbé Goscuter. Paris, Vaton et Lecoffre. 2 vol. 
in-8. — VI. Rome ct la Judde au temps de la chute de Néron, par M. le comte Frayz 
pe Cuampacny. Paris, Lecoffre. 4 vol. in-8. — VII. La Philosophie de saint Thomas 
@’ Aquin, par M. Cu. Jounpais. Paris, Hachette. 2 vol. in-8. — VIII. Un Ouvrage inédit de 
Gilles de Rome, précepleur de Philippe le Bel, en faveur dela papautéd, par M. Cu. Jourpain. 
Paris, Paul Dupont. Hr. in-8. — IX. Clément V et Philippe le Bel, par M. Rasanis. Paris, 
Durand et Didier. 4 vol. in-8. — X. Dante révolutionnaire et socialtste, mais non hérétique, 
par M. Frass Borssanv. Deuxiéme édition. Paris, Douniol. 4 vol. in-8.—XI. Les Mystéres 
de la chevalerie et de l'amour platonique au moyen dge, par M. Arovx. Paris, Renouard. 
4 vol. in-8. — XII. D’Angers au Bosphore, par M. Gonano-Favuttuier. Paris, L. Maison. 
4 vol. grand in-8 avec atlas. — XIII. Réponse au R. P. Félix, par M. P. Exrannin. Paris, 
Capelle. br. in-8. 


I 


En prenant la plume aujourd’hui, j’éprouve un veritable embarras a la 
vue de tant de livres entassés sur ma table. Il y en a dans le nombre qui 
remontent déja a plusieurs mois, et dont le Correspondant n'a pas encore 
parlé, mais qui ont trop d'importance pour qu'on puisse les négliger plus 
longtemps. 

Parmi ceux-la, nous devons placer en premiére ligne les derniers ouvrages 
de M. Maury. L’auteur est en effet un de ces hommes qu’on regrette de ne 
pas compter avec soi et qu'on doit honorer, méme dans les rangs de ses ad- 
versaires. Personne, 4 notre époque, ne posséde une érudition plus étendue 
et plus variée. Il y a toujours beaucoup a apprendre dans ses travaux, méme 
lorsqu’on ne les approuve pas; et, si nous avons souvent a combattre ses opi- 
hions, nous ne devons le faire qu’en rendant hommage 4 sa science et a sa 
bonne foi. On peut, du reste, constater un progrés dans les écrits de 
M. Maury, au moins pour ce qui est du respect extérieur dans la forme et 
dans le langage envers la religion et les croyances chrétiennes. Ce progrés est 
surtout sensible dans jes deux derniers ouvrages du savant académicien, et 
il nous permettra de l’en féliciter. 

_Le premier de ces ouvrages, la Terre et ' Homme’, forme l’introduction 
d'une histoire universelle que la jibrairte Hachette publie sous la direction 
de M. Duruy. C’est une description rapide du globe que nous habitons, de 


‘ Paris, L. Hachette et comp. 4 vol. in-8. 


768 REVUE CRITIQUE. 


sa géographie, de sa constitution géologique, et de la distribution de la vie 
animale et végétale a sa surface. Astronamie, cosmographie, géologie, miné- 
ralogie, paléontologie, zoologie, botanique, l’auteur met successivement 4 
contribution toutes ces sciences diverses et en tire un tableau des plus in- 
structifs. Il reconstruit 4 nos yeux Je monde terrestre et nous le fait con- 
naitre dans ses détails. Mais la vie supérieure manque a ce monde qu’il nous 
présente, le souffle divin ne l'anime pas. M. Maury nous développe la consti- 
tution de la terre; mais ce n'est que la matiére qu’il nous révéle : on n'y 
sent pas courir l’esprit sans lequel la matiére est inerte et morte. I] nous dé- 
peint la créature; mais il ne nous montre pas la main puissante du Créateur 
la fagonnant a sa volonté. C’est que la Religion seule fournit ce complément 
supréme sans lequel le tableau demeure imparfait; Ja foi est la source ow il 
faut aller chercher l’explication des problémes de Ja création, que la science, 
réduite 4 ses propres ressources, demeure impuissante a résoudre. 

Ce que nous disons ici s’applique surtout au premier chapitre du livre de 
M. Maury intitulé la Création. Ceux qui viennent aprés, la Terre dans son 
état actuel, |’ Atmosphere et les Mers, les Terres et les Fleuves, Géographie 
minérale, Géographie végétale, Géographie animale, dont les titres indi- 
quent clairement Je sujet, sont un excellent résumé de I’état actuel des 
sciences naturelles sur ces diverses matiéres, et on n’y trouve matiére a au- 
cune réserve. Nous en ferons quelques-unes pour Ja derniére partie du livre, 
celle qui a rapport a !"homme; mais nous louerons en méme temps M. Maury 

d’avoir courageusement rompu avec la plus grande partie de |’école philoso- 

phique et matérialiste de notre temps, en reconnaissant et en defendant !'u- 
nité de l’espéce humaine. Ce n’est pas qu'on ne puisse élever des objections 
sur le classement ethnologique des diverses races de I"humanité adopté par le 
savant auteur; mais il n'y aurait 14 qu’un dissentiment d’opinion scienti- 
fique, et les critiques ne porteraient pas sur une question de principes. Nous 
laissons de cété le chapitre relatif aux diverses langues et 4 l’origine du lan- 
gage; les idées de M. Maury a ce sujet sont les mémes que celles de M. Re- 
nan, et nous en dirons quelques mots dans notre prochaine Revue, en ren- 
dant compte de la nouvelle édition du livre de l’Origine du langage, qui 
vient d’étre publiee par ce dernier auteur. Mais c’est le chapitre consacré a 
exposition des Religions qui souléve les objections les plus sérieuses. 

M. Maury s'est abstenu de comprendre dans ce chapitre les religions révé- 
Iées, comme le christianisme; il n'y parle que de celles que 'homme s'est 
composées a lui-méme et qui par la sont du domaine commun de la curiosité 
scientifique. Mais d’ot vient cette préférence qu'il donne au panthéisme sur 
le polythéisme, au naturalisme des peuples orientauxsur |’anthropomorphisme 
de l’Olympe hellénique? Parmi toutes ces erreurs, il n’en est pas de prefé- 
rable : ce ne sont que des formes diverses d'une méme idée, d'un méme 
fonds de croyances, la divinisation de la nature entiére. Pourquoi surtout 
attribuer l’idée de l’unité de Dieu 4 toute une grande race, au lieu d'y re- 
connaitre un patrimoine dd a Ja révélation divine et conservé par un seul 
peuple au milieu des erreurs du paganisme? En dehors des Juifs, le poly- 
théisme régnait chez les Sémites aussi bien que dans toutes les autres races. 
Ce n'est pas a Ninive ou parmi les idoles de }a Caabah qu’il faut chercher la 





REVUE CRITIQUE. 769 


croyance a |’unité de Dieu, et |'Allah de Mabomet n'est pas une antique créa- 
tion de l'esprit sémitique; c’est un souvenir altéré et confus du vrai Dieu, 
emprunté aux croyances des juifs et des chretiens. 


If 


On ne doit pas étendre les mémes observations a l'Histotre des religions 
de la Gréce antique‘, dont les deux premiers volumes ont seuls paru jus- 
qu’ici. Le paganisme grec, ses origines et sa constitution, tel est le sujet que 
ce livre embrasse. La connaissance de ia vérité religieuse est certainement 
nécessaire pour juger les religions d'erreur et pour en bien comprendre le 
caractére faux et pernicieux; mais ce n'est pas ce réle de juge que semble 
avoir choisi M. Maury : il s‘est contenté de celui d’historien, et par consé- 
quent, 4 part quelques phrases de la préface, ce n’est absolument que sur le 
terrain scientifique qu'on pourrait se trouver a plusieurs reprises en désac- 
cord avec lui. Ainsi tout le monde ne partage pas, sur l’origine des religions 
de la Gréce, les idées que M. Maury expose dans le premier volume de son 
ouvrage. On n’est pas d’accord pour admettre que cette origine doive étre 
recherchée dans les idées religieuses et dans le culte des Aryas, tel que les 
Védas nous le font connaitre. II faudrait en effet pour cela établir le caractére 
primitif et original de la religion védique, et ce caractére n'est pas encore 
démontré. Plusieurs savants admettent, au contraire, la prédominance de 
i'élément oriental et asiatique dans la formation du polythéisme grec, et 
croient que les Aryis ont probablement dQ puiser 4 la méme source par un 
autre cété, sous l'influence étendue au loin des plus anciens centres reli- 
gieux de la Mésopotamie et de Ja Chaldée. 

Quant au second volume de I'Histoire des religions de la Grece antique, 
il n'y a que des éloges & donner au tableau complet et plein de science que 
M. Maury y a tracé de la constitution religieuse des Grecs, de leur culte, de 
leurs cérémonies, de-leurs mystéres et de l’organisation du sacerdoce a 1’é- 
poque la plus florissante de leur histoire. 


It 


Une cuvre a !’intention et au but de laquelle on doit s’empresser de ren- 
dre hommage est la Revue du monde paien, ouverte a l'étude du paganisme, 
ou des cosmographtes, des religions, des sciences, des chronologies, de U' his- 
toire ou des traditions, des superstitions, des murs et des usages des peu- 
ples qui ont été anciennement ou sont encore sous son joug, et, par suite, a 
Vexamen critique de tous les travaux, de toutes les appréciations qui ont 
journellement pour objet ces diverses données acceptées par la science comme 
des faits primitifs, spontanés, ne relevant en rien de la révélation et de la 
tradition sacrée, dont les premiers numéros viennent de paraitre 4 Avignon 
sous la direction de M. d’Anselme *. C’est une noble et méritoire entreprise 
que celle de combattre les adversaires du christianisme sur le terrain de la 


‘ Paris, librairie philosophique de Ladrange, rue Saint-André des Arts, 41. 
® Paris, Lanier et comp.; Avignon, Séguin ainé. 


/ 


770 REVUE CRITIQUE. 


science ow ils se placent aujourd'hui. Mais n’est-il pas 4 craindre que le 
principal rédacteur de la Revue du monde paien, éloigné des grands centres 
d'études, ne soit pas tout 4 fait au courant du mouvement actuel de la 
science et des travaux de |’érudition moderne qui ouvrent, pour ba défense 
de la religion, une voie fort différente de celle que le célébre Huet, évéque 
d’Avranches, avait suivie dans sa Démonstration évangélique? Il est en effet 
impossible de voir aujourd'hui, jusque dans les plus monstrueuses erreurs 
du paganisme, un rayon brisé de la lumiére divine. 

Le secours de la science humaine peut souvent contribuer 4 la démons- 
tration de la vérité religieuse, et on ne doit point proscrire cette science a 
cause des erreurs ot elle tombe. Il semble que le zéle de M. d’Anselme Tait 
entrainé dans cette voie. Par exemple, il est des hommes qu'on ne doit com- 
battre qu’avec le respect dQ 4 une illustration justement acquise. Lorsque le 
célébre M. Agassiz, sortant du domaine habituel de ses études, cherche a 
établir la pluralité d’espéces, et par conséquent de créations pour l'espéce 
humaine, on doit le réfuter par les arguments de la science et par ceux 
de la religion; mais il ne faut pas pour cela l’appeler « un certain M. Agas- 
siz,» et oublier que J'adversaire contre lequel on lutte est le premier pa- 
Jéontologiste de notre temps. 


IV 


Pourquoi, du reste, s’effrayerait-on de Ja marche des études scientifiques? 
On I’a dit depuis longtemps : Peu de science éloigne de Dieu; beaucoup de 
science y raméne. Le progrés des connaissances humaines peut fournir des 
armes a linerédulité; il en fournit aussi, et de plus sOres, 4 la défense de la 
vérité. Ainsi, 4 mesure que les sciences historiques nous font avancer dans 
la reconstitution des ages écoulés, il en jaillit des lumiéres nouvelles et des 
confirmations ipattendues de la véracité et de l’authenticité des livres saints. 
Nous signalions il y a peu de temps, dans ce recueil, des papyrus égyptiens 
contenant des récits de |’Exode contemporains des événements et écrits par 
des scribes de Ja cour des Pharaons. Voici maintenant que M. Jules Oppert 
trouve dans une inscription cundéiforme du régne de Nabuchodonosor Ja 
mention de Ja construction de la tour de Babel et du prodige de la confusion 
des langues. 

Le déchiffrement des écritures cunéiformes, qu’un savant déclarait encore 
tout récemment 4 jamais impossible, fait aujourd’hui les plus notables pro- 
grés. Il reste encore bien des choses obscures; mais les principes sont fon- 
dés et les conquétes sont nombreuses et indubitables. L’ Analyse de l'inscrip- 
tion de Borsippa, par M. Oppert ‘, met & méme de juger de I'étendue de ces 
conquétes. C'est un travail qui devra figurer désormais dans la bibliothéque 
des personnes qui s’occupent de la critique sacrée et qui s'Intéressent aux 
progrés de l’archéologie orientale. 


V 
L’élégante traduction de I’Histoire de la révélation biblique du docteur 


‘ Paris, Benjamin Duprat. 4 vol. in-8. 

















REVUE CRITIQUE. TA 


Hanneberg, par M. l’abbé Goschler‘, devra prendre place aussi dans les bi- 
bliothéques sérieuses et chrétiennes. Le livre que cette traduction fait con- 
naitre au public frangais est l'un des travaux les meilleurs et les plus utiles 
qu’ait produits en Allemagne la critique catholique, qui, 4 cété de |'école 
exégétique, compte des représentants si éminents. L'Htstoire de la révé- 
lation biblique, sous une forme claire et concise, réunit dans un méme 
corps les résultats des travaux inspirés a la science chrétienne par les livres 
de |'Ancien et du Nouveau Testament. Elle témoigne dans son auteur d'une 
vaste érudition et surtout d’une connaissance profonde de la littérature juive 
rabbinique, que bien peu de personnes ont possédée au méme degré de- 
puis Reland et Buxtorf. C’est surtout dans le récit de la période gréco-romaine 
de l'histoire juive, et dans Ja derniére partie qui comprend l’histoire du texte 
méme de la Bible et de ses versions, que cette connaissance donne au livre 
du docteur Hanneberg un extréme intérét. L’exposition des opinions et des 
usages des trois principales sectes juives au moment de la venue du Sauveur, 
des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens, tirée des livres mémes du 
judaisme, de la Mischnah, du Sobar et des écrits des anciens rabbins, |’ his- 
toire des travaux des Massorets sur le texte biblique et des précautions sou- 
vent puériles qu’ils prirent pour en empéchcr !‘altération, sont particuliére- 
ment bien faites et répandront dans le public la connaissance de choses 
qu'on n’apprend d'ordinaire que par une longue et sire pratique des études 
hébraiques. 

L’Histotre de la révélation biblique contient aussi une bonne et compléte 
analyse des arguments de l’école exégétique allemande et une réfutation 
claire et substantielle de ses objections contre l’authenticité des livres saints. 
Nous engageons 4 la lire ceux qui désireraient se mettre au courant de ces 
questions qui font actuellement tant de bruit dans notre pays. 

On doit remercier M. l’abbé Goschler d’avoir mis ce livre a la portée 
des lecteurs frangais, et le féliciter en méme temps sur sa traduction. Rien 
n’est plus rare que de trouver réunies la connaissance profonde de !’allemand 
et I’habitude d’écrire élégamment Je frangais. Aussi possédons-nous dans 
notre langue bien peu de traductions d’ouvrages allemands qu’on puisse dé- 
clarer véritablement bonnes, qui soient a la fois fidéles et douées d'un mé- 
rite littéraire. Celle que vient de donner I’abbé Goschler doit étre certaine- 
ment rangée dans ce nombre. Le savant ecclésiastique avait déja fait ses 
preuves en traduisant |’ Histoire del Eglise universelle d’Alzog et les Lettres 
de Mozart ; nous n’avons qu'un désir, c’est de le voir continuer a faire con- 
naitre de la méme maniére en France les principaux travaux de la science 
chrétienne de l’Allemagne, entre autres le beau et récent livre du Paganisme 
et Judaisme que nous devons 4 Y’illustre M. Déllinger. 


VI 


_ Le docteur Hanneberg fait repasser sous nos yeux Vhistoire de la Judée 
jusqu’a | apparition du Christ, et le récit des premiers travaux des apétres; le 


Paris, librairie de piété d’Auguste Vaton, et chez MM. Jacques Lecoffre et comp. 2 vol. 





772 REVUE CRITIQUE. 


nouvel ouvrage de M. le comte Franz de Champagny, Rome et la Judée au 
temps de la chute de Néron', embrasse les événements qui succédérent 
immédiatement a la premiére prédication de I'Evangile. « Ces pages, dit l'é- 
« loquent auteur au début de son livre, montreront, dans l’ordre méme que 
« les chrétiens, dés ce moment, pouvaient prévoir, et qui était tracé par lez 
u prophéties évangéliques, les persécutions et les souffrances de I'Eglise d’a- 
« bord; en méme temps, les hérésies, les schismes, les séductions, les scan- 
« dales; puis Jes bruits de guerre commengant partout, la guerre éclatant 
« partout et bouleversant toutes les nations, et, pour couronner Il’euvre, la 
« lutte supréme de Jérusalem et le chatiment ineffable et ineffacable d’Israél. 
« Cette histoire a cela d'unique, qu'un chreétien efit pu I'écrire trente ans 
« avant qu'elle se fit, dans le méme ordre 00 un chrétien |’écrit mil sept cent 
« quatre-vingt-neuf ans aprés qu'elle s'est passée. » 

Nos lecteurs connaissent tous le talent ferme et puissant de M. de Cham- 
pagny, sa maniére élevée de concevoir les faits de l'histoire, et ils ont déja pu 
se faire une idée de son nouvel ouvrage d’aprés le fragment dont le Corres- 
pondant a di la communication a sa bienveillante sympathie. Ils en ont déja 
porté tous le méme jugement, et ceux qui liront le livre dans son entier re- 
conDaitront avec nous que M. de Champagny y a déployé toutes les émi- 
nentes qualités de pensée et de style qui brillent dans ses précédents écrits; 
que jamais peut-étre, méme dans ses Césars, ces qualités ne s‘étaient montrées 
avec plus d’avantage ; que dans ce livre il a peut-dtre encore quelque chose 
de plus sobre et de plus mar; et il est facile de prédire au nouvel ouvrage de 
Vhabile écrivain un succés éclatant et mérité. Nous l’‘annoncons seulement; 
le Correspondant y reviendra pour le faire connaitre d'une maniére plus 
compléte. . 


Vil 


De Néron et de son siécle & saint Thomas d’Aquin il y a loin, et je ne 
trouve pas d’autre transition que la différence absolue des temps et des su- 
jets. Qui eft dit, il y a soixante ans, lorsque la doctrine de Condillac était 
acceptée comme le dernier mot de I'esprit humain, et que ses plus habiles 
interprétes se pressaient sur les bancs de I'Institut nouvellement fondé, qui 
efit dit qu'un demi-siécle & peine écoulé |’Ange de l'Kcole, naguére l'objet 
des risées de Voltaire, serait proposé comme sujet d’étude par ]’Académie 
dont la mission particuliére est |’'avancement des études philosopbiques? 
Certes les penseurs d’alors eussent été fort surpris 4 cette nouvelle, et encore 
bien plus s'ils eussent lu le livre plein d’admiration pour Je génie de saint 
Thomas d’Aquin et profondément chrétien que |’Académie a couronné. Crest 
la un fait remarquable, et il est bon de constater cette marque éclatante du 
progrés qui s'est fait et qui se fait tous les jours dans les esprits. 

Le programme proposé par |’Académie était immense et de nature a ef- 
frayer les concurrents. « Examiner l’authenticité des divers ouvrages attri- 
« bués 4 saint Thomas, et déterminer, autant qu’il est possible, l’ordre dans 
« lequel ils ont été composés; exposer la philosophie de saint Thomas, sa 


4 Paris, Lecoffre et comp. 4 vol. in-8. 








REVUE CRITIQUE. 178 


« métaphysique, sa morale et sa politique; rechercher ce qu'il doit a Aristote 
¢ et aux grands docteurs chrétiens; marquer ce qui lui appartient; suivre la 
« philosophie de saint Thomas dans ses principaux disciples de l’ordre de 
« Saint-Dominique, et dans les controverses qu'elle a fait naitre entre cet or- 
« dre et les ordres rivaux, et particuliérement celui de Saint-Frangois au 
« quatorziéme et au quinziéme siécle; faire histoire de cette philosophie jus- 
« qu’a la chute de la scolastique et l’avénement du cartésianisme; enfin ter- 
« miner par un jugement approfondi de la doctrine de saint Thomas en ses 
« diverses parties. » Rien de plus, rien de moins, M. Jourdain n’a reculé’ 
devant aucune des conditions de ce programme, et, malgré les occupations 
administratives qui absorbaient une grande partie de son temps, il est parvenu 
a remplir dignement cette tache immense. La Philosophie de saint Thomas 
d’Aquin* qu'il publie aujourd'hui est la réponse envoyée par lui a la question 
posée par |’Académie des sciences morales et politiques. 

M. Jourdain, dans ce livre, a rendu un grand service, et qui sera, nous 
n’en doutons pas, justement apprécié, en condensant en deux volumes, sous 
une forme accessible a tout le monde, la doctrine philosophique de l’Ange de 
I'Ecole. Il révélera les sublimes trésors de la philosophie chrétienne du moyen 
age & ceux, en grand nombre, que rebutaient ladimension des ceuvres de saint 
Thomas d’Aquin et l'impitoyable fidélité du Docteur angélique 4 la forme 
austére de son raisonnement. I contribuera de cette maniére a faire gofter 
au public sérieux et instruit un des génies qui font la gloire de |’Kglise. Le 
livre de M. Jourdain dénote dans son auteur une profonde connaissance des 
matiéres dont il parle et un esprit philosophique trés-distingué; c’est en méme 
temps l’couvre d’un chrétien. Le style en est élégant et correct, l'expression 
‘ toujours propre et littéraire, l’exposition d'une clarté et d'une netteté irré- 
prochable. ‘ 

Le Correspondant ne peut manquer de revenir sur la Philosophte de saint 
Thomas @ Aquin. Pour en parler convenablement, i] faut une compétence 
toute spéciale; il faut surtout avoir étudié l’ouvrage de M. Jourdain avec plus 
de soin et d’une maniére plus compléte qu’on ne peut le faire dans ume lec- 
ture rapide. Nous n’avons voulu que signaler ce livre dés son apparition a 
l’attention et 4 la reconnaissance de ceux qui tiennent aux études sérieuses. 


Vill 


M. Jourdain est aussi |’auteur d’une brochure sur Un Ouvrage tnedit 
de Gilles de Rome, précepteur de Philippe le Bel, en faveur de la Pa- 
pauté*. Une opinion généralement accréditée, soutenue par Goldast, adoptée 
par Bossuet dans sa Défense du clergé de France, et qu'on retrouve encore 
dans la savante Histoire de l'Eglise de M.*l’abbé Rohrbacher, considérait le 
célébre archevéque de Bourges comme ayant vivement embrassé le parti du 
roi de France dans sa querelle avec Boniface VIII, et méme comme ayant com- 
posé en sa faveur un traité sur les rapports des deux puissances, De Utraque 


‘ Paris, L. Hachette et comp. 2 vol. in-8. 
2 Paris, Paul Dupont. Extrait du Journal général de instruction publique. 





774 REVUE CRITIQUE. 


Potestate. M. Jourdain établit de la maniére la plus certaine que cette opi- 
nion est entiérement contraire aux faits. Bien loin d’avoir embrassé le parti 
de Philippe le Bel et d’avoir écrit le traité De Utraque Potestate, qui n'est 
peut-étre qu'une composition apocryphe, Gilles de Rome se déclara ouverte- 
ment pour le pape. Il se rendit en Italie, malgré les défenses du roi, lorsque 
Boniface VII appela auprés de lui tous les prélats et docteurs en théologie de 
France, pour aviser aux moyens a prendre afin de réprimer les entreprises de 
l'autorité séculiére contre les biens et les personnes ecclésiastiques. De plus, 
il écrivit, pour soutenir la cause de la papauté, un trafté sur le pouvoir ec- 
clésiastique, De Ecclesiastica Potestate. \,existence de ce traité avait été si- 
gnalée par les historiens de ]’ordre de Saint-Augustin, Gandolfo et Ossinger. 
M. Jourdain vient de le retrouver dans un manuscrit de la Bibliothéque im- 
périale, et d’en publier une analyse détaillée avec de nombreuses citations et 
la table des chapitres de l’original. C'est une précieuse lumiére qui se fait 
par la sur un point de l'histoire des luttes de la couronne de France avec le 
Saint-Siége au commencement du quatorziéme siécle. M. Jourdain réhabilite 
la mémoire d'un des plus grands personnages de |’épiscopat francais cette 
époque, en nous faisant connaitre la courageuse conduite de Gilles de Rome 
envers son ancien éléve devenu roi. 


IX 


M. Rabanis éclaircit un autre point de cette histoire dans un opuscule in- 
titulé Clément V et Philippe le Bel, lettre d M. Charles Daremberg sur l’en- 
trevue de Philippe le Bel et de Bertrand du Got @ Saint-Jean-l' Angéli'. On 
sait que le célébre chroniqueur italien Villani raconte dans les plus grands 
détails une entrevue qui aurait eu lieu en mai 4505 a Saint-Jean-d’Angeli 
entre Philippe le Bel et l'archevéque de Bordeaux, qui devint pape sous le 
nom de Clément V, entrevue dans laquelle ce dernier aurait acheté les suf- 
frages du parti frangais au conclave et son élection 4 la papauté par ls 
promesse d’accomplir six conditions que le roi lui imposa. M. Rabanis a re- 
trouvé dans les archives du département de la Gironde le registre de la visite 
faite par Bertrand du Got dans plusieurs diocéses de sa province ecclésias- 
tique ala fin de l'année 1304 et au commencement de l'année 1305. Les 
couchées et tous les actes du prélat sont relatés jour par jour sur ce registre. 
Or, dans les mois d’avril et de mai 1305, l'archevéque de Bordeaux par- 
courait les églises et les monastéres du diocése de Poitiers, et, 4 I’époque 
méme ou aurait eu lieu la fameuse entrevue, il se trouvait dans les environs 
de Bressuire et de la Roche-sur-Yon, 4 cinquante lieues de Saint-Jean-d’Ap- 
geli. Les faits rapportés par Villani sont donc évidemment controuves, et Clé- 
ment V est par la définitivement lavé de ta terrible accusation de simonie que 
ce récit faisait peser sur sa mémoire. 

M. Rabanis a rendu un veritable service en effacant de l'histoire un men- 
songe aussi préjudiciable a l'Eglise; mais peut-étre aurait-il dQ s’en enir la 


* Paris, Auguste Durand; Didier et comp. 4 vol. in-8. 





REVUE CRITIQUE. 715 


et ne pas ajouter 4 son travail des considérations qui le déparent. Pour jus- 
tifier Clément V, il n’avait pas besoin d’entreprendre l’apologie compléte et 
la défense fort difficile de la conduite de Philippe le Bel. Il était surtout inu- 
tile de prétendre, contrairement au jugement unanime de l'histoire, que le 
transport de la résidence des papes 4 Avignon n'a pas compromis pour un 
temps |’indépendance et la liberté du Saint-Siége, que le retour des souve- 
rains pontifes dans Rome a été un malheur pour la papauté, et de raconter 
« que Grégoire XI, a son Jit de mort, et tenant le corps sacré de Notre-Sei- 
« gneur dans ses mains, avail protesté contre la séduction exercée sur lui 
« par les instances de Catherine de Sienne, qui |’avait entrainé 4 Rome, ce 
« qui allait donner lieu au schisme dont la prévision tourmenta son ago- 
a nie. » Ces considérations hasardées ne se rattachent qu’indirectement au 
sujet de la dissertation de M. Rabanis. 


X 


M. Ferjus Boissard vient de publier, avec une introduction nouvelle, la se- 
eonde édition de son livre : Dante révolutionnaire et socialiste, mats non 
hérétique‘, auquel Ja bizarrerie du titre a nui dans lesprit de quelque 
personnes. On doit le regretter, car ce travail meéritait d’attirer ]’atten- 
tion et de recevoir un accueil favorable. L’auteur n'y démontre pas que 
Dante soit le précurseur de nos modernes réformateurs de la société, mais 
il y défend avec chaleur et talent l’orthodoxie du grand poéte florentin. 
Ii réfute surabondamment linsoutenable systéme de Rosetti, renouvelé en 
France par M. Aroux, et d’aprés lequel, sous le voile du langage chrétien et 
mystique, Dante aurait caché les doctrines d'une ténébreuse hérésie, fille du 
manichéisme albigeois, par laquelle aurait été préparée l’ceuvre de Luther au 
seiziéme siécle. Un sentiment noble et touchanta fait entrer M. Boissard dans 
laréne; en combattant pour le génie colossal de |'Italie du moyen age, il dé- 
fend les idées et le souvenir d’un maitre illustre et dont il se fait gloire 
' @étre l’éléve, de Frédéric Ozanam, attaqué par M. Aroux avec une étrange 
violence. 


XI 


Ce dernier écrivain ne s’est du reste pas laissé rebuter par les contradic- 
tions qu’a rencontrées son ouvrage sur Dante. Il nous dévoile aujourd'hui les 
Mystéres de la chevalerie et de Vamour platonique au moyen dge*. Vraiment 
on aurait eu sans lui bien de la peine a se douter des secrets terribles que 
renferment Jes romans et les fabliaux de nos péres. M. Aroux nous les 
explique tous, en effet, jusqu’au moindre détail, d’aprés le systéme qu’il 
a déja appliqué a la Divine Comédie, et il nous y fait voir l’expression des 
mémes idées et des mémes doctrines. Ainsi, lorsque vous lisez dans un 
roman lhistoire d'un preux chevalier et de sa dame, ne vous arrétez pas 
aux apparences; le preux chevalier, c’est un baron du Midi, albigeois 


{ Paris, Ch. Douniol. 4 vol. in-8. 
2 Paris, chez madame veuve Renouard. 4 vol. in-8. 


776 REVUE CRITIQUE. 


déterminé qui emploie ses armes 4 défendre sa secte et a combattre le 
catholicisme; quant 4 sa dame, c’est son église hérétique. Les géants, 
les enchanteurs, les nains difformes qu'il rencontre sur son passage et 
dont il triomphe successivement représentent les ordres religieux, et les 
chevaliers félons ou Jes Sarrasins qu'il va combattre au loin sont des per- 
sonnifications de |’Eglise catholique et surtout de Ia papauté, objet de ta 
haine des sectaires. M. Aroux nous donne de méme Ia clef du roman du Re- 
nard. {i nous apprend que Renaré est l'image du clergé catholique; Erme- 
line, sa femme, «la gent sacerdotale de tous les degrés de la hiérarchie; » 
Malebranche, son fils, Vinquisition; Isengrin , le loup, « le baron féodal 
« orthodoxe du Nord, brutal, vicieux, illettré; » Bélin, le mouton, «le peu- 
« ple cathare humble et doux, dont la blanche toison de l’agneau symbolise 
« l’innocence et Ja pureté; » Pinte, la poule, « l’église cathare de la Gaule, 
« obligée de se dissimuler sous des couleurs fictives, d’o son nom de peinte 
« ou de fardée. »J’en passe et des meilleurs. L’auteur des Mystéres de la 
chevalerie pousse encore plus loin ses investigations et nous révéle le sens 
caché jusqu'ici a tous les regards dans I’histoirede Don Quichotte. Le chef- 
d’couvre de Cervantes est un pamphlet catholique destiné 4 combattre les 
doctrines hérétiques des romans de chevalerie; et, lorsque I’hidalgo de la 
Manche part pour commencer ses exploits, M. Aroux nous fait remarquer 
que les deux courtisanes qui, dans une auberge se joignent a I’hételier pour 
se moquer de Jui et lui faire croire qu’elles |’arment chevalier, s‘appellent 
l'une Tolosa et l'autre Molinera, « c’est-a-dire l'Albigeoise et la Vaudoise. s 
A sétendre ainsi, l’explication ne gagne pas beaucoup en vraisemblance. 

Du reste, ces révélations ne sont rien a cdté de celles que M. Aroux nous 
promet encore. Il a déja insinué dans un de ses écrits que saint Benoit, 
saint Francois d’Assise, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure et saint 
Bernard pouvaient bien n’avoir été comme Dante que des Albigeois deé- 
guisés qui auraient été accaparés par I'Eglise, honteuse d’avoir contre 
elle de pareils témoins, et dans son dernier livre il renouvelle cette 
opinion, surtout en ce qui concerne saint Thomas d’Aquin. Ce ne sera certes 
pas la partie la moins originale et la moins piquante des découvertes de 
M. Aroux, et nous désirerions vivement lui voir achever de développer son 
systéme, en dévoilant les effrayants mystéres d’hérésie qu’on n’avait pas en- 
a su apercevoir dans la Somme théologique et dans la Somme contre les 

entils. 


XII 


Parlons maintenant d'un livre plus sérieux et véritablement digne de 
fixer l'attention. D’Angers au Bosphore' est \e récit d'une excursion en 
Orient et en Italie faite pendant l'année 1855 par un des’ archéologues 
les plus zélés et les plus méritants de la province, M. Godard Faultrier. 
Le temps ov l’antiquaire angevin a exécuté son voyage était certainement 
irés-propre a exciter un légitime orgueil dans le cour d’un Francais: 
lexpédition de Crimée ajoutait alors un nouveau lustre aux armes de la 


4 Paris, L. Maison. 4 vol. grand in-8 avec atlas. 


REVUE CRITIQUE. 771 


France; on rencontrait 4 chaque instant les uniformes de nos soldats 
dans les rues de Constantinople, et c'est pendant le séjour de M. Godard 
Faultrier dans cette villequ’on y recut la nouvelle de la prise de Sébastopol. 
Mais le moment était mal choisi pour connaitre le véritable état de !’Orient, 
et les récits de l’auteur de l’itinéraire d’ Angers au Bosphore portent malheu- 
reusement la trace des impressions inexactes de cette époque. M. Godard 
Faultrier a partagé la généreuse illusion d'une partie de nos compatriotes, 
qui ont pris pour de l’amitié et de la reconnaissance le stupide hébétement 
avec lequel les Turcs contemplaient les défenseurs étrangers qui occupaient 
leur ville. Il n’a pas vu quels ferments de haine couvaient sous cette apathie 
apparente, et il n’a pas compris que les musulmans se préparaient 4 tirer 
sur les populations chrétiennes de |’Orient vengeance du secours et du salut 
que les chrétiens de ]'Occident leur avaient si noblement apportés. S'il eft 
parcouru les provinces de lempire ottoman, M. Godard Faultrier efit déja 
pu voir, partout ot |’ceil des armées européennes ne s étendait pas, de quelle 
maniére les Turcs entendaient accomplir Jeurs promesses d‘émancipation des 
chrétiens. I] efit aisément constaté dans beaucoup d’endroits les cruautds et 
les exactions qui ont fini par pousser a la révolte les raias de la Bosnie et de 
I'Herzegovine. Il edt pu, alors, a cété de certaines histoires de brigands 
qu’on racontait complaisamment sur la Gréce dans les cercles de Constanti- 
nople et dont les journaux européens se faisaient les échos, entendre des 
récits, malheureusement authentiques, comme celui du supplice du mal- 
heureux M. Doménéguini, |’un des primats de l'ile de Zante, fait prisonnier 
dans un des combats de | insurrection d’Epire en 4854 et mis 4 mort par 
les Turcs avee les plus atroces raffinements de torture, aprés qu'on lui eut 
arraché les ongles des pieds et des mains, les cheveux, les moustaches, les 
cils et les sourcils. 

Mais ces appréciations sur les populations orientales ne tiennent qu'une 
place secondaire dans !e livre de M. Godard Faultrier. Le véritable intérét de 
son voyage est daus Ja partie archéologique, et surtout dans les études de 
auteur sur les monuments de la domination frangaise en Orient et en Italie. 
On remarquera particuliérement une description des édifices construits a 
Naples par les princes de la maison d’Anjou, qu'on chercherait vainement 
ailleurs aussi compléte et aussi soignée. Un atlas joint au texte imprimé fait 
passer sous les yeux du lecteur les monuments qui y sont décrits. Les re- 
cherches que contient cette partie du livre donnent une valeur scientifique 
.considérable au voyage de M. Godard Faultrier ect en font un vade-mecum 
indispensable pour tous ceux qui voudront s’occuper de l’extension de I’in- 
fluence et des arts de la France hors de ses limites, pendant la durée du 
moyen Age. 


X11} 


@ 

Depuis longtemps il n’était plus question de la religion saint-simonienne. 
On eit pu croire que scs adeptes, enrichis par la bourse et par l'industrie, 
avaient renoncé a la partie purement spéculative de leur doctrine pour n’en 
garder que le positif. Mais on se trompait, le saint-simonisme n’était pas 





778 REVUE CRITIQUE. 


mort, et son prophéte, M. Enfantin, vient derentrer dans Ja carriére par une 
Réponse au R. P. Félix sur ses quatriéme, cinquiéme et sixiéme confe- 
rences de Notre-Dame ‘. Cette brochure ne nous apprend rien de nouveau, 
ne nous montre aucun changement dans les opinions de Ja secte. C’est tou- 
jours la méme prétention d'élever 4 la hauteur de dogmes religieux et de 
substituer 4 tous les autres les faits de l’ordre économique, Ja méme apo- 
théose de la chatr que le pére supréme nous déclare infiniment supérieure 
a lesprit. Mais il y a dans cette réponse un symptéme et un enseignement 
précieux sur l'état de la société. Un pratre ne peut plus aujourd'hui ensei- 
gner dans la chaire la doctrine du resoncement chrétien et de la mortifica- 
tion et y combattre la sensualité, sans qu’il se trouve des hommes qui sen 
indignent, et qui considérent cet accomplissement du devoir chrétien comme 
un blasphéme et une personnalité. C’est 1a qu’est le danger pour notre 
société; c'est la qu'il faut porter ses efforts, et la brochure de M. Enfantin, 
mieux que toute autre chose, montre que le R. P. Félix, dans ses belles con- 
férences de Notre-Dame, avait mis le doigt sur la plaie. 


Francois LENORMANT. 


! Paris, Capelle, br. in-8*, 


Les deux premiers volumes des Mémoires pour servir a Uhistotre de mon 
temps, par M. Guizot, viennent de paraitre a la librairie Michel Lévy fréres. 
Le Correspondant rendra compte, dans sa prochaine livraison, de ce livre 
attendu avec tant d'intérét. 


L’éditeur A. Bray vient de mettre en vente plusieurs ouvrages dont nous ne 
donnerons aujourd'hui que les titres, nous réservant de les faire connaftre plus 
en détail dans un temps peu éloigné. Les sujets traités, les noms des auteurs, sont 
déja auprés de nos lecteurs une puissante recommandation. (Voir aua annonces.) 


L'un des gérants : CHARLES DOUNIOL. 


PARIS. — IMPRINBRIE SIMON RACON ET COMP., NUE D’cAruaTE, 4. 











TABLE 


DU TOME -SEPTIEME DE LA NOUVELLE SERIE 


(QUARANTE-TROISIEME DE LA COLLECTION) 


JANVIER 1858. 
Des Derniers Ouvrages historiques de M. Michelet, par A. pe Brocuize. . . = 1 


Des Etats de la Plata (suite), par A. Hournon. . . 2... 2. ee ee Hy | 
Le P. Gratry et l’Avenir de la philosophie chrétienne, par le vicomte 

Die MEO c- sar0 Gomer a ee ee Wee et egy BPR ey GOS - . 89 
La Légende celtique (Hervé), par H. pe ralVirrewmarque.. . 2... 2. 1 2 109 
La Forét-Noire (fin), par X.Manmiern. . 2. 2 6 7 1 ee th we ee ee 135 


L'Univers est-i] provocateur ou provoqué, par Auc. Cocmin. . . . . .. 4148 
BiBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 


Métances. — L’attentat du 14 janvier... .....--. 25+. eee 153 
Lettre dé: Toritis.c..5 2 6 acs ee ie. Bie ies ete ee . . 153 
Les Débris de l'Eglise unie en Pologne... .........2.-: 157 


BISLiOGRAPHIE ETRANGERE. 
Rome, its rulers and its institutions, etc.; Rome, son souverain et ses 
institutions, de M. P. F. Maguire, par M. Audley. ....... 164 
BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 
Des voies de recours, these de M. Francois Lenormant, par M. H. Mer- 
cier de Lacombe. — L'Inde anglaise avant et apres l’insurrection de 
1857, de M. le comte de Warren, par M. J. de Bertou. — Discours de 
M. l’abbé Mermillod a la bénédiction de Notre-Dame de Genéve, par 
M. Foisset. — OKuvres du P. Lacordaire, par M. l’abbé Perreyve. 176-4188 


FEVRIER. 
Lettres inédites de Frédéric Ozanam. . . . =... -.... rae nets ah te ae 189 
Etudes d'histoire religieuse par M. Renan, par Foussetr. .....2.2.. 205 
L'ltalie depuis cent ans, par Léorotp pe Gamuagp. . . . . 2... we. 238 
Les livres chez les Egyptiens (deuxieme article), par Francois Lenorwant. . 267 
Le P. Lacordaire a Notre-Dame, par l'abbé Peanevve. ......... 305 


Le Fils naturel, comédie par M. Alexandre Dumas fils, par Léon Ansaup. . 329 
Métancus. — Christophe Colomb, par M. Roselly de Lorgues. — Lettre de Son 
Eminence monseigneur le cardinal archevéque de Bordeaux... . 3545 
BOutre ide Berlin sss. 5-55 i Stee ese eee. Sa lane ar, ae Gs 92 - 347 
La Jeunesse, comédie de M. Emile Augier, par M. Exnest Dauner. . . 349 
BipLiocBaPHig ETRANGERE. 
Revues anglaises du premier trimestre, par M. Georges Seigneur. . . 353 
Eneas Silvio de’ Piccolomini und sein eee de M. Voigt, par M. Er- 
nest Grégoire... . 2... 2-5. , ~ 2 eee eee. 960 
BiBLIOGRAPHIE FRANCAISE. 
Lucien, traduction nouvelle de M. Eugene Talbot, par M. Fernand Des- 
portes. — Poésies nouvelles, de M. Thales Bernard, par M. Ch. de 
Mouy. — L’aristocratie aux cinquiéme et sixiéme siécles, de M. l'abbé 
Gorini; lettres de saint Frangois-Xavier, traduction de M. Pages; 
méditations pratiques pour Je mois de Saint-Joseph, par M. P. Dou- 
HAIG: 2: Ao ce SS Se RS ES o 8 @ ee © « oe 6 ee © 6306-380 


4 


780 TABLE DES NATIBRES. 


MARS. 

Lettres 4 un jeune homme sur la vie chrétienne (premiére lettre}, par le 
DP UACOUDRIRE? e <a. e-Gov Fee a et Be ce es a Ss 381 
Le déboisement et le ‘Teboisement, par Ca. pe Rinsk, . 2. 2 1. we 404 

Ecole d’Origéne : Grégoire le Thaumaturge, par Virtemain, de l’Académie 
ATANCAISC ss .1).%) 6" aoe ete ga a el a ee ot ee ee 436 
Réranger, par ANTOINE DE Latour. . ..- 2.2. Gets. diceree Seber sae 455 
Des Etudes asiatiques, par A. pe Merz-Noplat. . 2... 2... 2 ee 474 
Johannes Klauss, nouvelle, par le comte pe Brtwat. ......... 487 
Le P. de Ravignan, par le P. Laconpamrz. . 2 2. 2. 1 ee ee eee 309 

Mitances. — Les QEuvres poétiques et les Bonnes Okuvres, par H. pz ua Vitte- 
MAROON 5 ie see eo a ea eS eae 316 

De la Nécessité du spiritualisme en médecine, de M. le docteur Pi- 
doux, par 'abbé Manet... 2 2 2 7 1 2 1 1 ee eee ee ee 522 
Robert Emmet : ses lettres inédites, par Atpenr Gicor. . . 2... 535 
Everard de Lisle Phillips, par Geonces Seicnzun.. . . 2... . 559 


BiBLioGRAPHIE ETRANGERE. 
Hegel und seine Zeit, de M. Haym; apologie Hegels gegen Haym, de 
M. Rosenkranz, par M. Ernest Grégoire. ........-+0.- 3435 
Parlementarische Reden, discours parlementaires de MM. Auguste et 
Pierre-Frangois Reichensperger, par dom Charles Brandes. . . . . 590 
BiBLiOGRAPHIE FRANGAISE. 
flistoire des théories et des idées morales dans lantiquité, de M. J. 
Denis, par M. Lefévre-Pontalis. — OKuvres de Paul Reynier, par 
M. Alfred Paisant. — Histoire d’Angleterre depuis les temps les plus 
reculés, de M. de Bonnechose ; la Destinée de \"homme, ou du Mal 
de l’épreuve et de la Stabilité fature, de M. Louis Moreau, par 
Bi Ps DOUNASIEG oer eG se Jase es eo os ce . . 952-560 
Revue littéraire. — Ouvrages nouveaux de MM. de Bastard d'Estang, Ville- 
main, Poitou, Colomb, Ed. About, Autran, et de madame Ch. Reybaud, 


par Fernnanp Desportes. ....... . ee eae a ee a ee 561 
AVRIL. 

Des Derniers Ouvrages de M. Flourens, par Maurice Ravnaup. . . . . . . 375 
De I’Esprit littéraire en 1858, par A. pe Pontwantin. . 2 2 2 2 1 1 ee 619 
Le Concordat autrichien, par le docteur Boss, professeur a l‘université de 

Fribourg 02 60 giace Rc ee SOA RSW Se es . 634 
Histoire du gouvernement parlementaire par M. Duvergier de Hauranne, 

par H. Mongau. ..... Mae a ee ee ae ee ee ee 675 
La Fille de l’'amiral, nouvelle. . . 2. 2... 1. 2 ee ee wee ene 719 
Méances. — Mémoires de Lutfullah, gentillhomme musulman. . .. . 744 


BiBLIOGRAPHIE ETRANGERE. 
History of England, from the fall of Wolsey to the death of Elizabeth, 
by J. A. Froude, parM. Audley... .......2..0006-. 757 
BIBLIOTHRQUE FRANCAISE. 
Des lois intimes de la société, de M. Ant. Molliére, par M. Albert du 
Boys. — Maftre Pierre, de M. Edni. About, par M. P. Douhaire. %62 
Revue critique. — Ouvrages nouveaux de MM. Alfred Maury, d’Anselme, 
Oppert, Hanneberg, Franz de Champagny, Ch. Jourdain, Rabanis, Fer- 


t Boissard, E. Aroux, Godart-Faultrier et Enfantin, par Francois 
ENOBMAND §)) colo" Sd se Be Se ee te er 769 


PARIS. —— IMP. SIMON RACON ET CONP., BUE D'EAFoRTH, 4. 


TABLE ANALYTIQUE 


ET ALPHABETIQUE 


DU TOME QUARANTE-TROISIEME 


: (sePTigME DE LA NOUVELLE s&Rix.) 


Apour (E.). — Nos artistes, 572.— Mattre 
Pierre, 164. 

Acnico.trore — Le déboisement et le reboise- 
ment, article de M. Ch. de Ribbe, 404- 


435. 

Autnigue. — Des Etate de la Plata (suite), 
par A, Hournon, 51-88. 

AncLetenne. — Histoire d' Angleterre de- 
puis les temps les plus reculés, par T. 
dc Bonnechose, 559. — Histoire d’An- 
gleterre, depuis la chute de Wolseyjus- 
qua la mort d Elisabeth, par Jacques- 
Antoine Froude, 757. 

oe (D’). — Revue du monde paten, 

6 


Arnaup (Léon).— Le Fils naturel, de M. Al. 
Dumas fils, 329. 

Arnoux. — Les Mystéres de la chevalerie 
et de lamour platonique au moyen 
age, 115. 

Auptey. — Rome, tts ruler and its in- 
stitutions, etc., par M. Maguire, 164, — 
V. Angleterre. 

ay (Emile). — La Jeunesse, comédie, 


49. 
Avrnan (J.). — Milianah, poéme, 571. 
Aurnicue. — Le concordatautrichien, article 
de M. le docteur Buss, 634-674. 
Bastarp p'Ertane (Vicomte vg).—- Les Par- 
lements de France, 564 
Bénancer, article de M. Antoine de Latour, 
453-473. 
Bennarp (Thalés).— Poésies nouvelles, 373. 


Benroo (J. pz). — L'Inde anglaise, par le 
— de ast 176. aie a 
BripiocRaPuig FRaNcaisg. — 176, 363, 763. 


-BinsiocraPuig ftranctre. — 157 et 757. — 


Les Revues anglaises et américaines du 
ames trimestre de 1858, par Georges 
eigneur, 353, 542. 

Boissard (Ferjus). — V. Dante. 

Bonnecnose (T. pz). — Histoire d'Angle- 
terre, 559. 

Branpgs (D. Charles), bénédictin d’Ensie- 
deln. — Parlamentarische reden, 550. 

Bréaat (Comte Alfred vz). — Johannes 
Klauss, nouvelle, 487. 

Brocuiz (A. ww — Des derniers ouvrages 
historiques de M. Michelet, article de 
M. le prince A. de Broglie, 1-50. 

Buss (Docteur), professeur & l'Université de 
als — Le Concordat autrichien, 

Carru ENP — Storia di cento ani 
{ th 1850), narrata da Cesare Cantu, 

Caameacxy (Comte Franz pe). — Rome et 
la Judée au temps de la chute de Né- 
ron, 7172. 

Caarzausniann. — La Tribune francaise.— 
M. de Chateaubriand, par M. Villemain, 


560. 

Crésizux “rang pv). — Une voiz dans la 
foule, 516. 

Cocam (Aug.). — L'Univers est-il provoca- 
teur ou prevoqué? 148-152, 





782 TABLE ANALYTIQUE 


Coroms.— Histoire de Christophe Colomb, 
M. Roselly de Lorgues. (Lettre de 
el K. le cardinal-archevéque de Bordeaux 

a lauteur), 343. 
Cotoms.— Le président de Brosses en Ita- 
lie, lettres publiées par M. Colomb, 561. 
Dante révolulionnaire et socialiste, mais 
non hérélique, par M. Ferjus Boissard, 


Dasoer (Ernest). — La Jeunesse, comédie, 


Désoisewent. — V. Agriculture. 

Demis (J.). — Histuire des théories et des 
idées morales dans lantiquité, 552. 

Desrontes (Fernand).— Traduction de Lu- 
cien, par E. Talbot, 366. — Revue litté- 
raire, 561. 

Doousatre ae Histoire d Angleterre, de 
M. de Bonnechose, 559. — Destinée 
de [ Homme, par M. Louis Moreau, 560. 
—Mattre Pierre, par Edmond About, 764. 

Du Bors (Albert). — Des lois intimes de 
la société, 762. 

Dumas ee) fils. —Le Fils naturel, 
comédie, 329. 

Dovencier ve Hacranne.— Histoire du Gou- 
ne parlementaire en France, 

NOMIE POLITIQUE ET sociaLEZ. — Des Lois 

tntimes de la société, par M. Antoine 
Molligre, 762, — Matlre Pierre, par 
Edmond About, 764. 

Euuet (Robert); ses lettres inédites, par 
Albert Gigot, 533. 

Exrantin. — Réponse au KH. P. Félix, par 
M. Enfantin, 11. 

Fuoonens. — Des derniers ouvrages de 
M. Flourens et de Il'origine des idées 
modernes sur la vie. — Eloges histo- 
sb lus dans les séances publiques de 
U Académie des sciences. — De la Vie 
et de UIntelligence, art. de Maurice Ray- 
naud, 573-648. 

Foisser. — Discours de M. Cabbé Mer- 
millod, 176. — Etudes d'histoire reli- 
gieuse, par M. Renau, 205. 

Faance. — L’attentat du 14 janvier, 153.— 
Les Parlements de France, par le vi- 
comte de Bastard lb 564.— Le gou- 
Vernement représentatit en France, art. 
de H. Moreau, 675-718. V. Moneav. 
—La légende celtique : Hervé, article de 
M. i. de Ja Villemarqué, 108. 

Francois Xavign (Saint). — Lettres de saint 
Francois Xavier, trad. par M. Léon 
Pagés, 377. 

Faoups. — History of England, from the 
fall of Wolsey lo the death of Elisabeth, 

James Antony Froude (Ilistoire d'An- 
gleterre, depuis la chute de Wolsey jus- 
qua la mort d’Elisabeth, 757. 


Gamtanp (Léopold oz).— Etudes italiennes. 
— L'llalie depuis cent ans, 258-266. 

Gicor (Albert). — Robert Emmet, 533. 

Goparp Fauttnier. — D’Angers au Bos- 
phore, 776. 

Gorin: (M. l’abbé).— L’Aristocratie aux 
cinquiéme el siziéme siécles, 379. 

Gratry (le R. P.). — Le P. Gratry et ’Ave- 
nir de la philorophie chrétienne. — De 
la Connaissance de l'Ame, par le P. Gra- 
iy art. de M. le vicomte de Meaux, 89- 


Gaécome (Ernest). — Enéas Piccolomini 
et son stécle, par M. Voigt, 360. — Bi- 
bliographie étrangére, 545. 

Hanneeert (Le docteur). — Histoire de la 
Révélation biblique, 770. 

Hayu (R.). — Hegel und seine Zeit (Hegel 
et son époque), 543. — Apologie Hegels 
gegen Haym (Apologie de Hégel en ré- 
ponse 4 Haym), par M. Rosenkranz, 543. 

Hécer.— VY. Haym. 

Histourg. — L'Aristocratie aux cinguiéme 
et siziéme siécles, par M. l‘abbé Gonna, 
579.— Histotre des religions de la Gréce 
antique, par A. Maury, 769. — Revue 
du monde paien, 169. — Analyse de 
Vinscription de Borsippa, par M. J. Op 
pert, 770.— Rome et la Judee au temps 
de la chute de Néron, par M. le comte 
Franz de Champagny, 772. — Les Mys- 
téres de la chevalerie et de Camour 
platonique au moyen dge, 175. 

Hisroixe gcciésiastique. — Les débris de 
l'Eglise unie en Pologne, 157. — Rome, 
tls ruler and ils institulions, etc., 
V. Audley. —Discours de M. l'abbé Mer- 
millod & la bénédiction de Notre-Dame 
de Gendve, V. Foisset, 176. — Etudes 
@histoire religieuse, par M. Renau, art. 
de M. Foisset, 205. — Lettres de saint 
Francois Xavier, traduction de M, Pagés, 
366. — Le concordat autrichien par le 
docteur Buss, 634. — Eneas Silvio de 
Piccolomini und sein Zeitalter, par 
M. Voigt, 560. — Un ouvrage inédit de 
Gilles de Rome, \.récepteur de Philippe le 
Bel, en faveur de la papauté, par M. Ch. 
Jourdain, 775. — Clément V et Philippe 
le Bel, par M. Rabanis, 774. 

Hournon (A.). — Des Etats de la Plata 


(suite). 

Inpe.— L'Inde anglaise, V. Wannen.— Des 
études asiatiques. — Fleurs de U Inde. — 
L'Orientalisme rendu classique dans la 
mesure de Uutile et du possible, art. de 
M. A.de Metz-Noblat, 474-486. 

Itariz. — Lettres de Turin, 153. ~- V. Ma- 

_ Guingz. — Etudes italiennes. — Storia di 
cento ant (1750-1850), narrata da Ce- 
sare Cantu, 238-266. — Le Président de 


ww & 


DU TOME QUARANTE-TROISIEME. 183 


Brosses en Italie, lettres publiées par 
M. Colombe, 561. 

Jounvarn (Ch.). — La hilosophie de sutnt 
Thomas d' Aquin, 172. —'Un ouvrage 
tnédit de Gilles de Rome, 715. 

Junispaopence. — Des votes de recours. V. 
LENORMANT. 

Laconvame (Le R. P.). — CEuvres du P. 
Lacordaire, par M. 'abbé Perreyve, 176. 
— Le P. Nacotdsire a Notre-Dame. 
art. de M. l’abbé Perreyre, 505-528. — 
Lettres 4 un jeune bomme sur la vie 
chrétienne. Premiére lettre : Du culle 
de Jésus-Christ comme fondement de 


la vie chrétienne, 5381-403. — Le P.. 


de Ravignan, 509. 

ears (Antoine pz). — P. J. de Beranger, 
453. 

Lerivre-Pontatis. — Histoires des théortes 
et des idées morales dans lantiquité, 
par J. Denis, 552. 


_ Lenonwant (Ch.). — Le Concordat autri- 


chien Introduction, 634. 

Lexonmant (Francois). — Des voies de re- 
cours, 176. — Les livres chez les Egyp- 
tiens (deuxiéme article), 967-304. —Re- 
vue critique, 769. 

Liste Paitiies (Everard pe), par Georges 
Seigneur, 539. 

Litténature. — V. Taare. — Poéstes nou- 
velles de M. Thalés Bernard, 373. — 
Johannes Klauss, par le comte de Bréhat, 
487. — Une voix dans la foule, par 
Achille du Clésieux, 516. — Revue litté- 
raire, par Fernand Desportes, 561. — 
Revue critique, par Francois Lenormant, 
7169. — Revue de Bretagne et de Vendée 
(1857-1858), 567. — Héléne, par M°* 
Ch. Reybaud, 571. — Milianah, poéme 
par M. J. Autran, 571. — V. de Pont- 
martin, 619-633. — La fille de Cami- 
ral, nouvelle traduite de l'anglais par 
M"* Sévestre, 718-740. 

Lucien. — V. Talbot, 366. 

Lutrutian, — Mémoires de Lutfullah, 
gentilhomme musulman, 744. 

Macuire (P. F.). — Rome, ils ruler and 
ils instilutions, etc., 164. 

Manet (ll.) — De la nécessité du spiritua- 
lisme en médecine, 522. 

Manan (X.). — La Forét Noire, art. de 
M. X. Marmier (fin), 433-147. 

Maory (A.)- — La Terre et Chomme, 767. 
— Histoire des religions de la Gréce 
antique, 769. 

Meaox (Le vicomte pz).—Le P. Gratryet l’a- 
venir dela philosophiechrétienne, 89-108. 

Maamitzop (L'abbé). — Discoursde M. l'abbe 
Mermillod a la bénédiction de Notre-Dame 
de Genéve, 176. 


Merz-Nosiar (A. pe). — V. Etudes asia- 
tiques, 474. 

Micne.er. — Des derniers ouvrages histo- 
riques de M. Michelet. — Renatssance, 
Réforme, Guerres de religion, la Ligue 
et Henri 1V, Henri lV et Richelieu, art. 
de M. de Broglie, 1-50. 

Moikre (Antoine). — Des lois intimes de 
la société, 7162. 

Moreau (L.). — La Destinée de Vhomme, 
560. 

Mongav (H.). — Le gouvernement représen- 
tatif en France, 675. 

Movy (Ch. ve). — Poéstes nouvelles de 
M. Thalés Bernard, 373. 

Oprzat (J.). — Analyse de inscription de 
Borstppa, 770. 

Ozanaw. — Lettres inédites de Frédéric 
Ozanam, 189-204. 

Packs (Léon). — Lettres de saint Francots 
Xavier (traduction), 377. 

Paisant testa — (Euvres de Paul Rey- 
nier, 506. 

pero — Nos artistes, par M. E. About, 
572. 

Penrerve (M. l'abbé). — OEuvres du R. P. 
Lacordaire, 176. — Le R. P. Lacordaire 
x Notre-Dame, 305. 

Pasosopme. V. Gratay. — Ecole 1 Origene. 
— V. Vitnematn. Histuire des théortes et 
des idées morales dans Vantiquitéd, de 
M. J. Denis, 552.— Hegelund seine Zett. 
de M. Haym. Apologie Hegels gegen 
Haym, de M. Rozenkranz, 54 

Pipoux (Docteur). — De la nécessité du spi- 
ritualisme pour régénérer les sciences 
médicales, 523. 

Portou. — V. Roman. 

Potocne. — Les débris de I'Eglise unie en 
Pologne, 157. 

Poxtwantin (A. ne). — De lesprit littéraire 
en 1858, 619-631. 

Prusse. — Lettre de Berlin, 347. — Dis- 
cours parlementaires des fréres Auguste 
et Pierre-Francois Reichensperger, 550. 

rr — Clément V et Philippe le Bel, 

Ravicnax. — Le P. de Ravignan, par le P. 
Lacordaire, 509. 

Raynaup (Maurice). — V. Flourens. 

Reicuexsransen — Parlamentarische re- 
den. Discours parlementaires de MM. Au- 
ee et Pierre-Francois Reichensperger, 

50. 

Renan. — Etudes d'histoire reltgieuse , 
V. Foisset, 205-257. 

Revsauo (M™* Ch.). — Héléne, 571. 

Rerxigr. — QEuvres de Paul Reynier, 556. 

Risse (Ch. ve). Voy. Le déboisement et le 
reboisement. 





784 


Roman. — Du roman et du thédtre con- 
temporains, par M. Poitou, 569. 
Rosg.iy pz Loncues.— Histoire de Christo- 


— Apologie Hegels gegen 
-Haym, 542. aia at aie id 
Seicnzvr (Georges). — Revues anglaises du 
remier trimestre, 353. — Everard de 
isle Phillips, 539. 
Séivastag (Mt), — La Fille de l’amiral, tra- 
duite de l’anglais, par M'* Sévestre, 719. 
Tarpor (Eugtne), — Traduction des wu- 
vres complétes de Lucien, 366. 
Tuataxs. — Le Fils naturel, comédie par 
M. Alexandre Dumas fils, art. de M. Léon 
Arbaud, 329-342. — La Jeunesse, comé- 
die par M. Emile Augier, art. de M. Er- 
nest Daudet, 549. — Voy. Roman. 


TABLE ANALYTIQUE DU TOME QUARANTE-TROISIEME. 


Univers (L’), (journal.) — L'Umrvens est-il 
provocateur ou provoqué? par M. Av- 
guste Cochin, 148-152. 

Vuemam, de J’Académie francaise. — Becole 
d'Origtne : Grégoire le Thaumaturge, 456. 
—'M. de Chateaubriand, 581. 

Vintemanqueé (H. nz 1a). — La Légende cel- 
tique— Hervé, 109-132. — Les QEuvres 
poétiques et les Bonnes Okuvres, 516. 

vont — Enéas Piccolomini et son siécle, 


Voyvaces. — La Forét Noire (fin), per X. 
Marmier, 133-147. — V. Hoonnox. — 
D’ Angers au Bosphore, 176. 

Warren (Le comte pe). — L’Inde anglaise 
avant et aprés [insurrection de 1891, 
art. de M. J. de Bertou, 176. 


SIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DU TOME QUARANTE-TROISIBME. 





Takis, — LIP. SIMON GASON ET COMP,, RUE DEKFUNTS, 4. 


sigan Google 


Digitized by Google 


Digitized by Google 

















Cin! 
. rh’ § 


1) 









lh | 
. i) A 
) il WK 


rult ai Wi aii 


» 





; j | i | 
Jal ‘ | ‘i 
1 iA , 1} . hah fel a 
| A AA) i i) Wil I TW 
ia | i ivi vAR i 
Pree | 


‘7 Pu. > 
b iy 7” he 7 Ny " i i! 
Li Ait Ay i J iM i 18 
j wv 


. i a vi i AN i ‘i my Ne Nipate 
. ae Ale, i ie ik Ny Ait , yee " | l 
A mnt HN A ie ‘Ni | sth i i} 
| med ; MN | 


os | Wi Ry a an inh HH 
" 


5 Dit We 


Ws a mt